Célian Ramis

TransMusicales 2017 : Un samedi sous le signe du clubbing...

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Parc Expo, Rennes
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Dernier soir des Transmusicales au Parc Expo, ce samedi 9 décembre. Retour sur les concerts de Confidence Man et de Tshegue.
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Dernier soir des Transmusicales au Parc Expo, ce samedi 9 décembre. Loin d’être en majorité – excepté dans la Greenroom ce soir-là – les musiciennes ont malgré tout fait danser deux halls entiers. Retour sur les concerts de Confidence Man et de Tshegue.

CONFIDENCE MAN – HALL 9 – 1H30

Le quatuor australien fait une entrée fracassante. Parce que le chanteur et la chanteuse, tous les deux vêtus d’un mini short, entament une chorégraphie synchronisée survitaminée. Mais aussi parce que les musiciens, à la batterie et au clavier, sont munis d’une burqa. On a du mal à saisir le concept.

Le groupe distille son électro-pop survolté, à la croisée des musiques de jeux vidéos à la Mario Bross et de l’univers de Gorillaz. La foule qui envahit massivement le hall 9 est conquise. Nous moins, en revanche.

Confidence Man affiche clairement son univers. Avec eux, c’est du fun, des refrains répétitifs – parfaits pour danser – et des chorégraphies dynamiques, lascives et décalées. Le show est assuré mais les rythmiques, en boucle, et les sonorités très électro nous lassent très rapidement.

Et quand le duo s’éclipse de la scène, on perd également le seul intérêt visuel auquel on se raccrochait désespérément… À leur retour, leurs tenues ont légèrement changé et le concert prend un nouveau tournant.

Pas dans les pas de danse et les attitudes mais dans les sonorités, qui se font de plus en plus électro-clubbing des années 90.

La pop sympathique du début qui se mêlait à l’esprit Gorillaz est troquée contre des influences house-techno qui nous surprennent. Parce qu’on s’attendrait à voir débouler Gunther et les Scissors Sisters pour un mash up de Ding Dong Song et Let’s have a kiki.

Et si on apprécie la perspective de ce joyeux mélange, en revanche la réalité nous laisse sceptiques. Impossible d’entrer dans la proposition qui en vient même à nous taper sévèrement sur les nerfs. C’est définitif, on quitte le hall 9.

 

TSHEGUE – HALL 8 – 2H10

On place alors tous nos espoirs dans la formation franco-congolaise, menée par la chanteuse Faty Sy Savanet, Tshegue, comme on surnomme les enfants des rues de Kinshasa, là où elle est née.

De son enfance et de son adolescence, elle puise des influences musicales variées. La rumba tout d’abord, puis le r’n’b ou le rockabilly.

Avant de s’orienter vers le punk. Et de rencontrer Nicolas Dacunha, véritable virtuose des percussions et guitares congolaises.

Le concer de Tshegue sera à la hauteur de cette promesse de diversité et d’intensité, en introduisant la proposition par un chant presque tribal, porté par la voix grave de la chanteuse qui ne mettra pas longtemps avant d’envoyer un son bien rock, mêlé à un phrasé de hip hop.

Faty Sy Savanet n’hésite pas à convoquer le punk, la techno et l’afrobeat pour soulever la foule et la mettre en transe dans une danse qui sort des tripes.

Parce que c’est aussi le principe de l’EP Survivor : faire éclater à l’extérieur ce que la chanteuse porte à l’intérieur.

Elle parle de liberté, d’expression, de minorités, de métissages et des origines. Et mêlent donc les multiples musiques de son pays natal, démontrant la pluralité des influences et le côté festif de cette musique « large » dans laquelle elle prône l’acceptation de soi.

Et c’est carton plein pour Tshegue qui fait résonner un afrobeat entrainant et puissant, qui prend au fil des chansons des airs très électro. Le hall 8 se transforme instantanément en dancefloor, sur lequel la foule se déhanche et se défoule. Ça claque.

Célian Ramis

TransMusicales 2017 : Un jeudi bien groovy

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Parc Expo, Rennes
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Premier soir des Transmusicales au Parc Expo, ce jeudi 7 décembre. Retour sur les concerts de Tanika Charles et de Lakuta.
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Premier soir des Transmusicales au Parc Expo, ce jeudi 7 décembre. Si peu de femmes figurent dans la programmation, celles qui étaient sur scène ont assuré des performances soul et groovy. Retour sur les concerts de Tanika Charles et de Lakuta.

TANIKA CHARLES – HALL 3 – 22H05

La puissante voix soul de Tanika Charles met une première claque. Puis vient la deuxième avec la dynamique portée par l’ensemble des musiciens et la choriste. Le groupe, venu tout droit du Canada, compte bien transmettre son énergie communicative, aux accents rétro mais dans un langage résolument moderne.

Les musiciens entament les chœurs en mode pop des années 60 et la chanteuse dévoile une soul classique née dans ces années-là. Elle raconte sa relation passée. Une relation toxique durant laquelle elle ne cessera de faire des va-et-vient entre la rupture et le retour vers une situation confortable aux côtés de l’être aimé. Jusqu’à ce que ce soit lui qui coupe le contact. Et qu’elle lui court après, désespérément.

Pourquoi ce comportement ? C’est ce qu’elle analyse dans un des titres de son album, Soul run. Son thème de prédilection : chanter l’amour. Les rapports de couple, complexes et compliqués. Imparfaits. Sur des rythmes lents, du fond de sa voix grave.

Si on laisse aisément bercer par la pureté du style, le rythme s’essouffle cependant rapidement et on trépigne d’impatience à l’idée de passer la seconde.

Mais l’énergie, elle, ne faiblit pas. La batterie tient en éveil et en haleine, soutenant implacablement les propos de la chanteuse, qui se voit offrir un « joyeux anniversaire » de la part du public. Et comme si tout cela avait été orchestré, le concert prend un tournant plus jazzy, avec la mise en avant du clavier et des sonorités plus tropicales.

La machine est lancée et avec, un regain de modernité. Celle-là même qui avait embarqué le hall 3 au début du set. Des décennies de soul s’entrecroisent, Lauryn Hill rencontre Tina Turner dans le corps de Tanika Charles et le mélange avec le r’n’b, s’il n’est pas surprenant, est tout du moins détonant.

Les récits se corsent aussi, on sent plus d’affirmation de la protagoniste dans ses histoires d’amour, plus de force dans le discours. Une évolution crescendo qui nous fait presque rougir d’avoir pensé quelques instants à un début mal engagé et qui nous ravit. D’autant plus lorsque le groupe entame le titre phare de l’album, au nom éponyme, le fameux « Soul run ».

« Vous savez la personne de tout à l’heure que j’ai quittée… puis je suis revenue, puis je suis partie, puis je suis revenue, puis je suis partie, puis je suis revenue. Et ben, un jour, j’ai vraiment décidé de partir. Et maintenant, vous savez quoi ? Je suis heureuse ! Here we go ! », scande l’artiste.

Sa voix déploie alors encore plus de puissance et son corps suit le mouvement. C’est une explosion de groove qui assaille la scène des Transmusicales. Une explosion que l’on doit également aux guitaristes, qui prennent désormais le pas sur la batterie et le clavier. La bonne humeur et le second degré envahissent la salle et entrainent la foule sans difficulté.

L’ensemble se veut plus rock, plus électrique et plus électronique. Comme s’il suivait le fil de l’évolution du registre de la soul, tout comme celle des mentalités.Tanika Charles « et les Wonderful » terminent le concert avec la grosse patate et nous aussi.

 

LAKUTA – HALL 3 – 1H05

S’il nous faut garder qu’un seul nom de cette première soirée au Parc Expo, ce sera sans hésiter Lakuta. En swahili – langue maternelle de la chanteuse Kenyanne-Tanzanienne Siggi Mwasote – il signifie « trouver, rencontrer, partager ou être comblé ».

Et il ne faut pas très longtemps pour s’apercevoir que c’est une évidence pour ce collectif composé de neuf artistes, basés au Royaume-Uni mais provenant d’origines diverses (Kenya, Tanzanie, Ghana, Malaisie, Espagne, Royaume-Uni).

On voyage et on danse en permanence. On parcourt le monde du jazz, du funk, de la soul, du zouk ou encore de l’afrobeat et pour ce faire, on effectue quelques escales en Afrique, dans les Caraïbes ou en Amérique du Sud. Et ça balance du groove, sans relâche.

Lakuta dynamite la scène et envoie une énergie totalement dingue. On est suspendu-e-s à chaque sonorité, à chaque registre, à chaque rythmique et à chaque phrase.

La moindre paillette – qui se loge jusque sur les chaussures de la chanteuse – nous éblouit et nous embarque dans cette aventure ensoleillée et diversifiée.

Pourtant, les thèmes abordés dans les chansons ne sont pas des plus positifs et réjouissants. « Nos mots sont importants et nos musiques sont belles, j’espère que vous pouvez percevoir les deux. », lance Siggi Mwasote qui entame « Afromama », un titre sur la condition des filles et des femmes en Afrique.

Elle y réclame la liberté des femmes et proclame que ces dernières ne sont pas des propriétés à posséder. Et au fil des chansons suivantes, elle poursuit son action en diffusant le message auquel tient le collectif : l’unité dans la diversité et l’humanité. Dire non à la brutalité, non aux enfanticides, non aux féminicides. Et non au Brexit.

Parce qu’il est synonyme de fermeture. Tout ce que refuse Lakuta qui prône le vivre-ensemble – l’album s’intitule Brothers & sisters – et qui démontre la beauté et la richesse des références et influences différentes.

La world music prend le contrôle de la scène, mêlant à la fois du reggae et du jazz, du zouk et de la soul, de l’afrobeat et du funk, grâce aux talents des cuivres (saxophone, trombone, trompette), des percussions (congas, bongos, shékérés,…), des cordes (guitare, basse, cora) et de la batterie. Sans oublier le coffre et la puissance de la chanteuse, à l’énergie débordante et au sourire communicatif.

Passant d’un flow impressionnant de par sa rapidité à des envolées plus soul, le phrasé de Siggi, soutenu et accompagné par l’ensemble des musicien-ne-s, renforce le sentiment d’urgence et d’exigence qui émane des textes, toujours en lien avec l’actualité (une chanson aborde également les violences sexuelles et la communauté LGBTI).

Une force incroyable se dégage de sa voix, de son corps mouvant, de sa manière de bouger, de croiser ou de lever les poings en l’air mais aussi de chaque rythmique, de chaque mélodie et de chaque sonorité. Le collectif envoie la sauce sans vaciller un seul instant et sans jamais perdre le fil de cette énergie débordante et explosive, qui monte en puissance tout au long du set. Eblouissant, dans le fond et dans la forme.

Célian Ramis

Sara Forestier, l'intensité du rapport frontal

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Ciné TNB, Rennes
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Sara Forestier passe à la réalisation et dévoile son premier long-métrage, M, projeté (en audiodescription et sous-titré) en avant-première au ciné-TNB de Rennes, le 1er novembre, en partenariat avec l’association rennaise Zanzan Films.
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Césarisée à plusieurs reprises – dans la catégorie meilleur espoir féminin en 2005 et dans la catégorie meilleure actrice en 2011 – Sara Forestier passe à la réalisation et dévoile son premier long-métrage, M, projeté (en audiodescription et sous-titré) en avant-première au ciné-TNB de Rennes, le 1er novembre, en partenariat avec l’association rennaise Zanzan Films.

Depuis son interprétation de Lydia dans L’esquive, d’Abdellatif Kechiche, Sara Forestier n’a jamais cessé de fasciner le public en multipliant les rôles forts et sensibles. Toujours subtilement engagés. Ce que l’on savait moins en revanche, c’est que c’est depuis sa rencontre avec le cinéma libre de Kechiche que lui vient l’idée de faire son propre film.

« C’est quelque chose qui m’a obsédée pendant 12 ans ! Quand j’ai tourné L’esquive, j’ai compris que l’on pouvait faire du cinéma autrement. Enfin, je le savais mais pas forcément avec cette intensité-là. L’avoir vécu ça m’a permis de m’autoriser à le faire. Mais sinon, ce ne sont pas des réalisateurs qui m’ont inspirée mais des choses de la vie. », explique l’actrice, durant la rencontre, traduite en LSF, à l'issue de la projection rennaise.

Et pour M, elle puise dans son vécu d’adolescente, à l’époque où elle vit une histoire d’amour avec un homme analphabète, sans qu’elle ne le sache. À partir de là, elle va imaginer et écrire la rencontre entre une jeune femme bègue de 18 ans, Lila – qu’elle interprète elle-même -, et un homme illettré de 30 ans, Mo – interprété par Redouanne Harjane.

Si son handicap à elle apparaît instantanément, Mo, en revanche, s’évertue à lui dissimuler le sien. Et tandis que Lila, à travers cette histoire d’amour, enhardit de confiance en elle, libérant peu à peu le filet de sa voix, lui est hanté par la honte de sa condition. Pourtant, malgré la complexité sous-jacente de la relation, les deux amants vont se sauver mutuellement.

« Les personnages ont des traumas différents de quelque chose qui s’est joué dans l’enfance. Et ils ont des manières différentes de les résoudre. Attention, ce ne sont pas des gens qui esquivent. Ils ont justement une certaine droiture par rapport à ça, ils sont limite masos. Ils se font violence pour sortir d’eux et ils n’ont pas la perversion de déverser leur souffrance sur les autres. La différence, c’est que sa souffrance à elle est encore à vif. Lui a 10 ans de plus et a enfouit tout ça. Pour moi, le fait de cuire dans son jus fait que s’il ne la rencontre pas, il meurt. Ce n’est pas ulcère qu’il a, c’est un cancer. C’est que je disais à Redouanne quand on tournait. », souligne la réalisatrice.

Sara Forestier provoque alors un tête-à-tête frontal et quasi animal, à l’instar de celui dans lequel elle avait excellé aux côtés de James Thierrée dans Mes séances de lutte, de Jacques Doillon. Et transcende la relation amoureuse, au-delà de la condition sociale, intellectuelle et linguistique, explorant les failles de ses personnages ainsi que de leur noirceur et leur souffrance, pour en faire jaillir la beauté ineffable.

« Je ne connais pas de bègue mais j’avais besoin de parler d’une hypersensibilité. J’ai senti une intimité et proximité très forte avec eux. », précise l’actrice-réalisatrice, qui va préparer son rôle des mois et des mois durant auprès de nombreuses personnes bègues : « J’ai vu que chacun a un bégaiement différent, il m’a fallu trouver mon propre empêchement. Sur le plateau, comme je passais de la réalisation au plateau, j’avais quelqu’un qui bégaie avec qui discutait pendant trente minutes avant de tourner. Pour que ça me vienne naturellement lors des prises. »

Pour elle, il n’y a pas de secret, seule l’immersion permet de pouvoir jouer sans tricher. Se laisser envahir. Ne pas essayer de démontrer. Il va sans dire que Sara Forestier brille dans le registre, aussi bien en tant que comédienne qu’en tant que réalisatrice. Elle nuance son écriture d’autant de finesse et de crudité que dans son jeu. Et joue de sa sensibilité à fleur de peau, qu’elle transpose chez son partenaire jusqu’à le faire exulter d’émotions extrêmes et violentes.

« La question de l’éducation, de l’amour et de la transmission se retrouve souvent dans ma filmographie. Je ne m’en rendais pas compte mais on me l’a montré. Ce sont des sujets qui me plaisent, comme la question du langage. Parce que l’être humain a la question du langage et dès que l’on fait un film sur les humains, on est obligé de poser la question du langage. », précise-t-elle.

Dans un décor de western urbain, elle brise les barrières de la norme pour ne laisser transparaitre que des sentiments purs qui se rencontrent, se confrontent et se conjuguent, avant qu’ils ne s’opposent et ne s’épousent. Et ça fonctionne. On la suit dans son cinéma libre, social, poétique, intense et drôle parce qu’on aime sa personnalité brut, sur le fil, prête à exploser et tout en sensibilité.

« Je crois qu’on peut ne pas être que le fruit de son conditionnement psychologique. C’est pour ça que j’adore que les choses soient frontales. », conclut-elle. Nous aussi, on adore quand elle nous saisit aux tripes.  

Au cinéma le 15 novembre.

 

Célian Ramis

Transition écologique : Se projeter dans l'avenir

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Le festival éco-responsable Fermes d'Avenir Tour faisait escale à Rennes fin août. L'occasion de découvrir une palette d'initiatives et d'alternatives locales, agricoles, citoyennes et scientifiques et de participer à la transition écologique.
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Trois mois, environ 30 étapes de Metz à Tours, des centaines de fermes ouvertes aux visites, des conférences, des concerts, des ateliers et formations, des projections de documentaires et de la nourriture bio et locale… C’est la proposition faite par Fermes d’Avenir Tour (FAT) depuis le 15 juin dernier.

Les 29 et 30 août, le festival éco-responsable plantait ses chapiteaux au cœur de la Prévalaye à Rennes et invitait les habitant-e-s à rencontrer les agricultrices-teurs du territoire, leurs exploitations, savoirs et philosophie, et à réfléchir également au rôle des citoyen-ne-s dans la transition écologique, essentielle à la sauvegarde de la planète mais aussi au bien-être des individu-e-s.

Deux jours durant, la rédaction a exploré les initiatives et alternatives présentées par des paysan-ne-s, scientifiques et actrices-teurs de la permaculture et de l’agroécologie.

Aujourd’hui, la transition écologique et agricole s’est accélérée. C’est ce que déclarait la sociologue et enseignante-chercheuse à l’Agrocampus de Rennes, Catherine Darrot, le 29 août dernier lors de sa conférence « Rennes, ville vivrière », lors de l’événement Fermes d’Avenir Tour, installé deux jours durant à la Prévalaye.

Si l’autonomie n’est pas encore effective, la réflexion autour des modes de production et de consommation – bio, locale, circuits courts… - est bien engagée, à l’instar des projets alimentaires territoriaux « qui n’auraient jamais été sur la table il y a quelques années. » Ainsi, « les idées progressent et les politiques commencent à les valider mais on manque encore de certaines choses. »

À la croisée des questionnements, des recherches, des initiatives et des dynamiques collectives, l’étape rennaise du festival éco-responsable offrait la possibilité de découvrir des alternatives éthiques et citoyennes, à deux pas de chez nous. Forcément.

Le FAT, on le doit entre autres à Maxime de Rostolan – dont la microferme, installée à Montlouis-sur-Loire, à quelques kilomètres de Tours, constituera un des points de clôture de l’édition 2017, du 14 au 17 septembre – et son association Fermes d’avenir.

« C’est un réseau qui milite pour que la planète continue de pouvoir abriter les êtres humains et vivants, et pour cela, l’agriculture et l’alimentation sont des points très importants. », explique Mikaël Hardy, dont la ferme Perma G’Rennes est située à la Prévalaye (lire notre focus « Permaculture : Enfin, on respire ! », YEGG#58 – Mai 2017). Il a été le coordinateur local de l’étape rennaise et a participé, tout comme les plusieurs dizaines de membres du staff qui ont assuré trois mois de tournée, au succès de la manifestation qui a attiré près de 1000 personnes en deux jours sur le site et dans les fermes.

« C’est très honorable vu la météo du mercredi, le fait que ce soit en semaine, etc. Et surtout, il n’y avait pas que des gens écolos ou des gens des réseaux écolos. Certaines personnes découvraient totalement l’agriculture bio, la permaculture, l’agroécologie, etc. Et c’était l’objectif, de pouvoir aller chercher les « non militants ». », souligne-t-il.

IMPULSER LE MOUVEMENT

Le paysan est du genre convaincant parce que convaincu, passionné et très investi. Parce qu’il parle avec sincérité et authenticité. Et ça fait du bien ! Il est emballé, nous aussi :

« C’était un rendez-vous très important, dans le tour, il n’y a eu que deux grandes villes, Marseille et Rennes, c’était un grand moment et c’était compliqué à organiser. Mais on a mis le paquet, les moyens humains, pour y arriver. Personnellement, j’ai perdu de l’argent parce qu’avec certaines réunions, je ne pouvais pas aller vendre (confitures, miel, légumes, plantes aromatiques,…) au marché mais c’est comme ça, on fait des choix. On est prêts à donner de nous-mêmes pour que les choses changent. Il faut savoir qu’on est la dernière génération à pouvoir faire changer les choses pour la biodiversité, le climat, etc. Rendons-nous compte cet été, il a fait très chaud, très sec puis mauvais, cela a un impact fort sur l’agriculture. C’est à nous agriculteurs-trices, paysan-ne-s, d’impulser le mouvement. Je vois ça comme un devoir citoyen, au même titre qu’aller voter. Là, il s’agit de faire un petit geste tous les jours, que ce soit en se tournant vers le bio, le local, ou en osant être paysan ! »

Et ce n’est pas en tapant à coup de gros discours moralisateurs contre l’agriculture conventionnelle, ses longs circuits et ses consommateurs-trices que le message pourra être correctement compris.

Au contraire, le FAT a privilégié valoriser les initiatives et témoignages de celles et de ceux qui au quotidien s’engagent à l’heure où les aides à la bio sont réduites et les difficultés s’accumulent lorsque l’on veut s’installer sur une petite exploitation. À travers des conférences, des visites, des concerts, des ateliers, des formations, des projections, des propositions d’itinéraires utilisant les modes doux de déplacement, la mise en place d’une monnaie propre au festival (les FATcoins) ou encore un service de restauration cohérent à l’esprit 100% bio et 100% local, c’est finalement l’expérimentation et le partage des savoirs et savoir-faire qui priment.

« Certains nous traitent de « bricoleurs », de « paysans du dimanche », moi, ça me va, ça ne me dérange pas. On cherche à se réinventer, on ne se dit pas être des modèles parce qu’on part de l’existant, de l’ancien. Le changement est entre les mains des citoyen-ne-s et des porteur-e-s de projet. Personnellement, je suis parti de 0 pour ma ferme et j’ai réussi à produire quelque chose. J’ai eu besoin de 12 000 euros d’investissement. Aujourd’hui – la ferme Perma G’Rennes a 1 an – c’est un exemple qui montre que la biodiversité produit des richesses. Je n’ai rien utilisé contre les limaces parce qu’en ramenant la biodiversité sur le terrain, les oiseaux, les musaraignes, etc. ont fait le boulot. Quand on retrouve l’équilibre naturel, on constate qu’il n’y a aucun impact négatif de l’humain sur l’environnement. C’est important de montrer que l’agroécologie, la permaculture, l’agriculture bio, c’est du sérieux ! Il faut réinventer les modes de consommation, penser au bien-être, à la qualité alimentaire, etc. Nous ne sommes pas dans une démarche de Produit Intérieur Brut mais de Produit de Bonheur Brut. On est très heureux sur nos fermes et on produit du bien-être ! », s’exclame-t-il.

C’est d’ailleurs ce que laisse transparaitre Libération dans son article « À la ferme bio, Hulot met les formes » daté du 30 août dernier, autour de la visite de la ferme bio des Petits Chapelais à Chavagne, à laquelle le ministre de la Transition écologique et solidaire a assisté la veille.

UNE FERME « LE BON COIN »

C’est en foulant les allées et installations des exploitations proposées – programmées à l’aide du partenariat avec le groupement des agriculteurs biologiques d’Ille-et-Vilaine, Agrobio 35 – que l’on pouvait palper l’esprit dans lequel les producteurs-trices travaillent et agissent. Sophie Persehais, du Champ de l’air, à Baulon (lire notre focus « Environnement : Voir la vie en bio », YEGG#51 – Octobre 2016) est la première à accueillir les festivalier-e-s sur son terrain, où elle cultive plus de 60 espèces de plantes aromatiques et médicinales (PAM).

Elle a un franc parler très appréciable. De celui qui évite de prendre des détours et de pratiquer la langue de bois. D’ailleurs, elle en rigole : « Notre installation, c’est une « installation à l’arrache », comme on disait à l’époque, quand on s’est lancés avec Ben, mon compagnon, il y a 8 ans. Aujourd’hui, on dit « installation progressive »… » Pour autant, à l’arrache ne signifie pas sans réflexion mais bel et bien avec les moyens du bord.

En conservant leurs boulots respectifs en parallèle, dans un premier temps, et en faisant tout à la main, avant de mécaniser le tri et le séchage, tout d’abord. « C’est un modèle idéologique de se dire que l’on va tout faire nous-mêmes, sans machine. Mais 2000 m2 à 3, c’est dur et ça mène à l’épuisement total. Le projet est devenu viable quand on a mécanisé. », souligne Sophie.

Le matériel est ancien de plusieurs dizaines d’années, souvent d’occasion, « acheté sur Le bon coin » ou fabriqué selon leurs besoins « parce que j’ai la chance d’imaginer précisément ce que je veux et que j’ai un papa qui les conçoit ». Elle n’hésite pas à le dire, niveau bricolage, ça a été une galère.

Mais des aides sont possibles, comme avec l’Atelier Paysan qui accompagne à la création de nouveaux outils, dès lors que plusieurs agriculteurs en manifestent l’intérêt. Au Champ de l’air, ils ont pris le temps d’observer les techniques de maraichage et ont fait des stages en Afrique du Nord, pour s’imprégner des techniques artisanales et les combiner avec une mécanisation utile, facilitatrice de leur travail, sans toutefois dénaturer le métier et abimer les sols :

« Avec des petits outils, on peut faciliter le travail de l’agriculteur et être rentable. Parfois, par idéologie, certains refusent les machines mais il faut faire attention à l’épuisement. »

DES CHOIX HUMAINS

Le neuf, c’est envisageable aussi mais selon la productrice, c’est une question de philosophie. Qui définit ensuite bon nombre de leurs choix. Comme celui d’écouler les 60 000 sachets de tisane annuels en majorité dans le département. Ainsi, 80% de la production est vendue en Ille-et-Vilaine – sur les 70 clients de la ferme, 90% sont des locaux – et le reste, dans les salons. Un peu à Paris aussi, mais cela représente une part très infime :

« On écoule tout au détail, sauf dans notre système « pas de perte ». On a un an environ pour vendre nos plantes et quand il en reste, pour ne pas perdre nos récoltes, on fait au kilo. On va vendre moins cher par exemple aussi aux tisaneries et herboristeries, selon leurs besoins. » Ou comme celui de ne plus s’agrandir depuis qu’ils sont 4 salariés. À force d’expériences et d’optimisation des taches dans le respect de leur éthique, l’équipe a trouvé son rythme et son organisation.

Quarante heures par semaine, en saison. Trois jours de boulot par semaine, entre novembre et février. « On peut toujours bosser plus, grossir encore plus mais nous on a choisi de faire ça. Avec Ben, on se dégage un Smic. On n’embauche plus mais par contre on forme. Et on incite à l’installation. », explique-t-elle. Sophie Persehais l’avoue sans problème, son installation à elle a été aidée par la transmission de terrains et un prêt de ses parents, agriculteurs en lait.

Bien évidemment, ce n’est pas suffisant, elle mentionne alors également l’importance des aides accordées par le département et la région au lancement, même dans une démarche d’autofinancement. Et insiste aussi sur un point :

« Le banquier et le comptable doivent être des alliés. C’est-à-dire qu’il faut bien comprendre le fonctionnement des choses pour pouvoir arriver à faire ce que l’on veut. Mais le truc que je peux vous dire et qui est super important, c’est que dans tous les cas, il faut avoir l’air sûr de soi ! »

LE BIEN-ÊTRE DES BÊTES

Le lendemain matin, c’est à Vezin-le-Coquet que l’on se rend. À La ferme en cavale, créée et tenue par Lucie et Pierrick Rigal, qui produisent sur 22 hectares des œufs bio et des céréales pour les animaux. Et dès l’entrée sur l’exploitation, on est accueilli-e-s par deux cochons et trois chèvres.

À cause du cahier des charges règlementant la nourriture en bio des poules, « on ne leur donne pas nos déchets alimentaires. Mais on avait vraiment envie de pouvoir aller faire ça avec les enfants, d’où les cochons. Et les chèvres, pour notre lait et nos fromages. » Les volailles, quant à elles, s’agitent dans leur poulailler, où elles vivent entre un an et un an et demi. Ici, leur bien-être est constamment dans l’esprit des deux producteurs, qui les incitent à aller dehors où elles ont un espace aménagé, entouré d’une clôture électrique, les protégeant du goupil.

« On leur donne l’habitude de sortir, on ouvre grand les portes et puis en général, là où on va, elles viennent. Elles sortent souvent le matin et le soir mais la nuit on les rentre à cause du renard. On plante des arbres, dehors et puis on voudrait leur installer, dans un coin par là-bas, des vignes pour qu’elles se puissent se cacher des rapaces, parce qu’elles en ont peur. », explique Lucie.

Leur durée de séjour fait également l’objet d’une attention particulière pour l’animal, fatigué de pondre tous les jours. La productrice rigole : « Sauvons leurs croupions ! Nan, sérieusement, il y a des paramètres à prendre en compte, au niveau de la nourriture par exemple, par rapport à la taille de l’œuf. Au début, moi je me disais qu’il fallait leur faire faire des gros œufs parce que j’adore ça pour les œufs à la coque. Mais en fait, ça leur fait mal de pondre un trop gros truc. Quand tu comprends ça, bah, je t’assure que tu arrêtes de consommer des gros œufs. Aussi, quand on a des poules qui ne pondent pas tous les jours, on ne les pousse pas. Certains leur font des cures de lumière/obscurité pour les remettre dans le rythme. Nous, on ne veut pas de ça. »

Ainsi, une fois l’année écoulée, les poules, généralement, sont vendues à des particuliers. Une manière de les valoriser par une seconde vie, « histoire qu’elles ne finissent pas broyées pour en faire de la viande à chien… ». Certaines sont réservées à la vente pour les clients du magasin Brin d’herbe. Situé au pied de leur exploitation, ce commerce propose la vente directe des produits des paysan-ne-s locaux-les.

« On est juste à côté, c’est quand même une sacrée chance. Le client vient, va au magasin et il peut s’il veut voir l’endroit où on travaille et comment on travaille. C’est ouvert ! C’est dans cet esprit là aussi qu’on a monté à côté une ferme équestre pédagogique », souligne Lucie.

Le duo insiste tout au long de la visite sur les échanges entre les consommateurs-trices, les curieux-ses et les producteurs-trices du coin :

« On parle beaucoup entre nous, on se réunit, on réfléchit ensemble à l’avenir, à l’évolution des fermes, de la profession, etc. et on s’entraide, c’est important. »

On y trouve des fromages, de la viande, des œufs, des fruits et légumes, des pains et gâteaux, des volailles, de la charcuterie ou encore de la crème fraiche, des céréales et des boissons. Une manière pour les client-e-s de connaître précisément l’origine des produits, cultivés et récoltés selon les principes de la paysannerie et de l’agriculture respectueuse de l’environnement et de l’humain. Et une manière donc de consommer en toute sécurité une alimentation de qualité, provenant du territoire.

RENNES, VILLE VIVRIÈRE

Cette question, celle de la production locale, est abordée par la sociologue et enseignante-chercheuse à l’Agrocampus de Rennes, Catherine Darrot, lors de sa conférence sur « Rennes, ville vivrière ». Un sujet sur lequel plusieurs promotions d’étudiant-e-s en Agriculture Durable et développement Territorial se sont plongées, à partir de 2010, en définissant des scénarios possibles pour l’ensemble des habitant-e-s de Rennes Métropole. «

 On a mis au point une méthode de calcul mais évidemment, il fallait prendre en compte la question de ce que l’on mange, du régime que l’on adopte. Est-ce qu’il fallait être utopique ou prendre le régime quotidien moyen ? Les étudiants ont choisi les deux scénarios, en se basant sur la réduction des protéines animales, des déchets, du gaspillage, etc. », introduit-elle, avant de poursuivre :

« Le résultat a été inattendu pour nous : il faut aller chercher à 15-20 kilomètres de Rennes pour nourrir tout le bassin de la métropole. Attention, bien sûr, ça, c’est applicable à Rennes mais le résultat ne sera pas partout le même. Ici, nous sommes sur un territoire qui a préservé les terres agricoles aux abords de la ville, pas comme Nantes par exemple, qui a un climat assez bon, etc. On a fait l’étude pour Aubagne et ça ne fonctionne pas. »

Pour elle, la capitale bretonne est potentiellement une ville vivrière. Mais il est essentiel de réorienter les productions vers une plus grande variété.

« On est en excédent ici de productions animales – porcines notamment – et on produit 30-40% des céréales que l’on consomme mais seulement 3% des fruits consommés. On est nul en fruits alors qu’il y a un fort potentiel ! On est en déficit. Autre chiffre intéressant : il suffirait de 0,35 ha par habitant pour être en autosuffisance. », souligne-t-elle. C’est l’occasion de réaliser que les ressources ne se réduisent pas aux exploitant-e-s mais que chacun-e peut participer, à travers l’agriculture urbaine ou encore les jardins partagés, pour n’en citer que quelques uns.

Pour Catherine Darrot, qui a travaillé sur l’accompagnement de la zone de la Prévalaye, qui devrait voir fleurir une série de projets agricoles et permacoles, il est tout à fait envisageable d’en faire un territoire pourvoyeur d’arbres fruitiers, « avec des formes de bocage, l’utilisation des parkings qui peuvent être entrecoupés d’arbres et le maillage de la zone avec des vergers. Il faut maximiser les volumes produits mais aussi la participation citoyenne avec des systèmes coopératifs et bien d’autres choses encore. »

La conférence est courte – 20 minutes - parce qu’en un petit peu plus de deux heures, 7 intervenant-e-s vont se succéder. C’est le pari qu’a souhaité faire Mikaël Hardy et c’est réussi puisque l’audience est captivée, attentive et intéressée par l’ensemble des exposés, qui présentent ainsi de manière large et efficace le panorama des possibilités, alternatives, travaux et recherches. Démontrant ainsi que l’action est collective, même si elle peut se faire de manière individuelle. La lutte passe par les scientifiques, les paysan-ne-s et les citoyen-ne-s. Ensemble, ils/elles font avancer la réflexion.

FAIRE AVANCER LA RECHERCHE

C’est dans cet esprit-là que Muriel Guernion, ingénieure d’études à l’ECOBIO de l’université Rennes 1, intervenait au FAT. Pour présenter l’action de l’Observatoire Participatif des Vers de Terre (OPTV), qui se propose « de mettre un outil d’auto-évaluation de la biodiversité à disposition de tou-te-s, de vulgariser les connaissances en écologie des sols à travers un site Internet et de former les volontaires pour la participation à la recherche et/ou à la restitution des résultats. » Pourquoi ? Parce que les vers de terre, créateurs de matière organique, jouent un rôle essentiel dans les sols, « rendant des services éco-systémiques ».

En deux protocoles accessibles, elle démontre que chacun-e peut apporter sa pierre à l’édifice, de manière très simple : « Le premier consiste à mettre de la moutarde dans de l’eau et d’arroser cela sur le sol pour que les vers remontent à la surface. Le deuxième, appelé test bêche, consiste en un tri manuel des sols, permettant ainsi une meilleure appréhension du nombre de vers de terre mais qui nécessite plus de temps que le premier. On peut ensuite saisir les données participatives sur le site ou encore on peut envoyer des échantillons au laboratoire pour analyses, ce sont les données collaboratives. »

Ainsi, en 2011, l’OPTV avait multiplié par 10 ses données. Parce que les réseaux se sont activés et ont diffusé les procédés. Ce qui a permis d’avancer dans la recherche mais aussi d’obtenir une meilleure distribution sur le territoire des observations. « Grâce à la participation citoyenne, on a pu explorer de nouveaux territoires, auxquels on aurait pas pensé juste entre scientifiques, comme les aéroports, les terrains de sport, le milieu urbain. Depuis 6 ans, il y a plus d’observations, plus d’habitats, de mobilisation sociale et de communication sur cette thématique et on note que l’évolution est très importante. »

MIXER LES SAVOIRS ET EXPÉRIENCES

Le maraichage sur sol vivant, l’expérimentation des techniques artisanales conciliées à la mécanisation, l’utilisation des savoirs anciens remis au goût du jour, la richesse de la biodiversité – en milieu urbain comme en milieu rural -, le choix d’une petite exploitation et d’une production raisonnable et suffisante pour un autofinancement, celui de la vente directe et/ou à des partenaires cohérents de sa propre éthique, la participation citoyenne, la collaboration à la recherche…

Tout cela participe à une réflexion dont l’enjeu est majeur puisqu’il en va de la sauvegarde de l’environnement, du vivre ensemble et du bien-être, à l’heure où l’on s’inquiète de ce que l’on mange, de la provenance des aliments – et pas que - et des politiques en place. L’agriculture conventionnelle, la consommation de masse, l’industrialisation, l’agrochimie, etc. ne peuvent plus être les modèles prédominants de notre société.

Fermes d’Avenir Tour multiplie les preuves qu’il existe, et que se développe concrètement, un tas de solutions et d’alternatives. Les potentialités sont nombreuses et les acteurs-trices engagé-e-s et militant-e-s, aussi.

Du côté de Guipel, Thomas Pathenotte, Elise Bonati Gilquin, Didier Oudart, Anais Bouilly et Alexandre Gilquin – lors de la visite, le 30 août, seuls les trois derniers mentionnés sont présents - ont fondé, en juillet 2016, la ferme Les p’tits Brégeons. Hormis Didier, en pleine installation de son activité de maraichage, les autres ne peuvent se verser de salaire et tous ont conservé leurs boulots respectifs. C’est un choix, un engagement.

À la croisée d’un projet professionnel et d’une action citoyenne. Parce que pour eux, être à plusieurs représentent une force et un atout considérable pour le partage des savoirs et savoir-faire, les échanges et l’entraide, mais qu’ils souhaitent tout de même développer leurs projets personnels, se dégager du temps et gérer leur temporalité comme ils l’entendent. Les 7 hectares de terrain sont répartis équitablement entre eux/elles, ce qui permet ainsi à chacun-e de développer sa mission et ses envies. Pour Anais, par exemple, l’espace sert à la culture de plantes aromatiques et médicinales.

« Au printemps, j’ai planté 9 variétés de plantes, qui toutes ont des vertus pour la peau, cicatrisantes, hydratantes, régénérantes, etc. Je vais ensuite récolter, utiliser un séchoir solaire et faire macérer dans de l’huile végétale, principalement du chanvre. Cela me servira de base pour la fabrication de cosmétiques pour corps et visage. Je souhaite me lancer dans la production d’une gamme bio avec le moins de composants possibles. », explique-t-elle.

Elle réalisera ensuite les produits chez elle, dans une pièce qu’elle aménagera à cet effet, avant d’effectuer les tests pharmaceutiques nécessaires à la validation et à la commercialisation.

Pour Alex, le jardin en mandala, et plus largement l’aménagement des P’tits Brégeons – qui répond aux principes et valeurs de la permaculture – est l’occasion de proposer des ateliers pédagogiques, avec des écoles maternelles par exemple pour l’éveil et la sensibilisation à l’environnement et à la biodiversité, ou encore des structures accueillant des jeunes en difficultés d’insertion ou en situation de handicap.

Et pour Didier, la surface est dédiée au maraichage. Sous la serre ou en extérieur, il travaille sur sol vivant, irrigué grâce à une pompe placée dans l’étang de l’exploitation, avec des buttes recouvertes de paille et expérimente les associations de culture pour l’optimisation de l’espace.

« J’aime bien rechercher des choses et avoir une production diversifiée faite pour nourrir une zone locale. Ici, au printemps, il n’y avait quasiment plus aucune biodiversité. Aujourd’hui, il y a de nouveau des fleurs comme les soucis ou les capucines pour attirer les pollinisateurs, je laisse repousser les mauvaises herbes, etc. Et on a retrouvé de la biodiversité ! »
s’enthousiasme-t-il.

Sur la berge de l’étang, il cultive ses pommes de terre, à quelques mètres des ruches, qui devraient bientôt être rejointes par des arbres fruitiers qu’ils s’apprêtent à planter à l’automne, grâce aux 5 000 euros reçus l’an dernier en remportant le prix Fermes d’avenir.

Y A PLUS QU’À !

On voit alors éclore et se consolider des dynamiques vertueuses et fondamentales à la transition écologique. Le terrain rennais est fertile et grouillant d’initiatives porteuses de projets et d’espoir, on le sait. Preuve en est avec l’officialisation de Rennes, capitale française de la biodiversité l’an dernier, ainsi qu’avec l’existence et la vitalité des réseaux et d’associations comme La forêt nourricière, Les incroyables comestibles ou encore Jardins (Ou)Verts, et les formations et informations autour de la permaculture (Perma G’Rennes à la Prévalaye, face à l’éco-centre de la Taupinais, documentaire L’éveil de la permaculture, court-métrage La Prévalaye : la culture de la biodiversité, émission Anthroposcène sur Canal b, etc.).

Mais on ne peut nier l’évidence : il y a urgence. Chacun-e est concerné-e et tout le monde peut s’engager.

« Il est important de modifier les comportements, comme acheter sur le marché plutôt que chez les industriels. Nous, on regarde nos clients droit dans les yeux. On a une démarche sincère et importante. »
conclut Mikaël Hardy, ravi et soulagé du succès de l’étape rennaise de cette édition du FAT.

Une édition qui a réussi à aborder ces thématiques cruciales et néanmoins complexes et qui a su faire prendre conscience de l’urgence et des enjeux, sans toutefois inculquer un discours moralisateur et jugeant. On retient l’engagement et l’apaisement des agricultrices-teurs, l’engouement collectif et la symbiose entre scientifiques et citoyen-ne-s, l’enthousiasme des festivalier-e-s et de l’équipe et la phrase finale de Mikaël : « Y a plus qu’à ! Ce n’est que le début ! »

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Célian Ramis

Menstruations : Ne plus avoir honte de ses règles

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En 2017, les règles constituent encore un tabou. Dans l'inconscient, elles restent impures, symboles de l'échec de la fécondité. Comment ne plus être gênées par les menstruations ? En disant merde aux préjugés !
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Parler des menstruations, c’est un exercice compliqué. Passionnant, mais compliqué. Car le sujet est vaste. Il touche à la complexité du corps des femmes, à leur intimité également, aux croyances religieuses, à des mythes, des interprétations, et à l’évolution des mentalités dans les sociétés contemporaines.

Mais s’il est un sujet complexe, il ne doit pas pour autant nous faire complexer, nous les personnes munies de tout l’équipement génital féminin : utérus, trompes de Fallope, ovaires, vagin. En résumé. Toutes ces personnes-là vivent leur cycle différemment. L’intensité des douleurs, l’abondance, la régularité varient, sans parler du choix des protections hygiéniques, de la contraception ou non, etc. Mais toutes quasiment ont déjà été traversées par la honte du sang qui coule dans leurs culottes.

Alors, voici le pari que la rédaction a choisi de faire pour ce dossier : que vous ne puissiez plus jamais penser (si tel est le cas), après la lecture du focus, que les règles, c’est dégueu et que plus jamais vous ne songiez à penser d’une femme énervée « Mais qu’est-ce qu’elle a, elle a ses règles ? » ! Que vous acceptiez ou non ce défi, nous, on vous fait confiance.

Les ragnagnas, les anglais qui débarquent, les trucs de filles (avec petit coup de tête indiquant la zone dont on ne doit pas dire le nom apparemment…), les lunes et autres appellations douteuses désignent toutes les règles, les menstruations, les menstrues. Soit le début du cycle féminin durant lequel l’utérus se contracte pour évacuer une partie de l’endomètre, muqueuse utérine qui se développe pour accueillir l’ovule, lorsque ce dernier n’est pas fécondé.

Aucune raison a priori d’être embarrassée par ce mélange de muqueuse et de sang qui s’amasse dans nos culottes. Mais voilà, les choses ne sont pas si simples. Pourquoi ? Les arguments se multiplient mais finalement, on a choisi notre camp : c’est simple, c’est naturel, c’est comme ça. Comme la coupe est pleine de tabous, on la verse dans les toilettes de la honte et on tire la chasse une bonne fois pour toute !  

« Pendant mon adolescence, (…) il fallait être extrêmement discrète pour emprunter ou prêter une serviette hygiénique dans la classe. On ne mettait jamais un pantalon blanc quand on avait nos règles et dès qu’il y avait une tache sur nos vêtements cela causait une énorme gêne. Mais cela créait en même temps une grande complicité entre les filles car dès que l’une d’entre nous avait une tache, on se mobilisait toutes pour trouver un pull autour de sa taille. Une amie, Déia, m’a raconté une situation qu’elle a vécue quand elle était au lycée. Son sang avait tellement fui que lorsqu’elle a voulu sortir de la classe pendant la pause il y avait du sang qui goutait sur sa chaise. Ayant prévenu une copine, elle a attendu que tout le monde sorte de la classe et, pendant qu’elle était assise, sa copine faisait des allers-retours aux toilettes avec du papier mouillé pour nettoyer le sang. »

Ce que relate l’artiste-chercheuse brésilienne, installée à Rennes depuis plusieurs années, Lis Peronti dans son mémoire Sangre pour les vautours, a été vécu par à peu près toutes les femmes en France ou par des copines. Pas forcément jusqu’au point que ça goutte sur la chaise mais la peur de la tache. Souvent accompagnée de la peur de l’odeur. Une double honte qui révèle sérieusement un tabou et un manque d’informations sur le sujet auprès des jeunes femmes, certes, mais plus globalement de l’ensemble de la population.

Et révèle également un paradoxe. Avant la ménarche – les premières règles – le regard sur les menstruations est positif, car associé, de manière erronée, à la féminité, au pouvoir de la femme réglée de procréer et donner la vie. Dès lors que la jeune fille devient, dans l’imaginaire collectif, une femme, on lui apprend, inconsciemment, à taire les douleurs, cacher les protections hygiéniques – souvent cantonnées à la salle de bain ou aux toilettes – et éviter de se répandre à ce propos. Parce que c’est intime.

Ça c’est l’excuse première. Mais vient très rapidement la seconde : c’est dégueu ! Pourquoi les femmes doivent-elles se sentir gênées ? Parce que le cycle féminin commence par l’évacuation d’une muqueuse, l’endomètre, mélangée à du sang et que le sang, ça fait peur ? Parce que cela indique que l’ovule n’a pas été fécondé et par conséquent que sa propriétaire à manquer à son rôle de reproduction ? Parce que selon le mythe, elle risquerait de faire tourner la mayonnaise ? Ou parce que selon certaines croyances les règles seraient synonymes d’impureté ?

Balivernes pour la plupart de ces propositions ! Heureusement, les femmes se rebiffent contre les tabous qui régissent les menstruations, en font un combat, les transforment en arts ou encore s’en tamponnent le vagin !

BESOIN D'EXPLICATIONS ?

« Elle veut manger de la viande rouge. Elle n’aime pas ça mais elle est convaincue d’en avoir besoin, une fois par mois, pour le fer, juste après ses règles. Elle perd tellement de sang, on dirait qu’elle se vide pendant les huit jours que ça dure. Cycles de vingt et un jours. Un cauchemar. Elle évite de s’asseoir chez les autres, elle a déjà démoli plusieurs canapés. Troisième millénaire, et elle porte les mêmes serviettes hygiéniques que sa mère mettait à son âge. Ça colle, on a l’impression de se balader avec une couche mal mise entre les cuisses, mais vu les performances des tampons, elle n’a pas le choix, elle doit porter les deux. De toute façon, les tampons, elle sera ménopausée avant d’avoir compris comment ça se met correctement. De la même façon qu’elle est incapable de coller une serviette hygiénique en visant juste – il faut toujours que ça saigne à côté. Si les mecs avaient leurs règles, l’industrie aurait inventé depuis longtemps une façon de se protéger high-tech, quelque chose de digne, qu’on se fixerait le premier jour et qu’on expulserait le dernier, un truc clean et qui aurait de l’allure. Et on aurait élaboré une drogue adéquate, pour les douleurs prémenstruelles. On ne les laisserait pas tous seuls patauger dans cette merde, c’est évident. On pollue l’espace intersidéral de satellites de reconnaissance, mais pour les symptômes d’avant règle, que dalle. »

On reconnaît bien là le style dont on aime se délecter de Virginie Despentes, ici extrait de Vernon Subutex 2. Ce paragraphe pointe la solitude d’une femme face à ses règles, prise entre la peur de la tache et l’absence de communication. Sans oublier que le tabou n’en serait pas un s’il s’agissait de la gent masculine, on est bien d’accord. « Il y a globalement un manque d’information », souligne Cloé Guicheteau.

Elle est médecin généraliste, avec une spécialisation gynécologie, en poste au Planning Familial de Rennes et au centre IVG de l’Hôpital Sud. Bien qu’il n’y ait aucune limite d’âge et que la patientèle soit diversifiée, les femmes consultant au Planning Familial ont majoritairement entre 15 et 35 ans.

« Pour certaines, les cours de bio sont lointains et puis elles n’ont pas toutes forcément été marquées par ces cours. On a régulièrement des questions sur le fonctionnement du cycle, et pas que de la part des plus jeunes. On entend souvent ‘’merci de m’avoir réexpliqué’’, ‘’ce n’était pas clair avant’’.  Avant de consulter un-e gynéco, elles sont souvent suivies par le médecin généraliste et n’ont pas forcément osé poser des questions. On leur prescrit la pilule mais elles ne comprennent pas ce qu’est un cycle ‘normal’, ce qu’est un cycle sous contraception et elles manquent d’informations sur la physiologie, sur ce qu’est la normalité en terme d’abondance, de régularité, de douleurs… », analyse-t-elle.

PAS LES MÊMES RÈGLES

Ces derniers points se manifestent différemment d’une femme à l’autre. Certaines souffrent plus que d’autres du syndrome prémenstruel (SPM). Ce dernier étant composé de symptômes physiques et émotionnels intervenant quelques jours avant les menstrues. « Je le vis à fond. Le corps enfle, j’ai envie de gras, de sucre, je suis irascible, fatiguée, sensible. », explique Morgane, 43 ans, réglée depuis ses 10 ans ½.

« Moi, j’ai pas mal au ventre mais qu’est-ce que je chiale ! À ce moment-là, j’ai les seins fermes et le ventre plat, c’est clair que chaque nana est différente ! Je deviens hyper émotive et je crois en fait qu’avant les règles les points qui nous caractérisent sont exagérés. Mais physiquement, je ne suis pas touchée par ça. Plus jeune, j’ai vu ma pote devoir s’allonger, tellement elle avait mal. Elle me disait que c’était parce qu’elle avait ses règles, je ne comprenais pas. », commente Anne, 37 ans, réglée depuis ses 15 ans.

« J’ai des règles régulières, relativement abondantes – mais pas ouf non plus – et elles durent 6 jours. Elles sont non douloureuses actuellement mais j’ai eu par le passé des périodes très compliquées en lien avec un trouble hormonal. C’est aujourd’hui stabilisé. », précise quant à elle Marion, 33 ans, réglée depuis ses 12 ans.

Autre cas de figure, celui de Lis, réglée « tardivement » : « J’étais la dernière de mes copines et je n’étais plus tellement acceptée dans le groupe, je n’étais pas une « vraie » femme. C’est pour ça que c’est quelque chose qui a été très attendu dans mon adolescence. J’ai pris la pilule quasiment sans avoir déjà eu mes règles. C’est en arrêtant ma contraception que j’ai découvert mes crampes. Maintenant, j’ai appris à faire de plus en plus attention à mon corps, donc même en étant relativement « déréglée », je sais à peu près quand elles vont arriver et quand j’ovule. »

En s’intéressant de près à ce sujet lors de ces études en Arts du spectacle au Brésil – qu’elle poursuivra ensuite à Rennes en master Arts plastiques – elle a beaucoup parlé avec les femmes de sa famille : « Ma grand-mère m’a raconté qu’un jour, elle se baladait dans la vallée et est tombée. Le soir, quand elle a vu du sang dans sa culotte, elle l’a associé à sa chute et a pensé qu’elle allait mourir. Mais elle n’en a pas parlé. Ma tante, elle, au contraire, a fait une fête autour du blanc et du rouge, mais sans dire qu’elle avait ses règles. Souvent ça ne se disait pas. Et c’est encore vrai aujourd’hui. En discutant avec des femmes de mon âge et des jeunes filles, pour savoir comment elles avaient vécu les premières règles, etc. je m’aperçois que certaines ont leurs règles avant même d’en avoir entendu parlé. À l’école, les cours là dessus arrivent trop tard et ça peut être un choc d’apprendre ce qui se passe après l’avoir vu dans sa culotte. »

TRANSMISSION OU PAS...

Les générations se succèdent et semblent se ressembler quant à l’absence de transmission d’informations. Une absence dans la plupart des cas mais évidemment pas vraie et vécue par tout le monde, comme le signale Marion qui ne se souvient pas avoir eu de discussion directe avec ses parents mais avoir entendu des conversations entre sa mère et sa grande sœur et qui n’a pas ressenti les règles comme un élément à dissimuler, les protections hygiéniques n’étant pas cachées chez elle. Morgane et Anne se rappellent de leur côté avoir dû se débrouiller seules dans cette étape.

Pour la première, ce devrait être un devoir d’en parler dans les familles car la génétique ne doit pas être passée sous silence : « Moi je le dis à mon mec que notre fille, qui a 4 ans pour l’instant, sera certainement réglée tôt. Et je lui parlerais à elle également à propos de ça, mais aussi à propos du fait qu’elle aura peut-être des difficultés à concevoir, comme moi. Je suis très fertile mais j’ai fait beaucoup de fausses couches. On commence à dire que les tampons pourraient y être pour quelque chose. Ça me fait du bien d’avoir des informations comme celles du documentaire (d’Audrey Gloaguen, Tampon, notre ennemi intime, diffusé le 25 avril sur France 5, ndlr) ou celles du bouquin de Camille Emmanuelle, Sang tabou. Pour ma fille, je voudrais qu’on en parle ensemble, lui dire d’éviter les tampons, et que l’on cherche ensemble des solutions. Lui dire aussi que si elle en a envie elle peut prévenir son père et son frère qu’elle a ses règles. Je veux qu’elle ait le choix et que ce choix dépende d’elle. »

Briser le tabou devient alors essentiel pour se sentir libre de parler, être écoutée, comprise et acceptée. Et ce rôle revient en priorité à la famille. Dans le silence qui régit ce sujet, Anne y voit un élément révélateur de la relation vécue entre parents et enfants.

« De toute manière, tout ce qui touche au sexe est vachement tabou, et pourtant je trouve que c’est un des points les plus essentiels à communiquer. »

QUAND VIENT LA GÊNE

La plupart des femmes interrogées se disent pourtant libérées au sujet des règles. Certaines aiment même provoquer ces discussions que l’on sait encore sensibles, à tort. Car il subsiste bel et bien une vraie gêne lorsqu’au détour d’une conversation à laquelle les hommes sont conviés, on aborde les menstruations. Pour ce focus, nous n’avons pas eu besoin de plus de deux tests – en plus des constats antérieurs - pour en être convaincu-e-s.

À chaque fois, nous avons introduit le sujet en expliquant le thème du dossier du mois de juin. Dans chacun des cas, nous avons constaté que sur trois hommes, deux détournent le regard ou essayent de modifier le cours de la discussion « parce qu’on va pas parler de trucs gores » ou encore que « j’ai pas envie de savoir si ce qui se passe à l’intérieur ». Sans oublier « que ce sont nos ennemies quelques jours par mois ».

Dire alors que c’est naturel, qu’il n’y a rien de sale, que les relations sexuelles peuvent avoir lieu quand même dès lors que les deux y consentent (comme à chaque fois, me direz-vous !), qu’en parler et écouter ce que vivent les femmes en période de règles est important et participe à la libération des femmes, ne suffisent pas à effacer la pointe de dégout qui se lit dans leurs yeux.

Pourquoi en 2017 est-il encore mal vu de dire ouvertement que nous avons nos règles ? Pourquoi la majorité des femmes ont honte de demander, sans chuchoter ou envoyer un texto / mail, à une copine ou une collègue si celle-ci n’a pas un tampon ou une serviette ? Pourquoi se penche-t-on discrètement pour farfouiller dans notre sac, pour en sortir un tampon délicatement caché dans notre manche ou notre poche de pantalon ?

Camille Emmanuelle, au micro de La matinale de Canal b le 19 avril dernier, prend un exemple révélateur de ce tabou. À table, on peut parler de régime sans gluten mais pas des règles. Le premier étant pourtant lié à des problèmes de digestion. De transit par conséquent. Surprenant, non ?

« La ménarche est considérée comme symbolique. Elle devient une « vraie » femme. Mais quand cela s’installe dans le quotidien, ça devient inconfortable. C’est honteux, dégoutant. Vient alors l’histoire de la douleur, de la gêne, de la tache qui hante toutes les femmes, pas seulement les ados. J’ai attendu très longtemps d’avoir mes règles et quand elles sont arrivées, c’est devenu gênant. Et remarquez que dans le vocabulaire, ce n’est jamais dit réellement. On parle de « ça ». Et le « ça » évoque les effets collatéraux comme les crampes, la tache, etc. », souligne Lis Peronti.

« Ça » n’évoque pas le fonctionnement du cycle, qu’il soit naturel ou sous contraception, et pas non plus le ressenti des femmes en tant que tel. On rigole souvent de leur potentielle émotivité avec la fameuse, et si crispante, phrase : « T’as tes règles ? », dès lors qu’une femme est énervée, à fleur de peau.

FÉCONDITÉ OU FÉMINITÉ ?

Dans son mémoire, l’artiste-chercheuse s’interroge : « Le sang est-il inévitablement symbole de mort ? (…) L’exemple du film (elle fait allusion au film Carrie, dont une scène montre les femmes se moquant de la jeune adolescente de 17 ans qui vient d’avoir ses premières règles, ndlr) et de ce qu’il implique montrent comment les croyances religieuses peuvent avoir une influence sur comment est vu le sans et surtout le sang menstruel qui dans ces cas est souvent considéré comme substance dangereuse et sale. Dans le Lévitique de l’Ancien Testament de la Bible il est dit : « La femme qui aura un flux, un flux de sang en sa chair, restera sept jours dans son impureté. » Suivent des phrases disant que tout ce qu’elle touche et tous ceux qui la touchent seront impurs jusqu’au soir. (…) De ces légendes, le sang menstruel hérite du caractère dégoûtant et repoussant qui lui est traditionnellement accordé dans les sociétés occidentales, les règles sont associées à la souillure et au déchet biologique qu’il nous faut cacher et faire disparaître discrètement. »

En résumé, les menstrues sont le symbole de l’échec cuisant de la fécondité. La muqueuse, alliée au sang, qui coule le long des parois du vagin pour atterrir dans la culotte désigne dans l’imaginaire collectif ce qui n’a plus lieu d’être, ce qui est inutile puisque l’ovule n’a pas été fécondé. Le paradoxe est entier : les premières règles transforment la jeune fille en femme, appareillée pour donner la vie, mais les suivantes rappellent qu’elle n’est toujours pas enceinte.

La confusion est d’autant plus importante que l’on associe les règles à la féminité, soit la révélation du raccourci que l’on fait bien trop souvent entre fécondité et féminité. « À mes yeux, cela dépend du rapport à soi, à la féminité. La société, je crois, se rassure en faisant le lien et surtout en faisant entrer la femme dans un case assez détestable de ce que pourrait être une femme. Ainsi, me concernant, je n’ai pas du tout senti ma féminité à cette époque-là. J’en étais loin. J’ai donc accommodé comme j’ai pu mon besoin de le sentir sans être lié à un genre et le fait que j’avais mes règles. J’avoue que encore aujourd’hui, je ne fais pas le lien entre mes règles et mon sentiment d’être femme. », déclare Marion.

Même discours du côté de Lis :

« Plus j’ai étudié le sujet et plus j’ai eu un intérêt pour les personnes trans, plus je m’aperçois que la notion de féminité est fabriquée. Parce que qu’est-ce que c’est ? C’est une caractéristique utilisée par la société pour mettre les femmes dans leur case. »

Dans la case des personnes inférieures car fragiles. Fragiles car émotives. Emotives car en proie à leurs hormones. Et tout ça n’est supportable que si elle accomplit sa mission : que son ovule soit fécondé, que le fœtus soit mené à son terme, que l’enfant soit élevé et éduqué. En 2017, si la société évolue à ce sujet, dans l’inconscient se nichent encore des idées saugrenues telles que la souillure et l’impureté.

LES FEMMES VOIENT ROUGE, PAS VOUS ?

Mais les menstruations restent cachées. A-t-on déjà vu du sang dans les publicités pour les protections hygiéniques ? Non, jamais. Le liquide utilisé pour les serviettes est bleu. Pas rouge, bleu. Et ce ne peut pas être parce qu’on ne montre pas de sang à la télévision française, sinon une grande partie des films et séries seraient interdit-e-s sur les écrans. Mais sans demander aux publicitaires d’utiliser du vrai sang, de vraies règles, il serait tout de même cohérent et pertinent de ne pas emprunter une autre couleur…

Tout comme il serait bon de rétablir la vérité sur les produits qui composent les tampons. C’est là toute l’enquête d’Audrey Gloaguen dans le documentaire Tampon, notre ennemi intime qui débute par les témoignages de deux jeunes femmes, atteintes du Syndrome du Choc Toxique, à cause de ce petit tube faussement cotonneux qui de prime abord semble totalement inoffensif, fait pour que les femmes soient libres de leur mouvement, ne craignant plus les fuites, et sereines durant les multiples journées qu’elles vivent intensément au cours d’une seule et même journée (en étant working girls, sportives, mamans et épouses/amantes).

Aujourd’hui, les fabricants ne sont toujours pas obligés de signaler sur les boites la composition de leurs produits. Si scientifiques et élu-e-s politiques – majoritairement des femmes pour cette dernière catégorie – se battent pour faire avancer la recherche et la reconnaissance de cette problématique dans les hautes sphères des institutions, notamment européennes, le chemin est long et la bataille acharnée. Car les puissants résistent, malgré les scandales qui éclatent.

En 2017, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, dans son enquête sur la sécurité des produits d’hygiène féminine, confirme l’étude Alerte sur les tampons, publiée par 60 millions de consommateurs, en mars 2016. Des substances chimiques ont bien été retrouvées dans les protections hygiéniques, dont des traces de dioxines ou des résidus de pesticide interdit en France.

Pour l’instant, la DGCCRF signale qu’il n’y aurait « aucun danger grave et immédiat », soit pas de conséquence sur le long terme sur la santé des femmes. Il faudra alors attendre la fin de l’année, période à laquelle l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail devrait remettre son rapport à ce sujet.

Mais entre la polémique autour de la baisse de la TVA pour les protections hygiéniques qui n’aura pas été une mince affaire, les propos effarants de certains politiques ramenant serviettes et tampons à des produits de confort alors qu’ils sont de l’ordre de la première nécessité pour la gent féminine et l’idée de se glisser Monsanto dans le vagin, les femmes ont de quoi se sentir à fleur de peau, au-delà du syndrome prémenstruel.

Parce qu’avec toutes ces informations, on fait quoi ? On retourne aux méthodes ancestrales des aînées de nos grands-mères ? Non, on informe des risques mais surtout on informe des possibilités qui s’offrent à nous. Comme opter pour des tampons pas trop absorbants, à changer régulièrement, ou opter pour la coupe menstruelle, qui cela dit ne protège pas du Syndrome du Choc Toxique. Mais qui pour certaines femmes offre une véritable libération à propos des menstruations.

« Je suis passée à la Moon Cup, j’adore. On est en lien avec le liquide, le sang. Ça change le rapport. », explique Lis. Parce que sa démarche artistique, dans le cadre de son mémoire, est partie de là. En voyant une image de ce sang qui ne coagule pas, qui tombe dans les toilettes en un seul bloc avant de se disloquer et d’effectuer une chorégraphie hypnotisante. La cup s’insère dans le vagin pliée en deux et vient se poser contre les parois vaginales, récupérant ainsi le sang qui s’écoulent dedans.

Comme le tampon, la coupe est composée, non d’un fil mais d’une tige en silicone que l’on utilise comme un guide pour nous permettre de remonter jusqu’aux fesses du réservoir – si l’on considère que c’est par la tête qu’arrive le sang – que l’on pince, comme une ventouse, afin de la retirer du vagin. Le contact avec la zone intime, avec les muqueuses et avec le sang est incontournable et l’utilisation de la coupe apprend à toucher, observer, sentir et couper court à cette idée de saleté, de souillure et d’impureté.

Néanmoins, outre l’argument écologique, ce processus libérateur pour les unes n’opère pas chez les autres. Et le choix de la protection hygiénique doit rester justement un choix, comme le rappelle Camille Emmanuelle dans Sang Tabou : « D’autres femmes vont trouver inconfortable le fait d’avoir, pour vider la coupe, les mains pleines de sang et donc de devoir trouver des toilettes avec un lavabo privé, du savon, un sèche-mains. C’est mon cas. Les coupes ont beau avoir des noms trop mignons (Lunela, Yuuki, Fleurcup, Mooncup), je dois avoir trop trainé dans ma vie dans les bars et cafés aux toilettes dégueus, sans lumière, avec des lavabos communs, et qui mettent à disposition un sèche-main en tissu, en panne depuis une semaine, avec son vieux tissu, humide et gris. » Chacune sa protection hygiénique !

SAVOIR QUE L'ON A LE CHOIX

C’est également le discours que tient Cloé Guicheteau, médecin au Planning Familial de Rennes, quant au choix de la contraception. Chacune doit pouvoir choisir son moyen de contraception, en son âme et conscience, mais surtout avec toutes les informations concernant l’ensemble des possibilités.

« C’est d’abord le rôle de la famille, des parents, d’informer sur les règles mais tout le monde n’a pas cette chance. Ensuite, c’est le rôle de l’Éducation nationale et puis le rôle du médecin de famille, le médecin traitant. Car lors des premières douleurs, c’est chez le médecin traitant en général que l’on emmène la jeune fille. Il doit prendre un temps avec elle pour parler. Le rendez-vous gynéco intervient souvent dans un second temps, pour la contraception. Il est de notre rôle de s’assurer alors qu’elle a bien compris le cycle, les règles, qu’on lui fournisse bien toutes les informations sur tous les moyens de contraception et lui expliquer ce que sont les règles sous contraception. Car même si c’est artificiel, la contraception est quand même faite pour recréer ce que la femme connaît. On doit empêcher l’ovulation, que les hormones mettent les ovaires au repos. Elles vont alors faire gonfler la muqueuse de l’endomètre et en arrêtant leur prise, les chutes d’hormones déclenchent le message au cerveau. », souligne-t-elle, n’oubliant pas de préciser que selon la contraception choisie, le dosage, les hormones, etc. les règles peuvent apparaître de manière irrégulière, tout à fait régulière ou cesser totalement, avec quelques saignements. Tout dépend.

Certaines vont enchainer les plaquettes et ne pas avoir leurs règles et d’autres vont préférer avoir un temps de repos entre deux plaquettes, afin de rassurer avec l’arrivée de leurs menstruations « artificielles ». Aussi, « Enlever l’ovulation peut diminuer la libido chez certaines mais il n’y a pas que des effets néfastes. La pilule peut être un protecteur contre le cancer de l’ovaire, de l’utérus ou encore du colon. Mais les effets dépendent des femmes. Ce qu’il faut surtout, c’est en discuter, les écouter, les prévenir, voir comment elles se sentent, comment elles sentent leur corps, voir si cela leur convient ou pas, et voir comment on peut ensemble améliorer les choses. C’est le rôle du professionnel de la santé : informer sur toutes les contraceptions et dire aux femmes qu’elles ont le choix. C’est hyper important que ce soit elles qui choisissent pour elles. Pas le professionnel, pas la mère, pas la copine. Et pour cela, il faut une information complète avec les avantages et les inconvénients, il faut dissiper les mythes, délivrer une information objective, appropriée à la demande. », poursuit-elle. Tous les médecins généralistes et gynécologues ne fonctionnent pas de la même manière.

ÉCOUTER ET INFORMER

Et le temps d’une consultation peut être restreint par rapport à la multitude de questions qu’une femme peut se poser sur son cycle, ses règles, sa contraception, ses choix et ses libertés. Mais pour Cloé Guicheteau, il est important que les professionnels de la santé soient dans une démarche d’écoute et que les jeunes filles, jeunes femmes, femmes, trans – peu importe où l’on se situe – se sentent en confiance, suffisamment à l’aise pour oser aborder les différentes interrogations :

« Pour moi, il faut poser la question au médecin généraliste qui peut renvoyer vers quelqu’un qu’il sait plus compétent dans ce domaine-là, puisque nous avons tous des spécialisations et qu’aujourd’hui, les médecins se regroupent en cabinet. Il faut avoir l’honnêteté de le dire et recommander un-e collègue. Tout le monde n’est pas fait pour être compatible en plus. Les personnes trans font souvent partie de réseaux et savent vers qui aller pour être à l’aise et ne pas être face à des gens maladroits. Et je pense que c’est ça qu’il faut chercher : être face à des personnes bienveillantes et à l’écoute. On aimerait qu’il n’y ait plus de jugements sur l’IVG, les personnes trans, etc. mais on n’en est pas encore là malheureusement. »

Pourtant, l’information doit être délivrée dès le plus jeune âge. Et les établissements scolaires se doivent, en principe, de dispenser « trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène » sur la santé et la sexualité, selon la loi de 2001, relative à la contraception et l’interruption volontaire de grossesse (Section 9, Art. L. 312-16).

Mais en juin 2016, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, dans son rapport « Éducation à la sexualité : Répondre aux attentes des jeunes, construire une société d’égalité femmes-hommes », rappelle que c’est encore trop faible. Sans oublier que tous les établissements scolaires, en particulier dans le secteur privé, ne s’y plient pas. Quelles sont alors les chances que l’ensemble des élèves français reçoivent une information équivalente au sujet des règles ? Que toutes les jeunes femmes aient un espace de parole et d’écoute ?

Que toutes les femmes soient enfin décomplexées de tous les tabous qui régissent les menstruations : qu’il s’agisse de la tache (ça arrive, c’est naturel après tout), de la peur de l’odeur (le sang des règles ne sent que lors de l’oxygénation, par conséquent autour de vous, personne ne le sent), de l’idée de saleté ou d’impureté (encore une invention et une interprétation bidon pour faire de nous des êtres inférieures), rien ne doit nous empêcher de vivre notre cycle comme nous l’entendons.

Avec les protections que nous choisissons – en réclamant et en se battant pour qu’elles soient TOUTES sans pesticides, sans produits chimiques, avec la transparence de la composition et de la fabrication, et sans augmentation de la TVA – et avec la contraception de notre choix (ou le choix de la non contraception, tout dépend). Et avec tout le ressenti et les émotions que le cycle implique.

Chacune est libre d’écouter, de comprendre et d’interpréter les messages de son corps. D’accepter que les émotions soient décuplées, chamboulées, ou pas. Que les douleurs s’il y en a nous obligent à nous poser et ne nous permettent pas de vivre la journée à fond (si les douleurs sont insoutenables, il est vivement recommandé de consulter, lire notre encadré sur l’endométriose). Parce que le contraire provoque des situations de violence et de souffrance. De culpabilité et de peur de dire « je ne peux pas parce que j’ai mes règles. »

Si le débat autour du congé menstruel divise l’opinion, il a au moins l’avantage de mettre en lumière que le syndrome prémenstruel et les règles peuvent être des étapes énergivores et éprouvantes pour certaines femmes. Qui n’ont pas à s’excuser ou à se considérer comme « la preuve que les femmes sont plus faibles que les hommes ».

La fragilité, Lis Peronti l’a ressentie lors de l’une de ses performances artistiques. En 2011, lorsqu’elle reprend ses recherches sur les règles, elle entreprend de réaliser une série d’actions durant cinq mois. À chaque fois que ses menstruations surviennent. Sans toutes les citer, on retient Sangre, dans laquelle elle a essayé de teindre un tissu blanc  en rouge avec son écoulement menstruel, Sangre para os Urubus, une émanation de l’action antérieure ou encore Te incommoda, a mim incomodou, dans laquelle elle a passé une journée sans protection hygiénique.

Elle raconte : « Ce jour-là, j’ai eu tellement peur de la tache, alors que c’était le but quand même que je n’ai pas eu mes règles de la journée, sauf quand j’étais aux toilettes. Comme quoi, c’est incroyable ce que le corps est capable de faire. Mais la fois où j’ai senti ma fragilité, c’est quand dans un arbre, avec une robe blanche sur laquelle je laissais écouler mes règles, j’ai vu les vautours me tourner autour parce que le sang les attirait. »

RÉUNIES EN ISOLEMENT

Le sang attire les animaux. C’est la raison pour laquelle dans certaines communautés on pense que les femmes aient été réunies entre elles, et exclues par conséquent des tribus. Pour s’écarter du danger. Comme on s’écarte de la femme réglée pour ne pas souiller de son impureté. Ces réunions de femmes, la journaliste Anita Diamant s’en inspire dans son roman La tente rouge, dans lequel elle retrace l’histoire du personnage biblique de Dina, la fille de Jacob.

« Ça part de l’idée des peuples nomades dans lesquels les femmes se réunissaient quand elles avaient leurs règles, elles devaient se reposer, être servies par les jeunes filles pas encore réglées. Elles en profitaient pour se raconter leurs secrets et partager les secrets de guérison… Au début, je me suis dit que c’était ça que je voulais ! J’ai lu plein de choses sur les méthodes d’isolement, sur la tradition juive qui évoque des bains après les règles pour se purifier, sur le fait de ne pas toucher les choses en période de menstruation, et en fait, j’ai commencé à me méfier un peu des tentes rouges parce qu’elles font quand même référence à quelque chose qui excluait les femmes pour se protéger des malheurs que les femmes réglées provoquent », explique Lis.

Voilà pourquoi elle a souhaité expérimenter une tente rouge : « C’est vraiment très bien, ça permet de parler mais le principe même reste lié à cette impureté. » À 29 ans, Laura Couëpel est naturopathe, monitrice de portage, animatrice d’atelier toucher / massage bébé, praticienne de la réflexologie plantaire et également doula, depuis l’année dernière. La doula étant une accompagnante à la naissance.

« Lors d’un week-end organisé par les Doulas de France, j’ai participé à une tente rouge. J’avais déjà fait des cercles de femmes mais là c’est très cocon. On est assises sur des coussins, dans un univers rouge, c’est très intime et il y a vraiment une relation de confiance. C’est beaucoup plus chaleureux qu’un cercle quelconque parce qu’il y a un environnement qui permet de se livrer. », décrit Laura, aujourd’hui devenue facilitatrice de tente rouge, la dernière ayant eu lieu le 23 mai dernier.

L'ADAPTATION DES TENTES ROUGES

Evidemment, aucune obligation d’avoir ses menstruations pour participer. Et aucune obligation également de parler. Les femmes doivent simplement accepter les règles posées par l’esprit des tentes rouges : respect, confidentialité, écoute, liberté de partager ou non un vécu, un ressenti, non jugement et bienveillance.

« Ce n’est pas une séance psy ou une discussion avec des ami-e-s, conjoint-e-s, membres de la famille qui souvent donnent des conseils, même quand on ne leur demande pas. Ici, chaque femme est libre de déposer ce dont elle a envie mais on ne donne pas des conseils. », souligne-t-elle.

Si chaque facilitatrice organise sa tente rouge comme elle le souhaite – pas obligatoirement de manière régulière, par exemple – elle, a choisi de ne pas imposer de thèmes précis. Les femmes présentes, de la ménarche (avant les premières règles, il existe la tente rose) à la femme ménopausée (acceptée à la tente rouge, elle peut aussi s’orienter vers la tente orange), abordent les sujets qu’elles désirent, en lien avec le féminin, la féminité, le cycle, la condition des femmes.

Les règles ne sont pas au centre des discussions mais peuvent être un sujet posé par une ou des participant-e-s : « Elles évoquent la liberté, la contraception, le lien avec le cycle féminin, le lien entre les règles et les émotions, les humeurs. Certaines sont très attentives à leur cycle. En tout cas, le principe est qu’il n’y ait aucun tabou. Qu’elles soient féministes, partisanes, ou pas. L’objectif est d’apporter une liberté de parole. Des femmes sont vraiment sensibles au niveau des règles et c’est important qu’elles puissent l’exprimer si elles le souhaitent. Pouvoir le dire sans se sentir jugées. Parce que parfois dans le quotidien, on n’ose pas le dire à cause du fameux « t’as tes règles ? » ».

Une tente rouge offre donc un espace réservé aux femmes de paroles et d’écoute qui permet de mettre des mots sur des expériences, des ressentis, des vécus, ne pas se sentir seules dans ce que l’on vit, ne pas se sentir jugées. Au contraire, se sentir comprises.

« Ça ne veut pas dire que ça résout les problèmes. Mais ça peut libérer d’un poids déjà. »

poursuit Laura Couëpel qui organise une tente rouge une fois par mois environ, en fonction de son emploi du temps, à son domicile à Guichen, sur une durée de 2 heures : « On pourrait parler encore des heures et des heures mais faut bien mettre une durée. On peut faire une tente rouge entre 3 et 10 participantes. Je fais ça bénévolement et gratuitement. Je mets simplement une boite à la sortie de la tente, en participation libre, pour le thé, chocolat, gâteaux, etc. »

Une manière conviviale donc d’évoquer tout ce qui nous tient à cœur et de se délester d’émotions et ondes négatives. Le 11 juin, Karine Louin, facilitatrice à Betton – qui avait proposé en fin d’année 2016 et début d’année 2017 des tentes rouges à l’Hôtel pasteur de Rennes – propose une « Journée de cérémonie et de transmission dans la tente rouge » pour s’informer et pourquoi pas créer à votre tour une tente rouge dans votre quartier.

Dans une tente, sur des coussins, dans un lit, à la terrasse du bistrot, dans le jardin avec des ami-e-s, en famille, en couple, au travail, dans la salle de consultation face au médecin, chez le/la gynéco, sur les bancs de l’école, dans la cour de récré, peu importe, les règles ne doivent être un tabou nulle part. Même pas dans nos téléphones !

Et oui, à l’occasion de la Journée de l’hygiène menstruelle (Menstrual Hygiene Day), le 28 mai, l’ONG Plan International a lancé une campagne pour intégrer des emojis sur les règles. Parmi 5 dessins – calendrier avec des gouttes de sang, culotte avec des gouttes de sang, gouttes de sang avec des smileys contents / moyen contents / pas contents, serviette hygiénique tachée (en rouge, et non pas en bleu !) et organe génital féminin – les internautes sont invité-e-s à choisir via la page facebook de la structure.

Le dessin sélectionné sera présenté ensuite au Unicode Consortium, en charge du choix des emojis. Nous, on milite les cinq propositions, à mettre partout ! Pas uniquement dans les toilettes, les salles d’attente et les salles de SVT. Partout on vous dit ! Jusqu’aux quatre colonnes de l’Assemblée Nationale, pour une petite piqure menstruelle…

 

Tab title: 
Les règles : l'heure de ne plus en être gênées
Menstruellement décomplexées
Endométriose : en parler pour la diagnostiquer
L'absence de règles, ça arrive
Briser le tabou par les mots et l'humour

Célian Ramis

Permaculture : enfin, on respire !

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La permaculture s'attache à être au plus proche de la Nature, dans un esprit de respect et de soin envers l'environnement et l'être humain. Rencontre avec celles qui investissent la "culture de la permanence".
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S’intéresser à la permaculture, c’est mettre le doigt dans l’engrenage. Un engrenage positif et responsable reposant sur le respect de la Nature, le respect de l’Humain et la répartition équitable des richesses. Et surtout qui questionne notre manière de produire, consommer et penser notre société.

Si elle ne se réduit pas à la culture de la Terre, la « culture de la permanence » est très vaste puisqu’elle n’est pas simplement une technique mais nous invite plus largement à l’envisager comme une philosophie qui impacte une multitude d’aspects de la vie, allant de l’habitat, à l’environnement, en passant également par les modes de gouvernance et d’éducation. Ce mois-ci, la rédaction a couru à la recherche des femmes investies en permaculture.

Officiellement née dans les années 70, la permaculture est actuellement aux prémices de ce qu’elle sera, espérons le, dans les dizaines d’années à venir. Dans un esprit écolo et humain, elle encourage à renouer avec les savoirs ancestraux de la Terre, l’accessibilité pour tou-te-s à un mode de vie sain et durable ainsi que l’entraide et la solidarité. Alors, qu’est-ce qu’on attend pour s’y mettre ?

À une trentaine de kilomètres au Nord-Ouest de Rennes, non loin du centre bourg d’Irodouër, la maison d’Anne Guillet est entourée de plusieurs étables à l’abandon et de terrains laissés à l’état naturel. Elle habite Varsovie mais bâtit son projet d’avenir dans la campagne brétillienne.

« La première chose : je suis une femme, j’ai 50 ans, je vis seule et j’ai 4 enfants. J’avais envie de trouver un endroit où je me sente bien. Dans lequel je puisse être autonome au niveau alimentaire mais aussi énergétique, avec la possibilité de développer une activité économique pour avoir des revenus ou un complément de revenus. La deuxième chose : je suis très engagée, militante et citoyenne avec la conscience qu’il faut faire très attention à l’environnement. Et je suis pessimiste sur la tendance politique en Europe et la crise économique. Je cherchais donc un lieu pour être bien et en autarcie si ça va mal. La troisième chose : je suis très active et entourée de gens issus du milieu du théâtre, du spectacle vivant, de la musique, des arts, de l’écriture… Et j’aime particulièrement les ateliers scientifiques avec les enfants. », explique Anne Guillet.

De son étendue boisée et de verdure, elle envisage d’entreprendre la réhabilitation des lieux vivables en gites ou chambres d’hôte, également en capacité de recevoir des résidences d’artistes, et l’aménagement des zones naturelles, en partage avec des agriculteurs/trices du coin, des animations et des habitats suspendus dans les arbres. Elle fourmille d’idées encore en friche, tout comme ses terrains grouillent de potentialités.

« C’est la première fois que j’ai autant d’espace et là je m’entoure de professionnel-le-s pour m’aider à hiérarchiser l’ordre des choses à faire parce que j’ai plein d’envies. Je privilégie particulièrement les femmes qui se lancent, ça fait vraiment partie de mes critères pour des collaborations. », souligne-t-elle. Ainsi, un après-midi du mois d’avril, Akasha effectue une deuxième visite des lieux, la première ayant eu lieu à l’automne.

Elle avance doucement, observe les bordures d’arbustes autant que les herbes qui se plient sous nos pas. Elle constate la présence massive de plantain, souvent définie comme de la mauvaise herbe, et de joncs. Des bio-indicateurs signalant la typologie des sols : « Le plantain indique souvent un sol assez compacté et les joncs se trouvent généralement dans les prairies humides ou avec des problèmes d’infiltration. »

Avec attention, elle poursuit son chemin entre les ronces, orties, brins de menthe sauvage, vergers abandonnés, violettes lactées, chèvrefeuille, etc. De la prairie au sous-bois, tout est passé au peigne fin de son observation et de ses dégustations multiples de plantes comestibles qu’elle nous fait partager.

 S’IDENTIFIER À L’ESPRIT PERMACULTURE

« 80% d’un projet en permaculture est de l’observation. Il ne faut jamais se précipiter. Quand je viens observer des terrains, si la personne n’est pas sur les lieux depuis longtemps et n’a pas trop de connaissances de tous les éléments naturels, je vais attendre un an avant de valider les aménagements. Pendant cette année, je viens une fois par saison, voir comment réagit la nature selon le rythme des saisons, sentir les expositions au soleil, au vent, observer la présence des insectes, des animaux, des herbes, des plantes, etc. », commente Akasha.

Originaire de la région parisienne, elle s’installe à Rennes il y a 7 ans, avant de trouver une maison en colocation du côté de Bruz. Attirée par la nature, elle a été ouvrière paysagiste, a entretenu les espaces naturels et a passé un brevet professionnel aménagement paysager avec une spécialisation en écojardinage. Mais elle ne trouve pas la pleine satisfaction :

« Ça a ses limites. Même dans ces domaines, on reste dans le contrôle avec des idées de « il faut couper les arbres comme çi, comme ça, il faut désherber »… Alors qu’on pourrait manger certaines herbes ! »

Akasha cherche d’autres formes d’accomplissement. À travers les livres, la documentation, les vidéos et surtout les expériences qu’elle fait dans son jardin, elle acquière des connaissances et se rapproche de la permaculture auprès de Steve Read, dans les Côtes d’Armor.

« J’ai suivi les Cours Certifiés de Permaculture et j’ai eu une mini-révélation. J’ai su que j’étais dans la bonne voie et que je voulais en faire mon métier. J’ai ensuite passé 10 jours en immersion totale, on fait des cours, des ateliers, on vit ensemble, le soir, on débat, c’est vraiment le côté très humain de la permaculture. », souligne-t-elle, actuellement en préparation du diplôme de permaculture appliquée, à l’université populaire de permaculture. Elle poursuit :

« J’avais depuis un moment fait le constat que nous sommes déraciné-e-s de cette Nature qui nous apprend tout mais fallait que ça s’emboite dans mon cerveau ! »

SE CONNECTER À SES ENVIES ET BESOINS

À 30 ans, Marie Ménard formule ce même constat : « Je regrette vraiment qu’on nous élève loin de la Nature. C’est tellement bien de connaître tout ça ! » Plus jeune, elle a été assistante manager et attaque aujourd’hui sa reconversion au sein du Centre de formation professionnel et de promotion agricole (CFPPA) du Rheu pour obtenir son Brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole.

« Je suis une femme, jeune et noire, le chemin n’est pas simple pour le maraichage. Regardez sur le marché, déjà, il y a rarement des personnes issues de la diversité… », sourit Marie, qui ne se démonte pas pour autant. Au fil des 9 mois de formation, elle a affiné son projet futur, initialement basé sur la volonté de produire de la courge éponge – luffa cylindrica – utilisée comme éponge exfoliante, notamment dans les hammams et spas « mais on m’a expliqué que je ne pourrais pas en vivre donc j’ai eu l’idée du maraichage. »

En effectuant plusieurs stages, d’abord dans un jardin d’insertion du Breuil, puis chez un couple de maraichers et enfin à Perma G’Rennes, situé en face de l’éco-centre de la Taupinais (à la Prévalaye), elle a adhéré, comme Akasha, à la permaculture.

« C’est ce que j’ai envie de construire. Dans ma promo, on est une trentaine, la moitié veut faire du salariat et l’autre moitié veut s’installer. Je suis dans la deuxième catégorie. C’est en passant par la Ville de Rennes en tant que porteur de projet que je suis entrée dans le réseau des Amis de la Prévalaye – qui développe un projet d’installation dans le coin – et que j’ai rencontré Mika (Mikaël Hardy, permaculteur fondateur de Perma G’Rennes, ndlr) et ça m’est monté à la tête ! Dans le bon sens du terme ! », rigole Marie.

Elle regrette que la formation qu’elle suit insiste sur l’investissement dans le matériel et la volonté de rapidement s’engager sur une rémunération équivalente à 1500 euros par mois, « des contraintes auxquelles je n’ai pas envie de m’aliéner car ce que j’aime, c’est ce qui fait la permaculture : être naturelle, authentique, s’inscrire dans le rythme des saisons. On veut tou-te-s un salaire, certes, mais je crois que c’est important de comprendre ce que la nature nous offre et ce qui nous environne. On s’inscrit à la suite de mère Nature. Avec la permaculture, je suis beaucoup moins stressée aujourd’hui, je procède étape par étape. Ce n’est pas une histoire de carburer absolument, on peut aussi prendre le temps de présenter des produits qui nous ressemblent, faits avec les valeurs de la nature. »

REPENSER NOTRE MODE DE VIE

Quelques heures passées aux côtés d’Akasha et de Marie et Mikaël suffisent à ressentir cet apaisement. Il y a quelque chose qui relève de l’ordre de la simplicité et de la bouffée d’air frais. L’Homme remis à sa place. Tout petit par rapport à cette puissante Nature. Pourtant, il ne faut pas s’y tromper, les aménagements et les principes, appelés design, ne sont pas le fruit du hasard, mais bel et bien celui des connaissances, des partages de savoir-faire, d’expériences et d’expérimentations et de labeur.

Ce sont les australiens Bill Mollison et David Holmgren qui ont théorisé officiellement la permaculture dans le sens de « culture de la permanence » dans leur ouvrage, paru en 1978. « Ils se sont inspirés de choses fondamentales pour comprendre l’écosystème, du biomimétisme, des méthodes primitives et de l’écologie moderne. Ils ont réussi à créer une éthique forte, avec des outils performants. », explique Akasha.

La permaculture se formalise en réponse à l’industrialisation de l’agriculture, détériorant non seulement les sols et les eaux mais aussi toute la biodiversité qui découle des cultures et des éléments naturels. Aujourd’hui, à cela, on ajoute les pesticides, insecticides, injonction à la sur-production, pression de la rentabilité, gaspillage alimentaire mais également gaspillage des énergies fossiles… La liste des choses néfastes à l’environnement et à la santé est longue. Très longue. Trop longue.

Si l’agriculture biologique contribue à améliorer les conditions de vie des un-e-s et des autres, la bataille financière finit toujours par l’emporter ou au moins à en gâcher le fruit et l’espoir, laissant toujours de côté les éternels perdants : l’état de santé de la planète et l’être humain.

La permaculture invite alors à repenser notre mode de vie et de consommation, pas uniquement dans son aspect alimentaire ou sanitaire, mais dans une dimension bien plus globale, passant aussi par la question de l’habitat autonome et durable, l’utilisation des énergies, l’éducation des enfants, la manière de consommer, la monnaie, les modes de gouvernances, etc.

En résumé, il s’agit de prendre nos responsabilités pour nous, pour les autres et pour les générations futures. En prenant soin de la Nature et des êtres humains, en créant l’abondance et en la partageant.

S’INSPIRER DE LA NATURE

« On crée des lieux d’exploration qui reproduisent des écosystèmes les plus naturels possibles. On prend le temps d’observer, de ressentir l’environnement et on s’inspire de la Nature. », explique Marie Ménard. Les exploitations ou jardins permacoles ne ressemblent pas les uns aux autres, même s’ils peuvent présenter des similitudes, et ne sont pas présenté-e-s dans l’esthétique traditionnelle.

Au contraire, ils peuvent paraître bordéliques, parce que les herbes seront hautes à certains endroits, que des cultures pousseront autour d’un arbre à un autre, ou encore qu’on cherchera en vain à trouver les lignes bien droites de légumes à perte de vue. Bordélique. C’est bien la remarque que fera un samedi en fin de matinée, un passant s’attardant sur son chemin dans les jardins partagés du parc du Landry.

Dans le cadre du mouvement des villes en transition, initié en Grande-Bretagne, l’association Jardins (Ou) Verts, présidée par Laurent Petremant, œuvre depuis plusieurs années à l’aménagement d’une partie du terrain en permaculture dans laquelle se mêle des habitant-e-s du quartier mais aussi des forces vives désireuses de s’impliquer dans le projet, de jardiner et d’apprendre de la Nature. Pour Cathy, il est important de préciser :

« C’est un espace expérimental, il ne faut pas attendre de la productivité. Mais avec cet exemple, on montre qu’il existe un autre moyen de faire, sans polluer. On est à Rennes, dans une grande ville relativement végétale. Je trouve qu’il est important d’avoir des savoirs et de l’expérience, de combiner la notre et celle des autres. »

Suzanne la rejoint parfaitement sur ce point. Le jardin est ouvert à tout le monde, y compris ceux qui n’y travaillent pas sur le créneau du samedi matin. « Je ne fais pas ça pour manger, mais je fais ça pour le plaisir. Et les choses prennent forme. Il faut du temps, il faut accepter que ça prenne du temps. On a fait un travail de dingue, c’est très physique et manuel. Je ne sais pas si ça, il faut le dire… », sourit-elle.

Les adhérent-e-s ont suivi des formations pour se lancer et peuvent participer à des sessions s’ils/elles en éprouvent le besoin ou l’envie. Mathilde se plait à penser qu’ils/elles sont des petits thérapeutes du sol, comme le dit Pierre Rabhi, fondateur du mouvement Colibris, souvent cité par les permaculteurs/trices.

« Nos sols sont gravement malades. Avec la permaculture, il n’y a pas de déchet. Le déchet est une ressource alors ici on invite vivement les gens à composter. Le compost est un levain qui redonne à la terre une vie microbienne. Ça commence par les bactéries, les champignons, puis on étend aux plantes en comprenant qu’il s’agit d’un organisme vivant qui a tout un tas de capacité, qui sécrète des produits qui nourrissent des bactéries spécifiques qui elles renvoient des minéraux spécifiques. Tout est vivant et c’est magique ! Mais il faut impérativement que le sol soit vivant ! », souligne-t-elle. Il y a dans sa manière de faire visiter le jardin un mélange d’enthousiasme et d’alarmisme.

DÉCOUVRIR LES MULTIPLES POTENTIALITÉS

La permaculture semble pour elle une évidence. Une évidence pour panser les blessures trop longtemps infligées à l’environnement et peut-être espérer guérir la folie qui nous entoure, pour trouver un apaisement collectif, une sérénité pérenne et respectueuse.

Mais en attendant de pouvoir atteindre cet état de grâce, on en revient toujours au même : l’association manque d’argent pour aller encore plus loin et lance un appel aux dons via un crowdfunding et aux bonnes volontés lors de la réunion publique du 12 mai prochain. Si elle nous glisse les infos entre les pissenlits et les topinambours, le besoin financier n’entache pas son enthousiasme et sa motivation.

Elle parle de jardin en trou de serrure, d’espace de multiplication, de baissière ou encore de modèle spirale aromatique et de plate-bande en fer à cheval. Tout est pensé dans le détail et tout a fonction particulière. Les poules mangent la vermine et pondent des œufs. Le compost crée de l’humidité. Les zones en creux récupèrent l’eau, qui nourrie de broussailles, se met à composter. Les espaces semblant en friche offrent en réalité un tas de plantes nourricières.

La spirale en pierre qui abrite différentes sortes de matériaux, du plus drainant en bas au moins drainant, s’offre la chance de composer avec toutes les expositions, toutes les orientations et tous les régimes hydriques. Le faux plat bordé d’une petite butte permet de multiplier les climats. Tout peut servir, donc.

Il s’agit alors d’un véritable apprentissage, partant des potentialités de la Terre, composée de sa faune et de sa flore, pour aménager des écosystèmes des plus naturels et des plus respectueux de l’environnement. Comprenant les interactions entre les sols et les végétaux mais aussi les insectes, les climats, les énergies, etc. sans tenter de dompter la Nature mais en composant avec elle.

Pour Akasha, « l’idée est de pouvoir aménager le lieu avec un minimum de contraintes. Et de pouvoir le faire quoi qu’il arrive. Par exemple, quand on est proche d’une zone pas terrible parce qu’il y a beaucoup de voitures qui passent ou qu’il y a un risque d’exposition à certains produits toxiques, on trouve des systèmes dépolluants naturels, on trouve des parades sans aller contre la Nature. »

C’est pour cela que les savoirs sont utiles mais que les expérimentations sont également essentielles. Pour mélanger les cultures, établir des rotations de culture, sauver et faire perdurer des cultures que l’on croyait perdues, créer des protections naturelles, par exemple avec des haies pour le vent, des herbes hautes pours les auxiliaires ou des parades naturelles contre les polluants. Mikaël Hardy en sait quelque chose. Il aménage sa micro-ferme en permaculture depuis l’été 2016 :

« On a fait beaucoup de promenade pour s’inspirer et pour comprendre. Il a fallu remettre la prairie en état. J’étais naturaliste avant, donc je sais bien comment ça fonctionne, les plantes utiles, les insectes utiles, les animaux utiles. Et la permaculture, ça fait 15 ans que je m’y intéresse. J’expérimente sur le tas. »

Tout est utile a priori. Les soucis plantés autour du mandala qui accueille la pousse des pommes de terre, la paille qui maintient la fraicheur et l’humidité du sol qui commence à manquer de pluie, comme le seigle qui pourra servir à fabriquer des chapeaux et des paniers. Impossible après ça de parler de bordel. Ni même de bordel organisé.

Au contraire, on respire et la biodiversité, la vie qui fourmille dans tous les recoins des terrains, donnent un côté, comme le dit Mathilde, magique. « Il y a un côté créatif, poétique et sensible là-dedans, c’est une part très agréable, c’est la part de plaisir. L’esthétisme, c’est le produit du bien-être. », confie Mikaël.

BASE DU LIEN SOCIAL

Si la permaculture part d’un point individuel pour évoluer en spirale et s’étendre à la communauté, son ciment de respect de son environnement pose les fondations d’un lien social essentiel à la dynamique quotidienne.

Au Landry, Suzanne confirme : « Ici, le jardin est partagé d’une part et ouvert d’autre part. Donc entre nous, on discute, on échange, alors qu’on ne l’aurait pas forcément fait, même si on habite le quartier. Chacun-e est dans sa maison, dans sa vie, on se salue poliment mais c’est tout. Là, on peut partager autre chose et faire connaissance autour d’un projet commun. Et c’est pareil pour les passant-e-s qui nous voient bosser dans le jardin, ils posent des questions, on parle des plantes, de la permaculture. Autrement, on n’aurait jamais discuté avec ces gens-là. »

La notion de partage et de transmission se veut omniprésente. Marie Ménard en a bénéficié à Perm G’Rennes. Elle qui apprécie la discussion, le fait de faire circuler l’information et de sensibiliser à cette éthique mais aussi plus largement à la diversité en général se nourrit beaucoup de la pratique de son maitre de stage.

« Je ne fais que démarrer moi mais c’est très enrichissant d’écouter Mika et d’échanger avec lui. Il y a beaucoup de monde qui passe sur l’exploitation, à chaque fois il passe du temps à faire visiter, à expliquer les principes, les valeurs, etc. de la permaculture. Et quand j’aurais mon terrain, il viendra avec moi comprendre il est composé pour pouvoir créer les écosystèmes. Tout comme lui a fait intervenir d’autres expert-e-s. Cette démarche me parle, ces énergies qui circulent et le fait que tu produis quelque chose qui te ressemble ! », explique-t-elle.

S’installer en permaculture, Marie semble sûre de son choix. Et avec cette perspective, mise en relief avec son histoire personnelle, elle s’interroge sur la manière de rendre accessible ses productions, de ne pas reproduire un schéma injuste, discriminant et stigmatisant selon les classes sociales ou autres critères écrasants d’injonctions arbitraires et sociétaux. Et la question est légitime.

Alors que la culture commence son expansion auprès du grand public, on pourrait imaginer une pratique tarifaire déraisonnable, à l’instar de la plupart des produits naturels et encore non démocratisés. Ce qui irait à l’encontre de ses valeurs. Mikaël Hardy compte sur l’entraide, en mettant une partie de son terrain à disposition à un petit groupe de personnes désireuses de se lancer et d’apprendre, et a fixé l’adhésion à sa structure à 1 euro l’année pour bénéficier de ses cours en permaculture.

TRANSMISSION DES SAVOIRS

Akasha, de son côté, s’envisage formatrice avant tout et se positionne dans le domaine de la conception – à travers les observations et les design qu’elle effectue pour le moment à titre bénévole au sein de sa structure, Permabiose – et de la pédagogie.

Régulièrement, elle anime des ateliers – à prix libre - et des chantiers participatifs, autour des plantes sauvages comestibles, de la culture de champignons, des mares naturelles, du zéro déchet, du compost, des toilettes sèches, de la fabrication de mangeoires pour oiseaux ou d’hôtels à insectes.

« Souvent, les participant-e-s viennent pour l’aspect et la sensibilisation permaculture et écolo. Beaucoup de gens font de la permaculture sans le savoir. Oui, il faut avoir des bonnes connaissances en écologie, en écosystèmes, en botanique, en eau, en interaction naturelle. Mais on apprend beaucoup sur le terrain, en observant. En observant les types de sol, les vents dominants, la flore spontanée, les expositions selon les saisons, la faune, les bordures, etc. Et quand on sait pas, ça arrive parfois quand je suis en observation, on prend des bouquins pour faire des recherches, sinon on prend des photos et puis on cherchera ensuite. », détaille-t-elle.

Une fois son diplôme obtenu, elle souhaite à 37 ans poursuivre dans le sillon de la transmission et pourquoi pas se spécialiser dans les systèmes de culture avec les arbres et les forêts comestibles, à l’instar de l’association brétillienne de Franck Nathié, La forêt nourricière. « Je ne vis pas de ça pour le moment, comme beaucoup, mais c’est un milieu vachement ouvert. », positive-t-elle.

PETIT BÉMOL ?

Seule ombre au tableau : l’absence des femmes… Enfin, pas totalement. Une membre de l’association Les incroyables comestibles, ayant travaillé cette année sur un projet d’études imaginant une application permettant de développer numériquement les designs permacoles, nous le confie :

« Dans l’association, comme dans le mouvement Colibris, il y a une majorité de femmes. Je fais partie également d’une ONG qui organise des cafés-débats autour de ces sujets et c’est pareil, il y a beaucoup de femmes qui sont intéressées. Pour le projet, nous avons rencontré beaucoup de permaculteurs et en effet, il y a très peu de femmes. Quand il s’agit d’un loisir, elles sont nombreuses, mais quand ça se professionnalise, elles disparaissent. »

Comme quasiment dans tous les domaines. Elle poursuit : « Dans l’agriculture, il y a moins de femmes en règle générale. La permaculture n’étant pas encore très connue, ça explique peut-être qu’elles ne soient pas très présentes ?! » Beaucoup avanceront le même début d’explication. Pour Marie Ménard, pas question de se laisser décourager par les injonctions de sexe et de genre, aboutissant à des discours alambiqués sous-entendant que les femmes ne seraient pas capables de prendre une exploitation en charge.

« Dans ma promo, il y a 15 filles et 15 gars, ça va de 22 à 40 ans. Et je remarque que quand les filles évoquent la possibilité de s’installer, elles raisonnent en terme de couple. Elles ne se lanceraient pas seules mais forcément en couple. Ça questionne vraiment le couple. »
exprime-t-elle.

Mère d’une jeune fille de 13 ans, elle sait que le travail qu’elle va devoir entreprendre sera colossal et sait que le chemin sera semé d’embuches « mais c’est mon projet et je ferais en sorte de le lancer ». Cette force de caractère, elle en est consciente. On pense alors à son contact à l’écoféminisme, ce mouvement né aux Etats-Unis dans les années 70, à la période et dans la même veine que la permaculture.

Dans une interview accordée au média Reporterre, en octobre 2016, Emilie hache, maitresse de conférences, spécialiste en philosophie pragmatique et en écologie pragmatique, développe une réflexion aussi captivante qu’importante :

« L’articulation de la destruction de la nature et de l’oppression des femmes ressemble à un ruban de Möbius : les femmes sont inférieures parce qu’elles font partie de la nature, et on peut maltraiter la nature parce qu’elle est féminine. Les écoféministes ont donc une réflexion critique à l’égard de l’idée de nature telle qu’elle a été élaborée dans la modernité ainsi que sur la façon de concevoir la féminité à cette même période. Mais, pour ces femmes, il ne s’agissait que d’une étape. Elles ont proposé ensuite de se réapproprier aussi bien l’idée de nature que ce qui relève de la féminité. Ce geste de réappropriation/réhabilitation/réinvention peut se traduire par reclaim, qui est le concept majeur des écoféministes. Comment ? Par exemple, en renouant avec une nature vivant, que certaines considèrent comme sacrée. Si l’on cherchait le type de pensée qui hérite le plus de l’écoféminisme, c’est la permaculture. Une grande partie des écoféministes sont engagées dans la permaculture, réarticulant les humaines à leur milieu, sortant du dualisme nature/culture, en s’appuyant sur l’intelligence du vivant. Starhawk, par exemple, une grande figure de l’écoféminisme des années 1980, anime aujourd’hui des ateliers de permaculture sociale. » Une idée à faire germer et à récolter (vite !).

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Permaculture : au plus proche de la nature
Un accomplissement naturel et humain
La permaculture, rentable ?

Célian Ramis

Cirque contemporain : Jongler avec le genre

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Si le cirque traditionnel véhicule un certain nombre de clichés concernant la condition féminine, qu'en est-il du cirque contemporain, secteur dans lequel les femmes ne représentent encore qu'un tiers des circassiens ?
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Du 17 mars au 1er avril, ay-rOop, association rennaise de production, d’organisation et de promotion de spectacles et de manifestations culturelles du spectacle vivant, présentait son Temps fort Arts du cirque, dans la capitale bretonne et ses alentours. Dans la programmation, 1/3 des artistes sont des femmes. Un chiffre représentatif du nombre de circassiennes dans le secteur.

À l’instar du domaine des arts et de la culture, la présence de la gent féminine évolue, lentement. Comment l’expliquer et comment le vivent les professionnelles ? Dans ce dossier, elles témoignent d’esprits libres, persévérants et déterminés. Hors du cadre du genre.

Elles sont la grâce, ils sont les muscles. Elles sont la légèreté, ils sont la virilité. Elles sont voltigeuses, ils sont porteurs. Elles sont souples, ils sont clowns. Elles subliment de leur élégance aérienne, ils impressionnent de leur force terrienne. À quelques exceptions près… Bordées de (gros) stéréotypes, les représentations des circassiennes et des circassiens venues du cirque traditionnel évoluent avec le développement du cirque contemporain. Si les femmes sont encore minoritaires dans le secteur, il semble que la jeune génération fasse fi des codes du genre et du sexe.

« La vache ! Elles envoient les filles ! », « C’est incroyable ce qu’elles sont capables de faire ! », « Je suis bluffée par les nanas »… Dimanche 19 mars, les huit artistes de la compagnie Baro D’Evel viennent d’éblouir le public à l’occasion de la première des neuf représentations qu’ils donneront de Bestias lors du Temps fort Arts du cirque, organisé par ay-rOop.

À la sortie de leur chapiteau, installé plus de 10 jours durant, sur l’esplanade Charles de Gaulle, les commentaires tournent autour des prestations des trois artistes féminines, Camille Decourtye, Noëmie Bouissou et Claire Lamothe. Des commentaires qui résument assez bien l’opinion publique quant à la condition des femmes. Dans le spectacle, pas d’inversion des genres, pas de porteuses soutenant des portés, pas de montées vertigineuses au mât chinois, pas d’acrobaties tape à l’œil.

Qu’est-ce qui crée alors la stupéfaction de ces spectateurs/trices ébahi-e-s ? Leur présence scénique. Leur place au sein de la compagnie. Leurs rôles tout aussi essentiels que ceux des hommes. Leur manière propre à chacune de prendre l’espace. Leur intérêt à prendre part à l’expérience Bestias. Leurs compétences pluridisciplinaires.

DES PARCOURS HORS DU CADRE

Camille Decourtye, à la direction de Baro d’Evel avec Blaï Mateu Trias, vient du monde équestre. Bonito et Shengo, les chevaux, et Gus, le corbeau-pie, sont ses compagnons de scène comme ses compagnons de vie. Elle manie avec eux le langage mais maitrise aussi parfaitement sa voix à elle qui envahit le chapiteau et notre esprit.

Noëmie Bouissou a intégré la compagnie en 2013, en sortant de la réputée école de cirque du Lido, à Toulouse, où elle a travaillé la danse, les acrobaties, le jeu et le théâtre. Avant, elle avait effectué une année à l’École nationale des arts du cirque à Rosny-sous-Bois, et encore avant, l’école professionnelle de cirque de Lille.

« J’ai commencé le cirque à 4 ans, dans une école à Toulouse et je n’ai jamais arrêté. Dans mes promos, il y avait souvent plus de mecs que de filles. Et dans les compagnies, la plupart du temps, on voit bien que ce n’est pas très équitable. D’où ça vient ? On ne sait pas. », explique-t-elle. Spécialisée en mât chinois, elle fait partie de la nouvelle génération de circassienne qui ne s’embarrasse pas des codes et des questions liées au genre ou au sexe :

« Le mât est une discipline au départ réservée aux hommes. Quand je suis arrivée à Lille, le maitre chinois commençait à l’enseigner aux filles. Il n’y a pas de raison qu’elles ne puissent pas en faire. C’est physique mais c’est intéressant justement de l’appréhender d’une nouvelle manière, de voir comment on peut travailler dessus en adaptant à son corps. Pas simplement au corps d’une femme, mais comment l’adapter à tous les corps, selon son propre corps. »

Plus qu’une problématique liée au sexe, il en va de la différence des morphologies, et la plupart des artistes établira le même constat et la même réflexion. En parallèle, elle développe son potentiel comique - faisant des stages de clown quand son emploi du temps le lui permet – qu’elle met au service de Bestias, avec ou sans Zou, Farouche et Midinette, les trois perruches qui l’accompagnent à un moment du spectacle.

« Ce n’est pas moi qui les élève, elles ont leur papa, Laurent (Jacquin), rigole-t-elle. Mais on a fait un stage avec un oiseleur. On les a eu imprégnées, c’est-à-dire nourries à la main, à un mois. Elles font parties de la troupe. » Pas question de mettre une étiquette de cirque « pur » dans la démarche qu’elle entreprend, celle du cirque contemporain qui croise les disciplines et élargit les champs de réflexion.

Pour elle, « le nouveau cirque n’est plus axé sur la performance physique ou sur l’exploit. » Ce qui expliquerait l’augmentation du nombre de femmes ? « Non, je ne pense pas. Dans le cirque traditionnel, les femmes sont souvent montrées pour la beauté des corps, en string, ou elles font les potiches… Après, faut pas non plus cracher dans la soupe, elles ne sont pas moins compétentes. Dans le cirque contemporain, on adapte aux corps. On s’approprie les techniques du classique pour les faire ressortir personnellement et trouver, former, un univers. Si elles sont encore souvent dans des disciplines pensées féminines comme la contorsion ou le trapèze, elles sont douées et font de super formes. Et ça commence à bouger, en mât chinois par exemple, il y a de plus en plus de femmes. », commente Noëmie.

INDÉPENDANCE ET LIBÉRTÉS

Sortir du cadre, c’est ce qu’apprécie Claire Lamothe qui a rejoint Baro d’Evel depuis quelques mois. Elle n’est pas issue du milieu du cirque, mais de la danse. En horaires aménagés à Toulouse, elle a ensuite intégré une école à Auriac avant d’obtenir son diplôme d’état au Conservatoire supérieur de Belgique, « là où j’ai rencontré la danse, hors contexte français, car là-bas ils ont cassé les codes, ils travaillent beaucoup dans le sol et j’ai pu trouver mon identité. »

Quand on aborde le sujet de l’égalité entre les femmes et les hommes dans le milieu artistique, elle confirme. Le secteur de la danse n’est pas épargné. Compagnies et structures sont majoritairement dirigées par des hommes et les subventions et aides se révèlent encore être plus largement attribuées aux créations portées par ces derniers que par leurs homologues féminines. Claire a 24 ans, Noëmie, 26 ans. Toutes les deux sont conscientes du regard qui se porte sur la vie d’artiste. La vie en tournée. La vie d’itinérance.

« Ça arrive que mon entourage me demande quand est-ce que je vais me stabiliser ou quand est-ce que je vais avoir des enfants. C’est une vie peu commune, ça pose question aux gens. », souligne Noëmie Bouissou. Autour du chapiteau, les caravanes sont stationnées en demi-cercle. Pour elles, ce quotidien de troupe constitue un élément phare de l’aventure humaine que propose Baro d’Evel, qui se raconte notamment dans Bestias.

« On a tou-te-s notre caravane, on est amené-e-s à être dehors pour aller à la douche par exemple. On croise tout le temps du monde. Il y a une énergie particulière, on vient tou-te-s d’horizons différents, mais il y a un grand respect de la vie de chacun-e, on a la possibilité d’être très indépendant-e-s et de faire des choses ensemble quand on en ressent l’envie. C’est une grande liberté. », s’enthousiasme Claire Lamothe, approuvée par sa co-équipière :

« On apprécie ces moments de vie. On a notre maison et on la déplace. Quand on joue le spectacle, on fait venir les gens chez nous en quelque sorte, puis on les rencontre dans notre petit bar à la suite de la représentation. »

Et elles sont affirmatives, être une femme n’est pas incompatible avec cette vie d’itinérance, malgré certaines opinions. « Ce n’est pas une contrainte, on le voit bien avec les deux familles et les cinq enfants qui vivent dans ce petit village. Oui, il faut s’arrêter quand on est enceinte et ensuite réadapter son corps, mais c’est faisable et les femmes le font. », insiste la circassienne.

Neta Oren rejoint ce discours. Elle a plusieurs exemples d’amies devenues mères sans arrêter leurs carrières, et heureusement. Elle a alors en tête que tout est question de choix et d’organisation. « Il y a toujours une solution ! », positive-t-elle, avec le sourire.

« J’ai beaucoup travaillé en solo, mais je n’aime pas trop cette vie, avant de rejoindre la compagnie (EA EO, collectif réunissant 5 artistes dans All the fun, présenté du 28 mars au 1er avril lors du Temps fort, ndlr). Oui, tu perds la notion de la vie normale, de routine. C’est beaucoup de voyage, de nuits à l’hôtel et souvent tu ne te sens pas chez toi. Mais à côté, tu découvres une ambiance géniale et une famille. Je pense que c’est dur pour tout le monde, filles et mecs. On a les mêmes problèmes, les mêmes dilemmes. Après, j’ai 26 ans, je suis encore jeune et je n’ai pas encore eu à me poser la question de ma vie privée en tant que mère. », précise-t-elle.

PEU DE FEMMES DANS LE JONGLAGE

En Israël, son pays natal, elle fréquente une petite école de cirque, apprend le trapèze, les acrobaties et le jonglage. Elle a environ 15 ans et le hasard qui l’a menée au cirque lui fera trouver sa vocation, elle veut être jongleuse. La pratique du cirque n’étant pas à ce moment-là encore très développée, elle s’installe en France à 18 ans pour tenter d’entrer à l’école du Lido, qui lui répond qu’elle est encore trop jeune.

À Lyon, elle intègre une école préparatoire, avant de pouvoir être prise à Toulouse. Elle fait des balles sa spécialité, aime travailler l’objet et la manière « d’écrire le jonglage pour trouver comment créer une chorégraphie ». Dans ses vidéos, à découvrir sur Internet, on se fascine pour ses propositions et on se questionne sur qui s’articule autour de quoi ou de quoi s’articule autour de qui. Le jonglage prend une nouvelle dimension dans le cirque contemporain et Neta Oren apprécie la complémentarité et la diversité des approches.

« C’est tellement vaste comme domaine ! À chaque fois que je travaille avec des compagnies ou sur des projets, on trouve un fil rouge qui te force à aller chercher de nouvelles choses pas évidentes. Dans All the fun, on tourne tout le temps la tête. Dans une autre proposition, l’idée était que la balle traverse à chaque fois un anneau. », se passionne-t-elle.

Son temps de recherche s’articule autour d’exercices et d’improvisations basées sur la technique avant de trouver le sens qui s’en dégage. Un jeu de ping-pong s’installe alors entre le fond et la forme. Dans l’écriture, elle se défend de penser en terme de sexe ou de genre. Son duo avec Eric Longequel est un défi entre deux artistes. Entre deux jongleurs.

« Ce sont des histoires que l’on raconte. On ne cherche pas à faire quelque chose de l’ordre de la confrontation ou autre entre une fille et un garçon. », signale Neta, qui souligne toutefois que les femmes sont rares dans le domaine du jonglage. En réfléchissant, elle ne trouve pas d’explication à ce constat. Se dit que depuis qu’elle a participé à des conventions, où elles étaient seulement deux jongleuses sur l’ensemble des participants, il y a en certainement plus maintenant. Mais elles restent en marge. Des exceptions à double tranchant :

« D’un côté, je trouve du boulot plus facilement. D’un autre, certains me prennent parce que je suis une femme, sans même regarder mes numéros. »

Comme une caution. Une garantie pour ne pas être accusé de sexisme.

LA DÉSESPÉRANTE CAUTION FEMME…

Cette sensation, Sandrine Juglair, 33 ans, l’expérimente depuis la création de son spectacle, seule en scène, Diktat, qu’elle jouait les 25 et 26 mars à l’occasion du Temps fort. Dedans, elle joue des codes et des clichés. Aussi bien des stéréotypes sur les femmes que sur les hommes. Et aborde tout au long de la proposition, la question du regard que la société porte sur les individus mais aussi du regard personnel sur sa propre personne.

« Je suis très musclée et pas du tout souple. Depuis longtemps, j’adore le sport, je suis très raide et j’ai une attitude de petit gars. Pour ce premier solo, je suis partie du personnel, du vécu mais aussi des fantasmes. Ça je m’en suis rendue compte après. Mais j’avais envie d’être chanteuse lyrique, d’être un mec, d’être une rock star, d’être une boxeuse, j’ai mis tout ça sur scène. », développe-t-elle.

Elle poursuit : « Au début, on me demandait de jouer le spectacle en mars. Je ne comprenais pas pourquoi. Puis j’ai compris que c’était par rapport au 8 mars (journée internationale de lutte pour les droits des femmes, ndlr). Ça me gonfle qu’on veuille mon spectacle uniquement en mars. Depuis Diktat, je suis hyper sollicitée pour parler de la place des femmes dans le cirque. Je trouve que ça bien de s’y intéresser mais ça me pose question. Je suis pour les réflexions autour de ce sujet mais j’ai peur de l’effet inverse qui pourrait être dangereux. »

Des anecdotes illustrant le sexisme dans le milieu professionnel, elle n’en manque pas. Elle se souvient d’une audition qu’elle a passée en sortant de l’école. Il y a quasiment le même nombre d’hommes que de femmes. Au bout de trois jours, on leur annonce que finalement ils ne cherchent pas de femmes. Sandrine souligne que « de toute manière, sur 10 places, en général, 9 sont pour les hommes. ». Elle raconte aussi avoir du interrompre un projet car le metteur en scène avec qui elle travaillait « était trop gêné car il ne pensait pas qu’une femme pouvait faire du mât ». Souvent, elle est la seule circassienne au milieu des circassiens. La réflexion est fréquente :

« ‘Super, tu seras le contrepoint’. On a la sensation de servir les quotas, d’être la couleur féminine. »

Et qu’on lui demande de mettre une jupe sur scène, ça l’emmerde.

COMBATTRE LES PRÉJUGÉS

Toujours être ramenée à la question de la féminité et du genre parce qu’elle s’amuse des hypercodes, parce qu’elle est femme, et surtout parce qu’elle est femme dans la catégorie « monstrueuse ». Monstrueuse dans le sens entendu par Anne Quentin dans son article « Les femmes dans le cirque contemporain », publié sur le site Territoires de cirque en mai 2010.

Ainsi, Sandrine Juglair semble se retrouver dans le passage dédié à Pénélope Hauserman, de la compagnie Les intouchables : « La trapéziste travaille sur le corps depuis plus de 5 ans. Son « Cirque de chambre » n’utilise pas de marionnette, mais s’attaque à l’image du corps-objet. Quelques élastiques posés à même la peau suffisent à évoquer une poupée désarticulée, à la manière des sculptures érotiques d’Hans Bellmer dont l’artiste s’est inspirée. Avec ses jeux vocaux un brin gothiques, ses contorsions monstrueuses, ses apparitions hallucinatoires de corps suspendu. Pénélope synthétise à elle seule les formes que le propos de femme peut prendre au cirque : sensualité, érotisme, manipulation, corps objet, androgynie, abstraction… Même si à voir les travaux d’Angela (Laurier), Jeanne (Mordoj) ou Pénélope, on peut se demander pourquoi la monstruosité semble un thème de prédilection des femmes… » Pour elle, elle fait partie « de celles qui explorent le monstrueux. Il n’y a pas de normalité féminine à 100% ».

À l’école, à Rosny-sous-Bois, elle se verra lutter pour faire du mât chinois. Cette spécialité vit un moment charnière à cette époque. Les femmes commencent à y venir. « On me disait que je n’allais pas y arriver parce que j’étais une femme. J’ai eu envie de leur montrer que c’était faux. J’ai bourriné jusqu’à plusieurs blessures, je voulais prouver des choses. Je ne me suis pas battue hyper longtemps, ils ont vu que ça marchait ! Mais c’est clair qu’il faut redoubler d’effort. Aujourd’hui, je pense qu’il y autant de femmes que d’hommes au mât. Ce qui est sûr c’est que toutes les filles qui sont passées par là ont apporté des choses. Ma marque de fabrique, c’est d’avoir tout enlevé. Les deux pantalons, les pulls, etc. Car on est très couvert, à cause des brulures. Je suis allée voir une dimension qui n’avait pas encore été exploitée, en enlevant un maximum de tissu. », affirme-t-elle.

Elle parle avec beaucoup d’engagement. Son agrée, elle le pense dans une dimension globale. Dans son rapport au sol, ses appuis à l’horizontal, sa capacité à s’élever dans les airs. Un tout qui forme sa liberté, ouvre le champs des possibles et le territoire d’exploration : « Je ne me sens pas emprisonnée dans un cadre. » Et sur scène, pas de cadre non plus mais des codes, oui. Ceux du jeu muet, du comique et du théâtre. Utilisant le mât pour illustrer certains propos et non comme un outils de démonstration de la performance pure.

Sandrine Juglair ne ressent pas de jugement ou de sexisme entre les artistes. Mais il est certain que le monde du cirque, comme celui des arts et de la culture en général, doit opérer un changement de mentalité vis-à-vis des femmes :

« J’ai eu des difficultés à vendre Diktat, je n’arrive pas à savoir vraiment si c’est parce que je suis une nana mais je suis sûre que oui. Forcément, sur environ 500 compagnies de cirque, on ne connaît quasiment que des mecs ! Il y a une sorte de réticence à aider ou à produire des « projets de filles ». On a peur que ce soit trop « fi-fille », que ça manque de couille ! Moi aussi j’ai pensé ça… »

L’EXPÉRIENCE DE L’AUTRE

Un sentiment que n’a pas ressenti Clémence Rouzier de la compagnie Les GüMs lors de la création de Stoïk, programmée sur le Temps Fort du 25 au 30 mars. La différence étant qu’elle n’est pas seule, elle forme un duo avec Brian Henninot. « Je n’ai jamais eu la sensation qu’on s’adressait plus à Brian qu’à moi. Il faut se positionner, on est là, on existe autant l’un que l’autre. On a tous les deux la même place. Je pense que ce qui est difficile par contre, c’est de ne pas être connu, de ne pas avoir un nom encore. », commente-t-elle.

Les lieux de résidence sont compliqués à trouver et beaucoup d’argent personnel sera investi. C’est pourquoi, le spectacle sera d’abord joué dans la rue, pour une plus grande accessibilité, et dans les offs des festivals. « On a gagné des prix et ça a déclenché la suite. Finalement, faire avec nos moyens et peu de matériel – on a 1 valise, un sac, 2 tables, 2 chaises et des costumes – ça fonctionne. », dit-elle, amusée. Stoïk voit ses débuts lors de leur 3e année à l’école de clown Le Samovar, dédiée au suivi et l’accompagnement d’une création.

Avant d’arriver là, le parcours et le cheminement ont été tumultueux mais nécessaires. Clémence fait de la gymnastique depuis ses 12 ans et passe un bac arts plastiques, option cirque. En sortant du lycée, elle tente les écoles de cirque et intègre l’école du Balthazar, à Montpellier, pendant 2 ans.

« Je voulais être acrobate, je voulais être circassienne. Et là-bas, on me disait que j’avais un truc clownesque à explorer. Mais je ne voulais pas assumer ça. J’ai été prise pour un cursus de 4 ans en Hollande, j’y suis allée mais cette histoire de clown ne résonnait dans la tête. Au bout d’un an de technique, je me suis remise en question. », se remémore-t-elle.

Un stage d’été dans une école de clown à côté de Paris suffira à la convaincre de s’embarquer dans l’aventure, elle est sélectionnée au Samovar.

Le duo avec Brian Henninot apparaît comme une évidence. Lui, mesure 1m92. Elle, 1m52. Il est grand, dégingandé. Elle est petite, énergique. Le comique en résulte. Après de longues recherches, de nombreuses improvisations et l’arrivée d’un metteur en scène, Johan Lescop, la forme initiale de 20 minutes évolue vers un spectacle burlesque plus abouti. Stoïk aborde les différences des corps mais aussi des sexes, dans la dimension biologique. Clémence et Brian partent à la découverte du corps de l’un et de l’autre, se glissant dans la peau de l’autre.

« On est partis de la phrase : « Ce qui est à toi n’est pas à moi ». On se demande ce que ça fait d’avoir un corps de femme, un corps d’homme, qu’est-ce que ça fait d’être grand ? d’être lent ? d’être robuste ? d’avoir des seins ? d’avoir un paquet entre les jambes ? Et on se rend compte qu’il y a plein de chose qu’on est incapable de faire. »
souligne-t-elle.

Il n’est pas question de la place des femmes et de la place des hommes, des assignations et des injonctions. Pourtant, quand le personnage de Clémence « pète un câble et sort complètement du cadre », plusieurs spectateurs/trices y voient un signe de libération des femmes. « Pourtant, ce n’est pas pensé féministe et ce n’est pas comme ça qu’on l’a écrit. », explique la jeune artiste de 29 ans.

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Peut-être le public n’a-t-il pas l’habitude de voir une femme clown ? « Dans le cirque traditionnel, c’est vrai que c’est majoritairement des hommes mais il y avait des femmes aussi, grimées en homme. À l’école, dans mon année, il y avait beaucoup de filles. Je pense qu’il y a aujourd’hui énormément de femmes qui veulent être clown. Et d’ailleurs beaucoup de recherches tournent autour de ce sujet. C’est très intéressant de ce développement mais par contre je ne pourrais pas dire à quoi il est dû. »

Depuis une dizaine d’années, les groupes non mixtes de circassiennes (lire encadré ) se développent et les labos également. « Ce sont des temps de recherches, avec ou sans objectif de résultat. Je vais participer prochainement à un labo de recherches acrobatiques entre femmes à Toulouse. Le but est de voir comment chacune travaille avec son propre corps et comment on peut trouver un langage commun. », conclut Noëmie Bouissou.

Une manière de pouvoir s’émanciper collectivement des codes du genre et de pouvoir avancer ensemble, loin des injonctions et des pressions sociétales et sociales. Une manière aussi, en filigrane, de renforcer le sentiment de confiance et de sécurité.

Consolider leur légitimité à se trouver à une place égale à celle des hommes devient alors fondamental pour espérer un changement des mentalités et obtenir une plus juste représentation des sexes et des genres. Le cirque contemporain apparaît alors comme un terrain privilégié à l’exploration de nouvelles formes, de nouvelles pensées et réflexions, hors du cadre du cirque traditionnel et hors des cases restreintes de chaque discipline, puisqu’il mêle aussi bien théâtre, danse, cirque, burlesque, et musique que corps musclés, robustes, fins, souples et rigides. Masculins ou féminins.

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Le cirque, territoire d’exploration et de libertés
Sur la piste des femmes
Un espace de bienveillance

Célian Ramis

Mythos 2017 : PJ Harvey, vision poétique d'un monde en berne

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Parc du Thabor, Rennes
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PJ Harvey a publié, en amont de son dernier album, un recueil de poésies, The hollow of the hand dont elle proposait une lecture, vendredi 7 avril, au cabaret botanique, à l’occasion du festival Mythos.
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Connue pour son rock abrasif et alternatif, la chanteuse-compositrice-auteure britannique PJ Harvey a publié en amont de son dernier album, The hope six demolition project (mai 2016), un recueil de poésies, The hollow of the hand dont elle proposait une lecture, vendredi 7 avril, au cabaret botanique, à l’occasion du festival Mythos.

Elle cherchait quelqu’un pour faire des photos. En découvrant l’exposition de Seamus Murphy à Londres, elle reste sans voix face à son travail. À partir de ce moment-là, elle fera tout pour le rencontrer. « Il ne me connaissait pas, on est devenus amis. », explique-t-elle en cette fin d’après-midi ensoleillée.

Il est photojournaliste et affiche au compteur des années d’expérience dans des zones de conflit. Elle lui propose alors de collaborer sur son projet et de voyager ensemble. Le duo se rendra tout d’abord au Kosovo :

« j’ai toujours été fascinée par ce pays, été intéressée et horrifiée par la guerre là-bas. C’est là qu’on commence. »

Debout sur la scène, elle déclame ses poèmes dans la langue de Shakespeare, traduits en français sur l’écran installé derrière elle. C’est un autre univers que propose PJ Harvey qui dans The hope six demolition project distille un rock saturé, un rock incisif et un blues viscéral, sous-tendus par des sonorités orientales et des effets vocaux aigus et enfantins.

Mais c’est le même voyage dans lequel elle nous invite. Nous embarquant dans un monde qui part à vau-l’eau. Elle nous guide, à travers sa voix et sa plume, dans les villages abandonnés aux maisons en ruines, dans les sols poussiéreux auxquels les derniers espoirs se confondent, avant de visiter, de ses yeux ébahis, l’Afghanistan.

« Je vouais y aller depuis plusieurs années. Et Seamus connaissait très bien le pays. On y est allés, moi j’avais seulement un carnet dans lequel je notais tout ce que je voyais. On a vécu plusieurs situations difficiles et être poète, ça aide beaucoup. Seamus disait tout le temps que j’étais poète, ça nous a sorti de ces situations, car c’est très respecté en Afghanistan. », souligne-t-elle, précisant qu’elle a tenté, autant que possible, de se détacher d’idées préconçues, observant son environnement avec des yeux d’enfant, simplement en notant ce qu’elle voyait, « de manière naïve ».

On traverse avec elle les paysages dont les reliefs cachent des millions d’années de douleurs, dont les vallées s’illuminent et dont les montagnes voilées dominent tout ce qui a trait à l’humanité. On croise un singe orange dans la peau sage, une colombe grise qui surplombe les ruines, un garçon orphelin de maison qui n’oublie pas ses valeurs d’hospitalité en offrant du thé et du pain aux voyageurs, une main ignorée qui mendie.

La salle est suspendue à ses lèvres. À la manière d’une Cate Blanchett, elle perçoit l’entière attention de son auditoire. Elle narre une infime partie de la noirceur du monde qu’elle nuance de douceurs et de poésie sensible. La pauvreté résonne comme un thème majeur et central de son œuvre, contrecarrée par des onces de beauté qui ne peuvent avoir valeur pécuniaire.

Son voyage s’achève à Washington DC, point névralgique des hautes décisions politiques prises par les Etats-Unis en direction du Kosovo et de l’Afghanistan, entre autre.

« Nous avons gardé la même démarche : observer autour de nous. Et on a retrouvé une similitude dans la pauvreté. »
précise PJ Harvey.

La grande et longue Histoire, les migrations, la mendicité… et toujours, pour les exprimer, les refléter et les mettre en perspective, des Hommes et des animaux, des colombes en particulier. Et c’est dans un climat apaisé qu’elle entame la lecture de certains poèmes de sa nouvelle collection. Captivant.

Célian Ramis

Mythos 2017 : Olivia Ruiz, chanteuse vénéneuse

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Son énergie est communicative et libératrice. La chanteuse Olivia Ruiz était en concert à Rennes, dimanche 2 avril, au parc du Thabor. À l’occasion du festival Mythos, elle présentait son nouvel album, À nos corps aimants.
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Son énergie est communicative et libératrice. La chanteuse Olivia Ruiz était en concert à Rennes, dimanche 2 avril, au parc du Thabor. À l’occasion du festival Mythos, elle présentait son nouvel album, À nos corps aimants.

Elle se tient droite, chignon serré sur la tête et regard franc. Elle a la rigidité et la tête haute d’une danseuse de flamenco. Elle interprète « La dame-oiselle », chanson figurant sur son dernier album en date, À nos corps aimants. Le désir en est le fil rouge et elle chante en ouverture son envie d’être mère.

Le frisson parcourt le magic Mirror, suspendu aux lèvres de la chanteuse qui enchaine rapidement sur des sonorités plus rock, quittant sensuellement son haut, dévoilant la robe choisie par les internautes.

Avec ses cheveux qu’elle détache, elle lâche les chevaux. L’énergie est explosive, sa voix maitrisée à souhait, sans surprise.

Elle a ce talent que possèdent les grandes chanteuses de cabaret, qui proposent un show parfaitement rythmé. On ne la quitte pas des yeux et on la laisse nous embarquer dans ces folles histoires qui s’avèrent teintées de sombre extravagance.

Une manière de conter la société et la condition des individus, qui n'est pas sans rappeler Thomas Fersen (qui sera en concert à Mythos le dimanche 9 avril, au parc du Thabor également). Mais Olivia Ruiz a un univers et un style propre et singulier.

Elle s’affiche en femme dangereuse, flirte avec le mystère et envoute son public. Le genre de personne qui vous hypnotise pour pouvoir vous manipuler selon ses désirs et intentions, avant de doucement vous empoisonner.

Elle joue sur les facettes multiples qui se dévoilent une fois la nuit tombée, parle des instincts primitifs que la noirceur nocturne provoque et des retours à la norme une fois le jour levé.

Et sa manière de mettre en perspective le décalage entre sa voix, son parlé franc et bobo-populaire et son camaïeu de sensualité en est presque jouissive.

Elle oscille entre poésie, candeur et assurance mature. Et dégage un sentiment d’épanouissement et d’accomplissement. Elle aborde dans ses textes le désir.

Le désir de réaliser des choses, de fantasmer librement, de ressentir son corps et la chaleur de l’Autre, de s’exprimer sans détour. Et surtout sans tomber dans les travers des clichés.

Interprétant aussi bien ces nouvelles chansons comme ces classiques, dont « La femme chocolat », « Les crêpes aux champignons » ou encore « Elle panique », Olivia Ruiz se montre multiple à l’instar de son titre « Le tango du qui », véritable défilé de personnalités diverses, aussi loufoques que fantasques.

« Je suis qui bon me semble », chante-t-elle. Mère depuis l’année dernière, elle fait part de son vertige face à ce petit être et entame avec le public une berceuse pour Nino « qui dort juste à côté » en espagnol avant de nous emmener dans « les rues de Barcelone, de La Havane ou de Bogota, avec une fiole de rhum pour se lâcher parce que c’est comme ça que ça se passe ! »

Femme fatale aussi, ou encore femme fragile, femme en prise à la peur d’être oubliée, femme déjantée, femme posée, femme forte, avec un penchant pour le cannibalisme… Elle est une femme libre sur scène, généreuse et entrainante. Son venin est mortel et dans ces conditions, on aime se faire piquer.

Célian Ramis

Mythos 2017 : Adèle Zouane, à la conquête de l'amour

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Adèle Zouane raconte ses histoires sentimentales au fil de sa construction de jeune fille et de jeune femme dans À mes amours, pièce présentée le 2 avril, au Thabor à Rennes, lors du festival Mythos.
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Adèle Zouane raconte ses histoires sentimentales au fil de sa construction de jeune fille et de jeune femme dans À mes amours, pièce présentée à l’occasion de la 21e édition du festival Mythos, le 2 avril, sous le cabaret botanique, installé dans le parc du Thabor à Rennes.

Des coups de cœur, des obsessions, des premières fois, des regards, des lettres, des poèmes, des désirs, des désillusions, des peines de cœur, des trahisons. Les histoires d’amour fleurissent, fanent et passent. Mais les interrogations subsistent et, évidemment, « les questions importantes n’ont jamais de réponse. »

Un an après l’obtention de son diplôme à l’École supérieure d’art dramatique du TNB à Rennes, elle écrit et crée son premier spectacle À mes amours, qu’elle dévoile lors des 20 ans du festival Mythos. Et revient défendre sa création dans le cabaret botanique, cette année encore.

On se délecte de sa proposition, aussi légère qu’espiègle, aussi moderne qu’indémodable. Elle subjugue de sincérité et de simplicité. Elle qui raconte ses histoires de cœur de ses 8 ans à ses 25 ans.

Dix-sept ans d’amour pour les garçons. Qu’elle les voit dans la cour, qu’elle les côtoie sur les bancs de la classe, qu’elle les fréquente en colonie de vacances ou qu’elle les croise au détour d’une fête entre ami-e-s, elle les aime tous.

Et parfois même, elle les aime en même temps. Tout du moins quand elle est enfant. Car on se souvient de cette règle en primaire « qui dit que tu peux aimer plusieurs personnes en même temps, mais il faut choisir un ordre de préférence. » Si le polyamour apparaît comme une évidence à cette époque, Adèle sera amenée, en grandissant, à s’interroger quant à sa capacité à ressentir des émotions pour deux garçons à la fois.

« On peut désirer sans aimer ? Le désir peut être plus fort que l’amour ? Et moi, qu’est-ce que je préfère ? », s’angoisse-t-elle. Adèle va de découverte en découverte, d’expérience en expérience.

Toutes, elle les embrasse avec enthousiasme, désireuse de vibrer, ressentir, tester, éprouver. Désireuse de voir le loup et de quitter son corps de jeune fille pour devenir femme.

Et en parallèle, elle lui écrit. Lui qu’elle aimera tellement qu’il deviendra le père de ses enfants. Lui qu’elle imagine, qu’elle rêve, qu’elle fantasme. Peut-être celui dont elle parle dans une interview à 14 ans, idéalisant sa vie future « dans une maison bleue avec des jumeaux ».

À la recherche de l’homme de sa vie, Adèle mène une quête sans relâche. Tout tourne autour des garçons. Rémi, Maxime, Bastien, Sylvain, Victor, Lobsan, François, Yoann… De tous ces nouveaux garçons qu’elle rencontre, étape par étape. En primaire, en internat, au lycée puis en études supérieures. Des amours non réciproques, des histoires sans lendemain, des échanges de regards, des moments de drague, des nuits de plaisir, des bisous maladroits ou des baisers de cinéma, elle ne nous épargne rien.

Et surtout, ne s’épargne rien. Car si son but est de trouver celui qui partagera sa vie, elle n’en est pas moins naïve. Pas de conte de fée raconté ici, pas de discours traditionnaliste et conservateur. Au contraire, c’est une vision déjà mature que délivre la jeune Adèle qui adolescente raisonne avec son temps. Pour trouver le bon, pour savoir si c’est le bon, il faut tester et explorer une multitude de possibilités.

C’est là la force de À mes amours dont l’écriture fluide nous embarque dans ce récit commun à un grand nombre d’individus. Les instants décrits et si bien joués résonnent dans des tas de bribes de vies vécues. Car, comme elle le dit fièrement, plusieurs vies s’enchainent dans une vie. Et l’évolution qu’elle retrace est résolument moderne et efficace.

Elle est espiègle, déterminée, curieuse. Elle se révèle dans tout ce que peut être une femme, sans frontière. Assume ses échecs dont elle se relève à chaque fois, avoue ses peines et ses désillusions, affiche son désir, sa sexualité et sa frustration sexuelle. Tout cela dans un jeu naturel et spontané, créant très souvent le rire franc des spectateurs et spectatrices.

Elle montre sa culotte, dévoile sa poitrine, libère sa pensée, ses réflexions et ses interrogations. Ce cœur d’artichaut parle sans détour de la recherche d’un amour sincère dont personne ne connaît la formule exacte.

Elle tâtonne dans sa quête mais certainement pas sur la scène dont elle prend l’espace sans forcer. Simplement de par son talent de comédienne et de par le potentiel redoutable de son écriture, à l’image d’une Annie Ernaux qui n’hésite pas à se mettre à nue et à décortiquer son passé avec une simplicité à couper le souffle.

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