YEGG Magazine

Le féminin rennais nouvelle génération

Les chatouilles ou l'urgence de la parole face aux violences sexuelles

Célian Ramis

Ce n’est pas une chatouille que dispensent Andréa Bescond et Eric Métayer dans ce premier long-métrage commun mais plutôt une immense claque dans la gueule à côté de laquelle il ne faudrait pas passer par peur d’être bouleversé-e. Le 17 octobre, le duo était à Rennes pour présenter Les chatouilles, en avant-première au cinéma Gaumont. 

Odette a 8 ans. Passionnée de danse, elle rêve de devenir danseuse étoile. Quand Gilbert Miguié, meilleur ami de ses parents Mado et Fabrice Le Nadant, insiste pour jouer à la poupée avec elle, Odette obéit. Abusée et violée à plusieurs reprises, elle va évoluer à travers ce passé de violences et de domination, ses souvenirs traumatisants et ces conséquences.

Odette, c’est Andréa Bescond. À l’écran mais pas seulement. En 2012, la danseuse écrit son histoire dans Les chatouilles ou la danse de la colère, un seule-en-scène mis en scène par Eric Métayer. Sur les planches, il n’y a qu’elle, une chaise – symbolisant la psy – et tous les personnages qu’elle incarne. C’est un succès.

« Le film est une adaptation. On voulait raconter cette histoire avec des outils différents. La société est très en retard quant aux violences sexuelles sur les enfants, et sur les violences sexuelles en général. On tenait donc à garder la clarté du propos. »
explique la réalisatrice.

Elle livre et partage une partie de son intimité : « Mon parcours est plus complexe que celui d’Odette mais le propos est le même. Dans ma vie, je ne comprenais pas pourquoi j’allais mal. J’en ai parlé, j’ai porté plainte et après le procès, j’étais toujours aussi mal. Et puis, j’ai rencontré Eric, on est tombés amoureux, et je me suis vue différente dans son regard. Et pourtant, je n’arrivais pas à chasser les pulsions de violence que j’avais en moi. Il m’a alors incitée à écrire. Je me suis aperçue que je n’étais pas la seule à être comme ça. J’avais, malheureusement, beaucoup de frères et de sœurs de parcours. »

UNE HISTOIRE COMPLEXE AVEC UNE MISE EN SCÈNE ORIGINALE

C’est après avoir tourné le spectacle qu’elle décide d’entamer une thérapie « parce que pendant longtemps j’ai continué de cacher que cela m’appartenait en réalité ». À la différence d’Odette qui une fois jeune adulte va dévoiler son secret, encore jamais dit jusqu’ici à son entourage, à une psy, dépassée au départ par la complexité et la difficulté du passé de sa patiente.

« En fait, on a voulu mettre la psy dans la position du spectateur. À un moment, d’ailleurs, Odette lui demande si ça va, à la fin d’une séance. Pour placer la psy dans le même regard que le public. Dans les faits, je pense que peu de thérapeutes sont formés à recevoir ce type de victimes. Il n’y a pas beaucoup de formation sur les violences sexuelles. Le film traite aussi des maladresses que l’on peut avoir dans ces cas-là. Même avec de la bienveillance, on commet des maladresses, ce n’est pas encore suffisant. », précise Eric Métayer, qui co-réalise le long-métrage. 

Le sujet de l’accompagnement face au traumatisme de la violence subie et de la solitude extrême que cela impose est traité avec puissance et force. Mais ce qui l’est encore davantage, c’est la manière dont le duo va le transposer à l’écran, mêlant flash back, souvenirs fantasmés et moments présents. Sans oublier les passages de danse, où Andréa Bescond illustre ou complète les propos par des mouvements de krump et de hip hop.

La mémoire du corps, mise en parallèle de la mémoire de l’esprit. Deux entités qui avancent ensemble et pourtant ne disent ou ne traduisent pas la même chose. Jusqu’au sursaut fracassant de l’instinct de survie qui réveille l’envie de vivre et de se battre. Le film nous coupe le souffle et nous entraine dans les méandres d’une violence inouïe, délaissée par l’adulte qui se détache brusquement de son enfance, au point de s’enfoncer dans le déni et de perdre pied.

MANIPULATION, EMPRISE ET LIBÉRATION DE LA PAROLE

« L’idée est de parler du sujet sans rentrer dans des images sordides de viols, on ne voulait pas basculer dans le côté voyeuriste. Ce qui nous intéressait, c’était de montrer toute la manipulation de l’adulte et son emprise sur l’enfant. Et puis, les violences, on a tendance à l’oublier, mais elles sont souvent intra familiales. On met alors en exergue la complicité passive. Car en général, on commence à parler que quand il y a un cas avéré. », souligne Andréa, rejointe par Eric : 

« Au procès, c’est l’ouverture de la parole de tout le monde. On parle à ce moment-là, comme dans le film, la sœur de Gilbert qui vient témoigner de ce qu’il lui a fait subir étant enfant. Et on entend également la parole du pédophile, c’est important pour ensuite rentrer en soin. »

Rentrer en soin. Pour la victime qui nécessite une reconstruction, comme pour le coupable, atteint d’une pathologie. Le film soulève des aspects complexes des parcours et des personnalités, de la jeune Odette au pédophile en passant par les parents ou les ami-e-s, sans jamais excuser ou justifier le comportement de l’agresseur.

Au contraire, Les chatouillestient à livrer un message clair et précis : l’enfant n’est pas responsable de ce qu’on lui fait subir. Et insiste sur l’importance de la parole. Pour ne plus reproduire les erreurs qui se nichent dans les silences et se transmettent de génération en génération. Pour mettre fin au débat incessant et insupportable autour du consentement d’un enfant. 

« Avec le personnage de la mère, que joue Karin Viard, ça peut justement évoquer cette génération qui ne disait rien. On leur disait que ce n’était pas grave, on ne les écoutait pas, y avait pas à en parler… Avant, on ne parlait pas des psychotraumatismes qui découlaient des violences sexuelles sur un enfant. Aujourd’hui, nous sommes des milliers à témoigner des violences et des conséquences. Être mal sans savoir pourquoi, tomber dans des addictions, être borderline, rejeter l’amour, rejeter l’autre, etc. On ne peut plus le nier. On doit s’y confronter, concrètement. », souligne Andréa. 

LA CULPABILITÉ, POUR MASQUER LA RESPONSABILITÉ

La thérapie apparaît comme essentielle pour elle. Pour survivre. Pour se battre. Pour atteindre la résilience. Parce que le propos réside là également et s’exprime en permanence dans l’histoire d’Odette qui utilise la danse comme refuge, comme moyen d’expression :

« Quand on est mutique, anesthésié-e par les événements, ça sert à exprimer une colère qu’on ne peut pas verbaliser. Et puis, c’est aussi un moyen de se réapproprier un corps souillé. Malgré les viols, Odette avance.»

Odette avance dans la confrontation à son passé et dans la construction de son identité. Et au fil de toutes les étapes qu’elle franchit, elle pose inconsciemment la question de la responsabilité. Elle affronte et dépasse la culpabilité dans laquelle l’avait enfermée tant la violence des événements que l’agresseur et toutes les personnes qui préfèrent fermer les yeux. Et les oreilles.

Le scénario est ficelé de manière à faire comprendre concrètement l’emprise exercée à l’encontre de la jeune fille, qui fait garder le secret si longtemps. Sans lourdeur, les scènes s’enchainent, délivrant une violence latente et inouïe. Sans jouer sur le trash, sans insister sur le bien et le mal, simplement en créant un équilibre entre la suffocation du spectateur face à tout cela et la fantaisie de l’enfance, son pouvoir d’imagination et l’humour qui en découle.

« Pourquoi quelqu’un garde le secret ? Parce qu’il est culpabilisé. L’agresseur, au procès, dit qu’elle était consentante. Qu’elle aimait ça. Que si elle n’aimait pas ça, elle aurait du le dire, il aurait arrêté. Alors qu’on le voit bien la culpabiliser au moment où elle arrive à dire « non ». Mais avant, elle ne dit pas « oui ». Elle est une enfant, elle obéit à l’adulte. Parce que l’adulte sait, et que l’enfant suit. C’est justement le fond du mot « enfant » qui veut dire « celui qui ne parle pas ». Il ne parle pas, il écoute, il obéit. On vient d’une société post 70 avec la liberté sexuelle. On ne peut pas nier le positif de cette époque mais pour l’enfant, c’est compliqué, comme on le voit avec la polémique sur la sexualité des enfants et l’âge du consentement. C’est du cas par cas. Odette, elle enlève sa culotte parce qu’elle obéit à l’adulte. Si elle devient mutique, c’est parce que c’est trop violent. La responsabilité revient à l’adulte agresseur et à l’adulte aveugle. L’enfant est juste celui qui va souffrir. », décortique la réalisatrice. 

PARLER, ÉCOUTER, PRENDRE EN COMPTE

Eric Métayer enchaine sur l’importance et la complexité de l’écoute et de l’accompagnement : « C’est complexe, même quand la victime a besoin de parler. Déjà, elle a besoin d’une pulsion forte pour aller voir la police. Il suffit de tomber sur le mauvais flic, le flic qui n’a pas le temps, etc. pour que la fenêtre se ferme. Et là, ce sera fini à vie, plus jamais elle ne reviendra. »

Le film affirme la nécessité de prendre le temps d’écouter. Que ce soit l’enfant ou l’adulte, victimes de violences. Apprendre à être patient-e, laisser le temps, prendre en considération la parole. Et surtout déverrouiller les ressentis et les vécus. Pour Andréa Bescond, c’est là que se niche le premier pas vers la reconstruction :

« Quand on verrouille, on devient comme la mère d’Odette qui considère qu’il faut être dure parce que la vie est dure. On en parle pas, on subit. Quand on déverrouille et qu’on lâche prise, c’est là qu’on commence à aller mieux. »

Le message est fort, le film est riche et puissant. Subtil et clair, il nous impacte fortement. Parce qu’il nous confronte à la violence du monde extérieur, que tout le monde sait mais que beaucoup cautionne de par la culpabilité qu’ils infligent aux victimes, les obligeant à rester mutiques dans leur mal-être. Seul-e-s dans l’insupportable alors que beaucoup d’autres vivent ou ont vécu la même chose.

SE CONFRONTER À LA RÉALITÉ POUR LA TRANSFORMER

Andréa Bescond et Eric Métayer livrent un témoignage poignant qui brise le mur de l’individualité pour tendre vers une problématique largement sociétale qui doit être posée sur la table et décortiquée pour être déconstruite. Pour ne plus protéger les agresseurs.

« C’est important de porter la parole. Les pédophiles sont souvent récidivistes… »,souligne Eric. Et c’est bien là le déclic qu’aura Andréa :

« J’ai su qu’il devenait grand-père de deux petites filles. Et c’est un violeur de petites filles. »

Dans une société où on remet sans cesse en cause la parole des victimes, surtout quand celles-ci sont des enfants ou des femmes (et d’autant plus quand elles sont lesbiennes, trans, bies, racisées, pauvres, etc.), il y a urgence à se confronter aux témoignages pour apprendre à les écouter, pour briser des schémas qui ne sont que trop ancrés dans le quotidien et pour ne plus se sentir seul-e-s.

Le film Les chatouilles participe à une libération de la parole et de l’écoute mais surtout démontre l’incroyable pouvoir de résilience qui habite les personnes concernées qui vont se battre pour passer d’objets à sujets de leurs vies. Le bouleversement provoqué par cette pépite brute du 7eart est primordiale et indispensable.