YEGG Magazine

Revue féministe en révolution

Chahla Chafiq : « En Iran, la liberté du peuple passe par la liberté des femmes ! »

Célian Ramis

Nouveau choc pour l’Iran en septembre 2022. Arrêtée, Mahsa Amini décède des coups de la police des mœurs, jugeant qu’elle ne portait pas bien son voile. De là nait le mouvement féministe Femme Vie Liberté, suscitant le soulèvement d’un peuple entier. Pour la sociologue et écrivaine iranienne Chahla Chafiq, il s’agit là d’une continuité dans l’histoire contemporaine du pays.

Autrice de romans et d’essais, on lui doit récemment Islam politique, sexe et genre – à la lumière de l’expérience iranienne et Le rendez-vous iranien de Simone de Beauvoir, des ouvrages explorant la question du désir des jeunes iranien-nes pour la liberté et l’égalité. Dans l’histoire contemporaine du pays, les femmes sont au centre de ces luttes, comme elle l’explique : « Dès le début, j’ai écrit et fait des entretiens pour comprendre ce qui se passait. » Surtout, Chahla Chafiq insiste, le mouvement actuel – Femme Vie Liberté - s’inscrit dans une continuité. Depuis plus d’un siècle, les femmes prennent part aux révolutions. 

DES VOIX PLURIELLES

Déjà lors de la Révolution constitutionnelle (1904-1911) au cours de laquelle le peuple lutte contre le despotisme royal et les droits démocratiques. Au sein même de la dynastie Qadjar, alors au pouvoir, la princesse critique sévèrement, dans son journal intime, le voile : « Pour elle, il est la cause du malheur de tout le pays. » Des femmes en tchador approuvent les revendications, d’autres prennent les armes, marquant ardemment leur désir de liberté : « Chaque fois qu’on approche de près un pays, on s’aperçoit qu’il existe des voix plurielles. Les femmes ne sont pas si passives qu’on le pense ! », souligne Chahla Chafiq qui cite la poétesse Tahireh et le mouvement babiste - opposé à la charia – sans oublier les femmes de la cour du roi, parfois déjà à l’avant-garde et montrant à travers des images les diverses manières de se vêtir, pour les femmes, avec ou sans le voile intégral, avec ou sans le foulard. Toutefois, « la loi votée n’a pas reconnu les droits des femmes, alors même qu’elles avaient été présentes dans la révolution », regrette-t-elle.  

En réaction, elles créent des groupes et des associations et « les féministes avant-garde de l’époque ne se voilent pas du tout. » Elles en prennent l’initiative avant même que le roi Pahlavi, inspiré par Atatürk, ne procède au dévoilement des iraniennes.

« Dans les milieux urbains, les femmes sont massivement sorties sans le voile mais ce n’était pas la même chose dans le milieu rural »
souligne la sociologue.

La révolution de 1979 marque un tournant important dans l’histoire de l’Iran qui renverse l’État impérial et devient une république islamique. « Farrokh-Rou Parsa était la première femme ministre (de l’éducation) et son sort tragique symbolise ce qui se passait pour les femmes à cette époque. Les rêves ont tourné au cauchemar, elle a été exécutée par les islamistes », précise Chahla Chafiq, distinguant l’Islam en tant que religion et l’islamisme en tant qu’idéologisation de la religion. 

CONTRE L’IMPÉRIALISME ET L’OCCIDENT

Etudiante, elle prend part à la révolution parmi un grand nombre de femmes et d’hommes : « On n’avait pas de voile et on n’était pas pour l’islamisme. Nous n’avions pas conscience de ce qui se passait. Khomeini représentait une image de la religion progressiste. Nous n’avions aucune idée de la laïcité et nous n’avions pas conscience du féminisme ! On était contre l’impérialisme, le régime du Shah et de ses alliés. On noircissait l’Occident pour ça. » Cette notion est essentielle pour comprendre le durcissement qui s’opère dans la société dans les années 80. La montée de la dictature, les discours haineux de certains mollahs, la répression envers les femmes sans en avoir l’air…

« Un jour dans le journal, je vois un article sur le Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, car il avait été traduit partiellement. Mais je ne comprenais pas vraiment. J’appartenais à la classe moyenne, ma mère ne portait pas le voile, je ne me sentais pas dominée. Mon problème, c’était le régime, le despotisme. La question des libertés des femmes n’était pas une problématique pour nous », commente l’écrivaine iranienne qui avoue que sa génération « faisait une grave erreur » en s’alliant aux islamistes. « Khomeini était un leader charismatique et incontesté. On n’était pas inquiets. Et puis, on a commencé à voir des femmes voilées venir, des hommes diviser et dissocier les rangs des femmes. Mais encore une fois, ce n’était pas notre priorité, nous, c’était l’anti-impérialisme ! », répète-t-elle. 

DÉSILLUSION ET DURCISSEMENT DU RÉGIME

Une fois instaurée, la république islamiste rend le port du voile quasiment obligatoire et mobilise à travers les femmes hezbollahs, armées de bâtons, une défense de ces valeurs. Le régime en place instrumentalise la guerre contre l’Irak, qui sévit de 1980 à 1988, pour occulter et silencier l’opposition en interne et maintenir une répression grandissante. « Je suis passée en clandestinité. Tout a changé. Le voile est devenu un uniforme. Les femmes n’ont pas quitté l’espace public, elles n’auraient pas accepté mais ils ont dû composer avec. Le leader a compris qu’il fallait les mobiliser sous leur drapeau. Il a donc dit qu’elles pouvaient sortir et aller travailler mais voilées », souligne-t-elle.

Une partie de sa génération est exécutée au sein des prisons islamistes et Chahla Chafiq perd de nombreu-ses ami-es de cette manière tragique et révoltante. Les générations suivantes prennent le flambeau et développent de nouvelles formes de résistance. Les protestations se multiplient dans une société où les femmes sont désormais entièrement voilées. Pour la sociologue, il ne s’agit plus d’un tissu : 

« Le voile apparait comme le miroir de la société et le mauvais voile est une résistance sociale ! »

La patrouille des mœurs arrêtent les femmes qui sortent sans leur voile. La fin des années 80 est marquée par des crises successives : l’échec de la guerre, la mort de Khomeini – dissociant les partis au pouvoir et accélérant encore la montée des réformes islamistes, et puis les nombreuses révoltes. Mais avant cela, précise Chahla Chafiq, les militantes féministes s’organisent : « Dans les années 90/2000, de nouvelles générations sortent sur la scène. Pour elles, le féminisme est un vrai projet ! » 

LES FEMMES, FIGURES DES MOUVEMENTS CONTESTAIRES

En 2009, le Mouvement vert, un grand mouvement populaire fédérant des millions d’Iranien-nes, assorti d’« une répression sanglante », prend pour visage celui de Neda, une jeune femme tuée dans la rue, qui symbolise l’appel du peuple à la liberté. En 2019, c’est celui de la Fille bleue – Sahar Khodayar, immolée par le feu pour protester contre l’interdiction des femmes dans les stades – qui vient illuminer les mouvements de contestation contre le port du voile. D’autres actions ont entre temps et depuis marqué les esprits du peuple iranien qui se soulève depuis 2022 au son du slogan Femme Vie Liberté, survenu à la suite de la mort de Mahsa Amani, arrêtée et tuée par la police des mœurs.

« Sa mort a été la goutte d’eau ! Mais finalement, ce n’est pas simplement les femmes qui manifestent, c’est tout un peuple qui ouvre les yeux ! », déclare la sociologue. Pour elle, il aura fallu 40 ans à l’Iran pour percevoir et comprendre la réalité cachée : « Le système au pouvoir s’est basé sur le sexisme, considérant la femme comme la moitié de l’homme. Le leader, tout en haut, enlève la citoyenneté aussi des hommes. C’est un système qui réprime tout le monde. L’Iran comprend que la voie de la liberté passe par la liberté des femmes ! C’est mon analyse… » Elle poursuit :

« Les femmes constituent le socle idéologique de la répression d’un régime liberticide, morbide et mortifère. L’Iran demande la liberté pour tout le peuple mais le point de départ, c’est la liberté des femmes ! »

La laïcité, les droits des femmes et le désir de liberté sont devenus les éléments structurant du mouvement actuel. Malgré la répression, de nombreuses femmes ont retiré leur voile et des voix de la protestation s’élèvent depuis les prisons politiques. En décembre 2023, Narges Mohammadi, emprisonnée depuis 2001 à Téhéran, a obtenu le prix Nobel de la paix. « D’autres figures brillantes sont incarcérées et sont toujours là pour critiquer leur génération. Ce sont des éléments inédits qui donnent beaucoup d’espoir pour la suite ! », conclut Chahla Chafiq.

 

  • Invitée par l’association franco-iranienne de Bretagne, Chahla Chafiq était présente à la MIR pour une conférence sur « La lutte des femmes iraniennes pour la liberté et l’égalité : d’hier à demain », le mercredi 13 mars.