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Le féminin rennais nouvelle génération

Florence Montreynaud contre la prostitution : "On achète le non désir de l'autre"

Célian Ramis

Mardi 10 mars, Florence Montreynaud, historienne, journaliste et militante féministe, était l’invitée du café-citoyen, organisé par le Conseil de quartier Francisco Ferrer-Landry-Poterie dans le bar-restaurant Les Ptits Clous, à Rennes, autour de la question « La prostitution : un des droits de l’homme ? »

Un sujet houleux, qui divise les féministes, les politiques et la population. Le débat est installé depuis de nombreuses années et l’éventuelle abolition du système prostitutionnel a été mise sur la table fin 2013, avec l’adoption à l’Assemblée nationale du texte de loi présentée par les députées PS, Catherine Coutelle (à noter que cette dernière sera présente à Rennes, au 4 Bis, le jeudi 12 mars pour une conférence organisée par le Cidff 35 sur la loi égalité entre les femmes et les hommes du 4 août 2014) et Maud Olivier. Les 30 et 31 mars 2015, le Sénat examinera la proposition de loi visant, entre autre, à pénaliser les client-e-s de la prostitution.

Florence Montreynaud fait partie des défenseures des droits des femmes de la première heure, convaincue que la prostitution ne peut être un métier et qu’un corps ne peut être engagé dans une relation sexuelle à destinée commerciale. Elle a été une militante du MLF (Mouvement de Libération des Femmes), fondatrice de l’association Chiennes de garde, puis La Meute (contre la publicité sexiste) et Encore féministes !, et créatrice du réseau international Zéromachos, il y a 3 ans.

PÉDAGOGIE DE L’INDIGNATION

Sous ses airs bon chic bon genre qui enlève ses chaussures pour grimper sur les bancs afin de taguer les affiches dans le métro parisien, elle se dit « révolutionnaire à l’intérieur », affiche un humour cocasse, traite le cardinal Giovanni Battista Re de connard quand il dit qu’un viol est moins grave qu’un avortement (dans l’affaire de l’excommunication d’une mère brésilienne et de médecins pour l’avortement d’une fillette de 9 ans, violée par son beau-père, qui lui ne sera pas excommunié) et conclut l’interview par « Je ne touche pas à la prostate des hommes alors qu’ils laissent nos ovaires tranquilles ! », en n'oubliant pas de rappeler que l'avortement n'a jamais été un droit, l'accès à l'IVG représentant un véritable parcours du combattant et tendant à culpabiliser les femmes qui le pratique.

Ce soir-là, au bar-restaurant Les Ptits Clous, dans la rue de Chateaugiron, elle salue tous les participant-e-s du café-citoyen, les questionne sur le pourquoi de leur venue, parle de Zéromachos en distribuant un tract informatif. « Ah, vous êtes 3 Zéromachos ? Sauf vous Madame, évidemment… », lâche-t-elle toute pimpante, avant de retourner naviguer entre les tables et chaises en souriant, papillonnant et papotant.

« J’ai l’impression qu’il y en a qui ne connaissent rien du tout au sujet », s’enthousiasme-t-elle au début de la conférence. En amont, elle nous expliquait que son intérêt était là, de discuter, débattre du sujet dans une démarche pédagogique, « écouter ce qu’ils ont à dire, voir quelles sont leurs idées autour de ce sujet car sur la prostitution, tout le monde a un avis. » L’enjeu pour elle : déconstruire les idées reçues que l’on a sur la prostitution, qui n’est « ni le plus vieux métier du monde - puisque pour les femmes, c’est sage-femme - ni un moyen de réduire le nombre de viols. »

Elle est franche, ne mâche pas ses mots et prend la parole pour tous ceux qui trouvent ce système indigne - elle a même parfois tendance à délaisser la question posée au départ par le café citoyen "La prostitution : un des droits de l'homme ?" pour se concentrer sur l'action du réseau Zéromachos, réservé aux hommes qui refusent de payer une femme pour avoir une relation sexuelle. Florence Montreynaud conteste le discours des travailleuses du sexe désireuses d’exercer leur métier en pleine possession de leurs moyens et de leurs corps, et demandeuses d’un statut encadré pour sortir de la précarité extrême des prostitué-e-s, qui seraient « des lobbyistes du système des proxénètes » et dénigre les 343 salauds signataires du manifeste, l’an dernier, Touche pas à ma pute.

« Ils revendiquent un droit de l’homme, affirme-t-elle. Et on leur déroule le tapis rouge, on les invite dans les émissions, ils signent dans les colonnes de Libé, trouvent ça fun… Mais 90% des hommes ne souhaitent pas payer pour des relations sexuelles, et ceux-là ne se retrouvent pas dans les discours, mais n’osent pas prendre la parole. »

UN QUESTIONNEMENT LÉGITIME

Dans la salle, on s’interroge, on approuve, on contre-argumente. Les réactions sont variées. Pourquoi ne pourrait-on pas vendre son sexe alors qu’on vend tous des choses ? Ne serait-on pas figé dans cette éducation judéo-chrétienne qui culpabilise le sexe ? Les femmes peuvent-elles louer vagins et bouches sans être victimes de domination et de violences ? La pornographie n’impulserait-elle pas la prostitution ?

Pour une féministe radicale telle que Florence Montreynaud, les questions de l’auditoire sont légitimes mais trouvent, pour certaines, leurs réponses dans une logique contestable :

« Il y a d’un côté la pauvreté, la misère, peut-être l’emprise de la drogue, l’emprise de réseaux violents… De l’autre, un ensemble d’hommes qui ont des besoins, des fantasmes, des envies. Le problème, c’est qu’on ne comble pas son vide, son manque comme ça, et que les femmes trouvent de l’argent mais à quel prix ? Tout cela fait douter de l’humanité… »

Un raisonnement qui insinue que les femmes ne pourraient donc se prostituer pour d’autres raisons et les hommes ne seraient que clients, à cause de cette idée farfelue qu’ils auraient des besoins à assouvir impérativement - « mais on a jamais vu une couille éclater » - qui légitime et justifie leur domination sur les femmes, la privation de liberté de ces dernières. Sans trop vouloir aborder la question des prostitués masculins et clientes féminines, de l’assistance sexuelle ou confronter le point de vue du Strass (syndicat des travailleurs du sexe), elle semble occulter les avis divergents.

La sexualité débarque instantanément dans la conversation. L’opposition est nette, tranchée. La sexualité prend son sens dans son partage, dans son désir mutuel d’un être envers un autre être, se magnifie dans l’écoute de l’autre et dans la communication entre partenaires qui prennent le temps de bâtir ensemble cette relation sexuelle, qu’elle soit envisagée à court, moyen ou long terme.

Immédiatement, l’auteure de Appelons une chatte… ou encore Chaque matin, je me lève pour changer le monde confronte sa vision de l’épanouissement sexuel à sa réalité de la prostitution. « La sexualité des prostituées, c’est une marchandise. Mais ça ne devrait ni s’acheter, ni se vendre. Concrètement, elles ne prennent pas de plaisir, elles font des pipes à la chaine, ne mouillent pas, utilisent de la vaseline à outrance… ça rend mal à l’aise ! », s’indigne-t-elle.

ÉDUQUER À LA SEXUALITÉ

Florence Montreynaud souhaite aussi parler de son observation d’un modèle de l’égalité entre les femmes et les hommes : la Suède. Après plusieurs entretiens avec des hommes suédois, des années d’allers-retours dans ce pays, elle dévoile le secret de cette nation exemplaire : le congé paternité.

« Ils passent du temps à s’occuper de leurs enfants, à les éduquer, les soigner. Et les hommes que j’ai interrogé m’ont fait une réponse étonnante, que jamais personne n’avait évoqué : ils refusent de payer une femme pour une relation sexuelle car ils ont appris à toucher un corps sans désir, à se servir de leurs mains sur un corps, d’une autre manière. »
explique-t-elle, convaincue que la clé réside dans l’éducation à la sexualité dès le plus jeune âge.

Pour comprendre le désir de l’autre, le respecter, quel que soit le sexe et l’orientation sexuelle. Car pour elle, véritable problème au-delà des violences physiques, des pressions, et autres insécurités, la prostitution consiste à « acheter le non désir de l’autre ». Un principe qu’elle refuse.

Florence Montreynaud sera de retour à Rennes le 29 mars, au musée de Bretagne, pour une conférence sur la publicité sexiste. Et le 30 mai, pour une opération Zéromachos, « Repasser pour l’égalité » qui devrait se dérouler sur une place de la capitale bretonne – lieu encore non défini – et qui devrait attiser la curiosité : les hommes repasseront sur l’espace public, à la veille de la fête des mères en défendant le slogan suivant : « Le plus beau des cadeaux, c’est l’égalité ».