YEGG Magazine

Le féminin rennais nouvelle génération

Le sexisme, dans l’exercice des fonctions des journalistes politique

Célian Ramis

En 2003, Eugénie Saitta et Béatrice Damian-Gaillard, chercheuses au laboratoire Arènes de Rennes 1, ont enquêté sur la féminisation du journalisme politique, en presse quotidienne nationale. Les journalistes parlent de sexisme ordinaire, en off mais pas dans les colonnes. Dix ans plus tard, une tribune est publiée dans Libération à ce sujet. Les deux chercheuses s’interrogent sur cette prise de parole et mènent alors une nouvelle enquête, en cours.

Quel a été l’élément déclencheur de votre travail ?

Béatrice : On avait fait un travail avec Eugénie entre 2003 et 2005, sur la féminisation du journalisme politique, en presse quotidienne nationale.

Eugénie : Plus récemment, l’élément déclencheur, c’est la tribune des femmes journalistes politiques victimes de sexisme, même si l’intitulé varie légèrement entre le site web de Libération et la Une du journal et les pages du dossier. C’est une tribune publiée en mai 2015.

Béatrice : Ce qui nous intéressait, c’était de voir que quand on a fait l’enquête de 2003-2005, on avait des discours en off des journalistes rencontrées. On a voulu savoir pourquoi ça se disait publiquement, sur l’espace public en 2015. On avait envie de retracer ça aussi.

Eugénie : D’un point de vue plus scientifique, il se trouve aussi que dans le cadre de notre laboratoire de recherches, il y a ce que l’on appelle un chantier de travail. C’est un chantier de réflexion sur les usages ordinaires du genre.

Comment est-ce que des gens qui ne sont pas militants vont se saisir du genre pour expliquer leur quotidien et par exemple les interactions dans le cadre du travail, comme par exemple ces journalistes politiques pour expliquer, qualifier les difficultés qu’elles ont avec leurs sources principales d’information que sont les élus, les représentants politiques.

Au moment où la tribune paraît, nous, on est en réflexion dans le cadre de ce chantier scientifique dans notre laboratoire et on se saisit de cet objet pour mener cette réflexion qui est collective et qui est appliquée par d’autres chercheurs dans d’autres domaines sociaux.

Comment avez-vous procédé pour cette enquête ?

Béatrice : Déjà il y a un travail en amont qui est de se documenter. On fait des recherches universitaires, scientifiques, pour voir s’il y a des travaux qui touchent à ces questions-là et il y en a, donc on les lit, même si ce n’est pas directement sur le journalisme. Pour définir les notions, qu’est-ce que c’est que le sexisme, ça se définit par rapport à quoi, les définitions du harcèlement, etc.

On fait aussi un corpus sur qu’est-ce qui se dit dans les médias. Et à partir de là, on précise un peu plus ce sur quoi on veut travailler. Et quand on a précisé ça, on définit qui on veut enquêter. Il y avait déjà quelque chose qui nous semblait nécessaire, c’était de contacter celles et ceux qui avaient pris part à la tribune.

Après, pour contacter les journalistes, on utilise des réseaux, sur leur compte Twitter par exemple. Moi, je travaille dans une formation Journalisme reconnue donc je côtoie des journalistes, on peut avoir des contacts directs avec les numéros de téléphone, on envoie des mails, on appelle.

Eugénie : Béatrice parlait de l’enquête préalable sur la féminisation du journalisme politique. Parmi les connaissances  accumulées, c’est le fonctionnement de cette spécialité journalistique. On avait déjà une somme de connaissances sur cette spécialité qui a des spécificités.

Et puis on a pu constater, lors des entretiens, des évolutions dans la pratique de cette spécialité journalistique. Ça fait partie un peu du socle de connaissances et de la préparation en amont de notre travail.

Béatrice : Et une connaissance aussi de la transformation des médias et de la place du journalisme politique dans les médias. Quand on a fait notre enquête, la place du journaliste politique était importante pour la presse écrite notamment mais la cartographie des médias du début des années 2000 n’est plus la même que celle de 2017/2018. Et la place du journalisme politique non plus.

Donc on a intégré cette cartographie, comment ça a transformé la spécialité du journalisme politique. Comment ça se caractérise ? Les journalistes qui sont aujourd’hui dans les médias n’ont pas les mêmes parcours ou les mêmes profils que les journalistes politiques que l’on rencontrait dans les années 2003. Y compris dans des médias dits sérieux.

Eugénie : Moi, j’avais fait ma thèse sur les transformations du journalisme politique des années 80 jusqu’à 2006 à peu près. Et ce qu’on voyait s’amorcer, c’était une baisse de prestige de cette spécialité. Et ce phénomène s’est confirmé sur ce qu’on a analysé et à travers les entretiens.

On a une spécialité journalistique qui est historiquement une spécialité noble du journalisme, un bastion masculin également, et la féminisation de cette spécialité, elle, peut être interprétée comme un indice de la baisse de prestige de cette profession.

Attention, ça ne veut pas dire que ce sont les femmes qui vont être responsables ou faire baisser le niveau de la spécialité. C’est dans le sens : c’est parce qu’elle perd en prestige qu’elle s’ouvre aux femmes. C’est bien dans ce sens-là qu’il faut l’interpréter.

Béatrice : On le voyait aussi dans les formations en journalisme : dans ceux qui candidatent aujourd’hui aux formations en journalisme, rares sont ceux qui disent « je veux être journaliste politique ». Au fur et à mesure qu’on voyait monter les « je veux être journaliste sportif », on voyait baisser les « je veux être journaliste politique ». Il y a une baisse claire.

Eugénie : Oui, les trajectoires, les profils, ont beaucoup changé. On avait des gens qui affirmaient tous leur intérêt pour la politique. On avait dans les rédactions des gens qui étaient en poste depuis longtemps et pour qui c’était une fin en soi d’arriver au service politique.

Aujourd’hui, dans nos enquêté-e-s, on n’est pas sur les mêmes récits de leur trajectoire professionnelle. Il y en a pas mal qui sont arrivé-e-s par hasard ou à reculons même, ou sans rien y connaître à la politique. Ce sont des éléments qui traduisent une évolution de la place de cette spécialité dans la hiérarchie professionnelle.

Béatrice : Ce n’est pas une finalité. Certains passent là mais ça ne veut pas dire qu’ils feront toute leur carrière là. Même la manière d’aborder l’information politique. C’est une information qu’ils ne pensent pas forcément comme spécifique. Ils la traitent comme ils traiteraient d’autres thématiques.

Eugénie : Je pense aussi, même si on ne l’a pas démontré entièrement, qu’objectivement ça ouvre aussi moins les portes d’une mobilité interne. Autant à une époque, passer par le service politique permettait de monter une marche pour accéder aux fonctions de direction dans les journaux. Aujourd’hui, beaucoup moins.

Cette évolution dans la spécialité, est-ce qu’elle se retrouve dans les rapports entre les journalistes politiques et les hommes ou femmes politiques ? On sait que ce sont des rapports de proximité, est-ce que ça, ça évolue ?

Eugénie : Il y a des choses qui restent identiques. On peut toujours affirmer qu’il y a des rapports de proximité forts. Si l’idée, c’est de raconter les coulisses de la politique et de faire du décryptage de la politique, il faut être au courant des coulisses et ça, ça nécessite une proximité aux sources.

Ça n’a pas évolué ce côté à la fois proximité et à la fois ce côté dépendance mutuelle. Puisque les journalistes ont besoin de leurs sources et en même temps les représentants politiques ont besoin d’un capital médiatique.

Après, ça dépend de qui est le journaliste et de qui est l’élu dont on parle. Est-ce que le ou la journaliste occupe une position incontournable dans le champ médiatique ? Est-ce que l’élu politique lui-même occupe une position incontournable ?

Béatrice : Est-ce qu’il est une source rare pour les journalistes ou pas ? Est-ce qu’il occupe une position qui fait qu’il y a peu d’autres interlocuteurs possibles ? Ou est-ce qu’il occupe une fonction où il y a d’autres interlocuteurs possibles et donc le journaliste peut faire sans cette personne ? Il y a plein de variables qui jouent.

Eugénie : Après, ce que l’on a remarqué, on ne l’a pas chiffré, mais il y a une multiplication des médias, il y a une multiplication de journalistes politiques et donc il y a des formes de rationalisation du travail. Il y a de la co-organisation du travail entre les sources et les journalistes.

Ce que je n’avais pas observé au moment de ma thèse, c’est ce qu’ils appellent des déjeuners politiques. Des journalistes se regroupent pour parler à une source d’un certain niveau – par exemple avec les ministres, c’est quasi impossible maintenant d’avoir des rendez-vous en tête-à-tête, sauf peut-être avec les journalistes politiques d’une autre génération – et à la fois l’élu maximise sa politique de communication et à la fois les journalistes accèdent à quelqu’un auquel ils n’auraient pas forcément accès. La concurrence a augmenté. Il y a plus d’interlocuteurs, il y a plus de médias.

Béatrice : Ces déjeuners sont aussi l’occasion pour les journalistes femmes d’adapter leur stratégie. Quand elles ont à faire à des interlocuteurs qu’elles savent compliqués à gérer du point de vue de la relation genrée, le collectif du déjeuner peut être un élément sur lequel s’appuyer pour gérer cette difficulté.

Une journaliste nous disait qu’elle a une source avec qui c’est un peu compliqué. Il est très demandeur de rendez-vous, elle n’a pas forcément besoin de le voir aussi souvent qu’il le souhaiterait ou aussi souvent qu’elle le voit en terme d’information mais elle a besoin d’entretenir cette source. Elle se met d’accord avec une autre collègue qui fait partie du groupe de déjeuner pour y aller ensemble et définir une heure de sortie.

Les journalistes mettent en place des tactiques de manière générale, homme ou femme, mais pour la question qui nous préoccupe aussi. Ce que l’on a observé aussi c’est l’usage des réseaux sociaux. C’est très intéressant aussi bien au niveau des journalistes que des représentants politiques.

C’est une manière de recadrer la relation à travers un autre espace, qui n’est pas l’espace du journal en tant que tel. Et qui est surtout observé par le microcosme des journalistes et des politiques et c’est un moyen de réguler les choses.

Une attitude qui ne convient pas, une attitude que l’on ne va pas pouvoir dénoncer dans le journal mais que l’on va pouvoir relater dans un tweet. Il y a des journalistes qui ont une grande maitrise des réseaux sociaux et de leurs codes et qui peuvent tout à fait s’emparer de ça pour réguler la relation avec le politique.

Eugénie : Alors là toujours pareil, c’est possible mais pas pour n’importe quel-le journaliste. Il faut déjà avoir un contrat stable, dans un média reconnu, considéré comme un interlocuteur incontournable par les représentants politiques et qui va avoir, et ça c’est important, l’appui de sa rédaction ou en tout cas qui ne subit pas au sein de sa rédaction de réprobation. C’est ce que l’on appelle les rédactions friendly.

Mais y a-t-il beaucoup de rédactions soutenant les femmes journalistes dans des cas de harcèlement ?

Eugénie : Disons que toutes les femmes qui ont signé de leur nom la tribune sont dans des rédactions qui a priori sont soit au mieux friendly, soit au pire indifférentes. Mais parmi celles qui ont signé de façon anonyme (pour le nom de la journaliste et le nom du média), on nous a expliqué qu’il y avait des cas où - en conférence de rédaction – les journalistes ont subi des commentaires du type « j’espère que vous n’avez pas participé à la tribune ».

Béatrice : L’anonymat dit des choses sur la question de la précarité du métier et des difficultés de s’exprimer quand on est précaire. Et quand bien même on ne l’est pas, la question des conditions managériales font que c’est plus compliqué pour certaines personnes, surtout dans certains médias.

Eugénie : La tribune dénonce le sexisme des hommes politiques mais, encastrées dans ce problème-là, il y a aussi les questions de rapport de pouvoir genré au sein des rédactions. Ça aussi ça peut empêcher les femmes concernées de prendre publiquement la parole.

C’est quelque chose qui nous avait interpellé dans la tribune, le fait que des journalistes parlent de la cuisine de la fabrication du journalisme. C’est quelque chose qui n’est pas propre au journalisme français.

On peut aussi se dire que cette prise de parole publique peut avoir un coût professionnel. On l’a dit tout à l’heure, l’idée c’est d’entretenir la proximité. Tout le monde dans ce milieu parle de proximité, de confiance, de proximité intellectuelle ou autre, en tout cas de la nécessité d’avoir ce rapport avec ses sources.

Alors aller dénoncer les élus en plus avec l’idée que ce ne sont pas quelques brebis galeuses mais que c’est quand même un problème structurel du champ politique, ça peut être couteux professionnellement.

Béatrice : Et en même temps, il y a autre chose qui nous intéresse. Cette spécificité de la proximité entre les journalistes et les acteurs sur lesquels ils enquêtent se trouve dans le journalisme politique d’accord. Mais c’est pareil pour le sport. C’est beaucoup de déplacements ensemble, beaucoup de proximité, beaucoup d’interconnaissances et parfois de non séparation de la vie professionnelle et de la vie privée.

Aujourd’hui la communication et la professionnalisation du sport font que, pour accéder aux athlètes, il faut construire des liens de confiance sur la durée. Surtout qu’avec les réseaux sociaux et la production - par les clubs eux-mêmes et les athlètes eux-mêmes - de leurs propres médias, font que les médias traditionnels sont aussi fragilisés dans cette relation.

Alors qu’il y a aussi des questions de rapport de genre, de sexisme avéré, comment se fait-il que ça ne sorte pas du côté des journalistes sportifs ? Une hypothèse que l’on peut faire, c’est que c’est encore peu féminisé. C’est une profession très peu féminisée, alors que le journalisme politique s’est féminisé.

Mais c’est intéressant de voir ce qui fait que, même si c’est couteux et qu’il y a des risques, que c’est possible de le dire maintenant ? Qu’est-ce qui a changé dans la profession elle-même, dans les médias, dans l’espace public, dans l’espace politique ? Qu’est-ce qui a rendu possible cette parole ? Qu’est-ce qu’elle englobe comme contraintes et comme coûts potentiels ? Dans d’autres domaines, la parole n’émerge pas.

Est-ce du coup il n’y a pas eu plus d’affaires du côté politique, avec l’affaire DSK, l’affaire Baupin… ? Dans le sport, on n’a pas encore mis en lumière ce rapport avec les journalistes…

Béatrice : Il y a pourtant plein d’affaires avec les footballeurs.

Avec les femmes journalistes ?

Béatrice : Non, pas avec les femmes journalistes mais avec le recours à la prostitution, c’est quand même un marronnier dans les médias : le rapport à la sexualité des athlètes. Ça, on en parle de plus en plus dans nos analyses mais il y a aussi un contexte législatif, une mise à l’agenda politique des questions de parité, le changement des lois, le recours à des politiques publiques, pour accompagner et favoriser l’émergence de ces questions-là.

Eugénie : Oui et puis ça légitime dans l’espace public le thème plus général de l’égalité hommes-femmes. Le thème du harcèlement sexuel, la dénonciation du harcèlement sexuel, l’égalité professionnelle…

Ce contexte rend plus facile l’émergence de cette parole publique. Au sein des entreprises, on voit aussi naitre des injonctions à la parité, à la diversité, à des services spécifiques. En tout cas, ça légitime certains thèmes dans l’espace public et professionnel et ça doit quelque part favoriser ou faciliter ce genre de prise de paroles.

Béatrice : On voit bien que ça favorise certaines prises de paroles, dans certains espaces et c’est ça qui est intéressant à analyser.

Eugénie : Après il y a aussi une évolution de la couverture médiatique et la question de l’intimité de la vie politique. Vous citiez tout à l’heure le scandale DSK ou l’affaire Baupin (celle-là est après la tribune).

La façon dont les journalistes vont se saisir et publiciser les affaires, dont les scandales politico-sexuels, les adultères des élus des hautes sphères de la vie politique, etc. fait penser que la tribune de 2015 s’intègre à cette évolution des frontières de ce que l’on peut dire de la vie privée des élus politiques.

Au moment de l’affaire DSK, ça a été compliqué dans les médias de parler d’enquête pour viol ou de dénonciation de viol, ce n’était pas évident. Aujourd’hui, c’est plus simple de parler aussi des pratiques sexuelles licites ou non illicites des élus.

Le traitement de l’affaire DSK a subi plusieurs phases et le 2e scandale avec l’affaire du Carlton de Lille, on n’est plus vraiment sur des comportements illicites publicisés par les médias mais sur des pratiques sexuelles déviantes, hors-normes, pas à la hauteur d’un homme politique de premier rang mais pour autant ce n’était pas condamnable par la loi à cette époque. La loi a changé depuis. Ça s’inscrit dans des éléments de contexte plus large, règlementaire.

Béatrice : Et puis c’est lié aussi à la façon de communiquer des politiques. Ce ne sont pas seulement les médias qui ont impulsé ça. L’évolution de traitement par exemple par Paris Match des politiques avec les portraits de famille, cette mise en scène de la vie privée… ça a abaissé des modes de fonctionnement qui étaient informels mais qui faisaient que l’on ne touchait pas à ci ou ça.

On voit très bien la différence entre la manière dont Mitterand ou Chirac géraient leurs vies privées et Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal ou François Hollande. Il s’est passé des choses qui font que la communication politique a changé. La manière dont les acteurs politiques ont eux-même orchestré, mis en scène, leurs vies privées… Pas tous non plus mais refuser c’est aussi montrer que d’autres le font autrement. C’est se démarquer.

Est-ce que dans ce qui peut expliquer cette prise de paroles, il y a certes la féminisation du métier de journaliste politique, mais aussi la féminisation des élues ? Qui commencent elles aussi à dénoncer le sexisme en politique… Est-ce que ça joue et est-ce que les femmes, journalistes et politiques, se saisissent de ça ?

Eugénie : Ça joue dans les deux sens. Parce que si on regarde ce qui s’est passé à partir de la publication de la tribune, il y a derrière la publication de manifestes de femmes politiques, il y a l’affaire Baupin… Il y a un effet boule de neige, quelque chose qui va s’auto-entretenir.

Les dénonciations sont plus courantes et plus fortes que pendant la campagne de Ségolène Royal. C’est la première candidate femme à la présidence de la République avec des chances d’être élue, dont le compagnon est un représentant politique. Dans le couple, c’est elle qui devient le premier plan, ce qui inverse les rôles traditionnels entre les hommes et les femmes dans le couple.

Ce que l’on peut constater dans les discours publics et médiatiques, c’est plutôt un retour de bâton, c’est-à-dire un renforcement des stéréotypes de genre, plus qu’une dénonciation. Les voix qui dénoncent le sexisme ou les stéréotypes de genre, elles, sont minoritaires par rapport à un discours ambiant très stéréotypé avec un gros retour des stéréotypes de genre. Dès que les normes de genre sont transgressées, on a une sorte de retour de bâton.

Béatrice : Moi, j’ai toujours du mal à voir un lien de causalité aussi mécanique. Il y a plus de femmes donc il y a plus de… C’est le même discours qu’on tient en politique : plus de femmes donc plus de douceur… ça renforce des stéréotypes. C’est plus compliqué que ça.

Si on reprend l’exemple de Ségolène, elle a elle-même dans son parcours usé des stéréotypes féminins. Quand elle était ministre de la famille, c’était la première à se mettre en scène. Je ne dis pas qu’elle mérite le retour de bâton, pas du tout, mais elle a joué de ça. Si ça avait été Martine Aubry, par exemple qui n’a jamais joué de ça, est-ce qu’il y aurait eu la même chose ?

Il y aurait eu un retour de bâton parce qu’il y a toujours des stéréotypes et des assignations qui se jouent mais ils n’auraient pas pris les mêmes formes. Ce ne sont pas les mêmes schémas même si ce sont les mêmes stéréotypes. Si on regarde en Allemagne avec Angela Merkel, on voit pareil, des fonctionnements de retour de bâtons.

C’est le discours qu’on tient sur la parité : on mettra plus de femmes et ça changera la manière de fonctionner. Je pense que non, je pense que c’est structurel, plus profond. Si vous êtes socialisée à certains comportements, vous allez continuer de les entretenir même en arrivant au poste que vous visiez. Parce que c’est tellement coûteux pour les femmes d’en arriver là…

Comme une rédactrice en chef qui nous dit « Pourquoi je ne promeus pas plus de femmes ? Parce que je sais que je suis toujours plus regardée et jugée qu’un homologue masculin au même poste donc je ne vais pas alimenter les suspicions en favorisant davantage de parité ». Elles vont faire attention à ça. Donc il faut une transformation structurelle plus profonde de l’espace professionnel. C’est difficile de faire porter ça uniquement sur ça.

Ce n’est pas faire porter uniquement sur ça, c’est se demander si elles se servent des unes et des autres, si elles se servent d’appui pour oser parler…

Eugénie : Oui, c’est ça, il y a forcément un effet mais de là à bouleverser les structures masculines, non.

Vous établissez des hypothèses avant de partir les vérifier sur le terrain. Vous attendiez-vous à rencontrer autant de femmes affrontant du sexisme ?

Eugénie : On a commencé à travailler avec les signataires et les anonymes. On a tiré une ficelle et on a obtenu des contacts, repérant assez vite les quelques journalistes qui ont été vraiment moteur dans la rédaction et la promotion de cette tribune. Et dans la revendication de cette tribune, un peu comme un bouclier, un étendard selon elles.

Elles le disent, elles sont protégées parce qu’elles sont étiquetées. Cette étiquette féministe, quelque part, a pour effet d’après elles, de repousser les mauvais comportements.

Béatrice : Parce qu’elles ont été identifiées comme capables d’éditer ce genre de chose, capables de parler !

Eugénie : C’est notre point de départ mais notre sujet, c’est de regarder les usages ordinaires du genre dans le processus de collecte des informations politiques. Donc dans les relations de pouvoir qui se nouent entre les journalistes politiques d’un côté et les élus, représentants et les professionnels de la politiques (entourages, conseillers…), comment les acteurs se saisissent du genre de cette catégorie qu’ils ont approprié d’une manière ou d’une autre (ils peuvent utiliser d’autres mots que « genre »).

Comment ils vont analyser leurs rapports au prisme du genre. C’est notre sujet. On a donc rencontré des hommes et des femmes qui occupent des positions différentes (chef-fe-s de service, rédacteurs en chef, des journalistes avec des dossiers différents, dans différents médias, avec des positionnements éditoriaux différents aussi), avec l’idée de ne pas poser directement la question du genre.

Savoir si eux dans leurs récits de pratique quotidienne de travail, ils vont mobiliser cet argument, analyser leur pratique au regard de cette catégorie et est-ce qu’ils vont l’utiliser de manière problématique ou non. Est-ce que ça fait problème pour eux ? Notamment dans la partie de collecte des informations.

Béatrice : Du coup, on travaille aussi sur leur socialisation. Leur rapport à la politique mais aussi à leur identité genrée. C’est intéressant de voir comment ils se situent par rapport à ça, comment ils s’identifient. Certaines nous disent « Mais moi je suis très masculine dans ma socialisation, j’ai été éduquée comme ça donc ça c’est passé comme ça ».

On va lier aux parcours professionnels et on s’intéresse beaucoup à qu’est-ce qu’ils mobilisent comme références pour parler. Ils vont prendre des références universitaires scientifiques et d’autres vont mobiliser beaucoup de références de pratiques culturelles, télévisuelles, etc.

C’est intéressant de voir les catégories dans lesquelles ils se construisent, les univers dans lesquels ils baignent, les univers culturels et qu’est-ce qui se joue là. Pour revenir à la question de « est-ce que l’on a été surprises ? », je pense que là ça renvoie aussi à nos propres trajectoires.

Dans mon travail, je côtoie énormément de journalistes au jour le jour donc ces paroles-là, de la cuisine des médias, je l’ai dans ma pratique quotidienne du travail. Hommes comme femmes, ce sont des discussions qui arrivent. Ou avec les étudiants parce qu’ils font beaucoup de stages, ont des contrats avec des médias. On n’arrive pas avec un regard vierge.

On n’a pas été étonnées. Surtout que le sexisme, c’est une chose à laquelle on est confrontées dans notre propre milieu professionnel.

Eugénie : Et puis, c’est à l’ordre du jour. On avait mené l’enquête, on avait recueilli beaucoup de propos sur le sexisme au sein des rédactions. Mais c’était du sexisme ordinaire. Des blagues, des petites remarques.

Comme ce que l’on trouve sur Paye Ton Journal… ?

Béatrice : Absolument, c’est tout-à-fait ça !

Vous n’avez pas mentionné auprès des interviewé-e-s que vous vous intéressiez à la question du genre dans les rapports avec les sources. Est-ce que les femmes le mentionnent davantage que les hommes ou est-ce plus insidieux ?

Béatrice : C’est plus insidieux. Quand on discutait avec eux, on demandait en fait comment ils font, comment ils fonctionnent. Mais la question est aussi soulevée par des hommes. Et ce qui peut être intéressant aussi c’est qu’on sait bien que les personnes qui occupent des places dominantes, le monde s’adapte à eux, donc ils ne s’aperçoivent pas que le monde s’est adapté à eux.

C’est quand vous n’êtes pas un dominant dans les places dominantes que vous vous apercevez constamment que vous devez faire des efforts pour vous adapter au monde. Ce n’est pas étonnant que les discours les plus critiques sur les dominations émergent de groupes sociaux qui subissent.

Et en même temps, ce n’est pas un hasard non plus que ce soit les plus dominantes des dominées qui prennent la parole dans la tribune de manière non anonyme. Elles subissent la discrimination mais elles la subissent moins que celles qui sont précaires ou dans des rédactions non friendly.

Elles prennent le risque parce qu’il est amoindri. Mais elles prennent le risque quand même parce qu’elles estiment subir aussi le rapport de domination. Mais des hommes parlent aussi des rapports qu’ils peuvent avoir en terme de genre avec des entourages politiques femmes.

Après, c’est l’interprétation qu’on en donne qui devient intéressante, y compris chez certaines femmes. C’est intéressant comment elles se construisent des frontières dans les définitions. A quel moment elles sont dans la séduction et elles estiment que ce n’est pas un problème, et dans quel cadre ce n’est pas un problème ?

Mais les hommes aussi ils vous disent « ça c’est une relation de séduction qui ne pose pas de problème, etc. » On voit bien qu’elles ne vont pas avoir les mêmes grilles d’évaluation derrière.

Qu’est ce qui structure ça ? Comment elles se construisent des catégories de définition ? de hiérarchie ? Qu’est-ce qui pose problème et à quel moment ça devient un problème, individuellement et collectivement ? Qu’est-ce qui explique pour certaines la limite est là et pour d’autres, elle n’est pas là ?

Eugénie : Parmi les signataires, elles n’ont pas les mêmes socialisations, le même appareillage théorique ou conceptuel pour structurer leurs pensées. C’est la dimension consensuelle de « c’est normal qu’il y ait des rapports de séduction entre les hommes et les femmes dans le milieu professionnel » qu’elles vont interroger et remettre en cause.

Parmi ces journalistes, celle qui dit « je ne suis pas concernée, c’est de la séduction mais ce n’est pas un problème », elle finit par dire « enfin c’est toujours à sens unique, de l’homme vers la femme, ça veut bien dire que lui il pense qu’il peut se permettre ça ». Donc à la fin de son analyse ou de son propos, elle dénonce quelque chose qui est de l’ordre d’un phénomène…

Béatrice : Elle dit que ce n’est pas un problème pour elle et en même temps elle reconnaît que si elle se décentre d’elle, il y a une asymétrie genrée dans la séduction qui est problématique. Et c’est ça qui est intéressant dans l’enquête, c’est qu’on s’aperçoit des prises de conscience individuelles et du collectif.

Le travail du collectif est intéressant, la mise en partage des paroles, des expériences, comment elle amène à faire évoluer le cheminement personnel de chacune d’entre elles. Ça renvoie à la question de qu’est-ce le travail de l’engagement collectif ? Qu’est-ce que ça apporte ? Qu’est-ce que ça permet de faire bouger et ce que ne permet pas la simple prise de position individuelle ?

On travaille sur les retombées individuelles de leur participation à ce collectif. Il y en a une qui dit qu’elle a signé sans se sentir concernée par le problème et à la fin, on se rend compte qu’elle se retrouve identifiée et mobilisée pour répondre aux questions sur ce sujet-là. Pour elle, au départ, elle participait par solidarité parce qu’elle estimait que ce n’était pas normal. Et maintenant elle devient une porte parole du collectif.

Eugénie : A contrario, on a aussi une journaliste dont la signature de la tribune s’inscrit totalement dans sa trajectoire professionnelle, elle dénonce les violences sexuelles et sexistes des élus dans sa pratique professionnelle, c’est quelque chose qu’elle a fait avant, sur lequel elle a enquêté, rédigé, publié, ça s’inscrit dans sa position très en phase avec sa conception de l’excellence journalistique et sa socialisation militante.

Elle dit que le monde politique est un monde de vieux mâles blancs… C’est intéressant de voir ce que cela fait sur les trajectoires de ces journalistes.

J’imagine que plusieurs d’entre elles sont dans le collectif Prenons la Une ?

Eugénie : Oui il y en a quelques unes mais elles ne sont pas super actives. Elles ont participé mais elles ne font pas partie des moteurs du collectif.

Il y a aussi des journalistes femmes qui refusent de se saisir de ça. Elles vont jusqu’à nier la pertinence de cet angle de lecture. Certains ou certaines mobilisent d’autres catégories comme celle de l’ethnicité avant tout. On a été surprises par ces éléments-là. Comme l’orientation sexuelle.

On s’est dit qu’on allait aussi interroger des journalistes en fonction de ces critères-là. On n’a pas interrogé beaucoup d’hommes pour l’instant mais les deux ont soulevé ces questions en tout cas. Il faut pousser l’analyse.

La façon de se saisir du genre pour comprendre ces relations n’est pas quelque chose d’uniforme ou qui ferait une différence binaire entre les femmes journalistes d’un côté et les hommes journalistes de l’autre. On peut dire que l’enquête est en cours, elle est amorcée.

Où en êtes-vous actuellement dans l’enquête ?

Béatrice : On est un peu en stand by actuellement parce qu’on a d’autres travaux et terrains en parallèle. Que Parcoursup est passé par là. Et puis avec toutes nos responsabilités, nos cours, etc…

Eugénie : On va essayer de repartir sur le terrain à la rentrée prochaine. Il y a eu un coup d’arrêt dû à l’agenda politique. On a commencé en 2016 et il y a eu les Présidentielles donc là plus aucun journaliste n’était disponible. Il ne faut pas passer pour les chercheurs qui n’ont rien compris à l’agenda des journalistes politiques !

Mais l’idée dans la recherche est aussi de communiquer sur les premiers résultats donc là on est plutôt dans une phase où on a commencé à publiciser nos résultats, à échanger avec nos collègues et puis on va reprendre le terrain. Mais c’est quasi un terrain infini !