YEGG Magazine

Le féminin rennais nouvelle génération

Mythos 2014 : La désorganisation, ça ne s'improvise pas !

Célian Ramis

Le spectacle de Clément Thirion, au nom imprononçable : [WELTANSCHAUUNG] (à vos souhaits), était jeudi 17 avril sur la scène de la Paillette pour le festival Mythos. La pièce est un ovni loufoque qui a connu un beau succès.

Des badges Mythos encore autour du cou, des régisseurs visibles, deux acteurs qui murmurent entre eux pour s’accorder sur ce qu’il faut dire au public : lors de l’introduction de la pièce on se croirait dans un spectacle mal préparé. C’est voulu et assumé. Dès l’entrée les thèmes sont variés: le biface en silex préhistorique côtoie la bombe atomique et l’extinction de l’espèce humaine. Après un court intermède musical et visuel, les comédiens reviennent sous l’annonce: « Deux bipèdes veulent et vont sauver l’humanité ».

Leur gestuelle imite à merveille celle de nos lointains ancêtres descendus des branches, le tout en moonboots… Le ton est donné la pièce sera loufoque, barrée… ou ne sera pas. Le duo formé par les deux comédiens, Clément Thirion et Gwen Berrou, détonne sur la scène de la Paillette. D’abord physiquement : Gwen est une grande branche fine avec des membres très longs et un chouchou fluo dans les cheveux. Clément, lui, est un petit homme chauve. Ensuite sur le plan artistique : l’association de la fraicheur de Clément à la générosité du jeu de la comédienne fonctionne à merveille. Les deux sont en accord parfait et sans fausse note.

La pièce part dans tous les sens, à tel point qu’il est difficile d’y trouver un thème précis. En deux répliques, les acteurs passent de la préhistoire aux artistes des années 1970, ou de la danse de la fin du monde à une proposition de biscuits au public. Mais s’il y a bien un sujet qui semble être pris au sérieux et sous toutes ses coutures : l’homme et l’humanité.

Enfin au sérieux du second degré bien sûr. À travers des histoires sans queue ni tête, les artistes dessinent une image de l’homme à la fois hilarante, touchante et naïvement désespérée. La question de la création de l’homme rejoint parfois celle de la création artistique.

Des phrases sonnent particulièrement justes, même lorsqu’elles sont prononcées au milieu de cris d’hommes préhistoriques : « La création artistique commence avec la conscience de la mort, le fait de vouloir laisser une trace, tout ça, tout ça. Regarde comme il est beau mon biface ! Pour certains, symboliquement, c’est ça la sortie du jardin d’Eden », analyse Clément Thirion.

Le rythme de la pièce ne fatigue pas. On passe d’une scène à l’autre, avec des transitions pendant lesquelles les comédiens endossent le rôle d’acteurs perdus qui improvisent au fur et à mesure. Cette mise en abyme du rôle d’acteur est parfaitement interprétée et fait beaucoup rire la salle. Gwen Berrou se présente ainsi au début de la pièce : « Non, mais en fait moi, je remplace la personne qui devait jouer, elle s’est cassée une jambe. »

Quant aux scènes, elles sont absurdes et sont liées les unes aux autres par des fils très tenus. Après l’imitation vivante d’un tableau expressionniste représentant Adam et Ève campée par les deux protagonistes, la comédienne nous explique s’être intéressée au serpent au centre du tableau. Elle déroule ensuite les différents modes de déplacements des reptiles à l’aide d’un ruban. Pendant ce temps l’acteur discute tranquillement avec les deux régisseurs installés sur le côté gauche de la scène. Tout est fait pour donner au public l’illusion de l’improvisation. Cependant rien n’est laissé au hasard et surtout pas les instants de communication avec le public. « Vous voulez un biscuit ? », demande à la salle Clément Thirion. Des réponses positives fusent depuis les sièges du théâtre.

Il regarde alors sa partenaire de scène et lui lance : « Il nous reste des biscuits ? Je crois qu’il y en a qui en veulent. » Hésitation de la comédienne, qui va voir et revient avec une assiette remplie de confiseries et la fait circuler dans le public. Un jeu de miroir particulièrement réussi est également mis en place lors d’une chorégraphie sur une musique de Klaus Nomi. Les comédiens sur scène sont répétés en miniatures sur l’écran du fond. Et si l’ensemble est parfaitement régulier au départ, peu à peu chaque miniature reprend sa liberté et se désolidarise de l’ensemble. Une allégorie de la schizophrénie ? De la liberté ? L’effet visuel est parfaitement réussi.

Absurdité, réflexion sur la condition humaine, le théâtre de Clément Thirion rappelle celui de Beckett. Cependant sa manière de traiter le sujet est singulièrement plus vivante. Il ajoute également une dimension fondamentale ; celle de l’absence de frontières : les techniciens sont intégrés à la pièce par la présence des régisseurs dans un coin de la scène. Le public participe aussi au spectacle : ses réactions sont y aussi intégrées.

Et lorsqu’à la fin, Clément Thirion invite les spectateurs à s’imaginer que « 500 spectateurs descendent sur scène pour reprendre la chorégraphie du début », une vingtaine de personnes investissent réellement la scène et le suive dans ses mouvements loufoques. Une belle scène de clôture qui abolit la séparation traditionnelle entre le public et les comédiens, à l’image de l’ensemble du spectacle.