YEGG Magazine

Revue féministe en révolution

Mythos 2016 : Ala.ni, chanteuse de berceuses rétro

Célian Ramis

Elle a été la choriste de Mary J. Blige, d’Andrea Bocelli ou encore de Damon Albarn. C’est ce dernier, le chanteur de Blur et Gorillaz, qui va l’encourager à poursuivre sa route en solo. Après 4 EPs saisonniers, elle réunit ses compositions sur son album You & I, et après avoir passé le week-end au Printemps de Bourges, la musicienne londonienne s’est installée sous le chapiteau du Cabaret botanique, lundi 18 avril, le temps d’un concert à l’occasion du festival Mythos.

C’est une ode à la douceur, une balade entre les époques, que propose Ala.ni. Une berceuse d’hier à la sauce d’aujourd’hui. Ou l’inverse. Sans ringardise ni fioriture ou artifice. Au contraire, sa musique est épurée. Pour un rapport intimiste à son instrument privilégié, la voix. Un guitariste et une harpiste l’accompagnent, alternant trio et duo, en toute simplicité.

Avec « Cherry Blossom » et « Ol’ fashioned kiss », elle donne tout de suite le ton de son univers si singulier et inattendu. Sa voix, limpide et soprano, sonne jazz et blues. Elle qui admire Billie Holiday et vénère son défunt grand-oncle chanteur de cabaret dans l’entre-deux-guerres, s’inscrit aujourd’hui dans la lignée des figures jazz des années 40. Et va même jusqu’à cacher de moitié son visage derrière un micro allemand des années 30, dont elle ne se sépare jamais en tournée.

Mélodieuses et rétro, les berceuses que nous conte Ala.ni oscillent entre légèreté,  douceur et puissance. La londonienne, dont les parents sont originaires de Grenade, petite île des Caraïbes, sourit, virevolte, exécute quelques pas de valse, rit beaucoup et adopte tantôt une attitude d’enfant survolté, tantôt une gestuelle théâtrale style Broadway un peu timide. Au départ seulement. Ses bras prennent rapidement leur envol, et les arabesques fantasques se dessinent dans l’air des mouvements effectués.

Et quand elle prend une posture de pin-up, debout, appuyée sur son haut tabouret, une jambe pliée, le talon vers le ciel, ce n’est pas un flash back qui se présente à nous, ni une réincarnation de Marylin. C’est elle. Ala.ni. Chemise blanche et auréoles sous les bras (« Ce n’est pas attirant du tout mais au moins vous savez que je bosse dur », plaisante-t-elle), jean troué, chaussettes roses montantes et baskets. Pas d’apparat de diva. Juste une femme généreuse et authentique qui chante l’Amour.

Elle impose le silence dès lors qu’elle délivre les premières notes des chansons. Seul un léger filet de voix transperce ce silence apaisant. Elle ne suspend pas le temps, elle le rend supportable, gai et mémorable. Même quand elle entame la partie plus sombre et néfaste du sentiment amoureux et du romantisme mutilant.

Viennent alors les sublimes « Roses and wine », « Darkness at Noon » ou encore « Suddenly », des chansons qui se rapprochent dans leur intro et leur substance dramatique du célèbre titre de Nancy Sinatra, « Bang bang – My baby shot me down ». Et de par les complaintes vocales dont elle démontre la puissance, Ala.ni invente une manière de pleurer en chantant et crée une langue bien à elle, saisie de cet univers rétro qui tend pourtant vers une véritable modernité.

Et même quand le soufflet retombe, quand l’ennui désire s’installer, elle relance la sauce, redonne du rythme. Elle s’illustre alors dans un registre différent, nettement plus rock, avec une reprise de Richi Havens. « Freedom » insuffle un sentiment particulier qui tourbillonne sous le chapiteau. « Je prends de sa liberté pour la mettre en moi et pour vous en donner un peu », explique-t-elle. Et ça marche. On apprécie le retour à son propre style, scintillant et élégant, fragile et fortifiant.

Rien de surprenant à ce qu’elle clôture cet instant délicieux par une chanson des années 30 en français, « Parlez-moi d’amour » de Lucienne Boyer, reprise en chœur par le public qui apprécie l’effort, paroles devant les yeux, sur un pupitre placé devant l’artiste rétro-moderne aux berceuses envoutantes.