YEGG Magazine

Le féminin rennais nouvelle génération

The Voices, la comédie macabre signée Marjane Satrapi

Célian Ramis

Pour clôturer le festival Travelling, la réalisatrice Marjane Satrapi – dessinatrice de l’affiche Travelling Téhéran en 2003 et marraine de l’édition junior en 2004 - présentait son nouveau film, The Voices, mardi 10 février, en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes.

« Aux Etats-Unis, il y a tous les peuples du monde. On est très vite considéré comme individu à part entière. », explique Marjane Satrapi quand on lui demande pourquoi elle s’est expatriée outre Atlantique pour son dernier film, The Voices (qui a été tourné en Allemagne) présenté en avant-première à Rennes. Ce soir-là, le mardi 10 février, dans le hall de son hôtel, elle semble lassée de l’étiquette « française d’origine iranienne ». Elle ponctue alors son propos d’un « on fait du cinéma pour tous les peuples » ! Il faut dire que depuis 2007, date de sortie de Persepolis, long-métrage adapté de sa bande-dessinée éponyme, la réalisatrice s’est entourée d’un agent américain.

Depuis, elle a reçu des tonnes de scénario. Sur les enfants, sur le monde arabe et sur les femmes. « Comme si j’étais une spécialiste ! Alors que pas du tout. », s’exclame-t-elle, un brin blasée mais flattée mine de rien. On lui propose même Maléfique, avec Angelina Jolie et un gros budget. Elle refuse. Ce genre de film l’emmerde, « et quand le boulot ne me plait pas, je ne le fais pas. » Ce qu’elle veut, précisément, c’est un film indépendant, américain, qui mêle défi artistique et challenge intellectuel. Marjane Satrapi se montre exigeante et sûre d’elle :

« Là-bas, chaque décision doit être justifiée, ce qui est éreintant. Mais à l’usure, personne ne me bat dans le monde entier ! Quand je fais un film, je mets 2 ans de ma vie dedans, je suis donc convaincue de ce que je fais ! »

COMÉDIE JOYEUSEMENT MACABRE

Le jour où elle reçoit le scénario de ce qui deviendra son nouveau film, elle se laisse séduire sans réticence aucune par ce serial killer avec lequel elle compatie, pour la première fois, et avec le chat et « son air de va te faire foutre ». Ce serial killer, c’est Jerry, un psychotique aux allures de benêt bien cadré dans sa petite vie à Milton et très investi dans son nouveau boulot au service emballage d’une usine de baignoires. Le chat, c’est Mr. Moustache, un animal de compagnie arrogant et cynique, à l’accent écossais. Il est accompagné de Bosco, un chien un peu pataud et surtout très raisonnable, à la voix grave et lourde.

Car dans The Voices, les deux compagnons parlent, et discutent avec Jerry, représentant ainsi sa propre conscience dans son monde imaginaire et fabuleusement macabre. Un monde dans lequel il évolue lorsqu’il ne prend pas ses médicaments. Rapidement, il se fascine pour Fiona, du service compta, dont le désir n’est pas partagé. Le corps de la jeune femme finira dans une multitude de Tupperware parfaitement rangés en damier dans l’appartement du tueur et sa tête strictement tranchée dans le frigo.

Marjane Satrapi ne peut s’en cacher : elle a un faible pour l’esthétique dans les films et aime donner une couleur particulière à chaque histoire. Après Persepolis et Poulet aux prunes, elle soigne encore une fois le décor et l’ambiance de son œuvre, et se rapproche ici d’une mise en scène sans imperfections à la Wes Anderson. Dans nos fauteuils, on jubile au vu de cette ressemblance, et la réalisatrice en profite pour prendre l’avantage. Elle nous surprend ainsi de par la froideur et la simplicité des scènes gore et se découvre au passage une nouvelle passion :

« Je ne voulais pas trop de sang. Mais en fait dès la première giclée, je criais « Encore, encore plus ! », j’ai adoré ça ! Par contre, j’ai fixé une limite dans le film, on ne voit jamais de lame entrer dans les corps, ça c’était trop. »

FEMMES DÉCAPITÉES

L’histoire est cocasse, l’humour grinçant et le casting succulent. Ryan Reynolds se glisse avec aisance semble-t-il dans le rôle du serial killer dépassé par les événements, et surtout par ses émotions incontrôlables et son libre arbitre dont il est mal affublé. « Il a le regard inquiétant, le sourire juvénile et enfantin, on lui donnerait le bon dieu sans confession », s’exalte Marjane Satrapi.

Affranchie de tout jugement, la réalisatrice affiche un parti pris singulier en nous faisant compatir avec le personnage principal. Le spectateur, ébahi par le monde coloré et sucré, tout en restant réaliste et parfois violent, encourage au fond de lui Jerry à ne pas prendre son traitement, désireux de se maintenir dans cet univers fantastique. Pourtant, dans cet univers, les femmes en lien avec Jerry perdent vite la tête.

« J’ai voulu montrer des femmes différentes. Et pas la blonde, 40kg, victime. Il y a la délicieuse Fiona (Gemma Aterton) qui n’a pas un corps très moderne mais très beau quand même, il y a Lisa (Anna Kendrick) la petite mignonne qui le séduit et Alison (Ella Smith), très ronde, qui elle aussi le droit d’être amoureuse de lui », détaille Marjane Satrapi, qui n’oublie pas non plus la psychiatre (Jacki Weaver) qu’elle a voulu volontairement plus âgée pour contrebalancer les figures féminines trentenaires susceptibles d’intéresser sentimentalement le personnage principal.

Entre rires et émotions, le film atteint son objectif, sans jamais poser la question du réalisme absolu du scénario qui se veut possible et cohérent, sans tomber dans les travers d’une reconstitution de faits divers sordides.

Sortie en salles, le 11 mars 2015.