
De la rage et des paillettes. Elle incarne son époque, Louisadonna. Militante féministe, psychologue au sein d’une association qui accompagne les jeunes femmes victimes de violences, autrice-compositrice-interprète… Elle porte ses convictions de la scène aux réseaux sociaux, en passant par sa vie professionnelle. Elle dénonce les violences patriarcales, redonne aux concernées du pouvoir d’agir et revendique la sororité et la joie militante. De passage à Rennes pour la journée « Sans oui c’est non », dédiée au consentement, Louisadonna s’est confiée à YEGG sur ses engagements, ce qui nourrit et lie son militantisme, son travail et sa création artistique. Rencontre.
Samedi, fin de matinée. À peine descendue du train, Louisadonna nous rejoint, guitare sur le dos, sweat « More women on stage » et grand sourire aux lèvres, sur le parvis de la gare de Rennes pour partager un café. Et ses convictions. Comme celle de conjuguer joie et colère dans un univers pop et flashy, où le rose et les paillettes côtoient les textes engagés et les punchlines féministes. Dans les différents espaces d’écoute, de parole et d’expression qu’elle investit, elle crée les conditions pour convoquer de la douceur et de la légèreté, face aux violences patriarcales auxquelles elle est confrontée au quotidien. « Même dans mon travail de clinicienne, je mets du rose et des paillettes. On a besoin de photos de chatons ! », plaisante-t-elle.
DES FIGURES INSPIRANTES
Mettre de la couleur et du fun. Du mignon même. Face aux réalités les plus obscures. Les inégalités de genre et les violences institutionnelles résonnent avec son histoire personnelle. D’abord dans son entourage familial. Aux côtés de trois frères, elle grandit en intériorisant une certaine misogynie : le rose et les Barbies, c’est nul – « et j’y croyais moi ! ». En filigrane, le féminin, ça craint. Puis dans son cercle amical. Enfant à cette époque, elle affronte le suicide de son amie Babe après un parcours marqué « par les violences d’une psychiatrie qui ne l’entend pas et ne prend pas en charge le psychotrauma ». Pour ne jamais l’oublier et lui rendre femmage, elle donne son nom à son label artistique. « C’est peut-être pour ça aussi que je suis devenue psy… », confie-t-elle.
Stéréotypes de genre, éducation genrée, dysfonctionnements du système… la colère monte. Et devient un moteur pour Louisadonna, à mesure qu’elle développe sa conscience féministe. Au fil de son parcours, elle puise son inspiration auprès de grandes figures du mouvement. A l’instar de Gisèle Halimi, de Nikki de Saint-Phalle ou plus récemment de Judith Godrèche : « Pouvoir utiliser le caca boudin du patriarcat pour faire de l’art, je trouve ça extraordinaire ! » Elle poursuit : « Ce sont des militantes qui ont amené ces sujets-là dans la société et qui les ont imposés comme des sujets sociétaux auxquels on ne pouvait plus échapper et sur lesquels il fallait que les mentalités bougent. C’est extrêmement inspirant. » Aujourd’hui, sa première source de motivation, elle le dit, ce sont ses patientes.
LE BESOIN D’UNE PRISE EN CHARGE SPÉCIFIQUE
Depuis 10 ans, Louisadonna exerce en tant que psychologue auprès de femmes victimes de violences. Et 4 ans qu’elle œuvre au sein de l’association LAO Pow’her, dont l’accompagnement vise spécifiquement les 15-25 ans, en Seine-Saint-Denis et à Paris. « Quasiment l’entièreté de notre population est une population qui a vécu des violences intrafamiliales », précise-t-elle. Éducatrices, conseillère conjugale et familiale, juriste, psys et coachs travaillent conjointement à leur prise en charge, allant de la mise en sécurité à l’accès aux droits, en passant par les besoins médicaux, le suivi psychologique et les groupes de paroles : « J’en anime un sur l’inceste, un sur des activités créatives mais il y en aussi sur les violences intrafamiliales, la confiance en soi, etc. » Ici, l’accompagnement est pluridisciplinaire mais aussi et surtout construit par les jeunes femmes elles-mêmes.
« Les jeunes femmes sont les premières victimes de violences, et ce sont les dernières à aller consulter dans les lieux de droit commun. Pourquoi ? Parce que les institutions ne sont pas adaptées aux besoins de ce type de patientèle »
s’insurge Louisadonna.
Investie pleinement dans le sujet, elle nous embarque avec ferveur dans son quotidien. Violences économiques, psychologiques, physiques, sexuelles, inceste, mariages forcés, excision, violences conjugales ou encore situations de prostitution… les parcours sont multiples, souvent complexes et souvent marqués par les violences intrafamiliales. « C’est un type de patientèle qui est extrêmement fragile, précaire, qui n’a généralement pas connu de lien suffisamment étayant pour construire quelque chose, pour avoir des liens d’attachements suffisamment bons. Donc les structures qui leur proposent des rendez-vous sans suivi particulier, elles n’y adhèrent pas. » Au LAO Pow’her, elles peuvent venir dans la journée, sans prévenir. Se poser dans le canapé, regarder la télé, boire un café. Elles peuvent aussi appeler un numéro d’urgence 24h24 : « C’est un public particulièrement retraumatisé. Il y a vraiment besoin qu’il y ait quelqu’un qui sache les dangers dans lesquels elles sont capables de se mettre et aille les repêcher. »
NE PLUS TRAITER LES SOUFFRANCES ENGENDRÉES PAR LES INSTITUTIONS
On la sent impliquée, touchée, bienveillante. Loin des jugements. Proche de ses patientes. Disponible pour elles. Parce que la structure le permet. « Notre cheffe nous permet d’avoir du temps pour recréer du lien. On a le temps d’aller les chercher si elles ne viennent pas au rdv. Et il y en a plein qui nous disent qu’on les a sauvées. Parce qu’ici on crée un lien de confiance, on se tutoie, on propose une prise en charge horizontale », signale la psychologue. C’est là ce qui l’anime particulièrement : mobiliser le pouvoir d’agir des jeunes femmes accueillies et accompagnées. Leur redonner leur capacité à décider : « Je leur dis : ‘c’est toi la cheffe de ta prise en charge, nous on est là pour te donner tes droits, des outils, des choses dont tu pourrais avoir besoin pour construire ton parcours !’ » Ce lien d’attachement, provoqué par les éducatrices puis renforcé par les membres de l’équipe, c’est ce qui rend le reste possible. La porte ouverte à toutes, sans condition et sans limite dans le temps. « Parce qu’il y a eu ce lien, elles savent qu’elles peuvent revenir six mois, un an plus tard, etc. Qu’elles ne seront pas jugées et que ce sont elles les cheffes. Et ça, c’est rare dans les lieux de prise en charge », analyse Louisadonna.
Au quotidien, elles sont en première ligne sur le terrain pour constater les dysfonctionnements institutionnels. « Extrêmement nombreux », selon Louisadonna. Parfois de la part de l’aide sociale à l’enfance. Parfois de la Justice. Elle prend pour exemple la réouverture de près de 70 000 dossiers impliquant des affaires de pédocriminalité, demandée en début d’été par Gérald Darmanin à la suite de l’affaire Lyhanna. Trois des patientes de Louisadonna ont été concernées : « Je n’avais jamais vu des classements sans suite réouverts. C’est du délire ! Ça dit bien qu’il n’y avait pas eu de travail d’investigation. Et que quand il y a ce travail, finalement ça donne lieu à des poursuites. » Ce qu’elle identifie également, c’est le manque de budget pour la prise en charge des femmes victimes de violences (de manière générale et spécifique), traduisant l’absence de volonté politique concernant ces sujets. Elle soutient la réforme, en profondeur, des institutions « pour revenir mettre un de peu de sens dans la vie des patientes. » Parce qu’actuellement, les dysfonctionnements observés et documentés génèrent de la souffrance, sur des situations déjà traumatisantes : « Je rêve de ne plus avoir à traiter la souffrance des institutions. Pour l’instant, ce n’est pas possible. »
PASSER DU VOUS, AU JE, AU NOUS
Elle prend précisément le cas des classements sans suite dont les pourcentages dépassent les 90% concernant les affaires de viols. Des taux qui renvoient aux victimes un message de non reconnaissance de leurs situations. Pour Louisadonna, ce n’est pas entendable : « Que la société, que la Justice, disent à mes patientes qu’elles doivent vivre dans un monde où il est autorisé de faire ça sans qu’il n’y ait de conséquence, ça m’est insupportable. Parce que ça leur est insupportable. Et que la souffrance vient de là aussi. » Elle poursuit avec émotion :
« Parce qu’après, il faut prendre en charge la patiente à cause de ce classement sans suite. C’est imposé une violence sociétale à la victime qui est une violence de revictimisation extrême. »
La gravité des faits pèse dans sa voix et s’affiche sur son visage. Et on retrouve dans sa musique ce mélange de colère, de stupéfaction et de révolte. C’est là son espace cathartique, nourri par les constats dressés au sein de sa structure, au contact de ses patientes. « Là-bas, je suis tenue au secret professionnel, je mets ma casquette de psy et quand je fais de la musique, par contre, c’est le moment où je parle en mon nom. Le moment où je me lâche sur cette colère, sur ces sujets qui sont des grandes causes du quinquennat mais qui ne sont pas du tout traitées comme telles », scande-t-elle, sourire en coin.
Elle a l’œil espiègle, Louisadonna. Elle manie le verbe et l’art de la punchline – qui donne son nom à une de ses chansons - avec un franc parler qui vient créer des étincelles avec son univers flash et pailleté. Une manière pour elle de se réapproprier la couleur rose, longtemps écartée de sa vie par intériorisation de la misogynie ambiante, d’apporter de la douceur sur des sujets douloureux et violents et de déconstruire l’idée que la grossièreté serait l’apanage des garçons, comme elle l’a perçu dans son enfance. « On peut faire passer des messages directs, cash, sur un aspect accessible. C’est ça que j’aime. La pop, c’est populaire, c’est accessible, tout le monde peut chanter sous la douche », s’enthousiasme-t-elle. Sans oublier sa volonté de rassembler, de fédérer autour de ses textes, thématiques et mélodies. Donner aux gens l’envie de militer :
« C’est hyper important d’amener de la joie dans les milieux militants, d’insuffler l’envie de faire partie des mouvements, d’être dans quelque chose de joyeux, de festif. »
SA MUSIQUE POPULAIRE ET FÉMINISTE, UN REFLET DE SON ÉPOQUE
Sans pour autant effacer son propos. Louisadonna revendique à travers ses compositions sa volonté d’éradiquer le patriarcat, de libérer la société des injustices et discriminations et de détruire l’état fascisant qui s’instaure drastiquement. Elle vise dans son album intitulé Parasite tout ce qui anéantit la démocratie, la planète, qui divise la population, qui violente les personnes sexisées, etc.
Tout nous réjouit dans sa musique. Son phrasé, sa lucidité, sa radicalité, sa légèreté et son rebond constant avec l’actualité. Sans oublier sa créativité. Elle soigne son écriture avec humour et précision, elle ne lâche rien et vise toujours juste, permettant à un large public de se reconnaitre dans ses textes et ses valeurs. Sortir de l’isolement, se découvrir des milliers. Puissant-es. À l’instar de sa chanson, interprétée avec Mathilde, Petites filles, qui nous donne espoir et nous remobilise quand, parfois, on vacille. « C’est Judith Godrèche et son discours (lors de la cérémonie des César en 2024, ndlr) que j’avais vraiment trouvé incroyables qui m’ont inspiré cette chanson. Grâce au mouvement MeToo, la peur change de camp, méfiez-vous parce que maintenant on ne se laissera plus faire. On ne se taira plus. Et si ça entraine des choses sur les carrières, ce n’est plus notre souci en fait ! C’est ça que ça dit… », se révolte Louisadonna avec aplomb.

ENSEMBLE, MOBILISÉ-ES
Elle chante également la sororité comme réponse politique à un besoin réel : militer ensemble, pouvoir affirmer ensemble qu’il y a des problèmes structuraux et demander ensemble un changement systémique. « On est obligées de le faire ensemble. Et on sait très bien que cette rivalité entre femmes sert le patriarcat. On déconstruit ça aujourd’hui », espère-t-elle. Au-delà d’un vœu d’union et de solidarité, elle le constate au quotidien dans son boulot, dans les amitiés nouées entre les patientes et dans la confiance accordée au sein et entre l’équipe : « C’est exceptionnel ! »
Ce travail collectif, elle n’hésite pas à le mobiliser dans les ateliers rap et consentement qu’elle anime dans les collèges et lycées. Toujours dans une approche participative et horizontale. Le but étant de « les amener à être des sujets pensants qui comprennent les enjeux du consentement et à écrire eux-mêmes des paroles sur ce sujet pour se l’approprier réellement. » Elle est dans le mouvement, la réflexion et l’action. Avec ce public, jeune et (souvent) déjà sensibilisé à la thématique, elle souhaite questionner concrètement l’intérieur et la profondeur du sujet. Pas uniquement transmettre les contours mais explorer la définition du consentement, qu’elle rappelle lors de la journée « Sans oui c’est non » devant être éclairé, libre, enthousiaste et révocable, et toute sa complexité. « À la fois, c’est un sujet qui parait extrêmement simple, et souvent ils sont un peu soulés quand j’arrive, et en même temps, on est dans une société qui ne nous apprend pas à consentir. Notamment les enfants qui sont éduqués d’une façon où leur consentement n’a pas été questionné », souligne-t-elle, prenant également l’exemple d’un consentement contraint par l’autorité ou la menace : « Quand on te demande ton portable en sortant un couteau, tu le donnes mais tu n’es pas consentant. »
Derrière cette notion, se jouent des rapports de pouvoir, des mécanismes de domination et des possibles à construire. Des réalités que Louisadonna s’attache à interroger, déconstruire et rendre visibles. Toujours dans cet esprit créatif, festif et collectif, et cette volonté de stimuler le pouvoir d’agir individuel. Pour éveiller les consciences, développer l’esprit critique, mobiliser les énergies militantes et secouer les mentalités.
- La journée « Sans oui, c’est non », autour du consentement, était organisée par les CPTS Cœur de Rennes et Rennes Nord, le 3 octobre 2026 au théâtre de La Paillette.