Célian Ramis

Les Innocentes, entre pureté esthétique et horreur de la situation

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Cinéma Gaumont, Rennes
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La réalisatrice Anne Fontaine revient sur un fait tragique de l’Histoire, lors de la Seconde guerre mondiale en Pologne, dans son nouveau film Les Innocentes.
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La réalisatrice Anne Fontaine revient sur un fait tragique de l’Histoire, lors de la Seconde guerre mondiale en Pologne, dans son nouveau film Les Innocentes, qu’elle présentait en avant-première le 18 janvier dernier, au cinéma Gaumont de Rennes.

Décembre 1945, Pologne. Mathilde Beaulieu est en mission pour la Croix-Rouge française. Elle y assiste un chirurgien dans le but de soigner les rescapés de la guerre avant leur rapatriement en France. Appelée à l’aide par une religieuse polonaise, elle va accepter de se rendre dans le couvent où vivent trente bénédictines coupées du monde, enchainées à une tragédie survenue quelques mois plus tôt. Violées par des soldats de l’Armée Rouge, plusieurs d’entre elles sont sur le point d’accoucher.

La trame est historique. Ignorés encore aujourd’hui de la majeure partie de la population polonaise, mais confirmés par des historiens du pays, les faits ont eu lieu à divers endroits, souvent situés vers la frontière de Silésie, au Sud-Ouest de la Pologne. Violées, tuées pour certaines, laissées enceintes pour d’autres. Dans le film d’Anne Fontaine, l’action se concentre sur le cas des bénédictines soignées par Madeleine Pauliac, médecin-chef de l’hôpital français de Varsovie en ruines, et chargée de la mission de rapatriement à la tête de la Croix-Rouge française.

LA VÉRACITÉ D’UNE AMBIANCE

Dans un carnet, dévoilé par Philippe Maynial, son neveu, elle y écrit son quotidien auprès des patients et témoigne de cet épisode au couvent où elle rencontre des femmes en proie à une problématique tragique, qu’elle garde secrètement par peur de mettre le couvent en péril. Les Innocentes en est une adaptation, non la copie exacte. « Il y a très peu de choses écrites sur ce carnet. C’est très bref, tel jour j’ai fait ça, point. », explique Anne Fontaine, lors de son passage à Rennes.

Pour nourrir les personnages et relater de l’atmosphère monacale avec véracité et fidélité, la réalisatrice de Gemma Bovery ou encore Perfect Mothers s’est rendue à 2 reprises dans un couvent : « La première fois, 3 jours, la deuxième fois, 4 jours. Je faisais tout comme elles, j’étais considérée comme une novice. J’ai été très touchée par cette expérience. C’était important pour ma façon de filmer. Les visages cadrés par le voile, les mains qui sont les seuls membres à apparaître en dehors du chasuble, les corps ensevelis par les tissus… ça change vraiment la manière de regarder une personne. »

L’occasion de contempler et d’observer les rythmes qui structurent les journées des nonnes entre les instants de silence, les prières et les chants. Pour les reproduire au plus près du réel et ainsi pouvoir nous plonger dans l’ambiance et le contexte. Défi relevé puisque la pureté des couleurs contrastées entre le noir anthracite et les nuances de blanc, dans un décor épuré, accentue la violence du propos et nous maintient sous pression, comme pour nous dire que jamais cela ne s’arrête, malgré quelques instants de respiration et d’espoir.

FOI ET VOCATION

Un propos qui n’est d’ailleurs pas singulier mais qui s’attèle à saisir chaque réaction manifestée par les protagonistes et leur évolution, sans porter de jugement moral et sans imposer de vision manichéenne, la complexité de l’être humain étant un élément sous-jacent à l’histoire (et à l’Histoire). Gérer le drame, vivre une grossesse imposée, conséquence d’un viol, affronter des dénis, se buter contre les règles, se battre et se débattre avec sa foi. C’est là l’essence même du film. Comment garder la foi dans une situation comme celle-ci ? La foi peut-elle être inébranlable ?

« La maternité pour une Sœur, c’est ce qu’il y a de plus difficile à abandonner quand elle s’engage devant Dieu. C’est ce qui est ressorti dans ce qu’elles m’ont raconté quand je suis allée au couvent. Là, en plus, elles y sont confrontées de force. Chacune d’entre elles va alors dialoguer à sa manière avec cet événement. », livre la réalisatrice transcendée par le sujet dès lors que ses producteurs le lui ont proposé.

Et le film ne se limite pas à la foi religieuse touchant plus largement à la vocation et à l’espérance. L’importance de l’espérance, s’il en est. Confrontant ainsi le monde spirituel à celui du monde laïc, à travers le personnage de Mathilde, communiste par éducation, pragmatique, scientifique. Une jeune femme qui s’est jetée tête baissée dans l’horreur de la guerre et qui est arrivée en Pologne avec ses certitudes, dénuées de certaines réflexions philosophiques.

DE LA BEAUTÉ JAILLIT L’HORREUR

Interprétée par Lou de Laâge, elle captive spectatrices et spectateurs. De son comportement transgressif – femme médecin, bravant les ordres de sa hiérarchie, entamant une relation « non conventionnelle » (pour l’époque) avec le chirurgien, gardant le secret des Sœurs, agissant en pleine nuit malgré les dangers des barrages des soldats russes – elle tire un roman d’apprentissage à travers un enchainement d’expériences initiatiques.

« J’ai voulu Lou pour sa grâce. C’est très fort au cinéma d’avoir de la grâce. Je l’ai dirigée d’une manière particulière car au départ elle devait être froide, ne pas montrer ses émotions. Si son personnage était trop atteint, elle ne pouvait plus faire correctement son travail. », justifie Anne Fontaine. Et entre Mathilde Beaulieu et les Sœurs se nouent des relations profondes qui vont rompre avec le quotidien et s’immiscer dans cette communauté à la dramaturgie semblable à celle de chaque groupe identitaire, composé  d’égos, de tensions et de tempéraments différents.

La beauté des Innocentes réside dans la découverte de l’autre et l’acceptation, ou non, des événements en cours. Dans le choix du renoncement ou de l’espérance, dans les motivations à commettre un acte répréhensible comme le sacrifice d’un enfant pour préserver sa communauté du déshonneur et de la disgrâce. Sans minimiser ou grossir le trait, la réalisatrice rend le poids de la religion, la rigidité de la pensée catholique tout comme celle de la pensée scientifique, malléables. Interrogeant ainsi qui de l’individu ou de la foi guide l’autre.

Tout est travaillé, chaque détail est peaufiné. Décors, lumières, dialogues (français soutenu pour la polonaise Sœur Maria), interprétations sans failles des comédiennes, tout est confiné dans la plus grande pureté et dans la plus grande sobriété. Comme pour déclencher un choc entre la perfection esthétique et l’horreur du sujet, qui, réunis, bouleversent les spectatrices et les spectateurs.

Sortie de son contexte, la situation exposée se transpose à notre époque contemporaine, la cruauté des actes infligés n’ayant pas cessé à la fin de la Seconde guerre mondiale. Le film nous invite à réfléchir à la réalité des violences sexuelles, pas seulement crimes de guerre mais aussi et surtout crimes du quotidien. En France, c’est en moyenne 84 000 femmes par an (âgées entre 18 et 75 ans) qui sont victimes de viols ou de tentatives de viols, selon le site gouvernemental contre les violences faites aux femmes.

Au cinéma à partir du 10 février 2016.

Célian Ramis

The Voices, la comédie macabre signée Marjane Satrapi

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Cinéma Gaumont, Rennes
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Dans le monde coloré et ordonné de Jerry, ses animaux de compagnie lui parlent et lui susurrent de tuer quelques femmes, dont les têtes seront bien rangées dans son frigo. Macabre et délicieux, c'est le nouveau film de Marjane Satrapi.
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Pour clôturer le festival Travelling, la réalisatrice Marjane Satrapi – dessinatrice de l’affiche Travelling Téhéran en 2003 et marraine de l’édition junior en 2004 - présentait son nouveau film, The Voices, mardi 10 février, en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes.

« Aux Etats-Unis, il y a tous les peuples du monde. On est très vite considéré comme individu à part entière. », explique Marjane Satrapi quand on lui demande pourquoi elle s’est expatriée outre Atlantique pour son dernier film, The Voices (qui a été tourné en Allemagne) présenté en avant-première à Rennes. Ce soir-là, le mardi 10 février, dans le hall de son hôtel, elle semble lassée de l’étiquette « française d’origine iranienne ». Elle ponctue alors son propos d’un « on fait du cinéma pour tous les peuples » ! Il faut dire que depuis 2007, date de sortie de Persepolis, long-métrage adapté de sa bande-dessinée éponyme, la réalisatrice s’est entourée d’un agent américain.

Depuis, elle a reçu des tonnes de scénario. Sur les enfants, sur le monde arabe et sur les femmes. « Comme si j’étais une spécialiste ! Alors que pas du tout. », s’exclame-t-elle, un brin blasée mais flattée mine de rien. On lui propose même Maléfique, avec Angelina Jolie et un gros budget. Elle refuse. Ce genre de film l’emmerde, « et quand le boulot ne me plait pas, je ne le fais pas. » Ce qu’elle veut, précisément, c’est un film indépendant, américain, qui mêle défi artistique et challenge intellectuel. Marjane Satrapi se montre exigeante et sûre d’elle :

« Là-bas, chaque décision doit être justifiée, ce qui est éreintant. Mais à l’usure, personne ne me bat dans le monde entier ! Quand je fais un film, je mets 2 ans de ma vie dedans, je suis donc convaincue de ce que je fais ! »

COMÉDIE JOYEUSEMENT MACABRE

Le jour où elle reçoit le scénario de ce qui deviendra son nouveau film, elle se laisse séduire sans réticence aucune par ce serial killer avec lequel elle compatie, pour la première fois, et avec le chat et « son air de va te faire foutre ». Ce serial killer, c’est Jerry, un psychotique aux allures de benêt bien cadré dans sa petite vie à Milton et très investi dans son nouveau boulot au service emballage d’une usine de baignoires. Le chat, c’est Mr. Moustache, un animal de compagnie arrogant et cynique, à l’accent écossais. Il est accompagné de Bosco, un chien un peu pataud et surtout très raisonnable, à la voix grave et lourde.

Car dans The Voices, les deux compagnons parlent, et discutent avec Jerry, représentant ainsi sa propre conscience dans son monde imaginaire et fabuleusement macabre. Un monde dans lequel il évolue lorsqu’il ne prend pas ses médicaments. Rapidement, il se fascine pour Fiona, du service compta, dont le désir n’est pas partagé. Le corps de la jeune femme finira dans une multitude de Tupperware parfaitement rangés en damier dans l’appartement du tueur et sa tête strictement tranchée dans le frigo.

Marjane Satrapi ne peut s’en cacher : elle a un faible pour l’esthétique dans les films et aime donner une couleur particulière à chaque histoire. Après Persepolis et Poulet aux prunes, elle soigne encore une fois le décor et l’ambiance de son œuvre, et se rapproche ici d’une mise en scène sans imperfections à la Wes Anderson. Dans nos fauteuils, on jubile au vu de cette ressemblance, et la réalisatrice en profite pour prendre l’avantage. Elle nous surprend ainsi de par la froideur et la simplicité des scènes gore et se découvre au passage une nouvelle passion :

« Je ne voulais pas trop de sang. Mais en fait dès la première giclée, je criais « Encore, encore plus ! », j’ai adoré ça ! Par contre, j’ai fixé une limite dans le film, on ne voit jamais de lame entrer dans les corps, ça c’était trop. »

FEMMES DÉCAPITÉES

L’histoire est cocasse, l’humour grinçant et le casting succulent. Ryan Reynolds se glisse avec aisance semble-t-il dans le rôle du serial killer dépassé par les événements, et surtout par ses émotions incontrôlables et son libre arbitre dont il est mal affublé. « Il a le regard inquiétant, le sourire juvénile et enfantin, on lui donnerait le bon dieu sans confession », s’exalte Marjane Satrapi.

Affranchie de tout jugement, la réalisatrice affiche un parti pris singulier en nous faisant compatir avec le personnage principal. Le spectateur, ébahi par le monde coloré et sucré, tout en restant réaliste et parfois violent, encourage au fond de lui Jerry à ne pas prendre son traitement, désireux de se maintenir dans cet univers fantastique. Pourtant, dans cet univers, les femmes en lien avec Jerry perdent vite la tête.

« J’ai voulu montrer des femmes différentes. Et pas la blonde, 40kg, victime. Il y a la délicieuse Fiona (Gemma Aterton) qui n’a pas un corps très moderne mais très beau quand même, il y a Lisa (Anna Kendrick) la petite mignonne qui le séduit et Alison (Ella Smith), très ronde, qui elle aussi le droit d’être amoureuse de lui », détaille Marjane Satrapi, qui n’oublie pas non plus la psychiatre (Jacki Weaver) qu’elle a voulu volontairement plus âgée pour contrebalancer les figures féminines trentenaires susceptibles d’intéresser sentimentalement le personnage principal.

Entre rires et émotions, le film atteint son objectif, sans jamais poser la question du réalisme absolu du scénario qui se veut possible et cohérent, sans tomber dans les travers d’une reconstitution de faits divers sordides.

Sortie en salles, le 11 mars 2015.  

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