Célian Ramis

Dangereuses lectrices ou l'empuissancement par les mots

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Les 28 et 29 septembre, aux Ateliers du Vent, la première édition du festival de littérature féministe, articulée autour de la figure de la sorcière, n’a eu aucun mal à trouver son public.
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Il était attendu ce festival ! Début septembre déjà, plusieurs ateliers affichaient complets, les préventes réduisaient à vive allure, la soirée de soutien au Panama avait cartonné et beaucoup trépignaient d’impatience à l’idée de participer à un événement comme celui-ci, encore jamais organisé à Rennes. Les 28 et 29 septembre, aux Ateliers du Vent, la première édition du festival de littérature féministe, articulée autour de la figure de la sorcière, n’a eu aucun mal à trouver son public. 

La sorcière n’est pas la même partout. Elle n’est pas la même pour tout le monde. Mais elle est toujours marginalisée par une communauté, une société, victime d’un rapport de domination. Que nous dit l’Histoire à ce sujet ? Qui sont-elles aujourd’hui ? La sorcellerie peut-elle être source d’empuissancement ? Quel est l’impact des mots sur nos esprits et nos actions ? Sommes-nous toutes des héritières des sorcières d’hier ?

De nombreuses questions ont été soulevées les 28 et 29 septembre aux Ateliers du Vent pour cette première édition de Dangereuses lectrices. Et les réponses se sont croisées, articulées, percutées, confrontées, ont résonné, rebondi, retenti, ont fait écho à des vécus, des ressentis, des expériences, ont apporté un éclairage sur un sujet caricaturé dans la pop culture mais aussi réapproprié par certaines féministes au fil des siècles. Ou encore ont soulevé d’autres questions.

Les mots sur les maux ont été lus, joués et mis en scène, chantés, performés, discutés, théorisés, photographiés, démontrés, animés. Le politique et l’intime se sont donnés rendez-vous dans les paroles des unes et des autres. Pourquoi et en quoi la figure de la sorcière cristallise-t-elle toujours siècle après siècle le rapport de domination exercé par les hommes sur les femmes ?

VILAINE SORCIÈRE...

Nez crochus, chapeaux pointus, turlututu. On pense que la vilaine sorcière n’est attribuée qu’au monde enfantin. On se trompe. Elle influence toutes les générations. Et vise « les femmes qui a priori sont sorties du rôle attendu d’elles. », souligne Fanny Bugnon, historienne à l’université Rennes 2, lors de sa conférence « Les sorcières dans l’histoire, des procès au symbole féministe ». 

Ce samedi après-midi, elle décortique alors les images de la sorcière à travers le contexte historique. Les premières représentations, qui dateraient de 1451, sont en effet très symboliques : « Des sorcières qui chevauchent un objet emprunté à l’espace domestique, à savoir un balai ou un bâton. » 

Entre le 13esiècle et le 15esiècle, la lutte s’accélère, la grande chasse s’intensifie. Au départ, ce sont les autorités ecclésiastiques qui dénoncent les agissements des sorciers et des sorcières, puis au fil du temps, les accusées sont majoritairement des femmes et des milliers de buchers s’enflamment pour anéantir les sorcières. Elles sont pensées comme des ennemies de la chrétienté et pour cela, elles subiront de nombreuses « mises en humiliation et souffrances de leur corps. »

Instruments de la répression, les femmes vont être les boucs émissaires d’une société européenne frappée par la crise économique et politique. À la fin du Moyen-Âge, « l’économie rurale est bouleversée, la famine guette la population appauvrie, les réformes sont les prémices de la société capitaliste. La révolte gronde. L’Etat déploie la répression et l’Eglise se met en chasse contre les comportements les plus déviants. Les naissances deviennent un enjeu majeur. L’avortement et la contraception sont sévèrement punis… Les savoir-faire et les connaissances des femmes deviennent alors les cibles de la répression ». 

ACCUSÉES, CONDAMNÉES, BRÛLÉES…

Le décor est planté par le collectif L’Intruse, venu jouer ici Le procès de Péronne. On se situe dans le Nord de la France, à la fin du 17esiècle. Des rumeurs circulent sur la vieille Péronne, âgée d’environ 46 ans. Saoulée par un groupe de soldats, elle est un soir humiliée, harcelée physiquement et sexuellement. Sa faute ! déclarent les soldats, expliquant avoir été ensorcelés. 

Sans doute aussi est-elle la cause « du brouillard épais, de la pluie froide, de la gelée qui ravage les récoltes, des orages, des mouches, des maladies, de la lèpre, la peste, des entrailles qui pourrissent » car « c’est évident, c’est un signe du malin. » 

Les deux comédiennes, Camille Candelier et Anna Wessel, interprètent tour à tour les protagonistes du procès en sorcellerie de Péronne. Tantôt fonctionnaires qui complotent, tantôt voisines qui commèrent, elles nous emmènent avec humour et talent dans l’obscurité de l’esprit humain et patriarcal, démontrant l’aisance et la pression avec laquelle les « puissants » de l’époque tricotaient leur manipulatrice influence, allant jusqu’à faire avouer à des femmes leurs accouplements avec le démon.

« On les torture pour les faire avouer leur coït avec le diable. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, la Justice est uniquement composée d’hommes. Et puis il y a ce rapport à la bestialité, à la sexualité. Le bourreau recherche la marque du diable. C’est le signe qu’elle a été possédée par le démon. Si elles connaissent le diable, cela veut dire qu’elles peuvent enfanter des êtres maléfiques. », précise Fanny Bugnon, dont les contenus résonnent avec la pièce de théâtre, le soir même. Elle poursuit :

« La mort ne suffit pas. Par le feu, on purifie le corps social. Parfois, la sorcière n’est pas tuée, elle est bannie. Mais le plus souvent, elle est exécutée, brûlée vive, étranglée… Leurs noms ne figurent pas dans les registres des décès et leurs biens sont confisqués. Elles sont considérées comme païennes, vicieuses, marginales, elles sont célibataires ou non, mais toujours pécheresses. Pour ça, on leur retire leur existence. »

QUE SONT-ELLES DEVENUES ?

Au 18esiècle, la chasse aux sorcières ne disparaît pas réellement. « La sorcellerie devient le monde de l’empoisonnement. Ce sont encore les femmes : les empoisonneuses, les infanticides (le sujet dans sa globalité fait l’œuvre d’un ouvrage collectif, auquel a participé Fanny Bugnon, intitulé Présumées coupables – les grands procès faits aux femmes, ndlr). On va oublier les sorcières et elles vont revenir à la postérité. », souligne l’historienne. 

Dès la fin du 19e, elles réapparaissent. Dans l’essai La Sorcière, écrit par Jules Michelet en 1862 mais aussi le film musical Le magicien d’Oz, la série Ma sorcière bien aimée, le livre jeunesse La sorcière de la rue Mouffetard ou encore un peu plus tard, le film d’animation Kirikou et la sorcière. Entre autre. 

« Dans Merlin l’enchanteur, sorti en 1963, Madame Mim est laide, vieille, elle fait peur. Elle est l’archétype de la vieille sorcière aux pouvoirs maléfiques. Mais les sorcières reviennent aussi dans le monde féministe avec, dans les années 70, la revue Sorcières par exemple. Elles sont des figures d’empowerment car elles sont des femmes qui échappent aux hommes. Les sorcières sont la métaphore de la condition des femmes. Elles sont des femmes qui peuvent, j’ai envie de le croire, réenchanter le monde. », conclut Fanny Bugnon. 

QUI SONT LES SORCIÈRES ?

Plusieurs centaines d’années après la chasse aux sorcières, elles sont nombreuses les militantes à se revendiquer héritières des sorcières d’hier. Et si on attribue souvent ce retour sur le devant de la scène à Mona Chollet grâce à son brillant essai Sorcières – la puissance invaincue des femmes, on néglige et on méconnait alors tous les mouvements qui existent depuis longtemps, aux quatre coins du monde. 

L’autrice Laura Nsafou, dans sa conférence « Soucougnan, sukunabe, deum– Transversalité de la figure de la « sorcière » dans la diaspora africaine », attire l’attention du public, dans un premier temps, sur la barrière de la langue. Car « sorcière » est terme européen. « Si on traduit ce mot français, on n’obtiendra pas la même signification aux Antilles ou en Afrique, ni même d’un pays à l’autre. », précise-t-elle. 

Il est important de décoloniser le vocabulaire, fondé sur une méconnaissance absolue des religions et des croyances des pays colonisés. 

« Le surnaturel est très présent dans la diaspora africaine. Mais il y a eu une diabolisation qui a commencé lors des périodes de la colonisation. Le vaudou, par exemple, on le retrouve énormément dans la fiction occidentale. On parle de magie noire. De magie qui tue. Le vaudou est une vraie religion qui signifie « mettre en paix ». »
explique Laura Nsafou.

Elle exprime sa fatigue face à ce processus de diabolisation permanente : « L’imaginaire blanc qui catégorise ces religions a des conséquences sur la manière dont les personnes concernées le vivent. » 

Encore aujourd’hui marginalisées et stigmatisées, les conséquences sont immenses et souvent passés sous silence dans les médias. Elle mentionne par exemple les camps de sorcières dans lesquels vivent les femmes accusées, par leurs entourages, de sorcellerie. Les camps sont insalubres et des maltraitances y sont subies.

« Mais sur ce sujet, je n’ai pas trouvé beaucoup de sources pour le moment. Que des articles en anglais. », souligne-t-elle.

Autre exemple : les persécutions se poursuivent pour les adeptes du candomblé, une des religions afro-brésiliennes, qui voient leurs lieux de culte réduits à néant. Et d’un autre côté, sans vergogne, les Occidentaux-tales se réapproprient les rituels des peuples minorisés, sans se soucier de la pertinence et de ce que cela représente pour eux/elles.  

L’autrice insiste, il est nécessaire de se situer et de se questionner : « C’est comme pour l’exotisation des corps des femmes noires. En littérature, la présence des corps noirs a commencé par la littérature de voyage à destination des hommes blancs. Pour les divertir et non pas pour les informer. Il fallait le rendre attrayant pour le regard blanc occidental. Quand la représentation est produite par des non concerné-e-s, elle devient une caricature, un divertissement aux dépens des concerné-e-s. Le discours devient alors marginalisant. »

TOUTES DES SORCIÈRES ?

Qui sont les sorcières et que signifie le fait de se revendiquer descendantes de sorcières ou sorcières tout court ? La table ronde réunissant Camille Ducellier, artiste multimédia, Taous Merakchi (alias Jack Parler), autrice et rédactrice, et Maureen Wingrove (alias Diglee), illustratrice et autrice, a permis de poursuivre le propos de Laura Nsafou, dans le fait de se situer.

Ainsi, les trois femmes ne se définissent pas toutes sorcières et composent ensemble, pendant cette rencontre, autour de leurs différents points de vue, qui parfois se complètent, parfois s’opposent et parfois se rejoignent.

Diglee, elle, n’est pas une sorcière. Elle nuance : elle est passionnée et curieuse de l’archétype de la sorcière. Elle ne pratique pas, ou très rarement, elle préfère écouter les récits de pratique. Taous Merakchi parle quant à elle de spiritualité alternative car elle ne sait pas encore précisément où se situe le politique et où se situe le spirituel dans sa pratique. Et Camille Ducellier explique qu’il lui arrive, parmi son « millefeuille identitaire », de se définir comme sorcière. 

« Ça m’a réconciliée et aidée d’avoir un terme. Passionnée par les cultures ésotériques et baignée dans une culture féministe, ça m’a donné un trait d’union entre tout ça. Se dire lesbienne, queer, sorcière… C’est la puissance du verbe. Se dire quelque chose, c’est déjà un acte ! Je me sens sorcière queer, ça a une dimension politique. Ma vie de gouine et ma vie de queer font que j’ai des pratiques marginales qui se rajoutent encore… »
signale-t-elle. 

A chacune, la sorcellerie apporte, de manière différente. Diglee, passionnée au départ par la connaissance des minéraux, veut comprendre ce qu’est la magie. « Mais dans le milieu ésotérique, le sexisme est roi, comme partout ailleurs. Il y a peu de femmes, peu de personnes racisées. Pour m’informer, je vais dans un tas de conférences sur le sujet, elles sont souvent animées par des hommes qui catégorisent la haute magie comme étant celle héritée de l’église donc pour les hommes et la sorcellerie, héritée des femmes donc intuitive et instinctive. Je veux comprendre ce qu’est la magie. Mais quand on est une femme, c’est difficile. Alors que je ne suis pas non plus du genre « féminin sacré ». Attention, c’est bien de revaloriser les qualités du féminin. Mais il faut qu’on puisse aussi conquérir les qualités du masculin ! Je veux me sentir humain avant d’être femme, ce qui est totalement illusoire. », déclame-t-elle. 

Pour Taous Merakchi, la sorcellerie intervient sur un plan personnel et intime : « Revenir à moi-même, qui je suis, comment avancer avec les outils que j’ai déjà. Moi, je ne suis pas à plaindre du tout. C’est pour ça que ça ne m’appartient pas la définition de sorcière. Je ne suis pas prioritaire, il y a bien plus marginalisée que moi. »

Là où elles tombent toutes d’accord, c’est sur la source d’empuissancement que cela crée, peu importe si la personne se définit ou non sorcière. L’accès à l’information amène sur le chemin de la déconstruction. Que ce soit avec le livre de Mona Chollet, celui de Camille Ducellier intitulé Guide pratique du féminisme divinatoire, celui de Jack Parker et Diglee intitulé Grimoire de la sorcière moderneou encore à travers les réseaux sociaux. 

« Ma déconstruction a commencé sur internet. Pour comprendre où était le problème et construire ma vision de la féminité. De ma féminité. Le féminin n’est pas sacré par essence. » précise Taous Merakchi, rejointe par Maureen Wingrove : 

« Le collectif est porteur. Ça a été avéré qu’un groupe dégage une énergie. Quand il y a du nombre et de l’émotion, ça circule et ça fait du bien que ce soit psychologique, magique ou autre. On sent que quelque chose agit, quelque chose se passe. »

Camille Ducellier, elle, croit également que cette énergie, source d’empuissancement car source de transformation, ne doit pas rester au niveau individuel. Politiser le mouvement mais aussi le sortir des normes que l’on ne connaît que trop bien.

« Les américaines par exemple sont plus tournées vers l’action. En France, on est très accroché-e-s à la parole, l’analyse, la critique, etc. C’est très bien mais ce n’est pas la seule manière de comprendre le monde. La psychanalyse, l’ésotérisme et le féminisme sont trois systèmes symboliques que j’aime et que j’essaye de faire dialoguer. », souligne-t-elle. 

À CHACUNE SES RITUELS

La table ronde, au large succès, n’apporte pas de réponse concernant la définition précise de ce qu’est une sorcière aujourd’hui. Elle nous incite plutôt à nous questionner sur nos propres attentes et pratiques, nous déculpabilisant grâce à une phrase de Camille Ducellier :

« Je pars du principe que si on se sent intimement en lien avec cet héritage, on peut se définir sorcière si on a envie. C’est un va et vient entre le passé, le présent et le futur. Les événements ont été effacés par le patriarcat, confisqués par le colonialisme. Aujourd’hui encore, il y a des femmes stigmatisées, des femmes considérées comme des « mauvaises femmes ». On peut se sentir connectées à cet héritage. »

Cet héritage, Liz Viloria le met en partage et en résonnance lors d’une performance qui se déroule à la nuit tombée sur le parvis des Ateliers du Vent. L’instant est solennel, une bougie est allumée, quatre personnes attisent la curiosité des festivalier-e-s qui, petit à petit, forment un cercle autour d’elles. On pense évidemment à l’exécution d’un rite magique.

Liz Viloria travaille sur une thèse, à l’université Rennes 2, en littérature comparée portant sur le statut des femmes dans les Caraïbes. « L’idée de la performance est née de mon parcours académique car je me suis rendu compte que mis à part le fait que le travail intellectuel est très solitaire, sa portée est limitée à un public restreint et plutôt spécialisé », explique-t-elle.

Sa performance, Calíbana,vient de son envie de partager les outils acquis auprès de tou-te-s les autrices et auteurs « écrivant au service de la déconstruction de la notion patriarcale du statut Femme. » Initialement réalisée en Colombie sur la thématique de la sexualité féminine, elle a eu lieu la première fois devant la cathédrale de Barranquilla : 

« Sans que ceci ne soit voulu, aux yeux des spectateurs, la représentation parut comme un rite sorcier. Malgré les préjugés, les personnes (dont la police) sont venues regarder intriguées, curieuses et bienveillantes. »

Dans Calíbana, le sujet change selon l’occasion. Pour le festival Dangereuses lectrices, une nouvelle équipe s’est constituée et la thématique s’est portée sur la figure de la sorcière. Pendant un mois, ielles se sont retrouvées pour faire des cercles, travailler sur les rapports au corps mais aussi à leur lignée féminine, ainsi que les rapports aux arcanes majeurs du Tarot « qui dans la performance viennent représenter les différents archétypes présents dans l’inconscient collectif. »

Liz Viloria poursuit :

« Parmi ces archétypes, la sorcière est la femme savante, celle qui sait, qui lit, qui détient différents savoirs, la sorcière se perçoit elle même comme un organisme qui fait parti de la nature, qui connaît ses rythmes et qui écoute et connaît son corps. Cette connaissance ne vient pas du monde extérieur. »

Pour se préparer, elle a donc puisé dans son univers personnel, qu’elle a ensuite mis en partage et en résonnance avec les expériences des trois autres membres de l’équipe.

« Je viens d’une culture dont le rapport à ces rythmes est toujours présent : du citron avec de l’eau chaude le matin pour alcaliniser le corps, couper les légumes avec les mains et non avec des couteaux afin de garder leur texture pour la cuisson, nettoyer la maison avec de la sauge une fois par mois… Ce sont des petits rituels qui, au delà de leurs effets sur le monde extérieur, organisent la vie intérieure de la personne qui pratique : les rituels aident au bien vivre. Pendant le mois de préparation, on a partagé des rituels, certains nouveaux, d’autres déjà appris au cours de nos vies… On se déconstruit et se resignifie en prenant conscience de l’immersion du corps propre dans le monde quotidien. Dans cette édition, Laura Zylberyng (française), Jason-Jasmine Fortheringham (australien-ne), Touré Mayalan (guinéenne) et moi-même, portant le poids de la culture de quatre continents différents, avons décelé des points en commun dans l’assomption du corps propre et dans la construction de ce que Femme peut signifier. », analyse Liz Viloria. 

SORTIR DE LA NORME HÉTÉRO-CIS-BLANCHE

Ainsi, le festival Dangereuses lectrices met en avant et en perspective des expériences sensibles, des récits de vie, des théories féministes, des héritages, des vécus et ressentis, qui s’expriment à travers chacun-e de manière et sous des formes différentes. Il y a les conférences et tables rondes, des ateliers, mais aussi du théâtre, une performance, la projection d’un film, une lecture, un concert… 

Les arts sont porteurs de paroles et de points de vue. Et ici, ils prennent évidemment un sens militant et politique, même si on peut s’en détacher pour n’y voir que de l’informatif et du divertissement (intelligent). 

Le mélange des genres et des styles est exaltant durant ce week-end aux Ateliers du Vent. Il suffit de tendre l’oreille pour entendre des propositions enthousiasmantes comme la lecture de Lizzie Crowdagger, spécialiste des histoires fantastiques et de fantasy avec des vampires motardes, des sorcières lesbiennes et des punks garous. 

Elle lit des extraits de trois de ses ouvrages parmi lesquels figurent Enfant de Mars et de Vénus, une enquête fantastique avec une lesbienne motarde, une camionneuse trans, du surnaturel et des morts, Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires),un roman de fantasy avec des lesbiennes vampires à moto, et La sorcellerie est un sport de combat, dans lequel le balai est une Clio un peu particulière. 

L’autrice prouve que d’autres personnages et récits sont possibles et que les sorcières sont tout aussi plurielles et multiples que les autres. Elle s’affranchit des assignations et casse les normes d’un genre littéraire codifié au masculin, et pré supposé hétérosexuel. Tout comme le cabinet d’intimité nous invite à observer des sexes, photographiés en noir et blanc, en oubliant totalement l’étiquette binaire assignée par l’organe, Homme ou Femme. 

ÉCRITURE POIGNANTE

Petit à petit, l’enchainement des expressions permet de mieux comprendre le fonctionnement des systèmes d’oppression et au fil du temps, et des investissements, de nous déconstruire nous-mêmes. Dangereuses lectrices participe grandement à cette exploration et analyse, aussi personnelle que collective. 

Mais incontestablement, pour nous, c’est le concert de Petra Pied de Biche qui marque nos esprits. Sans détours, l’artiste clame sa Rage de raison, du nom de son dernier album. Un vrai coup de poing dans la gueule. 

Son écriture brute, la violence de ses récits et vécus, son regard très franc souvent accompagné d’un large sourire, le rythme percutant de ses musiques nous hypnotisent complètement. Quand Petra Pied de Biche s’exprime, on la boucle et on l’écoute. 

Témoignage du racisme latent vécu au quotidien, témoignage des jugements incessants quant à ses choix de vie, témoignage du sexisme ambiant mais aussi culture du viol, exploitation des travailleur-euse-s, minimisation des faits et des ressentis, l’artiste dénonce avec talent et engagement et secoue les mentalités. Parce qu’il y a urgence à écouter et à prendre en compte les discours des personnes concerné-e-s. 

Par le biais de la littérature sous ses formes diverses, le festival Dangereuses lectrices a convoqué l’âme des révolté-e-s. Révolté-e-s parce que marginalisé-e-s en raison de leur sexe, de leur apparence, de leur orientation sexuelle, de leur couleur de peau, de leur identité de genre, de leurs choix de vie, etc. 

Sorcières ou pas, une chose est sure : les femmes qui lisent sont dangereuses. Tout comme les femmes qui écrivent sont dangereuses. Alors, patriarcat, gare à ton cul. Les Dangereuses lectrices entendent bien être libres. 

Célian Ramis

Duras & Platini : un duel au sommet

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Quand Michel Platini s’entretient avec Marguerite Duras en décembre 87 dans les locaux de Libération, c’est une interview surréaliste. Quand Mohamed El Khatib s’empare de la thématique en avril 2019 à la Parcheminerie, c’est un spectacle drôle et social.
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Quand Michel Platini s’entretient avec Marguerite Duras en décembre 87 dans les locaux de Libération, c’est une interview surréaliste. Quand Mohamed El Khatib s’empare de la thématique en avril 2019 sur la scène de la Parcheminerie, lors du festival Mythos, c’est un spectacle drôle et social qui défile sous nos yeux. 

On avait aimé découvrir en 2016, à l’occasion de ce même festival, la pièce Moi, Corinne Dadat, écrite et mise en scène par Mohamed El Khatib. On avait aimé parce qu’il savait utiliser l’humour pour piquer à vif. 

Il réitère, les 4 et 5 avril, au théâtre de la Parcheminerie à Rennes, avec Duras & Platini, une grande intellectuelle et un monstre du football. Elle a écrit, entre autres, L’amant et a reçu le prix Goncourt pour celui-ci quelques années plus tôt. Il a été le capitaine des Bleus, champion d’Europe et plusieurs fois demi finaliste de la Coupe du monde. Cette année-là, il raccroche les crampons. 

De cette interview, il garde le souvenir de « quelque chose de complètement irréaliste, ou plutôt surréaliste, dans la mesure où moi je ne savais pas qui était Marguerite Duras, je n’avais pas conscience de son rayonnement intellectuel. Non je n’étais pas impressionné, puisque je ne mesurais pas l’importance de cette personne dans un monde littéraire dont j’ignorais tout ou presque. En revanche, j’avais été très intéressé, car j’ai toujours adoré le contact avec des gens qui n’étaient pas du football. Avec elle, j’étais servi, car j’étais certain qu’elle n’était jamais allée à un match de football. »

Mohamed El Khatib est très jeune lorsqu’il apprend que le Maroc est divisé en deux catégories : d’un côté, les supporters du Real de Madrid et de l’autre, les supporters du FC Barcelone. Il a 6 ans quand, devant la télé, son oncle hurle : « On a niqué la reine d’Angleterre ! ». 

La « main de Dieu » de Diego Maradona propulse, en 1986, l’Argentine en demi finale de Coupe du monde, face à l’Angleterre. « Trente ans plus tard, ce même Maradona adresse au Nigéria et au monde entier un doigt d’honneur. », souligne le metteur en scène. 

Pour lui, il n’y a pas de football sans politique. Et le lien football et littérature lui apparaît comme une évidence, les deux étant des surfaces de réparation de la démocratie. Les deux posant la question du récit et comment on raconte la vérité. C’est ce qu’il va mettre en perspective pendant cette heure de théâtre-documentaire du passé pour comprendre le présent.

Et c’est cette question de la vérité qui va être au cœur de l’échange entre Marguerite Duras et Michel Platini qui s’en souviendra comme d’un moment bien plus difficile que tous les matchs qu’il a joué.

Comme à son habitude, Mohamed El Khatib ne quitte pas le plateau et accompagne durant tout le spectacle les comédiens qu’il a choisi pour interpréter ce duel : Anne Brochet et Laurent Poitrenaux.

Ensemble, ils font renaitre une partie d’un entretien fort intéressant à analyser alors que 30 années se sont écoulées depuis. L’angélisme dont parle l’autrice à propos du footballeur, on le perçoit à son propos à elle. C’est beau la manière dont elle appréhende l’homme qu’elle a en face d’elle et la manière dont elle saisit le sport.

« C’est mon métier de regarder le monde »
dit-elle. 

Elle paraît naïve dans ces questions parce qu’en réalité elle l’est, vierge de tout intérêt pour la discipline footballistique. Tout comme Michel Platini avoue n’avoir aucune connaissance du domaine littéraire.

Mais Marguerite Duras a l’avantage et creuse rapidement l’écart. Sans chercher à le piéger, elle le pousse dans l’intellect et dans l’analyse de quelque chose de plus profond, de plus viscéral. Alors qu’il défend le sport comme un spectacle, elle s’enfonce dans les méandres de l’âme humaine pour comprendre ce qui mène à la folie les nations, provoquée par le ballon rond.

Elle évoque le drame du Heysel, survenu en mai 1985 à Bruxelles. Liverpool contre la Juventus. 39 morts et plus de 450 blessés. Parce que des grilles de séparation et un muret ont cédé à la pression et au poids des supporters.

Lui, il n’a pas vu, il était dans les vestiaires. Personne n’avait conscience de ce qui se déroulait à quelques mètres de là. Alors, oui, ils ont joué. Le football, c’est, encore une fois, du spectacle. Duras ne le lâche pas, elle le titille. Que ce soit en prononçant mal le mot « football » (qu’elle prononce « footballe » tout le long de l’interview, malgré les nombreuses rectifications de Platini) ou en cherchant avec insistance ce qui fascine tant dans « ce jeu démoniaque et divin ». 

Il n’y a aucune vérité dans le foot, lui rétorque l’ancien numéro 10 qui estime que le match parfait n’existe pas, sinon il y aurait tout le temps 0 – 0. Ce sont les erreurs qui font gagner l’équipe adverse. Ce sont les coups de génie dans une action. Les coups de folie. Qui peuvent être positifs comme négatifs.

Pour lui, le football, c’est le « seul truc français dont on parle dans le monde entier. » Et « la littérature ? »,soulève Duras. À ce moment-là, le public rigole. Mais la célèbre femme de lettres n’en est pas moins sérieuse. Au contraire, elle y va, lui rentre dedans, lui soulignant qu’elle est traduite dans plus de 30 pays « ce qui fait plus que l’Europe et l’Amérique du Sud ». Et paf ! 

Il ne se démonte pas et lui rend le taquet :

« Oui, mais si vous allez dans les favelas, la littérature n’est pas importante, le football, oui. »

Centré sur sa discipline et sa carrière, il ne s’aperçoit pas de l’ampleur intellectuelle de celle qui se trouve en face de lui. Et lui renvoie par moment de la condescendance. 

Une condescendance que l’on peut saisir peut-être parce qu’il y a 30 ans d’écart entre l’interview et la pièce de Mohamed El Khatib. À l’époque, cela était sans doute considéré comme normal. Toutefois, elle soulève la misogynie du foot, le racisme et le « pré-fascisme ». Ils parlent récupération politique, Platini refusant toute approche à cet instant, et envisagent l’avenir du joueur qui deviendra peu de temps après sélectionneur des Bleus.

Son tempérament de leader, acquis parce que les gens avaient besoin de lui, elle lui permet de l’analyser sans fausse pudeur. Elle a ce don de le faire accoucher de son moi profond. Sans le savoir, il se livre, se dévoile et dit « des choses importantes, même s’il n’en a pas encore conscience ». Elle est visionnaire Marguerite Duras. 

Son approche sensible des événements, sa capacité à analyser très rapidement les propos de l’autre, son intelligence sous couvert de naïveté… Elle nous fascine. Pendant quasiment tout le spectacle, on en oublie que Platini est le cœur de l’interview. Parce que finalement, elle est la tête mais en devient aussi le cœur encore plus que lui. Elle l’envoie sur la touche.

Si l’interview est qualifiée de duel, on voit sur scène un duo. Entre légèreté et dureté, c’est sans doute un bras de fer intellectuel qui s’engage là, sous nos yeux de novices ignorant jusqu’alors l’existence de cette interview qui est loin d’être surréaliste. Quand la littérature de Duras et le football de Platini rencontrent le mordant d’El Khatib, de Poitrenaux et de Brochet, c’est un moment d’extase sociale et politique qui s’installe.

Célian Ramis

« C’est logique que MeToo soit arrivé des comédiennes quand on connaît notre Histoire ! »

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Maison Internationale de Rennes
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Metteuse en scène, autrice et chercheuse, Aurore Evain dépoussière l’Académie française et l’histoire des arts.
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Metteuse en scène, autrice et chercheuse, Aurore Evain dépoussière l’Académie française et l’histoire des arts, notamment l’histoire du théâtre, grâce à ses nombreuses recherches et publications sur le matrimoine et le terme « autrice ». Le 16 mars, elle animait une conférence, organisée par HF Bretagne, à la Maison Internationale de Rennes. Dans le cadre du 8 mars. 

Le 28 février 2019, l’Académie française fait le choix de la modernité : la moitié de l’humanité peut enfin apparaître dans les noms de métier. Un sujet qui n’est pas nouveau puisqu’il a maintes fois été mis sur le tapis poussiéreux des Immortels, au 19esiècle mais aussi dans les années 80 lorsqu’Yvette Roudy créa, au ministère des Droits de la femme, une commission de terminologie, présidée par l’écrivaine féministe Benoite Groult. 

L’Institution se réveille et estime aujourd’hui qu’il n’existe « aucun obstacle de principe » à la féminisation des métiers. Pourquoi a-t-on dû attendre si longtemps avant de pouvoir officiellement parler d’une autrice ?

Parce que soi-disant, le terme est moche à l’oreille. Question d’habitude… Une habitude qui a été perdue puisqu’Aurore Evain, à travers ses recherches au cours de l’Histoire, met en évidence que le terme a été balayé, déprécié et oublié.

« Tant que dans les inconscients collectifs, on transmet des violences symboliques, on ne s’en sortira pas. », souligne la conférencière, évoquant ici un langage et une Histoire sexistes.

LES MOTS ONT UN SENS

Au Moyen-Âge, les couples mariés déclaraient leur patrimoine et leur matrimoine. Aujourd’hui, si le patrimoine est largement valorisé, représentant l’Histoire commune, matérielle ou immatérielle, le matrimoine a disparu, excepté dans les agences matrimoniales.

« Le matrimoine a été rétréci à la sphère privé, à la famille, au mariage. On avait ce terme au Moyen-Âge et on l’a effacé. Ça en dit long sur notre Histoire. En 3 syllabes, il nous rend sonore et visible l’histoire des créatrices. », souligne Aurore Evain qui poursuit : « On pense que c’est un néologisme, qu’on parle actuellement de matrimoine par effet de comm’ mais pas du tout. Ce n’est pas un néologisme comme chez les anglais par exemple qui ont créé « herstory », en rapport à « history ». C’est bien un terme qui existe dans la langue française. »

L’objectif à atteindre selon elle : pouvoir parler d’héritage culturel. Ne plus faire de distinction entre les biens culturels transmis par les pères et les biens culturels transmis par les mères. « Mais d’abord, il faut rendre visible le matrimoine. », précise-t-elle. Ainsi, en 2012, elle instaure avec le mouvement HF les journées du matrimoine, un événement soutenu et valorisé chaque année à Rennes par HF Bretagne. 

L’ORIGINE DE SES RECHERCHES

Aurore Evain s’est formée au métier de comédienne dans plusieurs Conservatoires à Paris. En parallèle, elle a suivi un cursus d’études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle. Elle n’a encore jamais travaillé sur une pièce écrite par une femme et s’interroge sur sa place de comédienne. Car dans l’imaginaire et les attendus, la comédienne est « jeune, jolie, sensible, pas trop intellectuelle… »

Pourtant, quand on pense au théâtre, au cinéma, on pense stars au féminin. En arrivant en maitrise, elle va voir Martine de Rougemont, historienne du théâtre qui a pendant un temps dirigé l’institut des études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle.

« Elle était la seule à l’époque à diriger des travaux sur les femmes de théâtre. Je lui ai dit que je voulais travailler sur une étude comparative des actrices professionnelles en Europe. Sur pourquoi brusquement on a accepté, aux 16eet 17esiècles, que les femmes montent sur scène alors qu’avant les hommes se travestissaient pour jouer les rôles de femmes ? », interpelle Aurore Evain. 

Aujourd’hui encore, en études théâtrales, on continue de taire l’Histoire des actrices professionnelles. De taire l’apparition des femmes dans le milieu du théâtre. « C’est pourtant une véritable révolution ! Esthétique, sociale, économique, religieuse, politique… Une révolution ! Corneille, Molière, Racine… n’auraient jamais écrit comme ça s’ils n’avaient pas eu des comédiennes. », scande la chercheuse. 

Elles ont fait bouger l’Histoire des arts, ont secouer et fait bouger les mentalités autour des rapports femmes-hommes : « C’est logique que MeToo arrive des comédiennes quand on connaît notre Histoire ! »

LES FEMMES MONTENT SUR LES PLANCHES ET TOMBENT LE MASQUE

Il y a dans l’image des premières comédiennes l’idée de femmes faciles, de prostituées, de courtisanes. Pourtant, il faut savoir lire et écrire pour le théâtre : « Elles vont se servir du métier de comédienne pour échapper à la situation de prostitution. Elles ne vendent plus leur corps mais leur image. »

Elles, ce sont celles que l’on appelle les courtisanes honnêtes. Elles savent danser, chanter, font preuve d’une grande culture et d’une capacité à improviser poétiquement. Elles vont apparaître dans un répertoire littéraire plus précieux et élaboré, de la Commedia dell’arte. Et la grande nouveauté, la véritable révolution esthétique, c’est que les femmes enlèvent les masques et jouent à visage découvert.

Ainsi, elles marquent profondément l’histoire artistique italienne et là-bas « on ne parle pas de la Commedia dell’arte sans parler du rôle des femmes, alors qu’en France, on commence par l’époque où les femmes sont déjà là. »

Dans cette période, on sort du Moyen-Âge et de l’image d’Eve, de femme pécheresse, séductrice des âmes pour les porter en enfer. On assiste à l’éclosion de Vénus grâce à la beauté de ces courtisanes honnêtes et de leurs improvisations. Non seulement l’esthétique est nouvelle, mais aussi l’économie évolue. Le théâtre devient une entreprise avec les troupes de théâtre.

ELLES PARCOURENT L’EUROPE

« Les troupes circulent en Europe et les troupes italiennes finissent par arriver en Espagne, alors en pleine Inquisition. On autorise, on interdit, on ré-autorise les comédiennes sur scène. Jusqu’à ce qu’elles l’emportent. L’Eglise a besoin d’allié-e-s. Sur scène, ce sont de nouveaux rapports femmes-hommes, de nouveaux modèles du féminin qui s’expérimentent, en direct. Toute la société s’interroge sur ces femmes. », explique Aurore Evain. 

Elle insiste là encore sur le lien avec le mouvement MeToo lancées par les actrices, sans oublier Time’s up. Parce que d’un côté, elles étaient des créatrices et de l’autre, des objets sexuels. « La question du harcèlement se posait déjà. Aujourd’hui, on vit la continuité de l’histoire. Toujours cette image entre Eve et Marie. », précise la metteuse en scène. 

En France, on ne dispose que de très peu d’études sur le sujet. Mais ce que l’on sait, c’est qu’à cette époque, le théâtre farcesque détient le monopole à Paris et la Commedia dell’arte n’y trouve pas sa place dans un premier temps :

« Les troupes vont revenir un peu plus tard et là ça prendra. Parce qu’entre temps, la préciosité sera arrivée… Les premières comédiennes seront les reines et les princesses, en France comme en Angleterre. Catherine de Medicis met en scène ses filles. Elles sont belles, intelligentes, capables d’émouvoir. C’est la naissance des égéries. »

Mais en Angleterre, pays où le travestissement règne avec le théâtre shakespearien, c’est un autre cas de figure puisqu’en 1630 les puritains, qui viennent de prendre le pouvoir, font fermer les théâtres. L’aristocratie désertant l’île pour venir sur le continent découvre les comédiennes et à son retour, rouvre les théâtres et y placent les comédiennes.

« C’est un théâtre plutôt libertin où les comédiennes sont les maitresses du pouvoir. On demande quand même aux vieux comédiens leur autorisation pour faire jouer les comédiennes. À ce moment-là, des femmes vont écrire pour le théâtre dans un répertoire plus féministe comme le fera Olympe de Gouges en France plus tard, sur les mariages forcés, le divorce, etc. », souligne Aurore Evain. 

LES FEMMES ÉCRIVENT DU THÉÂTRE ? 

Découvrir l’histoire inconnue de l’apparition des actrices professionnelles est déjà un choc pour celle qui a suivi des études théâtrales sans jamais en entendre parler. Découvrir que les femmes écrivent du théâtre va constituer un deuxième choc :

« Je ne pensais même pas que des femmes avaient écrit avant Marguerite Duras. Je venais de terminer ma première pièce et je me sentais illégitime. Elle a bien tourné mais pourtant je ressentais un problème d’invisibilisation. »

Elle retourne voir Martine de Rougemont qui a déjà eu une étudiante en 1988 à avoir réalisé un travail pionnier sur les femmes dramaturges entre le 16e siècle et le 19e siècle. Elle se lance dans les recherches sur le sujet et fait face aux grands historiens « qui dénigrent ces femmes puisqu’ils ne les connaissent pas, ils pensent qu’elles ne valent pas la peine. »

Aurore Evain, alors âgée de 24 / 25 ans, se heurte à une institution en plein doute et rencontre une résistance dans la langue française : « Bon, une fois que j’ai dit femmes dramaturges, dramaturges femmes, auteures… je suis face à une résistance de la langue. »

Elle découvre dans les registres de l’Académie française « part d’autrice ». Elle fouille et voit apparaître ce terme également dans les comptes-rendus de périodiques de l’époque. « En fait, « autrice » existe depuis l’Antiquité et depuis l’Antiquité, on lui fait la guerre. Le terme en latin était utilisé dans les premiers temps du christianisme. Sur les tombes, on pouvait lire par exemple « autrice de travail », ça voulait dire ouvrière. », mentionne la conférencière. 

Un grammairien, non chrétien, va alors pondre une règle absurde qui symbolise bien les enjeux du terme « autrix ». Il va choisir que lorsque le terme est employé pour désigner une autorité, une source et une origine, il doit être au masculin, tandis qu’il sera accepté au féminin pour désigner ce qui relève du développement.

OÙ SONT LES AUTRICES ? 

Au Moyen-Âge, les grandes créatrices, souvent des abbesses, se réclament au féminin, comme Christine de Pisan par exemple qui se définit « escrivaine » et parle même de matrimoine. À la Renaissance, les reines et princesses se déclarent autrices de paix. Au 16esiècle, l’imprimerie est apparue et on édite des livres, écrits par des femmes qui commencent à être de plus en plus nombreuses à être éduquées.

Au 17esiècle, les dramaturges sont appelées autrices. Elles deviennent nombreuses à écrire. Nombreuses à avoir besoin de gagner leur vie par l’écriture. C’est alors que Richelieu crée l’Académie française et que naissent les dictionnaires, qui jusqu’ici étaient des annexes français-latin dans lesquelles figurait le terme autrice. 

« L’Académie française n’est pas neutre puisqu’il n’y a que des hommes. Dans le dictionnaire, autrice disparaît. Le mot actrice par contre entre dans le dictionnaire. C’est marrant ce que l’on constate : quand « auteur » prend ses lettres de noblesse, « autrice » disparaît. Quand « acteur » se réduit à comédien (et n’est plus généralisé puisque son féminin est apparu), « actrice » apparaît dans le dictionnaire. C’est un affaiblissement de la fonction de l’actrice. »

L’Académie française ne s’arrêtera pas là. Elle s’attaque désormais aux accords, utilisant dans un premier temps la règle de l’accord de proximité avant que celui-ci ne se transforme en la règle que l’on connaît désormais : le masculin l’emporte sur le féminin. Pourquoi ? Parce que le masculin est défini comme le genre le plus noble.

« C’est marrant parce qu’à l’époque de l’accord de proximité, on peut lire, notamment dans les écrits de Vaugelas, qu’ils avaient du mal à s’adapter à l’oreille. Ils vont donc vraiment se forcer pour effacer le féminin, c’est une instrumentalisation idéologique de la langue. »

DÉMASCULINISER LA LANGUE FRANÇAISE

À travers son déroulé chronologique et historique, Aurore Evain démontre qu’aujourd’hui l’enjeu n’est pas de féminiser la langue française mais bel et bien de la démasculiniser. Parce que l’usage du féminin dans les noms de métiers, mais pas que, n’est pas phénomène nouveau. N’est pas phénomène du tout d’ailleurs.

En quelques centaines d’années, nous avons perdu la mémoire de notre histoire. Autant celle de notre langue que de nos arts. Et cela renforce les inégalités puisqu’au fil des siècles l’Histoire a été transmise avec les violences symboliques que développe la metteuse en scène, chercheuse et autrice.

S’il n’y a aucun « obstacle de principe », pour reprendre les dires de l’Académie française, on voit bien un réel combat pour faire disparaître la moitié de l’humanité du langage. « Fin février, finalement, autrice est acceptée. C’est une réponse à Marie-Louise Gagneur (romancière qui avait interpelé l’Académie sur le rapport entre féminisation des noms de métiers et légitimation du statut, en 1891, ndlr) 130 ans plus tard ! », lance Aurore Evain qui insiste sur une question à laquelle chacun-e ferait bien de répondre : 

« Pourquoi a-t-on mis autant de temps et d’énergie à effacer le féminin de la langue française ? »

Avant de conclure sur cette partie, elle précise : « On dit parfois que la féminisation du langage n’est pas une priorité. Qu’il y a d’autres choses avant. Comme il y a eu le droit de vote, de nombreuses luttes, aujourd’hui l’égalité salariale. Hubertine Auclert (journaliste, écrivaine et militante féministe 19e/20esiècles) et d’autres militantes se sont battues pour le droit de vote mais aussi pour la féminisation des termes et d’autres combats. Il n’y a pas de hiérarchie, de priorités. Je peux militer pour la féminisation des termes sans que ça m’empêche de lutter pour l’égalité des salaires. C’est un tout ! Ce sont des outils de légitimation. »

On rejoint son point de vue. Effacer de l’Histoire les femmes artistes, les inventrices, les scientifiques, les intellectuelles et autres revient à effacer la moitié de l’humanité. Accorder la langue au masculin, c’est également effacer cette même moitié de l’humanité. C’est faire comprendre qu’elle n’a pas sa place dans la société. Et c’est empêcher les nouvelles générations de trouver la leur.

Valorisons donc notre matrimoine pour avancer ensemble vers un héritage culturel plus juste, riche, équilibré et humain.

La transmission d'un féminin libre

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On aime. C’est sensible, c’est tendu, c’est violent. C’est puissant. C’est lucide et intelligent parce que la pièce ne prétend pas avoir la vérité absolue, juste la spontanéité d’un discours qui n’a pas été réfléchi mais qui sent le vécu et les tripes.
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Pièce remarquée lors du off du festival d’Avignon, Les yeux de ta mèreétait présentée mercredi 13 mars à la Maison des Associations par la compagnie L’Insoumise. Lors d’une soirée organisée dans le cadre du 8 mars, par Déclic Femmes, avec la compagnie Ty Pestac et le Mouvement de la Paix.

On aime. C’est sensible, c’est tendu, c’est violent. C’est puissant. C’est lucide et intelligent parce que la pièce ne prétend pas avoir la vérité absolue, juste la spontanéité d’un discours qui n’a pas été réfléchi mais qui sent le vécu et les tripes.

Pour écrire, la comédienne Violeta Gal-Rodriguez s’est librement inspirée du texte de Pauline Sales, Le Groenland : « J’ai fait une formation théâtrale au Chili et là-bas, ils désacralisent les textes. Ce n’est pas du tout comme ici. Ça m’a permis de m’éloigner de l’original. Mais ce texte m’obsédait depuis 7 ans. Quand je suis devenue mère, j’ai ressenti l’urgence à le mettre en scène. »

Elle découvre Lula Heldt dans un cabaret, sur une musique d’Eric Satie et reste suspendue dans l’espace et le temps. Elle l’embarque avec elle dans l’aventure de l’Insoumise. « C’était évident qu’il fallait contraster la violence du texte avec quelque chose de très onirique. », souligne Violeta Gal-Rodriguez. 

Dans Les yeux de ta mère, on assiste à un dialogue entre une mère et sa fille, qui errent dans les rues de la ville en pleine nuit. Seulement, on n’entend pas les réponses de l’enfant, certainement adolescente ou jeune femme. On devine parfois des accusations, des jugements, des condamnations peut-être. Pour le comportement d’une mère « pas normale ». 

Pourtant cette mère, elle l’aime, sa fille. Elle la pousse, l’encourage à marcher droit devant, à s’éloigner des jupons de sa génitrice, à parcourir le monde, à suivre son propre chemin. Pourtant, on comprend qu’elle lui adresse le reproche de son absence. « Tu veux une mère normale et comme tout le monde ? Ne cherche pas, ça n’existe pas. », lui répond alors la protagoniste. 

Au bord de la scène, après la représentation, Violeta Gal-Rodriguez et Lula Heldt ne rentrent pas dans les détails du propos et du message. Simplement, elles indiquent que pour elles, il s’agit de l’histoire d’une femme qui se perd d’un point de vue géographique et d’un point de vue philosophique.

Toutefois, c’est avec une incroyable lucidité que la mère évoque son couple, son rapport à l’éducation, son ressenti par rapport à la féminité et aux injonctions. « Le quotidien nous rend robot. Pourquoi les autres envahissent les femmes à ce point-là ? Que veux-tu que je fasse dans ce siècle, ce pays, etc. si ce n’est me réaliser ? (…) Il faut savoir se battre dans un monde de brutes pour trouver sa place. Quand tu es née, j’avais besoin autour de moi de toutes les femmes. », clame-t-elle à la fin. 

Parce qu’elle est « toutes les femmes ici et maintenant, là. Les femmes en moi. Je suis la reine des neiges, la princesse Leïa, Frida Kahlo, Elisabeth Badinter, Simone Veil, Simone de Beauvoir, je suis Colette. Ah ouais là, putain, je suis une maman !!! »

Libération, émancipation, diktats et violences vont de pair dans ce spectacle qui pourrait être un drame mais qui n’est en réalité qu’un échantillon d’un quotidien de femme. La beauté, ici, réside dans la transmission mère-fille qui s’opère alors, provoquée par cet égarement.

Comme si elle brisait l’héritage des inconscients de cette inévitable condition de femme à laquelle les filles sont condamnées dès la naissance : « Entravée, vidée, absente, migraineuse… nerveuse, incapacité à garder son calme, aboyer, se répéter, pleurer en voiture, se rendre compte que tout part d’en bas. Qu’ils pensent tous à ça. À ce trou qui me rend comme ça. »

Le constat est âpre mais la fatalité n’est pas la conclusion du récit dont les mots résonnent au son du violoncelle et des chants de Lula Heldt, accentuant tantôt le côté dramatique, tantôt le côté sarcastique et humoristique. Le texte prend alors une dimension internationale et universelle, la musicienne jouant les musiques du monde avec sensibilité et poésie.

On s’égare, nous aussi, en réfléchissant aux normes, assignations et injonctions imposées aux femmes et aux filles. À ce travail d’équilibriste qu’elles entreprennent au fil de leurs vies pour répondre à ce que l’on attend d’elles tout en réussissant à progressivement briser leurs chaines. À une époque où féminin et masculin entrent en crise, la pièce distille espoir et bienveillance.

 

Célian Ramis

Les suppliantes : l'appel à l'humanité

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ADEC, Rennes
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Le Théâtre du Tiroir fait du texte d'Eschyle, Les Suppliantes, un chantier citoyen, invitant sur les planches, des comédien-ne-s amateur-e-s français-es et étranger-es-s, demandeur-se-s d’asile, à prendre la parole. Celle, souvent, de leur propre histoire.
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Près de 2500 ans après son écriture, le texte d’Eschyle, poète de la Grèce antique, reste terriblement d’actualité. Mêlant menaces de mort, droit d’asile et liberté des femmes, la pièce Les Suppliantes est adaptée par le metteur en scène lavallois Jean-Luc Bansard, du Théâtre du Tiroir. Celui-ci en fait un chantier citoyen, invitant sur les planches, des comédien-ne-s amateur-e-s français-es et étranger-es-s, demandeur-se-s d’asile, à prendre la parole. Celle, souvent, de leur propre histoire. Le 23 novembre dernier, une quarantaine de personnes et une quinzaine de nationalités et de langues s’entremêlaient sur les planches de l’ADEC, à Rennes. 

« La mort plutôt que le viol ! » C’est le cri des Danaïdes. Cinquante femmes libyennes réfugiées dans le temple de Zeus, dans la cité d’Argos en Grèce, après avoir traversé la Méditerranée pour fuir leurs cousins les Egyptiades qui les pourchassent pour les épouser de force. Face au Prince, elles demandent asile tandis que leur père Danaos, part chercher de l’aide auprès du peuple.

« J’ai peur de l’ombre. Que la question des étrangers n’apporte pas le trouble ! », déclame le souverain, craignant une guerre causée par l’accueil de ces femmes. Elles qui tiennent le signe des suppliantes, dans ce lieu célébrant le dieu des demandeurs d’asile. Elles qui prouvent, par le récit du mythe d’Io, descendre des mêmes ancêtres. Elles qui devant les hommes s’affichent en guerrières, refusant la fatalité supposée de leur condition :

« Jamais nous n’accepterons de leur être soumises. Sois du côté de la Justice et décide ! »

Devant la détermination, le courage et l’appel à l’aide des Danaïdes, le Prince s’en remet à la démocratie : « Si la cité est en danger, c’est à la cité de trancher ! » À l’unanimité, les grecs se proclament en faveur de leur protection, décision qui déclenche la colère des Egyptiens, qui décident alors de rentrer en guerre. 

LA CRÉATION D’UN CHANTIER CITOYEN

« La fiction de Eschyle rejoint la réalité d’aujourd’hui », explique Jean-Luc Bansard, metteur en scène et créateur du Théâtre du Tiroir, à Laval, dans le documentaire Hospitalières et Suppliantes, diffusé sur France 3 Pays-de-la-Loire, le 12 novembre dernier (à revoir sur le site de la chaine).

C’est un passionné et un humaniste. Depuis 30 ans, il anime le Théâtre du Tiroir de sa curiosité pour les cultures du monde qu’il découvre au fil de ses nombreux voyages. Amoureux des littératures et des langues, le déclic opère lorsqu’il entend parler du texte d’Eschyle. Il l’intègre dans ses chantiers citoyens, conçus pour faire se rencontrer sur les plateaux de théâtre et dans les salles, le maximum de personnes d’origines et de cultures différentes.

« J’ai lancé un appel à toutes les femmes qui voulaient parler du sujet des mariages forcés. J’ai eu une douzaine de femmes. Ensuite, j’ai cherché des femmes réfugiées dans les centres d’alphabétisation, au 115, etc. Il y avait pas mal de difficultés car elles ne connaissaient pas toutes la culture et la langue française et le théâtre. Sont venues des femmes algériennes, albanaises, guinéennes… On a fait des duos : une femme française / une femme étrangère. Et à chaque fois, les françaises ont du apprendre au moins une phrase dans la langue de sa binôme. », s’enthousiasme-t-il.

Il peut parler des heures durant de ses rencontres et de ce qui l’anime dans le théâtre : « Le théâtre, c’est se tenir debout et dire quelque chose au monde. Et là, c’est formidable, un cordonnier d’Erythrée porte la parole d’Eschyle. Pour moi, c’est le meilleur résultat de ce spectacle. Un paysan de Guinée parle au monde entier à travers Eschyle. Une femme de ménage française qui travaille dans les écoles de Laval, elle dit une parole qui a 2500 ans. Que demande-t-on au théâtre, si ce n’est qu’il porte la parole des plus humbles d’entre nous ? » (extrait du documentaire de Pierre Guicheney). 

DES FEMMES LIBRES ET PUISSANTES

Sur scène, le chœur des femmes est beau et puissant. Combattives, elles implorent l’aide et le soutien d’une peuple frère et ami « contre le viol et l’esclavage ». Elles chantent, elles dansent, elles s’expriment. Dans une dizaine de langues différentes (auxquelles s’ajoutent également les langues des hommes, jouant les soldats). Et également dans une langue imaginaire, inventée par Olivier Messager, réunissant les sonorités du monde entier.

« Pour moi nous sommes combattives et guerrières. Et nous ne sommes pas des victimes. », souligne Florence, dans le documentaire, précisant : « Je me sens utile. Je n’ai jamais su comment militer réellement. Et là, c’est une forme de militantisme mais au travers de la culture. »

Pour Hélène, aussi comédienne dans la pièce : « Dès la première scène, j’ai vraiment l’impression qu’on est embarquées avec eux sur le bateau. Alors tous ne sont pas arrivés par la mer bien sûr. Et ça y est, l’aventure est là, on est ensemble. On va se battre pour ce droit d’asile, et en tant que femmes pour résister à la loi des hommes et ça devient presque vrai. » 

AU-DELÀ DU RÉCIT

Presque vrai. Voire vrai tout court. Walid a fui la Syrie avec Sana, sa femme, et leur fille. Parce qu’ils étaient menacés de mort « par les groupes terroristes, qui kidnappent et violent les femmes. » Mauri a « fui la mort » qui l’attendait en Côte d’Ivoire où il a été battu et torturé et a risqué sa vie en traversant la mer dans un bateau, entassé avec d’autres :

« Mon soucis, c’est d’obtenir des papiers français, sinon je ne peux rien faire. Et c’est très dur de ne rien faire de ta vie, tu tournes en rond alors que tu es dans un pays où tu te sens à l’aise. Je me bats pour le futur, pour mes enfants, pour ne pas qu’ils subissent les souffrances que j’ai connu. »

Jeannette s’est enfuie avant d’être excisée, quittant le Kenya la veille de son mariage forcé. Arrivée en Europe, on lui propose un mariage blanc en Belgique afin d’obtenir des papiers. Elle s’y oppose. Aujourd’hui, elle crie sa liberté sur les planches du théâtre :

« Ici, on s’entend comme si on était du même père. On ne calcule même pas la couleur de peau ici. Comme si c’était une seule personne qui nous a mis au monde. Parce que même si quelqu’un se met à déconner, on arrive à lui faire comprendre ‘ça c’est pas bien, c’est mieux comme ça’ et on accepte tout de suite, on comprend tout de suite. »

L’adaptation de cette pièce multilingue est une ode à l’humanisme et un rappel à tou-te-s que le droit à la dignité nous incombe à tou-te-s. Après la représentation, pas de débat mais une invitation en musique et en danse à venir se joindre à la joyeuse troupe à l’énergie débordante, insufflée par un metteur en scène engagé et amplifiée par les sourires de la quarantaine de comédien-ne-s qui font instantanément tomber les barrières et secouent les mentalités. Bouleversant.

Célian Ramis

Mythos 2018 : Lena Paugam, sur le fil de la crise du désir

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Théâtre de la Paillette, Rennes
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Lena Paugam, metteur en scène, et Sigrid Carré Lecoindre, dramaturge, ont créé ensemble Hedda, une pièce présentée à l’occasion du festival Mythos, le 18 avril, à 21h, au théâtre de la Paillette, à Rennes.
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Dans le prolongement d'une recherche sur ce qu'elle a appelé "La Crise du désir", Lena Paugam poursuit son chemin. Observatrice d’une génération en proie à la confrontation de son désir et de son empêchement, elle ne cesse de jouer des fragments, des formes, des arts, des récits individuels et des ressentis universels. Et ce sont des successions de rencontres, des histoires personnelles, un fait divers daté de 1987 et une loi votée 30 ans plus tard en Russie pour la dépénalisation des violences conjugales qui ont amené la comédienne et metteure en scène Lena Paugam à collaborer, une nouvelle fois, avec la dramaturge Sigrid Carré Lecoindre. Ensemble, elles ont créé Hedda, une pièce présentée à l’occasion du festival Mythos, les 17 et 18 avril, à 21h, au théâtre de la Paillette, à Rennes. 

« Hedda, c’est l’histoire d’un couple. À partir de sa rencontre jusqu’à un point de non retour dans une histoire d’amour qui voit la violence s'installer entre ses deux protagonistes. », explique Lena Paugam. Pour en arriver à cette version de leur création, Sigrid Carré Lecoindre et elle ont longuement travaillé sur le contenu du projet, initialement envisagé centré autour d’une femme qui bégaye sa vie.

Pour en comprendre la direction choisie, la metteure en scène - qui interprète la narratrice et le couple à elle seule – revient sur des grandes lignes de son parcours qui, entre autres, l’ont menées jusqu’à la dramaturge et à Hedda.

MANIÈRE DE S’EXPRIMER

La Briochine a toujours affiché un intérêt prononcé pour le théâtre et pour le cinéma. Mais le lycée dans lequel elle fait sa prépa a une option théâtre. « Ça aurait pu peut-être être le cinéma, s’il y avait eu l’option. », balaye-t-elle d’une phrase évasive. Ce qui est certain, c’est qu’elle aime le théâtre, son savoir-faire, sa manière de raconter des histoires et sa manière d’exprimer les choses.

« J’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui ont su nourrir mon appétit, ma curiosité. Dans mon parcours, j’ai des personnes qui ont su entretenir mon désir de créer et d’aller plus loin dans chaque chose entreprise. Mais j’ai plein d’autres désirs : le cinéma, les arts plastiques, la scénographie, la littérature… », souligne-t-elle.

Elle le dit, elle aime les croisements, qui permettent de repousser les limites de ce qu’elle sait déjà faire. Sortant du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, c’est dans cette optique qu’elle crée en 2012 la compagnie Lyncéus, qui deviendra par la suite un collectif regroupant des artistes de théâtre et de cinéma.

L’idée est de porter des projets culturels de territoire en développant les écritures contemporaines, dans les Côtes d’Armor, et de faire appel à des artistes autour du Lyncéus festival, organisé chaque année depuis 2014 - durant l’été - à Binic – Etables sur mer. « La compagnie, devenue collectif d'artistes, s'est métamorphosée jusqu'à devenir et fonctionner comme un théâtre sans lieu. Travaillant d'arrache-pied à cette transformation, je me retrouvais paradoxalement sans support pour mes propres créations. », précise Lena.

Ainsi, en 2017, elle fonde la compagnie Alexandre, du nom d’un de ses doubles, du nom du petit garçon qu’elle aurait voulu être étant enfant.

LE DÉSIR, COMME PULSION CRÉATRICE

De Lyncéus à Alexandre, elle accompagne sa trajectoire d’un doctorat de recherche et de création sur le rapport entre désir et sidération : « La sidération comme l’envers du désir, l’absence, le tarissement du désir. Et de manière plus large, le désir en tant que puissance d’action, en tant que moteur, que pulsion créatrice dans la vie, comme processus dans l’existence. »

Réfléchissant à la crise du drame dans la littérature dramatique, elle observe une fragmentation des récits, avec une fragmentation de l’individu dans son ressenti et son rapport au monde. Elle constate, précisément après 1945 et à travers la philo postmoderne, l’incapacité à agir d’une génération confrontée à son impuissance.

« La crise du désir, c’est un état de corps, de pensée, où l’être se sent absolument désirant et empêché de. Il y a une tension vers l’avenir, qui subit l’inertie qui l’empêche de se projeter. »
analyse l’ancienne étudiante en Hypokhâgne et Khâgne et en philosophie.

Cette dichotomie va guider Lena Paugam dans les pièces qu’elle met en scène, autour de la jeunesse, d’actes barbares ou encore du désir amoureux. Si elle n’aborde pas la question du genre en général dans son art, elle s’y frotte en mettant en scène Et dans le regard, la tristesse d’un paysage sans nuit, d’après Les yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras.

« Duras, on la rapprochait d’une « littérature de femme ». Elle a abordé de manière juste et profonde, et puissante, la question du désir féminin et du corps féminin qui désire. »

Et dans le cadre de sa thèse, on retrouve plus tard un diptyque intitulé Au point d’un désir brûlant, basé sur deux textes, dont Les Cœurs tétaniques. Celui-ci est inspiré des Trois sœurs de Tchekhov et parle de l’incapacité à vivre, à aimer, à prendre les bonnes décisions… Cette pièce, elle est signée Sigrid Carré Lecoindre.

RENCONTRE AVEC SIGRID

« Je la connaissais de la fac. Mais elle n’écrivait pas quand je l’ai rencontrée. Je lui ai passé sa première commande pour le Lyncéus festival justement. Je savais qu’elle avait une grande puissance littéraire en elle. Je ne me suis pas trompée. », s’enthousiasme-t-elle.

On sent dans sa manière d’évoquer le sujet une accointance intellectuelle évidente et une admiration viscérale pour le travail et la personnalité de Sigrid, issue du milieu musical. De la composition. Elle fait partie de ces compositeur-e-s qui ont un intérêt pour la voix, la partition vocale et de ces auteur-e-s qui transmettent une grande puissance musicale dans leur écriture.

Lena sort de son sac le texte annoté, pour nous montrer de plus près : « Il y a des enjambements, des rejets, de la ponctuation, des minuscules, des majuscules… Tout est extrêmement précis. Il y a une rythmique et des jeux d’accentuation qui sont passionnants pour des comédien-ne-s et des metteur-e-s en scène. Il y a une sensualité physique qui permet d’être au plus proche de son corps et de ses sensations. »

Elle n’est pas avare de compliments au sujet de sa collaboratrice à « l’écriture extrêmement sensible et juste dans ce qu’elle permet d’exprimer au-delà de la raison, juste par le biais musical, le biais de la langue. » Une personne « extrêmement intelligente qui saisit parfaitement les situations que je lui expose, que j’ai envie de raconter en tant que metteure en scène. »

Une dramaturge qui « s’approprie de manière très fine les sujets que je veux traiter et qui va chercher avec extrême précision les subtilités de la pensée et de l’émotion. »

HEDDA, FIGURE UNIVERSELLE ?

Lorsqu’à l’occasion de la tournée des Cœurs tétaniques, Lena est amenée à remplacer in extremis une comédienne alitée, nait alors l’évidence de la rencontre entre la comédienne et l’écriture. Et monte l’envie de Sigrid Carré Lecoindre d’écrire pour Lena Paugam.

La pièce devait être nommée Vertiges et parler d’une femme bègue. « Parce que quand j’étais jeune, j’étais bègue. Enfin, pas vraiment. J’avais beaucoup de difficultés à m’exprimer, j’étais empêchée par ma timidité, mon hypersensibilité », confie la metteure en scène.

Mais les recherches les mènent à Hedda Nussbaum, accusée par son mari en 1987 d’avoir tué leur petite fille. Rapidement, les défenseurs de Hedda lèvent le voile sur les violences conjugales qu’elle subit depuis des années. Partant de l’ouvrage Survivre au terrorisme intime (écrit par Hedda Nussbaum) et de textes pour enfants, l’auteure produit une première version poétique, très inspirée de la figure de cette femme.

Lors d’une résidence dédiée à la création son au théâtre de l’Aire Libre, à Saint-Jacques-de-la-Lande, la comédienne se lance dans une série d’improvisations. « La grosse structure de la nouvelle version vient des impros en se détachant de la figure réelle et du fait divers. », souligne-t-elle.

De la figure de Hedda Nussbaum, il ne va rester que des bribes de vécu et le prénom, auxquels vont s’ajouter des témoignages et des expériences intimes. Le nouveau texte est long. À la lecture, il faut compter 2h30. Aujourd'hui, le spectacle dure 1h15. Sur le plateau, lors des répétitions, les deux femmes coupent. Enlèvent de « très belles choses qui font désormais partie de la mémoire du texte de Sigrid mais plus du spectacle. »

Toutefois, Lena Paugam est claire : ce n’est pas un texte brut. Il mêle poésie, narration, conversation : « Il passe d’un fragment à un autre. D’un point de vue à un autre. Parfois, c’est l’homme qui parle, parfois la femme. Et parfois on ne sait pas trop. C’est intéressant pour nous de jouer sur cette ambiguïté. Dans l’énonciation, il y a des variations, tout comme dans la forme littéraire. »

UN SUJET PROFOND

La metteure en scène se refuse à parler d’un spectacle sur les violences conjugales. Parce qu’elles se sont attachées à « conter une situation complexe et à présenter des enjeux qui révèlent des comportements incompréhensibles de part et d’autre du couple. Il y a deux personnes en détresse. Pas une victime et un bourreau. La question morale n’est pas la première chose qu’on a souhaité exprimer. »

En février 2017, elle est choquée par le vote de la loi pour la dépénalisation des violences conjugales, en Russie. C’est l’événement marquant de la création. Ce qui déclenche l’envie d’aborder la thématique, encore et toujours d’actualité.

On pense à la pièce Le fils, écrite par Marine Bachelot Nguyen, mise en scène par David Gauchard (marqué par les manifestations catholiques intégristes contre les représentations d’une pièce de Castellucci, au TNB) et jouée par Emmanuelle Hiron.

À l’impact des mots qui dressent le portrait d’une femme, mère, catho, bourgeoise qui va doucement glisser vers une pensée radicale et extrême. Sans opter pour un parti pris jugeant et moralisateur, l’équipe réussit parfaitement à relater la monstruosité de la situation.

Le sujet n’est pas identique mais Hedda s’inscrit dans les créations théâtrales qui analysent, prennent du recul, décortiquent, interrogent : « On a voulu aller plus loin et se situer dans la perspective où le théâtre s’attache à traiter du « monstrueux » qui peut apparaître en chacun et qui est contingent. Par rapport à des facteurs qu’on n’arrive pas à repérer au départ dans une relation. »

À la préparation de la pièce, les deux femmes ont été accompagnées par deux hommes : Bastien Lefèvre, danseur, et Lucas Lelièvre, créateur sonore. La metteure en scène insiste sur l’intérêt et l’importance de cette équipe mixte et diverse.

« On a croisé nos expériences amoureuses et nos ressentis par rapport à nos histoires personnelles. Parce que c’est ça aussi le spectacle ; on a essayé de développer des scènes qui pourraient donner des sensations de déjà-vu. Pour chercher dans le quotidien ce qui relève de la violence psychologique. »
soulève Lena Paugam.

LE TERRORISME INTIME

Le terme de Hedda Nussbaum n’est pas mentionné dans les écrits de Sigrid Carré Lecoindre mais ça a servi de base à cette longue plongée dans des histoires plus horribles les unes que les autres. Parce qu’il est question de comment on vit dans la peur. La peur de l’autre et la peur de soi-même. De ce que l’on devient, ce qui nous échappe, du cercle vicieux, de la culpabilité qui produit l’horreur.

« Quand on ne supporte plus la présence de l’autre. Le visage du monstre. Quand on ne peut plus supporter le fait que l’autre soit une victime et fasse de nous un coupable. Quand ce sentiment-là produit une surenchère de la violence. C’est de ça dont on parle. Ça n’excuse en rien la violence. Mais c’est la force de ce spectacle qui pose des questions : est-ce qu’il reste de l’amour ? Est-ce que c’est possible de reconstruire de l’amour après le premier coup ? »

Que ce soit dans Le fils ou dans Sandre (collectif Denisyak, programmé lors de l’édition précédent de Mythos, sur le monologue d’une femme infanticide, interprétée par un homme), les rôles sont incarnés avec justesse et puissance. Et demandent un investissement et une énergie très particulière à la comédienne ou au comédien.

Le personnage de Hedda ne fait pas exception. Lena l’avoue : « Après une représentation, je suis extrêmement épuisée et rarement contente, parce que ça va mettre très longtemps avant d’obtenir la maitrise de l’objet. Tout ce qui est dans ce texte, parce que beaucoup de choses ont été apportées par moi lors des impros, ça devient une parole personnelle. Avant de jouer, je pense à toutes ces personnes qui vont se reconnaître dans ce que je vais raconter. Certaines personnes viennent me voir pour témoigner ensuite, c’est bouleversant. Elles lisent dans les ellipses tout ce qu’elles ont vécu. On peut se projeter dans ce texte. »

C’est physique, c’est mental, c’est intense. Parce qu’il faut que ce soit authentique et sincère. On puise alors dans les résonnances et les échos que l’histoire de ce couple peut avoir sur nos vies. Sans connaître des violences physiques, on ressent l’effroi, l’humiliation, la peur parce qu’on a connu ses sensations dans l’intimité à un moment donné.

Lena Paugam, très sensible aux regards et à la connexion avec le public, avoue être traversée de quelques troubles : « Il faut créer en moi l’espace de rencontre. Que je sois suffisamment ouverte pour accueillir l’écoute et disponible pour saisir le présent de cette rencontre. Ça fait pas mal de troubles. »

Avant les représentations au théâtre de la Paillette, les 17 et 18 avril, la metteure en scène reviendra le 16 avril (à 18h, à la Paillette) sur son travail, dans une rencontre croisée avec Louise Emö.

Célian Ramis

Danse indienne : au coeur d'une tradition

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Le Triangle, Rennes
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Art traditionnel du Kérala, au sud de l'Inde, le Kathakali est une forme de théâtre dansé utilisée pour raconter les grandes épopées classiques. Pratique essentiellement masculine, quelques femmes y font tout de même leur place.
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Ce qui en Inde dure traditionnellement toute une nuit a été adapté pour le public français à un spectacle de 2h mais aussi à un atelier de sensibilisation, une conférence-performée et une exposition. Fin janvier, la compagnie Prana, basée à Rennes, et le Triangle invitaient le public à la découverte d’un art traditionnel de la région du Kerala, au sud de l’Inde, le Kathakali.

Théâtre dansé, hérité de l’ancien théâtre Sanskrit et de rituels de transe des temples hindous, il raconte les grandes épopées classiques. L’occasion de s’ouvrir à une partie de la culture indienne à travers cette pratique essentiellement masculine – et comprendre pourquoi les femmes y sont minoritaires - et de s’intéresser à ses codes très particuliers pour les novices. Mais aussi plus largement une opportunité pour interroger nos représentations occidentales. 

C’est une expérience inédite qui se déroule sur la scène du Triangle, ce mardi 30 janvier. Aux alentours de 18h, la cité de la danse ouvre les portes de l’auditorium aux curieux-ieuses. Sur une tringle, prenant la largeur du plateau, sont étendus des accessoires et des parures brillantes et étincelantes. Sur une natte, un homme allongé se fait maquiller. Le travail est minutieux. Méticuleux.

À base de pigments naturels de couleur, de pâte de riz et de chaux, les peintures faciales peuvent demander plusieurs heures de préparation. Parce qu’il en va là de la symbolique des personnages. Sur le tapis tressé voisin, la chorégraphe Brigitte Chataignier, assise en tailleur, écouteurs fixés aux oreilles, se concentre sur les mouvements qu’elle va devoir effectuer.

Et à quelques mètres d’elle, sa fille, Djeya Lestrehan se pare de son costume, aidée par d’autres acteurs-danseurs, qui effectueront eux des seconds rôles ou feront de la figuration, ne nécessitant ainsi pas de vêtir les mêmes tenues imposantes que les protagonistes principaux.

Tout s’opère dans le calme alors que quelques instants plus tard le rideau se fermera. Divisant ainsi le plateau en deux parties sous les yeux des nombreux-euses spectateurs-trices : les loges et la scène. Celle qui accueillera dès 20h le théâtre dansé venu tout droit du Kérala, région au Sud de l’Inde, le Kathakali, un spectacle pour lequel la compagnie Prana, fondée à Rennes depuis 1995 par Brigitte Chataignier et Michel Lestrehan, a convié des spécialistes indiens, qu’ils soient acteurs-danseurs, maquilleurs ou musiciens.

L’ESSENCE DU KATHAKALI

La veille, une conférence-performée était organisée au Tambour, sur le campus de Villejean, pour sensibiliser le grand public à cet art traditionnel, dit art classique. « Katha signifie l’histoire et kali le jeu. Lié aux grands mythes de l’hindouisme, il est là pour mettre en scène le triomphe du bien sur le mal. », commente Michel Lestrehan, danseur et chorégraphe, formé au Kathakali depuis plus de 30 ans, directement au Kérala qui a vu au 17e siècle évoluer cette pratique, dérivée et imprégnée de l’ancien théâtre Sanskrit (kutiyattam), d’un art martial local (kalarippayatt) et de chants védiques.

À cela s’ajoute la maitrise des mudras, le langage des mains, des expressions du visage et de l’intention du regard. Et tous ces éléments servent le propos : transmettre les grandes épopées mettant en scène les héros, les dieux et les démons, issues de Ramayana et Mahabharata.

« Le Kathakali connaît une longue longue évolution. Dans les costumes, les apports de percussion, etc. Il y a peu de traces écrites. C’est de l’ordre de la tradition orale, de la transmission avant le 17e siècle. Les 17e, 18e et 19e en sont les grandes périodes mais l’influence des colonies anglaises a poussé l’élite à délaisser le Kathakali et ses troupes privées. Les artistes ne pouvaient alors plus en vivre. Ce n’est que plus tard que cet art a été repris et retransmis à des acteurs. En 1930, l’académie du Kalamandalam est créée et devient une grande école ! », poursuit le spécialiste.

ÉVOLUTION PERMANENTE

Aujourd’hui encore, il connaît des mutations. Parce que la TV et Internet sont arrivés dans les foyers. Parce que les rythmes de travail ne sont plus les mêmes. Si une partie de la population reste attachée à cette tradition, il n’est plus toujours possible de la pratiquer « à l’ancienne », soit dans les temples, de la tombée de la nuit à l’aube.

Les formes ont été adaptées à de nouveaux lieux plus institutionnalisés, raccourcies, sans toutefois en perdre l’essence et l’esthétique, et jouées en journée ou en soirée :

« Ça reste encore très vivant, avec beaucoup de public. Parce que les artistes font des conférences performées dans les écoles ou encore grâce à la création des Kathakali Clubs, qui sont des associations privées, on assiste à une renaissance depuis 10 ou 12 ans. L’État aide financièrement certaines écoles. Sinon, de riches mécènes organisent aussi des cours de 3 ou 4h. Pas forcément toute la nuit. C’est vrai que toute une nuit de Kathakali, c’est contraignant et très dur s’il faut aller travailler le lendemain – mais s’endormir à des moments fait aussi partie de l’expérience – mais c’est très intéressant de passer de la nuit au jour sous cet angle-là, de sentir cette relation au cosmique, à la Nature et de s’imprégner entièrement de cette culture. »

Autre nouveauté également à souligner aussi infime soit-elle : l’arrivée de quelques femmes dans cette discipline exclusivement masculine à l’origine, les hommes interprétant eux-mêmes les rôles féminins. Malgré la création d’une troupe féminine au Kérala, elles restent encore très minoritaires à s’y former, n’ayant pas le droit d’accès aux écoles :

« Les filles indiennes peuvent étudier le Kathakali mais uniquement avec des maitres privés. »

Exceptions faites pour les femmes étrangères, comme nous le dira Brigitte Chataignier lors de l’atelier qu’elle animait avec Djeya Lestrehan, au Triangle, dans l’après-midi du 27 janvier.

UN LONG APPRENTISSAGE

Face à une vingtaine de participant-e-s, qui paradoxalement sont majoritairement des femmes, les deux danseuses vont transmettre, trois heures durant, une petite partie de la culture qu’elles ont elles-mêmes apprises en Inde. Ou du moins un aperçu. Car l’entrainement des artistes requiert des années et des années de répétitions, rigoureuses et minutieuses.

« Il faut beaucoup de patience, beaucoup de persévérance. En Inde, tant qu’on n’y arrive pas, on reste, on prend son temps, on se concentre, on travaille. », signale la chorégraphe.

C’est ce que le danseur nous délivre, au Tambour, exécutant la salutation avant de passer aux frappes de pied, mouvements importants permettant aux danseurs de se préparer au massage qu’ils recevront après quelques exercices au rythme soutenu, afin d’assouplir le corps - en particulier le bassin, les jambes et les genoux – nécessaire pour pouvoir bien ouvrir les articulations. Nécessaire aussi pour ensuite pouvoir aborder la technique, l’enracinement des pieds, le travail des mains, la coordination avec le regard et le travail expressif.

« En moyenne, on dit qu’il faut entre 8 et 12 ans pour former les acteurs-danseurs (qui sont environ 200 au total avec les musiciens et maquilleurs) qui au début commenceront par simplement accompagner leurs maitres qui eux jouent les grands rôles. Ça peut durer longtemps avant que ce soit leur tour ! Mais comme ils vont danser jusqu’à 80 ans, ils ne sont pas pressés. Ils font parfois de la figuration mais c’est dans l’ordre des choses, ils l’acceptent. », précise Michel Lestrehan.

UN LANGAGE CODIFIÉ ET SYMBOLIQUE

Ils apprennent le répertoire classique, sans l’accompagnement des musiciens (excepté quelques jours avant la représentation), l’enseignement traditionnel voulant que le rythme soit simplement donné par des frappés de bâtons et par les syllabes rythmiques. Si ce sont les chanteurs qui racontent les histoires à travers les védas, les acteurs possèdent un langage symbolique et très codifié, basé sur les expressions des mains, dont l’origine est très ancienne.

Aux 24 mudras, ils combinent des mouvements bien spécifiques, multipliant ainsi les termes : « Avec 5 ou 6 mudras, on compte environ 500 mots déjà. On peut utiliser le même mudra avec des mouvements différents, cela ne signifiera pas la même chose. On peut représenter un roi, la terre, un lion, un éléphant par exemple. Ou encore un démon, une divinité, une belle femme, une mère… »

Ils y ajouteront ensuite les expressions des yeux, codifiées également, en 9 sentiments de base : « Le sentiment amoureux/la beauté, la moquerie/le mépris, la tristesse, la colère, l’héroïsme, la peur, le dégoût, la surprise et la sérénité. Tout cela va se moduler selon la qualité des personnages et des situations. Les nobles n’ouvrent pas la bouche tandis que les démons ouvrent grand la bouche, poussent des cris. En tout cas, le sentiment amoureux, de la beauté, prédomine tous les autres. Toujours dans cette optique du bien sur le mal.

À l’opposé de la conception chrétienne, le rasa (en Sanskrit, cela désigne la « saveur » générale de l’œuvre littéraire, dramatique ou musicale) partagé entre le public et les artistes prend sa dimension dans la beauté et l’amour. Dans l’identification au divin. Comme une expérience transcendantale. On chante la beauté des dieux. Les védas n’ont d’ailleurs de valeur que s’ils sont chantés. C’est là l’importance de la transmission orale parce qu’ils s’agit là de textes rédigés entre 3600 et 2500 ans en arrière. Ce sont des chants d’invocation aux divinités, dont la technique vient des temples du Kérala, et qui souligne la relation du dévot à la divinité. »

Autre code qui sert de référence au public : le maquillage. On reconnaitra la valeur d’un personnage à la couleur prédominante de son visage. Le vert pour les personnages nobles et vertueux, le vert et le rouge pour les personnages ambivalents (héroïques mais avec un ego surdimensionné), le noir pour les chasseurs cruels et sauvages, le rouge pour les démons, le jaune pour les personnages féminins.

Mais tout n’est pas si simple puisqu’à cela peut s’ajouter trois types de barbes (blanche, rouge ou noire) et que les cinq éléments de base peuvent être remaniés, comme tel est le cas pour le dieu-singe Hanuman. « On peut faire le parallèle avec l’opéra. Les types de voix correspondent aux bons, aux ambivalents ou aux méchants. Dans le Kathakali, ce sont les types de maquillage. », précise Michel Lestrehan.

UNE ÉPOPÉE DIVINE ET GRANDIOSE

Difficile pour nous alors de tout intégrer rapidement et de comprendre tous les codes, issus de traditions et d’arts savants ancestraux. C’est pourquoi, au Triangle, le spectacle était sur-titré, permettant ainsi à chacun-e de saisir le récit de Torana Yudha (La guerre du portail), une des premières histoires écrites par Kottarakkara Tampuran – deuxième moitié du 16e siècle – tirée du Ramayana.

On assiste ici à l’épopée d’Hanuman, qui bondit au dessus de l’océan, en direction de l’île de Lanka, pour porter un message à Sita – fille de la déesse Terre retenue prisonnière par le roi démon Ravana – de la part de son époux, le prince Rama : elle sera bientôt délivrée. En chemin, il affronte des créatures marines, des démons ivres qui gardent la cité et une terrible démone, maudite par Brahma qui ne pourra reprendre sa forme divine qu’en recevant la gifle d’un singe.

Dans les jardins du Lanka, il observe Ravana, qui une fois seul, sans son épouse Mandadori, courtise Sita, lui offrant bijoux et tissus. Celle-ci refuse, prête à mourir de l’épée de Ravana plutôt que d’accepter ses avances et ainsi trahir Rama, son bien-aimé. Alors qu’Hanuman vient la consoler, il se laisse capturer par les soldats du roi démon et sa queue est brûlée, lui servant ainsi de torche pour incendier Lanka. Sauf le jardin dans lequel se trouve Sita.

Les scènes sont grandioses. Entre les moments de chants très intenses et chargés d’émotions, l’accompagnement sans relâche des tambours maddalam et chenda – appuyant les intentions des acteurs-danseurs et la dimension magique des représentations – et la beauté et la splendeur des costumes et des maquillages, le spectacle est impressionnant. De par tous les savoirs ancestraux qu’il transmet et de par la découverte à laquelle il nous invite.

Toutefois, on ne peut s’empêcher de rester sceptiques face au message délivré : les hommes se battent pour sauver les femmes, en danger et sans défense, dont les rôles sont quasiment de la figuration. En résumé.

PAS DE PLACE POUR LES FEMMES ?

« Le Kathakali est de style tandava, dynamique, avec des mouvements virils – ce n’est pas péjoratif – avec les frappes de pied, les caractères assez fiers… Ils se battent, ils sont énergiques, un peu machos sur les bords. À l’encontre du lasya qui correspond à une expression des sentiments plus douce. C’est ce que l’on va trouver dans la danse féminine du Mohini Attam. C’est un peu la petite sœur du Kathakali, mais c’est moins narratif, plus basé sur des sentiments, sur des poèmes adressés au bien-aimé. Plus en souplesse. »

C'est ce qu'explique Brigitte Chataignier qui s’est formée à ces deux arts entre 1987 et 1993, au Kérala, dans une grande académie, avant d’y retourner une année supplémentaire pour suivre un enseignement avec des maitres privés, auquel assistait également sa fille, née en Inde.

« Bien que nous soyons des femmes, nous avons été introduites dans le Kathakali. Quand on est étrangères, on a plus d’accès. Les indiennes peuvent le faire mais c’est quand même dur d’avoir accès aux enseignements. Moi, j’étais mariée, installée « familialement » donc on me foutait la paix. »
précise-t-elle.

Pouvoir pratiquer les deux, et convoquer ainsi l’énergie masculine et l’énergie féminine, est une grande opportunité pour la chorégraphe qui avoue que le Kathakali est toutefois un challenge physique. Elle fait alors en fonction de son état, de ses humeurs, sans se forcer ou se contraindre. Mais une femme pourrait-elle interpréter les grands rôles de cet art classique ?

« Ça demande beaucoup de force mais si elle arrive à un certain niveau, oui, c’est possible. Mais il y en a très peu. On peut accéder à tout si on assume ce que l’on fait. Si on sert l’art, il n’y aura pas de problème. Les femmes en Inde sont très respectées dans ce milieu-là mais après, il faut avoir envie de se retrouver seule au milieu uniquement d’hommes. Faut être bien dans ces baskets, ce n’est pas évident… »

UNE VISION CARICATURALE…

Quand on cherche à aborder avec elle la condition des femmes là-bas, on sent une certaine crispation. Le sujet est complexe. Parce que les cultures se confrontent. L’Occident dépeint un tableau caricatural de la situation des femmes indiennes. On ne les voit que comme des objets, des victimes de viol ou victimes d’un jet de vitriol au visage lorsqu’elles refusent un mariage arrangé. D’un autre côté, on ne peut nier cette réalité.

« L’Inde a beaucoup changé entre les années 80 et maintenant. La condition féminine s’est affirmée mais d’un autre côté, la violence à l’encontre des femmes s’est accentuée. À un moment donné, je me sentais plus indienne que les indiennes. Mais au fond, je suis occidentale. Les rapports sont plus égaux entre les hommes et les femmes ici que là-bas. Mais en fait, la notion d’égalité nous apparaît à nous mais pas forcément à eux. Il y a chez certaines une totale acceptation du mode de vie, les mariages arrangés, elles en sont fières. La plupart des femmes que j’ai pu observer quand j’étais là-bas sont plutôt heureuses et vivent bien. », commente Brigitte.

Même discours du côté de Léna Hagel, rencontrée à la Maison de quartier de Villejean à l’occasion de sa conférence gesticulée « Mon corps, une arme de résistance massive » (lire le Celle qui, p.2 et 3) qui a passé sa 23ème année en Inde :

« C’est très très caricatural ce que l’on entend sur l’Inde. Pour moi, ça a été un déclic d’aller là-bas. Je m’y suis sentie très très bien et ça a été un révélateur de ma féminité. J’ai assumé, affirmé et posé ma féminité. Les Indiennes sont magnifiques avec leurs regards de braise, leur jasmin dans les cheveux, la manière de se tenir droite lorsqu’elles sont en sari… »

Dur de ne pas sourciller quand seule l’apparence physique de ces femmes est mise en avant. Dans le milieu de l’art, Brigitte Chataignier nous l’assure, « il faut un sacré bagout pour être danseuse ». Elle a d’ailleurs, il y a plusieurs années, fait venir un groupe de danseuses traditionnelles en France afin de travailler la question du droit des femmes et de l’égalité. Pour observer, en douceur précise-t-elle, l’idée n’étant pas de bouleverser, et de juger, leur éducation et leur culture, comme souvent les Occidentaux-ales peuvent avoir tendance à le faire :

« Elles ont noté des choses qu’elles trouvaient intéressantes mais ont aussi constaté que sur certains plans, elles préféraient la manière dont cela se passe dans leur pays. J’ai mené également un autre projet sur le fleuve que l’on a comparé à une femme, pour alerter sur la Nature. Le vrai problème est celui du respect… Le fleuve est comparé à une femme mais paradoxalement il est terriblement pollué. Ce spectacle a tourné en Inde, avec, autour des actions de sensibilisation auprès des filles. »

LIBERTÉ ET TRANSMISSION

Pour elle aujourd’hui, l’important est de transmettre. De passer le flambeau des savoirs ancestraux conservés dans les traditions, comme elle l’a fait avec sa fille et comme le fait en cours ou lors d’actions de sensibilisation. Notion primordiale également dans la culture indienne.

« À des événements comme l’atelier de découverte du Kathakali, la conférence-performée et même le spectacle, on ne fournit que quelques éléments de cette culture. En apprenant vraiment tous les savoirs et en pratiquant ces formes d’art classique, je trouve que c’est extrêmement formateur et ça permet de s’ouvrir sur soi-même, sur les autres, sur le monde. Et puis, chacun est libre après d’en faire ce qu’il veut. Quand on prend de l’âge, on prend aussi des libertés. On s’affranchit de ses maitres et on transmet à notre tour. », conclut la chorégraphe qui résume bien là le droit à la liberté individuelle et au libre arbitre.

 

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Voyage au coeur d'une tradition indienne
À la découverte du kathakali
Au sein de la compagnie Prana

Célian Ramis

Pour une assemblée théâtrale poélitique

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Le Manuel d’AutoDéfense À Méditer est officiellement lancé, après deux mois de résidence aux Ateliers du Vent à Rennes et une immersion auprès des féministes musulmanes de l’association Al Houda.
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Le Manuel d’AutoDéfense À Méditer est officiellement lancé ! Après deux mois de résidence aux Ateliers du Vent à Rennes et une immersion auprès des féministes musulmanes de l’association Al Houda, la metteuse en scène, Hélène Soulié, en lien avec la sociologue et ethnographe Aurélie Marchand, a présenté le 3 juin dernier le premier volet de MADAM, J’ouvre les yeux sur ta bouche.

Le titre est temporaire. Peut-être. Parce qu’au fil du processus de création, un sous-titre se profile. « Est-ce que tu crois que je doive m’excuser quand il y a des attentats ? » se veut plus percutant, selon Hélène Soulié. Fascinée par l’influence du contexte et des lieux sur la parole, elle questionne « comment on parle, comment on peut encore parler et comment on peut mettre des mots sur des maux. On est constitué-e-s de phrases que l’on entend, comme « t’es nulle en maths » par exemple. On est constitué-e-s de phrases, de discours, de choses que l’on se dit à soi. »

C’est lors d’une résidence à La Chartreuse (Centre national des écritures du spectacle) à Villeneuve lez Avignon que le projet MADAM va éclore dans l’esprit de la metteuse en scène qui travaille alors à l’adaptation du roman de Lola Lafont, Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce.

« C’est un texte qui parle beaucoup des femmes et du fait de dire non. Non, comme premier signe d’émancipation. J’ai relu alors ma bio féministe et ça m’a déprimé. J’avais aussi pris Non c’est non d’Iréne Zeilinger et ça c’était assez enthousiasmant. J’étais là-bas avec une autrice, Magali Mougel, et il y avait aussi Marine Bachelot Nguyen. On a beaucoup discuté. On a réalisé qu’en tant qu’artistes, au lieu d’être dans la plainte, on pouvait voir ce qui est bien : nous, on est là. On est des artistes, on est des femmes, et on agit. », raconte-t-elle.

Cet esprit d’empowerment va alors nourrir l’idée d’une création hors-norme, basée sur des groupes de femmes développant des stratégies pour être visibles et entendues.

UN CADRE AMBITIEUX

Rencontrer, relayer, faire entendre les voix de celles qui se réunissent et rendre compte de ce qu’elles mettent en place. Et parce qu’en France et ailleurs, des cours d’auto-défense féministe éclosent, le projet sera un Manuel d’AutoDéfense À Méditer en six chapitres « poélitiques », avec une distribution « 100% meufs ». À chaque volet, sont associées une autrice, une actrice et une experte (sociologue, chercheuse, philosophe…).

Car la forme est aussi ambitieuse que le fond : chaque chapitre est décliné en une assemblée théâtrale, comprenant une performance basée sur des récits de vie, un apport scientifique conférencé et un débat public. Le 3 juin sonnait l’heure de la restitution de la résidence entamée deux mois plus tôt, dans le cadre du cycle de 4 résidences en containers, « Du quartier vers l’ailleurs », élaboré par les Ateliers du Vent.

Face aux marches de la Place des containers, Lenka Luptakova, parée d’un pantalon bleu, une chemise blanche et un foulard rouge, déclame en chantant en français, puis en arabe, un verset du Coran. La première parole du texte sacré. « Lis ». Originaires de Casablanca, Angers, Damas, Rennes ou encore Tanger, elles sont françaises, musulmanes, féministes :

« On va tous les dimanches matins à la mosquée. Les maris gardent les enfants pendant qu’on étudie les textes sacrés. De 5 ou 6, on se retrouve presque avec toute une classe. »

Les voix des femmes de l’association rennaise Al Houda, passées fidèlement sous la plume de Marine Bachelot Nguyen, s’élèvent au-delà de la comédienne.

DÉPLACER LES PRATIQUES ET LES MENTALITÉS

« La rencontre a duré une dizaine de jours. On a rencontré les femmes d’Al Houda, sur une proposition de Marine, individuellement et collectivement. Moi, je venais avec mes a priori, je n’ai pas d’amies musulmanes. Elles mènent des ateliers de danse, d’écriture, de spiritualité. Elles lisent le Coran, traduisent, interprètent et cherchent à comprendre. On s’est rendues compte qu’on faisait le même boulot. », se passionne Hélène Soulié, rejointe par Lenka Luptakova :

« On est dans l’adaptation. Elles aussi elles adaptent leur religion selon leurs vies, leur conscience. Elles ne définissent pas des règles globales applicables à toutes. C’est chacune qui choisit. Dans l’association, ce n’est pas un problème de penser différemment. »

La manière de procéder, de l’immersion à la restitution volontairement effectuée sur l’espace public, et la singularité de cette cartographie des espaces féminins, obligent les protagonistes du projet à « se déplacer dans nos façons de faire théâtre » et profitent au public qui a alors les cartes en main pour déplacer son regard sur les sujets traités.

UN DISCOURS QUI DÉRANGE ET POURTANT…

Impossible de restituer ici l’ensemble des paroles. J’ouvre les yeux sur ta bouche est une réussite. Parce que ce premier chapitre est plein d’espoir et de garanties. Celles de rendre l’invisible visible. De donner à entendre les voix de celles que l’on entend rarement parce que la société préfère s’exprimer à leur place.

« Dès que j’ai le foulard, les gens changent de regard. Ils pensent que je suis soumise, aliénée, forcée par mon père ou mon mari, que je suis une victime, que je viens du bled et que je suis incapable de penser par moi-même. Il faut me l’arracher pour que je devienne une femme libre ? L’Islam est un océan et tout le monde patauge dans la même flaque. »

Les paroles des membres d’Al Houda sont saisissantes et éclatantes de vérités. Ce discours dérange parce qu’il met à mal les idées reçues, les arguments des politiques sécuritaires bâties sur fond d’islamophobie et la pensée de certaines féministes occidentales qui reproduisent ici les systèmes de domination dont elles essayent pourtant de s’émanciper. Mais l’émancipation n’a pas un modèle unique :

« Les féministes institutionnelles disent qu’on vient abolir les avancées, qu’on vient pour retourner en arrière et qu’on est des dangers pour les françaises. Moi aussi je suis française et je suis sûre qu’on est d’accord sur plein de choses. Mais elles sont bloquées sur notre foulard. » Rappelons qu’Al Houda n’est pas une réunion de femmes voilées mais défend la liberté de chacune à pouvoir choisir de porter le foulard ou non.

Laïcité, attentats, stigmatisation mais aussi respect, non jugement, liberté. MADAM#1 nous rappelle que le tableau n’est jamais tout noir ou tout blanc. La complexité de la situation est mise en lumière et en voix, puis remise dans le contexte et dans la perspective du quotidien par la chercheuse doctorante en sociologie à Strasbourg et militante féministe Hanane Karimi.

Les exemples de stratégies utilisées par différents groupes de femmes musulmanes démontrent l’importance de l’auto-émancipation et la puissance de leurs capacités à agir, loin de l’image infantilisante véhiculée par les médias et politiques. Ainsi, dans les mois et années à venir, viendront s’écrire les cinq prochains chapitres du Manuel qui bruisseront au son des voix des basketteuses, des street artists, pour sûr, et peut-être des soldates, des prostituées ou encore des motardes.

 

Célian Ramis

Les Innocentes, entre pureté esthétique et horreur de la situation

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Cinéma Gaumont, Rennes
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La réalisatrice Anne Fontaine revient sur un fait tragique de l’Histoire, lors de la Seconde guerre mondiale en Pologne, dans son nouveau film Les Innocentes.
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La réalisatrice Anne Fontaine revient sur un fait tragique de l’Histoire, lors de la Seconde guerre mondiale en Pologne, dans son nouveau film Les Innocentes, qu’elle présentait en avant-première le 18 janvier dernier, au cinéma Gaumont de Rennes.

Décembre 1945, Pologne. Mathilde Beaulieu est en mission pour la Croix-Rouge française. Elle y assiste un chirurgien dans le but de soigner les rescapés de la guerre avant leur rapatriement en France. Appelée à l’aide par une religieuse polonaise, elle va accepter de se rendre dans le couvent où vivent trente bénédictines coupées du monde, enchainées à une tragédie survenue quelques mois plus tôt. Violées par des soldats de l’Armée Rouge, plusieurs d’entre elles sont sur le point d’accoucher.

La trame est historique. Ignorés encore aujourd’hui de la majeure partie de la population polonaise, mais confirmés par des historiens du pays, les faits ont eu lieu à divers endroits, souvent situés vers la frontière de Silésie, au Sud-Ouest de la Pologne. Violées, tuées pour certaines, laissées enceintes pour d’autres. Dans le film d’Anne Fontaine, l’action se concentre sur le cas des bénédictines soignées par Madeleine Pauliac, médecin-chef de l’hôpital français de Varsovie en ruines, et chargée de la mission de rapatriement à la tête de la Croix-Rouge française.

LA VÉRACITÉ D’UNE AMBIANCE

Dans un carnet, dévoilé par Philippe Maynial, son neveu, elle y écrit son quotidien auprès des patients et témoigne de cet épisode au couvent où elle rencontre des femmes en proie à une problématique tragique, qu’elle garde secrètement par peur de mettre le couvent en péril. Les Innocentes en est une adaptation, non la copie exacte. « Il y a très peu de choses écrites sur ce carnet. C’est très bref, tel jour j’ai fait ça, point. », explique Anne Fontaine, lors de son passage à Rennes.

Pour nourrir les personnages et relater de l’atmosphère monacale avec véracité et fidélité, la réalisatrice de Gemma Bovery ou encore Perfect Mothers s’est rendue à 2 reprises dans un couvent : « La première fois, 3 jours, la deuxième fois, 4 jours. Je faisais tout comme elles, j’étais considérée comme une novice. J’ai été très touchée par cette expérience. C’était important pour ma façon de filmer. Les visages cadrés par le voile, les mains qui sont les seuls membres à apparaître en dehors du chasuble, les corps ensevelis par les tissus… ça change vraiment la manière de regarder une personne. »

L’occasion de contempler et d’observer les rythmes qui structurent les journées des nonnes entre les instants de silence, les prières et les chants. Pour les reproduire au plus près du réel et ainsi pouvoir nous plonger dans l’ambiance et le contexte. Défi relevé puisque la pureté des couleurs contrastées entre le noir anthracite et les nuances de blanc, dans un décor épuré, accentue la violence du propos et nous maintient sous pression, comme pour nous dire que jamais cela ne s’arrête, malgré quelques instants de respiration et d’espoir.

FOI ET VOCATION

Un propos qui n’est d’ailleurs pas singulier mais qui s’attèle à saisir chaque réaction manifestée par les protagonistes et leur évolution, sans porter de jugement moral et sans imposer de vision manichéenne, la complexité de l’être humain étant un élément sous-jacent à l’histoire (et à l’Histoire). Gérer le drame, vivre une grossesse imposée, conséquence d’un viol, affronter des dénis, se buter contre les règles, se battre et se débattre avec sa foi. C’est là l’essence même du film. Comment garder la foi dans une situation comme celle-ci ? La foi peut-elle être inébranlable ?

« La maternité pour une Sœur, c’est ce qu’il y a de plus difficile à abandonner quand elle s’engage devant Dieu. C’est ce qui est ressorti dans ce qu’elles m’ont raconté quand je suis allée au couvent. Là, en plus, elles y sont confrontées de force. Chacune d’entre elles va alors dialoguer à sa manière avec cet événement. », livre la réalisatrice transcendée par le sujet dès lors que ses producteurs le lui ont proposé.

Et le film ne se limite pas à la foi religieuse touchant plus largement à la vocation et à l’espérance. L’importance de l’espérance, s’il en est. Confrontant ainsi le monde spirituel à celui du monde laïc, à travers le personnage de Mathilde, communiste par éducation, pragmatique, scientifique. Une jeune femme qui s’est jetée tête baissée dans l’horreur de la guerre et qui est arrivée en Pologne avec ses certitudes, dénuées de certaines réflexions philosophiques.

DE LA BEAUTÉ JAILLIT L’HORREUR

Interprétée par Lou de Laâge, elle captive spectatrices et spectateurs. De son comportement transgressif – femme médecin, bravant les ordres de sa hiérarchie, entamant une relation « non conventionnelle » (pour l’époque) avec le chirurgien, gardant le secret des Sœurs, agissant en pleine nuit malgré les dangers des barrages des soldats russes – elle tire un roman d’apprentissage à travers un enchainement d’expériences initiatiques.

« J’ai voulu Lou pour sa grâce. C’est très fort au cinéma d’avoir de la grâce. Je l’ai dirigée d’une manière particulière car au départ elle devait être froide, ne pas montrer ses émotions. Si son personnage était trop atteint, elle ne pouvait plus faire correctement son travail. », justifie Anne Fontaine. Et entre Mathilde Beaulieu et les Sœurs se nouent des relations profondes qui vont rompre avec le quotidien et s’immiscer dans cette communauté à la dramaturgie semblable à celle de chaque groupe identitaire, composé  d’égos, de tensions et de tempéraments différents.

La beauté des Innocentes réside dans la découverte de l’autre et l’acceptation, ou non, des événements en cours. Dans le choix du renoncement ou de l’espérance, dans les motivations à commettre un acte répréhensible comme le sacrifice d’un enfant pour préserver sa communauté du déshonneur et de la disgrâce. Sans minimiser ou grossir le trait, la réalisatrice rend le poids de la religion, la rigidité de la pensée catholique tout comme celle de la pensée scientifique, malléables. Interrogeant ainsi qui de l’individu ou de la foi guide l’autre.

Tout est travaillé, chaque détail est peaufiné. Décors, lumières, dialogues (français soutenu pour la polonaise Sœur Maria), interprétations sans failles des comédiennes, tout est confiné dans la plus grande pureté et dans la plus grande sobriété. Comme pour déclencher un choc entre la perfection esthétique et l’horreur du sujet, qui, réunis, bouleversent les spectatrices et les spectateurs.

Sortie de son contexte, la situation exposée se transpose à notre époque contemporaine, la cruauté des actes infligés n’ayant pas cessé à la fin de la Seconde guerre mondiale. Le film nous invite à réfléchir à la réalité des violences sexuelles, pas seulement crimes de guerre mais aussi et surtout crimes du quotidien. En France, c’est en moyenne 84 000 femmes par an (âgées entre 18 et 75 ans) qui sont victimes de viols ou de tentatives de viols, selon le site gouvernemental contre les violences faites aux femmes.

Au cinéma à partir du 10 février 2016.

Célian Ramis

Mythos 2015 : Adeline Rosenstein, passionnée et militante

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Thabor, Rennes
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Les 8 et 9 avril, le théâtre de la Parcheminerie accueillait le spectacle-documentaire Décris-ravage d’Adeline Rosenstein. Une artiste qui propose une lecture percutante de l’Histoire de la question de la Palestine.
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Les 8 et 9 avril, le théâtre de la Parcheminerie accueillait, dans le cadre du festival Mythos, le spectacle-documentaire Décris-ravage d’Adeline Rosenstein. Une artiste qui propose ici une lecture originale de l’Histoire de la question de la Palestine.

Avec Décris-ravage, la comédienne Adeline Rosenstein n’aura pas fait l’unanimité. Mais aura suscité la curiosité des festivaliers et réussi le tour de force de soulever de nombreuses questions, à commencer par celle de l’Histoire au théâtre. Comment aborder des faits historiques sur scène, par le biais de l’art ? Sa proposition est originale, conceptuelle parfois, et surprenante, voire déroutante pour qui ne s’y attend pas. Elle parle de spectacle-documentaire, « pas sur le conflit (israélo-palestinien, ndlr) lui-même mais sur la question de la Palestine. », explique-t-elle jeudi midi au micro de Canal b.

Depuis 2009, elle a réuni des témoignages d’occidentaux ayant vécu en Palestine ou en Israël à différentes périodes, autour desquels elle ajoute des extraits de pièces de théâtre historiques en arabe (les extraits ont été traduits en français), traitant des mêmes événements. Privilégier la parole des artistes originaires des pays arabes concernés plutôt que d’orienter le discours et l’Histoire vers la pensée occidentale, c’est le parti-pris de la suissesse Adeline Rosenstein.

L’artiste va alors bricoler une pièce en fonction des éléments récoltés depuis plusieurs années, en 4 épisodes, intelligemment abordés en conférence théâtrale et partiellement illustrés par 4 comédiens (3 femmes et 1 homme) présents sur scène tout au long de la représentation.

Mimes, mises en situation, représentation fictive de la carte géographique de l’Empire Ottoman, mouchoirs trempés dans l’eau violemment projetés contre des planches en bois disposées au fond de la scène… Adeline Rosenstein se lance le périlleux défi de ne rien donner à montrer visuellement, ni photos, ni vidéos, ni cartes physiques, ni documents d’archives. Ce qui lui vaudra peut-être de perdre certains spectateurs, ennuyés de cette conceptualisation étonnante qui appelle à entrer directement dans le propos, et uniquement dans le propos.

Tout repose sur les textes, sur les interprétations des comédiens, sur les intonations, tantôt magistrales et objectives, tantôt cyniques et piquantes. La violence est omniprésente, de la conquête de l’Égypte par Bonaparte à la militarisation des Palestiniens, en passant par la guerre de Crimée et le génocide arménien. Mais de par ses choix artistiques et scéniques, la comédienne ne fige ni la pensée, ni l’interprétation des spectateurs, qui découvrent ou redécouvrent, la source internationale de la question de la Palestine, un tout petit territoire « à partager en 2 peuples mais finalement il y avait un peuple qui n’était plus là. Et ça, on l’a refoulé de nos consciences » - extrait d’un entretien d’un colon arrivant en Terre Sainte.

DES QUESTIONS PLEIN LA TÊTE

Décris-ravage décortique le nœud du conflit « gros de plus de cent ans », le déroule du début XIXe au début XXe, avec un regard militant sur l’Histoire et les histoires vécues dans cette partie du monde, sans toutefois enfermer le public dans un discours moralisateur, et sans porter de jugements maladroits sur les diverses communautés ou religions présentes sur ces territoires. On ressent l’ébullition intellectuelle à laquelle se confronte l’artiste qui attache de l’importance à explorer de nombreux chemins pour en découvrir sans cesse davantage et qui n’hésite pas à remplacer les points d’exclamation par des points d’interrogation, pour emprunter encore d’autres routes non explorées par les Occidentaux (ou qui n’en ont pas encore révéler les crevasses).

Adeline Rosenstein, révoltée depuis longtemps, par la nature de ce conflit, se présente passionnée face au public de la Parcheminerie et presque apaisée, comme délivrée du poids de l’information qu’elle partage, les yeux brillants, pendant les 2 heures de représentation. Entourée de ses comédiens, elle pose la question de l’interprétation individuelle, la responsabilité de chacun à ne pas poser de questions, à agir sans savoir, du poids des Nations ironiquement bienveillantes et désireuses de « fédérer les peuples » en les écrasant, les colonisant, les expulsant, les armant…

Des thèmes violents, dérangeants parfois même, mais qui ont le mérite d’être mis à plat dans ce théâtre de l’Histoire que toute l’équipe porte avec ferveur. S’il est difficile à certains moments de focaliser son attention sur chaque propos ou chaque point développé, Adeline Rosenstein réussit à nous maintenir sur le fil des histoires qu’elle dévoile et à susciter l’intérêt et la curiosité pour le sujet comme pour la forme proposée, qui n'était que le premier volet d'une histoire encore en mouvement.

"Les Anglais prennent la Palestine. Les Français reçoivent un pourcentage sur le pétrole en Irak. STOP, la suite au prochain épisode."
conclut Adeline Rosenstein, dans ce premier Décris-ravage.