Célian Ramis

"Dans le documentaire, il y a plus de réalisatrices car il y a moins de budget"

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Interview de Céline Dréan, réalisatrice et scénariste de documentaires à Rennes, à propos de la place des femmes dans le milieu du cinéma.
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Le 12 février, elle participait, aux côtés de Véronique Le Bris, journaliste et fondatrice du magazine en ligne Cine-Woman, à une table ronde animée par HF Bretagne sur la place des femmes dans le milieu du cinéma, précédée de la projection du film de Clara et Julia Kuperberg Et la femme créa Hollywood. Au Tambour (université Rennes 2), dans le cadre du festival Travelling. L’interview a été diffusée dans le numéro 78 de YEGG (mars 2019), on la retranscrit ici dans sa globalité car le sujet reste, malheureusement, toujours d’actualité. 

Le film s’attache à montrer que 1910 – 1920 est une période où les femmes à Hollywood ont de grandes responsabilités et tout d’un coup, plus rien. Que s’est-il passé ?

Je suppose qu’il y a un faisceau assez complexe de causes mais l’essentiel, c’est que l’argent est arrivé. Au départ, le cinéma était un art complètement expérimental, il n’y avait pas d’enjeu financier. C’était plutôt un endroit dans lequel venaient les personnes qui n’avaient pas de travail, c’est-à-dire les femmes, qui n’arrivaient pas à être embauchées ailleurs. C’est quand les industriels ont commencé à s’intéresser au cinéma et donc à y mettre de l’argent que l’enjeu a été modifié. Ce n’était plus seulement un enjeu de création mais c’était également un enjeu économique et c’est là que les hommes sont arrivés et ont pris le pouvoir. Ce qui est assez symptomatique – alors là je m’avance peut-être un peu – de plein d’autres domaines, comme les sciences par exemple.

Il y a un autre mouvement dans les années 80. Il y a des femmes réalisatrices et finalement ça ne perdure pas…

Alors, c’est pas comme ça que je voyais le truc. Si on prend les différents genres définis par le Centre National du Cinéma et de l’image animée (la fiction, le documentaire et l’animation), évidemment, il y a plus de femmes réalisatrices aujourd’hui. Mais le genre où il y en a le plus, c’est le documentaire. C’est le genre le plus pauvre. Avec les plus petits budgets.

Si on regarde en animation – je n’ai pas de chiffre précis mais on en a parlé pendant la table ronde - il semblerait qu’il y ait pas mal de femmes qui font des courts-métrages, qui sont sur des choses plus expérimentales où il n’y a pas beaucoup d’argent, mais sur le long-métrage, il n’y a quasiment pas de femmes. Peut-être une ou deux. Le passage au long-métrage ne se fait que pour les hommes alors qu’il y a pas mal de femmes en anim’ au départ.

Là, c’est pareil, c’est l’arrivée de l’argent, le fait que d’un coup l’enjeu économique est fort et donc les hommes prennent le pouvoir.

Comme si une femme ne pouvait pas gérer un budget trop élevé, n’avait pas les épaules, l’ambition, la capacité à en avoir la prétention. Je crois beaucoup à la manière dont on est éduquées… Peut-être que la génération qui arrive va se comporter différemment. J’ai tendance à vouloir être optimiste.

Je dévie un peu mais la dernière fois pendant la rencontre, il y avait quelques rangées d’étudiantes qui avaient l’air d’être assez engagées. Moi, j’ai fait des études de cinéma et j’ai strictement jamais entendu parler de ces femmes. Jamais, jamais. Alors que j’avais un prof de cinéma absolument merveilleux, qui était un ponte de l’histoire du cinéma, et je n’ai jamais entendu parler de ces femmes.

Et il y avait des jeunes filles qui disaient à la rencontre qu’elles avaient eu un cours, pas par l’histoire du cinéma mais par la sociologie je crois, par une prof qui venait d’arriver à la fac, où elles ont découvert tout ce pan de création du début d’Hollywood. Là, récemment. Alors je me dis que ça bouge. Et je me dis que si elles ont, elles, cette connaissance-là, elles auront probablement un rapport différent à la transmission.

Vous avez évoqué l’éducation, la manière dont on intègre des attitudes, comportements, etc. Le film montre les processus d’invisibilisation. Montre-t-il également les freins qu’ont les femmes à accéder à tous les postes ? 

Alors le film est vraiment sur l’invisibilisation, sur ce processus qui est quasiment un rapt. C’est vraiment incroyable… C’est tellement gros… Après, on continue dans l’histoire du cinéma, l’histoire du studio, le fait qu’il n’y ait plus de productrices (il y en a juste une), qu’il n’y ait qu’une seule femme à avoir eu un Oscar… Il n’y a jamais eu autant de femmes à faire du cinéma qu’à cette époque ! C’est quand même incroyable ! Aujourd’hui encore il y en a beaucoup moins qu’à cette époque. Il y aurait pu avoir un creux et après ça remonte tranquillement avec les années 70, avec les luttes pour l’égalité. Non, jamais on est revenues à ce niveau.

Pourquoi, alors ? Comme vous dites, il y a eu de nombreuses luttes féministes. Pourquoi le milieu du cinéma n’a pas été investi par ces questions-là comme aujourd’hui il commence à s’investir dans ces luttes ? 

Je crois vraiment que c’est l’argent qui explique tout ça. Et aussi, comme je le disais tout à l’heure, je crois beaucoup qu’on intègre dans la manière dans laquelle on est éduquées et dans toutes les choses inconscientes qui sont du coup difficiles à débusquer… Il s’agit pas de dire que tous les parents d’une génération ou d’une autre sont coupables ou pas, ce sont des choses qui sont très souterraines, qui se transmettent de manière souterraine.

Dans mon milieu, dans les gens qui sont autour de moi, mes collègues, dans ce que je connais et ce que je vis moi aussi, je suis absolument sure que nous les femmes on négocie quasiment jamais nos salaires. Et que les hommes les négocient. Pas parce qu’ils sont des gros requins et que nous on est nulles. Mais parce qu’ils ont l’habitude de négocier pour être payés à leur juste valeur et ils ont la prétention, au sens très positif du terme, de négocier.

Et nous, je crois vraiment, qu’on négocie peu ou pas. Je sais pas si on peut faire des généralités ou pas mais je crois qu’on a intégré quelque chose de l’ordre du ‘faut pas trop déranger, faut être sage, être appliquée, bien travailler’. C’est un peu cliché de dire ça mais c’est encore à l’œuvre. En tout cas dans ma génération. J’espère vraiment très sincèrement que ça diminue voire que ça disparaisse. Mais prétendre, avoir de l’ambition, se dire qu’on a envie de faire un truc… Ce sont des choses que les hommes font plus facilement que les femmes. Ils vont plus facilement vers des trucs ambitieux, avec une espèce de panache.

Des femmes peuvent le faire, évidemment ça existe. Mais si on le fait, je pense que ça nous coûte plus. La question de la légitimité, les femmes se la posent beaucoup plus que les hommes. Après, je pense aussi qu’il y a une histoire vraiment d’argent et de pouvoir. Parce que tant qu’il y aura principalement, et là je peux le dire très concrètement, des hommes de 50 – 60 ans à tous les postes, enfin à beaucoup de postes qui sont des lieux de pouvoir, c’est logique qu’il y ait une vision plus masculine des choses.

Un exemple très concret : il y a eu récemment une table ronde de travail sur des questions très importantes, sur l’audiovisuel public (la réforme de l’audiovisuel c’est hyper important pour nous), avec des enjeux très forts. Autour de cette table, il y avait une dizaine de personnes. Des gens à des postes importants de décision. Il y avait notamment France 3, plusieurs directeurs de France 3 région, des directeurs de la SCAM, les dirigeants des services culturels de la région et un modérateur. Donc une dizaine de personnes qui étaient tous des hommes de 50 – 60 ans et une femme qui venait représenter son directeur.

C’est symptomatique ! Ça n’enlève rien à leur valeur, ce sont des gens qui sont intéressants, comme partout, il y a des gens avec qui tu es d’accord, pas d’accord, que tu trouves brillants, d’autres pas intéressants, etc. Mais il n’empêche que ce sont tous des hommes. C’est très symptomatique à notre époque. Ça commence à changer mais ça prend du temps. 

C’est peut-être compliqué de faire bouger les choses quand les femmes sont réalisatrices mais qu’on sait que ce sont elles qui ont les plus petits budgets. On dit que les femmes sont souvent plus dans un cinéma indépendant. Elles ne sont pas à la tête des blockbusters, des productions, etc.

Ah non non non c’est vrai. A la SCAM, il y a un exemple sur les chiffres. Ils datent de 2014 – 2015 mais doivent probablement être assez actuels, même si ça pousse à la SCAM, avec un CA qui est en train de se féminiser. Mais, à la SCAM, il y a 35% de femmes sur presque 30 000 adhérents.

Si tu regardes dans la tranche des moins de 30 ans, il y a plus de 50% de femmes. Entre 30 et 40 ans, tu baisses à 48% de femmes. Après 40 ans, c’est à 37%. Après 50 ans, c’est 30%. Et après 60, c’est 25%. C’est quand même assez vertigineux comme chute. Il y a plus de 75% des plus de 50 ans à la SCAM qui sont des hommes.

Pour voir l’ampleur du truc, j’explique comment fonctionne la SCAM : tu as des grades. Quand tu arrives, tu es adhérent. Ensuite, en fonction du nombre d’heures de film que tu fais, tu montes en grade. Tu deviens sociétaire stagiaire, puis tu deviens sociétaire. Chaque grade a un nombre de voix différent à l’assemblée générale. Donc évidemment, plus tu es vieux, plus tu as fait des films, plus t’as une voix. Par définition, il y a moins de femmes qui sont sociétaires.

Evidemment, il y a une autre raison à ça, c’est la question des enfants. Moi je tiens à ce que l’on oublie pas ça. Des fois, on a tendance à oublier de parler de ça dans le milieu culturel parce que le milieu culturel il aime à penser qu’il est plus évolué que les autres de ce côté-là, du côté de la répartition des tâches, alors que c’est archi faux. En réalité, il est peut-être plus évolué en terme de répartition des tâches avant que les enfants arrivent.

Mais après… Quand tu veux faire des films, il faut que tu t’en ailles, tu dois pouvoir partir en repérage, en tournage. Comme quand tu veux prendre des responsabilités dans n’importe quel métier et que tu rentres tard parce que tu as des réunions, etc. Ça reste compliqué. Si tu es avec quelqu’un et que c’est toi qui prend le plus en charge l’organisation de la famille, tu ne peux pas partir trois semaines en tournage et ça c’est quand même une clé !

On entend de plus en plus en interview les actrices dirent qu’elles viennent d’avoir des enfants et qu’elles partent en tournage avec les enfants. Par contre, on n’entend pas les acteurs dirent qu’ils partent en tournage avec les bébés… 

Ouais et puis on entend des actrices qui sont à un niveau hyper élevé, qui peuvent avoir des nounous avec elles. Une technicienne son, une cheffe op’, une réalisatrice qui fait plutôt du documentaire, je peux te dire qu’il y aura pas de nounou, pas de budget pour ça.

Soit tu as quelqu’un d’autre qui peut assurer quand t’es pas là, soit t’as pas et t’as pas de solution. Moi, je me rappellerais toujours - et ça c’est arrivé à plein de femmes quelque soit leur milieu et leur travail – le premier festival où je suis allée après avoir eu ma première fille, un copain m’a dit ‘bah alors, qu’est-ce que t’as fait de ta fille ?’. Je suis absolument sure que personne n’a dit ça au père de ma fille quand il est sorti pour la première fois.

C’est comme la question posée aux femmes en politique, la fameuse ‘Qui va s’occuper des enfants ?’…

Ouais c’est exactement ça. Et je pense que c’est important de le redire. Y a une espèce d’impression que c’est fait mais en fait non c’est pas du tout fait et ça reste une plaie. Ça et l’argent.

Ce qui est hallucinant et que j’ai découvert en préparant la table ronde c’est qu’il y a 46% d’écart de salaire entre réalisateurs et réalisatrices. 46% ! C’est vachement plus que la moyenne nationale !

Ce qui ne veut pas dire que moi je gagne 46% de moins que mes collègues qui font des films à peu près sur les mêmes territoires que moi, avec à peu près les mêmes budgets que moi. C’est sur l’ensemble. Vu que les gros budgets vont aux hommes, ça crée une différence énorme. Ce qui crée une différence aussi énorme, c’est le fait qu’on ne confie pas à une femme des gros budgets. 46% c’est dingo !

Ça c’est en France. Depuis l’affaire Weinstein, forcément, on entend plus de choses. Notamment sur les violences sexuelles, et plus largement sur ce rapport de domination effectué par ces hommes âgés qui ont quasiment toujours été là, qui ont de l’influence. Les actrices américaines et anglaises commencent à parler. On pense à Meryl Streep, qui n’a pas attendu cette affaire pour faire des discours sur l’égalité, à Emma Watson, à Kate Winslet, etc. Il y a maintenant Time’s Up. En France, ça peine un peu… Qu’est –ce qu’on peut dire sur la situation en France ? 

À l’échelle de la fiction, je ne sais pas. Je ne comprends pas vraiment pourquoi on n’a pas le même phénomène. Est-ce que c’est lié – et ce serait affreux – à ce côté culture française, dragueur, comme on dit avec les italiens, le côté européen, latin, qui n’est pas du tout la même culture qu’aux Etats-Unis où il y a plus de puritanisme ? Ce serait lié à ce côté latin où il y aurait une acceptation plus grande du truc, intégré encore une fois par les hommes et les femmes ? Est-ce que la question financière est la même aux Etats-Unis et en France ?

En tout cas ce qui est sûr c’est que s’il y avait pas, j’ai l’impression, ce déséquilibre économique aussi grand, les femmes seraient probablement moins à la merci d’un homme. Il y a une histoire de pouvoir. Les hommes qui dominent les femmes et qui leur font subir des agressions sexuelles, des agressions, des humiliations, c’est parce qu’ils ont le pouvoir. S’ils avaient en face une femme qui avait le même pouvoir économique qu’eux, donc qui pourrait quitter la table sans prendre le risque de se faire virer ou autre, peut-être que ça changerait la donne.

La question de l’argent, c’est une clé ! Si ta survie économique dépend d’un homme, il a du pouvoir sur toi. Si ta survie économique ne dépend que de toi, que l’homme a le même niveau que toi, ça se rééquilibre. C’est comme dans un couple. S’il y a une grande différence de pouvoir économique et que ça ne se passe pas bien, y en a un qui tient l’autre, éventuellement. Si tu as une égalité de pouvoir, chacun est libre. Mine de rien, c’est vachement important.

En France, les réalisatrices commencent à parler de la question budgétaire mais leur parole reste remise en cause, ou en tout cas est minimisée. Et les actrices parlent plus des rôles qu’elles vont avoir. Ou ne pas avoir justement. Parce qu’elles vont disparaître après 40 – 50 ans… Elles dénoncent moins des inégalités en profondeur dans le milieu du cinéma. Parce qu’en même temps, on sait qu’elles sont face à une plus grande majorité de réalisateurs qui eux ont une vision masculine de la société.

Oui, elles ont souvent des rôles aussi qui sont en lien avec un homme. Aux César, si tu regardes la liste des nommé-e-s, en sortant des catégories qui sont genrées (meilleur comédien, meilleure comédienne…), les meilleurs films et les meilleurs réalisateurs – qui sont les catégories les plus prestigieuses – il y a peu de femmes. Il y a une seule femme meilleure réal’, c’est Tonie Marshall. Là pour les César 2019, sur 6 ou 7 personnes, il y a une seule femme, pour le film Pupilles, c’est Jeanne Herry. Et c’est une histoire liée à la maternité… Après, si tu regardes les autres catégories, tu as envie de chialer… 

Justement, Véronique Le Bris avec qui vous étiez lors de la table ronde, a créé le prix Alice Guy ! 

Oui, c’est vachement bien ! C’est vachement bien que le prix soit remis le jour des César, c’est un vrai symbole. C’est je pense son intention d’interpeler sur la quasi absence des femmes dans les cérémonies comme les César. Le prix Alice Guy, c’est une belle compétition, c’est un jury chouette. Et puis le chouette nom de cette femme, dont je n’avais jamais entendu parler, qui a tout appris à Méliès. C’est quand même fou ça ! Elle a fait 400 films, des films complètement fous, avant-gardistes et personne ne les connaît. C’est incroyable !

C’est le propos du film Et la femme créa Hollywood, de montrer que les femmes étaient à l’avant-garde d’Hollywood, qu’elles ont créé ce langage cinématographique que les hommes utilisent aujourd’hui encore. Elles ont été bannies de l’histoire…

Complètement !

Il y a un mouvement aujourd’hui de réhabilitation des femmes dans l’histoire, le film s’inscrit dans ce mouvement. 

Oui c’est vrai. On relit l’histoire à l’aune de cette donnée-là, d’invisibilisation qui a été forte. Même dans le milieu scientifique, il y a des tas de femmes qui ont été oubliées de l’histoire alors qu’elles ont fait des découvertes. C’est le même principe. J’imagine que dès que l’argent est arrivé, on a écarté les femmes. C’est un mouvement qui se fait parallèlement dans plein de secteurs.

Si on reprend ce dont on parlait sur les catégories genrées, on voit dans le cinéma, que si on prend l’animation, on va avoir pas mal de femmes. Qu’en est-il dans le documentaire ? 

Dans le documentaire, il y a beaucoup plus de femmes. Je n’ai pas de statistiques mais ça se voit à vue de nez. Dans le documentaire, il y a plus de femmes réalisatrices, de femmes productrices, mais c’est parce qu’il y a moins de budget. À un moment je me suis demandée si c’était pas aussi le côté ‘documentaire, c’est le regard sur le monde, la production de discours, le partage’ et donc ce serait l’apanage des femmes.

Mais on en a parlé avec Véronique Le Bris la dernière fois et elle me disait que non, c’était uniquement l’argent. La raison principale serait vraiment le manque de budget. Et même en documentaire, quand on parle de grosse collection, de série prestigieuse, de prime time, ce sont les hommes qui ont la majorité des budgets. Même dans les endroits avec plus de femmes, on n’arrive pas à passer le cap.

Et vous ne sentez pas de mouvement qui s’organise avec des femmes ? 

Si, si, il y en a. Dans l’animation, il y a un collectif qui s’appelle Les femmes s’animent, qui réfléchit, qui travaille et qui produit des choses intéressantes sur des conférences, des études, sur la question de l’héroïne, qu’est-ce qu’on propose pour les enfants, etc. Il y a ça mais à d’autres endroits, il y a d’autres choses. Dans HF Bretagne, qui a organisé la table ronde et qui travaille sur la question de l’égalité dans la culture, il est question de créer un sous groupe Cinéma. Ça s’organise.

Et puis il y a des choses aussi qui se passent au niveau des institutions. Depuis le 1erjanvier, il y a des nouvelles règles au CNC qui sont purement écrites pour pallier à l’inégalité entre les hommes et les femmes. C’est-à-dire qu’il y aura des bonus quand tu demanderas une subvention au CNC s’il y a une majorité de femmes au poste d’encadrant. C’est intéressant parce que ce n’est pas une histoire de quotas qui est compliquée. Parce qu’on a pas forcément envie d’être aidées parce qu’on est des femmes mais parce que les projets sont intéressants et qu’on a du talent.

Là, avec ce bonus, on essaye de pallier avec cette inégalité de base qui existe. D’autres mesures ont été prises par le CNC donc je pense que ça bouge. J’ai envie d’être optimiste. Mais c’est sur des choses vraiment profondes que c’est lent et donc comme toutes les choses qui sont liées à des collectifs la loi aide à faire avancer les choses. 

Il faudrait que les films passent au test de Bechdel pour attribuer les budgets… 

C’est ça ! L’autre truc aussi c’est que parmi ces nouvelles règles, les manifestations et les structures qui seront aidées par le CNC devront prouver la parité. Dans un festival aidé par le CNC par exemple, le comité de sélection devra justifier de la parité. C’est vachement intéressant ça aussi je trouve. Le festival de Berlin a pour la première fois eu une politique volontariste dans leur comité de sélection. Ils étaient à 40% et quelques de films réalisés par des femmes contre 17% l’année dernière.

Et je pense qu’ils vont être suivis. C’est un très gros festival et ils ont beaucoup communiqué là dessus. Après c’est une espèce de mode, mais tant mieux, allons-y, surfons dessus sans vergogne. Parce que ça va s’ancrer et puis à un moment plus personne n’en parlera parce que ce sera naturel. J’espère.

Encore une chose, quand je bossais à Vivement lundi !, il y avait une femme qui faisait de l’animation et une femme qui faisait du docu. Je pense pas qu’il y avait d’autres femmes, produites par Vivement lundi !, ou peut-être des co-réalisatrices. Aujourd’hui, il y en a plein ! Plein de jeunes femmes notamment. Qui font de l’animation. Et en docs aussi. J’en ai discuté avec eux justement. Et Aurélie Angebault, de Vivement lundi !, fait parti des Femmes s’animent. Elle me disait que ce n’est pas partout pareil en France. Loin de là. Ça bouge mais pas partout, pas aux mêmes vitesses.

Célian Ramis

"Mais vous êtes fous ?", un thriller intime sans jugement néfaste

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Cinéma Gaumont, Rennes
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Audrey Diwan passe derrière la caméra à la réalisation de son premier long-métrage "Mais vous êtes fous ?". Le 26 mars, elle était au cinéma Gaumont, pour le présenter en avant-première, accompagnée de Céline Sallette.
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Audrey Diwan, la scénariste de La FrenchAmi Ami et HHhH passe derrière la caméra à la réalisation de son premier long-métrage Mais vous êtes fous ?. Le 26 mars, elle était à Rennes, au cinéma Gaumont, pour le présenter en avant-première, accompagnée de l’actrice principale Céline Sallette. 

Le film pose la question de la confiance, « ce qui sous-tend la question de tous les couples », souligne Audrey Diwan. Ici, elle met en scène Roman (Pio Marmaï) et Camille (Céline Sallette), en couple depuis plusieurs années et parents de deux petites filles. Seulement, son quotidien à lui ne ressemble pas tout à fait à ce que sa famille imagine. Addict à la cocaïne, il va mettre en péril l’équilibre familial. 

Plusieurs années en arrière, la réalisatrice lit dans le journal quelques lignes d’un article intitulé « Un couple parisien drogue ses enfants ». Quelques jours plus tard, elle rencontre l’amie d’une amie qui en regardant ses enfants à elle lui dit : « Tu as de la chance de les avoir toi. »

« On venait de lui retirer ses deux enfants, elle était en état de sidération totale. Elle-même était soupçonnée. Ça m’a interpelée, son état de sidération, la manière dont elle parlait de l’histoire et l’envie malgré tout de comprendre son mari. C’est l’alliage de tout ça qui m’a donné envie de l’adapter au cinéma. », souligne Audrey Diwan. 

DÉVELOPPER LE TRHILLER INTIME

Parce que Roman contamine sa famille, une enquête policière est lancée et les deux filles sont placées chez leurs grands-parents le temps de définir si la contamination était volontaire ou non. Audrey Diwan nous plonge donc au cœur de l’intimité d’un couple, d’une famille et en même temps d’un thriller haletant. Un thriller intime, comme elle le définit.

« Tous les détails prennent une dimension énorme, il y a du double sens dans tout », précise-t-elle. Séparation conjugale, séparation familiale, séparation du secret. Manque du psychotrope, manque affectif. « Ça parle du poison qui finit par agir. Le poison du secret qui finit par se distiller partout et pourrit la relation intime. », ajoute Céline Sallette, dont le jeu est une fois encore d’une justesse et d’une intensité à couper le souffle.

Face à ce couple, pas de jugement de la part de la réalisatrice : « Je n’aime pas le cinéma moral. Je veux que le film pose des questions, amène un chemin de compréhension mais surtout pas qu’il soit jugeant ou qu’il explique au spectateur ce qu’il doit comprendre. C’est au contraire super de voir que chacun-e y voit, y comprend, ce qu’il/elle veut. »

LOIN DE LA CARICATURE

Avant de réaliser le film, Audrey Diwan a repris contact avec la femme qu’elle avait rencontré, qui lui avait raconté une partie de son histoire, afin de lui proposer de participer au scénario. Proposition qu’elle a accepté à condition que le père de ses enfants puisse également y prendre part.

« Ils l’ont donc fait ensemble. Moi, ce qui m’intéressait, même si j’ai apporté de la fiction dans l’histoire, c’était de recueillir la parole exacte. Mon côté journaliste… », souligne la réalisatrice, qui a exercé le métier de journaliste plusieurs années durant, co-fondant le magazine gratuit Stylist

Ainsi, elle peut présenter au public une vision non manichéenne de cette histoire vraie, adaptée pour le cinéma, et non simpliste. Avec un homme bien sous tout rapport, enfermé dans son mensonge, qui n’apportera aucune explication sur son addiction à la cocaïne et fera tout pour s’en sortir seul. Et une femme droite dans ses bottes qui va entrer dans le mensonge sans vraiment le vouloir, sans se considérer comme une victime.

« Elle rentre dans le mensonge, déjà parce que pendant toutes ces années, elle n’a rien vu. Mais n’a-t-elle vraiment rien vu ou préfère-t-elle ne rien voir ? Il y a peut-être eu des gestes, des attitudes, de manque ou de moments sous drogue qu’elle a vu mais qu’elle a choisi d’interpréter différemment. Et ce qu’elle va découvrir, c’est une forme de vérité mais pas forcément toute la vérité. Elle croit que ça va s’arrêter rapidement donc elle le défend mais en fait elle est dépassée. Ça se sédimente en elle. », explique Céline Sallette. 

La confiance est rompue. Mais l’amour est toujours là. Une fois l’affaire judiciaire derrière eux, comment faire pour se retrouver et avancer à nouveau ensemble ? « On est dans le même décor, la même familiarité mais l’intime a changé, les sentiments ont changé. Il y a quelque chose d’irrémédiablement différent. », livre la réalisatrice qui s’est indéniablement profondément liée à l’histoire de ce couple : 

« Après ma rencontre avec cette femme, l’histoire a continué de résonner en moi pendant plusieurs années. C’est devenu une nécessité pour moi d’en faire un film. La question du couple, de la confiance, ça résonnait en moi. Je voulais pouvoir en faire une lecture personnelle. »

TRANSCENDER LE PERSONNAGE

Elle connaît Céline Sallette depuis 10 ans. Parce qu’elle l’a interviewée dans sa vie de journaliste. Et que l’interview est devenue une discussion. La discussion, une amitié. Connaissant son talent, Audrey Diwan écrit le rôle sur mesure pour elle. Parce qu’elle sait qu’elle est capable de tout. Que quand elle joue, elle n’est pas dans la peau du personnage, elle est le personnage et cette aliénation totale finit par transcender le personnage.

Elle crève l’écran. Dès qu’elle apparaît, on ne lâche pas du regard. Son regard, intense et subtil, renforce chaque détail et accompagne ses partenaires de jeu : « C’est un voyage intérieur, le jeu de l’acteur. Le public aussi vit un voyage intérieur en regardant un film mais l’acteur le fait plus en conscience, dans un cadre professionnel, ça reste un métier. Mais oui, on marche sur un fil quand on joue. Un peu en dehors de la réalité, comme dans un rêve. On peut comparer ça à la jouissance. Quand on jouit, on est dans une sorte de transe. »

Ce qu’elle aime dans le scénario, c’est la question de la dépendance multiple : « C’est 90% de l’humanité ! Des dépendances, il y en a des milliers. L’âme humaine est faite de ça. » Et Audrey Diwan, dans Mais vous êtes fous ?,manie en toute intelligence et avec talent le scénario, le rythme et les doubles, voire triples, interprétations possibles dans chaque situation, renforcées par le jeu impeccable des acteurs dont les intentions décuplent les émotions que se prennent en pleine tronche le spectateur. 

Au cinéma le 24 avril 2019.

Célian Ramis

Heureux comme Lazzaro : À couper le souffle

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Cinéville Colombier, Rennes
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Alice Rohrwacher offre au 7e art un troisième film subtil, intelligent, juste et puissant. Sur l’innocence, les migrations, l’exploitation, le bonheur, la lutte des classes, l’écologie, le ridicule et la persistance. Sublime et profond.
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C’est une ingénieuse merveille qu’a réalisé la cinéaste Alice Rohrwacher avec son film Lazzaro Felice, projeté le 18 janvier dernier lors de l’inauguration du festival du film italien Filmissimo, au cinéville Colombier de Rennes. 

Le film met une première claque. La réalisatrice une seconde. De celles qui font du bien parce qu’elles permettent de regarder le monde avec simplicité mais sans naïveté. De s’émerveiller devant la bonté pure d’un être humain, malgré la brutalité de l’exploitation avilissante d’abord de toute une communauté pour en arriver ensuite à l’effet grossissant de toute une société.

« En italien, ‘lazzaro’ désigne un homme qui vit dans la rue. ‘Lazzaro felice’ est une expression locale, difficile à traduire en français, mais ça désigne un homme qui n’a rien et qui est heureux. », précise Alice Rohrwacher, présente ce soir-là à Rennes.

Lazzaro, c’est un simple d’esprit qu’elle refuse de juger. C’est un saint de la religion du « nous », les humains. Si son film est plein de grâce, emprunt de références bibliques et de spiritualité, il n’en est pas moins très cartésien et réaliste. Hors du temps et de la civilisation, les paysan-ne-s de l’Inviolata, hameau rural du centre de l’Italie, travaillent à la solde de la marquise, réduit-e-s en esclavage, sans en avoir conscience.

La révélation de la grande escroquerie les propulse directement dans le monde moderne où là encore, ils/elles sont à la marge. « Ce sont des gens qui restent toujours dehors. En dehors des luttes. », souligne la réalisatrice qui a, plus jeune, vécu dans une zone proche de l’Inviolata :

« Quand on est arrivé-e-s en Ombrie avec mes parents, nous avons habité une maison qui venait d’être laissée par ces gens-là. J’ai grandi dans le vide qu’ils avaient laissé. » Marquée par ses souvenirs personnels,Lazzaro Felice (en français, Heureux comme Lazzaro) ne peut être détaché de son vécu et ressenti :

« J’ai fait des études classiques, pas de cinéma. Mais j’aimais le cinéma. Le documentaire. C’est le hasard de la rencontre avec mon producteur qui m’a fait venir au cinéma. Je crois qu’on fait des films parce qu’il y a des choses qu’on n’arrive pas à dire. C’est plus simple avec les images qu’avec les paroles. Ce n’est pas un film autobiographique mais moi aussi j’ai quitté la campagne pour aller à la ville. Même si je ne suis pas Lazzaro, j’ai partagé son regard pendant un moment. J’imaginais toujours avoir Lazzaro à côté de moi. »

Alice Rohrwacher offre au 7eart un troisième film subtil, intelligent, juste et puissant. Sur l’innocence, les migrations, l’exploitation, le bonheur, la lutte des classes, l’écologie, le ridicule et la persistance. Sublime et profond. 

Célian Ramis

Pupille, la nouvelle pépite de Jeanne Herry

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Jeanne Herry signe Pupille, une nouvelle œuvre impeccable, dans laquelle elle n’omet aucun détail et n’émet aucun jugement vis-à-vis de ses personnages.
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Quatre ans après son premier long-métrage Elle l’adore, Jeanne Herry signe une nouvelle œuvre impeccable, dans laquelle elle n’omet aucun détail et n’émet aucun jugement vis-à-vis de ses personnages. Pupille, sur les écrans le 5 décembre, était projetait en avant-première le 14 novembre dernier au cinéma Gaumont de Rennes, en présence de la réalisatrice, d’Olivia Côte et d’Elodie Bouchez. 

Alice apprend qu’elle aura bientôt un enfant. Après 10 ans de combat, son dossier a été choisi. Elle deviendra la mère adoptive de Théo, bébé accouché sous X. Dès sa naissance, les services de l’Aide sociale à l’enfance et le service adoption se mettent instantanément à l’œuvre pour recueillir les souhaits de la mère biologique, prendre en charge l’enfant placé momentanément dans le foyer d’un assistant familial et trouver une famille.

Ici, pas de personnage principal. Mais un ensemble d’individus essentiels au bon déroulement des opérations et à l’accompagnement de ce nouveau-né. Chaque geste doit être calibré au millimètre près, tout comme chaque note d’une partition doit être jouée avec précision. Et pour cela, la cheffe d’orchestre, Jeanne Herry, ne laisse rien au hasard.

L’idée lui vient de son entourage, une amie à elle ayant adopté : « Elle m’a passé un coup de fil pour m’annoncer qu’elle allait avoir un bébé. Ça a allumé 1000 questions en moi. J’ai réalisé que je ne m’étais pas intéressée à ce qu’elle avait vécu durant toutes ces années. L’accouchement sous X, les lois, le protocole qui encadre ces parcours du combattant… »

Elle va alors se documenter et rencontrer les travailleurs sociaux de Brest afin de constituer une matière réelle et réaliste, dans laquelle elle voit « des enjeux de fiction, le côté romanesque de la vie, de beaux personnages et une belle histoire. »

La réalisatrice se lance dans l’écriture d’un scénario tendu et complet, veillant à ne jamais tomber dans la caricature ou le jugement. « Je n’ai pas de raison de juger les personnages, de les critiquer. De la mère biologique à la recueillante, le but est de comprendre les enjeux, les missions, les objectifs, les désirs et les difficultés. C’est un échiquier riche a animé. Ce n’était pas du tout intéressant de mettre des personnages qui mettent des bâtons dans les roues… », souligne Jeanne Herry. 

Dès la première scène, on sait qu’Alice sera la mère de l’enfant. Le suspens n’est pas le propos. Ce qui l’anime, elle, c’est de travailler une autre tension. Celle qu’éprouve le bébé. Celle qu’éprouve la future mère. Par où va-t-on arriver à l’aboutissement de la procédure ? C’est la question qu’elle pose et qu’elle développe, en décidant de nous montrer un service dans lequel « ça se passe bien. »

Et la force de Jeanne Herry est de filmer les histoires dans l’histoire. Celles de chacun des personnages réunis autour d’un même but mais aussi pris par les aléas de leurs propres vies. Tou-te-s sont à un tournant de leur existence. Fatigue, départ à la retraite, déboires amoureux… le film prend sa dimension complexe dans les moindres détails qui ne sont jamais laissés au hasard.

« Il y a des champs de mines et des champs de fleurs chez les gens qui adoptent, tout comme chez les gens qui travaillent pour les services sociaux. », précise Jeanne Herry qui, au-delà de l’histoire initiale, s’attache à donner la parole y compris lorsque la personne n’en est pas encore dotée, comme tel est le cas pour le bébé. 

Parce que ce qu’elle aime par dessus tout, c’est écrire des scènes dialoguées, faire parler les gens dans une action de paroles et non de bavardages : « Les actions qu’ils engagent sont vitales dans la vie des gens, et ils le font avec leur subjectivité et leur capacité d’analyse et d’empathie. Même quand on travaille bien, dans un service qui fonctionne, comme il s’agit d’un collectif dans lequel chacun est un individu avec sa vie privée, etc., forcément il y a des tensions. Il faut faire les bons gestes au bon moment, il y a un besoin de solidité, de personnes prêtes, etc. Chacun va venir se régénérer à sa façon auprès du bébé. »

Elle le dit elle-même : dans un endroit dur, de l’accouchement sous X à l’adoption, il y a des endroits d’espoir. Pupille fait du bien. Au-delà de la bienveillance qui caractérise la relation qu’entretient la réalisatrice avec ses personnages, Jeanne Herry a aussi la particularité de saisir avec subtilité la finesse des non dits.

En filmant en gros plan les regards, la peau, les mains, les gestes… elle attire notre inconscient sur la solitude des femmes. « Je suis touchée par les femmes seules. J’aime les filmer dans la solitude. Il y a en effet toute une thématique sur les femmes seules qui sont aussi des femmes désirantes. Qui matent les garçons quand même ! Je les aime bien dans leur solitude. », explique-t-elle. 

Elle le fait avec légèreté et enthousiasme. Avec un œil affuté et sensible. Sans tomber dans le pathos ou le larmoyant. Elle recrée des instants de vie, sans intervenir dans le cours des événements. Et pourtant elle s’octroie quelques libertés qu’elle intègre pour signifier que ça peut et ça devrait être normal. C’est le cas pour le rôle de Gilles Lellouche, qui interprète l’assistant familial.

« Il y a beaucoup d’éducateurs mais très peu d’hommes en tant qu’assistants familiaux. Au début, on le voit avec des enfants plutôt ados. On ne l’attend effectivement pas avec un bébé. C’est lui qui va assurer le relai dans la phase d’adaptation. Il est aussi l’homme de l’intendance, de la logistique, etc. dans son foyer, sans être dégradé dans sa virilité au quotidien. », précise la réalisatrice. 

Nuancé, détaillé, complexe, intelligent, bienveillant, parfaitement ficelé, engagé, émouvant, documenté… On pourrait en trouver bien d’autres des termes ou adjectifs pour qualifier le film de Jeanne Herry, véritable pépite qui regroupe des actrices et acteurs à la hauteur de l’exigence du scénario et des messages (Elodie Bouchez, Olivia Côte, Gilles Lellouche, Sandrine Kiberlain, Miou-Miou, Stéfi Celma, Youssef Hajdi…).

Si on peut penser l’histoire angoissante et anxiogène, les 1h45 de projection nous prouvent le contraire. On respire, on admire, on éprouve une multitude de sentiments et on relâche la pression. C’est intense et on adore ça. Un cinéma réaliste, en retenue mais sans jugements, caricatures et stéréotypes.

Célian Ramis

"Passer son temps à expliquer ce qu'est le racisme, c'est pas possible. Il y a un coût émotionnel très fort !"

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« Identités plurielles » était le thème de la deuxième conférence organisée par l’université Rennes 2 dans le cadre du cycle « Les Mardis de l’égalité », au Tambour, le 13 novembre dernier.
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« Identités plurielles » était le thème de la deuxième conférence organisée par l’université Rennes 2 dans le cadre du cycle « Les Mardis de l’égalité ». Ainsi, une projection du film documentaire Ouvrir la voix, écrit et réalisé par Amandine Gay, suivi d’un débat avec Marie Dasylva, Aurélia Décordé Gonzalez et Christelle Gomis, ont été proposés au Tambour, le 13 novembre dernier. 

Elles sont 24 femmes noires vivant en France ou en Belgique à témoigner et à ajouter leur voix à celle de la réalisatrice Amandine gay, dont le visage n’apparaît pas à l’écran. Leurs parcours sont différents. Mais leurs vécus se croisent et se ressemblent, vivant des discriminations liées à leur sexe et leur genre et à leurs origines, réelles ou supposées, et les stéréotypes racistes qui perdurent dans une société qui refuse de traiter avec son passé colonialiste.

Dans le regard de la société, dans les discours, mais aussi et surtout dans les moqueries et commentaires péjoratifs, elles se découvrent Noires. Et cette prise de conscience, qui survient souvent dès la cour de récréation à l’école, se fait « tout au long de notre vie, même quand on essaye d’oublier. » Elles n’ont pas « le privilège de l’innocence de sa couleur de peau », que les Blanc-he-s ont. Elles le ressentent et l’expriment : « La femme noire ne peut jamais être la femme qu’elle a envie d’être. »

LA VIOLENCE DE LA NORME ÉTABLIE

Aurélia Décordé Gonzalez, fondatrice et présidente de l’association d’éducation populaire déCONSTRUIRE, basée à Rennes, avait 5 ans quand elle a pris conscience qu’elle était Noire.

« C’était à Nantes, j’étais dans une école privée et dans la classe on était que deux gamins noirs. J’avais pas de copains/copines, j’étais toute seule et on m’appelait la Noireaude. J’ai découvert récemment que c’était un dessin animé sur une vache qui se plaint tout le temps. Et ça, c’était le surnom le plus amical qu’on me donnait. Y en a eu d’autres plus trash. », explique-t-elle, interrogeant également l’absence de réactions de la part des adultes : 

« Personne n’a jamais réagi. Voilà pourquoi avec l’asso, je souhaite faire des interventions en milieu scolaire. Les adultes ne sont pas formés à ces questions et même avec de la bonne volonté, il y a toujours un angle mort. »

Christelle Gomis est doctorante en Histoire contemporaine à l’Institut Universitaire Européen de Florence. Et l’expérience d’Aurélia Décordé Gonzalez fait écho à son propre vécu. Elle fait son entrée en école élémentaire en allant directement en CE1 :

« Mon camarade à côté de moi m’a dit tout de suite : « Je ne prête pas ma colle aux noir-e-s. » Le harcèlement scolaire, on en parle beaucoup en ce moment, va falloir qu’on parle également du harcèlement scolaire des enfants noirs ! Mais ce qui m’a fait le plus mal, c’est que mon petit frère, qui a 15 ans de moins que moi, en maternelle, a été mis avec un autre petit garçon noir pour lire « Mamadou fait des bêtises », « Mamadou ne sait pas lire », etc. Alors qu’on ne les faisait pas lire aux autres enfants ! C’est ça qui me fait le plus mal. »

Pour Marie Dasylva, fondatrice de l’agence d’empowerment Nkaliworks, la découverte a été plus tardive. Avant d’être coach, elle a travaillé près de 15 ans dans le milieu de la mode et du management : « À chaque fois, j’étais la seule femme noire. J’étais un accident industriel. J’ai grandi à Paris, toujours dans un environnement hyper mixte. Au fur et à mesure que je grandissais dans ma carrière, je m’apercevais que c’était des milieux blancs. »

Elle fait part de deux anecdotes illustrant un racisme totalement décomplexé : « Une fois, une collègue m’a dit : « Mais Marie, tu parles vraiment bien français. T’as pas d’accent. On se demandait avec les collègues… » J’ai imaginé leur petite réunion pour parler de moi, sans moi. A ce moment-là, je me suis dit : je suis l’autre. Une fois aussi, je portais une afro et ma cheffe m’a dit : « es-tu sûre que c’est une coiffure pro ? » Sérieusement ? En gros, est-ce que les cheveux qui poussent sur ma tête son professionnels ?... Ce sont des violences que l’on retrouve dans le milieu professionnel. J’ai fait mon travail en ayant honte. »

LE RAPPEL À L’ORDRE QUOTIDIEN DE LA DIFFÉRENCE

Et comme c’est expliqué dans le film, les trois intervenantes soulignent que les micro-agressions sont quotidiennes. Rappelant ainsi, tous les jours, qu’elles sont différentes vis-à-vis de la norme fixée : la norme blanche. Les discriminations et les stéréotypes, « les concernées savent, elles les ont éprouvé-e-s dans la chair. »

Christelle Gomis, à propos de l’université, précise : « Les femmes noires disparaissent après le premier cycle. Si on regarde en médecine, en STAPS, etc. elles disparaissent. Plus le diplôme augmente, moins on trouve de femmes noires et enfants issus de milieux modestes. On suit une licence mais on en fait une deuxième : comprendre les injonctions que l’université française nous renvoie. Essayer de contrôler la perception qu’une autre personne peut avoir sur vous, c’est comme préparer un autre diplôme en parallèle. Et ça, ça ne commence pas à l’université. Le coût du stéréotype, c’est le prolongement de ce qui se passe en maternelle, puis en primaire, puis au collège, au lycée, etc. »

Cela rejoint le propos développé par plusieurs intervenantes dans le film : on n’attend pas des femmes noires qu’elles réussissent leurs études ou leurs carrières professionnelles. Elles doivent redoubler d’effort pour prouver qu’elles sont tout autant capables que les autres.

« Je n’ai jamais vu une prof d’histoire femme noire en France, dans les chercheuses. Je dois multiplier les diplômes, les qualités, les particularités pour y arriver. Il faut se rendre indispensable. La médiocrité n’est pas possible pour nous. », souligne Christelle qui insiste sur les conséquences de ce racisme d’État : 

« Il y a un coût en terme de santé, de mentalité, de dignité. On s’habitue à ne pas répondre. On tue nos ambitions chaque jour. C’est quotidien. Et même quand on oublie, ça revient. »

SE JUSTIFIER, L’INJONCTION À LA PÉDAGOGIE…

Il leur faut alors déployer des stratégies de survie. Un domaine que connaît bien Marie Dasylva, coach stratégiste qui a développé une agence d’empowerment à Paris. Elle met en lumière l’injonction à sans cesse justifier de sa place, de son comportement, de sa présence, etc.

« J’ai été contactée une fois par une étudiante qui souhaitait travailler sur le sujet des femmes noires, pour son sujet de recherches. Sa directrice lui a dit : « Mais es-tu bien objective ? » C’est une vraie dinguerie ! Un blanc peut travailler sur le racisme, la question des prvilèges, etc. alors que c’est pourtant lui qui a le plus à perdre ! L’étudiante a eu des difficultés à défendre son sujet et la directrice a attribué le sujet à une étudiante blanche pour qu’elle soit « objective ». Autre anecdote : dans un cours, un garçon dit une étudiante noire : « T’es là grâce aux quotas. » Elle répond qu’elle est là grâce à une prépa qu’elle a faite. Il lui répond : « Peut-être qu’ils ont des quotas dans les prépas. »  Elle s’est énervée. Et le fait qu’elle se soit énervée a fait que c’était elle le problème alors que c’est elle qui a été agressée ! Le racisme est sans cesse nié, pour se protéger. »

Pour Marie Dasylva, finie la justification permanente. Finie de répondre à l’injonction à la pédagogie : « Y a Netflix maintenant ! Je n’ai pas à justifier de mon humanité. Je propose des outils d’antipédagogie : c’est à l’autre de se poser des questions. Alors bien sûr, il faut faire des films comme celui d’Amandine Gay pour mettre en lumière les femmes noires. Moi, c’est la première fois que je vois des personnes qui me ressemblent et qui sont filmées avec dignité ! Après, y a aucun moyen que toutes les micro-agressions glissent sur nous. Le meilleur moyen pour moi d’adresser ces remarques, c’est de se mettre au centre. Par exemple, quand on me touchait les cheveux, je faisais la même chose. Je lance un malaise, certes, mais la gêne, elle change de camp ! Sinon, quand on se justifie, on prend soin du dominant, encore une fois. »

Elle parle de pédagogie exigeante. Auprès des personnes qui le méritent. Autrement dit, celles qui s’intéressent et se donnent les moyens de trouver des réponses à leurs questions d’une autre manière qu’en interrogeant simplement une personne concernée sans entendre réellement son propos. Simplement pour se donner bonne conscience.

« Quand on me pose des questions, je file ma liste d’antipédagogie avec un premier article. Je vois si la personne le lit et reviens vers moi pour en parler. À partir de là, je peux lui donner à lire un 2earticle et ainsi de suite. », précise Marie. 

Du côté de l’association rennaise déCONSTRUIRE, Aurélia parle de formation. Parce qu’il est « important d’être la partie du rétro qui manque. » Elle poursuit : « La prise de conscience ne se fait pas dans la joie et la bonne humeur. Personne n’a envie de remettre en question son statut, son privilège, etc. Le racisme nous impacte tous. Les personnes dominantes n’ont aucun intérêt à perdre leurs privilèges. Pour obtenir l’égalité, va falloir un pas en arrière pour que je puisse faire un pas en avant. »

« Penser le racisme systémique, c’est de l’ordre de l’implausible pour ceux qui ne sont pas dans cette question. Une invasion d’aliens est plus facile à envisager, je vous jure ! Passer son temps à expliquer ce qu’est le racisme, c’est pas possible. Il n’y a que 24h dans une journée ! Il y a un coût émotionnel très fort. », explique Christelle Gomis, rejointe par Marie Dasylva : 

« Quand on veut apprendre, on apprend. Quand j’ai voulu apprendre l’anglais, j’ai appris l’anglais. Et je n’ai pas eu besoin d’aller faire souffrir un anglais. »

RIRE : POUR DÉTENDRE QUI ?

Après 2h de projection et plus de 30 minutes de débat concernant les stéréotypes, les discriminations, les violences et les souffrances endurées à cause du racisme systémique quotidien, ce à quoi s’ajoute la problématique du sexisme, la dernière question semble improbable, et pourtant elle est la parfaite illustration de la non-écoute de ces paroles. En résumé : les intervenantes utilisent-elles « l’humour noir » dans leurs formations ?

Aurélia Décordé Gonzalez prend la parole :

« Les discriminations, c’est pas joyeux. C’est très violent. Alors, non, je ne fais pas de blague parce que c’est pas drôle et c’est hyper violent. Ça ne me fait pas rire de vivre la discrimination. »

Marie Dasylva poursuit : « Je suis plutôt d’accord avec Aurélia. Le racisme provoque de gros dégâts. Quand tu dis que tu utilises l’humour pour « détendre le discours », moi, je vois pas pourquoi il faut détendre le discours. C’est encore une fois pour privilégier le privilégié… Je trouve l’approche dangereuse, en passant par l’humour. Il y a des vies brisées à cause de ça. Pour moi, il faut regarder le problème en face. »

Et enfin, Christelle Gomis conclut : « L’humour ne sert pas à détendre. Souvent, sur un sujet grave, l’humour sert à dénoncer. Et il faut faire attention à qui le fait. Tout le monde ne vit pas de discrimination… »

 

  • Légende photo : de gauche à droite : Marie Dasylva, Claire Lesacher, Christelle Gomis et Aurélia Décordé Gonzalez.

 

Célian Ramis

Les chatouilles ou l'urgence de la parole face aux violences sexuelles

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Cinéma Gaumont, Rennes
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Ce n’est pas une chatouille que dispensent Andréa Bescond et Eric Métayer dans ce premier long-métrage commun mais plutôt une immense claque dans la gueule à côté de laquelle il ne faudrait pas passer par peur d’être bouleversé-e.
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Ce n’est pas une chatouille que dispensent Andréa Bescond et Eric Métayer dans ce premier long-métrage commun mais plutôt une immense claque dans la gueule à côté de laquelle il ne faudrait pas passer par peur d’être bouleversé-e. Le 17 octobre, le duo était à Rennes pour présenter Les chatouilles, en avant-première au cinéma Gaumont. 

Odette a 8 ans. Passionnée de danse, elle rêve de devenir danseuse étoile. Quand Gilbert Miguié, meilleur ami de ses parents Mado et Fabrice Le Nadant, insiste pour jouer à la poupée avec elle, Odette obéit. Abusée et violée à plusieurs reprises, elle va évoluer à travers ce passé de violences et de domination, ses souvenirs traumatisants et ces conséquences.

Odette, c’est Andréa Bescond. À l’écran mais pas seulement. En 2012, la danseuse écrit son histoire dans Les chatouilles ou la danse de la colère, un seule-en-scène mis en scène par Eric Métayer. Sur les planches, il n’y a qu’elle, une chaise – symbolisant la psy – et tous les personnages qu’elle incarne. C’est un succès.

« Le film est une adaptation. On voulait raconter cette histoire avec des outils différents. La société est très en retard quant aux violences sexuelles sur les enfants, et sur les violences sexuelles en général. On tenait donc à garder la clarté du propos. »
explique la réalisatrice.

Elle livre et partage une partie de son intimité : « Mon parcours est plus complexe que celui d’Odette mais le propos est le même. Dans ma vie, je ne comprenais pas pourquoi j’allais mal. J’en ai parlé, j’ai porté plainte et après le procès, j’étais toujours aussi mal. Et puis, j’ai rencontré Eric, on est tombés amoureux, et je me suis vue différente dans son regard. Et pourtant, je n’arrivais pas à chasser les pulsions de violence que j’avais en moi. Il m’a alors incitée à écrire. Je me suis aperçue que je n’étais pas la seule à être comme ça. J’avais, malheureusement, beaucoup de frères et de sœurs de parcours. »

UNE HISTOIRE COMPLEXE AVEC UNE MISE EN SCÈNE ORIGINALE

C’est après avoir tourné le spectacle qu’elle décide d’entamer une thérapie « parce que pendant longtemps j’ai continué de cacher que cela m’appartenait en réalité ». À la différence d’Odette qui une fois jeune adulte va dévoiler son secret, encore jamais dit jusqu’ici à son entourage, à une psy, dépassée au départ par la complexité et la difficulté du passé de sa patiente.

« En fait, on a voulu mettre la psy dans la position du spectateur. À un moment, d’ailleurs, Odette lui demande si ça va, à la fin d’une séance. Pour placer la psy dans le même regard que le public. Dans les faits, je pense que peu de thérapeutes sont formés à recevoir ce type de victimes. Il n’y a pas beaucoup de formation sur les violences sexuelles. Le film traite aussi des maladresses que l’on peut avoir dans ces cas-là. Même avec de la bienveillance, on commet des maladresses, ce n’est pas encore suffisant. », précise Eric Métayer, qui co-réalise le long-métrage. 

Le sujet de l’accompagnement face au traumatisme de la violence subie et de la solitude extrême que cela impose est traité avec puissance et force. Mais ce qui l’est encore davantage, c’est la manière dont le duo va le transposer à l’écran, mêlant flash back, souvenirs fantasmés et moments présents. Sans oublier les passages de danse, où Andréa Bescond illustre ou complète les propos par des mouvements de krump et de hip hop.

La mémoire du corps, mise en parallèle de la mémoire de l’esprit. Deux entités qui avancent ensemble et pourtant ne disent ou ne traduisent pas la même chose. Jusqu’au sursaut fracassant de l’instinct de survie qui réveille l’envie de vivre et de se battre. Le film nous coupe le souffle et nous entraine dans les méandres d’une violence inouïe, délaissée par l’adulte qui se détache brusquement de son enfance, au point de s’enfoncer dans le déni et de perdre pied.

MANIPULATION, EMPRISE ET LIBÉRATION DE LA PAROLE

« L’idée est de parler du sujet sans rentrer dans des images sordides de viols, on ne voulait pas basculer dans le côté voyeuriste. Ce qui nous intéressait, c’était de montrer toute la manipulation de l’adulte et son emprise sur l’enfant. Et puis, les violences, on a tendance à l’oublier, mais elles sont souvent intra familiales. On met alors en exergue la complicité passive. Car en général, on commence à parler que quand il y a un cas avéré. », souligne Andréa, rejointe par Eric : 

« Au procès, c’est l’ouverture de la parole de tout le monde. On parle à ce moment-là, comme dans le film, la sœur de Gilbert qui vient témoigner de ce qu’il lui a fait subir étant enfant. Et on entend également la parole du pédophile, c’est important pour ensuite rentrer en soin. »

Rentrer en soin. Pour la victime qui nécessite une reconstruction, comme pour le coupable, atteint d’une pathologie. Le film soulève des aspects complexes des parcours et des personnalités, de la jeune Odette au pédophile en passant par les parents ou les ami-e-s, sans jamais excuser ou justifier le comportement de l’agresseur.

Au contraire, Les chatouillestient à livrer un message clair et précis : l’enfant n’est pas responsable de ce qu’on lui fait subir. Et insiste sur l’importance de la parole. Pour ne plus reproduire les erreurs qui se nichent dans les silences et se transmettent de génération en génération. Pour mettre fin au débat incessant et insupportable autour du consentement d’un enfant. 

« Avec le personnage de la mère, que joue Karin Viard, ça peut justement évoquer cette génération qui ne disait rien. On leur disait que ce n’était pas grave, on ne les écoutait pas, y avait pas à en parler… Avant, on ne parlait pas des psychotraumatismes qui découlaient des violences sexuelles sur un enfant. Aujourd’hui, nous sommes des milliers à témoigner des violences et des conséquences. Être mal sans savoir pourquoi, tomber dans des addictions, être borderline, rejeter l’amour, rejeter l’autre, etc. On ne peut plus le nier. On doit s’y confronter, concrètement. », souligne Andréa. 

LA CULPABILITÉ, POUR MASQUER LA RESPONSABILITÉ

La thérapie apparaît comme essentielle pour elle. Pour survivre. Pour se battre. Pour atteindre la résilience. Parce que le propos réside là également et s’exprime en permanence dans l’histoire d’Odette qui utilise la danse comme refuge, comme moyen d’expression :

« Quand on est mutique, anesthésié-e par les événements, ça sert à exprimer une colère qu’on ne peut pas verbaliser. Et puis, c’est aussi un moyen de se réapproprier un corps souillé. Malgré les viols, Odette avance.»

Odette avance dans la confrontation à son passé et dans la construction de son identité. Et au fil de toutes les étapes qu’elle franchit, elle pose inconsciemment la question de la responsabilité. Elle affronte et dépasse la culpabilité dans laquelle l’avait enfermée tant la violence des événements que l’agresseur et toutes les personnes qui préfèrent fermer les yeux. Et les oreilles.

Le scénario est ficelé de manière à faire comprendre concrètement l’emprise exercée à l’encontre de la jeune fille, qui fait garder le secret si longtemps. Sans lourdeur, les scènes s’enchainent, délivrant une violence latente et inouïe. Sans jouer sur le trash, sans insister sur le bien et le mal, simplement en créant un équilibre entre la suffocation du spectateur face à tout cela et la fantaisie de l’enfance, son pouvoir d’imagination et l’humour qui en découle.

« Pourquoi quelqu’un garde le secret ? Parce qu’il est culpabilisé. L’agresseur, au procès, dit qu’elle était consentante. Qu’elle aimait ça. Que si elle n’aimait pas ça, elle aurait du le dire, il aurait arrêté. Alors qu’on le voit bien la culpabiliser au moment où elle arrive à dire « non ». Mais avant, elle ne dit pas « oui ». Elle est une enfant, elle obéit à l’adulte. Parce que l’adulte sait, et que l’enfant suit. C’est justement le fond du mot « enfant » qui veut dire « celui qui ne parle pas ». Il ne parle pas, il écoute, il obéit. On vient d’une société post 70 avec la liberté sexuelle. On ne peut pas nier le positif de cette époque mais pour l’enfant, c’est compliqué, comme on le voit avec la polémique sur la sexualité des enfants et l’âge du consentement. C’est du cas par cas. Odette, elle enlève sa culotte parce qu’elle obéit à l’adulte. Si elle devient mutique, c’est parce que c’est trop violent. La responsabilité revient à l’adulte agresseur et à l’adulte aveugle. L’enfant est juste celui qui va souffrir. », décortique la réalisatrice. 

PARLER, ÉCOUTER, PRENDRE EN COMPTE

Eric Métayer enchaine sur l’importance et la complexité de l’écoute et de l’accompagnement : « C’est complexe, même quand la victime a besoin de parler. Déjà, elle a besoin d’une pulsion forte pour aller voir la police. Il suffit de tomber sur le mauvais flic, le flic qui n’a pas le temps, etc. pour que la fenêtre se ferme. Et là, ce sera fini à vie, plus jamais elle ne reviendra. »

Le film affirme la nécessité de prendre le temps d’écouter. Que ce soit l’enfant ou l’adulte, victimes de violences. Apprendre à être patient-e, laisser le temps, prendre en considération la parole. Et surtout déverrouiller les ressentis et les vécus. Pour Andréa Bescond, c’est là que se niche le premier pas vers la reconstruction :

« Quand on verrouille, on devient comme la mère d’Odette qui considère qu’il faut être dure parce que la vie est dure. On en parle pas, on subit. Quand on déverrouille et qu’on lâche prise, c’est là qu’on commence à aller mieux. »

Le message est fort, le film est riche et puissant. Subtil et clair, il nous impacte fortement. Parce qu’il nous confronte à la violence du monde extérieur, que tout le monde sait mais que beaucoup cautionne de par la culpabilité qu’ils infligent aux victimes, les obligeant à rester mutiques dans leur mal-être. Seul-e-s dans l’insupportable alors que beaucoup d’autres vivent ou ont vécu la même chose.

SE CONFRONTER À LA RÉALITÉ POUR LA TRANSFORMER

Andréa Bescond et Eric Métayer livrent un témoignage poignant qui brise le mur de l’individualité pour tendre vers une problématique largement sociétale qui doit être posée sur la table et décortiquée pour être déconstruite. Pour ne plus protéger les agresseurs.

« C’est important de porter la parole. Les pédophiles sont souvent récidivistes… »,souligne Eric. Et c’est bien là le déclic qu’aura Andréa :

« J’ai su qu’il devenait grand-père de deux petites filles. Et c’est un violeur de petites filles. »

Dans une société où on remet sans cesse en cause la parole des victimes, surtout quand celles-ci sont des enfants ou des femmes (et d’autant plus quand elles sont lesbiennes, trans, bies, racisées, pauvres, etc.), il y a urgence à se confronter aux témoignages pour apprendre à les écouter, pour briser des schémas qui ne sont que trop ancrés dans le quotidien et pour ne plus se sentir seul-e-s.

Le film Les chatouilles participe à une libération de la parole et de l’écoute mais surtout démontre l’incroyable pouvoir de résilience qui habite les personnes concernées qui vont se battre pour passer d’objets à sujets de leurs vies. Le bouleversement provoqué par cette pépite brute du 7eart est primordiale et indispensable. 

 

Célian Ramis

3 jours à Quiberon : portrait d'une Romy Schneider complexe

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cinéma Arvor, Rennes
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En 1981, Romy Schneider, en thalasso dans le Morbihan, accorde une interview à l’hebdomadaire allemand Stern. C’est sur cet événement qu’Emily Atef revient dans son film 3 jours à Quiberon, diffusé en avant-première au cinéma Arvor, à Rennes, le 1er juin.
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En 1981, Romy Schneider, en thalasso dans le Morbihan, accorde une interview à l’hebdomadaire allemand Stern. C’est sur cet événement qu’Emily Atef revient dans son film 3 jours à Quiberon, diffusé en avant-première au cinéma Arvor, à Rennes, le 1er juin. Sur les écrans le 13 juin.

Habituée – comme beaucoup de célébrités – de la thalasso de Quiberon, l’actrice mythique s’y est rendue pour la dernière fois en avril 1981, passant quelques jours avec le journaliste Michael Jürg et le célèbre photographe Robert Lebeck. Un an avant sa mort, Romy Schneider livre ses états d’âme au magazine Stern, laissant ainsi une trace indélébile de la femme complexe qu’elle était.

Elle n’est pas l’impératrice d’Autriche. Tout comme elle n’est aucune des femmes qu’elle a interprétées au cinéma ou au théâtre, justifie-t-elle dès le début de l’interview, malmenée d’entrée de jeu par le journaliste qui souhaite à tout prix lui faire dévoiler ses plus bas instincts.

Accompagnée de Hilde, son amie d’enfance, Romy se montre tantôt festive, tantôt torturée. Tantôt fragile et tantôt combattive. Éprouvée par les épreuves de la vie, entre tous les scandales dont se régale la presse people, le désamour du public allemand et la culpabilité d’une mère souvent absente à cause des tournages, elle est prise en tenaille entre les démons qui l’habitent et sa quête de liberté.

La ressemblance entre Marie Baümer (dans le physique et le talent) et Romy Schneider est frappante. Et c’est d’ailleurs ce qui a motivé Emily Atef, dont le projet lui a été proposé par le producteur français Denis Poncet, ami de l’actrice allemande Marie Baümer.

« C’était difficile pour elle, elle avait une grande peur de jouer ce rôle. Elle a toujours refusé de jouer Romy Schneider. Là, elle a accepté parce que ce n’était pas un biopic entier mais centré sur un événement marquant de sa vie, quelques temps avant sa disparition. Pendant le tournage, elle était épuisée, et comme Romy, elle ne dormait pas. Pour moi, c’était difficile, c’est mon travail de la protéger émotionnellement. Et en même temps, il lui fallait ça pour capter cette fatigue physique qu’avait Romy Schneider. », explique la réalisatrice.

En noir et blanc, elle retrace les 3 jours qui ont lié Romy Schneider, Hilde Fritsch (personnage imaginaire qu’Emily Atef aime penser comme son alter ego), Michael Jürgs et Robert Lebeck : « C’est une fiction basée sur des faits réels. Sur les 580 photos que Lebeck a prises et m’a transmises, sur l’interview du Stern avec des extraits réels et des passages que j’ai écrit, des discussions avec les gens qui ont côtoyé Romy dans sa vie personnelle ou à Quiberon, et puis j’ai fait à ma sauce. »

Cette adaptation est controversée. La fille de Romy Schneider, Sarah Biasini, se dit scandalisée du portrait brossé dans le film. Trop porté sur la dépendance à l’alcool et aux médicaments. La réalisatrice insiste, il ne s’agit pas d’un documentaire. Mais plutôt d’un « portrait de femme universelle », en particulier pour la jeune génération.

« C’est une femme, artiste, mère, seule à gagner de l’argent, manipulée par les médias. Mais elle n’est pas une victime. Ce n’était pas une victime Romy ! »
précise Emily Atef.

Au fil du scénario, la protagoniste se révèle encline à exprimer ses émotions et ses secrets, ce qui l’affecte, la déprime, la rend joyeuse et joueuse. Loin d’être la marionnette d’un journaliste sans scrupule, elle semble plutôt manier parfaitement les manettes des confidences livrées.

Elle règle ses comptes avec l’Allemagne qui n’a pas supporté qu’elle n’incarne pas jusqu’au bout la pure Sissi et qu’elle devienne l’idole du public français, elle avoue ses failles de femme et ses difficultés à conjuguer son travail et sa vie privée. À la fois malheureuse et légère, solaire et hantée, dans la lignée d’une Marilyn Monroe et d’une Dalida, elle s’affiche en quête d’une grande liberté, dont elle est privée en tant que célébrité mais aussi en tant que femme.

C’est ce que capte et met en perspective Emily Atef dans son quatrième long-métrage, décrié et critiqué, pour son manque de point de vue marqué, qui pourtant à travers une esthétique impeccable - influencée par l’univers de Claude Sautet, auquel Romy Schneider a à plusieurs reprises gouté - sublime le désordre mental et social d’une femme adulée mais aussi d’une femme en général dont on attend trop, dont on attend tout. La beauté, la perfection, la raison, le sourire large…

Au cœur de l’interview, 3 jours à Quiberon va au-delà des apparences et plonge dans la profondeur de l’âme, avec sa noirceur, sa complexité et ses paradoxes.

 

 

TOURNÉE BRETONNE PRÉVUE DU 20 EU 25 JUIN, EN PRÉSENCE D'EMILY ATEF ET/OU DE MARIE BAÜMER : 

  • 20 juin à Brest à 20h et à Douarnenez à 20h30
  • 21 juin à Douarnenez à 14h30 et à Audierne à 20h45
  • 22 juin à Saint-Renan à 21h
  • 23 juin à Etel à 17h
  • 23 juin à Vannes à 20h30
  • 24 juin à Cancale à 18h et à Cesson-Sévigné à 20h30
  • 25 juin à Saint-Quay-Portrieux à 18h30 et à Lannion à 20h30

Célian Ramis

Larguées, les femmes ? Pas tellement... au contraire !

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Cinéma Gaumont, Rennes
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Le 13 avril, la réalisatrice Eloïse Lang venait présenter son deuxième long-métrage, Larguées, en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, accompagnée de Miou Miou, Camille Chamoux, Olivia Côte et Youssef Hajdi.
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Après avoir longuement travaillé sur la pastille Connasse et le film Connasse princesse des cœurs, Eloïse Lang passe à la réalisation de son deuxième long-métrage Larguées. Le 13 avril, elle venait le présenter en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, accompagnée de Miou Miou, Camille Chamoux, Olivia Côte et Youssef Hajdi.

Six mois plus tôt, le mari de Françoise est parti avec une infirmière de 30 ans sa cadette. Alice et Rose, leurs filles, décident alors de tenter une opération « Sauver maman » en l’emmenant se ressourcer dans un club de vacances, à La Réunion. Et pour y parvenir, elles vont devoir mettre de côté les différences de caractère qui les opposent.

C’est le film All inclusive, de la réalisatrice et humoriste danoise Hella Joof, qui a d’abord inspiré Eloïse Lang qui a ensuite puisé dans sa propre vie et dans l’observation de ses sœurs et de ses amies. Si Miou Miou serait d’avis qu’on ne mentionne même pas l’idée originale, en revanche Camille Chamoux remet les choses en perspective :

« Les deux films n’ont rien à voir. All inclusive est chouette mais on ne peut pas comparer car Larguées est une comédie extrêmement personnelle pour Eloïse, qui a une maman et deux sœurs. Ça a servi de prétexte mais on peut parler d’un film original. »

Et l’originalité provient de la manière dont le trio principal, comme les personnages secondaires, sont portés à l’écran. Parce que parler des femmes à travers le genre de la comédie est un jeu dangereux et périlleux. Souvent casse gueule. Pratiquement tout le temps raté, à quelques exceptions près.

Dans Larguées, c’est différent. C’est rafraichissant. La réalisatrice trouve l’équilibre fragile entre les codes de la comédie nécessaires pour provoquer le rire et la complexité des protagonistes qui jamais ne sombrent dans la caricature d’elles-mêmes.

« C’est vrai que nous sommes habitué-e-s à un certain type de personnages pour les femmes, réduites à une facette, à une fonction. Vous connaissez le test de Bechdel (du nom de Alison Bechdel, il vise à démontrer par trois questions que les œuvres artistiques - type cinéma, littérature, théâtre – sont centrées sur le genre masculin, ndlr) ? Bah il le passe carrément pour une fois ! Là, elles ont une grosse évolution, chacune un prénom et ne se définissent pas que par un homme ! », souligne l’humoriste et comédienne, Camille Chamoux.

Pour Eloïse Lang, de manière générale, la « caricature vient du fantasme, qui n’est en plus pas bien maitrisé. Moi je ne fantasme pas les femmes, je les connais, j’en suis une. Ce que je raconte est incarné. »

Cela donne un trio brillant, réunissant Miou Miou dans le rôle de la mère et Camille Chamoux et Camille Cottin, dans les rôles des deux sœurs. Trois actrices marquantes de par l’esprit de liberté et d’émancipation qu’elles insufflent. Elles ne laissent rien au hasard et apportent de leurs personnalités et de leurs envies. Celles de ne pas être des clichés de femmes à contremploi.

Elles se servent des ficelles des stéréotypes pour les déconstruire intelligemment, jouant sur les subtilités du scénario qui s’affaire tout au long du film à casser les tabous autour de la vieillesse, des sexualités, des paradoxes d’une femme rock n’roll choquée par le désir encore présent de sa mère pour les hommes, de la surcharge mentale d’une mère de famille qu’elle doit en partie à elle-même.

Même les rôles que l’on pourrait définir comme secondaires sont essentiels à l’intrigue et au propos développé dans Larguées. « Rien ne doit être gratuit. J’aime que ce soit organique par rapport aux personnages, je passe beaucoup de temps à imaginer les back stories des personnages (d’où elles viennent, ce qui leur est arrivé avant l’histoire montrée, tout ce que l’on ne voit pas à l’écran en fait). Je passe beaucoup de temps, jusqu’à ce que ça semble fluide, naturel et juste. », précise la réalisatrice.

C’est ce qui fait dire à Miou Miou qu’elle aurait été folle de refuser un tel scénario. Parce que c’est « rarissime de voir un tel ton de comédie si intelligemment drôle, avec des répliques comme je n’avais jamais entendu avant ! »

Elle s’avoue même séduite par la vision proposée par Eloïse sur les clubs de vacances. Elle qui avait une image plutôt négative de ces structures les regarde désormais avec un œil nouveau. Et elle n’a pas tort. La réalisatrice propose un point de vue très simple sur le sujet. Un lieu de villégiature dans lequel tout est à portée de main et grâce auquel on peut aussi s’évader. Où est le mal ?

Et surtout, elle s’attache, sans forcer le trait, à dévoiler des animateurs et animatrices au-delà de leur image simpliste de Gentils Organisateurs. Le barman séducteur, l’animateur sportif drogué, la gentille naïve ou encore l’exotique à l’accent créole nous renvoient à nos propres stéréotypes. Eloïse Lang - ainsi que chaque comédien-ne d’une incroyable justesse - sait les mettre en relief et exploiter des personnalités plus profondes.

C’est appréciable, une comédie qui ne prend pas les personnages et le public (le film a d’ailleurs remporté le prix du public au festival de l’Alpe d’Huez en janvier dernier) pour des con-ne-s. Qui amène une évolution de chaque protagoniste en douceur et qui fait réfléchir aux situations présentées et à leur résonnance dans nos vies personnelles. Une vraie bouffée délirante d’air frais !

Au cinéma le 18 avril 2018. 

Célian Ramis

Sara Forestier, l'intensité du rapport frontal

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Ciné TNB, Rennes
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Sara Forestier passe à la réalisation et dévoile son premier long-métrage, M, projeté (en audiodescription et sous-titré) en avant-première au ciné-TNB de Rennes, le 1er novembre, en partenariat avec l’association rennaise Zanzan Films.
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Césarisée à plusieurs reprises – dans la catégorie meilleur espoir féminin en 2005 et dans la catégorie meilleure actrice en 2011 – Sara Forestier passe à la réalisation et dévoile son premier long-métrage, M, projeté (en audiodescription et sous-titré) en avant-première au ciné-TNB de Rennes, le 1er novembre, en partenariat avec l’association rennaise Zanzan Films.

Depuis son interprétation de Lydia dans L’esquive, d’Abdellatif Kechiche, Sara Forestier n’a jamais cessé de fasciner le public en multipliant les rôles forts et sensibles. Toujours subtilement engagés. Ce que l’on savait moins en revanche, c’est que c’est depuis sa rencontre avec le cinéma libre de Kechiche que lui vient l’idée de faire son propre film.

« C’est quelque chose qui m’a obsédée pendant 12 ans ! Quand j’ai tourné L’esquive, j’ai compris que l’on pouvait faire du cinéma autrement. Enfin, je le savais mais pas forcément avec cette intensité-là. L’avoir vécu ça m’a permis de m’autoriser à le faire. Mais sinon, ce ne sont pas des réalisateurs qui m’ont inspirée mais des choses de la vie. », explique l’actrice, durant la rencontre, traduite en LSF, à l'issue de la projection rennaise.

Et pour M, elle puise dans son vécu d’adolescente, à l’époque où elle vit une histoire d’amour avec un homme analphabète, sans qu’elle ne le sache. À partir de là, elle va imaginer et écrire la rencontre entre une jeune femme bègue de 18 ans, Lila – qu’elle interprète elle-même -, et un homme illettré de 30 ans, Mo – interprété par Redouanne Harjane.

Si son handicap à elle apparaît instantanément, Mo, en revanche, s’évertue à lui dissimuler le sien. Et tandis que Lila, à travers cette histoire d’amour, enhardit de confiance en elle, libérant peu à peu le filet de sa voix, lui est hanté par la honte de sa condition. Pourtant, malgré la complexité sous-jacente de la relation, les deux amants vont se sauver mutuellement.

« Les personnages ont des traumas différents de quelque chose qui s’est joué dans l’enfance. Et ils ont des manières différentes de les résoudre. Attention, ce ne sont pas des gens qui esquivent. Ils ont justement une certaine droiture par rapport à ça, ils sont limite masos. Ils se font violence pour sortir d’eux et ils n’ont pas la perversion de déverser leur souffrance sur les autres. La différence, c’est que sa souffrance à elle est encore à vif. Lui a 10 ans de plus et a enfouit tout ça. Pour moi, le fait de cuire dans son jus fait que s’il ne la rencontre pas, il meurt. Ce n’est pas ulcère qu’il a, c’est un cancer. C’est que je disais à Redouanne quand on tournait. », souligne la réalisatrice.

Sara Forestier provoque alors un tête-à-tête frontal et quasi animal, à l’instar de celui dans lequel elle avait excellé aux côtés de James Thierrée dans Mes séances de lutte, de Jacques Doillon. Et transcende la relation amoureuse, au-delà de la condition sociale, intellectuelle et linguistique, explorant les failles de ses personnages ainsi que de leur noirceur et leur souffrance, pour en faire jaillir la beauté ineffable.

« Je ne connais pas de bègue mais j’avais besoin de parler d’une hypersensibilité. J’ai senti une intimité et proximité très forte avec eux. », précise l’actrice-réalisatrice, qui va préparer son rôle des mois et des mois durant auprès de nombreuses personnes bègues : « J’ai vu que chacun a un bégaiement différent, il m’a fallu trouver mon propre empêchement. Sur le plateau, comme je passais de la réalisation au plateau, j’avais quelqu’un qui bégaie avec qui discutait pendant trente minutes avant de tourner. Pour que ça me vienne naturellement lors des prises. »

Pour elle, il n’y a pas de secret, seule l’immersion permet de pouvoir jouer sans tricher. Se laisser envahir. Ne pas essayer de démontrer. Il va sans dire que Sara Forestier brille dans le registre, aussi bien en tant que comédienne qu’en tant que réalisatrice. Elle nuance son écriture d’autant de finesse et de crudité que dans son jeu. Et joue de sa sensibilité à fleur de peau, qu’elle transpose chez son partenaire jusqu’à le faire exulter d’émotions extrêmes et violentes.

« La question de l’éducation, de l’amour et de la transmission se retrouve souvent dans ma filmographie. Je ne m’en rendais pas compte mais on me l’a montré. Ce sont des sujets qui me plaisent, comme la question du langage. Parce que l’être humain a la question du langage et dès que l’on fait un film sur les humains, on est obligé de poser la question du langage. », précise-t-elle.

Dans un décor de western urbain, elle brise les barrières de la norme pour ne laisser transparaitre que des sentiments purs qui se rencontrent, se confrontent et se conjuguent, avant qu’ils ne s’opposent et ne s’épousent. Et ça fonctionne. On la suit dans son cinéma libre, social, poétique, intense et drôle parce qu’on aime sa personnalité brut, sur le fil, prête à exploser et tout en sensibilité.

« Je crois qu’on peut ne pas être que le fruit de son conditionnement psychologique. C’est pour ça que j’adore que les choses soient frontales. », conclut-elle. Nous aussi, on adore quand elle nous saisit aux tripes.  

Au cinéma le 15 novembre.

 

Célian Ramis

Tonie Marshall contre le sexisme des hautes sphères du CAC 40

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Cinéma Gaumont Rennes
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La réalisatrice dénonce la misogynie ordinaire et violente de ce secteur dans son nouveau film, Numéro Une, présenté en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, le 22 septembre dernier.
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Lorsque Tonie Marshall a initié son enquête sur les enjeux de pouvoir qui régissent les coulisses du CAC 40, aucune femme ne figurait au sommet des grandes entreprises françaises cotées à la bourse de Paris. Depuis 2016, Isabelle Kocher a pris la tête d'Engie et ouvert la voie, qui - malgré la loi Copé-Zimmermann imposant la quota de 40% de femmes au sein des conseils d'administration - reste encore très majoritairement réservée aux hommes. La réalisatrice s’empare du sujet et dénonce la misogynie ordinaire et violente de ce secteur dans son nouveau film, Numéro Une, présenté en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, le 22 septembre dernier.

« Une femme sort de la même école qu’un homme. Ils entrent dans une entreprise, au même poste. Le président aime beaucoup la femme, pour ses compétences, et décide de lui donner tous les dossiers durs en lui expliquant que c’est parce qu’elle est parfaitement capable. Elle, quand elle me l’a raconté, elle parlait de dossiers « pourris ». Parce que forcément, ça prend du temps, elle met plus de temps à traiter les dossiers. Pendant ce temps-là, les autres avancent. Au moment de donner une promotion, devinez quoi ? C’est l’homme qui l’a eue. »

Pour son nouveau film, intitulé Numéro Une, la réalisatrice Tonie Marshall a enquêté plusieurs années durant sur la quête du pouvoir au sein de l’industrie française. Sous l’angle des femmes, minoritaires dans les rangs de la haute hiérarchie et des comités exécutifs.

Elle choisit alors de raconter « l’histoire d’une femme qui se bagarre pour aller au sommet de quelque chose. » Ce quelque chose, c’est la présidence d’une boite du CAC 40, où elle deviendrait alors la première femme à y accéder.

Emmanuelle – interprétée avec finesse et talent par Emmanuelle Devos - est une ingénieure brillante, qui a gravi les échelons jusqu’au comex d’une grande entreprise d’énergie française. Jusqu’à ce qu’elle soit repérée par un réseau de femmes influentes. Alors que le patron – joué également avec les mêmes qualités par Richard Berry - d’une société cotée en bourse prépare sa succession, elle se voit proposer d’être la candidate des féministes pour briguer le poste de PDG.

De ses rencontres avec des dirigeantes d’entreprise (à l’instar d’Anne Lauvergeon, ex-dirigeante d’Areva), des membres du Medef ou du Women’s Forum de Deauville et de sa collaboration avec la journaliste politique Raphaëlle Bacqué (Le Monde), Tonie Marshall en fait un film tendu, réaliste et juste, axé sur la « misogynie bienveillante » d’un secteur de costards-cravates, prêts à tous les coups bas pour emporter la bataille.

« Dans ces hommes, je ne vois pas des salauds. Mais il y a une misogynie frontale lorsqu’il s’agit de défendre le pré carré du pouvoir. Ce n’est pas envisageable pour eux de laisser la place à une femme ! Mais je pense qu’ils réagissent de la même manière entre hommes. Par contre, vis-à-vis d’une femme, ça prend forcément une tournure sexiste. »
explique la réalisatrice.

Et pour démontrer cette réalité, elle utilise l’esthétique grisonnante des tours de la Défense, la noirceur des costumes et la grisaille d’un milieu sclérosé par l’avidité du pouvoir. La guerre entre les « puissants » et le réseau féministe s’engage rapidement, faisant prendre conscience à Emmanuelle l’enjeu qui se joue sous ses yeux.

Elle qui a longtemps cherché à ne pas se faire remarquer des hommes en tant que femme comprend vite que les barrières auxquelles elle se confronte sont celles d’une société patriarcale, régie par la « misogynie bienveillante, ordinaire, presque inconsciente ». Guidée par ses convictions professionnelles et son envie de faire bouger les lignes, elle va livrer un bras de fer fort et poignant.

Sans surprise, le parcours est semé d’embuches et la tension s’instaure au fur et à mesure. La réalisatrice, qui tient à être au plus proche de la réalité, dépeint alors un portrait humain, celui d’une femme qui mène sa carrière avec ferveur et aisance et qui en parallèle se heurte à des blessures personnelles de son enfance, et un thriller psychologique qui souligne la complexité de la bataille du pouvoir.

À propos de la place des femmes, Tonie Marshall déclare : « La société n’évolue pas comme elle devrait. Quand j’étais plus jeune, on voyait bien les inégalités mais on pensait que ça allait changer, que ça irait. Je suis convaincue que s’il y avait une arrivée massive des femmes au pouvoir, certes ça prendrait du temps mais les modes de gouvernance changeraient, on irait vers une réorganisation des temps des un-e-s et des autres. »

Elle veut offrir un regard juste. Ne pas taper sur les hommes, simplement pour taper sur les hommes. Ne pas glorifier les femmes pour glorifier les femmes. Mais elle souhaite pointer et dénoncer la misogynie et la violence qui en découle dans certains secteurs. Au sommet de l’industrie en particulier.

Et quand on lui demande si elle voit là un parallèle avec le milieu du 7e art, elle réfute. Pourtant, elle est encore aujourd’hui la seule femme à avoir reçu le César du meilleur réalisateur - notons l’ironie de l’intitulé – pour Vénus beauté (institut). « Je n’ai pas entendu dire qu’une femme réalisatrice obtenait moins de financement qu’un homme. Quand il y a des difficultés pour monter un film, généralement ce sont les mêmes pour les hommes et les femmes. », justifie-t-elle.

Néanmoins, les actrices sont de plus en plus nombreuses à dénoncer les inégalités en terme de qualité de rôle – surtout lorsqu’elles atteignent 40-45 ans – dans le cinéma français (et au-delà, avec notamment les discours très médiatisés de Meryl Streep ou Patricia Arquette concernant l’égalité salariale, par exemple). « En tout cas, je pense que c’est moins violent dans ce domaine. Dans l’industrie, avec les jeux de pouvoir, c’est vraiment très dur ! », précise Tonie Marshall.

Elle poursuit :

« À chaque fois qu’il y a une crise avec des replis sur la morale, l’identité, la religion, etc., on chercher à remettre les femmes à leur place… Je ne veux pas me cantonner à une féminitude qui m’énerve mais les barrières sont difficiles à casser. »

Au fil de ses entretiens, elle note des similitudes entre les femmes, notamment dans les stratégies d’évitement. La plupart n’ose pas la couleur sur le lieu de travail et préfère opter pour des costumes gris, sobres. Histoire de ne pas se faire remarquer et attiser les remarques désobligeantes.

« Par contre, elles disent que lors des comex par exemple, là elles vont mettre des talons hauts de 12 cm, pour qu’on voit qu’elles sont là. On sent bien que la lutte est importante. Quand une femme se retrouve être la seule femme face à 70 personnes, la violence n’est pas tenable. Il y a une culture dans ce milieu qui pousse à l’isolation des profils féminins et qui les conduit soit dans la justification, soit dans la violence. », développe la réalisatrice.

Elle a alors à cœur de faire passer un message aux jeunes femmes particulièrement mais plus largement à toute la gent féminine. Celui d’oser. Oser franchir les étapes, oser s’affirmer et oser s’affranchir des codes de genre. Parce qu’il n’y a pas de profil type, fait pour la réussite. Mais qu’une femme interviewée a fini par lui livrer la clé :

« Moi, je tournais un pot autour du pot et elle m’a dit : « Il ne faut jamais se dire que l’on est pas capable mais il faut se demander ce que l’on veut. » Ce qu’elles ont en commun toutes ces femmes rencontrées qui ont eu et ont toujours des grandes carrières, à la tête de grandes entreprises ou instances, c’est le désir, l’envie. Le désir et l’envie de faire, d’agir, de réussir, de gagner. »

Au cinéma le 11 octobre.

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