Célian Ramis
Des caisses à la lutte : paroles de travailleuses engagées

À travers le documentaire Nous, les caissières, l’association Histoire du féminisme à Rennes donne la parole à celles que l’histoire sociale a laissées dans l’ombre. Employées chez Mammouth au moment de la grève en 1975, elles témoignent de leurs conditions de travail, leur entrée dans le syndicalisme et la manière dont les luttes collectives ont façonné leurs trajectoires de femmes et de salariées.
Depuis 12 ans, l’association Histoire du féminisme à Rennes s’attache, à travers un travail minutieux de recherches et de témoignages, à visibiliser et valoriser les parcours et rôles des femmes, connues ou anonymes, ayant lutté pour leurs droits et pour faire avancer les mentalités. Dans le matrimoine rennais, on croise Colette Cosnier, Louise Bodin, Clotilde Vautier, Thérèse Pierre et bien d’autres femmes de passage, à l’instar des journalistes du journal féministe La Fronde, venues pour le procès Dreyfus. « L’idée, c’est d’étudier les femmes qui ont vécu ou qui sont passées par Rennes et de rendre leurs existences vivantes à travers des déambulations », signale Ghislaine Mesnage, investie dans le bureau de la structure. Cette volonté de transmission passe par un travail de terrain pour incarner le vivant.
DANS LES PAS DES RENNAISES ENGAGÉES
Ainsi, les militantes proposent de retracer les parcours de ces femmes illustres ou anonymes et de marcher dans les pas de celles qui se sont engagées, à des périodes différentes, pour le droit de vote des femmes, qui ont marqué la société de leurs plumes et de leurs pinceaux, qui ont travaillé à la réhabilitation des femmes dans l’Histoire, qui ont été incarcérées dans la capitale bretonne pour leur résistance, qui ont enseigné aux filles et aux futures institutrices ou encore celles qui ont permis aux autres d’avorter, de décider de leur corps mais aussi de leur vie.
Parmi les visites guidées, un itinéraire rencontre un écho particulier : celui du Rennes féministe dans les années 70. Une période charnière où les luttes pour les droits des femmes croisent aussi les combats sociaux du monde du travail. Les mouvements s’organisent et si on en retient essentiellement des figures masculines, les travailleuses des galeries marchandes et rangées de caisses, elles aussi se forment et s’affirment par la lutte syndicale. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le nouveau travail de mémoire porté par l’association.
UN FILM POUR RACONTER L’INTÉRIEUR
En 1971, dans la Zup Sud de Rennes, le premier hypermarché de la capitale bretonne ouvre ses portes, là où siège désormais Carrefour Alma. Quatre ans plus tard, en septembre 1975, Mammouth connaitra une grève importante de 18 jours, avec occupation des lieux. En caisse, ce sont majoritairement des femmes, et celles-ci prennent leur place et légitimité dans le mouvement social. « Dans un premier temps, ce sont les gars – de la CFDT – qui ont mené la grève. Mais on a ensuite vite mis notre grain de sel ! », se souvient Ghislaine Mesnage à l’initiative du documentaire Nous, les caissières, réalisé par Histoire du féminisme à Rennes, aux côtés de Cécile Crenn Chapelain et Chloé Henry. Dans ce film de 21 minutes, la militante prête sa voix à la narration, aux côtés de Marie-Hélène, Yolande, Sylvie et Marjick, quasiment toutes présentes au moment des faits. « Le film n’est pas sur la grève. Pour ça, il y a un très beau film aux Champs libres qui aborde les revendications de 1975. Nous, on n’en parle pas. Le sujet, c’est le parcours des femmes qui ont travaillé là et l’évolution du travail », souligne-t-elle.
L’événement est une toile de fond pour un récit plus intime, porté par les travailleuses de l’époque qui racontent leur entrée dans la vie professionnelle, la condition des femmes issues de milieux modestes dans les années 70, leurs réalités de travail, l’ambiance des occupations et l’impact durable de leur engagement syndical. « Elles sont jeunes, elles ont 18 ans, pas de bagage scolaire pour la plupart, pas d’expérience syndicale… Moi, j’étais un peu allée à la fac mais c’est tout… », relate Ghislaine en interview.
DONNER LA PAROLE AUX CONCERNÉES
L’une a un brevet professionnel agricole, a déjà réalisé « des boulots à droite, à gauche » mais pas de travail stable. L’autre a foiré ses études. Deux se sont d’abord dirigées vers la coiffure. Sylvie n’a pas eu son CAP. Marie-Hélène n’a pas aimé son apprentissage. Pour elle comme pour Yolande, les parents imposent leur entrée dans la vie active sans attendre. Le chômage n’est pas une option. Elles démarrent directement en CDI, en 1973, excepté pour Marjick qui arrive 3 ans plus tard.
« Ce n’était pas passionnant mais on avait un meilleur rapport aux clients, on allait beaucoup moins vite et entre collègues, c’était formidable. On avait le temps de discuter entre nous, ce n’était pas du tout la même ambiance ni les mêmes cadences qu’à la fin de ma carrière »
témoigne-t-elle.
Le film documente leurs parcours mais aussi une époque. Celle où l’entreprise payait des taxis aux caissières de service lors des nocturnes, pour rentrer chez elles. Celle où elles pouvaient bénéficier de rendez-vous au Planning Familial qui tenait des permanences au magasin. « Ça a aidé beaucoup de personnes. Moi, je l’ai fréquentée l’association, Sylvie aussi. Ça a été un bon point ! », se réjouit Marie-Hélène. Au fil des années, les conditions de travail se délitent en faveur du productivisme. L’arrivée du scanner, des caméras, du chronomètre ou encore de la pointeuse favorisent la rentabilité et détériorent les relations au sein du personnel. À partir de 1979, l’ambiance change drastiquement : les horaires sont individualisés et la notion d’équipe, éclatée. « Avant, on faisait des repas ensemble ou une crêperie par semaine. Après, on ne se voyait plus », déplore Marjick. Elles, les caissières qui rapidement étaient devenues « une bande de copines » se retrouvaient isolées, coupées également de la relation de proximité avec la clientèle.
L’APPRENTISSAGE DE LA LUTTE
À cette transformation managériale s’ajoute une pression croissante sur les salariées engagées. Sylvie raconte : « Ça faisait plusieurs années que j’envoyais des courriers pour aller au textile (pour avoir des horaires cohérents avec ceux de ses enfants, ndlr). En janvier, je me suis mise sur la liste (du syndicat, ndlr). En mars, ils ont mis ma copine au textile à ma place. » Pareil pour Marie-Hélène qui était, dans son service, « la seule à l’ouvrir ». Après 20 ans d’aide comptabilité, elle est convoquée par sa hiérarchie et descend dès le lendemain aux caisses, où elle passera les 15 dernières années de sa carrière. « Mon mari et moi, on avait des projets, là ça changeait mes horaires… », poursuit-elle. Loin de se résigner, elle devient déléguée syndicale en 2011.
Parler devant une assemblée, exprimer ses idées et ses revendications, négocier ses droits face au directeur, « c’est pas toujours bien facile, surtout pour une femme, surtout pour une jeune de 20 ans. » Pour Yolande, le syndicalisme représente la formation, l’accès à l’information : « Mettre notre nez dans le Code de Travail, c’était intéressant. Moi, je le regrette pas, ça m’a apporté beaucoup de choses. Et surtout, une autonomie. » C’est aussi une prise de conscience de l’utilité de leur travail. À l’époque, les femmes sont aux caisses, les hommes en rayon. Ce sont eux au départ qui mènent la grève. Et pourtant :
« Sans caissières, le magasin ne fonctionnait pas. Ghislaine était là et on s’est imposées ! On s’est toutes mises ensemble et on s’est enfermées dans le magasin. »
INÉGALITÉS SOCIALES ET VIOLENCES DE GENRE
Grâce au rapport de confiance qu’elles entretiennent avec les client-es, elles obtiennent leur soutien. Pendant 18 jours, les grévistes occupent le magasin. Les caddies s’accumulent devant les portes, symbole de protestation. Les images d’archives figurant dans le documentaire en attestent, à l’instar de la solidarité dans le quartier, mais aussi de l’ambiance conviviale, collective et sorore de l’époque. À l’extérieur, « des personnes nous faisaient à manger. » À l’intérieur, « des couples se sont formés au sein de l’entreprise. » En creux de cet événement crucial, elles découvrent encore plus concrètement les inégalités qui subsistent entre les hommes et les femmes. Aucune pression familiale du côté des premiers lorsqu’ils se mettent en grève, tandis que pour les secondes, certaines se voient interdites de piquet par les maris. Et subissent même « des paires de claques ». Sans oublier « que pour les jeunes filles, les pères refusent qu’elles couchent dans la galerie marchande, et que pour les femmes, cela implique de laisser le mari avec les gosses ! », ajoute Ghislaine. Malgré la pression et les violences familiales, elles « tiennent jusqu’au bout ».
Présentes et déterminées, les chevilles ouvrières de la grande distribution s’ancrent durablement dans la lutte. Et c’est précisément l’objet de Nous, les caissières : « l’univers syndical et du fait que les luttes sont des lieux de formation, pour apprendre le droit du travail, parler devant un patron, faire un comité de grève, se former à l’autodéfense ouvrière. Parce qu’aller en manifestation, c’est s’exposer ! » Elles prennent pleinement part aux revendications sociales, indissociables de leur condition féminine, et les affichent sur des pancartes mettant en avant la double journée de travail, les problèmes de garde d’enfant ou encore l’embauche à l’apparence. « On avait appelé ça ‘’Beau cul belles cuisses’’ », rigole Ghislaine. Elles sont femmes, ouvrières, et elles sont soudées.
UNE TRANSMISSION PRÉCIEUSE ET INDISPENSABLE
Cinq ans plus tard, Carrefour rachète Mammouth et les employé-es obtiennent sa convention collective et ses salaires. Pour les caissières, c’est une victoire. « On a toujours pensé que c’était grâce aux grèves qu’on avait faites », disent-elles. Fières, elles affirment :
« Nos mouvements nous ont bénéficié ! Un débrayage, ce n’est jamais perdu, même si on n’obtient pas beaucoup tout de suite. »
Témoignages et archives nous replongent dans une époque et une condition. De femmes et de travailleuses qui s’émancipent des normes de genre, qui s’affranchissent des injonctions et du poids de la société patriarcale et capitaliste, qui défient l’autorité masculine et patronale pour affirmer leurs existences et leurs droits. Le documentaire nous donne à entendre les voix et parcours des concernées pour unir les trajectoires dans le collectif, sans les vider de leur singularité et de leur individualité, et à voir le terreau et l’héritage qu’elles ont fabriqué et transmis aux générations suivantes jusqu’à aujourd’hui. Elles laissent trace de leur passage et de leurs combats, comme un fil rouge, une connexion invisible et puissante entre les femmes d’hier et de demain.
« Tout le monde connait les caissières mais personne ne connait leurs conditions de travail. Ce sont des anonymes… » La conclusion de Ghislaine Mesnage résonne avec les événements de 2020, la pandémie et les confinements. Premières de cordée, elles sont essentielles. Au même titre que ce documentaire, indispensable et précieux.
- Le documentaire était présenté jeudi 19 mars au Polyblosne à Rennes, dans le cadre du 8 mars et du mois de lutte pour les droits des femmes et minorités de genre.

Dans Citoyennes ou rebelles – Des Bretonnes dans la Révolution française, l’historienne Solenn Mabo met en lumière les frontières qui séparaient femmes et hommes à l’époque et révèle la diversité des rôles féminins, de l’engagement civique à la rébellion. Elle démontre que leurs actions, loin d’être anecdotiques, constituent une part essentielle du matrimoine breton.
Les contre-révolutionnaires, par exemple, cachent les prêtres par loyauté et dévotion au clergé. Si les hommes sont mobilisés également, un profil spécifique se dessine tout de même : celui de la femme sans mari. Célibataires ou veuves - voire mariées mais dont l’époux est loin - constituent 90% des personnes arrêtées pour trahison. « Elles sont plus réprimées aussi car elles n’ont pas de mari pour faire écran… Et c’est souvent parce qu’elles n’ont pas d’hommes autour d’elles qu’elles se sont autant investies dans l’Église : celle-ci leur offrait une protection à une époque où il était mal vu d’être sans mari », souligne la maitresse de conférences. Leur sort judiciaire révèle d’ailleurs une véritable ambivalence : certaines obtiennent l’indulgence des juges au nom de leur supposée « nature faible » et de leur rôle maternel, tandis que d’autres sont au contraire sévèrement condamnées, parfois davantage que les hommes.
Elle nait à Paris, le 7 juillet 1887, au moment où la Tour Eiffel se construit, et grandit dans une capitale en pleine urbanisation, symbole du prestige de la France à la Belle époque. Fille de Camille Durey, ingénieur ayant repris l’entreprise familiale de matériel de voirie et de pompes à incendie, et de Louise Sohy, cantatrice amateure passionnée de musique, elle est envoyée très tôt en école de solfège, avec Nadia Boulanger, née la même année. Elle se passionne pour l’orgue, s’exerce à son domicile avant de débuter son apprentissage de la composition auprès de Mel Bonis, sa professeure jusqu’à son entrée à la Schola Cantorum, où elle rencontre son compagnon. Enceinte de sa première fille, elle compose et signe sous le nom de son grand-père, Charles Sohy, une habile manière de contourner les préjugés sur les femmes dans la musique.
« Les opéras programment 10% de directrices musicales, 21% de metteuses en scène, 5% d’autrices de livret. Côté interprètes : 15% des artistes programmées dans les scènes de jazz sont des femmes, 5% des percussionnistes des orchestres sont des femmes, 9% des albums primés aux Victoires de la Musique en 2020 sont interprétés par des femmes. Ce n’est pas fameux… »
Elle cite Donne – women in music en Angleterre ou la base de données Clara, en référence à la pianiste et compositrice allemande Clara Schumann. Réhabiliter les pièces qui méritent une place dans la musique constitue une seconde étape, pour laquelle elle a créé la structure Elles Women Composers, un collectif de musicien-nes à géométrie variable qui se réunit pour des séances de lecture. « On a tou-tes nos instruments et on met des partitions sur nos pupitres, on déchiffre et ça nous permet de nous faire un avis. On ne lit pas toujours des chefs d’œuvre mais il y a des moments de rencontre assez fous avec certaines œuvres et ça, ça me porte en tant que musicienne », souligne-t-elle.
Il est aisé et presque normal que les générations précédentes critiquent, souvent avec sévérité et amertume, leurs successeuses. Au sein des féminismes, exception n’est pas faite autour de ce qui semble être un douloureux passage de flambeau, où règne incompréhensions et manque de dialogue entre les militantes des années 70, du Mouvement de Libération des Femmes, et les militantes de l’ère numérique et des #MeToo, qui n’hésitent à dénoncer et nommer leurs agresseurs, à revendiquer leur liberté de choisir et à crier leurs rages et colères, sans s’excuser. Dans ce marasme, Michelle Perrot prend du recul et, avec intelligence, analyse un par un les éléments qui viennent encombrer et polluer le débat public et médiatique. 


Or, les femmes, de tous temps et de toutes origines, ont créé elles aussi le monde d’hier et d’aujourd’hui et pensé le monde de demain. On ne les retient pas ? Parce que l’Histoire est écrite par les hommes, blancs, cisgenres, hétérosexuels, valides, bourgeois, etc. pour les hommes blancs, cisgenres, hétérosexuels, valides, bourgeois, etc.
Il comble le vide, rétablit l’équilibre et chasse l’absence de ces figures féminines dont les témoignages, passant par le théâtre documentaire ou la fiction, ou le mélange des deux, délivrent un message puissant. La transmission opère et interroge alors l’impact des représentations sur l’ensemble des sociétés et leur vision des filles et des femmes.
Pareil du côté de Caroline Alaoui : « Au départ, on pensait adapter des œuvres autour du matrimoine et puis en se mettant à l’écriture, on a fini par écrire nos textes et à en faire une création à proprement parler. La question de la légitimité est toujours centrale. En tant que jeunes autrices, il faut toujours se convaincre que nos mots sont à la hauteur. Les temps de recherches étaient très nourrissants, empouvoirants. De ce travail est née l’envie de mettre en parallèle ces femmes et ce qui résonnait en nous (pas dans l’immédiat mais ce sera certainement pour une suite). Et ça nous a posé la question de la place des femmes dans le milieu théâtral. Et nous a poussé à avoir une réflexion sur comment on estimait la valeur de notre travail en tant que créatrices. S’autoriser à rêver grand. À rêver normal, en fait. Au contact de toutes ces femmes, dont on parle et avec qui on travaille, on a pris confiance en nous. »
Ne pas oublier celles qui œuvrent à rendre le matrimoine tout aussi vivant que les spectacles qu’elles écrivent, créent et mettent en scène. Et profiter de l’éclairage qui lui ait fait actuellement.
On n’en parlait pas encore trop en 2016. On se disait ça avec André Hélard, son mari, en préparant la conférence du 17 mars - à la MIR avec Justine Caurant de HF Bretagne et Marie-Laure Cloarec, clown qui lira des textes à cette occasion. On se disait qu’elle aurait été trop contente de voir tout ce qui sort sur le matrimoine, toutes ces questions-là, le livre de Titiou Lecoq (Les grandes oubliées, ndlr) entre autre… Elle aurait été super contente. Elle a manqué toutes les étapes qui découlent de MeToo et ça l’aurait je pense conforté dans ce qu’elle a fait. Elle se disait être un « dinosaure féministe », elle se voyait comme une ancienne combattante… Elle a du souffrir je pense de solitude en étant féministe. 
Elles partagent néanmoins cette volonté de mettre en lumière toutes les artistes qui ont participé à la vie culturelle et sociale de la région mais qui ont été oubliées, ignorées, méprisées. Parce qu’elles sont femmes et que l’Histoire est écrite par et pour les hommes.
Le podcast s’attache à décrypter ce processus d’invisibilisation subi par les femmes et qui s’étend tout autant aux personnes LGBTIQ+ et aux personnes racisées. Mais il s’attache aussi à mettre en exergue des initiatives actuelles comme le mentorat mis en place par la Fedelima dans le secteur des musiques actuelles, formant des binômes sur des fonctions encore très genrées comme les postes de direction, de technique, etc. Ou encore les actions régulières de l'association Histoire du féminisme à Rennes.
Tirer le fil de cette histoire permet de créer un choc. Une prise de conscience. C’est d’ailleurs là le reflet de tout le travail mené par HF Bretagne qui compte et établit un diagnostic chiffré tous les deux ans sur la place des femmes dans les arts et la culture en Bretagne.
