Célian Ramis
Contes à rebours : une autopsie féministe désopilante et libératrice

Des manuels du patriarcat déguisés en contes de fées… Dans son spectacle Contes à rebours, Typhaine D les réduit en cendres, exposant les mécanismes de violences masculines nichées dans chaque récit (dés)enchanteur ayant bercé nos enfances. À coups d’humour corrosif, l’artiste gratte le vernis et transforme cet héritage empoisonné en feu de joie féministe. Ici, les héroïnes prennent la parole, et le pouvoir, et affirment leurs existences.
À la Maison des Fées, un groupe de paroles réunit celles qui ont brillé, le temps d’un conte, par leur beauté, leur (extrême) jeunesse, leur côté ingénu et leur passivité. Dans une chaumière reculée en ruralité, elles racontent leurs histoires, livrent leurs réalités. Celles que l’on n’a pas voulu voir, celles en qui on n’a pas voulu croire, celles que l’on a abandonnées, au profit du prince charmant et de son bras armé : le fameux « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfant ».
DE LA POUDRE AUX YEUX PATRIARCALE
Ici, Cendrillon, Blanche Neige, Arielle et d’autres dévoilent les faits réels de leurs trajectoires et demandent des comptes à un système qui fabrique et légitime leurs agresseurs. Elles dénoncent les violences subies, affirment leurs existences et provoquent un remue-ménage dans l’univers féérique ultra transformé des récits populaires. Sans balai ou serpillère pour cacher les atrocités sous le tapis, elles dépoussièrent les vieux schémas patriarcaux qui contaminent les mentalités dès la petite enfance jusqu’à supplanter toute réflexion remettant en cause la domination masculine et ses conséquences. Ici, les princesses Disney, elles se lèvent et elles se cassent. L’inversion de la culpabilité, elles y mettent fin et en prenant les contes à rebours, remettent le monde à l’endroit.
Ici, le merveilleux ne provient pas d’un nuage de fumée basé sur l’héroïsme et l’amour du beau mâle blanc au rang social élevé mais de l’émancipation individuelle de chaque protagoniste féminine autant que de la sororité qui s’en dégage et de la solidarité envers les animaux. Ici, ce ne sont pas les souris mais la matière cérébrale qui est grise, et celle-ci est puissante, à l’instar de la résistance à l’abrutissement des masses qui se met en place face à la brutalité d’une culture populaire reposant sur des schémas discriminatoires aiguisés pour nous endormir et nous aveugler sur les places et rôles différenciés des femmes et des hommes.
En clair, ici comme dans le quotidien de Typhaine D, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin. Par la féminine universelle, la langue qu’elle a créée, l’artiste déclenche une prise de conscience collective. Absentes du langage français, les femmes sont effacées, invisibilisées, niées. Les faire réapparaitre dans les mots pour qu’elles expriment leurs maux mais aussi qu’elles relatent qui elles sont à partir de leurs points de vue situés, et non d’un regard masculin s’octroyant la neutralité, et la légitimité, pour valider ou non les femmes, et ainsi distinguer le bon du mauvais féminin.
LA VOLONTÉ D’ÉCRIRE DES CONTES FÉMINISTES
Typhaine D est une jeune comédienne quand elle donne des cours de théâtre à des filles et des garçons et travaille avec elleux à la réécriture de cette matière commune que sont les contes et leurs réinterprétations : « J’ai grandi avec Disney comme tout le monde, on rêve avec ce qu’on a. Et comme beaucoup de gens, j’ai rêvé avec ces princesses-là. Je me suis dit que c’était un imaginaire commun, j’allais prendre dans la culture populaire et réécrire tout ça de manière féministe. » En parallèle, elle accumule des savoirs et développe son expertise, grâce au militantisme, notamment au sujet de la culture du viol, tout en la subissant dans le milieu artistique. Elle décide de quitter le circuit traditionnel du théâtre et du cinéma.
« Ça a été un gros deuil, mais tant pis. Je me suis dit que j’allais créer mes propres pièces, les écrire, les jouer et de cette manière, je serais tranquille, je serais d’accord avec ce que je raconte et je ne traumatiserais pas les spectatrices », souligne-t-elle. Le déclic survient dès la première phrase. En couchant sur le papier le célèbre « Il était une fois ». Le bug. « Je me suis demandée qui était ce mec qui voulait commencer mon bouquin féministe ! J’ai écrit « Elle était une fois » et c’est comme ça qu’est né, en 2012, Contes à rebours d’une part et la féminine universelle d’autre part. »
EFFACER LES FEMMES DU LANGAGE
Parce que le langage structure la pensée, Typhaine D élabore la sienne loin des conventions grammaticales inégalitaires, en féminisant son parler et en donnant ainsi à entendre cette moitié silenciée de l’humanité dont on doit l’effacement, en grande partie, au cardinal Richelieu. « Le méchant des Trois mousquetaires » - qui a la particularité « de haïr les femmes » - crée en 1634 l’Académie française, « un genre d’ehpad » pour vieux hommes blancs qui, quelques années plus tard, décident qu’en matière linguistique le masculin l’emporte sur le féminin. Une règle encore apprise et intégrée aujourd’hui par les élèves en France.
Pour sa féminine universelle, des milliers de cyberharceleurs lui font subir durant des années insultes, menaces et autres violences masculinistes (fin 2025, 9 des cyberharceleurs sont reconnus coupables par le tribunal et « condamnés à des peines d’amende et, selon les cas, à des stages de citoyenneté et de sensibilisation au respect des personnes dans l’espace numérique, ainsi qu’à payer des dommages et intérêts », rapporte Le Crayon Media - le 24 septembre 2026, un nouveau procès aura lieu à Paris : 2 hommes seront jugés pour cyberharcèlement à l'encontre de la comédienne). Parmi les reproches à son encontre, figure celui d’abîmer la langue de Molière, emblématique auteur qui, à son époque, « appliquait la règle de proximité » et pouvait également opter pour la règle de majorité ou de choix. Rien à voir avec le sexisme du langage que l’on connait depuis la fin du 17e siècle…
« Quand on fait disparaitre un mot, on efface le possible qu’il portait »
scande Typhaine D sur scène.
Ainsi, l’écriture, la médecine, l’instruction, la philosophie, la politique (disciplines toutes grammaticalement féminines), entre autres, sont de fait masculines dès lors que l’on s’emploie à ne connaitre que les termes d’auteur, médecin, professeur, philosophe ou encore de maire, et que même si certains sonnent « neutres », on les envisage dans nos esprits au masculin. Comment alors se rêver écrivaine ?, interroge la comédienne qui rappelle les luttes menées par les actrices de la Commedia dell’arte pour avoir le droit de monter sur scène (et de faire entrer le mot dans le dictionnaire) ou encore des militantes féministes qui œuvrent depuis plusieurs décennies à la féminisation du langage pour réhabiliter les autrices, les ingénieuses ou les cheffesses, permettre aux filles de se rêver créatrices et rompre avec l’image d’épinal de la femme muse et/ou récréative. « Doit-on encore obéir en 2026 à un homme religieux mort ? Même quand ils sont en vie, c’est dangereux #Betharram », déclame malicieusement Typhaine D, poursuivant sur un ton frondeur : « Quand une règle est injuste, on n’est pas tenu-es de la respecter ! »
SE RÉAPPROPRIER SA PROPRE HISTOIRE
Elle s’engage pour remettre les femmes au cœur du sujet, au centre de l’Histoire, maitresses de leurs parcours et de leurs existences. Rendre l’agentivité des femmes, en restituant la richesse du matrimoine ignoré et spolié, en dénonçant les inégalités et en prêtant sa voix, avec des mots adéquats, à celles que l’on a fait taire. Dans Contes à rebours, Typhaine D raconte non pas l’History mais l’herstories, « leurs histoires à elles, celles des tues, des tuées, des sœurs, des survivantes, des soeurvivantes, des héroïnes. » Elle chante l’indépendance des filles sur l’air de Blanche Neige, elle transforme la protagoniste en guerrière aux joues rouges marquées par le sang menstruel et elle pointe, avec humour et justesse, l’absurdité des récits passés à la moulinette patriarcale.
Parce que si l’Histoire est écrite par les hommes pour les hommes, le passage de l’oralité des contes à leur écriture est lui aussi emprunté par les hommes pour ancrer dans l’imaginaire collectif et populaire un discours moralisateur, bourgeois, conservateur et religieux. Pour Typhaine D, les traditions orales étaient sans doute moins misogynes : « Mais ça devait l’être un peu quand même… Les femmes créaient des contes pour les enfantes et enfants et les transmettaient de génération en génération dans un contexte où elles-mêmes étaient imprégnées par la propagande patriarcale et leurs vécus. Mais ça devait, c’est sûr, être moins misogyne. Ça devait servir à prévenir des agressions et non à renverser la culpabilité. » C’est ici que ça bascule. Au tournant du 19e siècle notamment, époque d’application des morales patriarcales, puis à l’ère des Disney qui achèvent de romantiser, dans la culture populaire, les dominations et les violences masculines.
LA FIGURE DE LA FILLE FRAGILE
Ces récits enferment les figures féminines dans des rôles perpétuant une vision profondément inégalitaire des rapports de genre. Les héroïnes y sont présentées comme vulnérables et soucieuses de leur apparence, destinées au mariage et à la maternité, une place cantonnée à la sphère domestique et au soin des autres. Cette représentation, de douceur, de dévouement et de passivité, n’a rien d’anecdotique : elle façonne l’imaginaire des enfant-es, légitime des attentes différentes selon le sexe et participe à l’intériorisation des normes genrées qui nourrissent et entretiennent les inégalités entre filles et garçons.
Pendant 1h30, Typhaine D s’attache à décrypter ces places normatives que les œuvres assignent aux protagonistes. Avec une ironie mordante, l’artiste démonte les mécanismes de chaque histoire en pointant les signaux d’alerte. Suivre un chasseur armé au cœur d’une forêt inquiétante, s’affoler en raison de branches coiffant une chevelure parfaitement lissée, se découvrir « une envie irrépressible de faire le ménage » chez des inconnus, se réveiller entourée de vieillards armés de pioches (et en être jouasse), être exposée dans un cercueil en verre comme un objet précieux, s’émouvoir du baiser du prince sur un corps endormi sans consentement et s’en réjouir… Présentés comme romantiques, ces ressorts narratifs accumulent les situations problématiques qui devraient pourtant agir comme des red flags.
Ici, les hommes sauvent tandis que les femmes s’écharpent. Car il existe deux catégories : les jeunes et jolies, les vieilles et aigries. Cette dernière incarne la coupable idéale : la vilaine belle-mère. Une femme indépendante, puissante, acariâtre, réduite au cliché de la rivale hystérique obsédée par la beauté d’une plus jeune. Derrière cette jalousie caricaturale se joue un vieux scénario patriarcal : dresser les femmes les unes contre les autres, organiser leur division plutôt que leur alliance, annihiler la puissance de la sororité en la rendant impossible, inimaginable. Typhaine D renverse ce schéma. En éclairant le regard, elle brise cette opposition factice et révèle l’autre côté du miroir : une histoire d’amour lesbienne, là où on nous vendait une guerre de reflets.
FAIRE ENTENDRE LES VOIX DES FEMMES
À la fois voix des 7 sœurs sacrifiées, dévorées à la place des 7 frères du Petit Poucet, voix de Cendrillon à la robe rose gants Mapa, « noyée dans l’eau de vaisselle » et « devenue esclave domestique et sexuelle dans son château », de Shéhérazade, prise en chasse et harcelée pendant 1001 nuits, ou encore d’Arielle, déracinée de son milieu naturel et silenciée « par amour » d’un prince humain, l’artiste dénonce les violences sexistes et sexuelles qui résident dans tous les chapitres de ces contes pour enfant-es.
Imaginant la suite, elle ne décortique pas seulement les mécanismes de la domination. Elle va plus loin puisqu’elle projette ces héroïnes dans un présent délesté du vernis du merveilleux, mettant à nu les rouages très concrets des violences masculines. Cendrillon en témoigne, elle qui n’aspirait pas au bal mais plutôt aux mathématiques et à qui on a répété qu’elle n’était ni assez intelligente ni assez légitime. Dévalorisée, elle renonce. Le conte de fées se fissure : le prince ne la sauve pas, il la contraint. Une grossesse forcée, obtenue par retrait du préservatif sans consentement, fait basculer l’histoire dans la réalité des violences conjugales. Cendrillon s’isole et se déteste tandis que son époux jongle entre mensonges et brutalité, avant de s’excuser et d’entamer à nouveau la phase de lune de miel, précédant les crises et enfermant dans le cycle des violences intrafamiliales.
Loin des trajectoires rêvées, le récit s’inscrit dans le prolongement des fausses promesses romantiques dont usent les contes, dissimulant ainsi les mécanismes de l’emprise, de dépossession et de contrôle du corps et des parcours des femmes. Une vision sombre et réaliste, conforme aux statistiques sur les violences masculines et au continuum de celles-ci.
LE POUVOIR DES SORCIÈRES
Toutefois, l’espoir subsiste. Et il vient de la capacité des femmes à redevenir sujets. Ce sont des héroïnes du quotidien que Typhaine D dépeint dans chacune de ses personnages. Une quinzaine au total depuis la création du spectacle : « À chaque fois et selon l’endroit où je joue, je choisis des extraits, je crée mon puzzle. Il y a des clins d’œil à l’actualité, plus ou moins marqués selon les contextes. Si un jour je les joue toutes dans une seule version, j’en ai pour six heures », explique-t-elle, soulignant la richesse et la modularité de son univers.
Ce soir-là, les protagonistes s’affranchissent des injonctions et comportements déviants des Richelieu, « Depardiable » ou encore des masculinistes. « Moi, je les appelle « les mascouillinistes », pour qu’on comprenne bien que leur projet a la beauté de ce genre de trucs. Et aussi pour qu’on ne pense pas qu’il s’agit du pendant du féminisme. C’est confusant. Comme dit la philosophesse Geneviève Fraisse, on devrait parler de virilisme, c’est-à-dire l’affirmation de la caractéristique telle qu’est le patriarche dans notre société. »
Ici, elles se mobilisent. Au sein d’associations ou collectifs féministes par exemple. Pour se mettre à l’abri et protéger leurs enfants. Pour soutenir la militante marocaine Betty Lachgar, incarcérée pour avoir porté un tee-shirt arborant le message « Allah est lesbienne ». Pour dénoncer le harcèlement de rue, les violences conjugales, les insultes, les menaces, les agressions sexuelles, les viols, le contrôle des corps, les stéréotypes de genre. Pour prôner la sororité, mettre les poings sur (les idées de) leurs agresseurs et affirmer à voix haute et forte :
« Si un loup nous dévore, c’est à lui d’avoir tort ! La justice, nous la ferons, nous ! »
DE LA PRISE DE CONSCIENCE AUX VIOLENCES,
DES RÉACTIONS CONTRASTÉES
Bientôt 14 ans que le spectacle tourne. Dans les espaces culturels, les lieux de proximité ou encore les établissements scolaires. La création évolue au fil de l’actualité, et les réactions, elles aussi, sont mouvantes. Typhaine D observe un certain contraste dans ses assemblées. De nombreuses femmes y trouvent un espace libérateur et jubilatoire, un moyen d’affirmer leur voix et de questionner les normes de genre. « Elles me disent que la féminine universelle les redresse, leur donne des forces. Qu’elle y a quelque chose de jouissive de s’entendre dans la langue et de prendre l’ascendante dans chaque phrase ! », précise-t-elle, poursuivant : « Elles me disent que ça leur fait une bienne folle au moral, qu’elle y a même une dimension soignante d’exister enfin, de s’affirmer et de désobéir aussi. C’est un acte subversif d’utiliser la féminine universelle qui ne coûte pas trop cher. En tout cas, quand on le fait dans un cercle privé… »
Et puis, il y a celles qui mettent un temps à accueillir les réflexions. Les réactions de mise à distance, Typhaine D les comprend : « Chacune fait comme elle la peut. Quand tu t’es pliée toute ta vie aux injonctions, que tu as subi les hommes, que tu as fait 100% des tâches ménagères pour un glandu… et que tu leur expliques que l’orthographe est une construction sociale pourrave, élitiste et sexiste, tu te dis que tu as gâché tant d’années de ta vie ! J’ai de l’empathie pour elles. » Réagir au spectacle apparait comme un réflexe d’autodéfense face à toutes les stratégies mises en place pour survivre au système patriarcal auquel elles ont dû se conformer et en intérioriser les règles.
Du côté des hommes, les réactions vont du rire à la prise de conscience, mais certains manifestent une hostilité ouverte, allant jusqu’à la violence verbale et les comportements malveillants – l’un lui volera ses livres, l’empêchant de vendre ses productions, et l’autre urinera à 360° dans le hall du théâtre – relatant la réticence et la résistance aux critiques de la domination masculine. Parce qu’en grattant les récits populaires, elle dérange et heurte les sensibilités des hommes là où traditionnellement le système (linguistique mais aussi artistique et culturel) leur assure l’impunité.
INSUFFLER UNE DYNAMIQUE D’ÉVOLUTION
Avec humour et vitriol, Typhaine D nous questionne et provoque le débat sur les rapports de genre. « Dans les Disney, on a plus vu les souris coudre des robes et les oiseaux étendre le linge que des mecs le faire ! », lance-t-elle sur scène avec une dérision cynique qui a l’art de décrocher plus d’un rire et d’un déclic. Elle plante les graines de la conscientisation parce que la société reste engluée dans les mêmes terreaux putrides : « On est héritières et héritiers de cette culture-là. Encore que chez Disney au moins, il y a une évolution avec des meufs qui se battent comme des folledingues. Mais dans les programmes, dans les œuvres qu’on étudie, ça n’avance pas. L’Education Nationale va moins loin que Disney ! On va encore étudier Barbe Bleue et il n’y a toujours rien sur les féminicides et les violences conjugales. Au secours ! »
Ce dont on peut se réjouir en revanche, ce sont des émules que le sujet crée. Parce que cet héritage des contes et plus largement de la mythologie, et de leurs adaptations par des grosses productions capitalistes, continuent d’être interrogées et déconstruites par une nouvelle génération de créatrices. Des œuvres, comme Et à la fin, ils meurent, de Lou Lubie, revisitent les contes de fées avec un humour noir qui révèle leurs origines violentes, sexistes et racistes. Et montrent la manière dont ces récits, quand ils sont transmis sans critique et accompagnement, façonnent notre imaginaire culturel et collectif. La lecture de la bande dessinée Chères marâtres, de Solenn Bardet et Marion Chancerel, nous en propose la démonstration, donnant la parole à des femmes concernées, pâtissant des stéréotypes néfastes et réducteurs des rôles caricaturaux de vilaines belles-mères, et ouvrant en 2026 des perspectives plus nuancées et humaines sur ces figures féminines. On trouvera dans la même lignée de ces réécritures, les deux tomes de Mythes & Meufs de Blanche Sabbah qui déconstruisent avec humour et expertise les mythologies, contes et légendes pour souligner leur impact dans l’éducation patriarcale et pour proposer d’autres imaginaires et possibles.
ET ELLES VÉCURENT HEUREUSES ET EURENT BEAUCOUP D’AMIES
Ainsi, dans cette même dynamique, plusieurs essais récents réhabilitent l’amitié féminine, la sororité et les liens affectifs qui échappent aux schémas hétéronormés dominants. Dans Elles vécurent heureuses, Johanna Cincinatis explore la puissance politique et intime des solidarités entre femmes, longtemps reléguées derrière le couple hétéro présenté comme unique horizon désirable. Ces récits, précieux et indispensables pour penser le monde de demain, rappellent que d’autres modèles existent et peuvent coexister. Des modèles basés sur le consentement, l’attention à l’autre et à l’environnement, les liens choisis, l’entraide, la justice sociale, l’écoute et le partage. Autant de pistes pour changer nos représentations et bâtir une société féministe aux relations plus apaisées, solidaires et bienveillantes. Entre et envers les femmes, les enfant-es, le vivant. Et même les hommes.

À l’intérieur, vêtues de noir, la discipline est stricte, voire sévère. Elles sont une poignée chaque année à obtenir le concours. Souvent issues de familles modestes, « c’est une porte de sortie payée pour les jeunes filles ayant besoin de travailler », voire une ascension sociale. Elles sortent diplômées de l’école normale, en ayant reçu le même enseignement que les hommes, à un module près (sur l’éducation ménagère). Là encore, elles sont vouées à éduquer les filles en futures bonnes épouses et mères de famille, là où les instituteurs forment quant à eux « de bons ouvriers et de bons citoyens. »
En 1971, dans la Zup Sud de Rennes, le premier hypermarché de la capitale bretonne ouvre ses portes, là où siège désormais Carrefour Alma. Quatre ans plus tard, en septembre 1975, Mammouth connaitra une grève importante de 18 jours, avec occupation des lieux. En caisse, ce sont majoritairement des femmes, et celles-ci prennent leur place et légitimité dans le mouvement social. « Dans un premier temps, ce sont les gars – de la CFDT – qui ont mené la grève. Mais on a ensuite vite mis notre grain de sel ! », se souvient Ghislaine Mesnage à l’initiative du documentaire Nous, les caissières, réalisé par Histoire du féminisme à Rennes, aux côtés de Cécile Crenn Chapelain et Chloé Henry. Dans ce film de 21 minutes, la militante prête sa voix à la narration, aux côtés de Marie-Hélène, Yolande, Sylvie et Marjick, quasiment toutes présentes au moment des faits. « Le film n’est pas sur la grève. Pour ça, il y a un très beau film aux Champs libres qui aborde les revendications de 1975. Nous, on n’en parle pas. Le sujet, c’est le parcours des femmes qui ont travaillé là et l’évolution du travail », souligne-t-elle.
Grâce au rapport de confiance qu’elles entretiennent avec les client-es, elles obtiennent leur soutien. Pendant 18 jours, les grévistes occupent le magasin. Les caddies s’accumulent devant les portes, symbole de protestation. Les images d’archives figurant dans le documentaire en attestent, à l’instar de la solidarité dans le quartier, mais aussi de l’ambiance conviviale, collective et sorore de l’époque. À l’extérieur, « des personnes nous faisaient à manger. » À l’intérieur, « des couples se sont formés au sein de l’entreprise. » En creux de cet événement crucial, elles découvrent encore plus concrètement les inégalités qui subsistent entre les hommes et les femmes. Aucune pression familiale du côté des premiers lorsqu’ils se mettent en grève, tandis que pour les secondes, certaines se voient interdites de piquet par les maris. Et subissent même « des paires de claques ». Sans oublier « que pour les jeunes filles, les pères refusent qu’elles couchent dans la galerie marchande, et que pour les femmes, cela implique de laisser le mari avec les gosses ! », ajoute Ghislaine. Malgré la pression et les violences familiales, elles « tiennent jusqu’au bout ».
Dans Citoyennes ou rebelles – Des Bretonnes dans la Révolution française, l’historienne Solenn Mabo met en lumière les frontières qui séparaient femmes et hommes à l’époque et révèle la diversité des rôles féminins, de l’engagement civique à la rébellion. Elle démontre que leurs actions, loin d’être anecdotiques, constituent une part essentielle du matrimoine breton.
Les contre-révolutionnaires, par exemple, cachent les prêtres par loyauté et dévotion au clergé. Si les hommes sont mobilisés également, un profil spécifique se dessine tout de même : celui de la femme sans mari. Célibataires ou veuves - voire mariées mais dont l’époux est loin - constituent 90% des personnes arrêtées pour trahison. « Elles sont plus réprimées aussi car elles n’ont pas de mari pour faire écran… Et c’est souvent parce qu’elles n’ont pas d’hommes autour d’elles qu’elles se sont autant investies dans l’Église : celle-ci leur offrait une protection à une époque où il était mal vu d’être sans mari », souligne la maitresse de conférences. Leur sort judiciaire révèle d’ailleurs une véritable ambivalence : certaines obtiennent l’indulgence des juges au nom de leur supposée « nature faible » et de leur rôle maternel, tandis que d’autres sont au contraire sévèrement condamnées, parfois davantage que les hommes.
Elle nait à Paris, le 7 juillet 1887, au moment où la Tour Eiffel se construit, et grandit dans une capitale en pleine urbanisation, symbole du prestige de la France à la Belle époque. Fille de Camille Durey, ingénieur ayant repris l’entreprise familiale de matériel de voirie et de pompes à incendie, et de Louise Sohy, cantatrice amateure passionnée de musique, elle est envoyée très tôt en école de solfège, avec Nadia Boulanger, née la même année. Elle se passionne pour l’orgue, s’exerce à son domicile avant de débuter son apprentissage de la composition auprès de Mel Bonis, sa professeure jusqu’à son entrée à la Schola Cantorum, où elle rencontre son compagnon. Enceinte de sa première fille, elle compose et signe sous le nom de son grand-père, Charles Sohy, une habile manière de contourner les préjugés sur les femmes dans la musique.
« Les opéras programment 10% de directrices musicales, 21% de metteuses en scène, 5% d’autrices de livret. Côté interprètes : 15% des artistes programmées dans les scènes de jazz sont des femmes, 5% des percussionnistes des orchestres sont des femmes, 9% des albums primés aux Victoires de la Musique en 2020 sont interprétés par des femmes. Ce n’est pas fameux… »
Elle cite Donne – women in music en Angleterre ou la base de données Clara, en référence à la pianiste et compositrice allemande Clara Schumann. Réhabiliter les pièces qui méritent une place dans la musique constitue une seconde étape, pour laquelle elle a créé la structure Elles Women Composers, un collectif de musicien-nes à géométrie variable qui se réunit pour des séances de lecture. « On a tou-tes nos instruments et on met des partitions sur nos pupitres, on déchiffre et ça nous permet de nous faire un avis. On ne lit pas toujours des chefs d’œuvre mais il y a des moments de rencontre assez fous avec certaines œuvres et ça, ça me porte en tant que musicienne », souligne-t-elle.
Il est aisé et presque normal que les générations précédentes critiquent, souvent avec sévérité et amertume, leurs successeuses. Au sein des féminismes, exception n’est pas faite autour de ce qui semble être un douloureux passage de flambeau, où règne incompréhensions et manque de dialogue entre les militantes des années 70, du Mouvement de Libération des Femmes, et les militantes de l’ère numérique et des #MeToo, qui n’hésitent à dénoncer et nommer leurs agresseurs, à revendiquer leur liberté de choisir et à crier leurs rages et colères, sans s’excuser. Dans ce marasme, Michelle Perrot prend du recul et, avec intelligence, analyse un par un les éléments qui viennent encombrer et polluer le débat public et médiatique. 


Or, les femmes, de tous temps et de toutes origines, ont créé elles aussi le monde d’hier et d’aujourd’hui et pensé le monde de demain. On ne les retient pas ? Parce que l’Histoire est écrite par les hommes, blancs, cisgenres, hétérosexuels, valides, bourgeois, etc. pour les hommes blancs, cisgenres, hétérosexuels, valides, bourgeois, etc.
Il comble le vide, rétablit l’équilibre et chasse l’absence de ces figures féminines dont les témoignages, passant par le théâtre documentaire ou la fiction, ou le mélange des deux, délivrent un message puissant. La transmission opère et interroge alors l’impact des représentations sur l’ensemble des sociétés et leur vision des filles et des femmes.
Pareil du côté de Caroline Alaoui : « Au départ, on pensait adapter des œuvres autour du matrimoine et puis en se mettant à l’écriture, on a fini par écrire nos textes et à en faire une création à proprement parler. La question de la légitimité est toujours centrale. En tant que jeunes autrices, il faut toujours se convaincre que nos mots sont à la hauteur. Les temps de recherches étaient très nourrissants, empouvoirants. De ce travail est née l’envie de mettre en parallèle ces femmes et ce qui résonnait en nous (pas dans l’immédiat mais ce sera certainement pour une suite). Et ça nous a posé la question de la place des femmes dans le milieu théâtral. Et nous a poussé à avoir une réflexion sur comment on estimait la valeur de notre travail en tant que créatrices. S’autoriser à rêver grand. À rêver normal, en fait. Au contact de toutes ces femmes, dont on parle et avec qui on travaille, on a pris confiance en nous. »
Ne pas oublier celles qui œuvrent à rendre le matrimoine tout aussi vivant que les spectacles qu’elles écrivent, créent et mettent en scène. Et profiter de l’éclairage qui lui ait fait actuellement.
On n’en parlait pas encore trop en 2016. On se disait ça avec André Hélard, son mari, en préparant la conférence du 17 mars - à la MIR avec Justine Caurant de HF Bretagne et Marie-Laure Cloarec, clown qui lira des textes à cette occasion. On se disait qu’elle aurait été trop contente de voir tout ce qui sort sur le matrimoine, toutes ces questions-là, le livre de Titiou Lecoq (Les grandes oubliées, ndlr) entre autre… Elle aurait été super contente. Elle a manqué toutes les étapes qui découlent de MeToo et ça l’aurait je pense conforté dans ce qu’elle a fait. Elle se disait être un « dinosaure féministe », elle se voyait comme une ancienne combattante… Elle a du souffrir je pense de solitude en étant féministe. 
Elles partagent néanmoins cette volonté de mettre en lumière toutes les artistes qui ont participé à la vie culturelle et sociale de la région mais qui ont été oubliées, ignorées, méprisées. Parce qu’elles sont femmes et que l’Histoire est écrite par et pour les hommes.
Le podcast s’attache à décrypter ce processus d’invisibilisation subi par les femmes et qui s’étend tout autant aux personnes LGBTIQ+ et aux personnes racisées. Mais il s’attache aussi à mettre en exergue des initiatives actuelles comme le mentorat mis en place par la Fedelima dans le secteur des musiques actuelles, formant des binômes sur des fonctions encore très genrées comme les postes de direction, de technique, etc. Ou encore les actions régulières de l'association Histoire du féminisme à Rennes.
Tirer le fil de cette histoire permet de créer un choc. Une prise de conscience. C’est d’ailleurs là le reflet de tout le travail mené par HF Bretagne qui compte et établit un diagnostic chiffré tous les deux ans sur la place des femmes dans les arts et la culture en Bretagne.