Célian Ramis

Vulves brodées : honneur aux cons

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Des vulves et des messages brodé-e-s sur des matériaux récupérés et des fringues réparées, c’est ce que proposait l’expo à la con, visible du 7 au 27 février, au Papier Timbré à Rennes.
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Des vulves et des messages brodé-e-s sur des matériaux récupérés et des fringues réparées, c’est ce que proposait l’expo à la con, visible du 7 au 27 février, au Papier Timbré à Rennes.

Elle ne signe pas ses créations et ne revendique pas le statut d’artiste mais plutôt le côté artisanal. Elle n’aime pas la spéculation sur l’art et se dit en faveur de l’influence : «Je suis influencée par des personnes, des phrases que j’entends, des discussions, et à mon tour, j’influence d’autres personnes, etc. »

Sur des napperons, dans des cadres, sur des vêtements et des culottes, récupéré-e-s dans les poubelles, chez Emmaüs ou encore dans les vide-greniers, elle brode autour ou par dessus l’existant, avec les fils dont elle dispose. « Consanguin » pour une vulve qui saigne. « Petit con » pour une vulve dans un petit cadre. « Conjoints » pour deux vulves côte à côte.

Son idée : prendre au pied de la lettre les expressions et les insultes pour se les réapproprier. « Con » figure parmi les insultes les plus répandues : «A la base, ce n’est pas péjoratif « con ». En vieux français, c’est la vulve. Sur Wikipédia, on lit que c’est un mot polysémique mais non je ne suis pas d’accord. C’est la vulve ! Et c’est devenu une insulte sexiste, point. Quand on sait ça, on réfléchit autrement en disant « Tête de con » ou « Gros con ». On passe de la dénonciation à la réappropriation. »

On trouve là l’esprit punk du DIY (do it yourself) et son militantisme. Ses revendications à elle sautent aux yeux, elle prône la liberté des femmes, l’information et la transmission, l’affirmation des savoirs, l’amusement et la réappropriation de ce qui nous appartient et qui a été utilisé contre nous.

Ainsi, sur une mini jupe trône le mot « Salope » mais dans l’expo, on trouve aussi « j’m’en bats les ovaires », « La bite ne fait pas le moi », « nullipare » ou encore « Allez tous vous faire dégenrer ».

« On peut revendiquer l’envie de baiser sans sentiment, avoir des poils aux pattes sans que toute la rue se retourne sur nous, on a le droit d’être poilues, on a le droit de pas être féminines dans les critères normatifs, et puis on peut ne pas avoir eu d’enfant sans être désignée par un terme qui comporte le mot « nulle » dedans (et dont l’équivalent masculin n’existe pas), tout comme on peut être féministe et avoir des enfants. », s’exclame-t-elle.

Et par la broderie, apprise en autodidacte lorsqu’elle vivait dans la rue, elle se réapproprie un travail pensé comme féminin, et donc estimé comme « un travail à la con. » Une expo dynamisante et émancipatrice.

  • L’expo à la con devait être visible à La Ruche (rue d’Antrain), à Rennes, du 11 mars au 4 avril.

Célian Ramis

Violences conjugales : à travers les générations

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Paulin-e Goasmat pose son regard sur un sujet qui traverse les époques : les violences conjugales. Des années 70 à aujourd’hui, la domination masculine perdure et enferme les victimes dans la culpabilité et la honte.
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Réalisateur-e de fictions courtes, Paulin-e Goasmat investit la thématique de la 10édition du Nikon Film festival « Une génération », pour poser son regard sur un sujet qui traverse les époques : les violences conjugales. Des années 70 à aujourd’hui, la domination masculine perdure, profitant du silence qui règne autour de cette chape de plomb, enfermant ainsi les victimes dans la culpabilité et la honte. À l’heure où Céline Sciamma et Iris Brey prônent le female gaze sur grands et petits écrans, Dix ans X-Y-Z s’inscrit parfaitement dans ce regard intime nous invitant à faire l’expérience au moment même où la protagoniste la vit. Ici, pas besoin de s’identifier pour comprendre. On regarde, on écoute, mais surtout on ressent.

Sur le bureau d’une enfant faisant ses devoirs, la télévision est allumée : « Savez-vous qu’il y a en France des femmes battues ? » Nous sommes en octobre 1975 et une chaine diffuse un micro-trottoir sur les violences conjugales. Des hommes répondent à la question :

« J’ai entendu, j’ai pas vu mais y en a certainement eu depuis tout le temps », « Dans certaines circonstances oui », « Disputées disons… oui, un geste malheureux », « Quelques petites gifles oui, trois fois rien », « Je bats pas la mienne, mais des fois j’en ai envie quand même hein », « oh vous savez y en a qui aime ça par habitude vous savez », « Des hommes battus, ça, certainement y en a moins que des femmes… ».

La petite fille éteint le poste. Mais dans une autre pièce de l’appartement résonne la dispute de ses parents. Celle-là, elle ne peut pas l’arrêter. Elle met de la musique pour ne plus entendre les cris et les insultes. Du lecteur de vinyles dans une chambre au papier peint à motifs des années 70 sur lequel on épingle l’affiche de Retour vers le futur, on passe à un lecteur CD dans une chambre aux murs blancs ornés de guirlandes lumineuses et de posters de Mon voisin Totorro et d’Harry Potter.

Et toujours, en fond, quand la musique se coupe, les engueulades incessantes. La pré-adolescente se saisit de son téléphone et de ses écouteurs, dernier refuge, avant que sa mère n’entre dans sa chambre, le ventre bien arrondi de sa grossesse et l’œil très noirci des coups qu’elle subit.

« T’inquiète pas mon chat, ça va aller », dit-elle, fixant la caméra. C’est comme si elle nous défiait de son regard qui semble nous interpeler pour nous dire « Vous voyez, vous savez, mais vous ne faites rien ». Le ressenti est glaçant. Ce coup-là ne nous marque pas le visage mais se grave dans nos chairs et dans nos tripes. Parce que comme le montre si bien Paulin-e Goasmat, le problème n’est ni nouveau, ni méconnu. 

UNE THÉMATIQUE INSPIRANTE

« Aujourd’hui, la seule différence, c’est qu’aucun homme n’accepterait de dire ça à visage découvert. On pourrait entendre les mêmes phrases mais les hommes seraient masqués. », nous dit Paulin-e Goasmat, réalisateur-e de fictions courtes et de clips. Chaque année, iel regarde la thématique du Nikon Film Festival sur laquelle iel fait régulièrement réfléchir et travailler ses étudiant-e-s à l’école d’art MJM Rennes. 

Pour cette nouvelle édition, ce sera « Une génération », un thème qui lui plait et qu’iel partage avec une amie, Gabrielle Pichon comédienne et autrice pour l’écriture, qui s’effectue en deux jours, fin août. En septembre, le gouvernement lance son grenelle contre les violences conjugales et à cette occasion, ressort un micro-trottoir de 1979, qu’iel va donc reproduire dans son court-métrage. Iel lance un appel sur les réseaux sociaux et découvre avec joie que les réponses sont nombreuses :

« On a passé une heure place de la Mairie à retourner ce micro-trottoir et l’implication des gens m’a beaucoup touché-e. J’ai appelé Gabrielle, qui m’avait annoncé qu’elle était enceinte et qui a accepté de jouer la mère et c’est ma belle fille qui a joué la fille. On a pris le temps de parler de ce sujet avec elle. On a deux filles, on est une famille homoparentale tournée vers une éducation non genrée et féministe. Elle a du construire une histoire qu’elle ne vit pas dans son quotidien. On a tourné à la maison, c’est un film intime avec une équipe pro. »

Pour Paulin-e, Dix ans X-Y-Z n’a pas vocation à interpeler les pouvoirs publics mais plutôt à rentrer dans les foyers et dans les consciences. 

QUE LA HONTE CHANGE DE CAMP

Pour déconstruire l’image préconçue que l’on se fait de la victime, qui reste dans la relation comme si elle cautionnait d’être frappée. Et pour cela, Paulin-e Goasmat réalise un court-métrage percutant et sensible dans lequel iel joue avec les espaces temps qui finissent pas se confondre.

Car depuis les années 70 et la diffusion de ce micro-trottoir, les violences conjugales se perpétuent et les coups assénés par les conjoints ou ex-conjoints tuent, en France, plus d’une centaine de femmes par an. En 2019, 149 ont été assassinées par des hommes. Non par amour, non par passion.

« Il faut du courage pour parler, il faut du courage pour partir. Avant les coups, il y a les mots, le poids des mots, la violence, le rabaissement pour dominer la victime. J’ai fait le choix du hors champs pour les parents car il n’y a pas besoin de voir la violence pour la subir. On le voit, l’enfant a besoin de se déconnecter de ça. Dans le film, il n’y a pas de jugement. Il faut que la honte change de camp. Quand quelqu’un-e ose parler, on lui reproche de briser la famille. Ce n’est pas normal de culpabiliser les victimes. Ici, j’aborde aussi les victimes collatérales : les enfants. Sans oublier que la mère est enceinte. Le trauma peut perdurer sans que l’on s’en rende compte. », souligne Paulin-e.

Iel le dit, son court-métrage est militant, et le féminisme n’est pas un gros mot. Son objectif : que Dix ans X-Y-Z soit vu et que le message circule. En effet, c’est essentiel, un support comme celui qu’iel a créé avec son équipe. Pour faire prendre conscience d’une réalité, pour ouvrir des discussions, pour faire jaillir des interrogations et des paroles qui peut-être n’osaient pas s’affirmer, que ce soit dans l’intimité ou dans l’espace public.

Parce qu’iel sait que parfois, en lisant un témoignage ou en visionnant un documentaire ou un film, on met tout à coup des mots sur un ressenti.

« Je pense qu’il faut parler pour faire évoluer la société et les rapports humains. Il n’y a pas une journée où je ne reprends pas une personne sur l’homophobie, le racisme, le sexisme. Je n’ai plus envie de me taire ! »
conclut Paulin-e Goasmat. 

Iel nous fait du bien. Son engagement anime son discours et ses créations. Déjà dans le film court Conquérantes, on avait été marqué-e-s de son habileté à jouer des temporalités pour fixer son objectif sur le continuum que représentent les violences sexistes. Une fois encore, on adhère totalement à sa proposition et on la recommande sans modération. 

 

Célian Ramis

L'art de pointer une sombre réalité

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Le nom annonce la couleur : Concerto pour salopes en viol mineur. Pièce proposée par La Divine Bouchère, elle dresse un état des lieux « froid et sarcastique », autour de la question du viol et du statut de victime.
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Le nom annonce la couleur : Concerto pour salopes en viol mineur. Pièce proposée par la compagnie brestoise La Divine Bouchère, écrite par l’autrice et comédienne Jessica Roumeur, elle dresse un état des lieux « froid et sarcastique », autour de la question du viol et du statut de victime. Le 26 novembre dernier, juste après la conférence de la militante féministe Valérie Rey Robert sur la Culture du viol à la française, le quatuor finistérien a présenté sur la scène du Tambour, à l’université Rennes 2, son spectacle, issu du projet « Silence on viole ». 

Sur scène, quatre femmes s’installent sur un canapé et enfilent des perruques sur un concerto de Vivaldi. Les violons s’emballent, les personnages aussi. Beaucoup de gestes, beaucoup de paroles que l’on ne distingue pas tant les voix se couvrent entre elles. Jusqu’à ce que retentisse un « Salope ! ». La musique stoppe net.

Au micro, une des femmes raconte : « Un jour, j’avais 16 ans, c’est ce soir-là que c’est arrivé. Tout le monde s’amusait, j’avais reçu beaucoup de cadeaux. Lui, je le trouvais beau, je souriais, j’étais contente. Je suis montée, il était là, il m’a suivi, j’étais contente. Il m’a embrassé, j’étais contente. Il a fermé la porte, m’a bloqué les bras, je pouvais plus respirer. Il a sorti son sexe, ça passait pas. J’ai crié, il a dit « Ta gueule ». Il allait vite et fort. Il a fourré son sexe dans ma bouche et il m’a dit « Tu vois, c’était pas la peine de gueuler ». »

Il y a des mots que l’on a du mal à prononcer, comme le mot « vagin ». Il y a des phrases que l’on prononce trop facilement, comme « il va t’arriver des bricoles ». Il y a des situations qui nous obligent à détacher notre corps de notre esprit pour ne pas mourir sur le coup, comme au moment des violences sexuelles et/ou physiques.

Et il y a ces réactions faussement compatissantes qui se répètent, les « Oh la pauvre » et les « C’est atroce », avant de se transformer en soupçons, humiliations et culpabilisation, et finalement de devenir des insultes. « La salope ! », « C’est vrai que c’est la honte. », « Salope, salope, salope, salope ». De nouveau, Vivaldi envahit le plateau. Jusqu’au bouquet final. L’apothéose de cet ascenseur émotionnel dont le voyage aura duré 30 minutes.

« J’ai laissé le silence commander ma vie. Ça va aller maintenant. Je suis une guerrière parce que j’ai dit alors qu’on voulait que je me taise. Parce que je refuse d’être la petite chose meurtrie que la société voudrait. J’ai trouvé moi-même le rédemption. J’ai mon casque et mon armure. C’est pas poli mais j’ai gueulé comme un animal mutilé par sa blessure. J’ai dit les mots qu’on veut taire. J’ai dit « viol » et j’ai dit « je » ! ».

Les quatre femmes quittent leurs perruques. 

SILENCE ON VIOLE

Bim. Grosse claque dans la gueule. Coup de boule, comme dit l’autrice. Elles nous secouent Anaïs Cloarec, Louise Forlodou, Véronique Heliès et Jessica Roumeur, dans cette pièce qui trouve son origine dans le projet « Silence on viole », une campagne artistique contre le viol, qui s’est déroulée du 9 novembre au 15 décembre 2013, à Brest.

« C’est une plasticienne, Marion Plumet, qui a eu cette idée parce qu’en général, les campagnes de prévention sont bourrées de clichés. Elle m’a proposé de me joindre à elle en tant qu’autrice. », explique Jessica Roumeur qui nous indique rapidement qu’à l’âge de 16 ans, elle a subi un viol : « J’avais jamais pensé à écrire autour de ça. Marion aussi a été victime d’un viol, ainsi que d’autres femmes que l’on connait. C’est un véritable fléau. »

Une vingtaine d’artistes se sont réuni-e-s autour de ce projet qui entame une démarche de réveil des consciences mais surtout de libération de la parole, face à la loi du silence imposée par la culture du viol. Le spectacle va ainsi commencer à voir le jour et va être étoffé, à partir de témoignages, d’imagination, d’analyse et d’observations. Depuis que s’est-il passé ?

Du côté des mentalités, pas grand chose. Du côté des chiffres, on est passé de 75 000 viols comptabilisés par l’enquête ENVEFF à 89 000 (enquête désormais intitulée Virage). Par an, en France. Et plus de 220 000 agressions sexuelles. « Depuis qu’on joue la pièce, #Metoo a fait pas mal de remous. Et on entend des paroles qui font du bien. On avance, par à-coups. Mais les chiffres ne diminuent pas. Après le spectacle, on propose toujours un temps d’échange parce qu’après 30 minutes aussi intenses, il faut en discuter et prévoir des respirations communes. », signale l’autrice, qui précise que Concerto pour salopes en viol mineurne tend pas à exposer des solutions mais à dresser « un état des lieux froid et sarcastique ».

Elle le dit, ce n’est pas un « sujet glamour » et il est hors de question d’enjoliver la sombre réalité et de produire du sensationnalisme. « Les médias s’en chargent déjà », glisse-t-elle. 

SILENCE SUR LES PLANCHES

Côté diffusion, ça coince : « Quand on a monté la campagne, on nous disait d’aller voir plutôt la Santé, et côté Santé, on nous disait d’aller voir plutôt la Culture. Personne ne veut s’en charger. Pourtant, dans l’art, on parle de plein de choses ! Mais le viol, on ne veut pas voir, on ne veut pas dire. La parole se libère mais pas partout et pas pour tout le monde. Dans la réalité, c’est encore un parcours de la combattante. Quand on dit viol, c’est comme si on mettait un coup de poing ou qu’on faisait un attentat. Comme ça touche aux parties génitales, on parle de sexualité, d’intimité, alors que c’est un crime ! L’intime est politique ! »

Serait-ce une tache dans la programmation ? Nous, on dirait plutôt que c’est un spectacle indispensable. Engagé et intelligent, tant dans le fond que dans la forme. La mise en scène est épurée et les costumes, les attitudes et les témoignages donnent une touche d’émissions-témoignages tires larmes, animées par (anciennement) Jean-Luc Delarue, Sophie Davant, Faustine Bollaert ou encore Evelyne Thomas.

« On a donné un esthétique télévisuelle car dans ces émissions, les paroles des victimes sont souvent instrumentalisées pour accentuer le sensationnalisme. », explique Jessica Roumeur. La compagnie La Divine Bouchère met en mots et en perspective les voix, les accusations, les hypocrisies, les jugements et les malaises qui se confrontent et se confondent avec les récits des victimes. C’est intense, brut et bouleversant. La violence qui en émane n’est pas décuplée, elle est simplement le miroir de la réalité qu’il nous faut regarder bien en face. 

Depuis, la partition de Vivaldi accompagne comme une ritournelle cette phrase déclamée par une comédienne et qui claque dans nos oreilles et nous glace le sang : « C’est un jeu sans règles dans lequel tu n’as aucune chance de gagner. » Déjouons la fatalité, battons-nous contre le sexisme, allons le dire et l’entendre dans les théâtres. Entre autre. 

 

 

Célian Ramis

La clitocratie en pérille mortelle

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Bienvenue en Matriarcate. Ici, les menstruations ne sont pas une taboue, la féminine l'emporte sur la masculine et les petites filles jouent avec des armes à feu. Vous l'aurez compris, ici, les femmes dominent depuis la Nuit des temps...
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Jeudi 12 mars, la maison de quartier de Villejean accueillait, un an après la représentation de Contes à rebours, la comédienne et autrice Typhaine D. qui présentait son one woman show féministe La pérille mortelle. Un spectacle drôle et engagé.

Et si on imaginait un monde dans lequel le ciel est le sol et le sol est le ciel ? Ou un monde dans lequel les autres animaux sont décrétés supérieurs et tuent les humains pour en manger la viande et les foies gras ? Et en profitent pour accrocher dans leur salon leurs trophées de chasse ? La tête de Polanski, comme ça au hasard… Ou un monde dans lequel les outils de jardinage sont inversés et c’est bien le bordel parce que dans ce cas on se roule des râteaux et on se fout des pelles ?

Un monde dans lequel les truies dénonceraient les porcs sur Twitter avec le #balancetonhomme. Ou encore un monde dans lequel 90% de la population mondiale posséderait presque toutes les richesses mondiales, les 10% restant étant des hommes, blancs, pauvres.

Et si on allait un peu plus loin et on imaginait un monde dans lequel les femmes détiennent le pouvoir et dominent les hommes ? Alors oui, on la voit venir Typhaine D. mais on se laisse embarquer par curiosité et par plaisir dans sa proposition de société inversée. Comme elle le dit si bien : « Ça a beau être sans conséquence l’imagination, c’est un peu subversif… »

Nous voilà donc en Matriarcate, où la règle grammaticale de la française est simple : la féminine l’emporte sur la masculine. Ici, les petits garçons sont éduqués à la passivité et à la douceur, éduqués pour s’occuper des autres et des tâches domestiques. Ce sont eux qui dans les contes attendent patiemment du haut de leur tour d’être délivrés par la princesse. Eux qui souffrent du syndrome du schtroumpf.

En Matriarcate, les femmes exhibent fièrement leurs menstruations et les manuels scolaires sont remplis de clitoris et de vulves. En SVT, en classe de 4e, on étudie toute l’année l’organe sexuel féminin dans sa fonction reproductrice mais aussi dans sa fonction de plaisir, et on accorde tout juste une demi journée à l’organe sexuel masculin. 

Les poils sur les femmes sont super féminins et automatiquement dégueulasses et moches sur les hommes, obligés d’être minces. Les femmes, elles, ont des dérogations donnant droit à la bedaine. Elles sont les héroïnes, ils sont les oubliés de l’Histoire. On ne connaît que les femmes de Cro Magnone et de Néandertale, « les copines qui mettaient du sang de menstruation partout. » Puis vinrent les fama erectus, les fama sapiens, etc.

En Matriarcate, on sait soigner l’endométriose, les femmes ne souffrent plus de douleurs menstruelles, les hommes développent des tas de complexes et un des plus gros tabous est l’érection hors mariage. « Mais vous avez quand même des privilèges les copains, on vous ouvre la porte quand vous passez ! », scande Typhaine D. cynique à souhait.

On rit à l’évocation de cette énumération aussi jouissive que sa veste pleine de pins pour les droits des femmes. On rit encore plus quand elle revient en « vieille femelle dominante », animant une conférence de rédaction. À l’ordre du jour : la représentation des hommes dans les médias. Non pas pour creuser la problématique en profondeur, non, plutôt pour trouver « comment on justifie qu’on y arrive pas, à la parité… »

En Matriarcate, il existe plusieurs techniques. Celle du « On n’était pas au courant ». Celle du « On n’y est pour rien et d’ailleurs nous, dans notre entreprise, on en cherche des hommes ». Celle du « C’est de leur faute à eux, nous on leur propose des postes à responsabilités et ils n’en veulent pas ». Ou encore celle de l’empathie : « J’ai trop de respect pour mes amis réalisateurs pour faire l’offense de les sélectionner parce qu’ils sont des hommes ». 

Elle en profite pour faire un point langage. Sur l’écriture « inclu-excessive ». L’argument est choc : les mots ne sont pas au féminin, ils sont neutres, tout le monde a bien compris qu’au féminin, on ne parle pas des femmes mais de tout le monde.

« On ne va quand même pas doublé tous les mots ?! Comme ma copine Jine Delajardine, les MeToo, # machin… Je suis fatiguée ! »
poursuit-elle. 

Un féminicide donc vaut aussi bien pour le meurtre d’une femme que d’un homme. C’est évident. Il est important de continuer de parler de crimes passionnels, de drames familiaux, etc. Et surtout de bien accentuer sur le profil des agresseuses : femmes noires migrantes précaires. Il est impératif que les hommes continuent de penser que ce sont des faits isolés et qu’ils n’ont pas de liens entre eux : 

« C’est importante. Ils ne doivent pas se rendre compte que c’est une système matriarcale. »

C’est d’autant plus jubilatoire quand elle fait apparaître une membre prestigieuse de l’Académie Française : Aline Finkielkroute qui a légèrement modifié son nom, sinon ça se prononçait « Finkielkrotte ».

Et elle y va franchement : « Chères consœurs ovariennes, chères éjaculeuses de Sainte Cyprine, mes chères comatriotes. » Et elle ne lésine pas sur les « Elle était une fois » et « La féminine l’emporte sur la masculine. » Elle enfonce le clou : « La genre féminine est neutre ». Et elle frappe, même après avoir mis ses adversaires à terre : « La langue ne vous concerne que quand on vous la demande. »

Elle est odieuse, méprisante, misandre et perverse. Et elle ne s’appuie que sur des discours et des propos réellement tenus par des hommes, dans le but de rabaisser les femmes. Comme ceux qui ont été étalés dans Valeurs actuelles, criant ici à la nouvelle terreure masculiniste, et arguant qu’ils préfèrent le foot masculin et cassent l’ambiance en soirée.

« Leur écriture incultive et obscène, c’est une pérille mortelle ! », scande-t-elle en conclusion de ce brillant spectacle à l’épilogue savoureux, puisque Typhaine D. rend une femmage à Michèle Sardousse, à la guitare électrique. Evidemment, une femmage à ce glorieux titre sur les « hommes des années 2020, hommes jusqu’au bout du frein ».

On se marre vraiment pendant le one woman show de Typhaine D. Parce qu’elle gratte la merde en profondeur et avec, elle éclabousse le patriarcat, et ça, forcément, ça nous met en joie. Ça fait du bien d’en rire d’ailleurs. La comédienne réussit là où de nombreuses personnalités échouent. Car inverser les rôles est un exercice périlleux et elle, le fait avec beaucoup de talent.

Féminiser l’ensemble de son langage est une gymnastique qui demande rigueur et entrainement. Déjà, c’est impressionnant. Ensuite, ce qui fonctionne avec l’artiste, en parallèle de son enthousiasme, son cynisme et sa légèreté, ce sont les exemples et les arguments dont elle se saisit pour faire basculer le cours des événements.

C’est parce qu’elle est renseignée, c’est parce qu’elle maitrise le sujet lorsque celui-ci est à l’endroit, c’est parce qu’elle comprend et saisit les mécanismes de domination, qu’elle parvient à les renverser et les inverser. Et au passage, à nous faire rire, de par ses choix de thématiques, mais aussi de par ses mimiques et du rythme qu’elle donne à son spectacle. 

Tout ce qu’elle relate est affreux, dans les faits. Mais qu’est-ce qu’elle les met bien en perspective ! On est ébahi-e-s par sa prestation et par l’énergie que ça dégage et procure dans la salle. Elle contrecarre les discours haineux visant à réduire les féministes à des hystériques rabat-joie et pointent toutes les dissonances de nos sociétés actuelles en matière d’égalité femmes-hommes. 

De l’éducation dès la petite enfance aux institutions phallocentrées, en passant par les tabous autour du sexe, qu’il s’agisse des menstruations, de l’organe ou de la sexualité, par l’histoire écrite par et pour les hommes ou encore par les injonctions et les violences faites aux femmes, elle ratisse large (ou elle pelle large, si on se trouve dans un monde où les outils de jardinage ont été inversés) mais elle ratisse bien (ou elle pelle bien, on aura compris). On regrette en revanche que l'inversion reste au niveau de la dominance présupposée : femme blanche cisgenre hétérosexuelle.

C’est extrêmement libérateur de s’autoriser à rire en écoutant et en regardant Typhaine D. sur scène. D’imaginer les mecs à notre place et de s’imaginer, nous les meufs, à leur place, tel que cela est présenté dans La pérille mortelle, c’est drôle. Et cela n’implique pas que l’on soit pour l’inversion des rôles. Simplement, elle démontre qu’il est urgent de déplacer notre regard, mais aussi et surtout le curseur entre les individus. 

 

Célian Ramis

Lily Franey, l'engagement dans l'âme et en images

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Du 11 mars au 30 avril, à la Chambre claire de l'université Rennes 2, plus d'une vingtaine de clichés engagés autour des conditions de vie des enfants sont réunis dans l'exposition "Je, tu, il, elle, nous avons des droits". Signée Lily Franey.
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Elle a appris la photographie de manière autodidacte et a allié son regard à ses révoltes. Du 11 mars au 30 avril, à la Chambre claire de l'université Rennes 2, plus d'une vingtaine de clichés engagés autour des conditions de vie des enfants sont réunis dans une exposition intitulée Je, tu, il, elle, nous avons des droits. Signée Lily Franey.

Face à la photo d'une petite fille qui transporte sur sa tête de nombreuses briques, Lily Franey se souvient de la fierté qui se dégageait de cette enfant. « Pour elle, c'était normal d'être dans ce champ de briques et de faire ça. », commente-t-elle, sans jugement. Tout comme pour elle, dans sa jeunesse, il était normal d'aller travailler à l'usine pour rapporter de l'argent. 

Enfin, pas tout à fait. Parce qu'elle l'avoue, elle a toujours eu dans un coin de la tête l'idée que ce n'était pas sa place. Elle voulait autre chose Lily Franey. Et pour l’obtenir, elle est même capable de fuguer en Angleterre.

Cette autre chose, c'est un métier artistique mais ça, elle ne s'en rendra compte qu'un peu plus tard, après avoir été secrétaire de la navigation aérienne et de partir vivre trois ans au Maroc, avec son mari.

Elle découvre la photographie et au passage, une passion. Elle va étudier la technique et faire des stages avec des professionnels. « En fait, ce métier m'est tombé dessus, c'est vraiment ça.»,dit-elle. 

Elle a un contact direct avec les gens et s'en étonne elle-même. Une complicité instinctive qu'elle ne s'explique pas. Elle a quand même une idée du pourquoi du comment : « C'est dans la façon de s'approcher des gens, de rentrer dans leur monde. C'est ce qui m'intéresse, c'est ce qui me passionne. »

Quand elle répond à une question, elle prend toujours le temps de la réflexion. Comme une précaution. Elle ajoute souvent qu'elle ne sait pas si ça vaut bien le coup d'en parler dans l'article. Mais qu'on fera bien ce qu'on voudra avec les informations qu'elle nous donne.

FAIRE SES PREUVES

Sa modestie et son humilité ont marqué depuis longtemps sa carrière. On remonte en 1988, année durant laquelle elle va faire son entrée à l'agence Rapho. Mais avant cela, il a fallu qu'elle fasse ses preuves. Elle montre ses photos à Robert Doisneau qui lui conseille d'aller de sa part à l'agence : 

« J'y suis allée mais sans dire que je venais de sa part. J'ai préféré faire mes preuves. Ça a été long mais je tenais à montrer des photos originales. Qu'on se dise en voyant mes photos que ce n'était pas la même chose que les autres. »

Et après l’interview, Jean-Pierre Franey nous le confirme, les photos de Lily Franey ne ressemblent pas à celles des autres. Elle l’a encore prouvé lors du travail qu’elle a réalisé à l’occasion du 8 mars. Elle se démarque des autres. Et on comprend ça très vite en l’écoutant mais aussi et surtout en plongeant dans les histoires que nous racontent ses photographies.

Elle ne lâche pas facilement, elle ne se décourage pas et va régulièrement à l'agence où on lui ouvre un compte avant même que le directeur ne l'embauche. Elle est adoptée par le personnel. Ça lui plait comme entrée.

Elle côtoie désormais ceux qu’elle nomme « les grands maitres » de la photographie, qui deviennent petit à petit ses amis. Elle le dit sincèrement, elle n'a pas senti avec eux de sexisme. Mais avec d’autres collègues masculins, oui.

« En tant que femme, il faut savoir se placer, parler, se mettre en avant. Et moi, je ne suis pas comme ça. », souligne-t-elle. 

LILY FRANEY, L’HUMILITÉ

Elle en vient à remplacer Doisneau, qui déborde de travail. C'est sa fille à lui qui demande à Lily : « Mais on m'a quand même mise avec un homme pour répondre à la commande. Avec le recul, je pense que j'aurais pu le faire seule. J'en étais capable. »

Au vernissage, Robert Doisneau lui dit qu'elle reste humble. « Et je suis restée humble. J'aurais sans doute pas dû. Mon collègue masculin a eu une belle commande après ça, de la part du ministère de la Culture. Alors qu'après l'expo, la direction de la RATP a choisi des photographies pour les exposer en affiches grand format dans les stations de métro à Paris. Cinq de mes photographies ont été retenues et seulement 2 de mon collègue masculin. », relate-t-elle.

Après la direction de la RATP, c'est le comité d'entreprise qui la sollicite pour une expo sur les enfants en colonie de vacances : « Je suis restée humble, j’ai dormi dans les petits lits. Humble. ». Elle rigole.

Elle réalise également une exposition pour le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, sur les femmes au travail. Puis obtient une aide à la création pour élargir son sujet à d'autres métiers. Lily Franey commence à recevoir de plus en plus de commandes institutionnelles, ses copines iconos lui disent qu’elle fait désormais partie des grand-e-s !

DES PHOTOS DE GAUCHE

On lui dit aussi qu’elle fait des photos de gauche. Forcément, on s'interroge naïvement sur ce que ça signifie, des photos de gauche : « Bah, je pense que ça se voit que je suis proche des gens. C'est ce que je traduis en images. Et puis les revues dans lesquelles je publie, c'est l'Huma, l'Huma dimanche. Je vends peu au Figaro... Quoi que maintenant, ils reviennent vers moi, de plus en plus. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être un besoin de donner du sens à l'image... »

Elle parait timide et humble mais n'a pas sa langue dans sa poche et ça nous plait. Parce qu'au-delà des deux - trois piques qu'elle lance à certaines personnes de son passé, elle délivre un message fort et engagé. Lily Franey se définit comme un être sensible au monde qui l'entoure. 

« Je photographie ce qui me touche et ce qui me révolte. Je milite avec mes photos. Je suis une militante de cœur, de l'image. L'idée, c'est de faire passer des messages simples avec mes photos. »
analyse-t-elle.

Et d'aussi loin qu'elle se souvienne, elle a toujours photographié les enfants lors de ses reportages. « Je continue encore maintenant mais c'est de plus en plus difficile avec les droits à l'image. Ça devient problématique même. Du coup, j’aime bien quand il y a des jets d’eau. Au moins, on peut les photographier sans que le visage soit reconnaissable. », précise la photographe. 

Elle nous parle de son voyage en 1989 en Afrique du Sud, des enfants là-bas qui n'ont pas d'école, pas d'eau, pas d'électricité. Il y a aussi les enfants rencontrés à Beyrouth, après la guerre civile. « Marqués par la guerre », souligne-t-elle, semblant se replonger instantanément dans sa mémoire. 

« En France aussi, on a encore à faire. Ce qui me révolte particulièrement, c'est qu'il y ait des enfants dans les rues. Je ne sais pas si vous en avez ici à Rennes mais à Paris, il y a beaucoup d'enfants dans les rues, des familles entières qui campent dehors. », ajoute Lily Franey. 

Elle a suivi l'association Intermèdes Robinson qui agit dans les bidonvilles et va à la rencontre des enfants roms pour jouer avec eux, faire de la musique, lire, passer un moment avec eux.

SOUVENIRS DE REPORTAGES

Autour de nous, dans la galerie de la Chambre claire, on découvre une sélection des photographies de Lily Franey à travers les années et les pays. Vingt-trois clichés bruts en noir et blanc. Elle ne retouche jamais ses photos. Elle est là, présente sur le terrain, observe, apprend à se faire accepter, puis oublier, sans s'effacer.

Il y a cette petite fille qui porte des chaussures trop grandes, a de la boue plein les jambes et partout sur sa robe, et qui tient d'une seule main une jarre sur sa tête. Il y a ce petit garçon noir qui tient dans son bras un gros lapin en peluche. Il y a aussi cette bande de gamins à l'air un peu provoc' qui se la jouent dans une carcasse de voiture.

« Je me suis faite arrêtée par la police pour cette photo. Parce que quelqu'un est allé leur dire que je demandais aux enfants de casser la voiture pour que je les prenne en photo. J'ai passé trois heures au poste avec le commissaire qui me demandait "Mais pourquoi vous prenez des enfants en photo." », se souvient-elle.

Il y a des enfants très concentrés sur leur cahier à l’école, un petit garçon nu sous un jet de robinet dans la rue. C'était en Guinée-Conakry, ce jour-là c'était un bazar monstrueux tellement il y avait d'enfants, et d'un seul coup, sans qu'elle comprenne pourquoi, il n'en restait plus qu'un : « J'ai appuyé, et il est parti. C'est un instant magique. J'aime cette idée de photo donnée. »

Il y a beaucoup de choses qui se dégage de ces photos. Le côté brut, très rapproché, en noir et blanc. Lily Franey a le don de capter le vivant et de refléter par son regard et son objectif l'âme de celles et ceux qu'elle prend en photo. Elle n’immortalise pas la scène qu’elle voit se dérouler face à elle, elle nous place à ses côtés pour nous le faire revivre.

Comme cette petite fille devant laquelle on reste avec un grand sourire. Dans une baraque à l'abandon à Belleville. Elle est debout, fière, sur un tas de détritus. Elle porte un tee-shirt et un short avec des smileys, des ballerines blanches avec un noeud à pois et des chaussettes fines. Le parfait look des enfants des années 80/90. Bras croisés, elle fait une petite moue avec sa bouche.

« C'est elle qui a voulu poser comme ça. Moi, je ne lui ai rien demandé. C’est elle qui s’est placé comme ça. C'est fort. Elle a vraiment l'air d'une petite féministe déjà. », nous commente Lily Franey.

LES FEMMES DANS ET DERRIÈRE L’OBJECTIF

Justement, l'engagement féministe transparait dans son travail. Quand elle prend en photo les femmes qui œuvrent dans des métiers à l'époque pensés masculins, elle a envie de témoigner de leurs conditions par l'image. Elle leur a d'ailleurs demandé d'écrire elles-mêmes les textes pour accompagner les visuels et a retrouvé des traits communs : être sans faille, être toujours capable de, ne pas faire d'erreur, être toujours présentable.

« Je me suis retrouvée dans ce qu'elles disaient. En fait, je cherche à traduire ce que je ressens et ce qu'elles ont à dire. Les difficultés, les choses lourdes qu'elles portent, la présence masculine... Faut qu'elles aient du répondant. Ça charrie dur, il faut pas se laisser faire. »

C'est là ce qui l'anime Lily Franey. Sa démarche, sa manière d’appréhender l’image et d’envisager sa posture en tant que photographe, elle l’explique dans une vidéo diffusée dans l’exposition Je, tu, il, elle, nous avons des droits. Elle y raconte des souvenirs de reportages mais aussi ce qu’elle n’aurait jamais imaginé faire si ça n’avait pas été pour la photographie.

Parce que son appareil photo lui permet de sortir du cadre. A ce moment-là, elle agit pour son message, pour son propos dont elle témoigne en images. Que ce soit à travers la photographie ou la vidéo, puisque Lily Franey a également réalisé des films (moins de 30 minutes), à l’instar de Femmes d’atelierCheminotesou encore Mémoire d’Auvergne, disponibles sur la chaine YouTube de Lily et Jean-Pierre Franey. 

Son talent n’est plus à démontrer, tout comme ses engagements. Si la condition des femmes n’est pas son seul combat, elle a toujours eu les femmes dans le viseur, les enfants aussi comme elle l’a dit en début d’interview. Et tout ça se cristallise dans cette exposition dont la commissaire Laurence Le Guen figure parmi les belles rencontres de la photographe.

Rencontrées sur un tournage, elle a réalisé un entretien avec Laurence Le Guen sur les premières femmes photographes de l’agence Rapho, et se sont depuis rapprochées, travaillant ensemble sur le thème de l’enfance. Elles viennent d’ailleurs de publier un livre destiné aux enfants de 10-12 ans sur une biographie de Nelson Mandela. Laurence Le Guen en signe les textes et Lily Franey, les photographies, réalisées en Afrique du sud.

C’est réjouissant d’échanger avec une professionnelle comme Lily Franey. Et c’est inspirant de s’entourer de ses photos en noir et blanc qui respirent autant la légèreté que la gravité. Elles ont un souffle, une respiration, une voix et une âme ses photographies. Elles nous disent bien des choses sur les conditions des enfants à travers le monde mais aussi sur l’état d’esprit de la personne qui se place derrière l’objectif, pour partager et transmettre son expérience et son ressenti. À voir absolument.

Célian Ramis

Girl power ou comment passer de la femme futile à la femme fatale

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Du mouvement féministe punk aux tee-shirts prônant le Girl Power en grosses lettres, en passant par les Spice Girls, les Totally Spies et Beyonce, le slogan symbolisant l’émancipation des femmes est-il une mascarade pilotée par le capitalisme ?
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Du mouvement féministe punk aux tee-shirts prônant le Girl Power en grosses lettres, en passant par les Spice Girls, les Totally Spies et Beyonce, le slogan symbolisant l’émancipation des femmes est-il une mascarade pilotée par le capitalisme ? Dans le cadre des Mardis de l’égalité, à l’université Rennes 2, Camille Zimmermann, doctorante en Etudes culturelles au laboratoire LIS (Littérature, Imaginaire, Société) à l’université de Lorraine, décortiquait le 10 mars dernier la question en analysant l’histoire du Girl Power à travers la culture populaire. 

Sur l’écran, deux photos. Celle du haut montre Britney Spears qui joue la gladiatrice en petite tenue (à l’occasion d’une pub pour Pepsi, réunissant Pink, Beyoncé et Britney Spears contre Enrique Iglesias) et prône le Girl power. Celle du bas montre Brienne de Torth, vêtue de son armure, accompagnée du message : « Bitch please ».

« Est-ce que l’une ou l’autre a raison ? Les deux ont-elles raison de revendiquer le girl power ? La réponse est complexe. En tout cas, ce que l’on voit, c’est que les deux s’en sentent capables. », commente Camille Zimmermann, avant de remonter le temps et nous emmener dans la période post 68 et post féministe.

Mai 68 marque un élan humaniste au sein duquel la société tente de se porter davantage vers les luttes sociales, dont celles concernant les droits des femmes. Mais comme le souligne la doctorante, « c’est une période étouffée dans l’œuf, l’élan humaniste s’essouffle, il y a le choc pétrolier de 73, la montée du chômage, la mise en place des politiques de rigueur aux Etats-Unis et en Europe, et arrivent alors les valeurs néolibérales et donc individualistes. »

En parallèle, on assiste au développement de l’idéologie post féministe. Celle que Susan Faludi théorise comme le « backlash », c’est-à-dire le retour de bâton. En résumé, on remercie les féministes pour leurs combats et on dit qu’il est temps de passer à autre chose, car ça y est l’égalité est là.

On encourage les femmes à être plus ambitieuses et moins discrètes, et en même temps, on signale quand même que les luttes militantes ont un peu donné lieu à des générations de femmes désormais perdues dans leur identité de genre. Et on fait passer celles qui poursuivent leurs engagements pour des hystériques. C’est là nier toutes les problématiques sexistes restantes.

Le mouvement punk vient transgresser les normes et les interdits et s’affiche comme anticonsumériste et anticapitaliste. Le Do It Yourself ne s’applique pas seulement aux vêtements ou aux objets mais aussi à la musique, dans la manière de produire et de diffuser les disques.

« Certes, le mouvement punk est toujours dans la rupture mais il devient, après des débuts prometteurs, machiste comme les autres milieux. Les femmes ne profitent pas de l’entraide prônée entre les musiciens, pour apprendre à faire de la guitare, brancher son ampli, etc. Les femmes punkEs subissent beaucoup de harcèlement et souvent de présomption d’incompétence également. »
précise Camille Zimmermann.

La réaction arrive dans les années 90 avec le mouvement des Riot Grrrl dont on dit que Kathleen Hannah est la figure de proue (lire notre focus sur le sexisme dans les musiques actuelles, YEGG#87 – Janvier 2020). Le mouvement se crée « un studio à soi », comme aime le dire la doctorante qui fait là référence à Virginia Woolf. Les musiciennes instaurent un espace d’entraide et de paroles, c’est au même moment que naissent les ladyfest. 

Elles répondent à trois problématiques : l’hégémonie masculine dans le milieu du punk, l’hypocrisie de l’idéologie post féministe et l’austérité qu’elles sentent parfois dans la pensée féministe. Elles montent sur scène en sous-vêtements pour des raisons politiques, elles parlent de masturbation, du tabou des règles et créent le Girl Power qui apparaît pour la première fois en Une du deuxième numéro de Bikini Kill fanzine.

Très rapidement, les médias les pulvérisent. Notamment, la presse musicale qui les décrédibilise en écrivant qu’elles ne savent pas ce qu’elles font. Dans les concerts, elles sont interrompues par les hommes qui imitent le cri du loup ou qui gueulent « A poil », hypersexualisant leurs corps et les réduisant au statut d’objs.

Pour autant, le Girl Power n’est pas jeté à la poubelle. Sur la scène musicale et la scène médiatique, arrivent les Spice Girls. Cinq femmes castées selon un plan marketing. Un groupe 100% féminin fabriqué de toute pièce qui revendique le Girl Power, tout en effaçant le côté musiciennes des punkEs et en tablant uniquement sur leurs physiques et leurs apparences.

Dans leurs chansons, elles exigent le respect dans leurs relations amoureuses. Point. Le capitalisme a pris l’idée du Girl Power en y ajoutant l’idéologie post féministe. On l’appose désormais à la production culturelle à destination de la jeunesse et on fabrique des success story en romantisant la manière dont une jeune fille partie de rien est devenue une star.

C’est l’ascension vers la gloire et la notoriété qui est mise en valeur, non les compétences et le talent. C’est là un formidable marché qui s’ouvre au capitalisme qui s’engouffre dans la brèche pour exploiter de nouvelles opportunités de ce « marché de filles ». On crée le marketing genre et la taxe rose.

« Les petites filles peuvent jouer aux voitures ! Mais pas celles de leurs frères… Non, il faut qu’elles soient roses et avec fleurs. », souligne Camille Zimmermann.

Le nouveau Girl power est dépolitisé et sa « transgression » est contrôlée, de manière à servir les intérêts du marché. Mais on note tout de même au fil du temps une amélioration de la figure de l’héroïne. On s’éloigne petit à petit du modèle de la jeune fille docile, obéissante, qui attend le prince Charmant. A présent, elle n’est plus dans la passivité, elle se bat et sauve des vies.

On le voit dans Buffy contre les vampires, dans Charmed, dans Xena, dans Sydney Foxet un peu plus tard dans le dessin animé les Totally Spies… Les fictions mettant en avant des filles et des femmes explosent dans les années 90. Et on constate que les filles font des objets roses des objets de fierté d’une identité de genre. Les accessoires et autres, roses, à froufrous, pailletés, etc. deviennent des symboles de réappropriation et des moyens d’asseoir leur supériorité sur les hommes. C’est ce qu’une chercheuse va nommer le syndrome du pinky frilly dress (robe rose à froufrous).

« Finalement, on passe d’un carcan à un autre. Les femmes ne sont plus dans l’attente mais elles sont dans des rôles de femmes fatales. Et le cahier des charges est très exigeant. Il faut être mince, avec des formes quand même pour être aguicheuse, entrer parfaitement dans les normes et les canons de beauté, dont les standards sont purement occidentaux. Quand il y a des femmes noires, souvent, elles ont un teint assez clair et elles ont les cheveux lisses. »
analyse Camille Zimmermann.

Elle montre alors comment la beauté est utilisée en tant que plus value de l’héroïne qui va pouvoir user de ses charmes auprès des hommes pour obtenir ce qu’elle veut. Lors des transformations, comme celle de Sailor Moon par exemple, on va insister sur leurs gestes gracieux et les changements opérés… qui se limitent souvent à de l’esthétique : elles ont après transformation, des bijoux, du vernis, des bottes à talons : « On remarque que ce ne sont quand même pas les vêtements les plus pratiques pour partir au combat en général… »

Mais le Girl power, dirigé par le capitalisme, donne l’idée que les femmes se réapproprient des critères de beauté, alors qu’en fait on revalide simplement les codes de la féminité déjà imposés. La capacité d’empuissancement est dont limitée par ce fameux cahier des charges qui standardise les femmes.

Côté réflexion, elles ne font pas non plus la démonstration de bien réfléchir à toutes les situations dans lesquelles elles s’engagent. C’est souvent le cas de Buffy par exemple qui fonce dans le tas et apprend ensuite à travers son observateur quels sont les tenants et aboutissants.

« On ne leur attribue pas l’esprit critique, alors que l’intellect est quand même un élément clé pour l’émancipation… », souligne la doctorante. 

Elles sont belles mais futiles, elles se comparent entre elles et n’adhèrent pas à la sororité. Elles ne disposent pas librement de leur corps, des savoirs et des pouvoirs (leurs pouvoirs sont souvent limités). Selon la règle du triple refus mis en perspective par Françoise Héritier, elles n’ont pas les moyens de s’émanciper réellement.

Aujourd’hui, on constate que le Girl power se répand également dans la communication institutionnelle. Les marques s’en emparent à tour de bras. Indesit sur la répartition des tâches, Nana sur la force physique des filles et les clichés, Barbie sur les femmes dans l’Histoire, etc.

Le point positif que note la conférencière, « c’est qu’ils ont enfin remis le message à l’endroit. Maintenant, les pubs disent ‘tu es aussi forte qu’un homme, ne laisse pas la société te dire le contraire’. »

On voit aussi des icônes pop comme Pink, Beyoncé ou Miley Cirus, plus engagées qu’avant. Et plus de célébrités osent annoncer qu’elles sont pansexuelles, bisexuelles, homosexuelles, et/ou transgenres.

En parallèle, on lâche un peu du lest sur l’hypersexualisation des héroïnes et sur le male gaze. On y va plus franchement sur les problématiques féministes comme la menace autour du droit à l’avortement, la culture du viol, les institutions patriarcales, etc. Les héroïnes réfléchissent davantage et on voit apparaître une nouvelle figure : celle de la leadeuse. Elle se bat, entraine avec elle et inspire.

La femme n’est plus unique, elle est enfin plurielle et on commence à intégrer la diversité de genre, d’orientation sexuelle, d’ethnie et de culture dans les productions culturelles. La sororité est montrée à l’écran, notamment à travers l’excellente scène de Sex Education(saison 2) réunissant plusieurs lycéennes dans un bus, en soutien à une des jeunes filles présentes, ayant subi quelques jours plus tôt une agression sexuelle. 

« Alors, sommes-nous encore dans la mascarade  du Girl Power ? Quelque part, oui. Le féminisme présenté n’est pas ultra militant, pas très approfondi. Il est souvent convenu. Surtout si le budget est gros. On reproche un manque d’approfondissement dans les postures, on parle souvent d’un féminisme pop, qui serait un féminisme blanc. Ce qui peut paraître surprenant puisqu’on a parlé de Beyoncé et de Chimamanda Ngozi Adichie, qu’on accuse de ne pas vouloir vraiment la fin des inégalités mais juste de vouloir prendre leur place auprès des hommes. », précise Camille Zimmermann.

Elle poursuit tout de même sur une nuance dans cette mascarade car on ne peut que constater que l’évolution est réelle. Le féminisme n’est plus un gros mot et l’image de la militante a changé.

Elle ajoute : 

« Je me méfie des injonctions à la perfection des femmes et encore plus des injonctions à la perfections des féministes. »

On peut aussi voir les accusations à l’encontre de Beyoncé et de Chimamanda Ngozi Adichie comme des attaques sexistes et racistes, visant à les décrédibiliser aux yeux des femmes blanches et de limiter l’impact émancipateur que leurs messages pourraient avoir sur les femmes noires.

Peut-on toutefois établir que le Girl Power est une mascarade ? Est-il synonyme de féminisme ? Ou simplement un gros fourre-tout ? Pour Camille Zimmermann, il est un outil de mesure sociétal avant tout. Il indique quel est le féminisme à la mode, le féminisme qu’on peut se permettre, le féminisme qui ne prend pas le risque de faire perdre des auditeurs ou des téléspectateurs :

« Il sert à savoir quelles sont les causes féministes validées par le grand public qui vont devenir économiquement viables. On remarque que les queer commencent à être accepté-e-s mais les femmes voilées, pas du tout. Ou quand on met un personnage voilé, il est extrêmement stéréotypé. »

En conclusion, Camille Zimmermann explique : « L’expression Girl power n’est pas un slogan de militantisme. C’est un outil de mesure tout simplement. Il montre où est la moyenne entre le conservateur et le progressisme. »

Après sa conférence, elle est accompagnée de Laure Fonvieille, metteuse en scène, costumière et co-présidente d’HF Bretagne, et de Manuela Spinelli, co-fondatrice et ancienne présidente d’Osez le féminisme 35, et co-fondatrice et secrétaire de l’association Parents & Féministes, à Rennes, pour une table-ronde.

Aucune des deux militantes n’utilise le terme Girl power et leurs associations non plus. « On parle plutôt de sororité. Ce qui est différent du Girl power car avec la sororité, on n’est pas dans un côté capitaliste. Au contraire. », signale Laure Fonvieille, à propos d’HF Bretagne. 

« Dans le théâtre contemporain, il y a des offres culturelles très intéressantes. Il n’y a pas besoin d’être Beyoncé. En fait, on aborde beaucoup la question du matrimoine. On a un héritage culturel, composé du patrimoine, ce qui nous vient des pères, et du matrimoine, ce qui nous vient des mères. C’est un axe par lequel on milite. Il n’y a pas que Frida Kahlo »
précise-t-elle. 

Manuela Spinelli, avec l’association Parents & Féministes, essaye également de proposer une offre culturelle plus large mais met l’accent principalement sur l’analyse et la déconstruction des stéréotypes genrés et la valorisation d’une offre à contre courant : « On met en avant ce qui nous paraît relever d’une conscience féministe plus honnête dans les livres, les séries, les magazines… »

Evidemment, le travail est colossal. Parce que dès la naissance de l’enfant, voire même déjà lors de la grossesse si on connaît le sexe du futur enfant, on l’envisage différemment selon si c’est une fille ou un garçon. On ne s’adresse pas à l’enfant de la même manière, on n’allaite pas forcément de la même manière, on ne répond pas aux pleurs de la même manière, etc. Tout leur univers dès leur arrivée parmi nous est genré.

Les parcours ensuite sont bien connus. Il y a les assignations de genre, la division des tâches et des rôles, l’encouragement des garçons, la disparition des filles. Et dans les arts et la culture, on le sait bien grâce aux diagnostics, suivis et analyses d’HF que les femmes sont très présentes dans les écoles et puis, plus on monte dans l’échelle sociale des reconnaissances et financements, plus les femmes sont mises sur la touche.

« Les femmes ont moins de sous pour créer, elles sont donc aussi moins distribuées. On nous dit souvent qu’on ne programme pas un sexe mais un talent. Mais le talent, c’est avant tout du travail, de la visibilité et des moyens. Le problème est systémique. Les dessins animés qui sont moins genrés, peut-être qu’ils ont moins de moyens et moins de visibilité. », commente Laure Fonvieille. 

C’est systémique. Elle le redit car sur les plateaux de théâtre par exemple, mais ce n’est pas la seule discipline dans ce cas-là, il n’y a que très rarement des actrices et acteurs gros-se-s, noir-e-s, arabes, etc : « Aïssa Maïga l’a dit lors de la cérémonie des César, il faut que ça change ! »

Elle est rejointe par Manuela Spinelli :

« Oui, on valide le point de vue des dominants. Moi, ce qui me fait le plus peur, c’est l’homogénéité des corps. Cette norme ferme et nette de laquelle on n’arrive pas à se libérer. On rentre toujours dans le domaine d’un corps fait pour être regardé. Il manque des corps sujets, qui agissent, qui pensent, qui se connaissent. Parce que la privation de la connaissance de son propre corps, c’est un élément clé de la soumission des femmes. »

Après cette conférence, ça tourne et ça tourne dans nos têtes. Nous qui avons grandi avec les Spice GirlsBuffy contre les vampires,Charmed et qui maintenant écoutons Beyoncé après avoir dévoré les deux saisons de Sex Educationen très peu de temps. Sommes-nous tombé-e-s dans le panneau du capitalisme ? Parce qu’on l’a prôné nous aussi cet esprit Girl power, sans réellement le connaître et chercher à le comprendre. 

Et puis on réfléchit et on se dit que ce ne sont pas là nos seules références en matière de féminismes. On a lu des livres, des BD et des essais, on a regardé films, séries et documentaires sur les différentes problématiques d’hier et aujourd’hui, on a rencontré et on rencontre toujours des tonnes de femmes, militantes ou non, et on a écouté et écoute toujours leurs visions et leurs analyses de la société actuelle.

Peut-être qu’en effet le Girl power n’est qu’un outil de mesure. On y voit tout de même une certaine source d’inspiration, qui ne doit pas se limiter à cette simple offre culturelle. La curiosité doit nous mener à explorer toutes les richesses que les individus ont à nous apporter.

Célian Ramis

Les femmes et les LGBTIQ+, toujours sur la touche du football

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Sa conférence-performée se présente comme un match de football dont elle est l’organisatrice, la joueuse, la commentatrice et l’arbitre en même temps. Mais le jeu se déroule ici sur le terrain des inégalités.
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C’est au sous-sol du TNB que résonnent, ce dimanche 9 février, les airs de coupes du monde de football. « Magic in the air », de Magic System, ou encore « Waka Waka », de Shakira, Hortense Belhôte les ralentit, en les accompagnant au ukulélé. Cet après-midi-là, la comédienne, metteuse en scène et historienne de l’art présentait sa conférence-performée Une histoire du football féminin, dans le cadre des Menaces d’éclaircie (festival Waterproof / Les Tombées de la Nuit).

Sa conférence-performée se présente comme un match de football dont elle est l’organisatrice, la joueuse, la commentatrice et l’arbitre en même temps. Mais le jeu se déroule ici sur le terrain des inégalités. Lors de la première mi-temps, Hortense Belhôte se concentre sur la première partie du XXe siècle, époque durant laquelle les femmes commencent à s’émanciper.

PREMIÈRE MI-TEMPS

Au sortir de la Première guerre mondiale, non seulement les femmes investissent les terrains de football mais elles créent également des organisations pour les femmes. Dans les années 1920, le peintre mexicain Angel Zarraga peint d’ailleurs une série sur les Footballeuses.

Dans l’Hexagone, elles jouent en coupe de France et intriguent les journalistes. Jeunes, pas mariées, ouvrières, dactylos… certaines sont là pour l’effort musculaire, d’autres pour la compétition et l’envie de gagner, et d’autres encore viennent de familles sportives.

Mais en parallèle, les critiques pleuvent et s’abattent sur la gent féminine. Fortement impliqué dans l’essor et le développement des sports, et connu pour être le rénovateur des Jeux Olympiques, Pierre de Coubertin ne s’illustre pas dans l’accompagnement des femmes dans le milieu sportif. Si celles-ci veulent exercer une activité, qu’elles le fassent mais en toute discrétion et sans public…

Les arguments sexistes se multiplient : pour (soi-disant) des raisons esthétiques, médicales, financières et morales, les femmes feraient mieux de ne pas se mettre au sport. Ou au moins, de ne pas trop en faire.

« Violette Morris est une sportive, footballeuse, lanceuse de poids, lanceuse de disque, aviatrice, qui fait aussi du waterpolo… Et qui s’affiche bisexuelle. Elle est exclue pour atteinte aux bonnes mœurs. »
explique Hortense Belhôte. 

En 1929, gros krach boursier. Montée du chômage. Les femmes rentrent à la maison, « Marie Claire et Vogue prennent en charge la culture féminine. » En 1941, le gouvernement de Vichy interdit vigoureusement la pratique du football féminin. L’arbitre Belhôte siffle : « Fin de la première mi-temps. Autant vous dire qu’on ne mène pas. »

DEUXIÈME MI-TEMPS

La deuxième mi-temps est dédiée à la seconde partie du XXe siècle, époque qui connaît l’essor de la télévision et voit le football devenir une histoire de gros sous. Après 30 ans d’absence, les footballeuses sont de retour.

Nous sommes dans les années 70 et les femmes luttent pour l’accès légal à la contraception, à l’avortement, le partage de l’autorité parentale ou encore pour le droit à disposer librement de leurs salaires.

C’est aussi l’âge d’or des filles du stade de Reims, et certaines font le tour du monde pour la reconnaissance du football féminin. Mais elles ne sont toujours pas considérées comme professionnelles. Pour cela, il faudra attendre encore plusieurs dizaines années.

« Après ses années rebelles, le football féminin va être mis sous la tutelle de la Fifa. On réécrit alors l’Histoire et on dit qu’ont lieu les premiers championnats officiels dans les années 80/90. »
souligne l’historienne de l’art.

La deuxième mi-temps touche à sa fin : « Et le match est toujours un peu nul. » Mais l’issue n’est pas encore déterminée. Sonne alors l’heure des « tirs au (dé)but du XXIe siècle ». Heureusement, depuis une dizaine d’années, le vent tourne et on retransmet à la télévision française les matchs des footballeuses. 

TIRS AU BUT

Panini édite son premier album à l’effigie des joueuses. En parallèle, la coupe du monde de football masculin, en 2010, est une catastrophe. Brigitte Henriques, ancienne footballeuse française et internationale, devient vice-présidente de la Fédération Française de Football. Sa mission : féminiser le football.

Les femmes sont plus que jamais sous les feux des projecteurs. Mais à quel prix ? Là où avant, on leur filait des maillots trop grands, on les faisait jouer sur des terrains pourris le dimanche après-midi, désormais on les expose face aux médias et au public, avec des maillots cintrés et des shorts courts.

« Elles passent à la télé et doivent changer de visage. Le slogan, l’an dernier, pour la coupe du monde de football féminin, c’était quand même « Le moment de briller »… Et la mascotte apparaissait avec les cheveux longs, du maquillage et faisait des cœurs avec ses doigts… »
commente la comédienne. 

Elle dénonce le sexisme et la lesbophobie qui règne dans le milieu du football. Si à l’OL, on encourage les femmes à parler de leurs maris et de leurs enfants, on laisse encore une fois sur la touche les lesbiennes.

Côté mecs, même combat, l’homosexualité n’est pas mieux traitée, rappelle-t-elle, indiquant qu’a lieu le premier coming-out en 1990. L’auteur de celui-ci se suicide en 1998.

Pour Hortense Belhôte, l’instant est au débrief. Malgré les embuches, les femmes résistent et percent à la fois les stratégies d’attaque et les stratégies de défense du patriarcat. Pour autant, peut-on penser qu’elles ont gagné le match ?

DEBRIEF

On est ravi-e-s de retrouver Hortense Belhôte, dont on avait déjà fortement apprécié la conférence-performée « Les arts du sexe », au Diapason (Rennes 1) en décembre 2017. Toujours aussi percutante, pertinente et militante.

Avec ses diapos, son humour, sa voix, son esprit et son corps, elle nous plonge sans difficulté aucune dans l’histoire du football féminin, grâce aux recherches effectuées dans les ouvrages de Laurence Prudhomme-Poncet, profe d’EPS et autrice, et de Béatrice Barbusse, handballeuse et sociologue du sport.

Mais avant cela, ce qui motive sa démarche, c’est sa participation au spectacle de danse contemporaine de Mickaël Phelippeau, Footballeuse,et son expérience personnelle avec le ballon rond, au sein du collectif Les dégommeuses, qu’elle ne nomme pas dans la conférence mais dans une interview à Libération : 

« J’ai aussi fait l’expérience d’un autre football, dans le club des Dégommeuses, qui au-delà du sport est aussi un club militant, luttant pour le droit des femmes, des personnes LGBT et des migrants. J’ai pu donc, grâce au football, voyager, jouer des matchs dans des compétitions internationales, me permettant de me rendre compte des nombreuses questions sociales que l’on peut déceler à travers le football, notamment auprès des populations vulnérables que sont les réfugiés ou encore les populations LGBT de certains pays du monde. De fait, tout l’enjeu a été de restituer ces deux choses : d’une part mon histoire personnelle, avec ma passion pour le foot et mon engagement militant, et d’autre part l’histoire des femmes dans ce sport, afin de gagner en vérité et en profondeur. »

C’est une réussite. Elle distille avec agilité et habileté des analyses géopolitiques, de l’Afrique du Sud à l’Afghanistan, entre deux dates, deux citations ou encore deux photos de Wiltord et de Cissé, pour mettre en perspective le contexte et les conditions dans lesquelles s’intègre l’histoire de ce football, qui à l’image des injonctions paradoxales est toujours trop ou pas assez.

Ainsi, dans la conférence-performée d’Hortense Belhôte, il y a du contenu scientifique, de l’expérience personnelle, du sens critique, de la légèreté, de l’engagement et plus encore. Elle se saisit d’un sujet encore sous-exploité qui pourtant nous apparaît depuis l’an dernier, et la médiatisation autour de la coupe du monde, comme étant largement traité.

C’est là toute la puissance et la subtilité du travail et de la création de la comédienne. Produire du divertissement au sens noble du terme, en nous ouvrant les yeux sur les angles morts du patriarcat et du capitalisme. On la suit avec plaisir et on en redemande.

Célian Ramis

Le mythe de la démocratie raciale, au Brésil

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En France, l’éditrice Paula Anacaona traduit l'ouvrage "Empowerment et féminisme noir" et permet le 13 novembre la réunion du duo militant composé de Joie Berth et Djamila Ribeiro à Rennes, à l’espace Ouest France.
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Au départ, une étudiante en formation d’architecte et d’urbaniste au Brésil constate l’absence des femmes, noires ou autochtones, dans les programmes. Elle va alors s’intéresser aux questions raciales et aux questions de genre, et ses articles vont la mener à l’activiste et féministe brésilienne Djamila Ribeiro. Celle-ci coordonne une collection littéraire sur les féminismes pluriels et propose à Joice Berth de publier son essai, Féminisme noir et empowerment. En France, l’éditrice Paula Anacaona traduit cet ouvrage et permet le 13 novembre la réunion de ce duo militant à Rennes, lors d’une conférence à l’espace Ouest France.

Elle est architecte et urbaniste de formation, spécialisée en droits urbanistiques. À l’université, en 5 ans, elle n’étudiera que trois femmes. Parmi elles, aucune n’est noire ou autochtone. « Ça m’a amené à approfondir ma conscience raciale : ‘À quel point être une femme noire a un impact sur les chemins de la vie ?’. », explique Joice Berth.

Elle est la première personne de sa famille à terminer ses études et pour y parvenir, elle a dû cumuler deux emplois, tout en étant mère de quatre enfants. Encouragée par des amies féministes, elle se met à l’écriture d’articles qui pointent des sujets non abordés jusqu’ici : la situation des personnes noires sur le marché du travail, la situation des enfants noirs dans les écoles ou encore la situation des femmes noires dans leur vie affective.

Son travail est remarqué et la conduit à rencontrer Djamila Ribeiro qui lit et apprécie ses articles. L’activiste coordonne une collection littéraire pour laquelle elle écrit également. C’est ainsi qu’elle lui propose de rejoindre la collection et de publier son ouvrage, Féminisme noir et empowerment

METTRE À PLAT LA SITUATION

« Le Brésil est un pays construit à partir d’une action de colonisation. Lors de la période post abolition, il y avait besoin de l’émancipation réelle de ces peuples mais aucune politique (d’intégration, ndlr)n’a été instaurée. », souligne l’autrice. En revanche, la politique du blanchiment a, elle, bien été appliquée.

Elle démontre comment les pouvoirs en place ont voulu abolir la population noire de la société brésilienne. Notamment avec la loi sur les terres qui, en 1851, rend impossible l’accès aux terres transmises entre familles ou négociées politiquement. « Avant, les noir-e-s arrivaient à négocier mais à partir de là, c’est devenu impossible. La conséquence de ce processus : entre 100 000 et 150 000 personnes vivent dans la rue ou dépendent des logements publics et des centres d’accueil. Plus de 70% sont des personnes noires, des hommes mais aussi beaucoup de femmes. », précise-t-elle.

Autre entrave aux droits humains : il faut attendre 1950 pour que les noir-e-s entrent dans le système éducatif, la première Constitution fixant l’accès seulement aux citoyen-ne-s et excluant les anciens esclaves et leurs descendants de ce droit. Aujourd’hui, encore 40% des garçons noirs et 30% des filles noires abandonnent leurs études. Enfin, le code de conduite, ou code de posture, instaurait l’interdiction d’emplois pour les personnes noires, exceptés pour les emplois subalternes.

« C’est la main d’œuvre blanche européenne qui prenait les places. Pour les immigrés, les conditions étaient précaires mais ils avaient des boulots ! », s’indigne Joice Berth, rejointe par Djamila Ribeiro :

« Beaucoup de communautés européennes blanches ont reçu gratuitement des terres de la part du gouvernement. Les immigrés sont arrivés dans des conditions difficiles mais n’ont pas été réduits en esclavage. Les noirs représentaient le retard et avec le métissage, ils ont voulu faire disparaître ça. »

POUR UNE ÉMANCIPATION SOCIALE PROFONDE

L’activiste féministe parle de mythe de la démocratie raciale : « Parce qu’il n’y a pas eu d’apartheid, on fait croire qu’il n’y a pas de racisme. Mais si ! Et l’idée stéréotypée soit d’un pays violent, soit d’un pays du carnaval avec des femmes noires très sexualisées, finit par sortir à l’étranger. »

Les révoltes et luttes des personnes noires – comme des personnes autochtones – ont été rendues invisibles, signale Joice Berth :

« C’est une erreur de croire qu’il n’y a jamais eu de luttes noires au Brésil. Depuis le 17esiècle, les noir-e-s s’organisent.»

Et le féminisme noir n’est pas un appendice du féminisme hégémonique blanc. Le mouvement des féministes noires et le mouvement des femmes noires n’ont pas pour unique vocation de dénoncer des inégalités les concernant mais également de penser des outils d’émancipation et un nouveau projet de société « anticapitaliste, antisexiste et antiraciste. » 

Parce que, comme l’indique Djamila Ribeiro, les féministes blanches au Brésil « universalisent la femme à partir de leur réalité sociale, elles oublient les femmes noires et autochtones. On peut être opprimée en tant que femme et reproduire le racisme ou le classisme. Quand nous questionnons ça, on nous met à la place de celles qui veulent séparer les femmes. Ce sont le capitalisme et le racisme qui séparent les femmes. »

La lutte vise à briser toutes les hiérarchies sociales. Le concept d’empowerment doit alors être appliqué comme un processus visant à rééquilibrer le système qui jusqu’ici n’a créé des privilèges que pour certain-e-s. Et non pas pour servir une nouvelle stratégie marketing.

« C’est un outil qui doit permettre l’émancipation sociale profonde de ceux qui sont en bas de la pyramide sociale. », indique Joice Berth. Cela implique un renforcement économique et politique des femmes, qui sans ressources sont en prise aux violences masculines et patriarcales, mais aussi une dimension esthétique et psychologique. 

LA CONSCIENCE CRITIQUE EN ACTION

« L’identité est formée à partir du regard de l’autre mais quand l’autre est toujours blanc et occupe une place importante dans les normes de beauté, c’est difficile. Angela Davis dit qu’en allumant la télé au Brésil, elle a l’impression d’être en Finlande. Les noir-e-s, autochtones, LGBTIQ+ ne sont pas présenté-e-s dans ce qui est peut être beau et bon. Les femmes noires se sentent inférieures et pensent qu’elles n’ont aucune valeur personnelle. Elles souffrent du stéréotype de la sexualité débridée… Elles sont recherchées pour des relations sexuelles fugaces, cachées mais rarement pour des relations qui développent les deux personnes. », détaille l’autrice de Féminisme noir et empowerment.

Elle en arrive enfin à la dimension cognitive, concernant l’information et l’éducation, deux axes encore niés pour les groupes minoritaires au Brésil. Malgré une loi fédérale obligeant les enseignant-e-s à parler de l’Histoire afrobrésilienne et africaine, les moyens ne leur sont pas donnés pour le faire.

À l’école, « on apprend qu’un esclave, c’était une personne passive qui acceptait son sort. » Elle poursuit : « Au Brésil, il y a des personnes qui ne savent quasiment pas qu’elles sont noires et qui vont être contre les quotas ou les mouvements pour l’accès au logement. Cette aliénation est promue par le système éducatif qui n’apprend ni aux blancs ni aux noirs comment fonctionnent les relations raciales au sein du pays. »

Pour elle, pas de secret :

« Il faut mettre sa conscience critique en action. On a besoin de connaître notre Histoire et ce qui se passe aujourd’hui encore. »

 

Célian Ramis

L'intime, haut et fort

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Dans la santé sexuelle, il est question de prévention et de lutte contre les IST, de dépistage ou encore de vaccination contre les virus comme Papillomavirus. Mais aussi de choix, de respect et de plaisir !
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Dans la santé sexuelle, il est question de prévention et de lutte contre les IST, de dépistage ou encore de vaccination contre les virus comme Papillomavirus. Mais aussi de choix, de respect et de plaisir !

Selon la définition de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la santé sexuelle « a besoin d’une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, et la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui apportent du plaisir en toute sécurité et sans contraintes, discrimination ou violence. »

C’est là-dessus que s’est basé le comité de coordination de la lutte contre les infections sexuellement transmissibles et le virus de l’immunodéficience humaine (COREVIH) qui, entre le 18 novembre et le 15 décembre, organisait – en parallèle des actions prévues autour de la journée mondiale de lutte contre le Sida (1erdécembre) - quatre « Semaines de la santé sexuelle » dans les départements bretons.

En Ille-et-Vilaine, c’est au début du mois que celle-ci s’est déroulée, proposant le 8 décembre à la maison de quartier Villejean à Rennes le spectacle Ouest Side Stories – À nos amours, créé par la webradio oufipo.org. Sur scène, deux musiciennes, un technicien et un micro. Au premier rang, cinq comédien-ne-s.

Tour à tour, ielles montent sur le plateau et prennent la parole pour exprimer un aspect de leur vie sexuelle et affective. Le premier baiser, l’idée qu’on en a, le rendez-vous, le goût des lèvres de Pierre. Une relation épistolaire, la première rencontre avec la peau d’une femme, le couple, l’entrave à la liberté, la rupture, le départ. Les signaux que l’on interprète, les râteaux, la confusion entre l’attirance et l’amitié, l’apprentissage et la découverte avant la recherche absolue d’une partenaire.

Les trajectoires sont différentes, les prises de paroles également mais l’essence est la même : livrer une partie de son intimité, sans la sacraliser ni la minorer. Pas de jugement dans les récits, ni même de commentaire. Simplement, un partage d’informations. Parmi lesquelles on trouve la religion, la préservation de la virginité, le tabou familial, et puis la rencontre d’un homme respectueux qui pense autrement, la confiance, les premières fois à 28 ans.

La vie avec cette femme rencontrée à 16 ans avec qui la sexualité est heureuse, les questions que l’on balaye et puis l’homosexualité, ou plutôt la bisexualité, la rencontre avec un homme, la vie de famille de avec six enfants dans une grande maison. Ça fait du bien de se rappeler que la sexualité, c’est une histoire d’individus et non de performance et d’injonctions. 

 

Célian Ramis

Trans 2019 : Les tripes à l'air avec Lous and The Yakuza

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Après Jeanne Added et Aloïse Sauvage, c'était au tour de Lous and The Yakuza de monter sur la scène de l'Aire Libre, à l'occasion des TransMusicales 2019.
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Chaque année, aux Trans, c’est un peu le suspens : qui sera l’artiste en création à l’Aire Libre ? La réponse attise la curiosité, principalement parce que c’est sur cette scène que se propulsent certaines carrières, à l’instar par exemple de Jeanne Added ou Aloïse Sauvage. Du 4 au 8 décembre, c’est Lous and The Yakuza qui était en résidence et en concert tous les soirs à St-Jacques-de-la-Lande. 

En première partie, le duo d’Alber Jupiter nous hypnotise et nous transcende. Entièrement instrumental – guitare / batterie – et psychédélique, les musiciens renno-nantais nous envoient loin, très loin dans les étoiles en quelques morceaux post-rock.

La voix de Marie-Pierra Kakoma nous ramène directement sur notre fauteuil. « Une vie de merde, c’est juste une vie de merde. », chante-t-elle. Ce qui paraît être une évidence banale, ou une banale évidence, prend une autre tournure avec la chanteuse, autrice, compositrice de Lous and The Yakuza.

Les sujets abordés sont lourds de sens et parfois graves. Elle les interprète avec calme et légèreté. Sans jamais leur enlever cette substance sérieuse et pesante. Simplement, elle déplace le point d’impact. Capte l’attention de par son air naturellement joyeux et sa manière d’angliciser bon nombre de termes quand elle s’adresse au public. Et bam, elle frappe.

« Je sens comme un courant d’air entre les jambes de ta mère… », entame-t-elle rapidement dans son set. La prostitution ne sera pas l’unique et seul tabou qu’elle lèvera pendant le spectacle. Elle parle aussi de violences sexuelles, relatant dans une autre chanson l’histoire d’un viol, à travers le point de vue de l’agressée et le point de vue de l’agresseur. 

Et aborde également le problème du racisme. Dans le texte, elle souligne « Pourquoi le noir n’est-il pas une couleur de l’arc-en-ciel », précisant que les noir-e-s doivent sans cesse « se défendre, se taire, se débattre, se battre jusqu’à la muerte. » Face au public, elle explique : « Cette chanson, « Solo », je l’ai écrite pour les gens de ma communauté, c’est-à-dire les noir-e-s. Parce que quand on est noir-e en Europe, on fait face à beaucoup de racisme et on se sent seul-e. »

Comme un fil conducteur, la solitude traverse quasiment tous les morceaux qu’elle présente et qui figureront prochainement - au printemps 2020 - sur son premier album. Depuis quelques mois, l’artiste belge a dévoilé à plusieurs reprises son parcours de vie, relatant une période durant laquelle elle a vécu dans la rue.

Elle s’en inspire pour sa musique, qui mêle pop, r’n’b et chanson française, mais ne raconte pas précisément son vécu. Elle puise dedans, et ce qu’elle nous restitue semble plutôt appartenir à des choses de l’ordre de l’observation et du ressenti.  

Accompagnée de deux musiciens et de deux choristes, elle délivre une voix au service de ses récits. Sur le fil du rasoir, comme si elle allait dérailler. Et finalement, elle ne rompt jamais. On sent sa puissance mais la chanteuse de Lous and The Yakuza n’entre pas dans la performance vocale. Elle utilise sa voix comme instrument et moyen d’expression pour sortir le fond de ses tripes.

La proposition est sensible et joyeuse. Très entrainante, Marie-Pierra Kakuma n’hésitant pas à faire lever le public à plusieurs reprises pour le faire danser. N’hésitant pas non plus à directement aller dans le public « pour être là ensemble ».

Sa proximité surprend son audience, bousculée dans les habituelles conventions d’une salle de théâtre. Celle-ci s’en amuse et embarque même les plus sceptiques dans un spectacle basé sur le jeu de clair-obscur, autant dans la forme que dans le fond.

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