Célian Ramis
Najma Dream : secouer les culs et les esprits !

Il y a de la colère dans Mitote. Mais aussi des joies militantes, des corps qui dansent, se réapproprient l’espace, se libèrent et expérimentent. Pour son deuxième album, Najma Dream entremêle intime, addictions, injonctions, lutte contre les VSS et électro punk aux sonorités balkaniques. Cécile inscrit dans sa musique et dans son rapport à la scène son engagement féministe et queer, au cœur des enjeux qui traversent profondément l’espace festif nocturne.
Au départ, il y a le saxophone qu’elle apprend au conservatoire de Limoges, dès l’enfance. Et puis, il y a la rupture avec l’enseignement classique, à l’adolescence : « Je me suis fait virer du conservatoire parce que je n’arrivais pas à rentrer dans le moule. » Vient alors la découverte des musiques balkaniques, à travers les films de Tony Gatlif et Emir Kusturica. S’ensuit l’entrée à la fac, à Bordeaux, pour étudier la psychologie et l’anthropologie, et renouer avec sa passion jusqu’à quitter les bancs de l’université pour se professionnaliser dans une école de musiques actuelles. « Je ne suis devenue intermittente qu’en 2020. J’ai passé pas mal d’années avec la trouille de l’intermittence. Je faisais pas mal de petits boulots, beaucoup d’aide à domicile », souligne Cécile.
Entre-temps, elle sillonne avec son compagnon de l’époque la Roumanie, intègre un groupe de balkan fusion à Limoges et sort un premier EP avant l’arrivée du covid. « Le groupe ne s’est pas relevé mais je me suis rapprochée d’un beatmaker avec qui on a lancé le projet Najma Dream. À cette période, je me suis intéressée aux pédales d’effet, aux loopers, à la musique assistée par ordinateur… Ces outils-là étaient un moyen de pouvoir produire chez soi et de communiquer de la musique en s’envoyant des fichiers », raconte-t-elle. Un premier album, Nadara, est enregistré en studio et Cécile, qui évolue désormais seule, investit le projet pour le porter sur la scène. « C’était un méga challenge ! J’étais en résidence permanente pendant ce temps-là ! », rigole la musicienne.
LE RÉVEIL DE LA COLÈRE
Du studio à la scène, d’un duo à un solo, d’un premier à un deuxième album… Najma Dream se transforme au fil de la tournée, des expériences professionnelles et du cheminement personnel. D’un point de vue technique, Cécile poursuit son autonomisation, s’allégeant d’un matériel pesant en direction d’un dispositif scénique plus light, ce qui lui permet au passage une meilleure proximité avec le public. De sa vie intime, elle puise la matière pour écrire en français, avec la volonté d’être comprise : « Sur le premier, je chantais en roumain, je me cachais derrière un langage que j’aime beaucoup parce que j’ai pas mal voyagé là-bas mais que j’ai eu, petit à petit, envie de lâcher. » Là encore, c’est un challenge. Une mise à nu mais aussi une nécessité : « Dans cette évolution, il y a eu tout un travail thérapeutique. J’en parle sur scène parfois quand je suis en café-concert, que j’ai le temps de faire de la prise micro, d’être dans l’échange. »
Depuis le mois de mars, elle inaugure l’ère de son deuxième opus, espace dans lequel les sonorités balkaniques rencontrent l’esprit électro punk qu’elle insuffle dans Mitote. Un titre qu’elle doit à la lecture du 5eaccord toltèque. Derrière ce terme, l’idée de vacarme et de chaos. « Ça correspondait bien à cet état de colère avec lequel j’étais en train de renouer. J’étais alors en rémission de mon passé addictif », indique Cécile. Ses comportements toxiques, sa consommation d’alcool notamment, ses troubles alimentaires, elle ne les cache pas. Au contraire, elle aborde ces sujets dans sa musique pour ne pas en faire un tabou, une honte. Ni pour elle, ni pour toustes celleux qui vivraient des expériences similaires. Par ce biais, elle se libère de ce qu’elle a longtemps considéré comme des béquilles pour avancer. Et avec, elle ouvre la voi(e)x à la parole, « à tout ce qui était noyé et étouffé dans ces comportements et qui ressort. » La colère jaillit, la prise de conscience opère : « J’ai deux grandes sœurs qui me disent que des fois elles ont l’impression que j’étais comme la Belle au bois dormant. Le réveil a été costaud. La notion d’injonction sociale sur le corps des femmes, le poids du patriarcat… ça m’a mis dans un état de colère ! »
LE DANCEFLOOR AUSSI EST POLITIQUE
La colère, et la légitimité à l’exprimer, traverse l’ensemble des 12 chansons. Najma Dream démontre que l’intime est politique. Et c’est ce que raconte Mitote en dénonçant la sexualisation du corps des femmes dans les relations hétéros, les performances pornos et sur les sites de rencontre, en questionnant le consentement et les limites, en célébrant la sororité et en s’attaquant à une société capitaliste comme garante des systèmes d’oppression et de domination. Santé mentale, injonctions, sexualités et violences sexistes et sexuelles se mêlent dans cet album où le personnel résonne dans le collectif. C’est là son espace de militantisme. La musique, la scène, le dancefloor.
Son slogan : bouger des culs pour secouer les esprits. « J’ai besoin de poser les choses, de le verbaliser et de passer par le corps. Les lieux de teufs sont souvent liés à la consommation de drogue, d’alcool, d’abus et d’excès, mais aussi de violences. J’ai quand même l’impression qu’il y a de plus en plus une prise de conscience où il y a besoin d’endroits safe », analyse la productrice de musiques électro. À la manière de Rebekka Warrior, mais aussi d’associations et de collectifs tels que Consentis ou Stourm entre autres, elle engage une réflexion profonde sur le milieu festif, notamment nocturne, où les rapports de domination peuvent être renforcés par des comportements toxiques, eux-mêmes banalisés par certains stéréotypes associés aux genres musicaux.
REMETTRE LE CORPS AU CENTRE
Avant tout des lieux de sociabilisation, les clubs, salles et bars à concerts peuvent être réinvestis, dans un esprit festif d’émancipation, de liberté et d’acceptation. « Il y a une volonté claire avec cet album de remettre le corps au centre. Parce que moi, le mien, je l’ai dévasté pendant des années. Ça a été le chantier. Et pourtant, c’est de par lui que je suis en interaction avec le monde, avec les gens », se réjouit-elle. Dé et reconstruire ensemble, de manière durable : « Reprendre soin de mon corps, me réapproprier mon corps face aux injonctions sociales… J’ai ouvert la porte mais ce n’est pas encore fini. J’ai pris 15 kilos en 2 ans et je milite pour me foutre la paix. À moi et à mon corps. En tout cas, j’essaye ! »
Sans pression ni jugement dans son discours. Pas question d’ajouter de l’injonction là où elle milite pour l’émancipation. Elle sait les difficultés liées aux addictions. « Je pense qu’il y a des moments où on est en capacité d’être en lutte et des moments où on ne l’est pas », poursuit-elle, en référence à la « Règle numéro 1 » qui introduit son album : ne pas se résigner. « Dans le fond, même quand on sait qu’on n’y arrive pas, on peut quand même penser qu’on va y arriver. Il y a quand même une grosse déter de fond. Mais avec bienveillance et souplesse quand, des fois, on trébuche ! », rigole-t-elle : « Ça c’est mon passé d’addict qui parle. En fait, l’idée c’est de ne pas trop se mettre la pression mais un peu quand même, sinon personne ne va te sortir de là à ta place. Pour moi, il y a un état d’urgence. »
CRÉER UN ESPACE D’EXPRESSION
C’est de cet état d’urgence que jaillit le militantisme de cet opus qui ne s’excuse ni de son engagement ni de ses propos percutants. Si au quotidien, les discussions autour des sujets de société peuvent être houleuses et compliquées, elle n’hésite pas à les lancer à son endroit artistique : « Sur scène, pour le coup, je les secoue ! C’est le moment où je propose d’en parler. De chanter, de danser, on peut même en rigoler. J’essaye de trouver un équilibre avec un ton un peu léger et frontal en même temps. » Le ton est cash, la démarche réfléchie, motivée par la volonté d’agir concrètement :
« Le truc avec le consensuel, c’est qu’à un moment donné, je trouve, qu’on risque de perdre du temps… Il y a des gens qui meurent en fait de ça ! Du patriarcat et de la société qui nous rend, réellement, malades. »
Elle cite Suzane qui, dans sa chanson « Viril », rappelle que rien n’est acquis et que les femmes peuvent à tout moment perdre leurs droits, et leurs vies. Dans son entourage, elle ressent l’aspect anxiogène et touchy de ces sujets : « Ça met mal à l’aise de prendre conscience de la réalité des rapports hommes-femmes dans leurs intimités, dans leurs désirs, etc. C’est très délicat. On en est encore là. » Mais elle le dit aussi, c’est exaltant. La mise en mouvement, les discussions, l’action. « Je n’ai pas prémédité d’être militante sur cet album. Le militantisme, tu le fais parce que quelque chose de viscéral te pousse. Il y a un côté prenant et on se sent en action, si on arrive à trouver un endroit pour le faire. Moi je ne vais pas en manif. Mon médium, c’est la musique et la scène », commente Cécile. Ainsi, elle favorise la création d’un espace de paroles. Même si celles-ci ne sont pas toujours acceptables : « Le concert, il engage pas mal de discussions. Et c’est parfois difficile avec les hommes notamment. Un jour, mon cerveau s’est mis en déni pour ne pas foutre une paire de baffes à un mec… »
VISIBILISER LES CORPS DES PERSONNES SEXISÉES
Au sein de Najma Dream, Cécile fait vaciller les normes et bouscule les représentations. Dans ses productions audiovisuelles ou dans le choix de ses tenues de scène, elle renforce la teneur de ses messages politiques et revendique la liberté d’exister à travers un corps assumé. Crâne rasé, ventre apparent, soutif au placard et cache-tétons arborés sous des vestes ou tee-shirts transparents, elle se positionne à l’écoute de ses désirs et expérimente au gré de ses volontés et influences, nommant Peaches (rockeuse canadienne née dans les années 60) sa référence actuelle : « C’est une grosse inspiration pour moi. Elle a plus de 60 et elle porte des cache-tétons avec des touffes de poils ! Elle va assez loin, j’adore ! La scène, c’est un moment où on peut essayer des choses plus ou moins en sécurité… »
Un corps est un corps. En clair : ne pas se justifier est également un enjeu féministe qu’elle investit. Évoluer dans le milieu LGBTQIA+ lui permet cet accès aux possibles. S’imposer sur scène, chanteuse, autrice, compositrice, musicienne, productrice de musiques électroniques mais aussi femme queer, militante. Un tout, un ensemble. Avec un corps en mouvement, qui danse et qui existe. En dehors des injonctions genrées, à la minceur et aux cheveux longs. « J’ai une poitrine importante, des formes, elles sont là, elles sont assumées et c’est hyper agréable, en tout cas encourageant. Parce que les femmes me voient et se disent que je pète la féminité, avec le crâne rasé, etc. C’est des trucs que tu prémédites pas ! », s’enthousiasme Cécile.
Elle participe au changement des représentations et à la visibilisation des corps des personnes sexisées. Par son engagement militant dans sa musique, par sa liberté de ton et de parole en tant qu’artiste indépendante mais aussi par ses choix d’entourage professionnel. Convaincue de l’importance de la sororité et de l’adelphité dans les transformations sociales et sociétales, elle collabore avec le label Vlad Productions et avec Nymphea Bourreau, fondatrice de Queer et femmes sur scène ainsi que du café associatif Les Imperti.nantes. « Je suis trop contente de l’avoir rencontrée. C’est une personne qui pose les choses sur son engagement, son militantisme, sur la visibilisation des femmes et des personnes queer dans le milieu du spectacle vivant. La classe ! Ça fait du bien de sentir qu’on peut avoir un entourage professionnel comme ça ! », prône l’artiste de Najma Dream.
Une manière de faire collectif pour mieux faire bouger les lignes. Et de faire de la colère, des corps et de la fête des espaces de lutte, mais aussi de joie et d’émancipation.

Des manuels du patriarcat déguisés en contes de fées… Dans son spectacle Contes à rebours, Typhaine D les réduit en cendres, exposant les mécanismes de violences masculines nichées dans chaque récit (dés)enchanteur ayant bercé nos enfances. À coups d’humour corrosif, l’artiste gratte le vernis et transforme cet héritage empoisonné en feu de joie féministe. Ici, les héroïnes prennent la parole, et le pouvoir, et affirment leurs existences.
Typhaine D est une jeune comédienne quand elle donne des cours de théâtre à des filles et des garçons et travaille avec elleux à la réécriture de cette matière commune que sont les contes et leurs réinterprétations : « J’ai grandi avec Disney comme tout le monde, on rêve avec ce qu’on a. Et comme beaucoup de gens, j’ai rêvé avec ces princesses-là. Je me suis dit que c’était un imaginaire commun, j’allais prendre dans la culture populaire et réécrire tout ça de manière féministe. » En parallèle, elle accumule des savoirs et développe son expertise, grâce au militantisme, notamment au sujet de la culture du viol, tout en la subissant dans le milieu artistique. Elle décide de quitter le circuit traditionnel du théâtre et du cinéma.
LA FIGURE DE LA FILLE FRAGILE
Imaginant la suite, elle ne décortique pas seulement les mécanismes de la domination. Elle va plus loin puisqu’elle projette ces héroïnes dans un présent délesté du vernis du merveilleux, mettant à nu les rouages très concrets des violences masculines. Cendrillon en témoigne, elle qui n’aspirait pas au bal mais plutôt aux mathématiques et à qui on a répété qu’elle n’était ni assez intelligente ni assez légitime. Dévalorisée, elle renonce. Le conte de fées se fissure : le prince ne la sauve pas, il la contraint. Une grossesse forcée, obtenue par retrait du préservatif sans consentement, fait basculer l’histoire dans la réalité des violences conjugales. Cendrillon s’isole et se déteste tandis que son époux jongle entre mensonges et brutalité, avant de s’excuser et d’entamer à nouveau la phase de lune de miel, précédant les crises et enfermant dans le cycle des violences intrafamiliales.
Avec humour et vitriol, Typhaine D nous questionne et provoque le débat sur les rapports de genre. « Dans les Disney, on a plus vu les souris coudre des robes et les oiseaux étendre le linge que des mecs le faire ! », lance-t-elle sur scène avec une dérision cynique qui a l’art de décrocher plus d’un rire et d’un déclic. Elle plante les graines de la conscientisation parce que la société reste engluée dans les mêmes terreaux putrides : « On est héritières et héritiers de cette culture-là. Encore que chez Disney au moins, il y a une évolution avec des meufs qui se battent comme des folledingues. Mais dans les programmes, dans les œuvres qu’on étudie, ça n’avance pas. L’Education Nationale va moins loin que Disney ! On va encore étudier Barbe Bleue et il n’y a toujours rien sur les féminicides et les violences conjugales. Au secours ! »
Coup de cœur et poing en l’air avec Imany et son nouvel album Women Deserve Rage. En concert, elle impose un moment intense rare et inoubliable. A l’occasion du festival Mythos, la chanteuse a fait circuler la colère, en la transformant en expérience et force collective pour aller de l’avant et vivre pleinement. Percutant.
Après plusieurs chansons qui donnent le ton, la chanteuse pose le cadre de son nouvel album Women Deserve Rage. « La colère est un droit fondamental, mesdames », clame-t-elle, largement applaudie par le public. Elle annonce la couleur de l’expérience musicale qu’elle propose : un mouvement collectif. Elle cite notamment Maya Angelou : « Quand une femme se met debout, c’est pour tout le monde ». Le propos est clair et engagé, profondément féministe. Elle invite ici à ne plus contenir la colère. Au contraire, il y a urgence à l’exprimer cette colère, trop souvent réprimée, biaisée ou sanctionnée quand elle vient d’une ou des femmes. Urgence à la comprendre pour non pas la supprimer mais plutôt la transformer. « D’abord, on va l’adresser cette colère, l’exprimer et puis on va la guérir et enfin on va se libérer parce qu’on sera devenu-es des êtres entiers ! », poursuit-elle, avant de souligner : « Ça va être une thérapie de groupe ! »
La disposition scénique en impose. Des musicien-nes en arc de cercle. La chanteuse au milieu. Les places ne sont pas figées, elles encouragent les échanges, les interactions, la circulation du son et elles favorisent la captation de notre attention. Tout est cohérent, tout se répond, tout s’alimente. Le propos nous embarque, autant que la musique et la présence corporelle. Il y a du rythme, une dynamique constante et une montée en puissance qui met nos viscères en ébullition. Imany incarne chaque chanson avec une intensité impressionnante. Elle nous rassure. Elle fait tomber les barrières de la peur. Celle qui peut bloque nos réactions et entrave le passage à l’action. Elle déboulonne tout ça et nous donne accès à nos propres leviers.
On la savait engagée sur le terrain des droits des femmes. Elle confirme et renforce son positionnement. Elle prend la scène et s’en saisit pour témoigner et affirmer que l’intime est politique. Que la musique – et l’art en général – est un espace politique. Autant que sensible. Et c’est ça qui crée la synergie et l’étincelle. C’est là, entre autres, que l’on peut croiser et lier les trajectoires, souder les forces et rassembler les récits prenant part à une histoire collective et commune, dans laquelle l’énergie mute en levier d’émancipation. La prise de conscience par l’émotion et le ressenti.
C’est elle qui ouvre le festival Mythos. Ce vendredi 3 avril, Jeanne Cherhal relève le défi d’une inauguration inoubliable. Sous le chapiteau du Magic Mirror à Rennes, l’artiste fait circuler l’énergie dans un concert vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.
Avec elle, pas le temps de déprimer. On passe d’un registre à l’autre et d’une thématique à l’autre, avec une agilité remarquable. Jeanne Cherhal navigue avec aisance et poésie dans les abymes du quotidien et de la société. Ici, tout est harmonieux : des mélodies à son phrasé, en passant par son déhanché et sa pugnacité littéraire, le public se fait saisir par l’ampleur et la hauteur de son talent au service de son engagement musical et social.
Elle nourrit et répare nos imaginaires, en créant une bulle joyeuse et puissante, un cocon dans lequel les paillettes, l’humour et la poésie se conjuguent aux récits, tantôt légers tantôt noircis, de la vie. Conteuse hors pair, l’artiste musicienne dévoile des histoires qui nous font du bien, même quand le sujet blesse. À l’instar de son titre frissonnant « La belle et la bête » qui ne laisse pas de suspens sur les violences sexuelles qu’elle dénonce et qui nous projette dans un instant suspendu à son piano-voix, avant de monter crescendo dans un chœur inattendu de « Quand c’est non, c’est non », nous prenant tripes et larmes. Dans la salle, le silence est aussi dense que la moiteur de nos mains et de nos souffles. L’émotion est palpable et, de ce système de loop faisant résonner le refus de la violence subie, nait l’espoir et la puissance d’un cri collectif. La honte change enfin de camp.
Assise au piano, elle enchaine avec « La vie est trop courte », rappelant l’importance de la vivre pleinement mais aussi de se détacher de son ego et de son orgueil pour la partager profondément. Encore une fois, elle nous invite à trouver le remède dans les beautés, joies et futilités de la vie, comme un fil rouge qui traverse le spectacle mais aussi la personnalité de l’artiste qui distille une force vitale solide et durable, qui se travaille avec la même hargne que ses exercices de style qui explosent dans « Jean », qu’elle tente de rebaptiser « Yann » pour l’occasion, sans succès. « C’est nul », rigole-t-elle, avant de reprendre ses jeux de mots malicieux et de clore son concert en femmage aux sales connes avec « Le cri des loups ». 
À l’occasion du festival Mythos, Mina Tindle offre une respiration nouvelle. Un espace pour reprendre son souffle, ralentir et prendre soin de soi. Vendredi 3 avril, l’artiste envoutait le public de sa musique pop folk intimiste et planante.
Entre deux chansons, Mina Tindle s’assure que tout le monde va bien. Elle partage quelques mots rapides, souvent très courts. Non pas par timidité ou manque d’inspiration. Au contraire, elle le dit, elle est très bavarde et risquerait de ne plus s’arrêter. Elle préfère partager sa musique avec le public, « venu pour ça » avant tout. Elle s’exprime dans son art accompagné des guitares et tisse une toile sensible où chaque morceau offre une respiration, un instant apaisant. « Il me semble que c’est une chose précieuse de jouer ensemble », souligne-t-elle, avant de laisser sa musique parler dans une parenthèse appréciée. L’imaginaire domine dans ce voyage de contemplation. On s’évade, on se laisse voguer, sans opposer aucune résistance. On ferme les yeux et on flotte.
Tout est ralenti ce soir-là dans le Magic Mirror. Ce qui nous saisit, c’est cette capacité qu’elle a, Mina Tindle, à rendre palpable l’indicible. Dans l’air, des étoiles étincelantes se matérialisent. On quitte la brutalité de notre plan pour pénétrer dans une bulle protectrice et nourrissante. La parenthèse dans laquelle nous sommes invité-es à prendre part est une ressource pour la suite. On oublie le dehors pour se blottir dans le calme intérieur, malgré la chaleur étouffante et le fracas de l’actualité. Elle nous extirpe sans violence de la condition humaine et on fait corps avec sa proposition artistique, sans se poser de questions. On lâche prise, on se détend et on étend le temps. On libère nos pensées.
Cantonnées aux marges, les questions raciales sont majoritairement reléguées au second plan et assignées aux artistes concerné-es. À l’invitation d’HF+ Bretagne, Amandine Gay et Bérénice Hamidi ont mis en lumière les mécanismes imbriqués de domination – sexisme, racisme et privilège blanc – qui traversent les arts et la culture en France, en soulignant l’urgente nécessité à transformer, en profondeur, les institutions et les imaginaires.
Leurs trajectoires professionnelles sont imprégnées des logiques discriminatoires banalisées dans et par la société. Elles en témoignent, chacune à son endroit. Au départ, Amandine Gay se rêvait comédienne. Et pour cela, elle intègre le Conservatoire des arts dramatiques de Paris. Les auditions qu’elle décroche ont en commun le stéréotype des femmes noires. Esclave, exilée, travailleuse du sexe ou taularde… Elle claque la porte « frustrée de ces ‘’castings de noire’’ ». Elle écrit des fictions et travaille notamment sur une série inspirée d’un Sex and the city à la française. « Ça part en développement ! Une des personnages était noire, sommelière et lesbienne. Et en 2012, c’était trop ! On m’a dit que ce n’était pas réaliste. Que cette fille-là n’existe pas en France… », déplore-t-elle, en précisant : « J’ai managé des bars à vin, je suis noire et je suis bi donc pour moi, c’était réaliste… »
Si le talent n’a pas de sexe, il ne devrait pas non plus avoir de couleur de peau. Pourtant, les choix politiques opérés dans un contexte de déni postcolonial établissent une hiérarchie des causes où la question raciale reste reléguée au second plan derrière les politiques de genre. En 2006, le rapport de Reine Prat ne traite d’ailleurs que des questions de genre : « Elle n’a pas pu analyser toutes les discriminations. Mais déjà, la demande est arrivée par le haut, ce qui facilite les choses je dirais. » Une différence nette en termes de visibilité et de légitimité là où les controverses sur le racisme vont arriver « par le bas et de biais », lit-on dans l’ouvrage collectif Les damné-es de la scène, co-dirigé par Bérénice Hamidi. Après « plusieurs arrivées manquées », la question raciale s’inscrit au programme de la saison 2014/2015, à travers deux affaires.
C’est là l’enjeu, selon Bérénice Hamidi pour qui compter apparait comme la première étape, indispensable « pour objectiver les discriminations et inégalités ». Un travail colossal réalisé depuis de longues années par HF, comme elle le signale avant de poursuivre sur la deuxième étape : celle de la coercition. « Si on n’oblige pas aux objectifs chiffrés, les dominants ne veulent pas donner le pouvoir. Sur les représentations, c’est plus compliqué. Il y a la notion de charge de la visibilité ! », constate-t-elle. Lutter à l’échelle individuelle, et notamment pour les artistes racisé-es, est une mission ardue : « Peu ont de la notoriété. Ils et elles portent la charge raciale, l’injonction à l’exemplarité… Il y a des initiatives mais il est encore demandé aux personnes qui subissent les oppressions de créer les dispositifs pour sortir de ces oppressions ! »
Ensemble, elles pointent la responsabilité des artistes, des institutions majoritaires et globalement des personnes blanches à interroger leurs pratiques, leur position dominante et les privilèges qui y sont attribuées ainsi que leur rôle d’allié-es dans la transformation des récits et des structures. « Réfléchir en termes de rapports de pouvoir, c’est important. Pour sortir de l’ignorance, il faut se situer. Toujours », poursuit Amandine Gay.
En 1971, dans la Zup Sud de Rennes, le premier hypermarché de la capitale bretonne ouvre ses portes, là où siège désormais Carrefour Alma. Quatre ans plus tard, en septembre 1975, Mammouth connaitra une grève importante de 18 jours, avec occupation des lieux. En caisse, ce sont majoritairement des femmes, et celles-ci prennent leur place et légitimité dans le mouvement social. « Dans un premier temps, ce sont les gars – de la CFDT – qui ont mené la grève. Mais on a ensuite vite mis notre grain de sel ! », se souvient Ghislaine Mesnage à l’initiative du documentaire Nous, les caissières, réalisé par Histoire du féminisme à Rennes, aux côtés de Cécile Crenn Chapelain et Chloé Henry. Dans ce film de 21 minutes, la militante prête sa voix à la narration, aux côtés de Marie-Hélène, Yolande, Sylvie et Marjick, quasiment toutes présentes au moment des faits. « Le film n’est pas sur la grève. Pour ça, il y a un très beau film aux Champs libres qui aborde les revendications de 1975. Nous, on n’en parle pas. Le sujet, c’est le parcours des femmes qui ont travaillé là et l’évolution du travail », souligne-t-elle.
Grâce au rapport de confiance qu’elles entretiennent avec les client-es, elles obtiennent leur soutien. Pendant 18 jours, les grévistes occupent le magasin. Les caddies s’accumulent devant les portes, symbole de protestation. Les images d’archives figurant dans le documentaire en attestent, à l’instar de la solidarité dans le quartier, mais aussi de l’ambiance conviviale, collective et sorore de l’époque. À l’extérieur, « des personnes nous faisaient à manger. » À l’intérieur, « des couples se sont formés au sein de l’entreprise. » En creux de cet événement crucial, elles découvrent encore plus concrètement les inégalités qui subsistent entre les hommes et les femmes. Aucune pression familiale du côté des premiers lorsqu’ils se mettent en grève, tandis que pour les secondes, certaines se voient interdites de piquet par les maris. Et subissent même « des paires de claques ». Sans oublier « que pour les jeunes filles, les pères refusent qu’elles couchent dans la galerie marchande, et que pour les femmes, cela implique de laisser le mari avec les gosses ! », ajoute Ghislaine. Malgré la pression et les violences familiales, elles « tiennent jusqu’au bout ».

Et c’est précisément là où Jeanne Desoubeaux et la compagnie Maurice et les autres veulent nous amener. Par le dispositif itinérant proposé, les spectateur-ices deviennent aussi des témoins dont la participation est presque aussi centrale que le propos. Et celui que la metteuse en scène développe et déploie est habile et finement travaillé. « Dans le livret original, ce n’est pas bourgeois. Ni les personnages ni les lieux. Immerger le public permet d’instaurer une proximité qui fait que l’émotion advient forcément », souligne-t-elle.
AUX PREMIÈRES LOGES DE LA MISE À MORT
L’intensité du parallèle entre la corrida, visibilisée au centre de l’arène par le toréador ensanglanté, et le féminicide, mimée en marge de la scène, est saisissante. La musique, prenante. Les souffles, coupés. Les visages, tiraillés entre l’horreur de l’action et la gêne. On détourne le regard. On attend en silence. Don José avoue le meurtre et demande à être arrêté, les mains recouvertes de sang. Absence totale de réaction. Faut-il se lever et l’interpeler ? Sommes-nous complices ? Avons-nous cautionné les violences et le féminicide ? Y avons-nous même participé ? Le temps nous est donné mais rien ne se passe. Il s’enfuit. On reste abasourdi-es. Le malaise est total. « Nous avons apporté un geste musical nécessaire, on ne plaque pas l’accord final de Carmen, qui est très joyeux et qui donne envie de se lever et d’applaudir à tout rompre. On ne soutient pas Don José ! », précise Jeanne Desoubeaux.
C’est le génie de cette version contemporaine et engagée qui vient dépoussiérer l’originale datant de la fin du 19e siècle. « J’ai pris la liberté d’écrire la scène d’autodéfense féministe du début et la formation accélérée sur les préservatifs, la légitime défense… Sinon, c’est plutôt de la modernisation du langage. Le livret est globalement respecté », signale la metteuse en scène. De cette œuvre emblématique, elle en fait un manifeste féministe. Elle raconte la liberté de cette femme au caractère sulfureux et indomptable. Et face à cela, elle raconte l’ambivalence des hommes, épris et séduits mais également menacés par son tempérament, utilisé alors pour la dévaloriser, l’exotiser, la mépriser et la tuer. Il y a dans Carmen une confusion entre l’amour porté à une femme et le désir de la posséder, et le mécanisme d’inversion de la culpabilité y est bien rodé et démontré.
Là encore, l’œuvre de Jeanne Desoubeaux s’attache à coller au réel. Dans un espace public largement dominé par les hommes mais récemment réapproprié par les femmes qui revendiquent leurs droits et places. Au même titre que dans les représentations des personnages que dans les situations décrites. « L’enjeu, c’est de représenter le parcours et le féminicide de manière réaliste. Oui, un gentil garçon peut déraper et c’est ça qu’il faut montrer en 2h. Les différents visages d’une même personne », explique Kaëlig Broché, le ténor qui interprète ici Don José. Il ajoute : « Je dois la tuer à coups de poing. Et même si je fais semblant, je m’excuse à chaque fois auprès de la comédienne. J’ai accepté de jouer ce rôle en raison du dispositif scénique de proximité que je trouve extrêmement intelligent. » Puissant et efficace, et qui révèle toutes les subtilités du sujet et la complexité de nos regards et gestes, parasités par l’apprentissage et l’intégration d’un système résultant d’une longue construction sociale patriarcale, entre autres. 
Elles ne sont pas seulement penchées les filles dont parle Cécile Cayrel dans sa pièce de théâtre. Elles sont aussi invisibles, rebelles et résistantes à l’ordre patriarcal. Elles rêvent de liberté, interrogent la place des femmes dans la société et dénoncent leurs trajectoires entravées et brisées par un système qui les jugent coupables de transgresser les normes sociales et de genre et, pour cela, les enferment en maison de redressement. Ici, l’autrice réhabilite une page de notre histoire contemporaine peu connue qui résonne pourtant avec notre société. Un écrit puissant, valorisé par la lecture théâtralisée de la compagnie Groupe Odyssées, le 12 mars à la bibliothèque universitaire de Beaulieu, à Rennes.
Les femmes doivent obéissance à leur mari, sont privées de droits juridiques au même titre que « les mineurs, les criminels et les débiles mentaux », n’ont pas le droit d’étudier, de signer un contrat – « sauf celui du mariage » - de voter, de travailler ou le cas échéant, de toucher directement leur salaire. « C’est une place et c’est une mauvaise place », clament-elles. Les filles penchées mettent en évidence les injonctions normatives et paradoxales. La maison, « seul endroit où nous sommes les maitresses, les patronnes, les boss, les gestionnaires, les kings » n’offre aucune place à la – prétendue – douceur féminine : « Et là, pas de fragilité, pas de grâce, mais de la poigne, pour laver, récurer, brasser, étendre, moudre, cuire, fricasser, raccommoder, asperger, gratter, balayer, et surtout, accoucher, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois, six fois, sept fois, huit fois, neuf fois, aïe aïe aïe ! Et après ? Biberonner, emmailloter, changer, câliner, donner la becquée, soigner, essuyer, habiller, soigner, coudre, porter, et ce, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois, six fois, sept fois, huit fois, neuf fois. Être crevées. Et crever. »
ENTRAVÉES ET EMPÊCHÉES
Au total, 52 000 filles vivent dans les couvents juste avant la seconde guerre mondiale et 10 000 religieuses s’occupent d’elles, partout en Europe. Ensuite, le vent change, progressivement, même si dans les années 60, « pour une fille, il suffit toujours de trainer, pour être une trainée ». Un soubresaut. Une évolution lente. Due aux nombreux et puissants combats des militant-es pour les droits des femmes. « En 1947, elles grimpent sur le toit de la maison d’arrêt de Fresnes et elles crient Liberté ! » Les filles penchées, elles en ont marre et hurlent leur ras-le-bol. Dans les couvents, les sœurs sont dédommagées pour leur travail et formées (elles « deviennent éducatrices spécialisées »), l’Etat donne un prix de journée et on apprend aux filles des métiers arts ménagers, couture et dactylo, « elles ont le droit de sortir, notamment pour des vacances, toutes ensemble à la mer ». Pour autant, il n’y a pas de raison de se réjouir : « La déco change mais la charpente est là : on continue d’enfermer les filles, on continue de les envoyer chez les sœurs, on continue de les couper d’elles-mêmes, parce qu’elles sont des filles. » Vient mai 68, puis les années 70 et sa vague féministe, « la fin d’une ère » pour Saint-Cyr qui ferme ses portes en 1976, dix ans avant que la ville devienne propriétaire du domaine.
« J’ai vu le documentaire Mauvaises filles (réalisé par Émerance Dubas ndlr) au TNB et je suis sortie, comme toute la salle je pense, en pleurant. Elles racontent des histoires tragiques. Et la douleur. Leurs parents leur ont envoyé des lettres, des vêtements, des preuves d’amour et elles ne le savaient même pas. Et l’après couvent était souvent catastrophique… On les avait coupées de leur corps, de leurs capacités à déceler le bien, le mal… », commente-t-elle. Elle le dit, elle n’est pas historienne, elle n’est pas sociologue. Elle se place à son endroit à elle. Celui de l’écriture contemporaine, pour laquelle elle s’est rendue auprès des sœurs en maison de retraite et des archives. « La difficulté a été de trouver les documents car il y a une sorte de mouvement MeToo des couvents, des enquêtes sont menées et les sœurs mettent le grapin sur leurs archives. J’ai pu accéder à des archives et utiliser les mots qui étaient inscrits sur ces documents, notamment pour le juge et ce qu’écrivaient les sœurs sur les carnets qu’elles tenaient, où elles décrivaient les filles « vicieuses, menteuses… », rien n’allait et tout était sous le prisme de la culpabilité », signale-t-elle. 
En introduction, Nasrine Nabiyar souhaite rappeler « l’histoire riche » de l’Afghanistan, carrefour de l’Asie et portes de l’Inde depuis des millénaires. Longtemps sous domination bouddhiste, le pays se convertit progressivement à l’Islam et se nourrit du « passage de tous les peuples civilisateurs et destructeurs », avant l’invasion britannique. « Les femmes ont participé à défendre leur pays, dont Malalay », signale la fondatrice de l’association. L’indépendance est proclamée en 1919 et dès l’année suivante, commence la lutte pour l’émancipation des femmes. La première école de filles est créée à Kaboul en 1921. « Les femmes étaient invisibles jusqu’alors dans la société afghane, même si des femmes ont toujours essayé de se faire entendre », précise-t-elle. La scolarisation des filles devient gratuite, tout comme les fournitures scolaires et les repas, jusqu’à la chute du roi en 1929. Le suivant va également marquer l’Histoire de réformes progressistes.