Célian Ramis

"Ouvrir la voix" : pour l'émancipation des femmes noires

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Cinéma Arvor, Rennes
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La réalisatrice Amandine Gay donne la parole à 24 afrodescendantes, françaises et belges, dans son film "Ouvrir la voix", diffusé à l'Arvor, lors d’une séance unique organisée par SOS Homophobie Bretagne, le 17 mai dernier.
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Elles sont femmes, noires, lesbiennes, hétéréos, pansexuelles, cis, trans, croyantes ou non, artistes, scientifiques… Mais comment construire son identité lorsque l’on est constamment ramenée à sa couleur de peau et aux clichés qui y sont associés ? Lorsque la norme est définie par les personnes blanches, invisibilisant et discriminant ainsi les personnes racisées ? La réalisatrice Amandine Gay donne la parole à 24 afrodescendantes, françaises et belges, dans son film Ouvrir la voix, diffusé au cinéma Arvor, lors d’une séance unique organisée par la délégation bretonne SOS Homophobie, le 17 mai dernier, dans le cadre du festival Rennes au pluriel.

« Bienvenue dans ce monde où il va falloir lutter ». Ce monde, c’est celui d’une petite fille de 3 ans à qui on dit « Je ne veux pas jouer avec toi, tu es noire ». Celui d’une adolescente qui s’entend dire « C’est fou comme tu parles bien français ». Celui d’une jeune femme qui découvre ‘Les mains au chocolat’, en référence aux mains coupées au Congo lors de la colonisation belge, et les ‘gâteaux Bamboula’, « c’est pas très welcome friendly ». Sans parler de la pâtisserie nommée ‘Tête-de-nègre’… Celui d’une femme que l’on associe au mouvement terroriste Boko Haram.

Pourquoi ? Parce qu’elles sont noires. Et parce qu’elles sont noires, elles vont subir toute leur vie divers interrogatoires, les obligeant à se justifier de leurs origines, n’ayant soi-disant pas les caractéristiques physiques des Françaises ou des Belges :

« On te demande d’où tu viens, tu réponds que tu viens de Gaillac et là, on te dit ‘Non mais vraiment tu viens d’où ?’… »

Et parce qu’elles sont noires, elles vont devoir s’appliquer davantage à l’école, où elles iront avec la peur que l’on se moque d’elles : « J’avais toujours peur d’être jugée par des Blancs. Fallait être nickel. Pour casser l’image ‘les Noir-e-s sont sales’. » / « Tu dois dealer entre l’image que l’on se fait du Noir et toi qui est une personne entière et pas juste ‘la Noire’. »

Comment grandir, évoluer et se construire quand on nait dans l’Hexagone avec la peau noire ? Quand on nous apprend rapidement à « ne pas faire de vague », « être invisible pour passer à travers les mailles du filet » ? Quand on nous renvoie sans cesse que « l’on ne sera jamais assez Françaises pour les Français » ?

MAUVAISES REPRÉSENTATIONS

Absentes des représentations et des modèles, les personnes racisées subissent de nombreuses discriminations et injonctions. L’actualité le prouve régulièrement avec l’assimilation « délinquance, agressions, harcèlement de rue, violences sexuelles » et étrangers.

Récemment, l’affaire Naomi Musenga – jeune femme de 22 ans décédée le 29 décembre, après avoir subi les moqueries d’une opératrice du Samu de Strasbourg qui ne prend pas au sérieux son appel au secours - (re)fait la lumière sur le ‘syndrome méditerranéen’, préjugé raciste visant à penser que les personnes originaires (et celles que l’on pense, en raison de leur couleur de peau, originaires) des pays méditerranéens expriment plus bruyamment leurs douleurs que les autres.

Impossible de nier le racisme systémique. Impossible également de ne pas constater une discrimination spécifique qui s’intensifie lorsque la personne est une femme, noire, lesbienne, musulmane, grosse…

« On ne peut pas séparer le fait d’être une femme et d’être noire. »
insiste Amandine Gay, réalisatrice afroféministe.

À l’Arvor, elle est fière de voir que la séance unique du 17 mai affiche complet. Parce qu’elle a bataillé, avec l’aide de la délégation bretonne SOS Homophobie, pour que le film arrive jusqu’à Rennes. Pour que Ouvrir la voix soit diffusé sur les écrans. Qu’il voit le jour tout simplement.

Et si son documentaire, auto-produit, est sorti au cinéma en octobre dernier, c’est uniquement de par sa volonté et sa détermination. Mais son propos n’est pas celui-là. Comédienne à Paris plusieurs années durant, elle observe que les rôles proposés sont largement stéréotypés : prostituée, sans-papiers, droguée, jeune de banlieue…

Elle passe à la réalisation et travaille sur un projet dans lequel un des personnages est une sommelière noire et lesbienne. On lui répond alors qu’une personne comme celle-là n’existe pas en France.

RENDRE VISIBLE L’EXISTANT

Être noire n’est pas un métier. Sur le tapis rouge du festival de Cannes, c’est ce que rappellent les 16 actrices, co-auteures du livre Noire n’est pas mon métier, publié début mai. Amandine Gay – comme, entre autres, Aïssa Maïga, Eye Haïdara, Firmine Richard, Sonia Rolland ou encore Nadège Beausson-Diagne – refuse à juste titre le statut de « Noire de service ».

Elle quitte la France et s’installe au Québec, là où va murir l’idée du projet Ouvrir la voix pour lequel elle va recevoir plus de 60 réponses positives pour témoigner.

« J’ai fait un appel sur les réseaux sociaux. Il y avait des femmes qui me répondaient de la Réunion, de la Guyane, de la Martinique et de la Guadeloupe mais il fallait qu’elles puissent se rendre à Paris pour les entretiens. Et il fallait évidemment qu’elles adhèrent avec ma narration et la douzaine de grandes thématiques abordées. », explique la réalisatrice, qui prend le parti de filmer en gros plan les visages des concernées.

Pour montrer qu’elles existent bel et bien : « Il faut nommer pour exister. Qu’est-ce qui se passe quand on ne dit pas le mot « noir » ? On dit « black »… D’où vient le malaise ? Même quand on traduit un film de l’anglais vers le français, on laisse le terme « Black ». Ça me fascine cette question du langage. Comme quand on dit « contrôle au faciès ». Ce n’est pas un contrôle au faciès quand on arrête majoritairement des arabes et des noir-e-s (les hommes noirs sont contrôlés 6 à 8 fois plus que les autres). C’est du profilage racial. En n’utilisant pas les bons mots, on invisibilise les discriminations et on refuse d’affronter notre Histoire. Pourtant, il faut comprendre ce qui se cache derrière les termes parce qu’il y a une question de construction sociale. Qu’est-ce que ça veut dire être noir ? Qu’est-ce que ça veut dire être blanc ? »

Dans le film, elles viennent de milieux différents, de professions différentes, de villes différentes et pourtant, elles ont toutes réalisé qu’elles étaient noires par la force des choses. Parce qu’on leur a fait sentir qu’elles n’étaient pas comme les autres. On leur a touché les cheveux sans demander leur accord, on leur reproche leur communautarisme dès qu’elles trainent avec d’autres personnes noires – sans que jamais ne soit fait le même reproche aux groupes réunissant exclusivement des personnes blanches – ou encore on leur a dit dès la puberté qu’elles étaient des tigresses, des sauvages au lit.

« On projette des choses sur toi dont tu n’es pas consciente. À aucun moment, on te rencontre toi. », regrette l’une des participantes, tandis qu’une autre dénonce également que cette injonction à correspondre aux clichés « nuit à ton développement personnel de femme », dans la sexualité, la personnalité, le parcours scolaire et professionnel.

LES VOIX D’AUTRES VISAGES

Elles ne sont pas des objets d’une époque coloniale dans laquelle la France patauge encore. Vingt-quatre visages et voix, auxquels s’ajoute celle d’Amandine Gay, clament haut et fort leur droit à exister pleinement, à exprimer qui elles sont vraiment. Au-delà des amalgames et du silence dans lequel on souhaite les enfermer par confort et privilège. Au plus profond d’elles-mêmes.

Sexisme, racisme, LGBTIphobies… Ouvrir la voix s’inscrit dans les luttes intersectionnelles, dénonçant les mécanismes croisés de domination et d’oppression dont souffrent les femmes noires et soulève la question de la mémoire face à l’Histoire :

« L’afroféminisme n’est pas récent. Il y a eu dans l’Histoire des organisations de femmes. Mais qui a entretenu les mémoires de ces histoires ? Les femmes noires se sont mobilisées, se sont syndiquées. Des femmes noires ont lutté pour sortir de leur condition. Qui connaît Paulette Nardal ? Où sont nos livres ? Où sont nos films ? Aujourd’hui, à nouveau, il y a une floraison de prise de paroles, sur le cinéma, la littérature, la parentalité, le lesbianisme.

On peut s’exprimer ! Depuis le début de ce projet en 2015, je souhaite donner la parole aux afrodescendantes, dans un bar, au cours d’une table ronde, ouvrir cela au public, documenter le travail, faire un blog pour laisser des traces et filmer les conférences pour les rendre accessibles au plus grand nombre. On se bat énormément pour offrir le meilleur aux générations futures. »

Célian Ramis

3 jours à Quiberon : portrait d'une Romy Schneider complexe

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cinéma Arvor, Rennes
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En 1981, Romy Schneider, en thalasso dans le Morbihan, accorde une interview à l’hebdomadaire allemand Stern. C’est sur cet événement qu’Emily Atef revient dans son film 3 jours à Quiberon, diffusé en avant-première au cinéma Arvor, à Rennes, le 1er juin.
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En 1981, Romy Schneider, en thalasso dans le Morbihan, accorde une interview à l’hebdomadaire allemand Stern. C’est sur cet événement qu’Emily Atef revient dans son film 3 jours à Quiberon, diffusé en avant-première au cinéma Arvor, à Rennes, le 1er juin. Sur les écrans le 13 juin.

Habituée – comme beaucoup de célébrités – de la thalasso de Quiberon, l’actrice mythique s’y est rendue pour la dernière fois en avril 1981, passant quelques jours avec le journaliste Michael Jürg et le célèbre photographe Robert Lebeck. Un an avant sa mort, Romy Schneider livre ses états d’âme au magazine Stern, laissant ainsi une trace indélébile de la femme complexe qu’elle était.

Elle n’est pas l’impératrice d’Autriche. Tout comme elle n’est aucune des femmes qu’elle a interprétées au cinéma ou au théâtre, justifie-t-elle dès le début de l’interview, malmenée d’entrée de jeu par le journaliste qui souhaite à tout prix lui faire dévoiler ses plus bas instincts.

Accompagnée de Hilde, son amie d’enfance, Romy se montre tantôt festive, tantôt torturée. Tantôt fragile et tantôt combattive. Éprouvée par les épreuves de la vie, entre tous les scandales dont se régale la presse people, le désamour du public allemand et la culpabilité d’une mère souvent absente à cause des tournages, elle est prise en tenaille entre les démons qui l’habitent et sa quête de liberté.

La ressemblance entre Marie Baümer (dans le physique et le talent) et Romy Schneider est frappante. Et c’est d’ailleurs ce qui a motivé Emily Atef, dont le projet lui a été proposé par le producteur français Denis Poncet, ami de l’actrice allemande Marie Baümer.

« C’était difficile pour elle, elle avait une grande peur de jouer ce rôle. Elle a toujours refusé de jouer Romy Schneider. Là, elle a accepté parce que ce n’était pas un biopic entier mais centré sur un événement marquant de sa vie, quelques temps avant sa disparition. Pendant le tournage, elle était épuisée, et comme Romy, elle ne dormait pas. Pour moi, c’était difficile, c’est mon travail de la protéger émotionnellement. Et en même temps, il lui fallait ça pour capter cette fatigue physique qu’avait Romy Schneider. », explique la réalisatrice.

En noir et blanc, elle retrace les 3 jours qui ont lié Romy Schneider, Hilde Fritsch (personnage imaginaire qu’Emily Atef aime penser comme son alter ego), Michael Jürgs et Robert Lebeck : « C’est une fiction basée sur des faits réels. Sur les 580 photos que Lebeck a prises et m’a transmises, sur l’interview du Stern avec des extraits réels et des passages que j’ai écrit, des discussions avec les gens qui ont côtoyé Romy dans sa vie personnelle ou à Quiberon, et puis j’ai fait à ma sauce. »

Cette adaptation est controversée. La fille de Romy Schneider, Sarah Biasini, se dit scandalisée du portrait brossé dans le film. Trop porté sur la dépendance à l’alcool et aux médicaments. La réalisatrice insiste, il ne s’agit pas d’un documentaire. Mais plutôt d’un « portrait de femme universelle », en particulier pour la jeune génération.

« C’est une femme, artiste, mère, seule à gagner de l’argent, manipulée par les médias. Mais elle n’est pas une victime. Ce n’était pas une victime Romy ! »
précise Emily Atef.

Au fil du scénario, la protagoniste se révèle encline à exprimer ses émotions et ses secrets, ce qui l’affecte, la déprime, la rend joyeuse et joueuse. Loin d’être la marionnette d’un journaliste sans scrupule, elle semble plutôt manier parfaitement les manettes des confidences livrées.

Elle règle ses comptes avec l’Allemagne qui n’a pas supporté qu’elle n’incarne pas jusqu’au bout la pure Sissi et qu’elle devienne l’idole du public français, elle avoue ses failles de femme et ses difficultés à conjuguer son travail et sa vie privée. À la fois malheureuse et légère, solaire et hantée, dans la lignée d’une Marilyn Monroe et d’une Dalida, elle s’affiche en quête d’une grande liberté, dont elle est privée en tant que célébrité mais aussi en tant que femme.

C’est ce que capte et met en perspective Emily Atef dans son quatrième long-métrage, décrié et critiqué, pour son manque de point de vue marqué, qui pourtant à travers une esthétique impeccable - influencée par l’univers de Claude Sautet, auquel Romy Schneider a à plusieurs reprises gouté - sublime le désordre mental et social d’une femme adulée mais aussi d’une femme en général dont on attend trop, dont on attend tout. La beauté, la perfection, la raison, le sourire large…

Au cœur de l’interview, 3 jours à Quiberon va au-delà des apparences et plonge dans la profondeur de l’âme, avec sa noirceur, sa complexité et ses paradoxes.

 

 

TOURNÉE BRETONNE PRÉVUE DU 20 EU 25 JUIN, EN PRÉSENCE D'EMILY ATEF ET/OU DE MARIE BAÜMER : 

  • 20 juin à Brest à 20h et à Douarnenez à 20h30
  • 21 juin à Douarnenez à 14h30 et à Audierne à 20h45
  • 22 juin à Saint-Renan à 21h
  • 23 juin à Etel à 17h
  • 23 juin à Vannes à 20h30
  • 24 juin à Cancale à 18h et à Cesson-Sévigné à 20h30
  • 25 juin à Saint-Quay-Portrieux à 18h30 et à Lannion à 20h30

Célian Ramis

Black Palabres : la Négritude transcendée par Bilor

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Librairie Planète Io, Rennes
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En avril, elle invitait les Rennais-es à la librairie Planète Io pour son cabaret poétique Black Palabres. Prennent corps les poèmes d’Aimé Césaire, de Léon-Gontran Damas ou encore de Léopold Sédar Senghor, grands poètes de la Négritude.
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L’exil, l’esclavagisme, l’héritage. Marie-Laure Thimotée – alias Bilor – aborde ces sujets avec le soupçon d’humour qui brise les tabous mais n’enlève rien à leur profondeur. Du 5 au 7 avril dernier, elle invitait les Rennais-es à la librairie Planète Io pour son cabaret poétique Black Palabres. Pendant une heure, prennent corps les poèmes d’Aimé Césaire, de Léon-Gontran Damas ou encore de Léopold Sédar Senghor, grands poètes de la Négritude.

Elle s’accompagne d’un piano et de quelques instruments africains comme un Kalimba - qu’elle appelle “Piano à pouces”. Tantôt en musique, tantôt en narration, la comédienne Bilor – Marie-Laure Thimothée, de son nom civil - met en scène les poèmes de la Négritude. Un mot inventé en 1935 par Aimé Césaire, poète et homme politique martiniquais, en réaction à l’assimilation culturelle imposée par la France dans ses colonies.

Suivi par Léon-Gontran Damas, Léopold Sédar Senghor ou encore Bigaro Diop - tous hommes de lettres - le mouvement devient un outil politique de défense des cultures et identités noires. Poèmes, essais, livres, théâtre, la Négritude condamne le colonialisme avec force par le biais culturel. Léon-Gontran Damas - poète guyanais - le décrivait comme :

“Le mouvement tendant à rattacher les noir-e-s de nationalité et de statut français, à leur histoire, leurs traditions et aux langues exprimant leurs âmes”.

C’est d’ailleurs autour du texte de Damas, Black-Label, que Bilor construit son spectacle joué à la librairie rennaise Planète Io du 5 au 7 avril. S’ajoutent à cette discussion en 12 poèmes, les grands poètes Edouard Glissant, Abdourahman Waberi et la seule femme Ananda Devi, poétesse et romancière mauricienne. Dans les textes résonnent le déchirement de l’exil et la colère de l’oppression rythmée par la citation de Damas « Black Label à boire, pour ne pas changer. Black Label à boire, à quoi bon changer » que Bilor intègre avant chaque nouveau poème.

HÉRITAGE

Et quand l’artiste ne chante pas, elle tient le recueil de Damas, et transcende le texte à coup de pas de danse, perchée sur une chaise ou clamant près de la porte de la librairie des vers durs et rugueux sans jamais tomber dans la victimisation. Son but : rendre hommage à la Négritude avec bienveillance, sans victimiser les personnes noires ni culpabiliser les personnes blanches :

Je pense qu’il faut à tout prix sortir du système de complainte. J’ai envie d’y lire ça [dans ces poèmes]. C’est un appel à la vigilance car tous les jours on a le choix de faire l’animal ou de faire appel à notre humanité : ma colère j’en suis maître”.

Elle utilise alors l’humour et ses talents d’actrice affûtés au Cours Florent dans les années 90 pour rendre le sujet moins difficile. Pourtant, l’arrachement à la terre, à la tradition et cette errance qui en résulte font écho à l’histoire de l’artiste. Elle-même née à Paris d’un père martiniquais et d’une mère algérienne :

“J’ai toujours eu le sentiment d’avoir le cul entre deux chaises. J’ai grandi en France et c’était important que j’aille du côté de mes racines […] Il y a quelques années, j’ai découvert le livre Du Crime d’être Noir de l’auteur Bassidiky Coulibaly et ça a résonné en moi ».

RACISME ORDINAIRE

Aujourd’hui, elle se réapproprie un héritage qu’elle remet au goût du jour dans une société où sévit encore le racisme ordinaire. En décembre 2017, le célèbre footballeur français Antoine Griezmann se trouve au cœur d’une polémique. A l’occasion d’une soirée déguisée, il arbore une “Black Face” - visage noir - afin de se grimer en joueur de basket des Harlem Globetrotters (célèbre équipe américaine).

Cette pratique, qui servait à caricaturer et stéréotyper les personnes noires dans les théâtres jusqu’aux années 1960, semble être ignorée du sportif. Il s’excuse aussitôt. Mais le constat est le même : le manque criant d’éducation. La faute à l’Histoire mal enseignée dans les manuels scolaires ? La faute aux “C’était de l’humour !”, argument donné par Anne-Sophie Leclère en 2013 après avoir comparé Christiane Taubira - alors Garde des Sceaux et Ministre de la Justice du gouvernement François Hollande – à un singe ?

ASSUMER SES RESPONSABILITÉS

Bilor apporte un début de réponse : “Dans tous les génocides, le point commun entre bourreaux et victimes est qu’ils/elles sont déshumanisé.e.s”. Et sans humanité derrière l’Histoire, les erreurs se répètent, même si la France assume petit à petit ses responsabilités. En 2012, la ville de Nantes a finalement inauguré Le Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Un grand pas bien tardif pour la ville au “premier port négrier de France au 18ème siècle” comme on peut lire sur le site internet du monument.

Loin de tous préjugés, Bilor réussit avec Black Palabres à faire (re)découvrir les poètes de la Négritude. Un mouvement que l’artiste désormais installée à Douarnenez dans le Finistère étend à toute forme d’injustice en citant Aimé Césaire :

"La Négritude, c'est le rejet de la domination et de l'oppression dans le monde."   

Célian Ramis

La célébration du feu au-dedans des femmes

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Théâtre de la Parcheminerie
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Elle s’est inspirée d’interviews d’actrices, de militantes féministes et de nombreuses stars pour imaginer un spectacle qui célèbre les femmes et la féminité. Dans "Du feu au-dedans", Fernanda Barth manie avec tact différents archétypes féminins.
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Elle s’est inspirée d’interviews d’actrices, de militantes féministes et de nombreuses stars pour imaginer un spectacle qui célèbre les femmes et la féminité. Sur la scène de La Parcheminerie, à l'occasion du festival Mythos, jeudi 19 avril, Fernanda Barth présentait Du feu au-dedans, une pièce écrite par Régis De Martrin-Donos, dans laquelle elle manie avec tact différents archétypes féminins.  

Ce n’est pas l’histoire « du féminin qui parle du féminin ». C’est, précise la comédienne, un spectacle « d’une femme et d’un homme ». Parce qu’elle a souhaité que la pièce soit écrite par l’auteur et dramaturge, également metteur en scène, Régis De Martrin-Donos (le spectacle est né dans le cadre du Lyncéus festival de Binic, porté par le collectif Lyncéus).

Après échanges et discussions autour des figures féminines qu’elle admire et qui la fascinent, il définit une forme alliant plusieurs portraits :

« Il m’a dit « Comme ça tu joueras ces femmes dont tu rêves », qui sont devenues après des femmes dont lui il rêvait aussi. Il a ajouté des figures qui l’inspiraient. Et ça, ça m’intéresse. »

Sur scène, Fernanda Barth les fait (re)vivre et exprimer leurs paroles, leurs récits. En commençant par la bergère, au Moyen-Âge, accusée de sorcellerie. Un personnage auquel elle tient particulièrement, s’intéressant aux sorcières depuis sont enfance, « beaucoup plus qu’aux princesses ! ».

Elle aime cette figure de la femme transgressive, « étrange, belle et pas belle, qu’on veut voir et dont on a peur, et en grandissant, j’ai peut-être compris, ou en tout cas en tant qu’artiste je suis à la recherche de cette ambigüité qui me plait chez ces être fantasmés. »

Pour le spectacle, elle s’est plongée dans les récits des procès en sorcellerie. Parce qu’on ne peut trouver que des retranscriptions de ce que les femmes répondaient pour se défendre.

« Les sorcières n’ont jamais écrit, parlé ou dit ce qu’elles avaient à dire. C’est une affaire d’hommes ces procès. Ça me touche et ça me donne envie de pleurer de lire ça. J’avais envie de les convoquer, de les défendre, dire que ça a eu lieu. Ça ne change pas grand chose au monde mais ça change quelque chose pour moi de prendre la parole pour citer et célébrer ces femmes-là que j’aime. »
souligne avec émotion la comédienne.

Pas étonnant que sa bergère soit aussi précisément juste et réaliste. Parce qu’elle est une femme qui vit seule sur la falaise et communie avec la Nature, elle mérite la sentence ultime. Parce qu’elle est une femme, tout court.

« C’est donc ça le mal que j’ai en moi ? », s’interroge cette Anne Trégor, « 17 hivers », qui ainsi vient rappeler comment la société voyait les femmes à cette époque, surtout celles qui s’écartaient de la norme imposée, et ce qu’elle leur faisait subir pour les punir, allant jusqu’à les tuer ou les brûler sur le bucher.

Sur les planches et à travers Fernanda Barth, les femmes se succèdent, se croisent et se répondent. Ouvrent une porte sur une réflexion, une question ou disparaissent sur une affirmation bien sentie. Comme cette chanteuse de cabaret, ancienne star du music-hall au parlé qui rappelle celui d’Arletty, qui raconte son rapport aux hommes, à la manière dont ils l’ont « accouchée », à l’acceptation de son corps et à la sexualité des femmes :

« Trouvez un viagra pour les femmes et là on pourra parler d’égalité ! »

C’est piquant, parfois émouvant, parfois drôle ou encore parfois tendre. Et parfois, c’est tout à la fois. Que ce soit le récit d’une femme mariée depuis 15 ans qui ne supporte plus les bruits de mandibules lorsque son époux mange des écrevisses, le récit d’une prostituée espagnole qui en a fini avec la bite mais continue de prodiguer des conseils pour assurer le travail sans trop se fatiguer, ou encore celui de la journaliste intello-bobo-snob qui écrit pour un magazine féminin, en passant par les dessins d’une femme préhistorique dans sa caverne et par l’adolescente archi fan de Dalida… Toutes ont des choses à dire, des souffrances à exprimer, des questions à poser, des expériences à partager et à transmettre.

« Ce que j’aime chez elles, c’est qu’elles n’ont pas de comptes à régler avec le masculin. Elles ont des douleurs. Mais elles ne sont pas dans une sorte d’énergie revancharde. Ou dans une sorte d’aigreur. Elles ont vécu ce qu’elles ont vécu mais elles sont plutôt très vivantes. C’est ça qui me plait, elles sont dans la vie. C’est ça qui les rassemble. Ce qui les différencie c’est qu’elles viennent d’époques différents, ont des âges différents. », analyse Fernanda Barth, qui privilégie le côté humain de ces figures.

La comédienne se revendique féministe politiquement, même si elle n’est pas engagée dans un collectif ou une association. Elle lutte pour des droits égaux. Parce qu’elle a ressenti qu’être une femme dans la rue, à partir d’une certaine heure, était un problème. Parce qu’elle a observé des violences envers d’autres femmes. Des violences normalisées, malheureusement.

Elle le dit, à l’adolescence, elle a eu « un grand moment de révolte, une haine de cette prison ». À partir de là, elle a eu envie d’en faire quelque chose et d’intégrer cette dimension dans le spectacle, « au-delà d’une protestation, car ce spectacle n’a pas été écrit ou joué dans la douleur ou dans la peine. »

Sa réponse aux violences faites aux femmes, c’est la célébration au féminin. À travers la transgression des normes. Pour s’en affranchir et s’émanciper. À travers aussi la diversité et la complexité des portraits. Les époques, les classes sociales, les manières de parler, les façons de penser, de critiquer, de dénoncer ou de rendre hommage.

Sans porter de jugement sur les femmes qu’elle incarne et présente. Parce que c’est aussi le propos. Fernanda Barth célèbre le féminin et la féminité, sans toutefois chercher à mettre ces femmes (et les femmes en général) dans une case.

« Je crois que c’est dangereux de vouloir mettre les gens dans des cases, c’est dangereux de dire « c’est ça » ou « c’est pas ça ». On travaille avec des questionnements, en tout cas je travaille comme ça sur scène, avec des recherches, on pose des questions mais je n’ai pas vraiment de réponses ni d’un ordre sociologique, ni d’un ordre philosophique à donner. Mais je cherche. Alors oui, il y a des comportements que j’identifie comme très féminins ou très masculins mais je sais aussi que j’appartiens à une culture de langage, de pensée. Il faut être vigilant-e-s pour ne pas être limité-e-s et en même temps il faut vivre aussi, s’amuser ! », conclut-elle.

Célian Ramis

Mythos 2018 : Blanche Gardin, provocatrice de la philosophie mesquine

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La Parcheminerie
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A-t-on vraiment besoin d’un festival des arts de la parole ? s’interroge Blanche Gardin, le 21 avril, en arrivant sur la scène de la Parcheminerie à Rennes, à l’occasion de Mythos.
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A-t-on vraiment besoin d’un festival des arts de la parole ? s’interroge Blanche Gardin, le 21 avril, en arrivant sur la scène de la Parcheminerie à Rennes, à l’occasion de Mythos. Après Il faut que je vous parle ! et Je parle toute seule, l’humoriste caustique revient avec un nouveau spectacle de stand-up, En test.

Il aurait pu s’appeler On parle trop. Dans le viseur de Blanche Gardin, les réseaux sociaux, principalement. Qui poussent à s’exprimer, sur tout. Et surtout, sur rien. En permanence.

« Et quand tu ne parles pas, on te rappelle à l’ordre. Tu as un truc qui te dit, « Exprime toi ! » ! Mais le Monde n’a pas besoin que tout le monde donne son avis sur lui tout le temps. »
souligne-t-elle.

Il faudrait, selon elle, effectuer des minutes de silence pour le silence. Et non pour la liberté d’expression. « C’est vraiment le truc le plus con qu’on ait inventé ! », surenchérit l’humoriste à l’écriture acerbe et bien sentie. Elle parle avec le sourire, parfois en se marrant, et toujours en dénonçant l’absurdité des situations et concepts qu’elle expose.

L’affaire Weinstein et ses hashtags, l’égalité entre les sexes, les relations hommes-femmes, le sens du langage, les traumatismes, la pornographie, le féminisme, les hipsters et les vegans… Elle égratigne tout le monde et n’épargne personne, mais jamais sans un objectif précis en tête. Et n’oublie pas de se moquer d’elle-même.

À BAS LA BIENVEILLANCE

Ras-le-bol de la bienveillance ! Elle le dit sans concession : « Je suis pas gentille, je suis pas altruiste, je suis pas une bonne personne. Ma première pensée le matin, c’est pas pour les autres, en espérant qu’ils vont bien. C’est pour moi. C’est à la mode la bienveillance, avec ses postures et ses éléments de langage. Ça me rend agressive, faut de la violence ! Le confort est devenue une valeur, on s’est bien fait niquer ! J’y crois pas trop au projet bienveillance. La haine gagne toujours ! Et puis ça veut rien dire « J’aime les gens », personne aime les gens, on aime des gens mais pas les gens. Il faut haïr un peu, jalouser un peu. Je hais les hipsters et ça me fait du bien. Je ne supporte plus les gens trop optimistes ! (…) Je m’intéresse aux traumatismes et à leur réécriture. »

Elle diffuse sa « philosophie mesquine » sans langue de bois. Ça fait rire autant que ça choque. On se rappelle de ses interventions piquantes aux cérémonies des Molière en 2017 ou des César en 2018. Elle met les pieds dans le plat et en gêne plus d’un-e pour cela. On dit d’elle qu’elle a un humour noir, corrosif. Blanche Gardin ne renie pas ses qualificatifs mais n’aime pas pour autant être mise dans des cases. Elle préfère dire qu’elle rigole de la vie, qu'elle fait du spectacle vivant.

Un humour existentiel en gros. Parce qu’elle décortique ce qu’il y a de sombre en elle, comme en chacun-e d’entre nous. Sans pour autant excuser les actes les plus abjects. Par contre, rigoler de certaines dérives, d’un manque de nuances et de recul, là oui et à fond. La stand-uppeuse manie le fil du « bien » et du « mal » avec une subtilité incroyable et une grande intelligence.

Marre de s’indigner pour ce dont il faut absolument s’indigner, parce que l’on nous dit qu’il faut nous en indigner. Blanche Gardin observe les faits avec précision et cynisme et ouvre le spectre d’une réalité bien plus complexe et trash que lorsque l’on regarde vite fait par le trou de la serrure, ou pire, par celui, bien étroit, de la bienpensance.

DÉNONCER LES INJONCTIONS

C’est jouissif de rire face à une humoriste qui ne se contente pas de recracher des banalités véhiculées par le faisceau de la pensée unique. À force de travail et de réécriture, la comédienne développe son sens de la mise en valeur de faits ironiques et absurdes, dans une société qui se laisse guider dans sa routine du quotidien par les injonctions perpétuelles à correspondre aux normes de sa case.

Injonction pour un homme à être viril, donc à bander, donc à pénétrer, « parce que bander dans le vide ne suffit pas, regardez Thomas Pesquet, il a fini par se mettre à la photographie… ». Injonction pour une femme à être dans les bons rangs de la beauté et de l’hystérie, parce que « si on a bien conquis un territoire, c’est celui de la folie… et de la météo. »

Injonction à s’insurger contre le harcèlement de rue quand tout autour de nous signale que les femmes sont des objets. Injonction à s’épiler la chatte jusque dans les pornos féministes. Et finalement, injonction à ne pas penser par soi-même.

Blanche Gardin déconstruit les systèmes de domination, en renversant les situations, en analysant nos éléments de langage révélateurs d’un monde misogyne, homophobe, raciste et islamophobe.

Parce qu’on est seul-e de la naissance jusqu’à la tombe, l’humoriste joue de notre nécessité à vouloir à tout prix être dans les clous, pour plaire aux autres, en étant une « bonne personne », en tombant dans le panneau et les pièges de la bienveillance. Sans se demander ce qui se trame sous cette notion obscure.

Pour elle, la liberté, sous-jacente à son propos, c’est celle qui permet de cheminer intellectuellement. De se poser des questions, de se remettre en cause, d’interroger le pourquoi et le comment des choses, et surtout du sens qu’elles prennent et qu’on leur donne, et évidemment de rire de soi et de rire des autres.

« J’aime la campagne. Parce qu’à la campagne, les gens n’ont pas peur du silence. Ici, on a peur du rien. Mais on ne disparaît pas dans le rien. Au contraire. »

On parle trop. Pour ne rien dire. Pour ne pas réfléchir. Sa solution : « Je parle, vous m’écoutez, c’est gagnant-gagnant ! » Jouissif, tout simplement. 

Célian Ramis

Mythos 2018 : HollySiz, électrisante combattivité

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Thabor, Rennes
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Elle a besoin de s’exprimer. Par le corps et par la voix. HollySiz montait sur la scène du Cabaret botanique, dans le parc du Thabor à l’occasion du festival Mythos, le 18 avril et offrait un concert très rock.
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Elle a besoin de s’exprimer. Par le corps et par la voix. HollySiz montait sur la scène du Cabaret botanique, dans le parc du Thabor à l’occasion du festival Mythos, le 18 avril et offrait un concert très rock, un style qui correspond au message qu’elle souhaite transmettre dans son deuxième album, Rather than talking.

Le titre est révélateur. D’une époque dans laquelle elle évolue et vit pleinement. D’un tournant qu’elle observe et auquel elle souhaite prendre part. En pleine réflexion et confection de l’opus, la campagne de Trump et ses phrases misogynes. La marche des femmes. La remise en cause de droits que l’on pensait acquis, comme l’avortement.  

La chanteuse se doit d’être militante, dit-elle à la presse, en janvier dernier. Finis les beaux discours, il faut passer à l’action. Naturellement, son disque prend une direction rock.

Sans se détacher de son précédent album, elle puise dans ses influences new-yorkaises et cubaines, dans de l’électro, de la pop, du rock et du trip hop, dans son corps et dans sa tête.

Pas étonnant qu’elle entre sur scène, statique, les pieds ancrés dans le sol, le corps imposant de par ce qu’il dégage. Capuche sur la tête, on dirait une boxeuse s’apprêtant à monter sur le ring.

Juste avant de rentrer dans l’arène. Elle a la détermination d’une combattante et chante avec puissance « Unlimited ».

Une manière de donner un ton qu’elle ne délaissera à aucun moment du concert. Il faut se battre. Se battre pour prendre sa place, pour obtenir des droits, pour les sauvegarder. Et la lutte passe pour elle par le collectif. Dans l’invocation du souvenir de certaines chanteuses rock des années 90 avec « Fox » ou dans le partage avec le public.

« Communier, tous ensemble, autour de la musique, c’est ce que l’on peut faire de mieux en ce moment. », lance-t-elle avant d’entamer « Love is a temple ».

Elle s’exprime à travers l’écriture, le chant et la danse. On y trouve du Mickaël Jackson, de la salsa, du voguing et surtout du plaisir, de l’amusement et de la sensualité.

Sous le nom de Cécile Cassel, elle incarne des femmes que les autres ont décrites. Avec HollySiz, ce sont toutes ces facettes intérieures et personnelles qu’elle exprime et dévoile.

À la fois joyeuse et légère, elle abrite également en elle un côté sombre, plus énervé, qui côtoie son romantisme, ses souffrances, ses espoirs et son imaginaire.

À travers un concert structuré en plusieurs actes, elle passe d’un style à un autre, sans raccourcis et avec intelligence, prenant le temps d’explorer les sonorités, les rythmes très cadencés, les manières de chanter et les chorégraphies, comme pour démontrer la complexité et la diversité d’une personnalité qui évolue, au fil des âges et des époques, et se développe, s’affirme et s’assume.

On aime son énergie et sa manière de penser son spectacle qui implique le public, de par l’interaction mais aussi de par la force qui se dégage de la scène et qui se diffuse dans l’audience. Avec sa musique, elle transmet l’instinct de la combattante. Avec son visage, elle partage ses sourires. Et avec son corps, elle libère des ondes électrisantes. Un moment enivrant.

 

 

Célian Ramis

Mythos 2018 : Hyphen Hyphen assure le show

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Thabor, Rennes
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En 2016, Hyphen Hyphen raflait la « Révélation scène de l’année » aux Victoires de la Musique. Deux ans plus tard, le groupe montre qu’il n’a pas démérité et poursuit dans cette lignée pour un show à l’énergie brute, ce 18 avril, à Rennes.
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En 2016, Hyphen Hyphen raflait la « Révélation scène de l’année » aux Victoires de la Musique. Deux ans plus tard, le groupe montre qu’il n’a pas démérité et poursuit dans cette lignée pour un show à l’énergie brute. On en a pris plein la tronche ce mercredi 18 avril, sous le chapiteau du Cabaret Botanique, installé pour le festival Mythos.

La chaleur, déjà bien installée, est montée d’un cran dans le Magic Mirror. Dès les premières notes, Hyphen Hyphen déploie une énergie renversante à vous couper le souffle, vous saisir les entrailles et vous débrancher le cerveau.

C’est énervé, c’est viscéral. Et ça fait instantanément danser, et surtout sauter. La foule se déchaine et se laisse planer par la voix de Santa et les sonorités pop rock électro des musicien-ne-s, qui balancent sans modération une musique furieuse.

Le groupe n’a pour l’instant dévoilé auprès du grand public que « Like boys » - au message féministe, contre les harceleurs - du prochain album qui sera intitulé HH.

Mais livre ici des chansons inédites, qui paraitront bientôt, la sortie de cet opus étant prévue pour le 25 mai.

La découverte de ces nouveautés pourrait altérer l’énergie qui déferle sous le chapiteau mais pas du tout. Loin de là.

Parce que le groupe manie l’art du spectacle. Ils ont le sens du show, l’envie de dynamiter la scène et la capacité à le faire.

La proposition est explosive. Hyphen Hyphen sait créer des hymnes fédérateurs. Des refrains répétitifs, faciles à chanter, faits pour gesticuler.

Quand on ne connaît pas, il est aisé de reprendre en chœur la chanson « Young leaders », en scandant les paroles en y croyant, le temps d’un instant ou au-delà.

Santa et ses musicien-ne-s investissent l’espace et possèdent la scène, avec fougue. Avec vigueur aussi. Et avec l’envie de nous éclater. C’est festif, ça vibre et ça secoue.

Tou-te-s debout autour de la batteuse, aligné-e-s pour se déhancher ou la chanteuse suspendue au poteau latéral sur lequel elle vient de grimper, le groupe s’impose par son show transcendant.

Sur scène, les corps se tordent, sautent, se plient, se courbent, se frottent, se cherchent, se frustrent, s’emboitent, s’amusent et se libèrent, tandis que la voix s’envole dans les aigues en guise de cris qui créent un sentiment d’urgence et de plénitude tout à la fois.

Une maitrise de l’esthétique vocale, musique et scénique impressionnante, alliée à une énergie libératrice. Pour cracher ses entrailles. 

Célian Ramis

Mythos 2018 : Le temps suspendu de Selah Sue

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Thabor, Rennes
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Presque dix ans après le succès de Raggamuffin, Selah Sue opère aujourd’hui un nouveau tournant et se présente le 17 avril dans le Cabaret Botanique du Thabor, installé pour le festival Mythos, dans un cadre plus intimiste.
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Presque dix ans après la sortie de son album à succès Raggamuffin, Selah Sue continue de développer son univers singulier, se baladant entre le ragga, le jazz et la soul. Elle opère aujourd’hui un nouveau tournant et se présente le 17 avril dans le Cabaret Botanique du Thabor, installé pour le festival Mythos, dans un cadre plus intimiste.

Surprenante entrée en matière, l’artiste belge choisit de dompter le silence du public en débutant par « So this is love », la chanson de Cendrillon qu’elle a interprétée pour un CD jazzy de Disney, fin 2017. Son choix n’est pas anodin. Elle pose le cadre de son nouveau spectacle. Calme, simple, qui suspend le temps.

Son premier enfant, né l’an dernier, lui a donné envie de nouveauté, d’inattendue. C’est ce qu’elle explique passant du français à l’anglais.

Pendant un temps, elle a ressenti le besoin de coucouner son bébé, au soleil, dans un hamac. Elle chante alors cette période, sur un ton paisible.

Sa voix, sa guitare, un musicien au violoncelle. Un air presque folk. L’ambiance est planante. L’organe vocal singulier de Selah Sue s’allie parfaitement à la résonnance pure des cordes du violoncelle.

La tendresse des balades flirte avec le style qu’on lui connaît davantage à ses débuts fulgurants, qui crée des montées en puissance, avant de prendre véritablement le virage annoncé.

L’artiste le dit : après un an d’absence, six ans de tournées pour ses précédents albums (Raggamuffin et Reason), des gros instruments et des grosses productions, elle a souhaité avancer vers quelque chose de nouveau. Changer de forme. Développer de nouvelles lignes. Sa proposition : faire découvrir au public rennais des chansons pas encore gravées sur CD, aller vers de l’inédit.

Avec son micro sample, elle enregistre ses vocalises. Puis sa guitare, avant de s’en décrocher. Elle garde son flow devenu sa marque de fabrique, en plus de sa voix rocailleuse, et se fait accompagner d’un synthé, ajoutant ainsi des sonorités électro à son répertoire, qui ne tombe pas pour autant dans un côté rétro.

Elle semble expérimenter sur scène, tout en gardant la maitrise parfaite de sa musique et de son instrument vocal. Elle emmène ses chansons ailleurs. Que ce soit ses anciennes comme « Alone » ou « This world », ou des reprises comme « Que sera, sera », de Doris Day.

Et elle n’oublie pas de revenir à l’origine de ce nouvel élan, avec des chansons nouvelles comme « Fool of life », écrite pour donner l’espoir et l’assurance, à son fils comme à tou-te-s celles et ceux qui trouveront écho dans ce titre, qu’en cas de coups durs, elle sera là.

C’est l’esprit de son retour qu’elle entame avec tendresse et sérénité, avec toujours sa force musicale et ses influences ragga, qu’elle ne délaisse pas cependant. Mais la place est faite à davantage d’envolées planantes qui pourraient à force s’apparenter à un chant des sirènes qui pourraient nous donner envie de décrocher.

Toutefois, on ne se lasse que 3 minutes avant de raccrocher les wagons et de se laisser envouter par la manière dont l’auteure-compositeure-chanteuse manie le temps avec une grande intelligence artistique, le suspendant dans une bulle vaporeuse, presque éphémère, et sans aucun doute sensuelle et élégante.  

Célian Ramis

Mythos 2018 : Kimberose, la nouvelle révélation soul

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Thabor, Rennes
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En mars dernier, la sortie de l’album Chapter One installe le talent de Kimberose parmi les artistes à suivre de près. Le 17 avril, sur la scène de Mythos, dans le Cabaret Botanique, confirme que c’est bien la révélation soul de l’année.
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Révélée dans l’émission Taratata en septembre dernier, le groupe Kimberose séduit instantanément avec son EP et son titre « I’m sorry ». En mars dernier, la sortie de l’album Chapter One installe leur talent parmi les artistes à suivre de près. Le 17 avril, sur la scène de Mythos, dans le Cabaret Botanique, confirme que c’est bien la révélation soul de l’année.

Kimberose, c’est un groupe de quatre musiciens et, surtout, d’une auteure-chanteuse – Kimberly Kitson Mills – à la voix soul, douce et puissante, à la croisée de Norah Jones et Amy Winehouse. Une voix qui scotche le public, dès la deuxième chanson, qui se tient mutique, incapable même d’applaudir durant quelques secondes.

Kimberose a ce pouvoir, celui de vous hypnotiser. Parce qu’elle transmet avec générosité l’élégance et la rondeur de la soul. Sa pureté dans son contraste. Permettant ainsi de transmettre des émotions fortes, des émotions qui font vibrer.

Jusqu’à nous filer des frissons, notamment avec « Wolf », écrite à la suite du décès d’un être cher à la chanteuse, mais pas seulement. « Needed you », « Strong woman » ou encore « I’m sorry » procurent des sensations fines et intenses, subtiles et viscérales. Avec beaucoup d’aisance, la jeune artiste réussit à suspendre le temps. Et à suspendre le public à ses lèvres.

On se laisse bercer dans l’intimité de sa musique et la chaleur du chapiteau. Et on aime croiser celles à qui elle rend hommage dans la chanson sans nom, qu’elle intitule « Le slow ». Etta James, Billie Holiday, Nina Simone, Amy Winehouse, Ella Fitzgerald… Ses divinités à elle. Les grandes pointures de la soul et du jazz.

Tout fonctionne dans Kimberose : la voix, les envolées jazzy, les mélodies rappelant la soul des années 70, les rythmiques qui nous font nous mouvoir lentement. Tout en retenue, en pudeur, en finesse, en puissance et en sensualité.

On aime la générosité de son investissement, dans ses interprétations, de sa prestance et de son rapport au public. Si on note quelques redondances dans les mélodies, qui viennent se frotter à la jeunesse du projet qui peut-être n’ose encore s’affranchir des codes de leurs mentors, on apprécie le virage que prend le concert.

La voix devient plus rutilante et on s’éloigne petit à petit de l’ambiance Norah Jones pour se rapprocher d’Aretha Franklin, sans toutefois l’imiter. Le groove habite intensément la scène avec « Mine », qui suit la reprise de Lead Belly – que l’on connaît souvent plus avec la version de Nirvana – « Where did you sleep last night ? ».

Kimberose atteint l’apothéose en interprétant à nouveau leur titre phare « I’m sorry », « mais cette fois pour de vrai, maintenant que vous êtes chauds, parce que désolée de vous le dire mais vous ne l’étiez pas suffisamment tout à l’heure ». Et en effet, l’énergie circule, c’est groovy et électrique. Le public est conquis. 

Célian Ramis

Larguées, les femmes ? Pas tellement... au contraire !

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Cinéma Gaumont, Rennes
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Le 13 avril, la réalisatrice Eloïse Lang venait présenter son deuxième long-métrage, Larguées, en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, accompagnée de Miou Miou, Camille Chamoux, Olivia Côte et Youssef Hajdi.
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Après avoir longuement travaillé sur la pastille Connasse et le film Connasse princesse des cœurs, Eloïse Lang passe à la réalisation de son deuxième long-métrage Larguées. Le 13 avril, elle venait le présenter en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, accompagnée de Miou Miou, Camille Chamoux, Olivia Côte et Youssef Hajdi.

Six mois plus tôt, le mari de Françoise est parti avec une infirmière de 30 ans sa cadette. Alice et Rose, leurs filles, décident alors de tenter une opération « Sauver maman » en l’emmenant se ressourcer dans un club de vacances, à La Réunion. Et pour y parvenir, elles vont devoir mettre de côté les différences de caractère qui les opposent.

C’est le film All inclusive, de la réalisatrice et humoriste danoise Hella Joof, qui a d’abord inspiré Eloïse Lang qui a ensuite puisé dans sa propre vie et dans l’observation de ses sœurs et de ses amies. Si Miou Miou serait d’avis qu’on ne mentionne même pas l’idée originale, en revanche Camille Chamoux remet les choses en perspective :

« Les deux films n’ont rien à voir. All inclusive est chouette mais on ne peut pas comparer car Larguées est une comédie extrêmement personnelle pour Eloïse, qui a une maman et deux sœurs. Ça a servi de prétexte mais on peut parler d’un film original. »

Et l’originalité provient de la manière dont le trio principal, comme les personnages secondaires, sont portés à l’écran. Parce que parler des femmes à travers le genre de la comédie est un jeu dangereux et périlleux. Souvent casse gueule. Pratiquement tout le temps raté, à quelques exceptions près.

Dans Larguées, c’est différent. C’est rafraichissant. La réalisatrice trouve l’équilibre fragile entre les codes de la comédie nécessaires pour provoquer le rire et la complexité des protagonistes qui jamais ne sombrent dans la caricature d’elles-mêmes.

« C’est vrai que nous sommes habitué-e-s à un certain type de personnages pour les femmes, réduites à une facette, à une fonction. Vous connaissez le test de Bechdel (du nom de Alison Bechdel, il vise à démontrer par trois questions que les œuvres artistiques - type cinéma, littérature, théâtre – sont centrées sur le genre masculin, ndlr) ? Bah il le passe carrément pour une fois ! Là, elles ont une grosse évolution, chacune un prénom et ne se définissent pas que par un homme ! », souligne l’humoriste et comédienne, Camille Chamoux.

Pour Eloïse Lang, de manière générale, la « caricature vient du fantasme, qui n’est en plus pas bien maitrisé. Moi je ne fantasme pas les femmes, je les connais, j’en suis une. Ce que je raconte est incarné. »

Cela donne un trio brillant, réunissant Miou Miou dans le rôle de la mère et Camille Chamoux et Camille Cottin, dans les rôles des deux sœurs. Trois actrices marquantes de par l’esprit de liberté et d’émancipation qu’elles insufflent. Elles ne laissent rien au hasard et apportent de leurs personnalités et de leurs envies. Celles de ne pas être des clichés de femmes à contremploi.

Elles se servent des ficelles des stéréotypes pour les déconstruire intelligemment, jouant sur les subtilités du scénario qui s’affaire tout au long du film à casser les tabous autour de la vieillesse, des sexualités, des paradoxes d’une femme rock n’roll choquée par le désir encore présent de sa mère pour les hommes, de la surcharge mentale d’une mère de famille qu’elle doit en partie à elle-même.

Même les rôles que l’on pourrait définir comme secondaires sont essentiels à l’intrigue et au propos développé dans Larguées. « Rien ne doit être gratuit. J’aime que ce soit organique par rapport aux personnages, je passe beaucoup de temps à imaginer les back stories des personnages (d’où elles viennent, ce qui leur est arrivé avant l’histoire montrée, tout ce que l’on ne voit pas à l’écran en fait). Je passe beaucoup de temps, jusqu’à ce que ça semble fluide, naturel et juste. », précise la réalisatrice.

C’est ce qui fait dire à Miou Miou qu’elle aurait été folle de refuser un tel scénario. Parce que c’est « rarissime de voir un tel ton de comédie si intelligemment drôle, avec des répliques comme je n’avais jamais entendu avant ! »

Elle s’avoue même séduite par la vision proposée par Eloïse sur les clubs de vacances. Elle qui avait une image plutôt négative de ces structures les regarde désormais avec un œil nouveau. Et elle n’a pas tort. La réalisatrice propose un point de vue très simple sur le sujet. Un lieu de villégiature dans lequel tout est à portée de main et grâce auquel on peut aussi s’évader. Où est le mal ?

Et surtout, elle s’attache, sans forcer le trait, à dévoiler des animateurs et animatrices au-delà de leur image simpliste de Gentils Organisateurs. Le barman séducteur, l’animateur sportif drogué, la gentille naïve ou encore l’exotique à l’accent créole nous renvoient à nos propres stéréotypes. Eloïse Lang - ainsi que chaque comédien-ne d’une incroyable justesse - sait les mettre en relief et exploiter des personnalités plus profondes.

C’est appréciable, une comédie qui ne prend pas les personnages et le public (le film a d’ailleurs remporté le prix du public au festival de l’Alpe d’Huez en janvier dernier) pour des con-ne-s. Qui amène une évolution de chaque protagoniste en douceur et qui fait réfléchir aux situations présentées et à leur résonnance dans nos vies personnelles. Une vraie bouffée délirante d’air frais !

Au cinéma le 18 avril 2018. 

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