Célian Ramis

Youtubing ou l'accessibilité de la danse moderne

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Le Triangle, Rennes
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Pour le festival Agitato, Florence Casanave présente Youtubing, les 2 et 3 juin, au Triangle, à Rennes. Inspirée d’un solo de Trisha Brown, elle nous invite au cœur de sa réflexion et dans les coulisses de sa démarche.
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À l’occasion du festival Agitato - au Triangle jusqu’au 5 juin – la danseuse Florence Casanave présente Youtubing, les 2 et 3 juin, dans divers endroits de la Cité de la danse. Inspirée d’un solo de Trisha Brown, la Bretonne nous invite au cœur de sa réflexion et dans les coulisses de sa démarche.

Originaire de Lannion, Florence Casanave danse depuis qu’elle a 5 ans. Après le bac, elle passe un concours à Rennes pour une formation en danse contemporaine entre Paris et la Bretagne. Et en 2004 intègre P.A.R.T.S (Performing Art Research and Training Studios) à Bruxelles où elle rencontre Lance Gries, ancien danseur de la Trisha Brown Dance Company, qui enseigne là-bas.

« On a appris des techniques somatiques. Comment danser de manière efficace sans faire trop d’effort. Avec une forme de bienveillance tout en poussant ses limites. Pour danser de manière fluide sans se faire mal. C’est là-bas que j’ai découvert le travail de Trisha Brown, j’en ai été assez bluffée. Watermotor viendra plus tard… », explique Florence Casanave.

C’est par le biais d’un ami danseur que la jeune femme va accéder au solo de la chorégraphe américaine, une des figures emblématiques de la danse moderne, qui a été filmé en 35 mm par Babette Mangolte et déposé plus tard sur la plateforme Youtube. La Costarmoricaine va aider son ami artiste à comprendre « par le faire » et à déchiffrer la partition par une transmission de mouvement.

Une fois les 2 minutes 30 intégrées et achevées, elle met ce solo « sur pause » et 3 ans plus tard, le présente avec son binôme avant que Boris Charmatz, qui dirige le musée de la danse à Rennes, lui demande de le réinterpréter lors de l’édition 2015 de Fous de danse : « La passerelle, à Saint-Brieuc en a entendu parler et a souhaité que je le fasse lors du festival 360 degrés. J’en ai fait mon propre Watermotor. »

AU-DELÀ DE TRISHA BROWN

Mais l’intérêt de Youtubing ne réside pas uniquement dans une nouvelle version de la chorégraphie de Trisha Brown. Car ce que Florence Casanave propose n’est pas une reprise pure et dure des mouvements. C’est toute une réflexion qui réside autour de l’accessibilité et de la création.  

Alors que l’on reproche à la danse contemporaine de manquer d’accessibilité, l’ère numérique apparaît comme une opportunité de découvrir des choses qui seraient restées ignorées sans cela. Youtube, nouvelle manière de « consommer » un art ? Oui, dans un sens. Et la danse ne fait pas exception. « Youtube est un outil. C’est une bibliothèque populaire. Ça me fait penser à l’arrivée de l’imprimerie qui a donné accès à tout le monde à la Bible ! », sourit Florence Casanave.

Pour autant, elle ne signe pas ici l’apologie de la plateforme et exerce même un regard critique sur cet outil :

« Ça interroge sur comment on regarde les choses… Ce que l’on voit au-delà des images… Youtube est un outil qui ne suffit pas à lui-même, on doit aussi aller chercher d’autres sources. »

Les 2 et 3 juin, au Triangle, la danseuse s’établira sur l’esplanade, dans la galerie et la salle Archipel, sur des temps courts allant de 2 minutes 30 à 15 minutes. Les différents espaces seront l’occasion de s’imprégner du travail de Florence Casanave, qui dévoile et décortique le travail accompli et le processus de création utilisé pour aller au-delà du solo de Trisha Brown pour en arriver à son propre solo, inspiré de Watermotor.

La danseuse brise les barrières de la création habituellement présentée au public de manière aboutie. Elle s’expose ici à un autre regard. Et guide les participant-e-s dans une expérience intelligente et intelligible qui casse la froideur stéréotypée qui entoure l’art contemporain. Aux côtés de Trisha Brown, sur écran, elle fait tomber toutes les frontières.

Célian Ramis

Danse : Animées par le mouvement

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Rennes
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En quoi la pratique de la danse est-elle levier d'insertion et créatrice de lien social ? Décryptage d'un langage sociétal, personnel et universel.
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Cette phrase de Pina Bausch, danseuse et chorégraphe allemande, grande figure de la danse contemporaine, résonne en tout un chacun. « Dansez, sinon nous sommes perdus », comme une nécessité, une urgence, un besoin… Pourquoi ? Certainement parce que la danse n’a pas de parole. Chaque corps en mouvement est alors invité à inventer son propre langage, sa propre manière de s’exprimer et surtout à prendre conscience de cette enveloppe charnelle et osseuse et des possibilités offertes par cette dernière. Il est ainsi évident que cet art s’impose comme tisseur de lien social, levier d’insertion et créateur d’ouverture sur la société. Au croisement des genres et des cultures, la danse nous a transporté ce mois-ci dans une valse enivrante et bienveillante, libératrice, et parfois réparatrice de corps et esprits meurtris par les épreuves de la vie.

Les danses en couple, avec ou sans échange de partenaire, répondent à l’appellation de danses sociales, dites aussi danses de société. Un terme qui interpelle. À partir de là, la réflexion est lancée : la pratique de la danse serait un art social, levier d’insertion et créateur de lien entre les individus.

Dimanche 3 mai, de timides rayons de soleil percent les nuages flottant au dessus de la capitale bretonne. Cet après-midi là, l’ancien Champs de Mars est devenu l’esplanade dansante des pratiques amateures, entremêlées aux performances professionnelles. Cercles de danses urbaines, rondes bretonnes et celtiques, entrainements collectifs… Fous de danse, manifestation initiée par le Musée de la danse, a réussi son coup d’une main de maitre à l’occasion des Premiers dimanches aux Champs Libres, réunissant des milliers de Rennaises et de Rennais au cœur d’une piste de danse éphémère et fédératrice.

Quel attrait pour cette pratique artistique ? Quelles actions développer pour maintenir et susciter du lien et de l’échange entre les populations ? Décryptage d’un langage sociétal, personnel et universel.

PRENDRE CONSCIENCE DE SON CORPS

« Ces ateliers permettent d’avoir conscience de son corps, ce qui permet de reprendre confiance en soi, et au niveau social de rencontrer des gens, d’être plus à l’aise dans la relation avec les autres. », explique Sandra, entourée de Lucie et Ségolène, et rapidement rejointe par Stéphanie qui apprécie également de travailler « sur les sensations que l’on peut ressentir dans son corps alors que l’on avait pu se mettre en pilote automatique et que l’on ne prenait plus le temps de se poser, de ressentir notre corps. »

Ces ateliers, ce sont ceux proposés par l’association Danse à tous les étages – implantée à Rennes et à Brest - dans le cadre du programme Les Créatives (existant aussi à Brest, Morlaix et Guichen) à destination des femmes en situation de précarité et en recherche d’emploi. Ce matin du 9 avril, les participantes arrivent au compte goutte au Garage, prêtes à travailler sur le spectacle « Temps de pose » qu’elles dévoileront au public le 19 mai, au Triangle.

Deux fois par semaine, depuis le mois de mars, elles se réunissent et à travers les techniques artistiques de la danse contemporaine, enseignées et transmises par la chorégraphe Anne-Karine Lescop – en binôme avec le photographe Richard Louvet - pour cette 11e édition, composent des enchainements nourris par leurs émotions, leurs envies et leurs motivations diverses.

Au fil de cette expérience, elles prennent conscience de leurs capacités à créer un projet et à le faire aboutir.

« La notion d’engagement est importante. Participer aux Créatives permet de se dire que l’on est capables, de prendre confiance en nos capacités pour ensuite peut-être accéder à une formation ou à un boulot. En tout cas, cela nous remobilise autour d’un projet, c’est très intéressant »
concède volontairement Lucie.

Engagement et remobilisation, deux termes qui reviennent souvent dans la bouche de Malika Teneur, coordinatrice 35 au sein de Danse à tous les étages : « Les Créatives, c’est une étape pour continuer leurs parcours, un tremplin. Certaines lancent des projets, d’autres trouvent du travail, pour d’autres encore ce sont des souvenirs et des émotions. Il y en a qui abandonnent, ce n’était pas le bon moment pour elles. »

Des femmes de différents âges, milieux sociaux, avec des histoires diverses, accompagnées et orientées vers ces ateliers par des structures partenaires de l’association, que ce soit Pôle emploi, Fil Rouge, le CIDFF, le CCAS, ou encore le CDAS, pour n’en citer que quelques uns. En amont, des réunions d’informations sont organisées, et tout au long de l’expérience, les participantes sont régulièrement amenées à s’entretenir avec les référents associatifs, sociaux et professionnels.

L’ART DE L’EXIGENCE

Mettre la danse contemporaine au cœur d’un accompagnement socioprofessionnel n’est pas un hasard. Au-delà de la confiance acquise et de la valorisation éprouvée, c’est une reconstruction personnelle qui est engagée, basée sur un ressenti interne et intime, délayée dans un langage collectif et commun. Les participantes, pour certaines dubitatives au départ de l’approche contemporaine, parlent maintenant de « liberté », de « relâchement », de « moments d’échange ». Et apprécient l’exigence requise par la chorégraphe « qui sait bien ce qu’elle veut », sourit Ségolène, et « qui attache beaucoup d’importance à la dimension de sensation ».

Concentration, rigueur et dépassement de soi transparaissent lors de cette matinée de travail. Les danseuses avancent et reculent lentement, passant de la pénombre à la lumière, du regard fuyant au regard déterminé. Arrivées à quelques mètres des gradins, elles posent, dévoilent des figures travaillées, en constante évolution d’un aller à un autre, montant en intensité. « Le regard, il est où ? La pose, il faut la montrer… Tu poses pour un peintre, il y a une relation à l’autre ! Voilà, c’est bien, très bien. », commente Anne-Karine Lescop. Alice, à l’entrée remarquée pour son retard, s’agace de ne pas réussir à entreprendre ce qu’elle voudrait. Ramenée sur la scène par une autre danseuse, elle poursuit néanmoins l’exercice.

« Il faut qu’elles apprennent à concilier les ateliers à la vie quotidienne, à être à l’heure, à s’investir dans les projets pour lesquels elles s’engagent. En général, ça se passe bien, un noyau dur se forme lors des premiers ateliers et puis nous essayons de créer des groupes hétérogènes avec des personnalités qui peuvent s’entendre. On se demande principalement à qui cela sera le plus bénéfique, qui a envie de travailler sur son projet personnel, toujours dans l’idée d’une insertion professionnelle », détaille Malika Teneur.

L’AFFIRMATION DE SOI

Même discours du côté de Portraits en mouvement, autre initiative de Danse à tous les étages. Des ateliers proposés de novembre à fin mai – pour une représentation en juin - à Brest et à Rennes, à destination des 16-25 ans en situation de décrochage scolaire ou professionnel, toujours en partenariat avec des structures socio-professionnelles, telles que la Mission locale, la Mission d’insertion des jeunes de l’enseignement catholique de Rennes, l’Afpa, etc.

Un jeudi après-midi d’avril, 4 jeunes s’entrainent à la MJC Bréquigny avec le chorégraphe Fadil Kasri, co-fondateur en 2004 de la compagnie Eskemm (échange en breton) basée à Lorient, qui réunit danse contemporaine et danse hip-hop. « Avec Karine Le Bris, on développe nos créations autour d’échanges. Nous avons travaillé avec un comédien, fait un spectacle avec des marionnettes, intégré la Langue des Signes… Et nous travaillons quasiment toujours avec des publics amateurs. », explique ce Rennais d’origine qui a découvert le hip-hop à la télé en 1983.

Alors âgé de 14 ans, il suit les 42 leçons données par l’animateur Sydney. Il avait déjà eu un attrait pour la danse, sept ans auparavant avec la série Fame : « Il y avait des mecs qui dansaient et des gens de couleurs ! C’était fou. J’ai voulu faire de la danse jazz mais je ne m’y suis pas retrouvé. »

À cette époque, il fait des détours dans le quartier du Blosne pour aller suivre ses cours de danse, pour ne pas être vu par ses copains, qui eux font du foot. Un autre déclic aura lieu au lycée, il reprend le jazz, mais arrête à nouveau, puis lance un trio avec une connaissance et un camarade de classe et monte sur la scène du Triangle – qu’il a vu se construire lorsqu’il était gamin – et de là commencera à donner des leçons à la Cité de danse. Il oscillera ensuite entre son activité d’animateur, des stages de hip-hop, des groupes qu’il monte, des période sans danser, avant de décider en 1999 de se consacrer à la pratique artistique et de se sentir enfin légitime et reconnu.

« En dansant, on s’affirme. Et le hip-hop a la particularité d’être très accessible, il y a très vite des publics et des corps différents. Personnellement, quand je danse, je ne peux pas tricher. Quand j’ai décidé d’en faire mon métier, j’ai eu comme l’impression de renaitre », confie-t-il.

S’affirmer, se sentir libre et à l’aise dans son corps, décoincer le corps… Voilà ce qu’il veut transmettre aux jeunes qu’il encadre dans cet atelier. Avec la langue des signes, il opte pour une approche ludique des gestes et des mouvements. Une manière de démocratiser la danse « qui n’est pas uniquement spectaculaire pour le hip-hop ou élitiste pour la danse contemporaine ». Mélange de genres et de styles, accélération ou décélération des enchainements, présentation individuelle et collective signée, la palette d’outils de Fadil Kasri est large.

Et le groupe touche de plus en plus à son but avec des danseurs amateurs dont les bustes et mentons se relèvent, dont les langages corporels se personnalisent, s’affinent et se développent et dont les corps se libèrent, malgré quelques réticences passagères ou quelques tensions du quotidien. « Les voir s’affirmer, c’est fort. Dans ce que l’on construit ensemble, il y a une marche commune, des valeurs du vivre ensemble, des identités individuelles, et tout les relie à la fin. », s’émeut le chorégraphe, qui n’hésite pas à les encourager et féliciter ; chose qui n’est pas sans impact sur eux, décontenancés par les compliments et la confiance accordée.

DANS LES PAS DE LA DÉMOCRATISATION

Linda Claire, péruvienne d’origine, installée en France depuis plus de 10 ans, a dû se passer du soutien de sa famille, ne reconnaissant pas la danse comme un métier. Mais depuis son arrivée à Rennes – elle n’avait auparavant reçu qu’une initiation à la danse classique, dispensée par sa mère lorsqu’elle était enfant – elle persévère et puise dans toutes les danses qu’elle découvre, de la salsa au hip-hop, en passant par le flamenco, la samba et la danse contemporaine.

« J’ai fait des études pour rassurer mes parents et m’assurer un diplôme. », déclare-t-elle avant d’ajouter, convaincue, que sa vie réside dans les arts du spectacle. Aujourd’hui, elle navigue entre Rennes et Paris, et évolue principalement dans des compagnies spécialisées dans les danses latines. Mais elle avoue avoir un vrai coup de cœur pour la danse contemporaine, permettant le lien entre techniques, intériorité personnelle et mouvements du corps.

« On peut véritablement le vivre ! », s’enthousiasme-t-elle. Linda Claire est de nature pudique, réservée. Quand elle exécute des enchainements libres, son rapport à l’autre change. Elle incarne alors la passion qu’elle vit au quotidien et se livre sans timidité à l’exercice.

De son côté, Laina Fischbeck n’a jamais connu de réticence familiale face à son choix de vie professionnelle. Rien d’étonnant pour cette américaine de Philadelphie, fille de parents danseurs et fondateurs d’une compagnie en Allemagne, puis au Etats-Unis.

« Ma mère a dansé jusqu’à 7 mois de grossesse quand elle était enceinte de moi. J’ai donc toujours dansé, et même avant de naitre », plaisante-t-elle.

Elle apprend la danse à 4 ans, pratique cet art « à l’école publique, au milieu du ghetto », vit dans le théâtre avec la troupe et entre dans la compagnie de son père, avant de venir s’installer en France et de perpétuer la tradition de la danse en transmettant sa passion à son fils. Aujourd’hui, la danseuse et chorégraphe réunit au sein de sa danse expérimentale, dans la compagnie qu’elle a lancé en 2003 à l’Élaboratoire – D.E.A.D Company (Driving Evolutionary artistic dimensions) - le butô, le condomblé, la capoeira, la danse jazz, le yoga mais aussi la musique, le chant, la sculpture, la vidéo, le théâtre d’objets…

« J’ai toujours pensé que la danse et la musique allaient sauver le monde. C’est la plus vieille langue universelle ! », explique-t-elle, dans le hall du Triangle, structure dans laquelle elle enseigne. La danse est vitale et accessible, physique et spirituelle, outils d’expression inépuisable et inébranlable, langue unique et comprise de tous : « C’est très riche comme art, c’est plein d’échange entre les disciplines, de liberté. Y a pas de cadre, de règle. C’est pour ça que je n’aime pas la catégorie ‘Danse contemporaine’, ça fait chiant, pas accessible. On est trop dans la tête, le conceptuel, alors qu’il s’agit de l’expression du corps. Ça libère les gens, ça sort de la tête justement vers une sorte de transe. Personnellement, quand je suis malade, je danse pour me guérir. »

Plus qu’une pratique sportive et/ou artistique, elle s’en saisit comme un mode de vie. Une vie en communauté, que ce soit avec la troupe de ses parents, avec les gens qu’elle rencontre à l’Élabo – elle vit alors dans une caravane à Talensac – ou dans les stages qu’elle effectue chez l’habitant ou dans la nature. Tout est une histoire de rencontres et de partage, dont l’origine est la danse, et elle y ajoute et croise les disciplines.

Sa prochaine création, Shadows of light, visible le 8 mai au festival de l’Élabo, réunit ainsi la danse, la musique et la sculpture. Une manière de sans cesse enrichir son langage corporel et scénique, mais aussi personnel. « Dans les danses à 2 par exemple, on apprend à écouter l’autre, à donner, à recevoir, à lâcher prise, à faire confiance. Dans le kung-fu, avec le contact, on va apprendre à anticiper par le mouvement. », précise Laina Fischbeck.

UN LANGAGE PERSONNALISÉ

Ce que décrit cette dernière est précisément ce qui a séduit Marie Houdin, chorégraphe de la compagnie Engrenage depuis 2004, orientée hip-hop funkstyle. Elle pratique la danse depuis ses 8 ans mais découvre le hip-hop à la fin du collège, malgré « une pratique peu répandue à Laval. » Elle se passionne pour son histoire, mais aussi celle de la diaspora africaine, pour les danses afro-américaines et les claquettes.

Et continue encore aujourd’hui d’effectuer des recherches, « notamment sur les danses de la Nouvelle-Orléans, qui n’ont pas forcément de noms, d’étiquettes, mais qui continuent d’exister et de rassembler. » Celle qui s’est entrainé à danser au Colombier ou à la maison de quartier Villejean, en parallèle de ses études dans la capitale bretonne, est happée par l’énergie de la danse, sa spontanéité et surtout par son message :

« Peu importe qui tu es, tu dois t’inventer. Ta place, si tu la veux, il faut te la créer. Ça m’a interpelée. »

La liberté, l’expression, le rapport à la musique, le croisement des danses, l’esprit festif, traditionnel, les rites… Marie Houdin n’est pas avare d’arguments expliquant son épanouissement dans cet art dans lequel elle a inventé son propre langage. Mais surtout qui permet partages et rencontres. « Le spectacle est un prétexte pour les rencontres avec les publics. Le Soul Train ou le Bal funk par exemple ont une visée pédagogique. Et dans le processus de création, notre démarche implique toujours des actions culturelles et de médiation. », souligne la chorégraphe.

Ainsi, les écoles, centres sociaux, les prisons, les maisons de quartier, les MJC, etc. deviennent des laboratoires expérimentaux autour du déracinement, de l’identité et de l’enracinement, comme tel a été le cas avec la création de Roots.

Chaque public, chaque individu, apporte son propre langage, sa propre manière de penser et donc de s’exprimer à travers le corps. Les cultures se mélangent, offrant ainsi des danses métissées, en évolution constante, et ainsi susceptibles d’être accessible à toutes et à tous. À 50 ans, la chorégraphe de la compagnie Erébé Kouliballets, Morgane Rey, croit toujours en la force et la résonnance des rencontres humaines dans l’inspiration à la création.

Que ce soit pour Burkas Gurkkas ou encore Le solo d’amour, des témoignages ont été recueillis auprès de plusieurs femmes faisant état de leur enfermement physique et mental, « sans forcément porter le voile », pour le premier, et de leur histoires d’amour pour le second. « Le lien à l’autre est très fort et très présent dans notre danse. Par exemple, au sein de la compagnie, nous dansons toujours sans miroir. Cela oblige à être présent à soi, aux autres, aux sons… », explique la chorégraphe.

Originaire du Bénin, elle a toujours refusé de s’enfermer dans les danses traditionnelles, souhaitant développer une écriture, un vocabulaire propre à sa compagnie, liant comédiens, musiciens et danseurs. « Il ne faut pas être isolés dans notre tour d’ivoire. Nous faisons partis de l’éducation populaire, nous avons un rôle de citoyen à jouer. », conclut Morgane Rey, qui présentera sa prochaine création Notre terre qui êtes aux cieux, autour des rites funéraires en Afrique, le 9 mai au Garage, à Rennes.

UN LIEN INDÉFECTIBLE

Partir du témoignage pour énoncer un message universel, s’emparer de son rôle d’artiste pour briser les tabous, dénoncer, ou simplement faire parti de la cité, de la société, du monde… C’est aussi la démarche de Mireille Abaka, musicienne et danseuse, et Gladys Tchuimo, chorégraphe et fondatrice de la compagnie Poo-Lek.

Toutes les deux sont nées au Cameroun, se sont rencontrées à Yaoundé, la capitale, et ont décidé de créer le spectacle Plus femme que femme, « pour faire prendre conscience aux femmes du pouvoir qu’elles ont, les amener à comprendre la place qu’elles ont, que dans la douceur, on dépasse la guerre. Ainsi, le sexe fort, il se situe dans la douceur ! », selon Gladys.

En résidence au Triangle tout au long du mois d’avril, elles dévoileront leur création le 28 mai, initieront des training, tous les mercredis, et des spectacles courts hors les murs (principalement dans le quartier du Blosne mais aussi à République) et inviteront les habitant-e-s de Rennes à un temps d’échange intitulé « De Rennes à Yaoundé, le quotidien de femmes d’aujourd’hui », le 20 mai.

« On parle aussi de nous dans le spectacle. La danse permet de dire avec le corps ce que je ne peux pas dire avec la voix »
explique Mireille, qui vient pour la première fois en France.

Ainsi, elles ont rencontré les participantes des Créatives lors d’une discussion : « Elles se sont beaucoup intéressées à la démarche de notre pièce mais aussi aux femmes que nous sommes, c’était un très bon échange. » Les liens se tissent au fur et à mesure, entre les professionnelles, les danseuses amateures et le public, venu assister à un spectacle ou interpelé par des actions culturelles. La danse est un lien indéfectible entre les individus et à l’intérieur même de l’individu.

Emmanuelle Huynh, chorégraphe et fondatrice de la compagnie Mua, est à l’initiative de Cribles, pièce créée en 2009 sur le principe de la ronde. Elle adapte aujourd’hui cette création à Rennes, rebaptisée Cribles Gold, dans le cadre des ateliers Corps Sensibles – proposés par Danse à tous les étages – à destination des personnes âgées, retraitées isolées, rencontrant des difficultés sociales. Un mardi après-midi, fin avril, de nouvelles têtes se présentent au Centre de prévention Agirc-Arrco pour expérimenter l’atelier, lancé au début du mois, tandis que d’autres annoncent qu’elles ne pourront poursuivre les séances.

L’une d’entre elles s’étant foulée la cheville, une autre devant s’occuper de son mari, la prise en charge par une tierce personne entrainant des frais bien trop lourds. L’échauffement permet une détente globale du corps, les participant-e-s (un homme figure dans le groupe ce jour-là, au milieu d’une petite dizaine de femmes) étant invité-e-s à masser les différentes parties du ventre, de buste et du visage avant de se lier par les mains pendant plusieurs dizaines de minutes. La ronde dévoile ses vertus à mesure que le temps passe et que les rires se font entendre.

L’ambiance est sérieuse, studieuse, et se voit dynamisée par des instants de rigolade et d’échanges. Si certaines se font plus timides que d’autres, que l’une se plaint de douleurs chroniques aux jambes, tout le monde participe et persévère dans l’exercice d’un cercle fermé par les liens des mains, dans lequel l’écoute de son corps et de celui des autres prime, dans lequel les contraintes s’expriment avec force et dans lequel chaque individu doit prendre sa place et reconnaître ses responsabilités.

« Il y a de la solidarité, du vivre ensemble et de l’écoute. On doit écouter nos corps, c’est ce qui se passe dans la danse contemporaine », commente Emmanuelle Huynh, enthousiaste à l’idée de perpétuer cette ronde chorégraphique avec des personnes âgées de 60 ans et plus « qui ont d’autres aptitudes physiques, et surtout ce qui m’intéresse aussi c’est la question des corps. »

Claudine vient, invitée par une amie, pour la première fois. Sa motivation première : la danse. « Je ne suis pas là pour écouter les malheurs des autres. Je veux bien redonner de l’élan, que ce soit un tremplin pour bien repartir dans la vie, mais je ne veux pas porter. », confie-t-elle avec une grande franchise. Cette ancienne prof d’éducation physique, tout juste âgée de 60 ans, a déjà pratiqué à diverses reprises, à droite à gauche comme elle dit, et apprécie le côté « Bien vieillir » de l’atelier :

« Cela transcende les émotions, et permet de développer la créativité. Et dans retraite, j’entends re-traite. Se traiter de manière différente, prendre soin de soin dégager les émotions par le mouvement. »

Un principe qu’il serait bon d’adapter sans attendre. Vraiment, on insiste lourdement mais joyeusement : Dansez, sinon nous sommes perdus (Pina Bausch) !

 

 

Comédienne, metteure en scène, art-thérapeute et plasticienne, elle s'intéresse notamment dans son travail au rapport entre masculin et féminin. À travers les pratiques artistiques, elle développe, à Rennes, des pistes pour prendre conscience de soi, des autres et ainsi agir sur ce qui nous entoure.

YEGG : En 2013, vous avez monté, en tant que directrice artistique, le spectacle Alternatives avec 10 danseurs et danseuses amenés à réfléchir sur les relations hommes-femmes. D'où est venue cette idée ?

Véronique Durupt : Ce projet m'a été proposé par Jean-Luc Dussort, coordinateur du pôle jeunesse de la MJC Bréquigny et Benoît Bauchy, animateur, car ils travaillent depuis longtemps sur les questions de discriminations et du masculin-féminin. J'ai accompagné des jeunes danseurs hip-hop, avec leurs spécialités, sur le plan dramaturgique pour savoir ce qu'ils avaient envie de dire sur le sujet et comment les danses des uns et des autres pouvaient s'interpeller.

Je leur ai amené des univers chorégraphiques différents, comme Pina Bausch et Anna Teresa de Keersmaeker, issues de l'école allemande. Ils s'en sont emparés, parfois avec réticence. Les détours vers d’autres pratiques que la danse hip-hop sont très importants pour nourrir leurs univers. C'est bien d'aller voir complètement ailleurs, sans renier la genèse de son travail.

Qu'est-ce qui en est ressorti ?

C'est un spectacle sur l'altérité. Des fois, on est dans l'accueil, la défense ou l'observation. Tout ça fait qu'une relation est complexe mais riche car elle nous fait découvrir des choses. Il y a eu pour eux la découverte de travailler sur une thématique commune et de nourrir son propre langage gestuel.

Vous êtes principalement metteure en scène, pourquoi avoir choisi la danse hip-hop pour aborder ce sujet ?

Je viens du théâtre gestuel donc je m'intéresse énormément à la danse, comme toute autre forme de représentation. Il y a un investissement corporel fort. J'ai accepté la direction artistique d'Alternatives parce qu'il y a une complicité entre les porteurs du projet et moi sur ces questions sociétales engagées.

Et je m'intéresse beaucoup à la danse hip-hop, à son émergence et son arrivée en France. Quant à la rencontre avec les jeunes danseurs, c'est réjouissant de voir des artistes, amateurs et semi-professionnels, s'emparer d'une question comme ça et chercher à y répondre avec leurs univers, leurs imaginaires et même leurs peurs.

Est-ce que la danse permet de mieux prendre conscience de son corps ?

Oui, elle donne d'autres outils ! Sur scène, il y a un mouvement par rapport à l'espace. Ce  mécanisme d'impression sensorielle va nous permettre d'écrire avec notre corps. Donc automatiquement, on accueille des émotions, des énergies, des rythmes, des silences.

J'aime bien le mot de « vocabulaire » qui recherche, avec une syntaxe et une grammaire propres, une dramaturgie du geste et des tensions dramatiques pour porter quelque chose. Dans la genèse d'un spectacle, on doit toujours l'alimenter et le redécouvrir. En tant qu'artiste, c'est aussi notre travail.

En 2012, vous avez travaillé avec des élèves de l’Établissement Régional d'Enseignement Adapté (EREA) de Rennes sur les thèmes de la boxe et du respect. Comment cela s'est mis en place ?

Je travaille avec l'EREA depuis plus de six ans sur des projets artistiques autour du masculin-féminin. Le but est d'impulser un spectacle avec les jeunes, à travers des improvisations, des recherches et des thèmes. Nous avons beaucoup travaillé sur l'écriture gestuelle. Cela leur a permis de découvrir leurs corps comme moyen d'expression.

Pour ce spectacle, on s'est inspirés des cordes qui composent le ring et autour du masculin-féminin, de l'offensif et du défensif dans des duos composés d'un personnage fragile et l'autre plus fort. En mars dernier, j'ai fini un nouveau projet avec des élèves autour de la figure de l'acteur dans le cinéma muet. Les personnages, habillés et maquillés en noir et blanc, se rencontrent de façon positive, des fois négative, et explorent leur altérité.

Comment réagissent-ils face à ces questions de masculin-féminin, relations hommes-femmes ?

On discute beaucoup de ça ! Il y a de nombreux questionnements, de la pudeur, de la défense. C'est complexe de toute manière et c'est intéressant ! Au niveau de la question artistique, ils ne sont plus filles ou garçons, ils sont interprètes. On s'entraide comme une vraie équipe.

Ce sont des personnes dites en grande difficulté scolaire, est-ce que créer un spectacle sur le long terme leur permet d'avoir une cohésion ?

J'aime bien le mot cohésion. De partage, de confiance en eux-mêmes, dans les autres, d'affirmation, de ce qu'ils ont envie de faire et de quelle manière, leurs goûts, de travailler une curiosité. Ils se rendent compte également que tout est beaucoup plus compliqué qu'il n'y paraît et qu'ils ne sont pas les seuls à avoir des difficultés. La question du sensible est aussi importante. Tout ça, c'est à travers la création de ce spectacle. C'est ça qui est intéressant.

Vous êtes également plasticienne et art-thérapeute. Qu'est-ce l'art en général apporte dans sa recherche d'identité ?

Plein de choses ! Faire une pratique artistique, notamment pour des personnes en difficulté, permet de développer leur sensorialité, leur goût, leur style, leur conscience d'être, découvrir l'autre... C'est beau, bon, ça fait du bien ! (Sourire) Tout le monde a ce droit qui nous permet d'agir sur le monde. C'est important. Cela permet de se battre aussi contre des évidences, des préjugés, d'être ouverts sur l'autre et soi-même. C'est aussi pour ça que je fais ce métier-là. Tous ces publics m'apportent énormément. Mon travail en est enrichi.

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Dansez, sinon nous sommes perdus !
Femmes en mouvement, un art social
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Dancefloor éphémère et fédérateur
Véronique Durupt, l'art comme révélateur

Célian Ramis

Le rêve des Créatives prend forme

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Triangle, Rennes
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Le 12 juin dernier, les 10 jeunes femmes se sont produites sur la scène du Triangle, en présence d’une centaine de spectateurs venus assister à l’avènement de ce projet.
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Rappelez-vous, il y a quelques semaines, le groupe des Créatives travaillait sur un spectacle mêlant chorégraphie et chant, dans le but de créer une connexion entre la sensibilité artistique et le monde professionnel. Le 12 juin dernier, les 10 jeunes femmes se sont produites sur la scène du Triangle, en présence d’une centaine de spectateurs venus assister à l’avènement de ce projet. À 20h30, les danseuses frémissaient d’impatience à l’idée de faire naître le fruit de leurs répétitions. La salle est comble. La scène silencieuse. Lever de rideau…

C’est aux côtés de leurs 7 partenaires que Dania, Soiz et Mariette ont dansé ce soir-là, au Triangle. Après 45 minutes de spectacle, la chorégraphe Corinne prend la parole afin d’expliquer ne pas avoir thématisé le travail dans le but d’offrir au groupe l’opportunité de se laisser émerger, et de se laisser aller à cette part d’inconnu propre au projet.

On a commencé par des jeux avec une ouverture poétique, raconte Mathieu, pour aller chercher en elles un contact avec le monde, tout en restant présent et discret à la fois.” Très vite, les Créatives ne tardent pas à laisser exprimer leurs émotions, encore bousculées par l’adrénaline de la soirée. “J’aurai aimé que cela dure plus longtemps, déplore Dania, je me sens nostalgique car c’est déjà fini. C’était très intense”, souligne-t-elle, confessant avoir pleuré juste avant de monter sur scène.

UN FANTASME QUI SE CONCRÉTISE

Je sais désormais que je suis capable, affirme-t-elle au moment de faire le bilan. Ce qui pouvait m’effrayer, comme faire entendre ma voix par exemple, m’a, contre toute attente, procuré beaucoup de plaisir. J’attendais avec impatience ce jour, un peu comme lorsque l’on prépare un entretien d’embauche.” Désormais, elle gardera en mémoire cette force, cette énergie qui l’a poussée à se surpasser. Car là était son véritable défi.

Et le lien avec le monde du travail ? “Cette force qui s’est révélée en moi me servira pour faire face au monde extérieur, que ce soit pour des entrevues ou dans mes relations sociales.” Tout comme ses partenaires, Dania a appris la tolérance de la différence. La jeune femme, qui se décrit comme étant très impulsive, sait à présent faire confiance aux autres.

IL FAUT ACCEPTER DE SE LAISSER GUIDER PAR L'AUTRE

Quant à Soiz, elle a appris à s’aimer. Son défi était de prendre réellement conscience de ses atouts. Plus qu’une aventure humaine, c’est un véritable apprentissage de développement personnel qu’elle avoue avoir vécu. Si au départ elle reconnait avoir eu beaucoup de retenue, son manque de confiance s’est très vite envolé, laissant place à l’envie de créer et d’aller à la rencontre des autres.

“J’ai enfin réussi à me laisser guider et à lâcher prise afin d’aller jusqu’au bout de ce projet,” conclut-elle satisfaite. L’avenir? “Nous avons comme projet de faire un documentaire sur nous, dans la foulée, avec cette même énergie si productive. Une chose est sûre, c’est que l’on ne veut pas se perdre de vue!” Mariette, instigatrice de cette initiative, ajoute avoir eu l’idée de réaliser ce projet en visionnant Les invisibles, film documentaire sorti en 2012 et retraçant la vie des homosexuels dans les années 50.

C’est la différence de chaque femme qui les a rapproché. Cette “féminitude”, à ne pas confondre avec le féminisme précise t-elle,  a besoin d’être mise en lumière.

“Savoir que l’on est capable d’aller au bout de ce qui s’apparentait à l’origine à un rêve est un fantasme qui se concrétise. La société nous impose déjà tellement de limites aujourd’hui, alors pourquoi s’en créer nous-même? Tout est possible, même dans notre maladresse.”

Les Créatives l’auront bien compris : l’union fait la force. Si pour elles, le groupe leur a permis de faire face au regard des autres, la plupart aura appris que pour lâcher prise, il faut accepter de se laisser guider par l’autre. Elles en retiendront le souvenir d’une aventure riche et forte d’un bel esprit d’équipe, qui a fait naître de façon naturelle cette envie de créer ensemble. Les Créatives, c’est un petit peu comme cette bande de copines que l’on aurait tant aimé avoir, un groupe soudé au sein duquel chaque personne apporte tellement à l’autre par sa différence et par sa connivence.

Célian Ramis

Latifa Laâbissi : "Je ne suis pas une danseuse muette"

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La danseuse et chorégraphe Latifa Laâbissi prépare sa nouvelle création, Adieu et merci, qu’elle présentera lors du festival Mettre en scène, en novembre prochain.
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La danseuse et chorégraphe Latifa Laâbissi prépare sa nouvelle création, Adieu et merci, qu’elle présentera lors du festival Mettre en scène, en novembre prochain. A travers le salue, moment particulier pour les artistes, elle s’interroge sur l’avant et l’après. Pour YEGG, elle revient sur sa formation, sa création et son festival, Extension sauvage dont la 2e édition débute aujourd’hui, vendredi 28 juin.

YEGG : Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous orienter vers la danse contemporaine ?

Latifa Laâbissi : J’ai fait une partie de ma formation de danse à Grenoble, ma ville d’origine, puis j’ai poursuivi à New-York, au studio Cunningham. Avant d’être diplômée, j’ai entendu parler d’une audition avec Jean-Claude Gallotta (danseur et chorégraphe grenoblois, ndlr) et j’ai tenté ma chance. Grâce à cette compagnie, j’ai rencontré beaucoup de danseurs et j’ai eu un coup de cœur pour la danse contemporaine. J’aime le rapport à la musique, la créativité et la liberté que donne ce genre de danse.

YEGG : Depuis vous avez plusieurs pièces et même une association : Figure Project.

Je suis arrivée à Rennes il y a 20 ans car j’ai fait le pari que Paris n’était pas l’hypercentre de l’art. J’ai beaucoup travaillé avec Boris Charmatz, avant qu’il ne soit directeur du Musée de la danse, puis j’ai continué d’être interprète pour lui. J’ai même été la première artiste invitée, la première année du Musée de la danse. Il y a 6 ans, j’ai lancé Figure Project et nous sommes installés au Garage. Je crée des pièces et je continue les tournées, ce qui est essentiel pour moi car j’attache beaucoup d’importance à mon répertoire et à chaque spectacle. Je n’ai pas de hiérarchie : la nouvelle création ne compte pas plus que l’ancienne et vice versa.

YEGG : D’ailleurs en ce moment, vous travaillez sur une nouvelle création dont vous avez présenté la maquette à Roubaix. En quoi consiste l’exercice d’une maquette ?

Quand le travail est suffisamment avancé, on peut « convoquer le public ». J’accorde beaucoup d’importance à la question de l’altérité et de la réception du spectacle. J’aime la confrontation avec le public et savoir si les choix sont les bons. Lors de cet exercice, on teste les différentes directions que l’on a décidé d’emprunter en observant les réactions mais aussi à travers des temps informels de rencontre avec les spectateurs. Là, je l’ai présenté lors d’un festival, cela aurait pu être aussi une répétition publique. L’art a un rôle important dans la société. Ce n’est pas simplement un pansement social et il faut savoir le rendre accessible.

YEGG : Dans Adieu et merci, vous vous intéressez au salue, le moment où le public applaudit la performance. Pourquoi ?

Dans la création d’un spectacle, il y a des moteurs conscients et inconscients. Ce geste particulier du salue est conscient et présent dans la tête d’un artiste. Ce geste qui nous sort de la fiction qui vient juste de se terminer. Où nous, les artistes, ne sommes plus des personnages mais nous-mêmes. J’ai lu plusieurs biographies de danseurs qui évoquent ce moment. Ensuite, le sujet s’est déplacé sur la question de l’adieu, de l’avant et de l’après. Tout cela est spécifique à nos passages dans ce monde et la création devient alors universelle.

YEGG : C’est donc la partie inconsciente ?

Oui, toute la partie inconsciente qui nous tire vers l’essence même du projet. Je suis émotionnellement en contact avec l’adieu et j’aime être arrachée au sujet principal au fil de la création.

YEGG : Vous êtes en solo pour cette pièce. Allez-vous interpréter le rôle de l’artiste sur scène et les spectateurs ?

Je ne peux pas trop en dire mais je ne vais jouer tous les rôles. Avec mes collaborateurs, nous avons réfléchi à d’autres façons de suggérer les différentes places de chacun. A travers la scénographie, le son, les lumières et la danse. Nous allons mettre les spectateurs dans différentes positions…

YEGG : Et votre voix, qui est souvent un outil dans votre travail, sera-t-elle présente ?

Elle sera moins présente dans cette création. Elle est là quand cela semble nécessaire. On me dit souvent que je parle beaucoup sur scène (rires), je ne me censure pas sur ce médium en effet, je ne suis pas une danseuse muette mais je l’utilise quand je pense que c’est le geste le plus évident. Chaque projet requiert ses besoins. Par exemple, pour la pièce Ecran Somnambule, dans laquelle je réinterprète la danse de la sorcière (une danse de 1926), la parole n’était pas indispensable. Pour moi, la voix est un prolongement du geste chorégraphique.

YEGG : Les Rennais pourront donc découvrir Adieu et merci en novembre, lors de Mettre en scène. En attendant, vous gérez aussi le festival Extension sauvage, qui se déroule du 28 au 30 juin…

Oui, en effet. J’ai créé il y a deux ans, avec Margot Videcoq, le festival Extension sauvage à Combourg et à Bazouges-la-Pérouse. Comme j’habite en dehors de Rennes, je trouvais important d’installer l’événement à la campagne. J’avais très envie de montrer que l’on peut proposer des projets qui sont aussi pointus que ceux que l’on peut voir en ville. C’est un projet important tout au long de l’année puisque nous travaillons avec des classes d’école primaire. Ils entrent dans la danse par le des œuvres, à travers deux types de répertoire : l’histoire de la danse et le répertoire contemporain. C’est important d’attraper l’art par la pratique et son contexte théorique. Je trouve que c’est une ligne assez militante et une posture politique.

YEGG : Et dans le reste de la programmation ?

Le festival est inscrit en extérieur, ce qui est assez casse gueule vu la période… Le thème de cette édition est le paysage et l’artiste car je crois profondément que la force, c’est la nature, le paysage. Je vous parle en tant que chorégraphe et passionnée de botanique, de nature (rires). Les danseurs aiment s’exprimer dans ce type d’environnement et adorent se confronter à différents contextes. Ici, pas d’éclairage artificiel et de décor. Simplement du naturel. Et cela provoque une danse tout à fait différente.

Toute la prog’ : www.extensionsauvage.com

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