Célian Ramis

Pilot Fishes, solos dans le duo

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Alina Bilokon, avec Almanac, et Léa Rault, avec C’est confidentiel, nous emmènent au pays des croyances païennes et des résistances quotidiennes.
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L’univers sombre et surréaliste des Pilot Fishes se distille dans les solos que les deux chorégraphes et danseuses ont présenté les 11 et 12 octobre au Triangle. Alina Bilokon, avec Almanac, et Léa Rault, avec C’est confidentiel, nous emmènent au pays des croyances païennes et des résistances quotidiennes.

Le duo sait capturer l’étrange. Le cultiver. Et le transmettre. Dans les mouvements et la musicalité de leurs corps mais aussi dans leurs textes et leurs voix. Si les deux professionnelles se rejoignent dans leur perception commune de la danse, elles savent jouer et s’amuser de leurs différences.

« On est toutes les deux très différentes. On n’a pas du tout la même histoire, on ne vient pas du même pays, on n’a pas le même âge, on n’a des personnalités complètement différentes. », rigole Léa Rault. Elles se sont rencontrées à Lisbonne en 2010, lors de la formation  PEPCC (Programme d’Étude, de Recherche et de Création Chorégraphique) organisée par Forum Dança au Portugal.

Au cours d’un travail de répertoire, elles sont amenées à reprendre un duo de Miguel Pereira : « On ne se connaissait pas plus que ça, on n’avait pas particulièrement d’atomes crochus, du coup, j’étais un peu surprise qu’Alina me propose de travailler ensemble. Et en fait, c’était bien comme rencontre parce que le duo racontait justement l’histoire de deux personnes qui veulent être une seule et même personne. Il fallait en fait faire un solo à deux. »

Un solo à deux. Le point précis qui va sceller la suite de leurs carrières. En 2012, en sortant de la formation, Léa et Alina sont certaines de vouloir poursuivre ensemble. Et après créé la pièce Les unités minimes du sensible, en collaboration avec la chorégraphe portugaise Urândia Aragão, le duo décide de s’installer en Bretagne, dans les Côtes d’Armor d’abord, d’où Léa Rault est originaire.

« Je tenais à revenir ici et Alina était au Portugal depuis longtemps, environ 7 ans déjà et avait envie de bouger. Pendant la formation, en travaillant de duo de Miguel Pereira, on avait commencé à écrire une chanson pop avec Jérémy (Rouault, ndlr) qui n’était finalement pas dans la pièce. Mais de là, on a continué notre travail dans notre pièce Our Pop Song Will Never Be Popular. », explique-t-elle.  

La forme initiale évolue et aboutit à une création de 50 minutes qui voyage de tremplins en festivals, jusqu’à trouver des co-productions avec les structures locales. Les deux danseuses fondent l’association Pilot Fishes et continuent leur parcours artistique, avec la pièce TYJ, dans laquelle elles font une première tentative de « séparation ».

« Après avoir travaillé une histoire de fusion, où il fallait créer l’illusion d’une seule et même image, d’un seul et même corps, on a voulu aller sur des solos mais sans être séparées. Et en ajoutant le solo de Jérémy, avec nous sur scène. », précise Léa.

Le trio s’amuse d’un jeu triangulaire entre trois protagonistes. Un accord tacite les lie : à chaque fois qu’un personnage prend le rôle principal, les autres sont là pour enrichir son propos, pour le soutenir. Dans leurs nouvelles créations, Almanac et C’est confidentiel, elles sont réellement seules en scène mais en dehors du plateau, elles s’observent et s’épaulent.

« C’est une vraie séparation mais sans se séparer complètement. C’est un peu schizophrénique en fait ! », plaisante Alina Bilokon. Parce qu’elles ont au fil des années et des expériences développé un langage commun, elles ont éprouvé l’envie de créer chacune leur solo. « Sur TYJ, ça a été compliqué de collaborer, on a eu quelques difficultés à communiquer. On se l’a dit spontanément et ça s’est fait très naturellement. », souligne Léa Rault.

Leur lien est évident. Elles se comprennent, elles se complètent. Capables de dire le mot que l’autre cherche, de traduire spontanément le « franglais » que pratique Alina qui se dit alors qu’elles sont parfois devenues « prévisibles » l’une pour l’autre :

« Et c’est bien d’être surprise ! En travaillant nos solos, on a découvert des choses l’une sur l’autre. C’est incroyable parce qu’on passe beaucoup de temps ensemble mais en voyant Léa travailler, j’ai vu des choses que je n’avais encore jamais vu d’elle, dans sa personnalité comme dans ses jambes ! »

Pour autant, elles sont imprégnées de ce langage commun, qui se retrouve dans leurs créations individuelles : « Dans TYJ, Alina est un point et moi, je bouge sans arrêt. Dans Our Pop Song Will Never Be Popular, il y avait déjà cette notion de point et de lignes mais ensemble. Là, c’est plus clair avec mon occupation du plateau et Alina, avec quelque chose de plus centré sur le corps et le côté surréaliste. »

Elles partagent également leur intérêt pour le rapport à la musique, au texte, aux mots, au sens de ces derniers mais aussi à leur musicalité et aux associations d’idées.

« Et puis il y a toujours je crois cet univers un peu dark, surréaliste, l’ironie, notre sens de l’humour, un peu étrange. », commente Alina Bilokon.

Et le goût de l’étrange se ressent aussi bien dans Almanac que dans C’est confidentiel. Le premier s’attache à compiler certaines croyances païennes, qui résonneront par la suite dans les croyances chrétiennes, qui interrogent Alina. La chorégraphe revient alors sur les superstitions entendues chez ses grands-parents et les « conseils » à appliquer selon les mois et les saisons trouvés dans un livre que sa grand-mère lui a donné.

« En français, le titre serait « Le compteur des mois ». Ça raconte ce que l’on peut faire ou ne pas faire selon le mois. Il y avait par exemple de ne pas aller tel jour dans la forêt, ne pas aller à telle période dans la mer pendant 7 jours, etc. J’ai trouvé ça fascinant, cette compréhension du monde par mois, j’ai voulu faire une compilation de ces faits étranges et ne pas les restituer en forme d’histoire mais plus de punchlines. », souligne-t-elle.

Ces croyances, elle les agrémente également de lectures de contes pour enfants. Pas de ceux que l’on raconte dans les Disney mais de ceux qui parlent de la violence et de la mort. À la fois figure chimérique, divinité et créature, elle incarne un personnage fantasmagorique qui nous tient suspendu à ses lèvres tout au long d’un spectacle intense et dense.

« Ça souligne assez bien le rapport que j’ai au temps. Prendre le temps, ça n’existe pas. On passe notre temps à entendre les gens se plaindre parce qu’ils n’ont le temps de rien ou dire « je vais lire ce livre quand j’aurais le temps », « je ferais ça quand j’aurais le temps mais je l’ai jamais ». Il faut accepter que le temps court ! En Ukraine, on dit qu’on se repose quand on est mort ! », rigole Alina Bilokon.

Un très bon exemple de leur différence sur lequel rebondit Léa Rault : « C’est vraiment une autre culture, parce que moi au contraire, j’ai besoin de prendre le temps. C’est une vraie résistance quotidienne de prendre le temps et j’ai vraiment travaillé ça dans mon solo. Pourquoi tout est urgent ? Je pense que c’est un choix de prendre le temps, ouais, une vraie résistance. »

C’est bien là le sujet de C’est confidentiel qui aborde de manière vaste les luttes, résistances et formes de désobéissance civile, du quotidien.

Dans une énergie électrique, la chorégraphe fait se rencontrer le fruit de ses recherches et de ses observations, piochées dans les essais sociologiques et philosophiques, les romans ou même les films.

« C’est très personnel, pas forcément logique, c’est pour ça que je dis que tout ça forme des constellations qui sont une collection privée. Ce n’est pas moraliste, ce n’est pas une pièce politique, l’idée est de montrer des gestes étranges mais qui ont un sens, à travers des références musicales, littéraires – parce que je viens de ce milieu là au départ – et cinématographiques. », précise Léa Rault.

Si leurs solos n’abordent pas les mêmes thèmes et n’appréhendent pas le plateau, dans la scénographie et le rapport à l’espace, de la même manière, les deux chorégraphes-danseuses signent Almanac et C’est confidentiel de leurs singularités mais aussi de l’empreinte Pilot Fishes.

Dans les prochaines semaines, Alina Bilokon et Léa Rault vont s’atteler au démarrage de leur nouvelle création (prévue pour janvier 2019), qui réunira le duo, ainsi que Jérémy Rouault et Laura Perrudin, harpiste rennaise remarquée du public lors du festival I’m from Rennes et à découvrir à l’Aire Libre (St Jacques de la Lande), pendant les Transmusicales 2017.

« Le rapport à un cadre est assez commun à nos deux solos, à nos deux thématiques mais est aussi très présent dans nos deux premières pièces. Plein de cadres nous régissent et on cherche à savoir comment on se positionne par rapport à eux. Tout le temps. Les cadres bougent et nous aussi, c’est une négociation permanente. On négocie aussi avec les éléments comme la danse, la musique, le texte. Et on joue à l’intérieur du cadre que l’on se crée nous-mêmes. », signale Léa.

La prochaine création, qui devrait s’intituler The Siberian Trombinoscop, ne sera donc pas une exception dans leur parcours chorégraphique et artistique puisqu’elle jouera encore une fois avec les cadres, à travers l’histoire d’hommes et de femmes embarqué-e-s pour mauvais comportements.

« On a envie d’insister davantage sur le texte et la voix. Que les musiciens soient sans leurs instruments et que notre danse soit plus minimaliste. On a envie que ce soit plus narratif, de raconter une histoire, que le public suive une intrigue. Il y aura peut-être du texte en ukrainien, en russe, en portugais, que l’on pourrait sous-titré. », conclut les Pilot Fishes, qui ont déjà bien compris comment nous intriguer.

Célian Ramis

Prendre soin : à l'écoute de son corps

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Les pratiques somatiques s'invitent à la table des outils fondamentaux pour développer la créativité des danseuses/seurs et chorégraphes. Mais pas que... puisque ce courant prône la bienveillance et l'écoute afin que consolider le rapport à son propre corps et l'affirmation de soi.
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Quelle relation entretient-on avec son propre corps ? Aussi intime soit-il, il apparaît comme un terrain bien mal connu et peu compris, voire ignoré. On peut en ressentir les tensions nerveuses, les douleurs articulaires, les blessures musculaires, les traumatismes osseux, etc. Et on peut leur attribuer parfois des états et humeurs spécifiques. Le corps et l’esprit semblent intrinsèquement liés et pourtant l’affirmation ne fait pas l’unanimité.

À partir de là, que fait-on ? Les pratiques somatiques explorent le ressenti du corps vivant, à travers l’observation, le relâchement et le mouvement. Et deviennent de plus en plus un lieu de ressources au service de la créativité pour les chorégraphes et danseuses/seurs. Mais pas que.

Outil quotidien de travail, le corps d’un-e danseur/seuse se met au service d’une émotion, d’un état, d’une histoire… et constitue un véritable moyen d’expression. Mais l’appât de la performance et du dépassement de soi pousse souvent à le maltraiter et à passer outre certains signaux de souffrance. Toutefois, une autre manière d’envisager la danse apparaît et convie les pratiques somatiques à la table des outils permettant d’alimenter la créativité de l’artiste qui s’en saisit et de développer avec bienveillance des gestes inédits et des mouvements nouveaux.

Dans la salle, environ 12 danseuses/seurs sont allongé-e-s sur le dos, sur un tapis de sol, un plaid sur les jambes pour la plupart. La voix de Nathalie Schulmann, danseuse contemporaine, professeure de danse et analyste du corps dans les mouvements dansés, les guide pour les inviter à s’intéresser au poids de la tête se déposant sur le ballon placé à l’arrière de leur crâne. Mais aussi à s’aider de leur respiration et de la sonorisation du souffle.

Caresser le sternum, bouger les bras pour sentir l’ouverture des épaules, relier les mouvements de la tête à la pression des pieds, suivre la continuité des fascias dans le corps, essayer de ressentir le plus simplement possible la liaison entre le haut et le bas du corps, « le plus simple étant toujours très compliqué à obtenir ».

Ce vendredi 9 décembre, le ‘workshop pour danseurs interprètes’ – initié le 5 décembre au musée de la danse de Rennes - touche presque à sa fin. Il s’inscrit dans le cadre de l’événement Prendre soin, rassemblant ateliers, table ronde, spectacles et échauffement public, les 10 et 11 janvier au Garage.

DÉVELOPPER SA CRÉATIVITÉ

Dans la matinée du vendredi, les participant-e-s travaillent sur les temps d’entrainement précédant une répétition ou une représentation. L’échauffement, passage obligé de l’artiste, peut représenter « un moment fatidique de la journée, parfois ressenti comme une dépendance à l’enseignant et aux traditions pesantes de l’entrainement. La pratique des méthodes somatiques, de l’atelier, ouvre la palette des choix pour le ‘’training’’ journalier. L’état d’esprit n’est pas le même dans le cours technique et l’atelier : habituellement la technique a pour but essentiel l’apprentissage ou l’amélioration des coordinations indispensables à la réalisation du geste dansé, mettant en valeur le ‘’savoir-faire’’ du danseur. Peter Goss, lui pratique plus dans le cours technique la pensée propre à l’atelier : il donne des outils pour garder un corps plein d’aptitudes, ouvert et disponible et permet de prendre en compte la personne autant que sa danse, en s’intéressant autant à son processus d’investigation qu’à la réalisation d’un geste ‘’parfait’’. », comme l’écrit Dominique Praud dans son article « Danse contemporaine et pratiques somatiques : l’enseignement de Peter Goss », paru dans la revue Nouvelles de danse, en 2001.

Lors du workshop, un cocon chaleureux entoure la pièce. La notion de temps se distend, l’attention est centrée sur le ressenti du corps dans son espace et ses multiples dimensions. On parle de relation avec les organes, du sens du poids de certaines parties du corps, comme le bassin par exemple, ou encore des états de la pliure. Le corps devient un terrain de jeu et une source d’imagination. Nathalie Schulmann met les participant-e-s en garde :

« Vérifiez que la tête ne s’est pas figée entre temps. Parce que vous penseriez trop. Dans le somatique, on est tellement dans une forme de concentration que des choses se figent. »

Puis attire l’attention sur l’endroit où pourrait démarrer le mouvement : « Où est-ce que ça m’amène ? Avec quelle respiration ? Est-ce que ma tête est figée ? »

Explorer le champ des pratiques somatiques comme lieu de ressources pour développer sa créativité n’est pas phénomène nouveau mais reste en marge de la démarche artistique. Néanmoins, Julie Nioche, danseuse et chorégraphe, souligne que cela « prendre de la force, émerge. La recherche autour de la question de la création à partir des pratiques somatiques est en train de se vivre actuellement. » Fondatrice d’A.I.M.E (Association d’Individus en Mouvements Engagés) en 2007 avec une équipe de chercheurs-enseignants, acteurs du monde associatif et praticiens du corps, elle a contribué à la programmation du week-end Prendre soin.

« C’était une demande du musée de la danse qui a su s’éloigner du risque de tomber dans un catalogue des pratiques somatiques. Là on était vraiment sur la réflexion autour de la créativité et de comment celle ci et les pratiques somatiques se nourrissent l’une de l’autre. C’est très fort comme événement car il répond à un besoin de rassemblement entre nous. C’est un endroit qui nous manque car nous avons peu de moyen de nous retrouver ensemble. », explique Julie Nioche avant de rebondir sur l’intitulé de la manifestation.

MALTRAITANCE DES CORPS

Pour elle, prendre soin est un acte fort aujourd’hui. Car cela n’est pas dans la culture des professionnel-le-s de la danse. « Le danseur prend soin de son corps quand il est cassé ou vieux. Le besoin d’équilibre, de se recentrer, de trouver des moteurs autrement, de se mettre en disponibilité émerge cependant chez les danseurs. Ce ne sera jamais tout le monde mais c’est de plus en plus présent. », souligne-t-elle.

Elle pour qui, depuis l’enfance, la danse est un espace de liberté et qui après plusieurs années de travail en tant qu’interprète, chorégraphe et co-directrice artistique a souhaité reprendre des études de psycho et une formation en ostéopathie, « pour la complémentarité » et pour pouvoir envisager la « relation entre le corps et l’imaginaire, la modulation du corps avec les pensées et le croisement entre la danse et la santé ». Sans jamais parler de visée thérapeutique. Mais bel et bien pour et dans l’accompagnement des danseuses/seurs et chorégraphes.

Mélanie Perrier, chorégraphe présente également lors de l’événement, va plus loin dans la maltraitance des corps dans le domaine de la danse : « Avec l’art contemporain, on a vu le retour du corps performant, de la physicalité. On revient à des machines de guerre qui trainent un modèle de ce qu’est le spectacle chorégraphique. Avec la réflexion autour des pratiques somatiques, on se situe à un tournant. Une voie alternative, qui n’est pas en opposition à ce qui se fait aujourd’hui, mais qui requestionne justement ce qu’est un spectacle chorégraphique pour sortir de l’impératif du spectaculaire. Ce courant là, si on doit le nommer, est une forme de réponse face au spectaculaire. Certains danseurs se font très très mal, c’est abominable. Et très très rétrograde. Ce serait il y a un siècle ok mais des choses se sont passées entre temps dans l’histoire de la danse. »

Et selon elle, ce phénomène serait similaire à ce qui se passe dans la société. Les pratiques somatiques – et plus largement l’esprit du prendre soin - pourraient donc être une réponse aux rythmes effrénés imposés par une demande de productivité permanente. « Il y a peu de bienveillance dans le travail et les corps ne sont pas du tout pris en compte. On connaît moins la méthode Feldenkrais ou Alexander (lire l’encadré) mais il y a un bon en avant du yoga et du pilate. Les individus cherchent à trouver des stratégies pour s’en sortir. C’est un moyen pour le corps de reprendre sa place, sa puissance. Il y a une vraie visée politique. », souligne Mélanie Perrier. Une manière par conséquent de concilier force et souplesse, dans le corps et dans la tête, liés sans aucun doute.

L’EXPÉRIENCE SENSORIELLE

La chorégraphe travaille depuis un an et demi à sa création To care. Et se saisit de la notion philosophique et éthique de care, développée aux Etats-Unis depuis plusieurs décennies déjà, « réévaluant la manière dont on peut se mettre en relation avec les autres. » Pas étonnant de sa part puisque son parcours est jalonné de cette envie de mettre les gens en rapport. Et la danse lui apparaît évidemment comme un langage et s’intéresse alors de près à la fabrique de cet art et sur la vérité qui en émane.

La recherche absolue de la performance et de la perfection délivrera un spectacle beau et techniquement irréprochable mais l’intention ne sera pas forcément juste, peu sincère. Elle se pose alors, tout comme Julie Nioche et Nathalie Schulmann, à la croisée de la pratique, des connaissances et de la recherche, travaillant sur l’analyse fonctionnelle du mouvement dansé.

« Il s’agit de trouver des choses bienveillantes pour le corps et de porter son attention sur la justesse. C’est un vrai parti pris artistique. On réinterroge ce qu’est un mouvement, ce que ça veut dire deux personnes sur un plateau, ce qu’est un objet spectaculaire et ce qu’on donne à voir. »
explique-t-elle.

C’est pour ces raisons qu’elle ne s’attache pas à uniquement se focaliser sur la danse pure. Mais fait intervenir la lumière également comme élément fondamental de la pièce. Pour ainsi délivrer « une vraie expérience visuelle et perceptive ».

L’expérience sensorielle est poussée par Anne Juren, danseuse, chorégraphe et praticienne Feldenkrais, dans ses Séances chorégraphiques, parmi lesquelles figurent Comma, déclinée le 10 janvier en version « Cannibale » et en version « Cage thoracique ».

Depuis deux ans, elle construit ses séances « en fonction des images de corps que j’emprunte à mes patients et aussi celles issues de mes propres fantasmes et de mon imaginaire. Comma veut dire virgule en anglais et en français fait penser au mot coma. Il correspond à l’idée de rentrer dans un univers qui s’invente au fur et à mesure et qui en appelle à l’imaginaire de chacun. » Ainsi, allongé-e-s sur un tapis de sol, les participant-e-s se laissent guider par la voix de l’artiste qui proposent alors un voyage à l’intérieur du corps anatomique.

Entre l’apaisement et le tortueux, la douceur et la violence, il en ressort quelque chose de l’ordre de l’appropriation de son propre corps grâce à une personne qui en est extérieure. « À chaque fois que je fais cette pièce, une sorte de transposition s’opère. Pour toucher, animer les corps inconnus des spectateurs et inventer une intimité possible sans les toucher vraiment, j’utilise des objets transferts et le lieu même, les odeurs, toutes les textures disponibles. Ce corps-espace devient le corps du spectateur étendu à l’infini et à inventer sur le présent. C’est une découverte à chaque fois. C’est une surprise de découvrir le talon de ces corps inconnus dans un coin de la salle ou des foies étendus sur le sol. Le corps est alors une fiction. L’idée même du corps comme nous avons appris à l’imaginer devient une fiction. », répond Anne Juren qui propose volontairement dans ce voyage corporel d’entrer à un moment par le vagin.

Elle poursuit : « J’aime proposer un autre corps que le sien. Parce que ces séances sont collectives, la femme peut penser à son vagin mais va aussi se projeter dans le corps d’un homme présent dans la salle. On est entre des corps. Cette transposition des corps m’intéresse davantage que les codifications du corps féminin et masculin, qui n’est qu’une catégorisation comme une autre. J’ai aussi construit une séance chorégraphique où on passait des organes sexuels féminins aux organes sexuels masculins constamment, au point d’en perdre la notion du masculin et du féminin, on est alors obligé d’inventer un autre corps qui n’existe pas encore. » Et finalement, le corps n’a jamais été aussi réel que lorsque cette fiction nous a permis de le ressentir, de l’imaginer et de l’envisager.

SE PLACER DANS LA RELATION À L’AUTRE, DANS L’INSTANT À VIVRE

Le corps, loin d’être uniquement mécanique et musculaire, est organique, vivant, et par conséquent multiple. « C’est dingue et c’est ça ce courant en fait ! », se passionne Mélanie Perrier. Elle s’élargit à une philosophie de vie. Et parle d’écologie de travail. Car si le modèle actuel de productivité est remis en question par cette réflexion et ses pratiques, il est à éviter de le reproduire dans sa manière de fonctionner. Prendre soin demande du temps et de l’énergie.

Pour réinventer un cadre de travail : « Prendre en compte la relation aux autres est très important. On part 9/10/12 semaines dans l’année et les équipes vivent dans le même lieu. C’est très particulier de vivre avec ses collègues ! Mais je tiens à faire attention à ce que j’apporte et ce que j’investis. Dans la technique de direction, le cadre de travail, le cadre d’hébergement, etc. je suis très exigeante. Cela me prend du temps mais c’est le prix de l’intégrité. »

Ainsi, elle réfléchit actuellement à des extensions de Care pour proposer des temps avec le public en amont des spectacles. Comme un protocole de discussion 1h30 environ avant la représentation et des siestes sonores pour décompresser. À l’image en somme des SAS proposés par Nathalie Salmon au Triangle (lire l’article « Dans le SAS, un instant privilégié » - 11 octobre 2016 – yeggmag.fr). Mélanie Perrier milite pour que le spectacle vu et vécu procure du bien-être.

« Au Garage, je n’avais jamais vu un public aussi attentif ! La majorité du public avait passé l’après-midi à faire des pratiques somatiques. Alors des fois, on ne ressort pas en bon état d’une proposition artistique, et tout n’est pas fait pour être beau. Mais la spécificité ici est que cela impacte le corps de celui qui le regarde. », explique-t-elle, faisant alors référence à la puissance de l’empathie kinesthésique, phénomène durant lequel le/la spectateur/trice ressent dans son corps le mouvement du danseur ou de la danseuse.

Un phénomène que l’on retrouve en quelque sorte dans Sensationnel, création développée par Julie Nioche et Isabelle Ginot, professeure au département danse de Paris 8 et responsable du parcours « Danse, éducation somatique et publics fragiles » dans cette même université. Le principe est simple : 6 participant-e-s sont assis-e-s en ligne sur des chaises et assistent à l’improvisation chorégraphique d’un-e danseur/seuse.

Durant toute la durée du spectacle, ils/elles sont touché-e-s, massé-e-s, manipulé-e-s par les sensationneurs/seuses. « Sensationnel est née de l’envie de travailler sur comment on peut faire ressentir la danse. On accompagne le danseur à travers le corps des spectateurs. », signale Julie Nioche.

L’ÉMANCIPATION, PAR SOI ET POUR SOI

Au sein de A.I.M.E, les professionnel-le-s de la danse, les praticiens somatiques et les artistes du toucher croisent leurs expériences et réflexions vers un objectif commun : « L’idée est de renvoyer à sa propre sensation, comme lieu de ressource. C’est un endroit d’éducation par le mouvement. Le but est de rendre les personnes en lien avec qui elles sont en tant qu’être unique. En général, on a tendance à se couper de nos émotions et les mettre sous le tapis. C’est une culture, une question d’éducation. Pour moi, être à l’écoute de soi, de ses émotions et les communiquer est aussi une question de responsabilisation générale. Et il est important de rendre les personnes responsables et autonomes. Tout ça est en train de s’ouvrir, des choses extras ont lieu ! »

Elle finit par lâcher le mot : ces pratiques sont émancipatrices. Explorer le rapport à son corps, considérer son corps qui souvent est délaissé ou du moins n’est pas défini comme une priorité et le connecter à son imaginaire permet de se rendre ouvert, disponible et donc moins autocentré, plus enclin à la bienveillance, à la solidarité et au partage. Anne Juren, qui de son côté s’emploie plus volontairement à employer le terme résistance plutôt qu’émancipation, est convaincue du potentiel puissant de cette ouverture à d’autres pratiques, basées sur l’écoute et la bienveillance dans l’objectif de délier ces résistances et s’affirmer.

Et quand on lui demande si ces méthodes pourraient constituer des outils pour les féminismes, dans le sens où le corps des femmes figure comme un des enjeux principaux à l’égalité femmes-hommes, elle répond avec simplicité et efficacité : « Bien sûr, ces méthodes entraînent un sorte de conscience individuelle et collective qui permet d’inventer un autre imaginaire, de fait un autre monde. » On n’en pense pas moins.

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Investir son corps sensible
La bienveillance, au service de la créativité
L'expérience de notre intérieur

Célian Ramis

8 mars : Les Créatures dansent la condition féminine

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Maison des associations, Rennes
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Vendredi 17 mars, elles dansaient la condition féminine sur la scène de l’auditorium de la Maison des Associations de Rennes, sur invitation du Centre d’information sur les droits des femmes et des familles.
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Qui sont les Créatures de la compagnie Hors Mots, que font-elles et que nous racontent-elles de l’Histoire des femmes ? Vendredi 17 mars, elles dansaient la condition féminine sur la scène de l’auditorium de la Maison des Associations de Rennes, sur invitation du Centre d’information sur les droits des femmes et des familles.

Dix danseuses sont allongées au sol. Vêtues de collants et de hauts de couleur chair, elles se mettent en mouvement. « Elle dansera la liberté de la femme », déclare l’une des Créatures, spectacle créé l’an dernier par la compagnie Hors Mots, sous la direction artistique et chorégraphique de Nadine Brulat.

Dès le début, on s’interroge sur leur nature. Elles pourraient représenter l’origine des êtres humains, des femmes en particulier. Comme une naissance, comme un apprentissage de la mouvance de son corps et de sa place dans l’espace. Désynchronisées, elles exécutent par alternance des enchainements personnels et des enchainements similaires.

Avec grâce, élégance, sensualité, dans un souffle haletant qui souligne l’urgence quasi permanente dans laquelle elles se trouvent. Dans leurs robes blanches, elles apparaissent à la fois nymphes libres et à la fois zombies prisonnières de la consommation, se parant de manteaux en fourrure et de foulards ligotés autour de leurs poignets.

Leur manière de se mouvoir lentement, à la chaine, rappelle celle des forçats ou des détenu-e-s de camps de travail, et leurs regards absents et lointains, celle de patient-e-s lobotomisé-e-s. Semblables à des esclaves, elles marchent en chantonnant doucement, avant de détaler de la scène en courant, tour à tour, et de venir reformer la ligne qui tourne en boucle.

Une boucle rompue par des éléments marginaux comme une sortie furtive du rang ou une réelle fuite, tandis que certaines trébuchent et d’autres s’effondrent. Les danseuses encore debout tirent celles qui ont chuté par le pied, par la main, les aident à se relever, les soulèvent et les épaulent. La souffrance se confond avec la pénibilité de l’action et renvoie alors une sensation d’oppression.

Créatures, dans son fond et dans sa forme, interpelle le spectateur sur la condition féminine, sa construction et son importance dans l’Histoire. Et plusieurs passages agissent comme un électrochoc percutant jusqu’à en devenir par moment gênant. La pièce questionne au travers de nos ressentis individuels et personnels, liés aux divers vécus des un-e-s et des autres, mais met également face à des vérités lourdes de conséquence, comme le montre ici le poids de leur condition.

Les tensions y sont vives et palpables. Et les symboles, forts. Entre chasteté, pureté, tentation, désirs ou encore rapports de force, les assignations, injonctions et interdits se révèlent. Et les danseuses s’en saisissent avec appréhension, vivacité, résistance ou encore amour du jeu.

Et si des respirations sont offertes le temps pour elles de citer des textes d’Isadora Duncan, Max Jacob, Elsa Lasker-Schüler, Stéphane Mallarmé ou encore Federico Tavan, les créatures jamais ne cèdent à l’apaisement. Sans cesse en lutte, elles évoluent dans le temps, l’espace et les couleurs, passant de la nudité (couleur chair) au blanc pour finalement se terminer sur des couleurs noires.

Entre temps, le questionnement s’est poursuivi et a exploré la place des femmes dans la religion. Que les corps soient recouverts des foulards ou que ces derniers trônent sur leurs têtes, elles affirment leurs appartenances à des croyances différentes synonymes d’emprisonnement, d’enfermement, de suffocation pour certaines, mais aussi d’ouverture et d’évolution.

Et finalement peu importe, chacune va lever le poing, signe fort de ralliement à la cause, que l’on devinera féministe. Jusqu’à se mouvoir au sol et osciller entre le quatre pattes et l’allongement au sol. Comme un retour à l’origine, un recul dans l’apprentissage et l’évolution, qui pourrait être vu comme un parallèle avec l’actualité concernant les droits des femmes.

« J’ai envie de vivre, envie de mourir, envie de produire beaucoup, envie de produire peu et beau, envie de baiser, envie d’être chaste, envie de pleurer, envie de rire, et ça, tout le temps, tout le temps, et je me porte bien pourtant et quand je lis des choses aux gens, ils trouvent cela invraisemblable. Pourtant, j’ai dit la vérité, ce que j’ai vu. », conclut l’une des danseuses.

Ensemble, elles se relèvent, toutes lèvent la main droite, et les derniers foulards s’en vont flirter avec les planches. Debout face au public, elles s’affichent fortes, combattantes, solidaires et unies. Dans leurs différences qui résonnent jusqu’au bout de leurs mouvements et dans toutes les formes de leurs corps dont les morphologies se montrent plurielles, au contraire de leur couleur de peau qui elle s’apparente à un camaïeu de blanc.

Célian Ramis

In Bloom ou l'évidence d'un hip hop assumé

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Le Triangle, Rennes
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Les chorégraphes Pierre Bolo et Annabelle Loiseau se sont lancés dans l’adaptation du Sacre du printemps de Stravinsky. Les 2 et 3 décembre, ils présentent In bloom, au Triangle, à l’occasion des Transmusicales.
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À chaque création, un nouveau défi. Tel est le leitmotiv de la compagnie nantaise Chute libre. Les chorégraphes Pierre Bolo et Annabelle Loiseau se sont lancés dans l’adaptation du Sacre du printemps de Stravinsky. Les 2 et 3 décembre, ils présentent In bloom, au Triangle, à l’occasion des Transmusicales.

Un siècle après la création du Sacre du printemps et de nombreuses reprises par des chorégraphes renommés, tels que Maurice Béjart, Pina Bausch ou encore Jean-Claude Gallotta, Annabelle Loiseau et Pierre Bolo, tous les deux âgés de 37 ans, souhaitent « faire groover Stravinsky et réactualiser le propos ».

Dans la version initiale, il est question de rite païen autour du sacrifice d’une jeune femme à l’abord du printemps. En 2016, la compagnie Chute libre a décidé qu’il était temps d’en finir avec cette histoire, « car heureusement aujourd’hui on n’a pas connaissance de sacrifices de jeunes filles pour le renouveau d’une saison ! »

LE RITUEL DU DEUIL

Mais le duo de chorégraphe ne s’affranchit pas entièrement de ce qui a nourrit l’imaginaire de Stravinsky et de Nijinsky. Ils en gardent la matière. « Nous avons pris le parti de dire que la jeune fille était morte dès le départ. L’histoire du rituel, ça nous parle. On s’est interrogés sur : « c’est quoi le rituel du deuil ? » Sans le côté religieux. Et comment on porte ça dans le corps, comment le corps physique et l’âme portent cette douleur. », explique Annabelle Loiseau.

En tant que danseuse, avant de co-fonder la compagnie, elle avait déjà interprété le Sacre. Pierre Bolo, non. La partition s’est imposée à lui comme une évidence lorsqu’il s’est intéressé à la question du texte classique dans la danse. « Et mine de rien, le deuil est sociétal ces derniers temps, ça résonne dans l’actualité, même si ce n’était pas voulu. Ce scénario, c’est un scénario intime plutôt que narratif. On s’est mis autour de cette histoire mais ce n’est pas forcément ce que l’on voit en tant que spectateurs. », souligne-t-il.

L’ÉVIDENCE DU HIP HOP

In bloom, titre emprunté à une chanson de Nirvana, signifiant « en floraison » (lire YEGG#53 – Décembre 2016, dès le 5 décembre), réunit 3 générations de danseurs-seuses. Leur socle commun : le hip hop. À deux voix, les deux chorégraphes complètent les propos l’un de l’autre :

« On n’a pas vu de différence dans la manière d’appréhender le deuil par rapport aux différences de générations. Ce n’était pas le but. On a travaillé ensemble autour de la manière dont chacun-e appréhende le sacre, mais aussi le travail avec nous chorégraphes, la scène et le hip hop. »

Et malgré la pression instaurée du fait de se frotter à un tel dinosaure, la compagnie est fière de relever les défis à chaque création. « On a pris un plaisir fou dans cette pièce, je ne suis pas objective mais l’équipe est géniale, vraiment. Et ce n’est pas toujours le cas… », précise Annabelle.

Car pour chaque nouveau spectacle, il leur faut explorer de nouvelles pistes, de nouveaux chemins. « Instinctivement, on danse hip hop car c’est ce que l’on transpire », livre Pierre. Mais le hip hop étant « une danse de fulgurance », sur 30 à 40 secondes en battle, il était essentiel de développer le genre pour aller au-delà, « ne pas faire un pur show technique ». Être authentique et souple à la fois dans la gestuelle et la corporalité, sans dénaturer l’œuvre et sans dénaturer également la danse qui les anime.

UN STYLE PLUS MATURE

Le Sacre du printemps se prête parfaitement à leur style : « Le rapport au sol, le piétinement, la frénésie, le rapport des pieds au sol, l’enracinement : tout cela fait écho au style hip hop. » Pour Pierre Bolo, le hip hop est aujourd’hui plus digéré, lui permettant de s’intégrer à des propositions de plus en plus vastes. Peut-on parler de démocratisation ? C’est un petit oui qu’il nous confie.

« Surtout, je crois que le hip hop sait plus où il en est et il en ressort plus mature. »
commente-t-il.

Une œuvre de 100 ans, un style qui s’assume davantage et une compagnie en floraison… Un mélange qui apparaît clairement comme une évidence et un brassage pertinent de par sa complémentarité et diversité. Une sacrée fraicheur ! 

Célian Ramis

Queen Kong, la liberté de l'imagination

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Le Triangle, Rennes
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Les 18 et 19 octobre, la compagnie La BaZooka présentait Queen Kong au Triangle. Un conte philosophique destiné au jeune public interprété par trois danseuses pleines d’énergie et d’humour.
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Les 18 et 19 octobre, la compagnie La BaZooka présentait son spectacle Queen Kong au Triangle, à l’occasion du festival Marmaille. Un conte philosophique destiné au jeune public interprété par trois danseuses pleines d’énergie et d’humour.

Le Prince n’est plus là et dans la forêt, les trois reines Kong dansent, jouent, courent, crient et chantent. C’est un univers fantasque et fantasmagorique que recrée ici la compagnie La BaZooka, dans un jeu de sons et de lumières. Car sur scène, c’est un décor épuré qui se présente à nous. Trois danseuses et un tas de bûches trônent face à la salle.

Elles pourraient être des nymphes. Des divinités de la Nature. Autour d’une bûche qui pleure sa souffrance ou son angoisse, elles tentent d’apaiser la source de ses cris. Leur langage est animal, primitif. Leur danse est légère et virevoltante.

S’engage alors un air d’opéra et résonne la voix de la célèbre cantatrice italienne, Cecilia Bartoli, qui soudainement habite la danseuse Taya Skorokhodova, déclenchant instantanément les rires des enfants. Un instant lyrique et poétique qui ne s’installe que pour quelques minutes avant que les créatures à l’enveloppe charnelle humaine ne se dissipent dans l’environnement qui les entoure.

L’apaisement ressenti au préalable se transforme alors en virée nocturne cauchemardesque. On s’imagine pris-es au piège d’un mauvais rêve. Peut-être encerclé-e-s par des bois malveillants, nous poursuivant avec une hache avant que les rôles ne s’inversent et qu’apparaisse une femme coussins et que les riffs rock ne transfigurent cette énergie négative en force puissante.

Dans Queen Kong, le trio joue à se faire peur, fuit à vive allure, saute, danse, s’amuse, trébuche, s’étale au sol et ressuscite. Les danseuses écoutent, observent, entrent dans un état proche d’une transe chamanique, sont menacées par une bête sauvage dont elles viennent à bout, en prenant les armes.

« Qu’est-ce que c’est le sauvage au féminin ? », s’interroge il y a 3 ans Sarah Crépin, chorégraphe et interprète pour La BaZooka. À cette époque, elle est intriguée par la relation entre le féminin et le sauvage, notion machinalement – et injustement - imaginée au masculin.

« J’avais besoin de la forêt, de me plonger dans cet univers. La forêt c’est le lieu de tous les possibles, de la quiétude, de la métamorphose, du danger. Un lieu où on est abrité-e, où il y a du passage et où on peut être au cœur de soi-même. Je voulais aller vers une féminité qui n’est pas lisse et qui est puissante et enfantine, dans le sens où dans l’enfance nous ne sommes pas encore modélé-e-s aux codes du citoyen. », explique Sarah Crépin.

Sur chaque spectacle, elle travaille avec Etienne Cuppens, metteur en scène de la compagnie. Ensemble, ils ont confronté leurs idées et envies. Ils procèdent par propositions et oppositions, en essayant toujours de ne pas s’encombrer des préconçus.

« C’est très sauvage comme manière de travailler. On a fonctionné à 4 sur la danse (avec Léa Scher et Taya Skorokhodova, les deux autres danseuses de Queen Kong, ndlr), en laissant une chance à la maturité des idées. Ne pas les balayer quand on pense que ça ne marche pas, mais prendre le temps de voir comment elles évoluent et comment elles peuvent exister dans le corps de chacune. », précise la chorégraphe.

Le metteur en scène la rejoint : « On ne veut pas figer les choses. On essaye d’agir de manière très libre. Par association d’idées, avec beaucoup d’improvisation et de l’évolution au fil des répétitions. C’est aussi un travail de transmission. On voit ce qui s’adapte aux corps des interprètes, ce qui se passe à travers la puissance du groupe et comment cela résiste au temps et à l’accueil des enfants selon les représentations. »

Un discours qui symbolise bien l’esprit de la compagnie, qui défend la volonté de réfléchir autour de la notion de libertés. Liberté individuelle mais aussi liberté au sein d’un groupe. Parce que l’idée du maitre et de l’élève, voir de l’esclave, figure dans l’ADN d’un-e danseur-euse, selon Sarah Crépin, qui ajoute :

« En grandissant, on a envie de ne plus se laisser dominer et c’est une lutte de tous les jours pour arriver à s’émanciper, de décider de sa vie, d’investir le monde, d’affirmer sa position. Dans Queen Kong, il y a beaucoup d’élans, des danses enfantines, des poursuites, des corps au sol, des bagarres… Ce sont des figures très riches, très intéressantes et libres ! »

Et ce ne sont pas Léa Scher et Taya Skorokhodova qui iront à l’encontre de cet esprit, après avoir éprouvé l’expérience « du sauvage et du noble, de l’animal que l’on met debout », selon Taya. Pour Léa, « le plateau est devenu un terrain de jeu, permettant énormément de libertés. »

Ce conte philosophique, et cubiste comme le définit justement Etienne Cuppens, convoque l’imaginaire de celles et ceux qui le découvre. « C’est ça la liberté individuelle, conclut Sarah Crépin. Pouvoir s’inventer des histoires avec son imaginaire, voyager, avoir son libre arbitre… C’est très précieux et il faut le préserver. »

 

Célian Ramis

Dans le SAS, un instant privilégié

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Le Triangle, Rennes
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En amont de quatre spectacles sélectionnés au cours de la saison du Triangle, Nathalie Salmon invitera les volontaires dans le SAS à enrichir leur culture chorégraphique tout en se décontractant.
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La 3e édition du SAS commence le 19 octobre avec la danseuse Nathalie Salmon, au Triangle. En amont de quatre spectacles sélectionnés au cours de la saison, elle invitera les volontaires à enrichir leur culture chorégraphique tout en se décontractant.

« Loin de nous l’idée d’expliquer le spectacle aux participant-e-s du SAS. Passer par là, c’est quitter ce que l’on a vécu pendant la journée et se mettre en condition pour la suite de la soirée. », explique Nathalie Salmon, danseuse intervenante au Triangle depuis 20 ans. À l’occasion de quatre propositions artistiques*, la professionnelle propose un instant privilégié de 45 minutes en amont des spectacles pour délier les corps et les esprits.

Un instant qui marque la volonté de la Cité de la danse d’accompagner le public dans la l’accessibilité à la culture chorégraphique. « Entre les Cinés cité danse, l’atelier de Nathalie un samedi par mois ou encore le SAS, on essaye de mettre en place des manières différentes de s’ouvrir à la danse, pour celles et ceux qui ont envie de disposer de plus d’éléments. C’est évidemment un des rôles du Triangle. », précise Odile Baudoux, coordinatrice du secteur artistique.

Elle n’oublie pas non plus les événements ponctuels établis au cours de la saison avec les artistes. Comme ce sera le cas avec Latifa Laabissi en janvier. La danseuse-chorégraphe proposera une soirée publique - composée de projections, discussions avec Isabelle Launay et échanges avec le public - pour inaugurer sa résidence au Triangle (du 17 au 20 janvier) autour du thème « Politique du minoritaire ».

L’EXPLORATION DES ARTS

La structure, logée au cœur du Blosne, distille dans sa programmation, des instants privilégiés, dédiés à l’approfondissement des connaissances en matière de danse. Une sorte d’option « Pour aller + loin » permettant une aide au regard et un éveil à l’art. Aiguiser l’appétit sans toutefois gaver les participant-e-s.

Nathalie Salmon n’intervient pas pour reproduire les enchainements des spectacles, ni pour donner une conférence stricte autour des artistes qui se produiront sur la scène du Triangle. Elle est plutôt un pont entre les volontaires présent-e-s et la danse. En préparant le SAS, elle se saisit de différentes approches possibles pour se préparer à la proposition qui suivra :

« Ce serait enfermant de donner quelque chose de trop précis. Je ne veux pas trop en dire sur ce que l’on fera mais pour donner un exemple, l’an dernier à l’occasion d’un spectacle de danse africaine, on a travaillé sur le pas, l’accentuation du pas. Personnellement, je ne cherche pas la recette, mais je veux percevoir, ressentir. »

Elle l’assure, pour participer, nul besoin de formation. Il ne s’agit pas ici de performance mais plutôt d’éveil, de regard et d’écoute des sensations, tout en y apportant des connaissances théoriques, autour d’un courant ou d’un-e chorégraphe. C’est là une manière de prendre confiance, ôter l’intimidation que l’on peut avoir en public et l’appréhension de la représentation artistique.

« On peut visiter l’Histoire des arts, la façon de travailler de ces artistes et se saisir d’un petit moment de danse tou-te-s ensemble et expérimenter des mouvements, sans faire peur. »
rassure la danseuse.

COMPLÉMENTARITÉ ET CURIOSITÉ

Ainsi avant Queen Kong, on réfléchira sans doute à la question de l’énergie. Avant Cirque, à celle du portrait et du solo. Avant It Dansa, à celle de la mémoire et de la transmission. Et avant Chut, à celle de la chute. Mais ce ne sont encore que des ébauches, des débuts de piste pour Nathalie Salmon.

« Avec le SAS, je cherche aussi à m’amuser, à découvrir, redécouvrir et à m’inviter moi-même à me rendre curieuse. Avec Odile, on discute ensemble des 4 spectacles que l’on va choisir pour la saison, puis j’y ajoute ma gourmandise. Pour moi, tout est possible, tout peut être prétexte à. L’idée est qu’il n’y ait pas de barrière sur les styles chorégraphiques, même ceux que je maitrise moins, c’est pas grave. L’objectif est de ne jamais faire la même chose d’un SAS à l’autre, d’une saison à l’autre. », s’enthousiasme-t-elle.

Finalement, le SAS est-il peut-être aussi un moyen de retrouver un sentiment de familiarité en découvrant le spectacle. « Un peu comme une odeur », confie la danseuse, éprise, à 51 ans, d’un sentiment de découvertes permanentes et de renouvellement de sa culture chorégraphique.

 

  • * Queen Kong de La Bazooka le 19 octobre, Cirque de Cécile Loyer le 2 mars, It dansa le 23 mars et Chut de Fanny de Chaillé le 27 avril.

Célian Ramis

Sous tes doigts : "On n'aborde rarement les guerres du point de vue des femmes"

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De passage à Rennes, la réalisatrice Marie-Christine Courtès aborde la condition des femmes ayant fui le Vietnam, en 1956, et la question de l’héritage transmis aux générations futures.
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Une semaine avant la journée nationale d’hommage aux « morts pour la France » en Indochine, célébrée le 8 juin dernier, Marie-Christine Courtès, scénariste et réalisatrice, était de passage à Rennes pour présenter Sous tes doigts, son premier court métrage d’animation au festival Courts en Betton. L’occasion d’aborder la condition des femmes ayant fui le Vietnam, en 1956, et la question de l’héritage transmis aux générations futures.

Ce premier court métrage était dans les tuyaux depuis plusieurs années. Quand Marie-Christine Courtès rencontre Jean-François Le Corre, producteur pour la société rennaise Vivement lundi !, ce dernier lui demande d’écrire un scénario destiné à l’animation, domaine qu’elle n’a encore jamais expérimenté. Et qui la mènera aux César, Sous tes doigts ayant été nominé cette année dans la catégorie Meilleur film d’animation (court métrage).

En une dizaine de minutes, la réalisatrice nous propose un docu-fiction animé onirique et poétique, dans lequel les non-dits se brisent sans un mot. L’histoire de trois femmes héritières d’une transmission douloureuse.

Ainsi, Sophie, à la mort de sa grand-mère, découvre-t-elle ce que celle-ci a vécu en Indochine, délaissée, enceinte, par un colon français, puis rapatriée en France en 1956 et placée dans le camp de Saint-Livrade dans le Lot-et-Garonne.

Pour comprendre ce qui a motivé Marie-Christine Courtès à aborder ce sujet, il convient de présenter rapidement son parcours. En sortant diplômée du Centre de Formation des Journalistes, elle devient JRI (journaliste reporter d’images) et travaille notamment dans différentes villes bretonnes, entre Brest, Rennes, Saint-Brieuc ou encore Lorient. Avant d’exercer son métier en Asie du sud-est, où elle sera entre autre correspondante pour une agence américaine.

Toutefois, elle quitte la profession : « Pour moi, c’était uniquement du magazine, ce n’était pas du journalisme que je faisais ! » C’est une amie vietnamienne qui lui parle pour la première fois du camp de Saint-Livrade, un des camps d’accueil des français d’Indochine, ouvert aux 1 160 réfugié-e-s arrivés dans l’Hexagone.

En effet, en 1954, après la défaite de Diên Biên Phu, les accords de Genève et le retrait des troupes françaises du nord du Vietnam marquent l’engagement de l’État français de prendre en charge les couples mixtes et les veuves de Français qui fuient la guerre et le communisme.

Leur hébergement se veut provisoire. Mais 50 ans plus tard, ils et elles sont toujours là, dans ce camp, oublié-e-s de tou-te-s. D’où le titre du premier documentaire de Marie-Christine Courtès, co-réalisée avec son amie My-Linh Nguyen, Le camp des oubliés, qui sera diffusé en 2004 sur France 3. « C’est incroyable, j’ai grandi à côté et je n’en avais jamais entendu parler. », explique-t-elle.

POINTER L'INDICIBLE

Cette réflexion va nourrir l’ensemble des contenus qu’elle va produire par la suite puisqu’en 2012, quelques années après avoir intégré une formation de scénariste à la Fémis, elle réalise Mille jours à Saigon (produit par Vivement lundi !). En cherchant un dessinateur pour les personnages et décors de Sous tes doigts - qu’elle commence à écrire en 2009 - elle pense à Marcelino Truong qui évoque son roman graphique qu’il bâti sur son père, traducteur du président vietnamien Ngo Dinh Diem, et la guerre civile qui opposa le Nord et le Sud du pays après le départ des français.

Son court-métrage sonne alors comme une continuité de son voyage à travers l’Histoire contemporaine qui lie le Vietnam à la France. Parler des femmes apparaît comme une évidence pour elle, qui constate qu’au camp de Saint-Livrade, ce sont surtout des femmes et des enfants qui ont résidé dans ces bâtisses :

« Le dessin de ces femmes s’est imposé, il permettait d’appuyer là où ça fait mal. Car on n’évoquait pas le fait que les hommes français les ont oubliées, puis que les pouvoirs publics les ont abandonnées. »

BRISER LES TABOUS

Tout comme elle a côtoyé les trois générations installées dans le camp, la réalisatrice les illustre dans un scénario et une mise en scène léchée et poignante, accompagnée de la dessinatrice Ludivine Berthouloux (Marcelino Truong ayant réalisé également quelques dessins). L’occasion de dire et de questionner tout ce qu’elle n’aurait osé demandé frontalement à celles qui peuplent ou ont peuplé Saint-Livrade.

Sophie est une adolescente, repliée sur elle-même, en prise à la colère identitaire qui se fait sentir depuis plusieurs décennies dans les banlieues françaises. « Il y a aujourd’hui des jeunes issu-e-s de la 4e génération qui se disent vietnamiens, pas français, alors qu’ils ne connaissent rien du Vietnam. C’est révélateur ! », souligne Marie-Christine.

La communication avec sa mère semble rompue et le rejet de la tradition, une manière d’exprimer une personnalité perdue, brisée par le tabou. Comme si elle endossait, sans le savoir, le poids de son passé. Un thème qui fascine l’ex-journaliste : « On a tous un héritage plus ou moins douloureux. Comment le reçoit-on et qu’en fait-on ? » En découvrant l’histoire de sa mère et de sa grand-mère, Sophie va faire corps avec son aïeule et renouer avec la danse traditionnelle qu’elle influence de son vécu personnel.

Les silhouettes s’entremêlent dans une chorégraphie émouvante et virevoltante. L’esthétique rencontre le propos au service d’un message qui transparait avec une grande beauté et une intensité telle qu’elle nous reste en mémoire et nous enveloppe de sa violente douceur.

HISTOIRE D’UN TROU DE MÉMOIRE

Sous tes doigts brise bien des tabous. Avec ce court-métrage, Marie-Christine Courtès ne met pas seulement l’histoire de ces femmes sur le tapis. Elle met en relief le silence qui perdure aujourd’hui en France autour de la guerre d’Indochine et des années qui ont suivi. Et quand on rapproche ce tabou de celui des harkis, elle nous répond subitement : « Un camp de harkis se trouvait à 2 kms du camp de Saint-Livrade ! Tout comme pour les harkis, la France n’a pas assuré l’accompagnement et l’intégration des rapatrié-e-s. »

Et le cinéma n’a pas saisi la thématique pour la mettre sur le devant de la scène. Ce que souligne Delphine Robic-Diaz, auteure de La guerre d’Indochine dans le cinéma français. Images d’un trou de mémoire publié en 2015 aux Presses Universitaires Rennaises, dans la jaquette du DVD qui réunit Sous tes doigts et Son Indochine de Bruno Collet (deux productions Vivement lundi !) :

« La guerre d’Indochine hante le cinéma français depuis plus d’un demi-siècle. Jamais complètement abordée, elle ne bénéficie pour autant que très rarement d’un réel traitement à l’écran. »

Tout comme « on n’aborde rarement les guerres du point de vue des femmes », selon Marie-Christine Courtès. Et l’histoire de la grand-mère, séduite par un colon français, résonne dans l’Histoire et l’actualité, les femmes étant trop souvent des victimes de l’occupation militaire, peu importe les territoires en guerre.

Multi-primé depuis sa diffusion en festivals en 2015, le court-métrage poursuit son chemin cette année, en route pour le Cartoon d’or, prix visant à récompenser le meilleur court d’animation européen. En parallèle, la réalisatrice travaille à un futur projet qui pourrait la faire renouer avec son passé de journaliste, sans la ramener à son premier métier. « Je ne veux plus faire ça, mais les journalistes en tant que personnages me fascinent. », conclut-elle, avant de retrouver son producteur pour une journée de travail.

Célian Ramis

Jann Gallois, l'expérience de la complémentarité

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Le Triangle, Rennes
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Le 3 juin, Jann Gallois, chorégraphe et danseuse, présentait sa dernière création Compact, au Triangle, lors du festival Agitato. Une œuvre forte qui évoque la dualité femme/homme.
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Vendredi 3 juin, Jann Gallois, chorégraphe et danseuse, présentait sa dernière création Compact, en duo avec Rafael Smadja, au Triangle, à l’occasion du festival Agitato. Une œuvre forte qui évoque la dualité femme/homme.

Elle est issue de la danse hip-hop, Jann Gallois. Depuis 2004, elle apprend de manière autodidacte les codes d’un univers dans lequel elle débarque par la porte de l’underground, des battle et des soirées clubbing.

« Je n’ai pas de formation académique. J’ai fait mes classes dans la rue. », explique la chorégraphe qui a fondé en 2013 la compagnie BurnOut, à la suite du succès de son premier solo, P=mg.

Elle se définit comme une forte personnalité, et à 23 ans choisit de se lancer dans un travail de chorégraphie, nourrissant également sa conception de son art avec une approche de danse contemporaine.

Après avoir remporté plusieurs prix pour sa première création, elle revient sur scène avec une forme plus aboutie, un spectacle en solo d’une heure sur la schizophrénie.

Diagnostic F20.9 résulte de sa rencontre avec plusieurs schizophrènes : « Humainement, ça a été très fort, ça a été une très belle expérience et j’ai eu envie de toucher à la déstigmatisation de cette maladie. » Aujourd’hui, elle présente une nouvelle forme d’écriture qui n’a pas été sans défi à relever. En effet, la jeune chorégraphe de 27 ans signe ici une création pour 2 corps en 1.

Et sur scène, c’est une belle et véritable prouesse technique que réalisent Jann Gallois et Rafael Smadja. Au sol, les corps sont confondus, emmêlés. Ils développent alors un côté clownesque en essayant de se détacher l’un de l’autre, ainsi qu’un aspect acrobatique.

Les deux danseurs cherchent à comprendre, s’interrogent, s’interrompent, s’arrêtent. Puis s’attèlent à nouveau à la difficile tâche de s’extraire du corps de l’Autre.

Ça pourrait ressembler à une partie de Twister qui n’en finit pas et qui tourne mal. Mais de là, nait une complicité et une relation malicieuse. Ils semblent s’apprivoiser, parfois maladroitement, avec humour et douceur.

Ils explorent le champ des possibles, accrochés l’un à l’autre. Leurs jambes s’écartent, se croisent, s’entremêlent, se serrent. Les bras aussi.

« J’aime beaucoup me mettre des contraintes pour écrire. Je ne peux pas travailler sans cela. Je sais que pour beaucoup c’est l’inverse. », souligne Jann Gallois que l’on sent stimulée par la recherche de mouvements.

Une recherche quasi oulipienne, en imaginant que celle-ci se transpose à la danse (oudanpo ?). Sans hésitation, sa partition s’est composée pour un homme et une femme. Et le choix de Rafael Smadja a été une évidence.

« Nous avons le même univers artistique, nous venons tous les deux du hip hop avec une ouverture sur le contemporain. Nos corps rentraient bien l’un dans l’autre. Ce qui a été plus difficile, c’est d’apprivoiser nos deux corps, le temps d’adaptation. Car en hip hop, il n’y a pas de contact entre les corps. », analyse la chorégraphe.

Les deux corps imbriqués, le duo met en perspective les états très différents que traversent hommes et femmes dans une rencontre et une relation.

Pour Jann Gallois, il en va ici du reflet d’une vie en communion, de la question des concessions que l’on fait pour laisser sa place à l’autre. Jusqu’à ce que le couple se lève et vacille et virevolte dans un tournoiement effréné. Jusqu’à la séparation des deux corps. Jusqu’à courir l’un vers l’autre pour s’enlacer à nouveau.

« Se séparer et se retrouver, ne pas pouvoir se passer de l’autre, l’envie de retrouver l’autre… Il en est sorti une lecture d’un rapport de couple, d’un homme et d’une femme. Physiquement, on est faites pour s’imbriquer avec un homme. Pour moi, il s’agissait ici de l’évidence de la complémentarité. », conclut la chorégraphe.

Célian Ramis

Youtubing ou l'accessibilité de la danse moderne

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Le Triangle, Rennes
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Pour le festival Agitato, Florence Casanave présente Youtubing, les 2 et 3 juin, au Triangle, à Rennes. Inspirée d’un solo de Trisha Brown, elle nous invite au cœur de sa réflexion et dans les coulisses de sa démarche.
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À l’occasion du festival Agitato - au Triangle jusqu’au 5 juin – la danseuse Florence Casanave présente Youtubing, les 2 et 3 juin, dans divers endroits de la Cité de la danse. Inspirée d’un solo de Trisha Brown, la Bretonne nous invite au cœur de sa réflexion et dans les coulisses de sa démarche.

Originaire de Lannion, Florence Casanave danse depuis qu’elle a 5 ans. Après le bac, elle passe un concours à Rennes pour une formation en danse contemporaine entre Paris et la Bretagne. Et en 2004 intègre P.A.R.T.S (Performing Art Research and Training Studios) à Bruxelles où elle rencontre Lance Gries, ancien danseur de la Trisha Brown Dance Company, qui enseigne là-bas.

« On a appris des techniques somatiques. Comment danser de manière efficace sans faire trop d’effort. Avec une forme de bienveillance tout en poussant ses limites. Pour danser de manière fluide sans se faire mal. C’est là-bas que j’ai découvert le travail de Trisha Brown, j’en ai été assez bluffée. Watermotor viendra plus tard… », explique Florence Casanave.

C’est par le biais d’un ami danseur que la jeune femme va accéder au solo de la chorégraphe américaine, une des figures emblématiques de la danse moderne, qui a été filmé en 35 mm par Babette Mangolte et déposé plus tard sur la plateforme Youtube. La Costarmoricaine va aider son ami artiste à comprendre « par le faire » et à déchiffrer la partition par une transmission de mouvement.

Une fois les 2 minutes 30 intégrées et achevées, elle met ce solo « sur pause » et 3 ans plus tard, le présente avec son binôme avant que Boris Charmatz, qui dirige le musée de la danse à Rennes, lui demande de le réinterpréter lors de l’édition 2015 de Fous de danse : « La passerelle, à Saint-Brieuc en a entendu parler et a souhaité que je le fasse lors du festival 360 degrés. J’en ai fait mon propre Watermotor. »

AU-DELÀ DE TRISHA BROWN

Mais l’intérêt de Youtubing ne réside pas uniquement dans une nouvelle version de la chorégraphie de Trisha Brown. Car ce que Florence Casanave propose n’est pas une reprise pure et dure des mouvements. C’est toute une réflexion qui réside autour de l’accessibilité et de la création.  

Alors que l’on reproche à la danse contemporaine de manquer d’accessibilité, l’ère numérique apparaît comme une opportunité de découvrir des choses qui seraient restées ignorées sans cela. Youtube, nouvelle manière de « consommer » un art ? Oui, dans un sens. Et la danse ne fait pas exception. « Youtube est un outil. C’est une bibliothèque populaire. Ça me fait penser à l’arrivée de l’imprimerie qui a donné accès à tout le monde à la Bible ! », sourit Florence Casanave.

Pour autant, elle ne signe pas ici l’apologie de la plateforme et exerce même un regard critique sur cet outil :

« Ça interroge sur comment on regarde les choses… Ce que l’on voit au-delà des images… Youtube est un outil qui ne suffit pas à lui-même, on doit aussi aller chercher d’autres sources. »

Les 2 et 3 juin, au Triangle, la danseuse s’établira sur l’esplanade, dans la galerie et la salle Archipel, sur des temps courts allant de 2 minutes 30 à 15 minutes. Les différents espaces seront l’occasion de s’imprégner du travail de Florence Casanave, qui dévoile et décortique le travail accompli et le processus de création utilisé pour aller au-delà du solo de Trisha Brown pour en arriver à son propre solo, inspiré de Watermotor.

La danseuse brise les barrières de la création habituellement présentée au public de manière aboutie. Elle s’expose ici à un autre regard. Et guide les participant-e-s dans une expérience intelligente et intelligible qui casse la froideur stéréotypée qui entoure l’art contemporain. Aux côtés de Trisha Brown, sur écran, elle fait tomber toutes les frontières.

Célian Ramis

Mythos 2016 : Quand les ouvrières prennent la parole

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Théâtre de la Paillette, Rennes
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Impossible de passer à côté du spectacle de Mohamed El Khatib, Moi, Corinne Dadat, au théâtre La Paillette les 20 et 21 avril. Un ballet pour une femme de ménage et une danseuse.
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Impossible de passer à côté du spectacle de Mohamed El Khatib, Moi, Corinne Dadat, joué au théâtre La Paillette les 20 et 21 avril, à l’occasion du festival Mythos. Un ballet pour une femme de ménage et une danseuse, dont les corps sont leur principal outil de travail.

Blouse de travail, sac poubelle à la main, Corinne Dadat, femme de ménage, trône déjà au milieu de la scène, accompagnée de Mohamed El Khatib, metteur en scène, et Elodie Guezou, danseuse et contorsionniste, lorsque le public entre dans la salle. Sur l’écran, des phrases défilent, provoquant déjà quelques rires des spectatrices et spectateurs :

« Le « capital sympathie » de Corinne Dadat s’élève à 164 / Le « capital talent » de Corinne Dadat s’élève à 42 / Le « capital souplesse » de Corinne Dadat s’élève à 7 / Le « capital lexical » de Corinne Dadat s’élève à 8 / Le « capital capillaire » de Corinne Dadat s’élève à 25,8 / La capacité de Corinne Dadat à sublimer son quotidien : élevée. »

Et précise enfin que la protagoniste « n’a pas été maltraitée pendant son exploitation ». Elle mesure 1m68, pèse 70kg, aura 54 ans la semaine prochaine, a 4 enfants, gagne le SMIC – en conjuguant des ménages dans un lycée à Bourges mais aussi chez des particuliers, notaires, magistrats, etc. ainsi que des baby-sitting en guise d’extras – a un physique pas facile, fume 1 paquet / 1 paquet et demi par jour.

Elle ne dit pas bonjour quand Mohamed El Khatib la croise dans l’enceinte du lycée, lors d’une édition du Printemps de Bourges. Quand il lui demande pourquoi, elle lui répond qu’il ne peut pas imaginer le nombre de fois où les gens ne lui ont pas rendu la politesse. C’est le départ de cette création. Une rencontre qui va donner lieu à un spectacle insolite, un portrait documentaire et une critique sociale.

L’idée est de transmettre au public le quotidien et le vécu de cette femme de ménage désillusionnée.

« Je me lève à 5h du matin, c’est pour tenir un balai dès 6h, jusqu’à 19h/19h30. Ça m’arrive d’y penser en dehors, d’en rêver. »
confie-t-elle en interview.

Mais ce qu’on ne peut pas lui enlever, c’est son piquant, son répondant, son humour et son auto-dérision.

Et sa capacité à monter sur scène, sans trembler : « Quand Mohamed m’a parlé de son idée, j’ai dit ok on y va. Ça marche, ça marche, ça ne marche pas, ça ne marche pas ! Je n’ai pas peur du côté voyeuriste. Vous savez les femmes de ménage, on est les femmes de l’ombre. On sait qu’on est là mais on ne nous connaît pas. »

Elle n’a pas sa langue dans sa poche, un caractère bien trempé, et est bien décidée à parcourir les villes de France, mais aussi d’Angleterre et de Belgique, pour jouer la pièce. Même si elle ne se souvient pas toujours de son texte ou qu’elle n’arrive plus à faire certains mouvements, son corps la tiraillant. Et ce point-là, le metteur en scène s’en saisit pour délivrer un témoignage percutant autour de la condition ouvrière et prolétaire.

Il établit alors une comparaison avec le corps d’une danseuse. Les mouvements répétitifs de la femme de ménage résonnant comme une chorégraphie. C’est ainsi qu’Elodie Guezou intègre le spectacle. Elle a 24 ans, pèse 47kg, danse depuis ses 7 ans, n’a pas d’enfant, n’en aura surement jamais à cause de son activité physique, n’a pas de crédit revolving, pas de plan de reconversion non plus. Elle livre cet autoportrait poitrine au sol, fesses en l’air et pieds au dessus la tête. En off, elle précise avoir été malmenée par sa professeure à l’école de cirque qui tirait sur son corps.

Elles vont toutes les deux se livrer à des démonstrations aussi cyniques que drôles, l’humour s’intégrant à la partition avec tendresse et ironie. C’est là que le spectacle interpelle. Cette frontière entre esprit décapant et bienveillance est troublante. On rit. Mais pourquoi ?

Parce que Corinne Dadat est comparée à une danseuse mais quand « je nettoie les chiottes, personne ne m’applaudit à la fin » ? Parce qu’elle avoue ne pas être favorable à l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne parce qu’ils ont une autre mentalité que nous et qu’ils vont nous piquer du travail quand on n’a pas ? Parce qu’elle n’a pas « encore » voté FN ? Ou parce qu’elle préfère la musique de Schubert à celle de Sardou ?

Parce qu’Elodie Guezou avoue qu’elle n’a pas « encore » été sodomisée ? Ou parce qu’elle passe la serpillière avec ses cheveux et son corps ? Ou encore parce qu’elle bouscule le metteur en scène, talent émergent des auteurs issus de l’immigration ?

Après l’instant trop court de délectation d’un spectacle humoristique en surface, le fond de la pièce glace le sang. Et mérite son ovation, son succès. Comme l’analyse la danseuse contorsionniste, Mohamed El Khatib ne réduit pas les deux personnages à leurs corps meurtris par des professions physiques et ingrates :

« On a la parole dans ce spectacle qui cherche à voir comment mon corps peut parler avec le vécu et la pratique de Corinne. »

On est pris entre le manque d’espoir évident, la fatalité d’un lendemain morne et sombre et les sourires des deux femmes sur scène. Leur manière d’accepter leur quotidien. Leurs conditions. Entre courage ou lâcheté, on hésite. Mais ce n’est peut-être pas là la finalité du propos. Peut-être faut-il se libérer de tous nos jugements pour n’y voir qu’une simple réalité et un spectacle inspirant.

Aujourd’hui, Corinne Dadat rêve à nouveau. Jouer la pièce sur l’île de la Réunion. Là où habite son fils. Là où elle veut s’établir une fois à la retraite. « Mais bon, la retraite, je sais même pas quand c’est. Ça fait 37 ans que je travaille, c’est tout c’que j’sais. Tu sais toi à quel âge j’aurais la retraite ? », lance-t-elle à la chargée de production. On ne pose pas la question à Elodie Guezou qui pour l’instant n’est « même pas assez connue pour jouer ses productions ».

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