Célian Ramis

Pilosité : être en accord avec son corps !

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Avoir du poil aux pattes, c’est la honte. Une touffe sous les bras, c’est dégueu. Et quand c’est l’anarchie sur le pubis, n’en parlons pas. Alors, on enlève tout. Par culpabilité inculquée par une vision patriarcale du corps des femmes.
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Avoir du poil aux pattes, c’est la honte. Une touffe sous les bras, c’est dégueu. Et quand c’est l’anarchie sur le pubis, n’en parlons pas. Alors, on enlève tout. Par culpabilité inculquée par une vision patriarcale du corps des femmes.

La pilosité féminine, c’est le sujet qu’a choisi d’analyser la comédienne et clown Estelle Brochard dans sa conférence gesticulée Le poil incarné, présentée le 7 juin à 20h à la Maison de quartier Villejean. 

« Pourquoi se torturer le corps alors qu’on n’en a pas envie ? C’est psychologiquement tordu ! », s’exclame-t-elle, aussi amusée qu’indignée. Si c’est psychologiquement tordu, c’est parce que l’injonction à s’épiler n’est pas exprimée de manière explicite. Elle est insidieuse : 

« Dès l’adolescence, c’est terrible, on sent le regard des hommes sur notre corps, on sent les jugements sur ce qu’on porte, sur nos poils. Sans qu’on nous oblige à nous épiler, on sent qu’il ne faut pas qu’on les garde. »

Il suffit d’observer les photos dans les médias, la représentation des femmes dans les publicités, les personnages féminins dans les dessins animés, les films, les séries, etc. pour s’apercevoir que toutes les images dévoilent des corps dépourvus de poils. Ainsi, la gent féminine intègre cette information dès le plus jeune âge.

« Ça nous incite à avoir une image négative sur nos corps. On en vient à faire quasi des triples journées. Entre la vie perso, le travail, les taches domestiques et l’épilation, qui prend du temps, qui fait mal, etc. Faut souffrir pour être belle, ça devient normal. Je suis venue à parler de ce sujet-là parce que ça devenait oppressant. J’ai fait le défi de garder mes poils pendant un an. Et là, ça fait un an et 5 mois. C’est devenu un acte politique car je ne peux pas les trouver beaux puisque je n’ai aucune référence de beauté avec des poils. », commente Estelle Brochard qui a depuis rejoint Liberté, pilosité, sororité, un collectif féministe non-mixte luttant en faveur de l’acceptation de la pilosité féminine. 

#ENQUÊTE ÉPILATION

L’enquête Épilation, réalisée par le collectif auprès de 6000 femmes, vient corroborer son propos : environ ¾ des femmes trouvent que leur pilosité est – au moins un peu – laide et près de 8 femmes sur 10 déclarent que leur pilosité leur inspire au moins une émotion négative ; la honte étant l’émotion négative la plus fréquemment éprouvée (par au moins la moitié des femmes).

Le reste des résultats est tout aussi effarant puisqu’il apparaît que seulement 2,7% des répondantes déclarent ne jamais avoir rencontré d’effets secondaires ou de blessures en retirant leur pilosité. Ce qui implique que plus de 7 femmes sur 10 se blessent ou rencontrent des effets secondaires dus à l’épilation ou au rasage.

Si les femmes se torturent donc en se triturant les poils, c’est par injonction confirme l’étude : « Sur une échelle allant de 1 à 10, les répondantes devaient évaluer l’intensité de l’injonction au glabre (1 = Nulle, aucune injonction ; 10 = Très forte ; il est quasi impossible d’échapper à l’injonction). Près de 8 femmes sur 10 ont mis une note égale ou supérieure à 7. »

Le collectif Liberté, Pilosité, Sororité précise en début d’article, à lire sur le site collectiflps.wordpress.com, que leur échantillon surreprésente les femmes âgées entre 20 et 39 ans, féministes, élèves, étudiantes ou appartenant à la classe socio-professionnelle des cadres et professions intellectuelles supérieures.

Et également que « plus une répondante se dit féministe, plus il y a de chance qu’elle ait arrêté de s’épiler ou de se raser ; aussi il est moins probable qu’elle soit épilée ou rasée tout au long de l’année. Les femmes féministes sont par ailleurs moins nombreuses à trouver leur pilosité laide. »

OÙ SE SITUER ? COMMENT SE POSITIONNER ?

Pour Estelle Brochard, la conférence gesticulée permet de se positionner sur un sujet encore méconnu et tabou, sans toutefois culpabiliser le public. Témoigner de ses expériences, qui souvent « parlent aux femmes, et font découvrir la problématiques aux hommes », interroger cette injonction qui participe au contrôle du corps des femmes, réfléchir ensemble et surtout « redonner du sens à nos quotidiens » sont les objectifs de la comédienne, pour libérer la parole et agir ensemble vers l’émancipation de chaque individu. 

Issue d’une famille « tranquille et silencieuse » qui transmet, comme la plupart des familles et des professionnel-le-s, une éducation genrée dans laquelle « les filles sont sages et ne font pas de vagues », la conférence lui a donc permise de prendre la parole et d’oser mettre un positionnement sur cette thématique si importante car « totalement invisibilisée ».

Et c’est aussi un moyen pour elle de ne plus être derrière un personnage. « Je suis comédienne et clown. Et avec le clown, j’ai un solo à partir de 3 ans mais je n’arrivais pas à atteindre ce que je voulais car avec le clown, les gens attendent de rire. Moi, ce que je veux, c’est questionner, débattre ensemble. Avec la conférence gesticulée, je peux me mettre à nu de manière personnelle. Ce que je faisais dire à mon clown, forcément ça ne sortait pas de la même manière. », souligne-t-elle. 

Elle a grandi sans entendre prononcée la fameuse injonction à s’épiler. Et pourtant, elle l’a intégrée. Comme la majorité des jeunes filles : « Au collège, j’étais timide, avec de l’acné… On m’a pas forcé à m’épiler mais j’ai senti, et c’est en ça que c’est insidieux, qu’il ne fallait pas en plus que je garde mes poils… »

Elle poursuit :

« J’ai développé un sentiment d’injustice. Pourquoi les femmes sont-elles obligées alors que les hommes non ? C’est de l’auto-mutilation. On en vient à faire des actes qui nous font mal alors qu’on n’a pas envie de le faire ! C’est tordu ! »

Les médias se régalent de cette culpabilité et jette de l’huile sur le feu en déversant tous les jours des images de femme unique. Blanche, mince, hétéro, sexy. Sans poil. D’où la difficulté à se distancer de la prétendue norme et de la pression.

Estelle Brochard commente les réactions, souvent gênées, des personnes qui découvrent qu’elle ne s’épile pas. Il y a des rires de gêne et des regards surtout. Mais peu de remarques désobligeantes (hors lâcheté numérique bien entendu). Et parfois, des phrases débiles :

« J’ai commencé par laisser pousser juste sous les aisselles au début. On m’a dit que c’était sale et que j’allais repousser les hommes. », rigole-t-elle. « Il y a plein d’idées préconçues en fait, notamment avec l’argument de l’hygiène alors que les poils constituent des barrières naturelles. En fait, ce qui me fait rire, c’est que je me suis découverte féministe à ce moment-là. La question des poils n’est pas isolée, elle fait parti de la réappropriation du corps. Je suis beaucoup plus en accord avec mon corps depuis que j’ai arrêté de m’épiler. »

LE POIDS DU POIL

Il y a le poil de la virilité et le sans poil de la féminité. Raser le pubis des sorcières, tondre les cheveux de celles qui ont couché avec l’ennemi. Cheveux et poils ont des connotations très fortes dans l’histoire du corps des femmes.

La conférence gesticulée « Le poil incarné » entend humblement rendre cette question visible. Sans amener de la culpabilité du côté de celles qui s’épilent :

« L’objectif ici est de pouvoir en parler, de poursuivre la réflexion petit à petit, d’y réfléchir et de ramener du sens dans nos actes.  Que le poil soit plus visible dans le collectif et dans le collectif artistique. »

Elle le dit et le redit, l’injonction est très insidieuse dans l’éducation et « le poids est tellement lourd ! » Sortir en jupe la première fois sans être épilée ? « Pas évident ! » La deuxième et la troisième ? « Pas évident non plus mais on s’y fait, petit à petit. »

Ce spectacle d’éducation populaire, elle espère le faire tourner dans les collèges et les lycées. Pour « requestionner la pub, le rapport aux médias, la pornographie, les violences de genre. » Parce qu’à travers cette question, « on peut parler de plein de choses à propos du corps des femmes ! C’est une déconstruction totale et pour les hommes, c’est déroutant, ils ne voient ça nulle part et ils ne voient pas le temps qu’on y passe, la douleur, l’organisation, etc. Pour nous, c’est du quotidien mais pour eux, c’est invisible. »

Estelle Brochard veut aborder ce sujet de manière légère et drôle. Sans dramatiser mais sans pour autant ignorer les constats. Alors ça perturbe, ça choque, ça alimente les discussions à la terrasse d’un café, les poils font partis de nous, femmes et hommes. Ce qui change, c’est le regard qu’on leur porte.

Célian Ramis

Avortement : Mon corps, mes droits !

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Avortement : retour sur la conquête d'un droit sans cesse contesté et menacé. En 2018, les luttes pour le droit à l'avortement, en France comme dans le monde, restent terriblement d'actualité.
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Courant avril, le Groupe féministe de Fougères apprend que l’avortement chirurgical n’est plus pratiqué au Centre Hospitalier de Fougères. Le 26 mai, une large majorité d’Irlandais-es se proclament en faveur de la légalisation de l’Interruption Volontaire de Grossesse.

Le 8 août, les sénateurs argentins rejettent le projet de légalisation de l’avortement. Le 11 septembre, Bernard de Rochambeau, président du Syndicat national des Gynécologues, déclare au micro de Valentine Oberti (émission Quotidien, sur TMC) que l’IVG serait un homicide.

Le 10 octobre, le pape François met en parallèle le recours à l’avortement et le fait d’engager un tueur à gages. En France comme dans le reste du monde, en 2018, les femmes ne peuvent toujours pas disposer pleinement de leur corps, sans être jugées, forcées à se justifier et culpabilisées. Pourquoi faut-il constamment défendre le droit à l’avortement ?

L’an dernier, à l’occasion du 28 septembre, journée internationale pour le droit à l’avortement, les associations féministes rennaises mettaient le point sur le i de « conquis » et non de « acquis ». L’accès à l’IVG n’est toujours pas garanti partout… Et surtout n’est pas égal partout… Il est sans cesse contesté, discuté, entravé. En toute impunité. Si les luttes d’hier ne doivent pas être oubliées, il est important de comprendre pourquoi elles restent aujourd’hui encore terriblement d’actualité. 

Le 5 avril 1971, Le Nouvel Observateur diffuse, ce que l’on nomme aujourd’hui, le « Manifeste des 343 salopes ». Soit un texte signé par des femmes célèbres et des anonymes, dans lequel elles revendiquent avoir avorté clandestinement et réclament la légalisation de l’Interruption Volontaire de Grossesse.

Le 12 octobre 2018, L’Obs publie « Mon corps, mes droits ». Un hommage aux 343 Françaises et leur courage, 47 ans auparavant. Cette fois, elles sont militantes, élues, citoyennes, viennent de 28 pays d’Europe et affirment que l’avortement est un droit qui doit être sûr et légal dans tous les pays. La boucle est bouclée ? Loin de là.

La gronde des femmes n’a de cesse de retentir pour dénoncer les inégalités et défendre le droit à disposer de son propre corps. Et donc de décider d’avoir un enfant ou non. Sans être culpabilisées. Sans être jugées. 

LUTTES ACHARNÉES

L’été 71 voit naitre le mouvement Choisir. Pour l’éducation sexuelle et la contraception, pour l’abrogation de la loi de 1920 (qui définit l’avortement comme un crime et assimile la contraception à l’avortement) et pour la gratuité de la défense des femmes poursuivies en justice.

Parmi les signataires du manifeste et les créatrices du mouvement, on trouve la militante et avocate Gisèle Halimi qui défend l’année suivante Marie-Claire, une jeune fille de 16 ans, qui après avoir été violée, a avorté avec la complicité de sa mère – jugée également aux côtés de 3 autres femmes majeures.

Le procès de Bobigny reste aujourd’hui encore dans les mémoires. Car il a secoué l’opinion, mettant en avant que, chaque année, des milliers de femmes ont recours à des avortements clandestins, au péril de leur vie ou de leur santé. En avril 1973, des militant-e-s du Planning Familial, du Mouvement de Libération des Femmes et du Groupe Information Santé fondent le MLAC : le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception.

De très nombreux débats houleux plus tard et moins de deux ans après, la loi Veil - portée par Simone Veil, alors ministre de la Santé - est promulguée pour 5 ans et autorise les interruptions volontaires de grossesse jusqu’à 10 semaines. Si aujourd’hui, on la brandit comme le haut symbole des luttes féministes, cette première version n’est qu’une étape dans l’histoire du droit à l’avortement.

À l’époque, l’argument est principalement sanitaire. On s’efforce de limiter les IVG « à des cas de nécessité », pour empêcher « qu’elles ne deviennent un moyen de réguler les naissances », souligne le site gouvernemental sur l’IVGLa loi est adoptée définitivement en décembre 1979 mais l’opposition est forte, considérant que l’avortement a été banalisé à tort.

Les générations suivantes devront renouveler les mobilisations et les luttes pour obtenir le remboursement de cet acte en 1982, la création du délit d’entrave à l’IVG en 1993, la prolongation à 12 semaines de grossesse en 2001 (aujourd’hui, la volonté étant d’augmenter le délai légal, sur les modèles anglais et hollandais, permettant aux femmes d’avorter jusqu’à 24 semaines de grossesse), la gratuité pour toutes en 2013, la suppression de la notion de détresse en 2014 ou encore la suppression du délai de réflexion de 7 jours en 2016. 

DUR, DE FAIRE ÉVOLUER LES MENTALITÉS

Dans le monde, « une femme meurt toutes les 9 minutes d’un avortement clandestin ». C’est ce qu’a rappelé en mai dernier Véronique Séhier, co-présidente du Planning Familial. Soit environ 47 000 décès, chaque année, sans oublier qu’elles sont également des milliers à subir des complications et/ou mutilations.

Si 56 millions de femmes ont recours à l’avortement chaque année - chiffre stable depuis 2010 -, peu de pays l’autorisent pleinement. 95% l’acceptent pour sauver la vie des femmes enceintes mais, comme le souligne le Planning Familial dans son Focus de février 2017, «la loi qui nécessite la formation des professionnel-le-s, la disponibilité des services, l’information et la rapidité d’intervention, n’est toujours pas appliquée. »

En dehors de Malte, du Salvador, du Nicaragua, du Chili, de Haïti, du Honduras et de la République Dominicaine – qui interdisent drastiquement l’avortement et ne prévoient aucune exception légale pour sauver la vie de la personne enceinte – nombreux sont les pays à imposer des conditions pour y avoir accès : en cas de viol ou d’inceste, malformation fœtale, danger pour la santé physique et/ou mentale... 

Et ce droit, aussi incomplet soit-il, est sans cesse mis à mal, bousculé. Comme ce fut le cas en Espagne en 2014 lorsque le gouvernement de Mariano Rajoy essayait de le supprimer alors qu’il avait été conquis 4 ans auparavant. Un projet abandonné à la suite des nombreuses et massives mobilisations s’indignant d’un tel retour en arrière.

On retrouve quasiment le même cas en 2016 puis début 2018 dans un des pays européens des plus restrictifs en matière de droit à l’avortement : la Pologne. Entre ces deux vagues rétrogrades, le Conseil de l’Europe fait connaître ses inquiétudes au sein d’un rapport qui pointe du doigt un recul des droits des femmes concernant l’accès à la contraception et à l’avortement.

Le commissaire aux droits de l’Homme, Nils Muiznieks, épingle notamment l’Arménie, la Géorgie, la Macédoine, la Russie et la Slovaquie qui adoptent « des mesures renforçant les critères à remplir pour les femmes afin d’avoir accès à l’avortement. » 

LA MONTÉE DES DISCOURS CONSERVATEURS

Outre Atlantique, ce sont les Argentin-e-s ont dû faire face, le 8 août dernier, au rejet du projet de légalisation de l’avortement par le Sénat. La déception est immense. Mais la bataille n’est pas perdue. En janvier, le tweet de Muriel Santa Ana affirmant avoir avorté illégalement délie les langues en Argentine, où les militantes féministes se battent depuis longtemps.

La multiplication des témoignages mène à un projet de légalisation en avril, occupe les débats et pousse des millions de personnes à se réunir dans la rue pour manifester pour l’accès à ce droit, sans condition et restriction. Sans oublier que la mobilisation dépasse les frontières et que le foulard vert, symbole de la lutte des militant-e-s pro-choix, atteint le Chili, l’Équateur, le Pérou, la Colombie et le Mexique.

À cette occasion, Danielle Bousquet, présidente du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, rappelle l’importance de réaffirmer le droit des femmes à disposer de leur corps. Tout comme l’a fait l’Irlande, en mai dernier, en se positionnant largement en faveur du 36eamendement.

C’est pourtant, comme la Pologne, un des pays européens les plus restrictifs en matière d’avortement, autorisé uniquement en cas de danger pour la vie de la femme enceinte. Et ce depuis 2012 seulement. Cette année-là, le 21 octobre marque la mort de Savita Halappanavar, femme de 31 ans, qui décède dans un hôpital irlandais où elle est venue pour de fortes douleurs, signes d’une fausse couche.

Sa demande, d’interrompre sa grossesse, est refusée à cause du 8eamendement de la Constitution, adopté en 1983, qui interdit formellement toute pratique de l’IVG. Elle meurt d’une septicémie. En 2013, la loi est alors légèrement modifiée. Les autres raisons sont toujours passibles de plus d’une dizaine d’années d’emprisonnement.

Malgré un cadre ultra conservateur, le pays, à force de luttes militantes acharnées, fait basculer la tendance jusqu’à obtenir le droit à l’avortement jusqu’à 12 semaines de grossesse et jusqu’à 24 en cas de raisons exceptionnelles. 

Si on peut se réjouir d’une telle avancée, personne ne peut néanmoins crier victoire. Parce que les discours religieux et les discours extrêmes s’élèvent. De partout. Début septembre, le président du Syndicat des gynécologues évoque l’avortement en parlant d’homicide.

Quelques jours plus tard, c’est le pape François qui compare l’IVG à un tueur à gage. Régulièrement, les interventions d’Emile Duport, fondateur et porte-parole du mouvement Les Survivants, rappellent que pour certain-e-s, l’IVG reste profondément assimilé à un crime.

« Il a fait son retour sur les plateaux TV, invité par Cyril Hanouna qui faisait une émission « Balance ton poste » et lançait le débat : « pour ou contre l’avortement ? ». C’est décourageant ! Mais l’an dernier, les Survivants devaient faire un tour de France, en commençant par Saint-Malo, et demandaient des fonds via HelloAsso pour le faire. Comme c’est la même plateforme qui héberge des campagnes du Planning Familial, on l’a contactée pour soulever l’incohérence et elle a annulé les dons. Ils n’ont donc pas pu faire leur tournée ! », explique Loren, militante féministe et membre de la commission IVG, contraception du Planning Familial 35.

Le 23 octobre, au soir, une dizaine de femmes assiste et participe à la réunion de la commission, qui se déroule au local de l’antenne rennaise. 

NE PAS SE LAISSER FAIRE ET AVANCER

Si les propos rétrogrades et conservateurs les agacent au plus haut point, les militantes en parlent, échangent mais surtout essayent de ne pas perdre de l’énergie en combattant les provocations.

Ensemble, elles cherchent plutôt à réfléchir à comment orienter et comment faire circuler les informations, souvent détournées par les anti-choix via des sites Internet se présentant comme officiels mais destinés à finalement culpabiliser les personnes en recherche de réponses à leurs questions concernant l’IVG et les démarches à suivre. Et par conséquent, à les détourner de leur objectif initial.

La devise du Planning Familial fracasse leur bêtise de par sa simplicité : libres de nos choix. Chacune doit pouvoir disposer de son corps comme elle l’entend.

« Je suis venue là parce qu’en 2016, j’étais en Argentine et que là-bas l’avortement est illégal. Je me suis intéressée à la question en France et j’ai compris que ce n’était pas acquis du tout. », souligne Valentine, membre également de la commission, rejointe par Loren qui s’est investie ici, en étant une des référentes, pour défendre la liberté du corps et la liberté des femmes, revendications fortement inscrites dans l’ADN de l’association féministe.

Pour elles, la meilleure contraception, c’est celle que l’on choisit. Et l’information délivrée par les professionnel-le-s de la santé autour de la question doit être totale et complète selon les besoins et les envies :

« On ne doit pas préjuger des choix des personnes selon leurs origines réelles ou supposées, leurs âges, leurs classes sociales, leurs orientations sexuelles, etc. »

La lutte passe par l’éducation, qui malheureusement peine encore alors que la loi de 2001 prévoit des cycles d’intervention réguliers tout au long du parcours scolaire. Mais là encore les résistances se dévoilent, la loi n’étant appliquée que partiellement, livrée à la bonne volonté des établissements. 

Pour autant, les militantes ne se découragent pas. Au contraire. La réunion est l’occasion de faire le point sur les actions passées et à venir.

« Valentine, Loren et moi avons fait une conférence à Sciences Po, le 26 septembre (organisée par l’association étudiante Georges Sand, autour de la thématique « Droit à l’avortement : une lutte toujours d’actualité », ndlr). Nous avons opté pour l’angle des luttes actuelles qui nous semblaient importantes, avec l’Argentine, l’Irlande, etc. La salle était remplie et les retours ont été très bons. Les gens étaient vraiment intéressés par le sujet. », annonce Chloé, elle aussi référente de la commission, avant d’évoquer le rassemblement du 28 septembre, place de la Mairie à Rennes à l’occasion de la journée internationale pour le droit à l’avortement. 

« ON PEUT JOUIR ET SE REPRODUIRE ! » : LAISSEZ-NOUS CHOISIR ! 

Ce jour-là, aux alentours de 18h, les banderoles affluent de messages militants : « Otez vos rosaires de nos ovaires », « #Ireland : My body my choice », « Un cintre pour ranger ! Non pour avorter ! », « T’habites à Fougères ? Range tes ovaires », « Woman’s right are human rights », « Mon corps, le mien, pas celui du médecin » ou encore « L’IVG, j’y VEIle », « Simone Veil au Panthéon, loi Veil dans la Constitution ».

Les militant-e-s se réunissent. Les passant-e-s s’approchent. Et au milieu, deux femmes âgées d’environ 70-80 ans lisent les pancartes et échangent à ce propos. « « Plutôt jouir que se reproduire, laissez-nous choisir ! » Oui ! Et on peut jouir ET se reproduire ! », dit la première à son amie qui lui répond : « Et surtout, on peut se reproduire quand on veut ! ». Ce à quoi la première lui rétorque, hilare : « Bah oui, parce que jouir, c’est quand on peut ! » La discussion est réjouissante.

Et le rassemblement, loin – hélas – de combler chaque centimètre pavé de la place, réunit plusieurs générations de femmes (et quelques hommes) alliées dans le combat des femmes pour la liberté. Avant que l’Hymne des femmes retentissent à l’unisson, les prises de parole s’enchainent, appelant à la solidarité dans le monde entier pour obtenir un droit à l’avortement légal, libre et gratuit, partout.

« C’est un choix personnel, ce droit doit être accessible à tou-te-s. Nous exigeons de nos gouvernements qu’ils garantissent ce droit fondamental. », déclare le Planning Familial 35. L’association Osez le Féminisme 35 complète :

« Le droit à l’IVG est toujours menacé ! Le 11 septembre, Bernard de Rochambeau qualifie l’avortement d’homicide. Nous rappelons que l’entrave à l’IVG est un délit ! ».

Les discours des unes et des autres exigent la formation de tou-te-s les professionnel-le-s de la santé aux techniques d’IVG, la diffusion de l’information et l’éducation. Les militantes des Effronté-e-s Rennes signalent également :

« On nous rabat les oreilles avec l’entrée de Simone Veil au Panthéon. Mais nous ne pouvons pas nous satisfaire de symboles. Nous nous sommes réjouies avec la victoire de nos sœurs irlandaises. Nous avons été déçues avec nos camarades argentines. Nos voisines belges luttent encore pour la légalisation. Nous sommes debouts. Nous sommes des héritières et nous ne nous laisserons pas dire ce que nous devons faire. Un enfant, si je veux, quand je veux, avec qui je veux ! »

Des positions auxquelles adhèrent les Jeunes communistes 35 qui pointent « le refusdu droit de disposer de son corps » mais aussi « la désinformation encore répandue, notamment sur Internet » et le manque « de conditions matérielles et humaines, comme à Fougères. »

L’ACCÈS À L’IVG : TOUJOURS TRÈS COMPLIQUÉ

Lors de la réunion de la commission IVG, contraception, tout comme au moment du rassemblement, plusieurs points cruciaux des luttes actuelles sont abordées : le délit d’entrave à l’IVG et la double clause de conscience. Le premier a été défini à l’époque, en 1993, pour pénaliser les groupes qui perturbent les établissements pratiquant l’IVG ou menacent les centres hospitaliers.

En 2017, le délit d’entrave à l’IVG est étendu au numérique, afin de pénaliser également les sites qui cherchent intentionnellement à induire les femmes en erreur. Pourtant, aujourd’hui encore, les opposant-e-s au droit de choisir – dont les sites de désinformation sont connus et réputés - ne sont toujours pas inquiétés, sanctionnés ou jugés (la peine encourue est de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende), comme le souligne France Inter, le 17 mars 2018.

Un peu plus d’un mois plus tôt, à deux reprises, la devanture du local du Planning Familial de Rennes est taguée et recouverte d’affiches clairement orientées anti-choix. L’entrave à l’IVG n’est pas retenue et reconnue. 

Autre inquiétude forte : la double clause de conscience des professionnel-le-s de la santé. Pour comprendre, le conseil national de l’Ordre des médecins expliquait dans un rapport publié en 2011 que :

« La clause de conscience, c’est, pour le médecin, le droit de refuser la réalisation d’un acte médical pourtant autorisé par la loi mais qu’il estimerait contraire à ses propres convictions personnelles, professionnelles ou éthiques. »

Le problème majeur, dans le cas de l’IVG, est que cette clause est double puisqu’elle figure dans la loi de 1975. Fin septembre, la sénatrice Laurence Rossignol a déposé, avec 71 sénateurs socialistes, une proposition de loi pour supprimer la clause de conscience inhérente à l’Interruption Volontaire de Grossesse.

L’opposition s’insurge, les anti-choix aussi. Pourtant, ils n’ont apparemment pas été nombreux à s’insurger et à user de leur clause de conscience dans les années 60/70 lorsque l’État français encourageait l’IVG et la contraception dans les départements d’outre mer…

Combien de médecins blancs ont refusé d’obéir à l’ordre de pratiquer, en juin 1970, à La Réunion, des milliers d’avortements non consentis et de stérilisations forcées ? (Lire sur le sujet : Le ventre des femmes – Capitalisme, racialisation, féminisme, de la politologue Françoise Vergès, publié en mars 2017, aux éditions Albin Michel).

Le paradoxe est troublant et montre que le corps des femmes n’appartient pas aux femmes, surtout quand elles sont racisées. De même pour les personnes trans, les intersexes, les non binaires, etc. 

Pour la sénatrice, cette clause de conscience est « aujourd’hui le symbole d’un pouvoir médical qui s’arroge le droit de contester la loi et continue de se mobiliser pour contrôler le corps des femmes. » Là où les femmes doivent en permanence justifier du pourquoi elles souhaitent interrompre leur grossesse, les médecins, eux, n’ont pas à le faire.

La loi leur demande simplement de signaler leur refus sans délai à la patiente et de les informer immédiatement de noms de praticien-ne-s susceptibles de pratiquer l’intervention. « Les propos tenus par Bernard de Rochambeau sont scandaleux ! Heureusement, il n’est pas le représentant de tou-te-s les gynécos ! Apparemment, le syndicat représente 20% de la profession. On n’en peut plus de la double clause de conscience… Après, un médecin qui ne veut pas pratiquer l’avortement, c’est mieux pour les femmes qu’il ne le fasse pas. Mais pas qu’on leur dise qu’ils ont une clause particulièrement pour cet acte ! Par contre, ce qui est très très important, c’est cette obligation à informer les patientes dans les temps. Et ça, il faut vraiment qu’on réfléchisse à comment on communique autour de cette obligation. », s’insurgent les membres de la commission du PF35. 

L’AFFAIRE DE FOUGÈRES INQUIÈTE 

Visiblement, l’information ne circule pas dans tous les cabinets et centres hospitaliers. Le groupe féministe de Fougères en témoigne depuis plusieurs mois, alertant sur la situation inquiétante du Centre Hospitalier de Fougères. Hélène et Catherine, membres du groupe, expliquent :

« Nous avons été alerté-e-s par des ami-e-s sur le fait qu’il n’y avait plus là-bas de mammographies. L’une de nous a alors posé la question au conseil municipal, quant à la santé des femmes. Entre temps, nous avons appris par une participante du groupe qu’il y avait également des difficultés d’accès à l’IVG. On a demandé à des femmes - se faisant passer pour des personnes souhaitant avorter ou avoir des réponses à ce sujet - de téléphoner à l’hôpital, pour voir la réaction. Et ça a été assez affligeant. L’accueil n’était pas à la hauteur. Elles nous ont signalé qu’il y avait des blancs dans la conversation, qu’on leur répondait « On ne peut rien pour vous ». Au mieux, on leur disait d’appeler à Rennes et on leur donner le téléphone de l’Hôpital Sud. Alors, certes, il y a des cars qui font le trajet Fougères – Rennes mais encore faut-il pouvoir y aller ! Parce que si on vit en dehors de Fougères, je vous raconte pas et ensuite une fois à Rennes, il faut reprendre d’autres transports pour aller jusqu’à l’hôpital ! »

C’est la double peine. Aucune IVG chirurgicale n’est pratiquée, aucun accès à Rennes n’est facilité et mis en place. « En fait, le médecin qui pratiquait les avortements est parti à la retraite en juin 2017. Un autre gynéco a donc fait les IVG jusqu’en décembre puis a invoqué sa clause de conscience. On ne comprend pas. Les IVG médicamenteuses sont autorisées mais pas les IVG chirurgicales. Et puis, quelle est la différence entre une chirurgie et une IVG chirurgicale ? En gros, ce n’est pas un acte assez glorieux pour eux ? », s’interrogent les militantes qui ont immédiatement envoyé des courriers au directeur de l’établissement hospitalier, au maire de Fougères (également président du Centre Hospitalier), à l’agglomération de Fougères et à l’Agence Régionale de Santé.

« On n’a pas eu de réponse de Fougères agglo mais l’ARS a rappelé que c’était une mission que l’hôpital se devait de proposer et le directeur nous a reçu-e-s. Nous nous sommes senties écoutées et entendues. En fait, en juin dernier, le directeur venait tout juste d’arriver et avait pris 3 semaines de congé paternité. Il ne connaissait donc pas encore tous les services mais a bien entendu nos questionnements. », soulignent Hélène et Catherine.

L’intervention du groupe féministe de Fougères, et leur détermination à ne rien lâcher, a permis d’obtenir plusieurs points capitaux pour les femmes souhaitant avorter : que le protocole soit clairement signifié sur le site et expliqué aux femmes tout comme la démarche à suivre pour se rendre à Rennes, qu’un nouvel échographe s’installe à Fougères afin d’accéder à la datation de la grossesse (nécessaire ensuite aux démarches), que les mineures qui en font la demande puissent bénéficier d’un transport jusqu’à Rennes payé par l’hôpital.

« On ne l’a pas encore obtenu mais on demande, et c’est important, un arrêt maladie d’une journée minimum pour aller à Rennes. Quand on est en CDI, ou en CDD depuis longtemps à la limite, ça peut passer mais quand on est en situation de précarité, ce n’est pas évident de quitter son boulot pour aller avorter. Et c’est important de pouvoir le faire dans les temps ! », insistent les deux militantes qui veillent - avec le reste du groupe, la vigilance de leurs entourages et le soutien et l’appui de structures comme le Planning Familial – à ce que leurs revendications soient prises en compte :

« Il faut de la vigilance là-dessus car le dérapage n’est pas loin. Il y a un vrai retour en arrière au niveau des services de santé dédiés aux femmes, que ce soit pour l’IVG ou les mammographies, où là aussi normalement on devrait obtenir l’arrivée d’un radiologue spécialisé. On est très motivées et on va maintenir le cap. On reste sur le qui vive et certaines sympathisantes continuent d’appeler l’accueil de l’hôpital et constatent que ce n’est pas encore top top… On défend les droits des femmes, la liberté de parole, la liberté de conscience et le service public ! On a un vrai rôle. S’il n’y avait pas de groupe féministe à Fougères, il n’y aurait plus rien pour l’IVG ! »

CHANGER LA MANIÈRE DE PENSER

L’an dernier, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes demandait un moratoire sur la fermeture des centres IVG, 130 ayant été fermés entre 2001 et 2011, et ajoutait par la même occasion que la structure souhaite « le développement de l’offre de proximité, en accordant aux Centres de planification et d’éducation familiale (CPEF) et aux maisons médicales pluridisciplinaires la possibilité de pratiquer des IVG par aspiration », précise l’article « Accès à l’IVG : encore trop de freins », publié le 18 janvier 2017 sur francetvinfo.fr.

Si la France n’atteint pas encore les 70% de médecins invoquant cette clause spécifique comme en Italie, pour autant, il faut rester alertes et vigilant-e-s. Car les femmes sont quasi systématiquement culpabilisées. Si la loi permet l’accès libre et gratuit à tou-te-s à l’avortement, nombreuses sont celles qui témoignent d’un mauvais accueil, voire d’un jugement acerbe, agressif et violent face à leur décision ou leurs interrogations. 

France Culture dédiait une émission, « Les pieds sur terre », à la parole de celles qui ont vécu le refus brutal d’un-e praticien-ne. Renvoyées à leur irresponsabilité et réduites à leur rôle de reproductrices et génitrices, elles racontent et livrent ce qu’elles ont ressenti à ce moment-là, souvent incrédules face à la violence de la réaction et souvent contraintes à se remettre en question alors qu’elles n’auraient pas dû être amenées à se justifier. 

DÉSACRALISER L’ACTE

Le traumatisme de l’avortement doit être déconstruit. Parce que l’argument énoncé par Simone Veil – « Aucune femme ne recourt à l’avortement par gaieté de cœur. » - lors de son discours à l’Assemblée en novembre 1974 n’est plus valable. À l’époque, les femmes faisant appel à celles que l’on nommait les tricoteuses ou les faiseuses d’ange pouvaient perdre (et ont perdu) la vie, tout comme celles qui les aidaient (Sur le sujet : L’événement, écrit par Annie Ernaux / Une affaire de femmes, réalisé par Claude Chabrol / 4 mois 3 semaines 2 jours, réalisé par Cristian Mungiu / Histoire d’A, réalisé par Charles Belmont et Martielle Issartel).

Des décennies plus tard, on associe toujours à tort IVG et mise à mort d’un enfant, sans le dire précisément. L’idée reste, et démontre alors que les femmes ne disposent pas encore véritablement de leur corps. Comme si elles ne pouvaient pas être en adéquation avec leur décision. Comme si elles ne pouvaient pas sereines.

D’où l’importance de la diffusion de l’information et de l’éducation. Aux droits, aux choix, à la liberté. C’est ce que prône la commission IVG, contraception du Planning Familial 35, dont les membres travaillent depuis plusieurs mois à l’écriture et l’élaboration de vidéos YouTube, d’environ 4 à 5 minutes, sur plusieurs thématiques, telles que la diversité des orientations sexuelles, la question du choix et du consentement, les IST, la contraception et l’avortement.

« L’idée avec des vidéos un peu humoristiques, c’est de toucher un public jeune, allant des collégien-ne-s aux trentenaires. Pour ce projet, on collabore avec Iskis – Centre LGBT de Rennes. C’est important que tout le monde puisse se reconnaître dedans. »
souligne Marie, qui œuvre avec Laure, à la concrétisation de ce gros projet. 

Parce que l’acte doit être déstigmatisé. Et ce que fait brillamment le blog IVG, je vais bien, merci ! (blog.jevaisbienmerci.net) qui a publié le livre J’ai avorté et je vais bien, merci. Une BD décomplexante qui tord le cou à toutes les idées reçues et qui s’accompagne depuis septembre 2018 de « 2 ans après : le bilan » (à découvrir sur mylittleivg.wordpress.com).

Dès les premières illustrations, on sourit : « Wahou ! Salut tout le monde ! / Comment ça va depuis deux ans ? / Moi ? Ça va super ! / Alors, le bilan deux ans après… / Déjà les anti-IVG sont nuls en prédiction du futur. / Parce que contrairement à ce qu’ils m’ont gentiment annoncé / Je n’ai pas été traumatisée. »

Trop souvent soumises à l’injonction à la maternité, les femmes perçoivent l’avortement comme un échec et comme le symbole de la faute commise. Celle de tomber enceinte. Parce qu’elles n’ont pas veillé à rigoureusement se protéger. Les luttes féministes s’imbriquent.

Pour mettre en avant la capacité des femmes à choisir et à disposer des mêmes droits que ceux des hommes. Le combat pour le droit à l’avortement, étendu au combat pour le garder et l’étendre à tous les pays, dans les mêmes conditions d’accès (les mouvements féministes demandent d’ailleurs l’inscription du droit à l’avortement dans la Charte européenne des droits fondamentaux), n’est pas isolé et rejoint les revendications portées sur la liberté de disposer de son propre corps.

Un corps qui n’est pas forcément blanc, pas forcément mince, pas forcément intégré aux normes cisgenres, pas forcément en partage… Les militantes insistent, et nous aussi : libres de nos choix. 

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Droits à l'avortement : liberté de choisir !
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Célian Ramis

Ode à nos corps libres !

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MJC Le Grand Cordel, Rennes
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Présumés atypiques, bien moulés dans la norme, complexés, sacralisés, dépossédés, hypersexualisés… certains corps sont exposés, d’autres dissimulés. Tous sont politiques.
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Présumés atypiques, bien moulés dans la norme, complexés, sacralisés, dépossédés, hypersexualisés… certains corps sont exposés, d’autres dissimulés. Tous sont politiques. C’est ce qu’a affirmé le collectif Les Femmes Libres dans l’exposition présentée du 10 au 21 décembre 2018 à la MJC du Grand Cordel à Rennes.

« Pourquoi cette thématique ? Parce qu’on parle tout le temps du corps. Il est politique parce qu’il faut se battre sans arrêt pour l’acceptation du corps, de soi-même… Et c’est pas gagné ! » Entre consternation et espoir, Petite Poupée 7, fondatrice du collectif d’artistes féministes et queer Les Femmes Libres, milite par les arts pour une plus juste représentation des corps. Parce qu’ils sont multiples, au-delà de la perception patriarcale largement médiatisée et diffusée dans les pubs, les jeux vidéos, les films, etc.

« On se questionne beaucoup sur notre corps. Est-ce que je suis grosse ? Est-ce que je suis belle quand même ? On se compare aux autres, on a peur des vêtements que l’on porte et de ce qu’ils renvoient… C’est politique d’arriver à se dire que l’on s’accepte comme on est ! Le corps est libre ! », s’enthousiasme-t-elle.

L’expo vient casser les clichés d’un corps féminin idéalisé et fantasmé pour proclamer la diversité des genres et des corps. Dans « Mon corps est politique », la question n’est plus de savoir si sur la photo ou la peinture se tient un homme ou une femme mais plutôt comment chacun-e incarne son enveloppe charnelle et se perçoit. Et ce à quoi ça nous renvoie.

Les œuvres sont véritablement fascinantes, impactantes. Tant dans la réflexion artistique que politique. Les esthétiques se mélangent et dans la simplicité du propos nait la force du message qui tend à rendre beaux tous les corps ainsi qu’à les désacraliser afin de se distancer de la morale et des normes infligées par une société imprégnée de conventions conservatrices qui ne font que renier la multiplicité des possibilités.

« Modifier son corps dans son sexe et son genre, perdre du poids, muscler son corps en faisant du sport, c’est pareil. Si on ne voit pas ça au même niveau, c’est à cause de notre échelle de valeurs. Ma transition vers le féminin, niveau corporel, n’a pas été contraignante ou violente dans ma chair. Pourtant, c’est une violence inouïe pour la société. », explique Selene Tonon, alors présidente d’Iskis, centre LGBT+ de Rennes, invitée à animer une causerie au sein même de l’exposition, le 13 décembre dernier.

Elle dénonce le conditionnement des femmes, cis et trans, au dégoût de soi, à la comparaison permanente et aux jugements néfastes et revendique l’émancipation pour tou-te-s. 

 

Artistes exposé-e-s : Douxerose, Jorgasme, Céline Bernier, Briel Hughes Pécourt, Hugo Le Fevre Dolci, PP7 et Sofia Tabouche.

Célian Ramis

Sortir de l'ombre le tabou du corps et de la sexualité

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Dans le documentaire, Clito va bien, nous sommes en juillet 1979 et une quinzaine d’activistes a choisi de briser les tabous qui régissent alors la société et particulièrement la vie des femmes.
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« Pourquoi est-ce fou en 2018 de montrer un sexe féminin, avec des poils en plus ? », interroge Justine Caurant, militante féministe. Aux côtés de Marie Lintanf, bénévole au Planning Familial 35, elle anime un temps d’échanges avec le public, à la suite de la projection de Clito va bien, court-métrage réalisé par le groupe Femmes de Quimper en 1979, diffusé le 8 juin dernier au cinéma Le Triskel, à Betton, lors du Festival du Film de l’Ouest, organisé par Courts en Betton. 

« J’ai très bien vécu la ménopause. Ma vie sexuelle ne s’en est pas trouvé modifiée. Mais des déséquilibres existent, les ovaires vieillissent. C’est un problème de société : la femme qui ne peut plus procréer. Elle n’est plus baisable, plus consommable. Mais ça peut être un âge formidable ! (…) On ne veut plus jouer le rôle que la société veut nous faire jouer. »

C’est ainsi que commence le film documentaire, Clito va bien, réalisé par le groupe Femmes de Quimper, avec l’aide du Planning Familial 29. Nous sommes en juillet 1979 et une quinzaine d’activistes a choisi de briser les tabous qui régissent alors la société et particulièrement la vie des femmes.

Elles se mettent à nue, au sens propre et au sens figuré, et livrent leurs rapports au corps. Un corps souvent déshumanisé par la médecine de l’époque. Les femmes se confrontent souvent aux « C’est rien », « C’est dans la tête », « Ce n’est pas grave », en parlant de leurs menstruations et des douleurs qui peuvent les accompagner. Ou lors d’une grossesse :  

« Mon premier accouchement ne s’est pas bien passé du tout. À 6 mois, j’ai eu des douleurs et le médecin m’a dit « Ce n’est rien, ce n’est pas grave ». J’ai accouché deux jours plus tard d’un prématuré de 6 mois qui est mort 2h après. » 

Elles veulent connaître leur corps, explorer par elles-mêmes les tissus, membranes, cavités qui le composent, apprendre les gestes à faire pour en prendre soin. Parce que le corps médical « ne tient jamais compte de nos propres désirs », les militantes revendiquent leur droit de « choisir ce dont nous avons besoin nous-mêmes ».

L’auto-examen – seins et sexe - représente alors la réappropriation du corps et des savoirs ainsi qu’une manière de changer le rapport patiente/médecin, vers une relation plus égalitaire.

« À l’école, on apprend la digestion, l’ouïe, la vue, la reproduction mais pas tellement le reste. On peut facilement mettre les doigts dans son nez mais les doigts dans son vagin, c’est pas si évident. », souligne une des femmes, qui explique ensuite comment introduire un speculum dans son propre vagin dans l’optique de découvrir et d’observer son col de l’utérus et ses muqueuses, à l’aide d’un miroir et d’une lampe torche. 

AU-DELÀ DES TABOUS

Dans la veine des luttes féministes des années 70, les militantes s’organisent pour conquérir des droits face aux institutions et aux professionnels de la santé. Plus largement, elles combattent pour leur liberté et leur émancipation face aux assignations genrées et imposées par la société patriarcale. Reprendre en main leur corps pour jouir d’un rapport plus égalitaire, oui, mais aussi pour jouir tout court :

« J’ai essayé d’atteindre l’orgasme par la masturbation mais je n’arrive pas à dépasser la culpabilité. »

Elles sont conditionnées et culpabilisées dès la petite enfance. La sexualité sert à la procréation, non au plaisir. « On n’a pas de plaisir, on fait semblant. La première fois, c’est un cap à passer. Tant mieux si le type est sympa et qu’il te respecte. C’est rarement l’extase, souvent douloureux. Tu es préoccupée par l’image de toi que tu montres plutôt que par ton propre plaisir. », commente une femme, précisant également qu’en plus il n’existe qu’une manière de faire l’amour :

« L’homme sur la femme. L’homme pénètre la femme. » Certaines n’avaient jamais entendu parler de la masturbation, jamais entendu parler du clitoris. Elles ont appris, seules, à expérimenter l’organe du plaisir :

« Un jour, j’ai essayé, je suis allée jusqu’au bout et c’était bien. On est plus autonome que par rapport au partenaire éventuel. »

40 ANS PLUS TARD…

Et aujourd’hui, où en sommes-nous ? Entend-on encore qu’avoir mal avant et pendant les règles, c’est normal ? Parle-t-on librement des menstruations ? de la ménopause ? de l’accouchement ? de l’avortement ? de la masturbation ?

« Dans les années 70, ces groupes informels, non mixtes, qu’étaient les groupes Femmes – qui n’existent plus – étaient des espaces d’éveil de la conscience féministe. Ce sont des questions encore très actuelles qu’elles posent dans le film. C’est intéressant la lucidité de ces femmes face au manque d’informations dont elles souffrent, aux besoins qu’elles ont, quant au blocage autour de la nudité, qu’elles dépassent pour le documentaire… Aujourd’hui, où sont ces espaces de paroles ? Ils sont très rares et pourtant il y a de vrais besoins. », regrette la militante rennaise Justine Caurant.

En témoignent les personnes présentes lors de la projection, qui prennent la parole pour exprimer un sentiment de dépossession de son propre corps par le corps médical :

« 40 ans plus tard, on est toujours au même endroit. À nous d’aller chercher les infos, tout le temps, et parfois, il faut aller chercher très loin ! C’est très intéressant de voir ça et très troublant en même temps. »

Pour Marie Lintanf, membre du Planning Familial 35, c’est une agréable surprise de découvrir ce court-métrage d’une trentaine de minutes qui attaque directement par le sujet de la ménopause. « On n’en parle pas actuellement, même dans les milieux féministes. Et là, elles commencent par ça ! », s’enthousiasme-t-elle, ravie de voir qu’elles osent également filmer un accouchement « ce qui ne se ferait plus aujourd’hui et que je n’avais jamais vu avant, même dans le film Regarde, elle a les yeux grands ouverts (1980), où on voit un avortement. »

Les deux militantes féministes s’accordent et attirent l’attention du public sur les dangers d’un manque d’éducation à la vie sexuelle et affective, dont les formations sont rendues facultatives dans les établissements scolaires, malgré la loi de 2001. 

Si la discussion est (trop) rapidement interrompue pour laisser place à une autre projection, elle est impactante de par sa mise en perspective de 40 ans d’évolution faussement positive. Car si on montre dans les médias et les arts une sexualité de plus en plus libérée, on n’autorise de moins en moins la création d’espaces collectifs permettant aux individus, et particulièrement aux femmes, de briser les tabous qui les encombrent viscéralement.

Célian Ramis

Menstruations : Ne plus avoir honte de ses règles

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En 2017, les règles constituent encore un tabou. Dans l'inconscient, elles restent impures, symboles de l'échec de la fécondité. Comment ne plus être gênées par les menstruations ? En disant merde aux préjugés !
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Parler des menstruations, c’est un exercice compliqué. Passionnant, mais compliqué. Car le sujet est vaste. Il touche à la complexité du corps des femmes, à leur intimité également, aux croyances religieuses, à des mythes, des interprétations, et à l’évolution des mentalités dans les sociétés contemporaines.

Mais s’il est un sujet complexe, il ne doit pas pour autant nous faire complexer, nous les personnes munies de tout l’équipement génital féminin : utérus, trompes de Fallope, ovaires, vagin. En résumé. Toutes ces personnes-là vivent leur cycle différemment. L’intensité des douleurs, l’abondance, la régularité varient, sans parler du choix des protections hygiéniques, de la contraception ou non, etc. Mais toutes quasiment ont déjà été traversées par la honte du sang qui coule dans leurs culottes.

Alors, voici le pari que la rédaction a choisi de faire pour ce dossier : que vous ne puissiez plus jamais penser (si tel est le cas), après la lecture du focus, que les règles, c’est dégueu et que plus jamais vous ne songiez à penser d’une femme énervée « Mais qu’est-ce qu’elle a, elle a ses règles ? » ! Que vous acceptiez ou non ce défi, nous, on vous fait confiance.

Les ragnagnas, les anglais qui débarquent, les trucs de filles (avec petit coup de tête indiquant la zone dont on ne doit pas dire le nom apparemment…), les lunes et autres appellations douteuses désignent toutes les règles, les menstruations, les menstrues. Soit le début du cycle féminin durant lequel l’utérus se contracte pour évacuer une partie de l’endomètre, muqueuse utérine qui se développe pour accueillir l’ovule, lorsque ce dernier n’est pas fécondé.

Aucune raison a priori d’être embarrassée par ce mélange de muqueuse et de sang qui s’amasse dans nos culottes. Mais voilà, les choses ne sont pas si simples. Pourquoi ? Les arguments se multiplient mais finalement, on a choisi notre camp : c’est simple, c’est naturel, c’est comme ça. Comme la coupe est pleine de tabous, on la verse dans les toilettes de la honte et on tire la chasse une bonne fois pour toute !  

« Pendant mon adolescence, (…) il fallait être extrêmement discrète pour emprunter ou prêter une serviette hygiénique dans la classe. On ne mettait jamais un pantalon blanc quand on avait nos règles et dès qu’il y avait une tache sur nos vêtements cela causait une énorme gêne. Mais cela créait en même temps une grande complicité entre les filles car dès que l’une d’entre nous avait une tache, on se mobilisait toutes pour trouver un pull autour de sa taille. Une amie, Déia, m’a raconté une situation qu’elle a vécue quand elle était au lycée. Son sang avait tellement fui que lorsqu’elle a voulu sortir de la classe pendant la pause il y avait du sang qui goutait sur sa chaise. Ayant prévenu une copine, elle a attendu que tout le monde sorte de la classe et, pendant qu’elle était assise, sa copine faisait des allers-retours aux toilettes avec du papier mouillé pour nettoyer le sang. »

Ce que relate l’artiste-chercheuse brésilienne, installée à Rennes depuis plusieurs années, Lis Peronti dans son mémoire Sangre pour les vautours, a été vécu par à peu près toutes les femmes en France ou par des copines. Pas forcément jusqu’au point que ça goutte sur la chaise mais la peur de la tache. Souvent accompagnée de la peur de l’odeur. Une double honte qui révèle sérieusement un tabou et un manque d’informations sur le sujet auprès des jeunes femmes, certes, mais plus globalement de l’ensemble de la population.

Et révèle également un paradoxe. Avant la ménarche – les premières règles – le regard sur les menstruations est positif, car associé, de manière erronée, à la féminité, au pouvoir de la femme réglée de procréer et donner la vie. Dès lors que la jeune fille devient, dans l’imaginaire collectif, une femme, on lui apprend, inconsciemment, à taire les douleurs, cacher les protections hygiéniques – souvent cantonnées à la salle de bain ou aux toilettes – et éviter de se répandre à ce propos. Parce que c’est intime.

Ça c’est l’excuse première. Mais vient très rapidement la seconde : c’est dégueu ! Pourquoi les femmes doivent-elles se sentir gênées ? Parce que le cycle féminin commence par l’évacuation d’une muqueuse, l’endomètre, mélangée à du sang et que le sang, ça fait peur ? Parce que cela indique que l’ovule n’a pas été fécondé et par conséquent que sa propriétaire à manquer à son rôle de reproduction ? Parce que selon le mythe, elle risquerait de faire tourner la mayonnaise ? Ou parce que selon certaines croyances les règles seraient synonymes d’impureté ?

Balivernes pour la plupart de ces propositions ! Heureusement, les femmes se rebiffent contre les tabous qui régissent les menstruations, en font un combat, les transforment en arts ou encore s’en tamponnent le vagin !

BESOIN D'EXPLICATIONS ?

« Elle veut manger de la viande rouge. Elle n’aime pas ça mais elle est convaincue d’en avoir besoin, une fois par mois, pour le fer, juste après ses règles. Elle perd tellement de sang, on dirait qu’elle se vide pendant les huit jours que ça dure. Cycles de vingt et un jours. Un cauchemar. Elle évite de s’asseoir chez les autres, elle a déjà démoli plusieurs canapés. Troisième millénaire, et elle porte les mêmes serviettes hygiéniques que sa mère mettait à son âge. Ça colle, on a l’impression de se balader avec une couche mal mise entre les cuisses, mais vu les performances des tampons, elle n’a pas le choix, elle doit porter les deux. De toute façon, les tampons, elle sera ménopausée avant d’avoir compris comment ça se met correctement. De la même façon qu’elle est incapable de coller une serviette hygiénique en visant juste – il faut toujours que ça saigne à côté. Si les mecs avaient leurs règles, l’industrie aurait inventé depuis longtemps une façon de se protéger high-tech, quelque chose de digne, qu’on se fixerait le premier jour et qu’on expulserait le dernier, un truc clean et qui aurait de l’allure. Et on aurait élaboré une drogue adéquate, pour les douleurs prémenstruelles. On ne les laisserait pas tous seuls patauger dans cette merde, c’est évident. On pollue l’espace intersidéral de satellites de reconnaissance, mais pour les symptômes d’avant règle, que dalle. »

On reconnaît bien là le style dont on aime se délecter de Virginie Despentes, ici extrait de Vernon Subutex 2. Ce paragraphe pointe la solitude d’une femme face à ses règles, prise entre la peur de la tache et l’absence de communication. Sans oublier que le tabou n’en serait pas un s’il s’agissait de la gent masculine, on est bien d’accord. « Il y a globalement un manque d’information », souligne Cloé Guicheteau.

Elle est médecin généraliste, avec une spécialisation gynécologie, en poste au Planning Familial de Rennes et au centre IVG de l’Hôpital Sud. Bien qu’il n’y ait aucune limite d’âge et que la patientèle soit diversifiée, les femmes consultant au Planning Familial ont majoritairement entre 15 et 35 ans.

« Pour certaines, les cours de bio sont lointains et puis elles n’ont pas toutes forcément été marquées par ces cours. On a régulièrement des questions sur le fonctionnement du cycle, et pas que de la part des plus jeunes. On entend souvent ‘’merci de m’avoir réexpliqué’’, ‘’ce n’était pas clair avant’’.  Avant de consulter un-e gynéco, elles sont souvent suivies par le médecin généraliste et n’ont pas forcément osé poser des questions. On leur prescrit la pilule mais elles ne comprennent pas ce qu’est un cycle ‘normal’, ce qu’est un cycle sous contraception et elles manquent d’informations sur la physiologie, sur ce qu’est la normalité en terme d’abondance, de régularité, de douleurs… », analyse-t-elle.

PAS LES MÊMES RÈGLES

Ces derniers points se manifestent différemment d’une femme à l’autre. Certaines souffrent plus que d’autres du syndrome prémenstruel (SPM). Ce dernier étant composé de symptômes physiques et émotionnels intervenant quelques jours avant les menstrues. « Je le vis à fond. Le corps enfle, j’ai envie de gras, de sucre, je suis irascible, fatiguée, sensible. », explique Morgane, 43 ans, réglée depuis ses 10 ans ½.

« Moi, j’ai pas mal au ventre mais qu’est-ce que je chiale ! À ce moment-là, j’ai les seins fermes et le ventre plat, c’est clair que chaque nana est différente ! Je deviens hyper émotive et je crois en fait qu’avant les règles les points qui nous caractérisent sont exagérés. Mais physiquement, je ne suis pas touchée par ça. Plus jeune, j’ai vu ma pote devoir s’allonger, tellement elle avait mal. Elle me disait que c’était parce qu’elle avait ses règles, je ne comprenais pas. », commente Anne, 37 ans, réglée depuis ses 15 ans.

« J’ai des règles régulières, relativement abondantes – mais pas ouf non plus – et elles durent 6 jours. Elles sont non douloureuses actuellement mais j’ai eu par le passé des périodes très compliquées en lien avec un trouble hormonal. C’est aujourd’hui stabilisé. », précise quant à elle Marion, 33 ans, réglée depuis ses 12 ans.

Autre cas de figure, celui de Lis, réglée « tardivement » : « J’étais la dernière de mes copines et je n’étais plus tellement acceptée dans le groupe, je n’étais pas une « vraie » femme. C’est pour ça que c’est quelque chose qui a été très attendu dans mon adolescence. J’ai pris la pilule quasiment sans avoir déjà eu mes règles. C’est en arrêtant ma contraception que j’ai découvert mes crampes. Maintenant, j’ai appris à faire de plus en plus attention à mon corps, donc même en étant relativement « déréglée », je sais à peu près quand elles vont arriver et quand j’ovule. »

En s’intéressant de près à ce sujet lors de ces études en Arts du spectacle au Brésil – qu’elle poursuivra ensuite à Rennes en master Arts plastiques – elle a beaucoup parlé avec les femmes de sa famille : « Ma grand-mère m’a raconté qu’un jour, elle se baladait dans la vallée et est tombée. Le soir, quand elle a vu du sang dans sa culotte, elle l’a associé à sa chute et a pensé qu’elle allait mourir. Mais elle n’en a pas parlé. Ma tante, elle, au contraire, a fait une fête autour du blanc et du rouge, mais sans dire qu’elle avait ses règles. Souvent ça ne se disait pas. Et c’est encore vrai aujourd’hui. En discutant avec des femmes de mon âge et des jeunes filles, pour savoir comment elles avaient vécu les premières règles, etc. je m’aperçois que certaines ont leurs règles avant même d’en avoir entendu parlé. À l’école, les cours là dessus arrivent trop tard et ça peut être un choc d’apprendre ce qui se passe après l’avoir vu dans sa culotte. »

TRANSMISSION OU PAS...

Les générations se succèdent et semblent se ressembler quant à l’absence de transmission d’informations. Une absence dans la plupart des cas mais évidemment pas vraie et vécue par tout le monde, comme le signale Marion qui ne se souvient pas avoir eu de discussion directe avec ses parents mais avoir entendu des conversations entre sa mère et sa grande sœur et qui n’a pas ressenti les règles comme un élément à dissimuler, les protections hygiéniques n’étant pas cachées chez elle. Morgane et Anne se rappellent de leur côté avoir dû se débrouiller seules dans cette étape.

Pour la première, ce devrait être un devoir d’en parler dans les familles car la génétique ne doit pas être passée sous silence : « Moi je le dis à mon mec que notre fille, qui a 4 ans pour l’instant, sera certainement réglée tôt. Et je lui parlerais à elle également à propos de ça, mais aussi à propos du fait qu’elle aura peut-être des difficultés à concevoir, comme moi. Je suis très fertile mais j’ai fait beaucoup de fausses couches. On commence à dire que les tampons pourraient y être pour quelque chose. Ça me fait du bien d’avoir des informations comme celles du documentaire (d’Audrey Gloaguen, Tampon, notre ennemi intime, diffusé le 25 avril sur France 5, ndlr) ou celles du bouquin de Camille Emmanuelle, Sang tabou. Pour ma fille, je voudrais qu’on en parle ensemble, lui dire d’éviter les tampons, et que l’on cherche ensemble des solutions. Lui dire aussi que si elle en a envie elle peut prévenir son père et son frère qu’elle a ses règles. Je veux qu’elle ait le choix et que ce choix dépende d’elle. »

Briser le tabou devient alors essentiel pour se sentir libre de parler, être écoutée, comprise et acceptée. Et ce rôle revient en priorité à la famille. Dans le silence qui régit ce sujet, Anne y voit un élément révélateur de la relation vécue entre parents et enfants.

« De toute manière, tout ce qui touche au sexe est vachement tabou, et pourtant je trouve que c’est un des points les plus essentiels à communiquer. »

QUAND VIENT LA GÊNE

La plupart des femmes interrogées se disent pourtant libérées au sujet des règles. Certaines aiment même provoquer ces discussions que l’on sait encore sensibles, à tort. Car il subsiste bel et bien une vraie gêne lorsqu’au détour d’une conversation à laquelle les hommes sont conviés, on aborde les menstruations. Pour ce focus, nous n’avons pas eu besoin de plus de deux tests – en plus des constats antérieurs - pour en être convaincu-e-s.

À chaque fois, nous avons introduit le sujet en expliquant le thème du dossier du mois de juin. Dans chacun des cas, nous avons constaté que sur trois hommes, deux détournent le regard ou essayent de modifier le cours de la discussion « parce qu’on va pas parler de trucs gores » ou encore que « j’ai pas envie de savoir si ce qui se passe à l’intérieur ». Sans oublier « que ce sont nos ennemies quelques jours par mois ».

Dire alors que c’est naturel, qu’il n’y a rien de sale, que les relations sexuelles peuvent avoir lieu quand même dès lors que les deux y consentent (comme à chaque fois, me direz-vous !), qu’en parler et écouter ce que vivent les femmes en période de règles est important et participe à la libération des femmes, ne suffisent pas à effacer la pointe de dégout qui se lit dans leurs yeux.

Pourquoi en 2017 est-il encore mal vu de dire ouvertement que nous avons nos règles ? Pourquoi la majorité des femmes ont honte de demander, sans chuchoter ou envoyer un texto / mail, à une copine ou une collègue si celle-ci n’a pas un tampon ou une serviette ? Pourquoi se penche-t-on discrètement pour farfouiller dans notre sac, pour en sortir un tampon délicatement caché dans notre manche ou notre poche de pantalon ?

Camille Emmanuelle, au micro de La matinale de Canal b le 19 avril dernier, prend un exemple révélateur de ce tabou. À table, on peut parler de régime sans gluten mais pas des règles. Le premier étant pourtant lié à des problèmes de digestion. De transit par conséquent. Surprenant, non ?

« La ménarche est considérée comme symbolique. Elle devient une « vraie » femme. Mais quand cela s’installe dans le quotidien, ça devient inconfortable. C’est honteux, dégoutant. Vient alors l’histoire de la douleur, de la gêne, de la tache qui hante toutes les femmes, pas seulement les ados. J’ai attendu très longtemps d’avoir mes règles et quand elles sont arrivées, c’est devenu gênant. Et remarquez que dans le vocabulaire, ce n’est jamais dit réellement. On parle de « ça ». Et le « ça » évoque les effets collatéraux comme les crampes, la tache, etc. », souligne Lis Peronti.

« Ça » n’évoque pas le fonctionnement du cycle, qu’il soit naturel ou sous contraception, et pas non plus le ressenti des femmes en tant que tel. On rigole souvent de leur potentielle émotivité avec la fameuse, et si crispante, phrase : « T’as tes règles ? », dès lors qu’une femme est énervée, à fleur de peau.

FÉCONDITÉ OU FÉMINITÉ ?

Dans son mémoire, l’artiste-chercheuse s’interroge : « Le sang est-il inévitablement symbole de mort ? (…) L’exemple du film (elle fait allusion au film Carrie, dont une scène montre les femmes se moquant de la jeune adolescente de 17 ans qui vient d’avoir ses premières règles, ndlr) et de ce qu’il implique montrent comment les croyances religieuses peuvent avoir une influence sur comment est vu le sans et surtout le sang menstruel qui dans ces cas est souvent considéré comme substance dangereuse et sale. Dans le Lévitique de l’Ancien Testament de la Bible il est dit : « La femme qui aura un flux, un flux de sang en sa chair, restera sept jours dans son impureté. » Suivent des phrases disant que tout ce qu’elle touche et tous ceux qui la touchent seront impurs jusqu’au soir. (…) De ces légendes, le sang menstruel hérite du caractère dégoûtant et repoussant qui lui est traditionnellement accordé dans les sociétés occidentales, les règles sont associées à la souillure et au déchet biologique qu’il nous faut cacher et faire disparaître discrètement. »

En résumé, les menstrues sont le symbole de l’échec cuisant de la fécondité. La muqueuse, alliée au sang, qui coule le long des parois du vagin pour atterrir dans la culotte désigne dans l’imaginaire collectif ce qui n’a plus lieu d’être, ce qui est inutile puisque l’ovule n’a pas été fécondé. Le paradoxe est entier : les premières règles transforment la jeune fille en femme, appareillée pour donner la vie, mais les suivantes rappellent qu’elle n’est toujours pas enceinte.

La confusion est d’autant plus importante que l’on associe les règles à la féminité, soit la révélation du raccourci que l’on fait bien trop souvent entre fécondité et féminité. « À mes yeux, cela dépend du rapport à soi, à la féminité. La société, je crois, se rassure en faisant le lien et surtout en faisant entrer la femme dans un case assez détestable de ce que pourrait être une femme. Ainsi, me concernant, je n’ai pas du tout senti ma féminité à cette époque-là. J’en étais loin. J’ai donc accommodé comme j’ai pu mon besoin de le sentir sans être lié à un genre et le fait que j’avais mes règles. J’avoue que encore aujourd’hui, je ne fais pas le lien entre mes règles et mon sentiment d’être femme. », déclare Marion.

Même discours du côté de Lis :

« Plus j’ai étudié le sujet et plus j’ai eu un intérêt pour les personnes trans, plus je m’aperçois que la notion de féminité est fabriquée. Parce que qu’est-ce que c’est ? C’est une caractéristique utilisée par la société pour mettre les femmes dans leur case. »

Dans la case des personnes inférieures car fragiles. Fragiles car émotives. Emotives car en proie à leurs hormones. Et tout ça n’est supportable que si elle accomplit sa mission : que son ovule soit fécondé, que le fœtus soit mené à son terme, que l’enfant soit élevé et éduqué. En 2017, si la société évolue à ce sujet, dans l’inconscient se nichent encore des idées saugrenues telles que la souillure et l’impureté.

LES FEMMES VOIENT ROUGE, PAS VOUS ?

Mais les menstruations restent cachées. A-t-on déjà vu du sang dans les publicités pour les protections hygiéniques ? Non, jamais. Le liquide utilisé pour les serviettes est bleu. Pas rouge, bleu. Et ce ne peut pas être parce qu’on ne montre pas de sang à la télévision française, sinon une grande partie des films et séries seraient interdit-e-s sur les écrans. Mais sans demander aux publicitaires d’utiliser du vrai sang, de vraies règles, il serait tout de même cohérent et pertinent de ne pas emprunter une autre couleur…

Tout comme il serait bon de rétablir la vérité sur les produits qui composent les tampons. C’est là toute l’enquête d’Audrey Gloaguen dans le documentaire Tampon, notre ennemi intime qui débute par les témoignages de deux jeunes femmes, atteintes du Syndrome du Choc Toxique, à cause de ce petit tube faussement cotonneux qui de prime abord semble totalement inoffensif, fait pour que les femmes soient libres de leur mouvement, ne craignant plus les fuites, et sereines durant les multiples journées qu’elles vivent intensément au cours d’une seule et même journée (en étant working girls, sportives, mamans et épouses/amantes).

Aujourd’hui, les fabricants ne sont toujours pas obligés de signaler sur les boites la composition de leurs produits. Si scientifiques et élu-e-s politiques – majoritairement des femmes pour cette dernière catégorie – se battent pour faire avancer la recherche et la reconnaissance de cette problématique dans les hautes sphères des institutions, notamment européennes, le chemin est long et la bataille acharnée. Car les puissants résistent, malgré les scandales qui éclatent.

En 2017, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, dans son enquête sur la sécurité des produits d’hygiène féminine, confirme l’étude Alerte sur les tampons, publiée par 60 millions de consommateurs, en mars 2016. Des substances chimiques ont bien été retrouvées dans les protections hygiéniques, dont des traces de dioxines ou des résidus de pesticide interdit en France.

Pour l’instant, la DGCCRF signale qu’il n’y aurait « aucun danger grave et immédiat », soit pas de conséquence sur le long terme sur la santé des femmes. Il faudra alors attendre la fin de l’année, période à laquelle l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail devrait remettre son rapport à ce sujet.

Mais entre la polémique autour de la baisse de la TVA pour les protections hygiéniques qui n’aura pas été une mince affaire, les propos effarants de certains politiques ramenant serviettes et tampons à des produits de confort alors qu’ils sont de l’ordre de la première nécessité pour la gent féminine et l’idée de se glisser Monsanto dans le vagin, les femmes ont de quoi se sentir à fleur de peau, au-delà du syndrome prémenstruel.

Parce qu’avec toutes ces informations, on fait quoi ? On retourne aux méthodes ancestrales des aînées de nos grands-mères ? Non, on informe des risques mais surtout on informe des possibilités qui s’offrent à nous. Comme opter pour des tampons pas trop absorbants, à changer régulièrement, ou opter pour la coupe menstruelle, qui cela dit ne protège pas du Syndrome du Choc Toxique. Mais qui pour certaines femmes offre une véritable libération à propos des menstruations.

« Je suis passée à la Moon Cup, j’adore. On est en lien avec le liquide, le sang. Ça change le rapport. », explique Lis. Parce que sa démarche artistique, dans le cadre de son mémoire, est partie de là. En voyant une image de ce sang qui ne coagule pas, qui tombe dans les toilettes en un seul bloc avant de se disloquer et d’effectuer une chorégraphie hypnotisante. La cup s’insère dans le vagin pliée en deux et vient se poser contre les parois vaginales, récupérant ainsi le sang qui s’écoulent dedans.

Comme le tampon, la coupe est composée, non d’un fil mais d’une tige en silicone que l’on utilise comme un guide pour nous permettre de remonter jusqu’aux fesses du réservoir – si l’on considère que c’est par la tête qu’arrive le sang – que l’on pince, comme une ventouse, afin de la retirer du vagin. Le contact avec la zone intime, avec les muqueuses et avec le sang est incontournable et l’utilisation de la coupe apprend à toucher, observer, sentir et couper court à cette idée de saleté, de souillure et d’impureté.

Néanmoins, outre l’argument écologique, ce processus libérateur pour les unes n’opère pas chez les autres. Et le choix de la protection hygiénique doit rester justement un choix, comme le rappelle Camille Emmanuelle dans Sang Tabou : « D’autres femmes vont trouver inconfortable le fait d’avoir, pour vider la coupe, les mains pleines de sang et donc de devoir trouver des toilettes avec un lavabo privé, du savon, un sèche-mains. C’est mon cas. Les coupes ont beau avoir des noms trop mignons (Lunela, Yuuki, Fleurcup, Mooncup), je dois avoir trop trainé dans ma vie dans les bars et cafés aux toilettes dégueus, sans lumière, avec des lavabos communs, et qui mettent à disposition un sèche-main en tissu, en panne depuis une semaine, avec son vieux tissu, humide et gris. » Chacune sa protection hygiénique !

SAVOIR QUE L'ON A LE CHOIX

C’est également le discours que tient Cloé Guicheteau, médecin au Planning Familial de Rennes, quant au choix de la contraception. Chacune doit pouvoir choisir son moyen de contraception, en son âme et conscience, mais surtout avec toutes les informations concernant l’ensemble des possibilités.

« C’est d’abord le rôle de la famille, des parents, d’informer sur les règles mais tout le monde n’a pas cette chance. Ensuite, c’est le rôle de l’Éducation nationale et puis le rôle du médecin de famille, le médecin traitant. Car lors des premières douleurs, c’est chez le médecin traitant en général que l’on emmène la jeune fille. Il doit prendre un temps avec elle pour parler. Le rendez-vous gynéco intervient souvent dans un second temps, pour la contraception. Il est de notre rôle de s’assurer alors qu’elle a bien compris le cycle, les règles, qu’on lui fournisse bien toutes les informations sur tous les moyens de contraception et lui expliquer ce que sont les règles sous contraception. Car même si c’est artificiel, la contraception est quand même faite pour recréer ce que la femme connaît. On doit empêcher l’ovulation, que les hormones mettent les ovaires au repos. Elles vont alors faire gonfler la muqueuse de l’endomètre et en arrêtant leur prise, les chutes d’hormones déclenchent le message au cerveau. », souligne-t-elle, n’oubliant pas de préciser que selon la contraception choisie, le dosage, les hormones, etc. les règles peuvent apparaître de manière irrégulière, tout à fait régulière ou cesser totalement, avec quelques saignements. Tout dépend.

Certaines vont enchainer les plaquettes et ne pas avoir leurs règles et d’autres vont préférer avoir un temps de repos entre deux plaquettes, afin de rassurer avec l’arrivée de leurs menstruations « artificielles ». Aussi, « Enlever l’ovulation peut diminuer la libido chez certaines mais il n’y a pas que des effets néfastes. La pilule peut être un protecteur contre le cancer de l’ovaire, de l’utérus ou encore du colon. Mais les effets dépendent des femmes. Ce qu’il faut surtout, c’est en discuter, les écouter, les prévenir, voir comment elles se sentent, comment elles sentent leur corps, voir si cela leur convient ou pas, et voir comment on peut ensemble améliorer les choses. C’est le rôle du professionnel de la santé : informer sur toutes les contraceptions et dire aux femmes qu’elles ont le choix. C’est hyper important que ce soit elles qui choisissent pour elles. Pas le professionnel, pas la mère, pas la copine. Et pour cela, il faut une information complète avec les avantages et les inconvénients, il faut dissiper les mythes, délivrer une information objective, appropriée à la demande. », poursuit-elle. Tous les médecins généralistes et gynécologues ne fonctionnent pas de la même manière.

ÉCOUTER ET INFORMER

Et le temps d’une consultation peut être restreint par rapport à la multitude de questions qu’une femme peut se poser sur son cycle, ses règles, sa contraception, ses choix et ses libertés. Mais pour Cloé Guicheteau, il est important que les professionnels de la santé soient dans une démarche d’écoute et que les jeunes filles, jeunes femmes, femmes, trans – peu importe où l’on se situe – se sentent en confiance, suffisamment à l’aise pour oser aborder les différentes interrogations :

« Pour moi, il faut poser la question au médecin généraliste qui peut renvoyer vers quelqu’un qu’il sait plus compétent dans ce domaine-là, puisque nous avons tous des spécialisations et qu’aujourd’hui, les médecins se regroupent en cabinet. Il faut avoir l’honnêteté de le dire et recommander un-e collègue. Tout le monde n’est pas fait pour être compatible en plus. Les personnes trans font souvent partie de réseaux et savent vers qui aller pour être à l’aise et ne pas être face à des gens maladroits. Et je pense que c’est ça qu’il faut chercher : être face à des personnes bienveillantes et à l’écoute. On aimerait qu’il n’y ait plus de jugements sur l’IVG, les personnes trans, etc. mais on n’en est pas encore là malheureusement. »

Pourtant, l’information doit être délivrée dès le plus jeune âge. Et les établissements scolaires se doivent, en principe, de dispenser « trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène » sur la santé et la sexualité, selon la loi de 2001, relative à la contraception et l’interruption volontaire de grossesse (Section 9, Art. L. 312-16).

Mais en juin 2016, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, dans son rapport « Éducation à la sexualité : Répondre aux attentes des jeunes, construire une société d’égalité femmes-hommes », rappelle que c’est encore trop faible. Sans oublier que tous les établissements scolaires, en particulier dans le secteur privé, ne s’y plient pas. Quelles sont alors les chances que l’ensemble des élèves français reçoivent une information équivalente au sujet des règles ? Que toutes les jeunes femmes aient un espace de parole et d’écoute ?

Que toutes les femmes soient enfin décomplexées de tous les tabous qui régissent les menstruations : qu’il s’agisse de la tache (ça arrive, c’est naturel après tout), de la peur de l’odeur (le sang des règles ne sent que lors de l’oxygénation, par conséquent autour de vous, personne ne le sent), de l’idée de saleté ou d’impureté (encore une invention et une interprétation bidon pour faire de nous des êtres inférieures), rien ne doit nous empêcher de vivre notre cycle comme nous l’entendons.

Avec les protections que nous choisissons – en réclamant et en se battant pour qu’elles soient TOUTES sans pesticides, sans produits chimiques, avec la transparence de la composition et de la fabrication, et sans augmentation de la TVA – et avec la contraception de notre choix (ou le choix de la non contraception, tout dépend). Et avec tout le ressenti et les émotions que le cycle implique.

Chacune est libre d’écouter, de comprendre et d’interpréter les messages de son corps. D’accepter que les émotions soient décuplées, chamboulées, ou pas. Que les douleurs s’il y en a nous obligent à nous poser et ne nous permettent pas de vivre la journée à fond (si les douleurs sont insoutenables, il est vivement recommandé de consulter, lire notre encadré sur l’endométriose). Parce que le contraire provoque des situations de violence et de souffrance. De culpabilité et de peur de dire « je ne peux pas parce que j’ai mes règles. »

Si le débat autour du congé menstruel divise l’opinion, il a au moins l’avantage de mettre en lumière que le syndrome prémenstruel et les règles peuvent être des étapes énergivores et éprouvantes pour certaines femmes. Qui n’ont pas à s’excuser ou à se considérer comme « la preuve que les femmes sont plus faibles que les hommes ».

La fragilité, Lis Peronti l’a ressentie lors de l’une de ses performances artistiques. En 2011, lorsqu’elle reprend ses recherches sur les règles, elle entreprend de réaliser une série d’actions durant cinq mois. À chaque fois que ses menstruations surviennent. Sans toutes les citer, on retient Sangre, dans laquelle elle a essayé de teindre un tissu blanc  en rouge avec son écoulement menstruel, Sangre para os Urubus, une émanation de l’action antérieure ou encore Te incommoda, a mim incomodou, dans laquelle elle a passé une journée sans protection hygiénique.

Elle raconte : « Ce jour-là, j’ai eu tellement peur de la tache, alors que c’était le but quand même que je n’ai pas eu mes règles de la journée, sauf quand j’étais aux toilettes. Comme quoi, c’est incroyable ce que le corps est capable de faire. Mais la fois où j’ai senti ma fragilité, c’est quand dans un arbre, avec une robe blanche sur laquelle je laissais écouler mes règles, j’ai vu les vautours me tourner autour parce que le sang les attirait. »

RÉUNIES EN ISOLEMENT

Le sang attire les animaux. C’est la raison pour laquelle dans certaines communautés on pense que les femmes aient été réunies entre elles, et exclues par conséquent des tribus. Pour s’écarter du danger. Comme on s’écarte de la femme réglée pour ne pas souiller de son impureté. Ces réunions de femmes, la journaliste Anita Diamant s’en inspire dans son roman La tente rouge, dans lequel elle retrace l’histoire du personnage biblique de Dina, la fille de Jacob.

« Ça part de l’idée des peuples nomades dans lesquels les femmes se réunissaient quand elles avaient leurs règles, elles devaient se reposer, être servies par les jeunes filles pas encore réglées. Elles en profitaient pour se raconter leurs secrets et partager les secrets de guérison… Au début, je me suis dit que c’était ça que je voulais ! J’ai lu plein de choses sur les méthodes d’isolement, sur la tradition juive qui évoque des bains après les règles pour se purifier, sur le fait de ne pas toucher les choses en période de menstruation, et en fait, j’ai commencé à me méfier un peu des tentes rouges parce qu’elles font quand même référence à quelque chose qui excluait les femmes pour se protéger des malheurs que les femmes réglées provoquent », explique Lis.

Voilà pourquoi elle a souhaité expérimenter une tente rouge : « C’est vraiment très bien, ça permet de parler mais le principe même reste lié à cette impureté. » À 29 ans, Laura Couëpel est naturopathe, monitrice de portage, animatrice d’atelier toucher / massage bébé, praticienne de la réflexologie plantaire et également doula, depuis l’année dernière. La doula étant une accompagnante à la naissance.

« Lors d’un week-end organisé par les Doulas de France, j’ai participé à une tente rouge. J’avais déjà fait des cercles de femmes mais là c’est très cocon. On est assises sur des coussins, dans un univers rouge, c’est très intime et il y a vraiment une relation de confiance. C’est beaucoup plus chaleureux qu’un cercle quelconque parce qu’il y a un environnement qui permet de se livrer. », décrit Laura, aujourd’hui devenue facilitatrice de tente rouge, la dernière ayant eu lieu le 23 mai dernier.

L'ADAPTATION DES TENTES ROUGES

Evidemment, aucune obligation d’avoir ses menstruations pour participer. Et aucune obligation également de parler. Les femmes doivent simplement accepter les règles posées par l’esprit des tentes rouges : respect, confidentialité, écoute, liberté de partager ou non un vécu, un ressenti, non jugement et bienveillance.

« Ce n’est pas une séance psy ou une discussion avec des ami-e-s, conjoint-e-s, membres de la famille qui souvent donnent des conseils, même quand on ne leur demande pas. Ici, chaque femme est libre de déposer ce dont elle a envie mais on ne donne pas des conseils. », souligne-t-elle.

Si chaque facilitatrice organise sa tente rouge comme elle le souhaite – pas obligatoirement de manière régulière, par exemple – elle, a choisi de ne pas imposer de thèmes précis. Les femmes présentes, de la ménarche (avant les premières règles, il existe la tente rose) à la femme ménopausée (acceptée à la tente rouge, elle peut aussi s’orienter vers la tente orange), abordent les sujets qu’elles désirent, en lien avec le féminin, la féminité, le cycle, la condition des femmes.

Les règles ne sont pas au centre des discussions mais peuvent être un sujet posé par une ou des participant-e-s : « Elles évoquent la liberté, la contraception, le lien avec le cycle féminin, le lien entre les règles et les émotions, les humeurs. Certaines sont très attentives à leur cycle. En tout cas, le principe est qu’il n’y ait aucun tabou. Qu’elles soient féministes, partisanes, ou pas. L’objectif est d’apporter une liberté de parole. Des femmes sont vraiment sensibles au niveau des règles et c’est important qu’elles puissent l’exprimer si elles le souhaitent. Pouvoir le dire sans se sentir jugées. Parce que parfois dans le quotidien, on n’ose pas le dire à cause du fameux « t’as tes règles ? » ».

Une tente rouge offre donc un espace réservé aux femmes de paroles et d’écoute qui permet de mettre des mots sur des expériences, des ressentis, des vécus, ne pas se sentir seules dans ce que l’on vit, ne pas se sentir jugées. Au contraire, se sentir comprises.

« Ça ne veut pas dire que ça résout les problèmes. Mais ça peut libérer d’un poids déjà. »

poursuit Laura Couëpel qui organise une tente rouge une fois par mois environ, en fonction de son emploi du temps, à son domicile à Guichen, sur une durée de 2 heures : « On pourrait parler encore des heures et des heures mais faut bien mettre une durée. On peut faire une tente rouge entre 3 et 10 participantes. Je fais ça bénévolement et gratuitement. Je mets simplement une boite à la sortie de la tente, en participation libre, pour le thé, chocolat, gâteaux, etc. »

Une manière conviviale donc d’évoquer tout ce qui nous tient à cœur et de se délester d’émotions et ondes négatives. Le 11 juin, Karine Louin, facilitatrice à Betton – qui avait proposé en fin d’année 2016 et début d’année 2017 des tentes rouges à l’Hôtel pasteur de Rennes – propose une « Journée de cérémonie et de transmission dans la tente rouge » pour s’informer et pourquoi pas créer à votre tour une tente rouge dans votre quartier.

Dans une tente, sur des coussins, dans un lit, à la terrasse du bistrot, dans le jardin avec des ami-e-s, en famille, en couple, au travail, dans la salle de consultation face au médecin, chez le/la gynéco, sur les bancs de l’école, dans la cour de récré, peu importe, les règles ne doivent être un tabou nulle part. Même pas dans nos téléphones !

Et oui, à l’occasion de la Journée de l’hygiène menstruelle (Menstrual Hygiene Day), le 28 mai, l’ONG Plan International a lancé une campagne pour intégrer des emojis sur les règles. Parmi 5 dessins – calendrier avec des gouttes de sang, culotte avec des gouttes de sang, gouttes de sang avec des smileys contents / moyen contents / pas contents, serviette hygiénique tachée (en rouge, et non pas en bleu !) et organe génital féminin – les internautes sont invité-e-s à choisir via la page facebook de la structure.

Le dessin sélectionné sera présenté ensuite au Unicode Consortium, en charge du choix des emojis. Nous, on milite les cinq propositions, à mettre partout ! Pas uniquement dans les toilettes, les salles d’attente et les salles de SVT. Partout on vous dit ! Jusqu’aux quatre colonnes de l’Assemblée Nationale, pour une petite piqure menstruelle…

 

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Les règles : l'heure de ne plus en être gênées
Menstruellement décomplexées
Endométriose : en parler pour la diagnostiquer
L'absence de règles, ça arrive
Briser le tabou par les mots et l'humour

Célian Ramis

Maison des naissances : liberté de choisir

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Dans l'obstétrique française, quelle place accordons-nous au respect de la physiologie et à la liberté des femmes à disposer de leurs corps ? À Rennes, la clinique de la Sagesse ouvre le premier pôle physiologique de la capitale bretonne.
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Les progrès de la médecine sont fascinants et incontestables. Et le secteur de l’obstétrique, visant l’étude et la prise en charge de la grossesse et de l’accouchement, ne fait pas exception. Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, techniques et connaissances se sont multipliées et développées. En parallèle, les années 60 et 70 ont vu les combats féministes faire avancer les droits des femmes et évoluer vers une libération des corps de la gent féminine.

Mais concernant les questions qui régissent la grossesse, l’accouchement et la maternité, rien n’est jamais acquis. Alors qu’on parle aujourd’hui de surmédicalisation, qu’en est-il du choix ? et de l’écoute de son propre corps ? du respect de la physiologie ? À l’heure où certaines villes françaises se dotent de Maisons de naissances dans le cadre d’une expérimentation, un « Pôle physiologique » ouvre ses portes à Rennes, à la Clinique de la Sagesse.

La grossesse rendrait les femmes rayonnantes, l’accouchement serait un calvaire insurmontable sans péridurale et les kilos pris les derniers mois avant la délivrance seraient compliqués à perdre… Bon nombre d’idées reçues, d’angoisses et d’injonctions planent autour du trio grossesse-accouchement-post partum. Pour pallier aux inquiétudes, la réponse est (trop) souvent médicale.  Si les 60 dernières années ont été révolutionnaires pour l’obstétrique en France, quelle place accordons-nous à la physiologie et à la liberté des femmes à choisir et à disposer de leurs corps ?

« J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur… » Voilà un programme réjouissant ! Si les interprétations du texte sacré sont multiples, l’enfantement dans la douleur reste gravé dans les esprits. Tout comme l’idée que l’essence même de la Femme résiderait dans sa vocation à donner la vie et élever sa future progéniture, assurant ainsi la survie de l’espèce humaine.

Pourtant, à l’aube des années 1950 survient sur la scène de l’obstétrique « l’accouchement sans douleur », une méthode visant à allier respiration et contractions, avant que ne soit créée l’anesthésie péridurale - controversée dans les années 80 car elle serait alors trop dosée, ne laissant pas la possibilité aux femmes de ressentir le processus. En 2010, 77% des accouchements ont été effectués sous péridurale, selon la Direction de la recherche, de l’évaluation et de la statistique.

Entre temps, les féministes se sont battues pour que les femmes disposent librement de leurs corps. Et pour que les femmes ne subissent plus la doctrine de l’enfantement avec douleur. Pourtant, depuis plusieurs années, certaines futures ou jeunes mères dénoncent parfois la surmédicalisation du parcours et des violences obstétricales subies, le plus souvent, au moment de l’accouchement.

Créé en 2003, le Collectif interassociatif autour de la naissance (Ciane) veille particulièrement à la parole et aux ressentis des femmes, tout en maintenant la volonté forte de dialoguer avec les professionnel-le-s de la santé – qui ne sont pas à blâmer en toutes circonstances, précise la structure – afin de faire évoluer les pratiques et diminuer la souffrance de celles qui viennent d’accoucher.

Une souffrance qui relève davantage de l’ordre du psychologique que du physique, même si l’enquête réalisée en novembre 2013 sur « Episiotomie : état des lieux et vécu des femmes » révèle des douleurs corporelles non négligeables. Cette étude apporte un éclairage important et significatif sur la gestion médicale de l’accouchement.

INFORMATIONS ET CONSENTEMENT

Le Collectif a recueilli les réponses de plus de 10 000 femmes ayant alors accouché dans les dix dernières années. L’épisiotomie, depuis le début des années 2000, fait l’objet de fortes interrogations. En 2005, le Collège national des gynécologues obstétriciens français publie ses recommandations sur la question, « dans lesquelles il prend acte qu’il n’y a pas d’indications prouvées à l’épisiotomie systématique et définit un objectif de 30% de taux national, au lieu de 47% à l’époque (2002-2003). Le Ciane était en désaccord avec ce taux objectif qui n’était étayé par aucune étude scientifique : au même moment, en Suède et en Grande-Bretagne, les taux d’épisiotomie étaient respectivement de 6% et de 13%. »

L’enquête montre plusieurs points d’évolution des pratiques, comme la liberté de déplacement pendant le travail, dont la proportion de femmes concernées a augmenté aux alentours de 50% (mais serait en stagnation depuis 2007), la possibilité de choisir sa position pendant le travail, dont bénéficient 6 femmes sur 10 ainsi que la liberté de choisir sa position pendant l’expulsion.

Toutefois, ce dernier point ne concerne qu’un tiers des femmes et stagne également depuis 2007. Dans l’ensemble, le choix est davantage donné aux « multipares » - terme qui désigne celles qui ont déjà eu un ou plusieurs enfants – qu’aux « primipares » - désignant ici celles qui donnent la vie pour la première fois. Les chiffres de l’étude démontrent alors que le recours à l’épisiotomie sera moindre dans les cas où les femmes ont été libres de se déplacer, choisir leurs positions lors du travail et de la délivrance.

Des libertés que les équipes médicales doivent parfois bafouer de par l’urgence et/ou les complications pouvant survenir lors de l’accouchement. Néanmoins, le Ciane conclut à ce niveau : « Il y a de nombreux facteurs qui peuvent interférer avec ce lien : une maternité qui a une politique tournée vers le respect de la physiologie pourra favoriser à la fois la liberté de mouvement et la restriction des épisiotomies. Cependant, il semble raisonnable au vu des résultats contrastés que nous présentons d’encourager au maximum la liberté de position et de mouvement tout au long de l’accouchement. »

Autre élément mis en lumière dans le document, et dont les témoignages peuvent bouleverser la sensibilité : 85% des épisiotomies sont réalisées sans le consentement de la femme concernée. Un chiffre qui n’a pas évolué depuis 2005. Chez les multipares, il est demandé à au moins un quart des femmes, tandis que chez les primipares, il n’est demandé qu’une fois sur 7 ou 8.

« Les femmes sont de mieux en mieux informées sur l’épisiotomie par les professionnels de santé. Seule 1/3 d’entre elles avant 2005 estimaient avoir reçu assez d’information, contre 59% en 2010-2013. Malgré ce progrès, elles sont encore 12% à estimer avoir reçu insuffisamment d’information et 29% à ne pas en avoir reçu. Une très petite proportion dit avoir reçu trop d’informations. », souligne le rapport qui signale également un lien intrinsèque entre l’information et la demande de consentement, les femmes les plus avisées étant généralement celles à qui on demande le plus souvent l’autorisation d’agir.

Enfin, le Ciane établit un lien entre la souffrance déclarée de 75% des femmes (ayant subi une épisiotomie) et l’absence de demande de consentement. « Il y a au moins deux explications à envisager : le ressenti de souffrance dépend de la manière dont la femme a été traitée, et la demande de consentement fait partie des bons traitements ; les équipes plus respectueuses du consentement seraient aussi celles qui seraient les plus attentives aux suites de l’épisiotomie. »

En parallèle, les mêmes questions ont été posées à des femmes « qui ont démarré (le travail) dans un espace particulier de l’établissement (espace / pôle physiologique, maison / pavillon de naissance). » Résultat : « Le taux d’épisiotomie est de 31% pour les primipares (contre 47% pour la moyenne des établissements), et de 13% pour les multipares au lieu de 16%. »

RECONNAITRE LES VIOLENCES

Malgré de nombreux témoignages concordant vers le constat de réelles violences obstétricales, le Ciane nuance : les violences volontaires seraient extrêmement rares. Les cas révélés relèvent davantage d’une violence dite ordinaire, qu’il est important de porter à la connaissance du grand public, via les réseaux sociaux et la presse, pour une prise de conscience générale.

Et l’affaire du « point du mari » en est la preuve (affreuse et) incontestable ! Et le Collectif propose, au titre d’une évolution efficace, des formations afin de décrypter, analyser et déconstruire ces faits, auprès des professionnel-le-s de la santé. Ancienne psychomotricienne, Christiane David est sage-femme à la Clinique mutualiste de La Sagesse, à Rennes, depuis 1992. Si elle n’a jamais entendu de la bouche des femmes le terme formel de « violence », elle est convaincue que des situations peuvent être ressenties comme tel.

« Par exemple, dans les cas de césarienne non prévue, des femmes vont trouver ça violent, d’autres non. L’accompagnement qu’on leur donne peut modifier ce vécu. Parfois, on ne se rend pas compte mais les mots que l’on emploie sont terriblement violents pour ces femmes. Notre rôle est de transformer cette expérience en quelque chose d’humain, de partageable. Il est important que celle qui le formule soit reconnue dans le fait que c’était difficile. On va pouvoir être à ses côtés. Mais pour cela, il faut du temps et le temps fait défaut dans le milieu hospitalier. Et c’est ça, véritablement, qui forme la violence. Quand quelque chose nous fait violence, il ne faut pas se laisser faire, il faut le dire, merde ! », se passionne-t-elle.

Lors des dix dernières années, elle a lutté, aux côtés d’autres sages-femmes, de parents et de futurs parents, pour la création d’une Maison de Naissance, à Rennes. C’est pour cela qu’a eu lieu en 2003 la création de l’association MAISoùnaitON ?.

POUR QUI, POUR QUOI ?

En réaction à la surmédicalisation de la grossesse et de l’accouchement, plusieurs femmes et sages-femmes ont souhaité, dans les années 70, reprendre le contrôle sur cet aspect-là de leurs vies (et bien d’autres, par ailleurs) et se les réapproprier. La maison de naissance se base sur l’écoute et le respect de la physiologie, proposant un espace autonome et indépendant intégralement dirigé par des sages-femmes.

Les femmes sont alors suivies par une ou plusieurs professionnel-le-s de la structure du début de leur grossesse au post-partum, en passant par l’accouchement naturel. « Les femmes qui sont intéressées par ce système-là sentent que la médicalisation aliène leurs corps. Il ne s’agit pas d’opposer « l’accouchement sans douleur » et « l’accouchement avec douleur », pas du tout, ce n’est pas la question. Elles ne revendiquent pas de souffrir mais de vivre ce qu’elles ont à vivre. Elles veulent avoir le choix, ne pas s’en remettre à une surmédicalisation quand il n’y en a pas besoin. Parce qu’évidemment, on ne crache pas dans le bénitier, il y a parfois besoin de passer par là en cas de pathologie. », explique Christiane David.

Rencontrer les professionnel-le-s (présent-e-s le jour de l’accouchement), tisser des liens, construire une relation de confiance et aboutir à un accouchement simple, tel est le souhait formulé par les futurs parents.

OUI, MAIS…

Depuis 1975, les Maisons de Naissance se sont développées aux États-Unis. Ainsi, le Collège américain des gynéco-obstétriciens se penche régulièrement sur la question de la physiologie et en février 2017 publie, dans le magazine Obstetrics and Gynecology, son Plaidoyer pour un accouchement physiologique :

« L'équipe obstétricale peut aider les patientes à accoucher de manière physiologique en ne faisant appel qu'à un nombre limité d'interventions, ce qui a toutes les chances d'augmenter la satisfaction des parturientes. De nombreuses pratiques passées dans la surveillance de routine ne présentent qu'un bénéfice limité ou incertain pour les femmes en travail spontané et sans risque particulier, et les décisions devraient être le plus souvent partagées entre la patiente et les professionnels. »

L’article liste alors certaines interventions inutiles, comme l’admission trop précoce en salle d’accouchement, l’utilisation du monitorage en continu ou encore la perfusion intraveineuse en continu et recommande à « l'équipe obstétricale qui entoure les parturientes en travail spontané à terme sans risque particulier (de) s'interroger sur la pertinence de ses interventions et les choisir avec discernement en tenant compte du bien fondé de celles-ci ainsi que de l'avis de la patiente, et s'habituer à une approche moins interventionnelle de l'accouchement. »

Dans les années 80, plusieurs pays en Europe, à l’instar de la Suisse, l’Allemagne, la Belgique ou encore la Grande-Bretagne, vont s’équiper également de Maisons de Naissance, allant même jusqu’à créer un réseau européen. Au Québec aussi, il en existe et une dizaine de nouvelles structures est en cours d’installation selon un plan de périnatalité 2008 – 2018.

Pour la France, c’est une autre paire de manches. Les modes « alternatifs » d’accouchement, comme les Maisons de Naissance ou l’accouchement à domicile, étant régulièrement décriés ou discrédités, à coups d’arguments sécuritaires et sanitaires. Des arguments rapidement démontés par les sages-femmes et les structures déjà existantes montrant que les suivis de grossesse et les accouchements concernés ne se font pas sans un maximum d’indicateurs positifs et de solutions en cas de complications.

Pourtant, les mentalités évoluent doucement et ce n’est que très récemment qu’une loi a autorisé l’expérimentation de 9 Maisons de naissance en France (lire encadré), dont la structure rennaise ne fait pas partie. « Les Maisons de Naissance doivent avoir un statut particulier. Et clairement, elles doivent être encadrées par des sages-femmes libérales. Sauf que les consultations de suivi de grossesse et d’accouchement ne suffisent pas à les faire vivre, ce qui les oblige à faire des dépassements d’honoraires, regrette Christiane David, loin de jeter la pierre à ses collègues en libéral. Nous, dès le départ, on a souhaité se mettre à l’écart de ce fonctionnement car nous tenons à ce que ce projet soit accessible à tou-te-s. Et avec des dépassements d’honoraires, ce n’est pas possible. Les familles nous ont soutenues pour que l’on puisse rester sur la ligne intra hospitalière. »

Depuis 2004, l’association MAISounaitON ? organise, en collaboration parfois avec Liber’Naitre, des conférences, des ateliers et des réunions d’informations. Sur les Maisons de Naissance mais aussi sur toutes les questions concernant l’accompagnement global, la liberté de choisir, la liberté de mettre son enfant au monde là où on le souhaite et comme on le souhaite, sur la langue des signes pour les bébés ou encore sur la question très importante de la gestion de la douleur, sujet tabou et angoissant pour un certain nombre de femmes.

Il a fallu batailler pour défendre le projet, rencontrer les élu-es – « Nous avons rencontré des élues qui étaient des femmes issues de 68 et qui ne comprenaient pas cette histoire d’accouchement sans péridurale car elles s’étaient battues pour la libération du corps des femmes et contre le « tu accoucheras dans la douleur », se souvient la sage-femme qui livre cette anecdote avec un grand sourire aux lèvres. On a discuté et échangé. Même si on ne partage pas la même vision, on a pu partagé nos points de vue. » - et convaincre l’institution de s’engager. Le combat a été long et éprouvant : « On a cru que ça allait s’arrêter. On a failli jeter l’éponge. »

Mais l’association n’a rien lâché et la direction de la Clinique mutualiste de La Sagesse a suivi leur engouement et engagement. Depuis décembre 2016, les femmes peuvent s’inscrire pour un accompagnement global auprès du Pôle physiologique de La Sagesse. « Comme on ne fait pas parti de l’expérimentation et que nous avons quelques différences avec les Maisons de Naissance, nous ne pouvons pas prendre la dénomination Maison de Naissance. », précise Hélène Billot, sage-femme exerçant dans cet établissement depuis 2006, impliquée dans l’association et désormais investie parmi les 8 professionnelles gérant le Pôle physiologique.

TOURNANT DE L’OBSTÉTRIQUE EN FRANCE

Intégrer cet espace à un établissement hospitalier est novateur et purge l’espoir que son principe tisse sa toile. Pour Christiane, les arguments, pour se parer d’un pôle tel que celui qui se lance à La Sagesse, ne manquent pas. Bien au contraire.

« La maternité est le phare d’un hôpital. Souvent, c’est là où on accouche que l’on reviendra pour soi ou ses enfants. C’est une vitrine. Et à un moment où la natalité diminue, c’est ceux qui seront novateurs qui verront une incidence sur l’évolution de leur structure. »
analyse-t-elle, à juste titre.

Mais surtout, ce qui elle lui tient particulièrement à cœur est d’interroger l’obstétrique en France. Où en est-on et comment évoluer ? Comment concilier la pratique, toujours plus pointue, des professionnel-le-s de la santé, au respect des envies et besoins des patient-e-s ?

Multiplier les interlocuteurs/trices augmente souvent les risques de perte des informations et donc d’erreur. « On n’est pas rationnel dans le système de soin, dans l’organisation du parcours. Et les pros sont épuisé-e-s. Il faut maintenant penser à répartir l’organisation des soins, rationnaliser les coûts et répartir les moyens. », poursuit-elle.

L’intérêt d’intégrer une structure telle que le pôle physiologique à un établissement est que son fonctionnement d’accompagnement – démultiplier les intervenant-e-s si la grossesse ne présente aucune pathologie particulière, accompagnement global, etc. – se diffuse au-delà du service, allant jusqu’à infuser dans les autres branches de la clinique et plus largement dans les autres secteurs du milieu hospitalier et médical :

« Le pôle physiologique travaille avec un réseau de professionnel-le-s et est en lien avec la maternité évidemment. Cela permet de modifier les représentations car les autres voient que le suivi est rigoureux et carré. Les femmes qui s’y rendent sont extrêmement suivies. C’est d’ailleurs aberrant de voir à quel point les exigences sont bien plus grandes. »

Elle salue alors le courage de la direction, qui a engagé des travaux au rez-de-chaussée de la Clinique (jusqu’en avril, le pôle physiologique est installé temporairement au 2e étage, espace Bréhat, pour les consultations) pour y installer deux salles de consultation, deux chambres de naissance et une grande pièce de vie comprenant cuisine, salle à manger et salon convivial. Ainsi, 150 m2 seront destinés à ce nouveau pôle.

« Et vous voyez, ça fonctionne. En s’intéressant à ce projet, le directeur, le directeur financier, les gars du bâtiment se le sont appropriés. Ils ont changé de regard sur le sujet. C’était super chouette de voir les gars du BTP nous dire « si vous voulez quelque chose dans tel ou tel esprit, alors il vaut mieux aménager ça ici, mettre cette couleur là, etc. », vraiment chouette ! », raconte Christiane David.

ENTOURÉ-E-S ET ÉCOUTÉ-E-S

L’esprit de la Maison de Naissance est donc présent dès la création de l’espace concerné, mêlant échange, partage et respect de l’Autre. Mais pas n’importe comment. Comme le précise la sage-femme, le suivi est rigoureux et encadré. « Pour pouvoir en bénéficier, il faut être en santé comme ils disent au Québec. Quand un couple est intéressé, il s’inscrit auprès du pôle physiologique. Le premier rendez-vous, le plus tôt possible dans la grossesse, est une consultation « d’éligibilité » au cours de laquelle on reprend tous les antécédents médicaux. », justifie Hélène Billot.

Ainsi sont admises uniquement les femmes présentant une grossesse à faible risque, puisque le risque 0 n’existe pas. Le dossier de présentation explique : « Certaines conditions médicales rendront  ou non un tel accompagnement possible. Si au cours de ce processus, votre condition ou celle de votre bébé requiert des soins, l’avis d’un médecin sera alors sollicité. Et si besoin, une orientation vers le service général de la maternité pour avis et/ou transfert sera organisée. Pour votre bien-être, nos deux équipes se connaissent et travaillent ensemble. Ainsi, une réorientation pourra être envisagée tout au long de votre suivi. Soit : pour des raisons médicales concernant la mère ou le bébé. Suite à un souhait de votre part. »

Fin février, l’équipe a déjà rencontré plus de 70 couples à la consultation d’éligibilité. Au moins une soixantaine est inscrite au Pôle physiologique pour des termes allant de mi mai à mi septembre. L’objectif étant d’accueillir dans les années à venir 300 mamans.

Si toutes les conditions sont réunies, la femme - ou le couple - sera suivie par une sage-femme référente en consultation une fois par mois jusqu’au 7e mois, puis tous les quinze jours dès le 8e mois et toutes les semaines le 9e mois si les femmes le souhaitent. Et à partir du 6e mois, une deuxième sage-femme les recevra en consultation, en alternance avec la professionnelle référente. Et lorsque la future mère commencera les préparations à la naissance, elle rencontrera deux sages-femmes également. « Une des quatre professionnelles sera présente à l’accouchement. », garantit Hélène Billot.

« Ça me tranquilise de savoir que le jour J une personne professionnelle que je connais, qui connaît mes craintes et mes souhaits, sera là. »
avoue Marion, 29 ans, en attendant l’heure de son rendez-vous.

Elle entamera bientôt son 6e mois et intégrera prochainement les préparations à la naissance. « Dans ma famille, il y a eu pas mal de problèmes à l’accouchement. Ça m’a apaisée de venir ici par rapport aux perspectives de ma grossesse. », poursuit-elle. Pour cette post doctorante en anthropologie maritime, rattachée au Museum de Paris, l’accompagnement global correspond à ce qu’elle recherchait, elle qui confesse quelques angoisses en pensant à la péridurale et souhaite s’orienter plutôt vers la gestion de la douleur.

« Je ne me sens pas malade mais enceinte ! », dit-elle en rigolant. Mais sa phrase est pleine de sens. Au cours des face-à-face – ainsi que des appels si besoin de conseils ou en cas de doute, de questionnement – tous les sujets pourront être abordés. Maëlys, 24 ans, et Mathieu, 26 ans, apprécient cette globalité.

« On est très contents. Il n’est pas question que de l’utérus mais aussi du couple, de la mère, du père, de nos émotions, de notre environnement, etc. », explique l’étudiante en ostéopathie animale. Son compagnon, agent de circulation à la SNCF, se sent écouté et rassuré :

« On voulait limiter le médical. Surtout pour un accouchement, ça se pratiquait avant que la médecine existe ! Ici, on connaît les sages-femmes, on dialogue, on échange sur l’émotionnel. Ce ne sont pas que des blouses blanches, c’est bien plus que ça ! »

Tous les deux affichent un sourire contagieux. Ils devraient en mai devenir les parents d’un des premiers bébés à naitre au pôle physiologique.  

UN CADRE CONFIDENTIEL ET INTIME

Toutes les questions peuvent être posées. Toutes les angoisses peuvent être livrées. Toutes les émotions dévoilées. Tous les désirs explicités. Les sages-femmes seront présentes pour accompagner, guider, conseiller si besoin. « Une femme qui se sent écoutée tout au long de sa grossesse va généralement mieux accoucher. Si elle est en confiance, elle va fabriquer ce qui lui faut en ocytocine et endorphine pour réagir à la douleur par exemple, mais pas seulement. Si elle est en stress, ne connaît pas les gens qui l’entourent, se sent frustrée de ne pas avoir exprimé ce qu’elle voulait, elle va fabriquer l’hormone du stress et peut avoir un blocage pendant le travail. Ici, l’objectif est d’arriver zen dans le travail et de faire au mieux si des péripéties surviennent. », commente Hélène Billot.

Les professionnelles sont là, oui, mais pour guider et soutenir. Faire de la prévention tout au long de la grossesse pour rester en santé avec une alimentation saine et de l’activité physique. Et surtout pour rendre les couples autonomes et acteurs de l’accueil de leur bébé et les femmes confiantes en leurs capacités. Elle insiste sur ce point :

« Ce n’est pas nous qui accouchons, c’est la femme et elle sait faire. »

La relation de confiance qui s’est créée au fil des consultations permet à la sage-femme de détecter rapidement si un indicateur passe au orange. De dépister et anticiper une éventuelle complication. Elle demandera alors un examen complémentaire ou l’avis d’un-e autre professionnel-le. Elle pourra donner aux futures mamans des outils pour la préparation à la naissance, comme des postures, des massages, des notions sur la respiration, la relaxation, etc. Mais c’est la maman qui choisira sur le moment pour le travail et pour l’accouchement.

« Le moment venu, on intervient le moins possible. On fait le moins de bruit possible. La maman peut se mettre dans l’eau chaude, il y a une baignoire dans la chambre de naissance, se servir d’un système de suspension, marcher, peu importe, elle fait ce qu’elle veut. La maman se laisse guider par son corps. Nous sommes là pour la rassurer sur ses compétences, pour leur donner confiance dans leurs compétences de parents. La maman se met dans la position qui lui fait du bien. Il n’y a pas de technique qui fait qu’une femme accouchera mieux qu’une autre ou des exercices qui remplaceront le pouvoir de l’échange. », souligne la sage-femme.

Les personnes présentes peuvent toutefois moduler, selon leurs attitudes, la douleur de la maman au travail et à l’accouchement. D’où l’intérêt de privilégier au maximum le calme et les lumières tamisées. Un cadre serein. Et notamment un cadre qui laissera travailler le « cerveau primitif ». « Par contre, il est important de signaler que si une femme se dit au moment de l’accouchement qu’elle souhaite avoir une péridurale, ce qui peut arriver, elle sera transférée à la maternité et ne pourra plus bénéficier du suivi global après. », ajoute Hélène.

GÉRER L’APRÈS

Les femmes, ainsi que leurs compagnes ou compagnons, pourront rester dans la chambre de naissance entre 6 et 12h après l’accouchement. Puis seront invité-e-s à rentrer au domicile, ou si le souhait est formulé pourront rejoindre la maternité de la Sagesse.

« La sage-femme se rend au domicile le lendemain de la naissance pour examiner le bébé et la maman, donner des conseils sur l’alimentation, le bain, l’allaitement si besoin, etc. On viendra le 1er, le 2e, le 3e et 5e jour à domicile (il est nécessaire que le domicile se situe dans un périmètre de 35 kms ou si ce n’est pas le cas de se faire loger chez des proches habitant dans cette zone), on sera joignables 24h/24 sur la ligne d’astreinte et on reverra les parents à 3 et 6 semaines, pour savoir comment ils vont. », précise Hélène Billot.

Là encore, la relation de proximité et de confiance jouera un rôle primordial. Christiane David rappelle à ce sujet qu’en France le suivi post accouchement est loin d’être efficace. Les dépressions sont importantes et la pression que l’on met sur une mère n’est pas à négliger. Un cocktail qui peut s’avérer dangereux sur la santé physique et psychologique de la nouvelle maman, à qui on conseille dans les premiers jours d’être entourée de sa compagne, de son compagnon ou d’une tierce personne, « pour qu’elle puisse penser uniquement à elle et son bébé et pas à toute l’intendance autour. »

Le suivi permettra donc là encore d’aborder tous les sujets, de la fatigue à la baisse de moral, en passant par la sexualité par exemple. Selon les ressentis et les vécus, elles pourront être orientées vers des spécialistes ou poursuivre leur chemin vers la parentalité.

Elles pourront également revenir au pôle physiologique qui devrait accueillir une permanence hebdomadaire de l’association MAISoùnaitON ? afin de faire du lien et partager les expériences entre les parents et futurs parents.

« On aimerait aussi qu’il y ait des ateliers, de portage par exemple, de créer une bibliothèque. L’important étant qu’il y ait un lieu de vie, de partage, d’échange. Les gens sont demandeurs car après la grossesse et l’accouchement, il peut y avoir un vide. Il faut éviter que les femmes soient isolées dans un coin avec leur bébé. »
conclut la sage-femme.

L’association continue, pour informer la population, répondre aux questions et toujours aller plus loin sur les connaissances autour de ce sujet, de proposer des réunions chaque deuxième lundi du mois.

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Au tournant de l'obstétrique française ?
À l'écoute de ses désirs et besoins
La France s'y met !

Célian Ramis

Prendre soin : à l'écoute de son corps

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Les pratiques somatiques s'invitent à la table des outils fondamentaux pour développer la créativité des danseuses/seurs et chorégraphes. Mais pas que... puisque ce courant prône la bienveillance et l'écoute afin que consolider le rapport à son propre corps et l'affirmation de soi.
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Quelle relation entretient-on avec son propre corps ? Aussi intime soit-il, il apparaît comme un terrain bien mal connu et peu compris, voire ignoré. On peut en ressentir les tensions nerveuses, les douleurs articulaires, les blessures musculaires, les traumatismes osseux, etc. Et on peut leur attribuer parfois des états et humeurs spécifiques. Le corps et l’esprit semblent intrinsèquement liés et pourtant l’affirmation ne fait pas l’unanimité.

À partir de là, que fait-on ? Les pratiques somatiques explorent le ressenti du corps vivant, à travers l’observation, le relâchement et le mouvement. Et deviennent de plus en plus un lieu de ressources au service de la créativité pour les chorégraphes et danseuses/seurs. Mais pas que.

Outil quotidien de travail, le corps d’un-e danseur/seuse se met au service d’une émotion, d’un état, d’une histoire… et constitue un véritable moyen d’expression. Mais l’appât de la performance et du dépassement de soi pousse souvent à le maltraiter et à passer outre certains signaux de souffrance. Toutefois, une autre manière d’envisager la danse apparaît et convie les pratiques somatiques à la table des outils permettant d’alimenter la créativité de l’artiste qui s’en saisit et de développer avec bienveillance des gestes inédits et des mouvements nouveaux.

Dans la salle, environ 12 danseuses/seurs sont allongé-e-s sur le dos, sur un tapis de sol, un plaid sur les jambes pour la plupart. La voix de Nathalie Schulmann, danseuse contemporaine, professeure de danse et analyste du corps dans les mouvements dansés, les guide pour les inviter à s’intéresser au poids de la tête se déposant sur le ballon placé à l’arrière de leur crâne. Mais aussi à s’aider de leur respiration et de la sonorisation du souffle.

Caresser le sternum, bouger les bras pour sentir l’ouverture des épaules, relier les mouvements de la tête à la pression des pieds, suivre la continuité des fascias dans le corps, essayer de ressentir le plus simplement possible la liaison entre le haut et le bas du corps, « le plus simple étant toujours très compliqué à obtenir ».

Ce vendredi 9 décembre, le ‘workshop pour danseurs interprètes’ – initié le 5 décembre au musée de la danse de Rennes - touche presque à sa fin. Il s’inscrit dans le cadre de l’événement Prendre soin, rassemblant ateliers, table ronde, spectacles et échauffement public, les 10 et 11 janvier au Garage.

DÉVELOPPER SA CRÉATIVITÉ

Dans la matinée du vendredi, les participant-e-s travaillent sur les temps d’entrainement précédant une répétition ou une représentation. L’échauffement, passage obligé de l’artiste, peut représenter « un moment fatidique de la journée, parfois ressenti comme une dépendance à l’enseignant et aux traditions pesantes de l’entrainement. La pratique des méthodes somatiques, de l’atelier, ouvre la palette des choix pour le ‘’training’’ journalier. L’état d’esprit n’est pas le même dans le cours technique et l’atelier : habituellement la technique a pour but essentiel l’apprentissage ou l’amélioration des coordinations indispensables à la réalisation du geste dansé, mettant en valeur le ‘’savoir-faire’’ du danseur. Peter Goss, lui pratique plus dans le cours technique la pensée propre à l’atelier : il donne des outils pour garder un corps plein d’aptitudes, ouvert et disponible et permet de prendre en compte la personne autant que sa danse, en s’intéressant autant à son processus d’investigation qu’à la réalisation d’un geste ‘’parfait’’. », comme l’écrit Dominique Praud dans son article « Danse contemporaine et pratiques somatiques : l’enseignement de Peter Goss », paru dans la revue Nouvelles de danse, en 2001.

Lors du workshop, un cocon chaleureux entoure la pièce. La notion de temps se distend, l’attention est centrée sur le ressenti du corps dans son espace et ses multiples dimensions. On parle de relation avec les organes, du sens du poids de certaines parties du corps, comme le bassin par exemple, ou encore des états de la pliure. Le corps devient un terrain de jeu et une source d’imagination. Nathalie Schulmann met les participant-e-s en garde :

« Vérifiez que la tête ne s’est pas figée entre temps. Parce que vous penseriez trop. Dans le somatique, on est tellement dans une forme de concentration que des choses se figent. »

Puis attire l’attention sur l’endroit où pourrait démarrer le mouvement : « Où est-ce que ça m’amène ? Avec quelle respiration ? Est-ce que ma tête est figée ? »

Explorer le champ des pratiques somatiques comme lieu de ressources pour développer sa créativité n’est pas phénomène nouveau mais reste en marge de la démarche artistique. Néanmoins, Julie Nioche, danseuse et chorégraphe, souligne que cela « prendre de la force, émerge. La recherche autour de la question de la création à partir des pratiques somatiques est en train de se vivre actuellement. » Fondatrice d’A.I.M.E (Association d’Individus en Mouvements Engagés) en 2007 avec une équipe de chercheurs-enseignants, acteurs du monde associatif et praticiens du corps, elle a contribué à la programmation du week-end Prendre soin.

« C’était une demande du musée de la danse qui a su s’éloigner du risque de tomber dans un catalogue des pratiques somatiques. Là on était vraiment sur la réflexion autour de la créativité et de comment celle ci et les pratiques somatiques se nourrissent l’une de l’autre. C’est très fort comme événement car il répond à un besoin de rassemblement entre nous. C’est un endroit qui nous manque car nous avons peu de moyen de nous retrouver ensemble. », explique Julie Nioche avant de rebondir sur l’intitulé de la manifestation.

MALTRAITANCE DES CORPS

Pour elle, prendre soin est un acte fort aujourd’hui. Car cela n’est pas dans la culture des professionnel-le-s de la danse. « Le danseur prend soin de son corps quand il est cassé ou vieux. Le besoin d’équilibre, de se recentrer, de trouver des moteurs autrement, de se mettre en disponibilité émerge cependant chez les danseurs. Ce ne sera jamais tout le monde mais c’est de plus en plus présent. », souligne-t-elle.

Elle pour qui, depuis l’enfance, la danse est un espace de liberté et qui après plusieurs années de travail en tant qu’interprète, chorégraphe et co-directrice artistique a souhaité reprendre des études de psycho et une formation en ostéopathie, « pour la complémentarité » et pour pouvoir envisager la « relation entre le corps et l’imaginaire, la modulation du corps avec les pensées et le croisement entre la danse et la santé ». Sans jamais parler de visée thérapeutique. Mais bel et bien pour et dans l’accompagnement des danseuses/seurs et chorégraphes.

Mélanie Perrier, chorégraphe présente également lors de l’événement, va plus loin dans la maltraitance des corps dans le domaine de la danse : « Avec l’art contemporain, on a vu le retour du corps performant, de la physicalité. On revient à des machines de guerre qui trainent un modèle de ce qu’est le spectacle chorégraphique. Avec la réflexion autour des pratiques somatiques, on se situe à un tournant. Une voie alternative, qui n’est pas en opposition à ce qui se fait aujourd’hui, mais qui requestionne justement ce qu’est un spectacle chorégraphique pour sortir de l’impératif du spectaculaire. Ce courant là, si on doit le nommer, est une forme de réponse face au spectaculaire. Certains danseurs se font très très mal, c’est abominable. Et très très rétrograde. Ce serait il y a un siècle ok mais des choses se sont passées entre temps dans l’histoire de la danse. »

Et selon elle, ce phénomène serait similaire à ce qui se passe dans la société. Les pratiques somatiques – et plus largement l’esprit du prendre soin - pourraient donc être une réponse aux rythmes effrénés imposés par une demande de productivité permanente. « Il y a peu de bienveillance dans le travail et les corps ne sont pas du tout pris en compte. On connaît moins la méthode Feldenkrais ou Alexander (lire l’encadré) mais il y a un bon en avant du yoga et du pilate. Les individus cherchent à trouver des stratégies pour s’en sortir. C’est un moyen pour le corps de reprendre sa place, sa puissance. Il y a une vraie visée politique. », souligne Mélanie Perrier. Une manière par conséquent de concilier force et souplesse, dans le corps et dans la tête, liés sans aucun doute.

L’EXPÉRIENCE SENSORIELLE

La chorégraphe travaille depuis un an et demi à sa création To care. Et se saisit de la notion philosophique et éthique de care, développée aux Etats-Unis depuis plusieurs décennies déjà, « réévaluant la manière dont on peut se mettre en relation avec les autres. » Pas étonnant de sa part puisque son parcours est jalonné de cette envie de mettre les gens en rapport. Et la danse lui apparaît évidemment comme un langage et s’intéresse alors de près à la fabrique de cet art et sur la vérité qui en émane.

La recherche absolue de la performance et de la perfection délivrera un spectacle beau et techniquement irréprochable mais l’intention ne sera pas forcément juste, peu sincère. Elle se pose alors, tout comme Julie Nioche et Nathalie Schulmann, à la croisée de la pratique, des connaissances et de la recherche, travaillant sur l’analyse fonctionnelle du mouvement dansé.

« Il s’agit de trouver des choses bienveillantes pour le corps et de porter son attention sur la justesse. C’est un vrai parti pris artistique. On réinterroge ce qu’est un mouvement, ce que ça veut dire deux personnes sur un plateau, ce qu’est un objet spectaculaire et ce qu’on donne à voir. »
explique-t-elle.

C’est pour ces raisons qu’elle ne s’attache pas à uniquement se focaliser sur la danse pure. Mais fait intervenir la lumière également comme élément fondamental de la pièce. Pour ainsi délivrer « une vraie expérience visuelle et perceptive ».

L’expérience sensorielle est poussée par Anne Juren, danseuse, chorégraphe et praticienne Feldenkrais, dans ses Séances chorégraphiques, parmi lesquelles figurent Comma, déclinée le 10 janvier en version « Cannibale » et en version « Cage thoracique ».

Depuis deux ans, elle construit ses séances « en fonction des images de corps que j’emprunte à mes patients et aussi celles issues de mes propres fantasmes et de mon imaginaire. Comma veut dire virgule en anglais et en français fait penser au mot coma. Il correspond à l’idée de rentrer dans un univers qui s’invente au fur et à mesure et qui en appelle à l’imaginaire de chacun. » Ainsi, allongé-e-s sur un tapis de sol, les participant-e-s se laissent guider par la voix de l’artiste qui proposent alors un voyage à l’intérieur du corps anatomique.

Entre l’apaisement et le tortueux, la douceur et la violence, il en ressort quelque chose de l’ordre de l’appropriation de son propre corps grâce à une personne qui en est extérieure. « À chaque fois que je fais cette pièce, une sorte de transposition s’opère. Pour toucher, animer les corps inconnus des spectateurs et inventer une intimité possible sans les toucher vraiment, j’utilise des objets transferts et le lieu même, les odeurs, toutes les textures disponibles. Ce corps-espace devient le corps du spectateur étendu à l’infini et à inventer sur le présent. C’est une découverte à chaque fois. C’est une surprise de découvrir le talon de ces corps inconnus dans un coin de la salle ou des foies étendus sur le sol. Le corps est alors une fiction. L’idée même du corps comme nous avons appris à l’imaginer devient une fiction. », répond Anne Juren qui propose volontairement dans ce voyage corporel d’entrer à un moment par le vagin.

Elle poursuit : « J’aime proposer un autre corps que le sien. Parce que ces séances sont collectives, la femme peut penser à son vagin mais va aussi se projeter dans le corps d’un homme présent dans la salle. On est entre des corps. Cette transposition des corps m’intéresse davantage que les codifications du corps féminin et masculin, qui n’est qu’une catégorisation comme une autre. J’ai aussi construit une séance chorégraphique où on passait des organes sexuels féminins aux organes sexuels masculins constamment, au point d’en perdre la notion du masculin et du féminin, on est alors obligé d’inventer un autre corps qui n’existe pas encore. » Et finalement, le corps n’a jamais été aussi réel que lorsque cette fiction nous a permis de le ressentir, de l’imaginer et de l’envisager.

SE PLACER DANS LA RELATION À L’AUTRE, DANS L’INSTANT À VIVRE

Le corps, loin d’être uniquement mécanique et musculaire, est organique, vivant, et par conséquent multiple. « C’est dingue et c’est ça ce courant en fait ! », se passionne Mélanie Perrier. Elle s’élargit à une philosophie de vie. Et parle d’écologie de travail. Car si le modèle actuel de productivité est remis en question par cette réflexion et ses pratiques, il est à éviter de le reproduire dans sa manière de fonctionner. Prendre soin demande du temps et de l’énergie.

Pour réinventer un cadre de travail : « Prendre en compte la relation aux autres est très important. On part 9/10/12 semaines dans l’année et les équipes vivent dans le même lieu. C’est très particulier de vivre avec ses collègues ! Mais je tiens à faire attention à ce que j’apporte et ce que j’investis. Dans la technique de direction, le cadre de travail, le cadre d’hébergement, etc. je suis très exigeante. Cela me prend du temps mais c’est le prix de l’intégrité. »

Ainsi, elle réfléchit actuellement à des extensions de Care pour proposer des temps avec le public en amont des spectacles. Comme un protocole de discussion 1h30 environ avant la représentation et des siestes sonores pour décompresser. À l’image en somme des SAS proposés par Nathalie Salmon au Triangle (lire l’article « Dans le SAS, un instant privilégié » - 11 octobre 2016 – yeggmag.fr). Mélanie Perrier milite pour que le spectacle vu et vécu procure du bien-être.

« Au Garage, je n’avais jamais vu un public aussi attentif ! La majorité du public avait passé l’après-midi à faire des pratiques somatiques. Alors des fois, on ne ressort pas en bon état d’une proposition artistique, et tout n’est pas fait pour être beau. Mais la spécificité ici est que cela impacte le corps de celui qui le regarde. », explique-t-elle, faisant alors référence à la puissance de l’empathie kinesthésique, phénomène durant lequel le/la spectateur/trice ressent dans son corps le mouvement du danseur ou de la danseuse.

Un phénomène que l’on retrouve en quelque sorte dans Sensationnel, création développée par Julie Nioche et Isabelle Ginot, professeure au département danse de Paris 8 et responsable du parcours « Danse, éducation somatique et publics fragiles » dans cette même université. Le principe est simple : 6 participant-e-s sont assis-e-s en ligne sur des chaises et assistent à l’improvisation chorégraphique d’un-e danseur/seuse.

Durant toute la durée du spectacle, ils/elles sont touché-e-s, massé-e-s, manipulé-e-s par les sensationneurs/seuses. « Sensationnel est née de l’envie de travailler sur comment on peut faire ressentir la danse. On accompagne le danseur à travers le corps des spectateurs. », signale Julie Nioche.

L’ÉMANCIPATION, PAR SOI ET POUR SOI

Au sein de A.I.M.E, les professionnel-le-s de la danse, les praticiens somatiques et les artistes du toucher croisent leurs expériences et réflexions vers un objectif commun : « L’idée est de renvoyer à sa propre sensation, comme lieu de ressource. C’est un endroit d’éducation par le mouvement. Le but est de rendre les personnes en lien avec qui elles sont en tant qu’être unique. En général, on a tendance à se couper de nos émotions et les mettre sous le tapis. C’est une culture, une question d’éducation. Pour moi, être à l’écoute de soi, de ses émotions et les communiquer est aussi une question de responsabilisation générale. Et il est important de rendre les personnes responsables et autonomes. Tout ça est en train de s’ouvrir, des choses extras ont lieu ! »

Elle finit par lâcher le mot : ces pratiques sont émancipatrices. Explorer le rapport à son corps, considérer son corps qui souvent est délaissé ou du moins n’est pas défini comme une priorité et le connecter à son imaginaire permet de se rendre ouvert, disponible et donc moins autocentré, plus enclin à la bienveillance, à la solidarité et au partage. Anne Juren, qui de son côté s’emploie plus volontairement à employer le terme résistance plutôt qu’émancipation, est convaincue du potentiel puissant de cette ouverture à d’autres pratiques, basées sur l’écoute et la bienveillance dans l’objectif de délier ces résistances et s’affirmer.

Et quand on lui demande si ces méthodes pourraient constituer des outils pour les féminismes, dans le sens où le corps des femmes figure comme un des enjeux principaux à l’égalité femmes-hommes, elle répond avec simplicité et efficacité : « Bien sûr, ces méthodes entraînent un sorte de conscience individuelle et collective qui permet d’inventer un autre imaginaire, de fait un autre monde. » On n’en pense pas moins.

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Investir son corps sensible
La bienveillance, au service de la créativité
L'expérience de notre intérieur

Célian Ramis

Corps des femmes : ras-le-bol des injonctions !

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En 2016, en France, la libre disposition du corps des femmes n'est toujours pas acquise, encore moins admise. Elles témoignent de leurs vécus, ressentis et expériences. Et surtout de leur manière de dire non aux injonctions !
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« Non, monsieur Sarkozy, les femmes n’ont pas toujours été libres… » C’est ainsi que le quotidien Libération titrait le 23 octobre dernier la tribune de Helena Noguerra, actrice et féministe, répondant aux propos de l’ancien président de la République qui déclarait le 9 octobre au Zénith : « La femme n’est soumise à aucune pression vestimentaire parce que chez nous, en France, la femme est libre depuis toujours. » Et voilà comment on banalise et on occulte une partie de l’Histoire et les combats féministes.

Car non, les femmes n’ont pas toujours été libres et ne le sont toujours pas. LES femmes, et non LA femme, subissent des pressions vestimentaires, et plus globalement subissent des pressions sur tout ce qui attrait au corps, non pas que de la part des religions mais sous prétexte d’une morale établit par les sociétés patriarcales. En 2016, les femmes ne disposent toujours pas librement de leurs propres corps. Le maitre mot de ce dossier : foutez nous la paix !

« Mon corps est une cage qu’on lui a fabriquée, il a dit amen sans jamais pardonner / Je suis toujours à l’âge où je m’entends crier, je raisonne même quand ma bouche est fermée. Mon corps est une cage qui m’empêche de danser avec l’homme que j’aime / Et moi seule ai la clé. »

Impossible de ne pas entendre raisonner la voix de Jeanne Cherhal lorsque se pose la question du rapport au corps et à son appartenance. La symbolique du corps et de la cage est parlante. Et si le corps des femmes est une cage, ce sont bel et bien elles qui en ont la clé. Mais en briser les verrous n’est pas tâche aisée. Et encore faut-il réaliser la charge qui incombe les femmes. Car le discours ambiant peut se révéler insidieux et vicieux. Les années 50 sont révolues, les années 60 et 70 sont passées par là et avec elles, la libération sexuelle, l’accès à la contraception, le droit à l’avortement, l’espoir d’une émancipation complète est en vue.

Aujourd’hui, les femmes portent des pantalons, jouent au foot, sont aviatrices, militaires ou encore agents de sécurité, n’attendent plus de trouver un mari pour quitter le domicile familial, peuvent ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de l’époux. Des lois en attestent.

Bref, les femmes sont libres, clament les bonimenteurs ! Libres de ressembler à un modèle unique défini par la publicité et repris par les médias : blanche, jeune, mince, le corps sculpté, les fesses galbées et la poitrine rebondie. Sans poil qui lui court sur les jambes ou sous les aisselles, le teint frais et maquillé.

Elle voudra sans hésiter être mère et allaiter sans discuter, avant de disparaître de la circulation… En sous-marin, elle apprendra à son fils à devenir un homme fort et à sa fille à être jolie et souriante. La caricature est à peine poussée. Alors, la libre du disposition du corps : un leurre ou un idéal à atteindre ?

QUELQUES PROGRÈS

« J’ai eu la chance de tomber dans la période où la contraception était légale. Et je pense que j’ai pris conscience de ça parce que je suis allée à Paris. Si j’étais restée à Audierne (Finistère), ça n’aurait certainement pas été la même chose. », explique Jeanne Le Berre*. Âgée de 60 ans, elle se souvient n’avoir eu aucune information sur le corps et la sexualité durant sa scolarité ou auprès de ses parents.

« On ne parlait pas de ça à la maison. Jeunes, on entendait simplement dire « il l’a mise enceinte, ils sont obligés de se marier. » Le reste ne se disait pas. », poursuit-elle. Un peu avant ses 20 ans, elle part à Paris et travaille aux PTT. La révolution sexuelle a bien eu lieu mais le poids des idées persistait. Chez elle, à Audierne, on ne parle pas féminisme mais sa mère se bat farouchement pour l’éducation de sa fille et surtout son indépendance plus tard.

« C’était son féminisme à elle. Elle qui adorait apprendre mais qu’on n’a pas laissé faire des études, elle voulait vraiment que moi je réussisse, elle était exigeante et peut-être même un peu trop parce que j’étais sa fille, il m’aurait peut-être fallu moins de pression mais bon. Après, elle ne le disait pas comme ça, c’était juste une évidence. Mais sur les femmes, elle ne disait rien sinon. Même pendant ma grossesse, elle me posait parfois des questions sur ma santé, mais c’est tout. Elle ne m’a même pas dit qu’elle avait accouché d’un enfant mort à la naissance, je l’ai découvert dans le livret de famille. Quand je lui ai posé des questions, elle m’a juste fait comprendre qu’elle était énervée contre la sage femme, arrivée trop tard à la maison pour aider l’enfant qui devait avoir le cordon autour du cou je crois. », se souvient-elle.

Et en vivant à Paris, elle gagne son indépendance. Ne pratique pas le métier qu’elle aurait voulu mais elle travaille et vit sa propre vie. S’implique dans un syndicat, rencontre pas mal de jeunes et vend pendant un an le magazine Antoinette, édité par la CGT entre 1955 et 1989. Un média qui soulevait les problèmes rencontrés par les femmes au travail mais aussi au quotidien, en abordant la question de l’égalité, de la répartition des tâches domestiques, etc.

Mais les langues ne se délient pas tout à fait, particulièrement dans le rapport au corps : « On parlait plus ouvertement que dans les familles. Surtout en venant de la campagne. Mais bon on ne parlait pas de tout. À cette époque, l’IVG était devenue légale mais dans les mentalités, ce n’est pas pour autant que ça avait changé. Pourtant quelle chance d’avoir cette possibilité si on ne peut pas ou si on ne désire pas le gamin ! Moi, je sais que quand j’ai fait mon avortement même si c’était pour raison médicale, il y avait peut-être quand même un peu de culpabilité. En tout cas, on ne le clame pas sur les toits. ».

PAS TOUT À FAIT LIBRES...

Les avancées sont indéniables. Les femmes, au fil des années et des combats féministes, ont gagné en liberté. C’est certain, on aurait du mal à vivre dans les années 70, comme le dit Lydie Porée, présidente du Planning Familial 35 et co-fondatrice de l’association Histoire du féminisme Rennes.

« Mais notre liberté est une liberté concédée, autorisée. Elle n’est pas acquise, ni égalitaire. Le recadrage se fait très vite, on nous renvoie souvent l’idée de « vous êtes libres, mais faites attention quand même… ». Quand on dénonce ou que l’on dit les choses, on reçoit de mauvais commentaires en retour. »
déclare-t-elle.

Elle fait ici référence à la blogueuse et chroniqueuse Klaire Fait Grr dont les dessins et vidéos suscitent souvent des réactions. L’an dernier, elle avait superbement répondu à Marion Maréchal Le Pen, candidate à l’élection régionale en PACA, qui prône la (dangereuse) diminution, voire l’arrêt total des subventions aux associations féministes, et particulièrement celles versées au Planning Familial. La vidéo lui a valu une tonne de commentaires haineux de la part des anti-IVG.

L’auteure de bande-dessinées engagées a alors l’idée de les regrouper dans un livret, dont les bénéfices – 14 004 euros - ont été reversés au Planning Familial. Récemment, le blog Les efFRONTé-e-s a relayé un communiqué réalisé par les associations féministes marseillaises, à la suite de l’agression par balle de Marguerite Stern à son domicile dans la nuit du 19 au 20 octobre. Connue pour être une ancienne militante du groupe FEMEN, elle recevait depuis son installation dans le quartier des menaces de viols.

Pourquoi ? Parce qu’elle milite pour l’égalité des sexes ? Parce qu’elle refuse de se taire face au harcèlement de rue et d’être un objet dans l’espace public ? Entre autre. Le viol est alors brandi comme un acte de sanction, de punition. Pour remettre certaines femmes dans le droit chemin, pardi ! Malgré les menaces qui planent au dessus de sa tête et l’agression par balle, Marguerite Stern a choisi de ne pas se taire, de ne pas céder à la terreur.

De porter plainte – et par conséquent de se confronter à des remarques sur sa manière de s’habiller et sur son comportement qu’on lui conseille de se faire discret, en faisant « profil bas » - et de témoigner. Pour elle et pour les autres, qui n’osent briser la loi du silence qui les restreint à la honte et la culpabilité.

« Je n’ai pas porté plainte parce que je n’ai pas compris tout de suite ce qui s’était passé. Je ne mettais pas de mots dessus. Sur le coup, je me sentais coupable. Puis j’ai éprouvé de la honte et de la haine, après avoir pris 10 douches d’affilée. J’avais la sensation que si j’en parlais aux gens qui étaient dans la soirée, ils allaient me dire « On t’avait dit de ne pas y aller. ». Puis j’ai commencé à mettre des mots, à en parler avec le mec avec qui je suis sortie après, ça m’a permis de déculpabiliser mais j’en parlais avec détachement. », confie Charlotte Monge*, 26 ans.

Cela va bientôt faire 10 ans qu’une nuit en Allemagne son agresseur l’a violée. À deux reprises. Ce soir-là, elle est sortie avec des ami-e-s, a croisé un homme et l’a invité à se joindre à eux/elles. Il lui a proposé de fumer un joint chez lui, elle a accepté. Le consentement s’arrête à ce niveau-là. Mais pas pour lui. Le lendemain, avant de partir travailler, il lui a tendu sa carte pour qu’elle le rappelle.

« Le mec n’a même pas réalisé ce qu’il avait fait. Je pense qu’aujourd’hui encore il se dit qu’il n’a jamais violé personne. Je n’ai rien dit en rentrant en France, je voulais oublier. Quand j’y ai repensé, je me suis dit que rien n’irait dans mon sens dans cette affaire. J’ai accepté d’aller chez lui. »
poursuit Charlotte.

C’est là, la preuve d’un problème sociétal. Femmes, hommes, homosexuel-le-s, trans, queer, qu’importe la couleur de peau, l’âge, le comportement, la tenue ou l’attitude, le degré d’alcool, rien ne justifie une agression qu’elle soit morale, physique ou sexuelle. Pourtant, statistiquement, les femmes sont bien plus nombreuses que les hommes à en être victimes. Selon les chiffres publiés sur le site du Collectif Féministe Contre le Viol, 86 000 femmes sont victimes de viol ou de tentative de viol, chaque année en France.

Et l’enquête « Cadre de vie et sécurité », réalisée par l’INSEE entre 2010 et 2015, donne des chiffres effarants : 90% de ces femmes connaissent leur agresseur, 37% sont des conjoints vivant avec elles au moment des faits, 36% sont des agresseurs connus ne faisant pas partie du ménage de la victime, 17% des agresseurs vivent avec la victime sans être leur conjoint, 10% sont inconnus.

Mais tous les cas révélés – peu de femmes osent franchir la porte du commissariat pour porter plainte - de viols ou d’agressions sexuelles ne sont pas condamnés. La plupart des agresseurs ne seront pas inquiétés. D’autres seront excusés. Parce que la ligne du consentement serait difficile à définir. En clair, la parole des femmes n’a pas le même poids que celle des hommes.

INVERSION DES RÔLES

Aurait-on la même réaction si les rôles étaient inversés ? Sur Facebook, le témoignage d’une femme québécoise circule : « Y’a plusieurs années, je suis sortie dans un bar avec un gars. On a bu. On a flirté. On s’est frenché. Il m’a demandé si je voulais qu’on se prenne une chambre dans un hôtel pas loin. Pis j’ai dit oui. Pis c’est comme ça que je me suis retrouvée dans une chambre miteuse, profond dans Laval avec des miroirs au plafond pis du print fleuri mur à mur. On a repris les choses où on les avait laissées au bar.

On en était à se déshabiller quand il a reçu un message texte. C’était sa blonde, dont j’ignorais l’existence. La conscience du gars l’a rattrapé – un peu tard, me diras-tu. Il a changé d’idée. Il ne voulait plus aller plus loin. J’étais en crise. De me retrouver loin de chez moi, au milieu de la nuit, les hormones dans le tapis, soûle avec un gars qui m’a caché qu’il était en couple. Pis je l’ai pas violé. Pourtant, il l’a quand même cherché un peu… come on. Il se soule avec moi alors qu’il me connaît à peine, accepte de monter dans une chambre d’hôtel, m’embrasse, me dit explicitement qu’il veut qu’on couche ensemble. J’aurais pu décider que c’était trop tard pour reculer. Y’aura beau dire… Y’avait clairement le goût, t’sais.

Ça sonne con, dit de même. Ça sonne con jusqu’à ce qu’on inverse les rôles. (…) Si les rôles étaient inversés et que c’est moi qui subissais l’agression, tout à coup, ça ne sonne pas fou la théorie de la négligence. On me dira que j’étais inconsciente de monter dans la chambre d’hôtel d’un étranger, on me demandera ce que je portais, combien j’avais bu, si j’avais laissé entendre que j’étais intéressée, si j’ai dit non assez fort ou si je me suis débattue longtemps.

C’est ça, la culture du viol. Une culture pour qui le sexe est le droit des hommes et le devoir des femmes. Où les hommes sont des bêtes dénuées de libre arbitre et les femmes, des objets de convoitise qu’il convient de prendre à son gré. »

L’inversion des rôles est révélatrice. Pourquoi les femmes sont-elles plus exposées ? Pourquoi quasiment toutes les femmes expérimentent à un moment donné de leur vie, de manière plus ou moins répétitive, le harcèlement de rue ?

« Tout est dans l’éducation, répond Lydie Porée. Nous sommes élevé-e-s dans l’idée que les femmes sont disponibles. Hommes et femmes intègrent ça. Et pour nous, il est très difficile de savoir ce que l’on veut et où se trouve notre propre désir ?! Est-ce que je fais les choses par envie ou est-ce que je réponds aux injonctions ? On gère tout, de notre manière de s’habiller à notre comportement. C’est une gestion permanente du potentiel danger. Pour moi, la libre disposition de notre corps est encore une conquête à faire. Par les femmes c’est certain, mais ça ne pourra se faire sans changement d’éducation. Car nous, seules, sans changement des mentalités, n’avons pas beaucoup de marge de manœuvre. »

Collectivement et individuellement, tout le monde est concerné et doit participer à cet avènement. Néanmoins, la prise de conscience est lente et difficile.

« Il y a beaucoup de privilèges à être dominant. Quand vous savez que potentiellement quelqu’un va faire les courses et les tâches ménagères pour vous, que vous serez mieux payé, mieux considéré… Accepter d’y renoncer, ce n’est pas facile. Pour nous, c’est cramé mais c’est pour les générations futures qu’il faut agir. Par l’éducation. L’émancipation, je ne nous y vois pas. Car ce n’est pas non plus facile d’admettre qu’on n’est pas aussi bien loties qu’on veut bien nous le faire croire. Casser le mythe du Prince Charmant, par exemple, c’est tout un monde qui s’écroule. L’émancipation ne pourra pas se faire non plus sans alliance avec la lutte contre le racisme, contre l’islamophobie, contre les LGBTIphobies, et je pense aussi avec les discours sur l’écologie. », avoue la présidente du Planning Familial.

LIBÉRER LA PAROLE

Un autre point est à prendre en compte selon elle. Celui du rôle du collectif et de l’individuel. En comparaison avec les groupes Femmes existant dans les années 60/70, elle a le sentiment que l’on a perdu de l’espace concernant la livraison de témoignages du quotidien.

« Je ressens, mais c’est très personnel et peut-être pas général, que sur les féministes pèse la pression d’être déjà émancipées. On a aujourd’hui les savoirs, les chiffres, les arguments. Mais les féministes peuvent aussi tomber dans les processus d’un pervers narcissique par exemple ou dans des problématiques de violences domestiques. J’ai l’impression qu’elles ne vont pas oser en parler car ça fait mauvais genre pour une féministe. Elle est censée savoir ! Il n’y a pas beaucoup d’espace pour lier l’intime et le politique. On a les ressources et on peut parler des droits à disposer de nos corps mais par exemple, je n’ai jamais entendu beaucoup de témoignages personnels d’avortement. », souligne-t-elle.

Certaines langues se délient et des personnalités comme les auteures Annie Ernaux ou Colombe Schnek en font état. Plus récemment, c’est l’animatrice Flavie Flament qui a révélé au grand public son viol. Mais la révélation fait polémique. Faut-il étaler sa vie privée dans les médias demandent certains, tandis que d’autres s’épanchent sur l’agression sexuelle présumée (« agression ou pas agression ? parce que quand même elle avait un sacré décolleté… ») d’une jeune femme dans une émission à forte audience sur la chaine C8. Des débats sans fin symptomatiques du manque d’information et de sensibilisation aux libertés individuelles et à la responsabilité collective d’actes barbares non réprimés, tus et banalisés.

RÉSISTER ET SE DÉFENDRE

Car trop souvent, les violences envers les femmes sont banalisées. Selon Charlotte Monge, « se dire que les femmes disposent librement de leur corps et dire que l’égalité des sexes est acquise, c’est ce que les gens ont envie de voir. C’est ce que l’on aimerait se dire mais il y a un gros déni dans ce discours. » Si dix années se sont presque écoulées depuis la nuit de ses viols, elle n’en a pas pour le moins un souvenir flou.

La reconstruction a été longue. Il y a eu de la part des personnes à qui elle s’est confiée des réactions d’empathie, de colère, des non réactions, des maladresses. Il a fallu admettre que ce qui s’était passé était réel, déconstruire l’idée qu’elle en était responsable, se débarrasser du sentiment de saleté qui lui a collé à la peau après l’acte, affronter la peur de la pénétration et passer par des séances de sophrologie pour se libérer petit à petit de la honte et de la culpabilité.

Aujourd’hui, ce qui l’attriste, « c’est de devoir être tout le temps blindée. Mettre les limites avant même de connaître les gens pour qu’il n’y ait pas d’ambigüité, je ne m’y fais pas. » Sa façon d’affronter, c’est de ne pas céder aux injonctions et de ne pas accepter le rôle que l’on assigne aux femmes.

« Je n’ai pas envie de ne pas m’autoriser à aimer plaire. Je sais qu’il faut faire attention, mais dans un monde idéal on devrait pouvoir. Dans le respect. On devrait avoir le droit d’aimer le rapport social, que ce soit avec les filles ou que ce soit avec les garçons, dans l’amitié, les rencontres tout simplement. Aujourd’hui, quand je vois que l’autre interprète autre chose, je mets les barrières plus rapidement. »
explique-t-elle.

Mais voilà, souvent ça dérape. L’autre veut plus. Et pense qu’il peut exiger davantage. Victime d’une agression dans un bar par un vigile qui la pousse et la coince dans les toilettes pour une fellation, elle s’est défendue et s’en félicite à présent : « J’avais accepté de discuter avec lui mais c’est tout. Je me dis « Fait chier de se mettre dans ce genre de situation ». À cause de ce qui m’est arrivé en Allemagne, j’ai su réagir et me défendre pour que ça ne se reproduise pas. C’est un sentiment de fierté d’y être arrivé, même si après j’en ai pleuré. Je fais confiance aux gens et je veux continuer de faire confiance. C’est une angoisse après un viol mais je ne veux pas faire un blocage ni une généralité sur les hommes. »

Une attitude que Lauriane Mordellet rejoint complètement. Elle s’insurge contre les images transmises dans les films, les séries, les médias et les publicités véhiculant un modèle unique de femme, plein de stéréotypes. Des images qui inconsciemment orientent les femmes vers leurs assignations d’objets sexuels et de marchandises mais qui créent aussi selon Lauriane de la haine chez les femmes envers les autres femmes.

« On doit toujours se défendre et on se hait car on veut nous faire croire qu’on est en position de faiblesse. Perso, j’ai la chance d’avoir évolué dans un milieu où on m’a laissé ma place de femme. Oui, je dispose de mon corps parce que c’est mon souhait. Et cela implique de ne pas prendre les réflexions des autres en compte. », dit-elle, déterminée. Oublier le regard de la société et s’affranchir de ce que pensent les autres, une belle théorie souvent difficile à mettre en pratique. Mais pour cette artiste plasticienne de 26 ans, le combat n’est pas perdu. Il se joue au quotidien.

« La difficulté, c’est que même quand on est fortes et battantes, on peut être pétrifiées par des remarques. Ça m’arrive. Je sors beaucoup, j’aime mes formes, je les assume et je les montre. Je prends des réflexions et des mains au cul et ça ce n’est pas normal. Parce qu’en plus ça nous pousse parfois dans des situations de violence. Une fois, je me suis énervée, j’ai chopé le type par le col et je lui ai dit que sa mère - ou son père ou les deux - ne l’avait certainement pas éduqué comme ça ! Jamais je ne me permettrais d’attraper des couilles, des fesses ou même des seins. Dans ce geste, on oublie les frontières du privé et de l’intime. Perso, moi je ne veux pas lâcher ce combat et je ne lâcherais pas ! », s’indigne-t-elle.  

LA LIBERTÉ À JOUIR

Une des plus grandes révélations, pour Lauriane, dans l’acceptation du corps est celle de la jouissance. Le droit à jouir. Lorsqu’une femme est capable de se dire que oui des fois elle jouit et des fois elle ne jouit pas : « Quand tu assumes ça, on te traite de salope. Non, c’est juste un droit. Un partage mutuel entre une femme et une femme, une femme et un homme, un homme et un homme. »

Elle en parle librement et ne s’embarrasse pas, à juste titre, des qu’en dira-t-on. La libération de la gent féminine doit passer par là. Franchir le cap d’une libre sexualité, soit apprendre à se connaître personnellement et à poser ses propres limites, en fonction de son libre arbitre. Et ça, ça peut déranger certains de ses partenaires.

« L’autre prend conscience que ton corps t’appartient. Il n’est pas le maitre de ton corps. Il n’est plus l’animal dominant. Ça a déjà créé de la violence dans mes rapports. Une fois, je me suis faite étrangler car il avait besoin de reprendre le dessus. Je n’étais pas consentante à cet étranglement, c’était simplement de la maltraitance. Ça a été sa réaction face à la peur de ne pas dominer. D’autres vont arrêter de bander. Et d’autres vont se laisser guider pour aller ensemble vers une jouissance mutuelle. Tout le monde n’est pas à mettre dans le même panier. », souligne-t-elle.

Si il lui est arrivé parfois de rester un peu figée, sans réaction, elle a désormais choisi de raisonner d’une autre manière : ne plus se sentir redevable. Se détacher de ce sentiment qui assaille souvent les femmes. « On se dit que parce qu’on est allée chez le gars, bah on est un peu obligée d’aller au bout. Mais non, pas du tout. Si on veut se barrer, on se barre. On peut avoir eu envie, on peut avoir commencé quelque chose, si à un moment on n’accepte plus ou on ne veut plus, il faut bien se dire qu’on est redevable de rien du tout. Ce n’est pas parce que le gars aura payer un verre qu’on lui est redevable. Et pareil pour lui. Mais c’est sûr, ce sont des situations qui amènent de l’appréhension. », poursuit Lauriane.

Directrice de séjours pour jeune et formatrice BAFA auprès de l’association Aroeven Bretagne, elle milite pour la transmission des savoirs, à travers des jeux de rôle par exemple. Une manière de faire dont parle également Charlotte Monge, sensible à l’outil pédagogique du théâtre forum.

PARTAGER ET TRANSMETTRE

La transmission, le partage d’expériences, le dialogue… C’est ce que prône Agnès Galle, actuellement en reconversion dans les médias, rencontrée sur le canapé des Brétilliennes (émission présentée par Christine Zazial, sur TVR 35). À 32 ans, elle est la mère de deux petites filles et se préoccupe de la manière dont elles vivront plus tard leur corps :

« À la naissance, j’ai été surprise de voir à quel point elles pouvaient avoir une carrure différente. On n’est pas tou-te-s pareil-le-s, on a des morphologies différentes, des couleurs de peau différentes, mes filles sont métisses, ma famille est multicolore. Quelque soit leur carrure maintenant et en grandissant, j’espère qu’elles se sentent et se sentiront bien, qu’elles s’aiment et s’aimeront comme ça. J’aimerais qu’on leur inculque l’acceptation de soi pour que le monde leur appartienne ! »

Le corps comme outil de force et non comme source de complexe. Transformer le cercle vicieux en cercle vertueux. Car la réussite de toute l’image publicitaire autour du corps des femmes est de parvenir à créer des conflits permanents entre la gent féminine et leur corps.

« On est dans une société schizophrène qui dit tout et son contraire pour mettre les femmes tout le temps en position de consommatrices. Et même quand on sait que les photos sont retouchées, on intègre tout de même les injonctions et les complexes. On est complètement fous avec tout et on ne voit qu’à travers le prisme du poids, de l’âge, des signes du temps qui passe. Et on cherche en permanence à tout gommer au lieu de montrer les beautés de chaque âge, etc. On cache le réel, mais il faut montrer la vie ! Je rêve de voir sur les panneaux publicitaires des femmes de 40 ans, sans masquer les rides, etc. Des femmes bien dans leur peau et épanouies ! Des femmes qui existent et non pas le faux modèle après lequel les femmes courent ! », s’enthousiasme-t-elle.

Agnès, c’est le sourire quasiment en permanence. Parce qu’elle y croit au pouvoir du sourire et de la bonne humeur, qui transmettent un message positif et rempli d’espoir. Lorsqu’elle est victime de harcèlement de rue, elle essaye de toujours répondre poliment, de dialoguer, de ne pas perdre la face et masquer son appréhension si elle sent que la situation se tend.

TROUVER L'ÉQUILIBRE

Pour autant, elle démontre une certaine fermeté. Agir avec souplesse ne rime pas avec se faire marcher sur les pieds et écraser. Elle s’affirme dans l’intégralité de sa personne : « Il faut du respect. Pour tout. C’est important de prendre soin de soi. Le physique et le moral sont très liés. J’ai fait un burn out et récemment une dépression, j’ai pris du poids. Maintenant, je veux faire attention à moi, être dans la douceur avec mon corps. Il a tellement éprouvé ces dernières années que je ne supporte pas du tout qu’on l’insulte en me parlant de mon poids. »

Quand elle parle de ses grossesses, elle évoque un tsunami émotionnel, une expérience extrême, avec ses bonheurs et ses diffcultés. Un bouleversement sur tous les plans. À chaque fois elle aura pris 18 kilos. Puis elle a accouché. Sans perdre la totalité du poids, forcément.« Enceinte, tu es la grâce incarnée, tu es majestueuse. Le bébé nait et l’attention se focalise sur lui. Tu passes de la 8e merveille du monde à la grosse qui doit perdre ses kilos. », pointe-t-elle.

Mais la peau est différente, la grossesse laisse des marques « sur l’enveloppe extérieure et sur l’enveloppe intérieure ». La jeune femme ne regrette pas l’expérience mais livre son ressenti sur l’aventure vécue. Une aventure qui peut être troublante et douloureuse dans certaines situations et conditions.

Elle évoque le manque d’informations qu’elle n’a pas personnellement vécu mais dont plusieurs ami-e-s lui ont parlé, et surtout constate qu’une fois le bébé né, la maman est en quelque sorte délaissée. Moins écoutée et accompagnée. Peut-être plus considérée comme simplement mère et moins considérée en tant que femme. Alors que le processus de réappropriation du corps sera, selon les femmes, plus ou moins long.

« C’est très éprouvant physiquement, j’ai mis beaucoup de temps à me le réapproprier, à reprendre possession de moi et retrouver également l’envie d’une sexualité. J’avais l’impression que c’était de devoir me reconstruire physiquement, contrainte dans ma chair. »
explique-t-elle, sans tabou.

C’est certain, il faut du temps pour rééquilibrer les repères corporels. Pour Agnès, le plus insupportable réside dans les injonctions et les dictats que l’on met autour des femmes et précisément autour des femmes enceintes et des mères : « En Une, tu vois « Enceinte et sexy », « Au travail et sexy », « Maman maternelle et maman sexy », putain faut être sexy partout ? J’ai sans cesse l’impression que je dois choisir entre ma vie de maman et ma vie de working girl. Mais je veux pas choisir, je voudrais être les deux ! J’ai du mal à trouver l’équilibre. »

RETROUVER NOTRE CORPS

Trouver l'équilibre. Exercice périlleux en cette période. Prises entre une multitude d’injonctions à être disponibles, désirables, séduisantes, pas faciles mais pas farouches non plus, etc. Comment s’apaiser lorsque des scandales éclatent laissant présager de hauts risques en matière de santé par rapport à la pilule, aux produits hygiéniques, aux violences gynécologiques (en hôpital également, rappelons-nous le fameux point du mari…), que l’on propose aux pharmaciens de voter pour une clause de conscience face à la pilule d’urgence, que l’on est culpabilisées si on décide de ne pas allaiter, que nous ne sommes pas informées sur les différentes techniques d’accouchement dont nous pourrions bénéficier, et on en passe ?

Le processus médical manque de temps, on le sait. Mais aussi de tact. Et participe au processus de culpabilisation des femmes qui encore une fois manquent l’occasion de découvrir entièrement leurs corps et tous les choix qui s’offrent à elles. « Il faut certainement aller vers la démédicalisation. Pas sur tout, je ne dis surtout pas de renier toute la médecine et les connaissances, mais il y a des choses que l’on peut gérer nous-mêmes, comme le palpé des seins ou même l’avortement, avec évidemment une bonne connaissance de la méthode. On a laissé beaucoup de marge aux médecins sur la prise en charge des femmes et ce rapport des médecins aux corps des femmes nous laissent très peu de libertés. Il faut nous écouter davantage, écouter nos corps pour nous les réapproprier et nous réapproprier notre santé. », déclare Lydie Porée.

La lutte doit continuer. Se battre pour garder nos libertés tant menacées, comme on le voit dans nos pays voisins qui remettent en cause le droit à l’avortement. Pour maintenir l’interdiction des mariages forcés, de l’excision, pour protéger les travailleuses/eurs du sexe. Mais aussi pour plus généralement arrêter de souffrir d’une morale tordue visant à stigmatiser les femmes qui portent un voile d’un côté et les femmes qui ne portent qu’une culotte de bain à la plage de l’autre.

En ayant toujours à l’esprit : nos corps, nos choix. Une phrase qui met souvent tout le monde d’accord dans les discours mais qui visiblement ne pourraient s’appliquer lorsqu’une femme marche dans la rue ou pire parle à un homme dans l’espace public et encore moins quand il s’agit d’une personne trans ou intersexe.

Plusieurs manifestations ont eu lieu à Rennes pour s’ériger contre les menaces et les injonctions faites aux femmes, le 3 octobre en soutien aux femmes polonaises face à la loi anti-avortement, et le 15 octobre en réaction à la polémique estivale concernant le burkini. À chaque fois, le slogan qui en ai ressorti rejoint les témoignages des femmes interviewées : Foutez-nous la paix ! Voilà.

 

* Les prénoms ont été modifiés

Tab title: 
Corps des femmes : entre tabous et injonctions
Disposer librement de son corps, c'est possible ?
Sortir les squelettes du placard
Halte à l'objetisation !
La réappropriation du corps 2.0

Célian Ramis

Youtubing ou l'accessibilité de la danse moderne

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Le Triangle, Rennes
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Pour le festival Agitato, Florence Casanave présente Youtubing, les 2 et 3 juin, au Triangle, à Rennes. Inspirée d’un solo de Trisha Brown, elle nous invite au cœur de sa réflexion et dans les coulisses de sa démarche.
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À l’occasion du festival Agitato - au Triangle jusqu’au 5 juin – la danseuse Florence Casanave présente Youtubing, les 2 et 3 juin, dans divers endroits de la Cité de la danse. Inspirée d’un solo de Trisha Brown, la Bretonne nous invite au cœur de sa réflexion et dans les coulisses de sa démarche.

Originaire de Lannion, Florence Casanave danse depuis qu’elle a 5 ans. Après le bac, elle passe un concours à Rennes pour une formation en danse contemporaine entre Paris et la Bretagne. Et en 2004 intègre P.A.R.T.S (Performing Art Research and Training Studios) à Bruxelles où elle rencontre Lance Gries, ancien danseur de la Trisha Brown Dance Company, qui enseigne là-bas.

« On a appris des techniques somatiques. Comment danser de manière efficace sans faire trop d’effort. Avec une forme de bienveillance tout en poussant ses limites. Pour danser de manière fluide sans se faire mal. C’est là-bas que j’ai découvert le travail de Trisha Brown, j’en ai été assez bluffée. Watermotor viendra plus tard… », explique Florence Casanave.

C’est par le biais d’un ami danseur que la jeune femme va accéder au solo de la chorégraphe américaine, une des figures emblématiques de la danse moderne, qui a été filmé en 35 mm par Babette Mangolte et déposé plus tard sur la plateforme Youtube. La Costarmoricaine va aider son ami artiste à comprendre « par le faire » et à déchiffrer la partition par une transmission de mouvement.

Une fois les 2 minutes 30 intégrées et achevées, elle met ce solo « sur pause » et 3 ans plus tard, le présente avec son binôme avant que Boris Charmatz, qui dirige le musée de la danse à Rennes, lui demande de le réinterpréter lors de l’édition 2015 de Fous de danse : « La passerelle, à Saint-Brieuc en a entendu parler et a souhaité que je le fasse lors du festival 360 degrés. J’en ai fait mon propre Watermotor. »

AU-DELÀ DE TRISHA BROWN

Mais l’intérêt de Youtubing ne réside pas uniquement dans une nouvelle version de la chorégraphie de Trisha Brown. Car ce que Florence Casanave propose n’est pas une reprise pure et dure des mouvements. C’est toute une réflexion qui réside autour de l’accessibilité et de la création.  

Alors que l’on reproche à la danse contemporaine de manquer d’accessibilité, l’ère numérique apparaît comme une opportunité de découvrir des choses qui seraient restées ignorées sans cela. Youtube, nouvelle manière de « consommer » un art ? Oui, dans un sens. Et la danse ne fait pas exception. « Youtube est un outil. C’est une bibliothèque populaire. Ça me fait penser à l’arrivée de l’imprimerie qui a donné accès à tout le monde à la Bible ! », sourit Florence Casanave.

Pour autant, elle ne signe pas ici l’apologie de la plateforme et exerce même un regard critique sur cet outil :

« Ça interroge sur comment on regarde les choses… Ce que l’on voit au-delà des images… Youtube est un outil qui ne suffit pas à lui-même, on doit aussi aller chercher d’autres sources. »

Les 2 et 3 juin, au Triangle, la danseuse s’établira sur l’esplanade, dans la galerie et la salle Archipel, sur des temps courts allant de 2 minutes 30 à 15 minutes. Les différents espaces seront l’occasion de s’imprégner du travail de Florence Casanave, qui dévoile et décortique le travail accompli et le processus de création utilisé pour aller au-delà du solo de Trisha Brown pour en arriver à son propre solo, inspiré de Watermotor.

La danseuse brise les barrières de la création habituellement présentée au public de manière aboutie. Elle s’expose ici à un autre regard. Et guide les participant-e-s dans une expérience intelligente et intelligible qui casse la froideur stéréotypée qui entoure l’art contemporain. Aux côtés de Trisha Brown, sur écran, elle fait tomber toutes les frontières.

Célian Ramis

New Burlesque : La beauté des corps

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Rennes
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Dans les coulisses de l'univers new burlesque, les performeuses racontent leur rapport à cet art. Un art qui prône la beauté des corps, la liberté et l'émancipation des femmes.
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Paillettes, frou-frous, plumes… Univers cabaret, ambiance chic & glamour… Tatouages, esprit rock’n roll, attitude pin-up… Danse, théâtre, comédie, cirque… Bienvenue là où tout est permis. Le new burlesque est une discipline à part entière qui allie performance artistique et émancipation des individu-e-s. Les corps se dénudent - jamais intégralement - dévoilant ainsi leurs courbes, leurs atouts charnels et sensuels, leurs particularités, leurs imperfections. Parce que hors normes.

Loin des conventions, les performeuses assument et affirment leur féminité exacerbée et exagérée. En tout cas, telle qu’elles l’entendent. Avec panache et fierté. Avec sensualité et esthétisme. Le message : tous les corps sont beaux. Un discours féministe ? Utopique ? Commercial ? YEGG a sondé artistes renommées et novices en la matière pour comprendre l’univers du burlesque et l’engouement actuel pour cet art underground. Showtime !

Wilkommen, Bienvenue, Welcome. Im Cabaret, au Cabaret, to Cabaret. 1931, Berlin, au Kit Kat Club, la fête bat son plein et Sally Bowles incarne la féminité, la frivolité, la légèreté, la liberté. Interprétée par Liza Minelli en 1972 dans le film de Bob Fosse, Cabaret, la jeune femme se montre ambitieuse, émancipée et affranchie du jugement social dans un contexte de tension et de radicalisation. Prémices du new burlesque ? À n’en pas douter.

La discipline puisant dans les époques de la fin XIXe jusqu’aux années 50, dans les codes du cabaret, festif et humoristique, et voyageant dans les milieux underground de l’Allemagne, des Etats-Unis ou encore dans les salles mythiques du Paris de la Belle époque aux années folles. Et même au-delà.

À Rennes, pas de cabaret. Mais des espaces inattendus transformés pour recevoir des grands noms du burlesque. En 2011, puis en 2013, la scène du chapiteau du Grand Soufflet, alors installée sur la place du Parlement, accueille le spectacle « Porte-jarretelles et piano à bretelles », créé sous la direction artistique d’Etienne Grandjean. À la manière de Tournée, de Mathieu Amalric en 2010, qui met en scène les talents du Cabaret New Burlesque, une troupe d’artistes américain-e-s débarque en France, menée par le déluré Francky O’Right, meneur de revue mafieux et cocaïnomane.

Louise de Ville, Miss Vibi, Miss Anne Thropy, Loolaloo des Bois et Jasmine Vegas assurent le show. En 2013 toujours, quatre artistes internationales reconnues, Miss Anne Thropy, Lada Redstar, Loulou D’Vil et Lolly Wish, accompagnées de Charly Voodoo, foulent les planches du Ponant, à Pacé, pour le Breizh Burlesque festival – orchestré par Frédérique Doré, présidente de l’association Binic Burlesque festival – à l’occasion d’Octobre rose.

Fin 2015, le 12 décembre précisément, c’est le 1988 Live Club de Rennes qui prend des airs de cabaret burlesque et lance un rendez-vous mensuel incontournable : Les lapins voient rose.

AMBIANCE FEUTRÉE ET CONVIVIALE

Minuit largement passé, le public entre au compte goutte dans le club. Les spectateurs sont majoritairement des spectatrices, enthousiastes et curieuses. C’est Cherry Lyly Darling qui inaugure le show, dans une robe noire, soyeuse et voluptueuse. Comédienne et danseuse de formation, elle découvre le new burlesque il y a 7 ans, avec Juliette Dragon, fondatrice de l’école des Filles de Joie, à Paris, elle se documente, regarde des vidéos et apprend les techniques sur le tas, attirée par l’univers et l’imagerie des pin-up ainsi que par les arts du cabaret.

Elle effectue ses chorégraphies avec finesse, grâce et humour – habillée en Mexicaine, rincée à la Tequila, elle prend le contrepied de la femme sage et élégante - le regard intense et l’œil brillant. À l’instar de celle qui lui succède sur la scène, Maud‘Amour, jeune artiste qui exerce son art depuis 3 ans. Vêtue de plumes flamboyantes, elle dévoile un corps pulpeux et une attitude de femme fatale. Toutes les deux pratiquent leur effeuillage sur des airs jazzy, où sensualité et érotisme sont de mise et sont accentués par les artifices lumineux dont elles se parent.

Stress, paillettes, corsets perlés, nippies en forme de tête de mort, plumes et frou-frous… Les numéros s’enchainent dans une ambiance feutrée et conviviale à laquelle le public est invité à participer.

Car dans les spectacles burlesques, on peut crier, applaudir, siffler, à la manière loufoque du loup dans les Tex Avery. Et là dessus, Louise de Ville est intraitable. La pétillante américaine débarquée à Paris il y a une dizaine d’années a bien fait de mettre de côté son rêve de devenir diplomate pour se concentrer sur son engagement féministe.

Tantôt femme aux fourneaux, tantôt secrétaire sexy aux fesses à l’air, elle joue des stéréotypes affiliés à la féminité et manie l’art de casser le rythme de ces numéros par des invasions musicales très rock, voire psychédéliques, sur lesquelles elle s’abandonne dans des danses lascives et suggestives, mimant strangulation ou pratiquant le bondage.

DIVERSITÉ DES PARCOURS

« Je suis une artiste, performeuse contemporaine, qui a choisi le burlesque comme moyen d’expression. Je m’identifie comme une activiste féministe. Ici, je sais que ce n’est pas le même public qui viendra à des débats féministes. C’est grand public grâce à la connotation d’entertainment. », explique Louise de Ville.

Diplômée d’arts dramatiques, elle pratique le théâtre depuis ses 14 ans et a un attrait certain pour le théâtre engagé avec la création de Betty speaks, la mise en scène des Monologues du vagin ou encore l’instauration des soirées Pretty Propaganda (scène pour les effeuilleuses / effeuilleurs burlesques).

« Je pensais avoir une carrière dans une ONG, j’ai étudié la médiation et la résolution des conflits. Je ne voulais pas être serveuse à New-York pour vivre. Je suis venue en France et j’ai passé un casting pour un petit cabaret. L’occasion de rencontrer des français. Ensuite, je me suis dit qu’il y avait trop de photos de mes seins nus pour devenir diplomate. », s’amuse la pionnière du néo-burlesque qui prône le positivisme, la liberté sexuelle, et qui joue avec les genres aussi bien en explorant sa féminité et sa sexualité que sa part masculine grâce à son alter ego drag king.

Son parcours est atypique. Maud’Amour, elle, souhaitait être danseuse. À l’école, on lui fait comprendre que son physique n’est pas taillé pour : « Je ne suis pas grande, blonde, élancée… Je ne rentrais pas dans les cases. Je suis fofolle, j’aime faire rire, j’ai un physique pulpeux, un corps de femme des années 50 ! » En cherchant à danser en solo, elle découvre l’art de l’effeuillage, qu’elle considère comme la mise en valeur de la Femme comme elle aime.

Celle qui peut s’affirmer, sortir de la tradition, qui peut danser, chanter, jouer la comédie, marier les arts du cabaret, music-hall et du cirque, en illuminant les yeux et suscitant l’admiration des spectatrices ébahies. Dans le documentaire Burlesque, l’art et le jeu de la séduction – Episode 2 : Du froufrou dans les veines (documentaire en 3 épisodes et 6 villes), le journaliste Fabien Déglise s’accorde à tenir un discours similaire. Il parle alors de redonner le pouvoir de séduction aux femmes qui s’inscrivent contre les conventions et se libèrent du poids des conventions.

Avec panache et esthétisme, dans un contexte festif plutôt que commercial. Loin du striptease, par conséquent. Le burlesque, « c’est la Femme », selon la divine Lada Redstar. « L’acceptation de son corps, le girl power », pour Cherry Lyly Darling. Leur leitmotiv : tout le monde sait que la performeuse va se déshabiller, sans être jamais entièrement nue toutefois, la finalité réside non pas dans la nudité mais dans la manière d’y arriver.

« Nous ne sommes pas payées en billets qu’on nous fourre dans la culotte. Les gens payent pour les strass, les paillettes, pour avoir des émotions, rire, pleurer, qu’ils soient hommes, femmes, hétéros, homos… C’est du spectacle ! À l’artiste de choisir comment elle ou il enlève ses vêtements, quand et où. », souligne Cherry, fondatrice de l’école la Tassel Tease Company.

POUR LA LIBERTÉ

Chaque artiste possède donc une grande liberté. Liberté de création, le numéro étant pensé du début à la fin par la performeuse, et liberté d’action, la démarche artistique restant propre à chaque femme ou homme. À 34 ans, Cherry Lyly Darling sait ce qu’elle veut ou ne veut pas :

« Il y a des choses que je ne ferais pas, tout ce qui est burlesque trash ou gore, religion ou politique… Par contre, je n’ai pas d’enfants mais si j’étais enceinte, je voudrais performer avec mon bébé dans le ventre. C’est magnifique une femme enceinte, pas besoin de le cacher ! Après une fois que l’on est maman, ce n’est pas un souci de continuer l’effeuillage, dès l’instant où on sait ce que l’on met sur scène et que l’on est claire avec soi. »

Car pour cette dernière, son personnage, c’est l’accentuation, la continuité, de sa propre personne. Inspirée par des dessins animés de son enfance, comme Les Cités d’or, ou des films humoristiques comme ceux des Monty Python, elle s’immerge de tout ce qu’elle aime pour donner vie aux personnalités qu’elle incarne sur scène avec beaucoup de sensualité. Maud’Amour arbore la même démarche, celle de s’inspirer des femmes qu’elle admire que ce soit Marilyn Monroe, Rita Hayworth, Michèle Mercier ou encore la fantasque Jessica Rabbit.

À l’inverse, d’autres, comme Clea Cutthroat, « séduire est le cadet de mes soucis. Je peux être sexy mais ce n’est pas ma priorité. » Sur scène, elle est un prêtre transgenre en cuir qui se marie avec lui-même et se verse du lait. Ou elle apparaît sur des visuels, tâchée de sang. Louise de Ville, elle, navigue entre les thématiques féministes, liées à la sexualité, jouant de la double personnalité habillée – dénudée ou de l’évolution d’une femme qui se découvre.

Ainsi dans le spectacle Betty speaks, la protagoniste se rapproche au départ d’une Bree Van de Kamp qui se libère au fil du temps et au fil des connaissances autour de son propre corps, de ses désirs et de ses envies. On pourrait penser à l’œuvre du temps et des combats féministes, partant de la femme des années 50, en cuisine, toute apprêtée, parée de son tablier et de son plus beau sourire, mais Louise nous le dit, ce n’est pas un cliché historique mais une réalité encore présente.

Notamment « dans le fin fond du Kentucky », là d’où elle vient : « Il y a plusieurs lectures de Betty que l’on peut considérer d’une autre époque. Mais de là où je viens, une petite ville dans une région très croyante, l’expérience de la femme, c’est celle de se marier, acheter une maison, s’endetter pour 2 voitures et 5 enfants. Elle était taboue pour moi cette femme au foyer. En tant que féministe, on est censée la dénigrer, presque la haïr. Ici, elle dérape entre la Madonne, une femme au foyer parfaite et une « dégénérée » sexuelle. C’est le complexe entre la mère et la pute ! »

RAS-LE-BOL DES CODES

Le new burlesque n’a donc pas de codes, hormis les règles artistiques comme la manière de marcher, de se tenir, d’ôter ses gants ou son soutien-gorge, etc. Pas d’obligations non plus d’un numéro carré, archi répété et recraché, parfaitement orchestré. Les performeuses connaissent souvent sur le bout des doigts leur musique, ont pensé leur personnage et leur histoire, et fonctionnent ainsi par instinct et improvisation, perfectionnant la performance au fil des scènes. Car ici, ras-le-bol des codes !

On peut être mince, ronde, obèse comme la célèbre Dirty Martini – qui fait de son surpoids un message politique – avec de grandes jambes, de petits seins, un ventre plat, de la cellulite en bas des fesses et des vergetures sur les cuisses. Louise de Ville, Cherry Lyly Darling et Maud’Amour sont intarissables sur le sujet : toutes les morphologies, toutes les sortes de physique, toutes les femmes sont acceptées et bienvenues (en majorité, des femmes blanches de ce que l’on a pu voir et découvrir). L’idée étant de se réapproprier son corps.

Néanmoins, pas de secrets, l’effeuillage néo-burlesque est un métier qui demande du travail, le sens du rythme et une certaine créativité artistique. « Ne devient pas performeuse qui veut malgré ce que l’on pourrait penser ! Des femmes ne savent pas se mouvoir sur scène. C’est un métier, pas un délire. Quand je donne des cours, pour des enterrements de vie de jeune fille par exemple, elles réalisent à quel point c’est un art de s’effeuiller et que ce n’est pas si facile que ça », précise Maud’Amour. Il faut pratiquer plusieurs années avant de pouvoir s’estimer professionnelle.

ÉTUDIER SA FÉMINITÉ

Lada Redstard évoque un point essentiel : la féminité doit être étudiée car elle ne peut pas être naturelle. L’occasion de s’interroger (à nouveau) sur la nature féminine, si toutefois elle existe, sur les diktats de la mode et les conséquences des normes et pressions sociales. Le new burlesque permet de casser tous les dogmes de la beauté et de la féminité parfois décriée par les mouvements féministes.

Se connaître, rire de ses défauts… « ça s’apprend ! Et ça permet de retrouver confiance en soi. Ce n’est pas utile que pour la scène mais aussi pour le quotidien. Rompre avec la routine, le métro, boulot, dodo ou avec l’image actuelle de Wonder Woman. » Cherry Lyly Darling n’a pas sa langue dans sa poche, et son franc parler n’est pas pour nous déplaire. Pour elle, il faut « arrêter de se regarder la cellulite ! Les femmes ont plein de choses à montrer, elles sont belles. Il faut être soi et arrêter de se regarder dans le regard des autres. Une femme qui est bien dans sa peau a souvent des formes ! Arrêtons avec les diktats de la minceur… »

Un discours que ne contredira pas Louise de Ville qui voit dans le burlesque « l’exploration d’un érotisme fait par les femmes, pour un public à ¾ féminin, loin de la femme objet des magazines et des pubs. » C’est ainsi qu’elle définit alors ses personnages : des exemples de jouissance et de puissance de femmes qui expriment leurs désirs. À 24 ans, Maud’Amour se dit clairement féministe et considère toutes les femmes féministes dès l’instant où elles défendent « la liberté, la libération, la création ».

Pourtant, aucune ne prend la responsabilité de qualifier le néo-burlesque d’art féministe, laissant à chaque artiste la liberté d’interpréter et de militer comme elle/il l’entend. Pétillantes, sensuelles, engagées, charnelles, sensuelles, féminines, masculines, érotiques, poétiques, fanfaronnes, animales, frivoles ou autre, loin d’une question de définition et d’étiquette, le burlesque serait l’art de renouer avec son corps, l’accepter, l’assumer et le porter avec fierté, strass et paillettes. Glamour, élégance, ou pas.  

Musicien et directeur artistique du Grand Soufflet à Rennes, il a dirigé en 2011 pour le festival d’accordéon, le spectacle « Porte-jarretelles et piano à bretelles » dont le succès a été fulgurant, permettant une programmation pendant 2 ans, à Paris, au théâtre de l’Alhambra. Aujourd’hui, il est le programmateur du rendez-vous mensuel donné au 1988 Live Club, « Les lapins voient rose ».

YEGG : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’être directeur artistique de shows burlesques ?

Etienne Grandjean : Directeur artistique, c’est mon métier. Ça m’intéresse de toucher à des univers très particuliers. Ça peut aussi bien être un match de catch de lucha libre qu’un spectacle burlesque ! J’ai créé beaucoup de spectacles autour de la fête foraine du début XXe. Je suis passionné par le cirque, c’est mon enfance. Et puis, j’ai vu le film de Mathieu Amalric, Tournée, et je me suis dit : ça je veux le faire ! Je me suis vu approcher un univers comme celui là.

C’est quoi justement l’univers du burlesque ?

C’est quelque chose qui vient de loin. Au départ, des stripteaseuses des boites parisiennes qui sont parties aux Etats-Unis. C’est par exemple l’époque du french cancan dans les saloons. Et ça revient par les Etats-Unis dans les années 50 avec des troupes de femmes autour de l’univers rockabily, des tatouages. Des femmes qui revendiquent être capables de monter sur une scène, de faire un show. Pas besoin des canons de beauté pour faire un spectacle, pour transmettre de l’émotion. Il y a un côté très militant. Et en France, ça revient vraiment avec Tournée. D’ailleurs Almaric a créé le film en voyant un spectacle à Nantes. Il a lui aussi un flash.

Un côté très militant… ?

Je n’ai rencontré que des performeuses ultra féministes, très militantes, qui revendiquent leur art. Je me suis intéressée à différents spectacles, il y a tous les niveaux de qualité. Certaines maitrisent très bien leur art et l’histoire de cet art.

Le burlesque se différencie du striptease. Comment différenciez-vous les artistes, que jugez vous ?

Déjà, si on a l’impression que c’est un strip, c’est raté. Personnellement, je ne juge pas les performances. Je veux qu’on me raconte une histoire, même sur un effeuillage de 3-4 minutes. Qu’à la fin, il y ait un message. Chez Louise (Deville), c’est très clair. Chez Cherry (Lyly Darling), aussi. Ça peut être drôle, décalé, dans la tradition de l’effeuillage très pêchu, punchy. J’aime que la performance soit claire. Et ça, ça dépend de l’expérience, de l’âge, de l’envie. Il faut qu’il y ait une démarche artistique.

Êtes-vous attentif à la diversité des typicités des corps lorsque vous programmez un spectacle dans le cadre des Lapins voient rose ?

Oui, c’est certain. J’aimerais également qu’il y ait rapidement des hommes. Mais vous savez, dans un réseau français, il n’y a pas non plus 50 artistes…

Ce n’est pas un peu risqué alors d’organiser un rendez-vous mensuel ?

Si, c’est risqué. L’idée, c’est de faire en sorte que les artistes travaillent. De ce que j’ai vu dans les cabarets ou dans des vidéos, il y a parfois des choses bien trash, très rock. Une qui simule un accouchement, une fausse couche, avec du sang… par exemple, ou des performances plus « glamour ». J’espère que ça fera travailler des artistes ! Ce que je veux surtout pour ce rendez-vous, c’est de présenter au public des choses de qualité. Et que cela touche un large public. Il y a beaucoup de femmes en général, et des gens du milieu gay, hommes et femmes. J’aimerais aussi travailler l’aspect queer.

Vous vous focalisez uniquement sur la scène française ?

Non, pas forcément. Je sais qu’il y a une vraie scène burlesque à Bruxelles, il va falloir que j’aille y faire un tour.

On ne voit pas beaucoup d’événements burlesques à Rennes…

Il y en a dans les événements privés. Parfois, elles ne font pas que du burlesque. Elles sont comédiennes, danseuses, circassiennes. Moi, je suis rentré là dedans via le challenge du Grand Soufflet, de « Porte-jarretelles et piano à bretelles ». J’ai dû montrer patte blanche, faire mes preuves. Montrer un regard artistique, un regard clair.

Elles se méfiaient ?

Une femme se méfie toujours. Encore plus une femme qui s’effeuille. Mais elles ont de la bouteille à ce niveau-là. Elles n’ont pas froid aux yeux. Et dans ce métier, il ne faut pas être timide, coincée, il faut une force de tempérament. C’est pour cela que selon moi, sans l’aspect militant, il n’y a pas de sens.

L’objectif est-il de démocratiser cet art à Rennes ?

Démocratiser, je ne sais pas si c’est l’objectif…

En tout cas, amener cet art à Rennes où il manque…

Oui, il y a beaucoup de propositions artistiques à Rennes mais pas au niveau burlesque. L’idée est de sortir le burlesque des boites à paillettes. Ce n’est pas pour se rincer l’œil ! Ici, le public est appelé à participer, à crier, dans un esprit bon enfant.
Ce que j’ai envie, c’est que le public se prenne au jeu, qu’il y ait une très forte participation des spectateurs-trices. Ça peut être dans la manière de se vêtir en venant, une manière d’être. On peut arriver en jouant le jeu ! Je veux créer un groupe de personnes pour développer le projet, créer un engouement autour de ça. Il y a à Rennes une école de Pole Dance, des comédiennes, des femmes qui travaillent dans le milieu de la lingerie, des gens de la photo… Je voudrais une impulsion autour de ce mouvement !

Certain-e-s critiquent le burlesque autant que le striptease partant du principe que pour les deux on paye pour voir des corps de femmes…

(Silence) Je n’y avais même pas pensé. Quand c’est bien fait, la qualité enlève le doute. Si la performance est forte, professionnelle, bien construite alors il n’y a aucune ambiguïté entre le burlesque et le striptease. Ça peut être fait avec humour, avec sérieux, c’est l’artiste qui choisit la forme de sa performance. Quand on va voir un spectacle burlesque, on sait ce que l’on va voir. Si c’est vulgaire, c’est raté.
Ça peut être hot, chaud, oui, il y a des femmes qui ont envie de ça. Les performeuses le font sans pistolet sur la tempe. C’est une démarche personnelle.

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Sublimer les corps féminins
La féminité sous toutes les coutures
Inspirée par l'art burlesque
L'accomplissement personnel et professionnel
"Je veux qu'on me raconte une histoire"

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