Célian Ramis

L'émotion vive, au coeur du duo Géraldine Nakache et Leïla Bekhti

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Après "Tout ce qui brille" et "Nous York", le duo Géraldine Nakache et Leïla Bekhti se reforme à l’écran dans "J’irai où tu iras", présenté le 20 septembre dernier en avant-première au CGR de La Mezière.
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Après Tout ce qui brille et Nous York, le duo Géraldine Nakache et Leïla Bekhti se reforme à l’écran dans J’irai où tu iras. Le premier film complètement en solo, au scénario comme à la réalisation, de Géraldine Nakache était présenté vendredi 20 septembre en avant-première au CGR de La Mezière.

Vali est chanteuse dans les mariages, Mina est art thérapeute dans une clinique. Entre les deux sœurs, la communication est rompue depuis longtemps. Pourtant, contraintes par leur père, elles vont devoir se côtoyer le temps d’un week-end particulier, puisque Mina va accompagner Vali à la dernière étape des auditions pour être choriste de Céline Dion.

Dans J’irai où tu iras, on retrouve tous les thèmes chers au cinéma de Géraldine Nakache : les relations, la famille, les non dits, la quête de soi et bien évidemment la chanson francophone. Et pour traiter de ces sujets, c’est la comédie qu’elle choisit : « Ce n’est pas possible de faire autre chose. La comédie, c’est un bouclier que j’ai aussi dans la vie. C’est inhérent à ma personnalité. »

Malgré le postulat de départ qui nous laisse imaginer un humour parodique, la réalisatrice – qui affirme être réellement fan de Céline Dion - accentue la portée dramatique de son propos. Plus épuré au niveau des personnages que dans Tout ce qui brille et Nous York, basés sur des bandes d’ami-e-s, le film se concentre sur un nombre plus restreint de personnalités que Géraldine Nakache peut davantage amplifier et complexifier, rendant centraux les silences et les non-dits. 

« On n’est jamais tout noir ou tout blanc. Ce sont les gris qui sont intéressants. », souligne Leïla Bekhti, sa complice de longue date. Dans le long-métrage, l’entente est bancale, toujours sur le fil du rasoir. La relation étant brouillée par les incompréhensions. Les deux sœurs n’arrivent plus à se parler, n’arrivent plus à se comprendre. Elles se jaugent, se tournent autour, se taclent. Elles dérivent, emportées par des courants contraires.

Comme dans l’excellent Larguées d’Héloïse Lang, le film se base sur des personnalités opposées pour faire éclater la problématique centrale. Le jeu est dangereux car il est facile de basculer dans les chamailleries de gamines et de tomber dans un registre effarant de lourdeurs. Et pourtant, Géraldine Nakache maintient jusqu’au bout, malgré quelques drôles revirements de situation, la tension et les rancœurs entre les sœurs : 

« Le problème, c’est qu’elles se regardent trop l’une l’autre. Qu’elles commentent trop la vie de l’autre. Finalement, elles sont exactement au même endroit. Mais évidemment, il n’y a pas que du jugement, sinon ça ne pourrait pas marcher. »

Leïla Bekhti non plus ne défend pas son personnage, sans pour autant la juger : « Dans mon métier, je vis des vies de gens que je ne serais peut-être jamais. Le cinéma m’éduque, comme mes parents m’ont éduquée et que je me suis éduquée. Mes personnages, comme Mina, je ne sais si je les comprends mais en tout cas, je ne les juge pas. J’ai envie de les aimer pour certaines choses et de moins les aimer pour d’autres. Pour Mina, la seule chose, c’est que je n’ai pas voulu lui donner de circonstances atténuantes. Je n’aurais pas trouvé ça intelligent. »

Si l’histoire n’a rien de révolutionnaire, on apprécie tout de même la manière dont le duo la porte et l’investit avec cette émotion vive souvent sur le fil du rasoir, invitant à se joindre à elles, entre autre, Patrick Timsit dans le rôle du père un brin envahissant et surprotecteur, et Pascale Arbillot, en mère de substitution le temps de quelques heures et de quelques moments expressément voulus gênants et touchants.

Drôles et percutants, les dialogues apportent de la fraicheur et du rythme à cette histoire de famille qui pourrait être celle de milliers de gens. Géraldine Nakache nous surprend de par les subtilités du langage non verbal, qui dévoilent l’étendue de son talent d’actrice - même s’il n’est plus à démontrer, à l’instar d’une Leïla Bekhti à l’interprétation intense et toujours plus captivante de film en film.

« Les rôles de Mina et Vali sont aux antipodes de ce que l’on est dans la vie avec Géraldine. », précise Leïla Bekhti, qui incarne ici Mina, une jeune femme distante et rapidement irritée par le caractère de sa sœur, déterminée à être choriste derrière Céline Dion : « Le parallèle avec la chanteuse, il n’est pas gratuit dans le film. Il y a une similitude entre Vali qui donne tout lorsqu’elle chante dans les mariages et Céline qui donne tout en concert tous les soirs à Végas. »

Il y a la lumière qu’on nous offre et la lumière qu’on s’offre. Les moyens qu’on trouve pour se protéger. Les moyens pour communiquer. Les solitudes à combler. « Vali et Mina ne savent pas dire les choses mais elles peuvent s’entendre à un endroit, il faut juste le trouver. », commente Géraldine Nakache. 

La réalisatrice, dans ce nouveau film, donne une place prépondérante aux personnages féminins. Un élément que Leïla Bekhti n’a pas oublié de remarquer : « Quand j’ai lu le scénario, je me suis fait la réflexion qu’en général, quand il y a une histoire sur des femmes qui ne s’entendent pas, la cause est toujours liée à un homme. J’ai trouvé ça très judicieux que ce ne soit pas un homme qui les sépare. »

Si certains personnages secondaires peuvent être un peu caricaturaux pour les besoins de la comédie, Géraldine Nakache nous embarque dans une tranche de vie familiale rafraichissante, qui nous incite à creuser au-delà des apparences. Un bon moment.

Célian Ramis

Précarité menstruelle : la couleur de la réalité

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Mais qu’est-ce qui horrifie tant quand on parle des règles ? Il semblerait que le fait de savoir qu’une femme en face de nous est en train de saigner soit perturbant. Voire dégoûtant si elle ose le dire ouvertement. « J’ai mes règles », ça glace le sang.
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Les médias en parlent beaucoup en ce moment. Quasiment depuis un an. Le concept de précarité menstruelle vise à dénoncer la charge financière qui émane de l’achat de protections périodiques et qui incombe uniquement aux personnes ayant leurs règles. La revendication est claire : l’accès gratuit pour tou-te-s à ces produits de première nécessité, et non de confort.

Mais en pointant seulement l’aspect économique, on en oublierait presque que la précarité menstruelle dépasse largement le côté pécunier qui finalement est une conséquence du tabou engendré et entretenu par le patriarcat…

Au cours du transport des kits Virilité, l’accessoire « poche de sang » a certainement dû être bien secoué… Parce que les bonhommes, ils ont le cœur bien accroché pour faire la guerre, dépecer les animaux tués à la chasse, opérer des êtres vivants, jouer à des jeux vidéos bien belliqueux ou encore pour ne pas détourner le regard pendant un épisode de Game of Thrones. Mais paradoxalement, on leur attribue la grande capacité à tourner de l’œil à la vue du sang, que ce soit pour une prise de sang ou un accouchement. Pas étonnant donc qu’ils aient un petit haut-le-cœur dès qu’on mentionne que tous les mois, nous les femmes, on saigne, phénomène créé par la non fécondation de l’ovule qui s’évacue avec une partie de notre endomètre via notre vagin, pour finir absorbé par un tampon ou une éponge, récupéré par une coupe menstruelle ou une serviette hygiénique ou encore évacué aux toilettes ou dans le bain ?! Peu importe, ça sort. C’est cyclique. Point barre. 

Mais qu’est-ce qui horrifie tant – les hommes et les femmes - quand on parle des règles ? Il semblerait que le fait de savoir qu’une femme saigne au moment même où elle se tient debout juste en face de nous à la machine à café et discute de manière tout à fait normale soit perturbant. Voire dégoûtant si elle ose le dire ouvertement. « J’ai mes règles », ça glace le sang. Cette image implicite d’un ovule non fécondé qui vient s’écraser par filets et caillots de sang dans la culotte, ça répugne… 

ZUT À LA FIN !

Ras-la-culotte de tous ces mythes oppressants autour des menstruations ! Ras-la-serviette de voir les visages se crisper quand le mot « règles » vient à être prononcé ! Ras-le-tampon de la vieille réflexion disant de se mettre aux abris pour ne pas essuyer le courroux de la harpie menstruée ! La coupe est pleine, évidemment.

Peut-être que cette soi-disant bande d’hystériques mal lunées l’est à cause des fortes douleurs ressenties avant, pendant et après ce fameux moment du cycle ou à cause des milliers d’euros dépensés pour s’acheter des produits hygiéniques imbibés pour la plupart de pesticides et de composés chimiques…

Ou tout simplement parce qu’elle a été éduquée dans la peur de la tâche et de l’odeur du sang et qu’elle a intégré depuis l’adolescence que « règles » équivaut à « impure ». Le cycle des femmes inquiète et dégoute. Nous, forcément on voit rouge et on milite pour que tout le monde se sente concerné, pas directement par nos vagins ensanglantés mais par tous les à côté.

Actuellement, nombreuses sont les publicités qui nous sollicitent au fil de la journée, sur les réseaux sociaux principalement, pour nous filer LA solution pour vivre paisiblement nos règles et sauter de joie à la première coulée… Chouette des nouvelles culottes de règles méga absorbantes ! Aussi écolos soient-elles, ça interpelle. Vivre sereinement nos règles n’est pas qu’une histoire de culotte tâchée ou pas tâchée, de vulve au sec ou à la fraiche ! Non, c’est bien plus complexe et complet que ça.

#ERROR

On touche ici à un système global de connaissance du corps des femmes et son fonctionnement cyclique. Souvent, on le connaît peu, on le connaît mal. En France, en 2016, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) a révélé qu’une fille de 15 ans sur quatre ignore qu’elle possède un clitoris et 83% ne connaissent pas son unique fonction érogène.

On l’appelle « minou », « chatte », « zezette », « abricot », « moule », etc. On les nomme « ragnagnas », « trucs » ou carrément « les anglais débarquent ». On pense qu’au moment des règles, les femmes ratent la mayonnaise (en Argentine, c’est la crème fouettée, au japon, les sushis et en Italie, l’ensemble des plats) et sont énervées sans raison aucune pendant leur durée entière.

Si la majorité de la population a tendance à minimiser, il serait une erreur de penser que l’utilisation des termes exacts est à négliger. Pire, à penser que cela constitue un danger ! Car apprendre aux enfants que les petites filles ont entre les jambes à l’extérieur un pubis, un clitoris et une vulve et à l’intérieur, un vagin et un utérus, c’est déjà briser le tabou visant à laisser croire que là où les garçons ont un pénis bien apparent, elles n’ont « rien ».

Les premières menstruations déboulent dans la culotte, c’est la panique et l’incompréhension. Ce passage que tout le monde imagine comme un symbole de l’évolution de fille à femme peut être un véritable séisme pour qui n’y est pas préparé-e et un moment de solitude si aucun espace de parole libre et d’écoute bienveillante n’a été créé que ce soit au sein de la famille, de l’entourage et/ou de l’école.

On passe de l’innocence enfantine à la femme potentiellement active sexuellement. Sans information anatomique. On passe du « rien » à la possibilité d’avoir un enfant, et cela même sans comprendre comment notre cycle fonctionne. Et quand à cela on ajoute des complications type fortes douleurs au moment des règles pour lesquelles on nous explique qu’avoir mal, c’est normal, on apprend à souffrir en silence, à serrer la mâchoire et à redoubler d’effort pour faire taire la douleur.

Peut-être sera-t-on diagnostiquées plus tard d’une endométriose, du syndrome des ovaires polykystiques, du Syndrome PréMenstruel et même de trouble dysphorique prémenstruel. Heureusement, les combats féministes permettent de faire avancer la cause et des personnalités issues des milieux artistiques – actrices, chanteuses, etc. – témoignent de leurs vécus et des parcours chaotiques qu’elles ont enduré de nombreuses années durant afin de faire reconnaître les maladies et les conséquences physiques et psychologiques que cela inclut.

Aussi, de supers ouvrages existent pour en apprendre plus au sujet des règles comme Sang tabou de Camille Emmanuelle, Le grand mystère des règles de Jack Parker, Cycle féminin et contraceptions naturelles de Audrey Guillemaud et Kiffe ton cycle de Gaëlle Baldassari (les deux derniers étant écrit par des Rennaises – lire l’encadré).

Sans oublier le livre Les règles… Quelle aventure ! d’Elise Thiebaut et Mirion Malle à destination des préados et ados, filles et garçons. Cela participe à la découverte de soi et de l’autre, car comme le disent Elise Thiebaut et Mirion Malle à juste titre « rendre les règles invisibles, c’est rendre les femmes invisibles. »

SUR LE FIL DE L’EXPÉRIENCE

Lis Peronti est une artiste-chercheuse installée à Rennes depuis plusieurs années. Elle y a notamment fait un mémoire autour des menstruations et des performances durant lesquelles elle a laissé le sang de ses règles couler sur une robe blanche ou un pantalon (lire le focus « Menstruations : ne plus avoir honte de ses règles » - yeggmag.fr – août 2017).

Aujourd’hui, elle continue son travail de recherches et de restitution sous forme artistique, mêlant savoirs théoriques et vécus personnels, autour du sexe féminin. Quand on lui demande ce qu’est pour elle la précarité menstruelle, elle répond :

« Comme ça, je pense au prix des protections hygiéniques. J’en ai beaucoup acheté avant la cup. Mais en fait, c’est plus que ça. C’est le fait que les règles soient considérées comme dégueu, tabou, comme quelque chose à cacher. La précarité menstruelle n’est pas juste liée au prix des tampons et des serviettes mais aussi au manque d’informations qu’on a sur les règles si on ne fait pas la démarche d’aller chercher plus loin. »

Sa démarche au départ, elle le dit, n’était pas consciemment féministe. En commençant à travailler sur le sujet « de façon intuitive », elle a fait des choix pas forcément réfléchis mais qui l’ont mené à mieux comprendre le fonctionnement de son corps, de son cycle et aussi à mieux protéger sa santé. Plus tard, elle a fait des liens avec sa recherche académique :

« C’était une porte d’entrée vers toutes les études féministes et vers la connaissance de mon corps aussi. Par exemple, c’est au moment où j’ai commencé à faire une performance à chaque menstruation, performance qui était censée fonctionner selon mon cycle naturel, que j’ai arrêté la pilule pour retrouver le temps décidé par mon corps pour l’arrivée des règles, et aussi parce que j’avais entendu que la pilule provoquait des maladies. À ce moment-là, j’ai commencé à me rendre compte de quand est-ce que les règles arrivaient. Le fait de les laisser couler sur un tissu ou sur la terre m’a permis de me rendre compte de la quantité de sang versée, qui était d’ailleurs beaucoup moins importante que ce que je croyais. »

Aujourd’hui, elle connaît mieux son cycle et s’étonne d’autant plus de tous les tabous liés aux règles : « On a d’autres pertes au cours du cycle et ça ne choque personne. » Pour elle, en tout cas, le mémoire et les performances l’ont amenée à de nombreuses lectures et réflexions sur le sujet mais aussi à apprécier la beauté de la couleur du sang menstruel et de son mouvement lorsqu’il se dissout dans l’eau. Voilà pourquoi elle a choisi la coupe menstruelle, bien avant le scandale autour de la composition des tampons et des serviettes.

À ce propos, elle nous livre son opinion : « Les fabricants ont toujours su que c’était de la merde à l’intérieur mais on en parle aujourd’hui parce qu’il y a un nouveau marché à prendre. On en voit partout maintenant des culottes menstruelles, des tampons bios, des serviettes lavables, etc. C’est bien mais ce n’est pas nouveau. »

Ce que Lis Peronti retient particulièrement de tout cet apprentissage menstruel, c’est que « travailler sur les règles m’a aussi fait prendre l’habitude d’échanger sur ses sujets avec différentes personnes, que ça soit des bio ou techno femmes ou desbio ou techno hommes(termes utilisés par Beatriz Preciado dans Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique). Et connaître le vécu ou l’opinion des autres est la chose la plus enrichissante dans cette recherche artistique. »

Et même sans démarche artistique, on la rejoint : échanger et partager les vécus et opinions, en prenant soin d’écouter en premier lieu les personnes concernées, est enrichissant et nécessaire à la déconstruction du tabou et des stéréotypes autant autour des règles que du genre. 

SOURCE DE SOUFFRANCES

Car ce tabou autour des règles peut être une source de violence à l’encontre de celles à qui on ne permet pas l’expression de leurs souffrances et à qui on dit que la douleur est uniquement dans leur tête. Mais aussi à l’encontre de celles qui n’osent pas l’exprimer et qui demandent, en chuchotant à l’oreille de leurs copines, si elles n’ont pas un tampon et qui le cachent ensuite dans le revers de leur manche ou encore de celles qui intègrent malgré elles un sentiment de honte et de peur.

Le silence et la méconnaissance qui règnent autour de cette thématique sont également à la base de la lenteur du diagnostic de l’endométriose, qui touche entre 1 femme sur 7 et 1 femme sur 10. Il faut en moyenne 7 ans pour diagnostiquer l’endométriose. Pourquoi ? Parce que le corps médical est mal informé, mal formé. Parce qu’une femme expliquant que tous les mois elle est handicapée par son cycle (transit perturbé, gênes urinaires, gênes ou douleurs lors des rapports sexuels, fortes douleurs utérines, incapacité à marcher au moment des règles, etc.) ne sera pas réellement écoutée et prise en charge, encore aujourd’hui, en 2019.

L’alliance des charges symboliques, émotionnelles et physiques qui s’ajoutent et s’imbriquent provoque une première forme de précarité, dans le sens de fragilité, contre laquelle les femmes luttent, bien conscientes qu’au premier signe de « faiblesse », elles seront renvoyées à la thèse essentialiste, c’est-à-dire à leur prétendue nature et fonction première : celle d’enfanter et de s’occuper du foyer.

Aujourd’hui, et cela est d’autant plus vrai avec le développement de l’image (fausse) de la Wonder Woman, une femme doit pouvoir affronter sans ciller et sans transpirer une double, voire une triple journée. La charge mentale s’accumule et pourtant, elle reste toujours suspectée de ne pas pouvoir y parvenir. De ne pas être assez forte, de ne pas pouvoir garder son sang froid et de ne pas avoir les épaules assez solides.

Alors, en plus des taches domestiques et de son travail, elle doit aussi penser à la contraception et aux protections hygiéniques, sans oublier les multiples remèdes de grand-mère ou les médicaments à prendre en cas de douleurs.

LES INÉGALITÉS SE CREUSENT

« Le tabou des règles est l’un des stéréotypes sexistes qui affecte la quasi-totalité des filles et des femmes dans le monde. », signale l’ONG internationale CARE. Si la majorité des femmes éprouvent de la honte concernant leurs règles, il existe aussi une partie de la population féminine touchée par l’isolement social, voire l’exil menstruel.

Au Népal, notamment, avec la pratique du chhapaudi, un rituel pourtant interdit visant à exiler les femmes du domicile familial pendant leurs règles, une brutalité à laquelle elles sont confrontées en raison de leurs menstruations encore pensées comme signe d’impureté et source de malheurs.

Selon les pays, les croyances diffèrent : dans certains coins d’Amérique du Sud, on pensera que côtoyer des femmes réglées peut provoquer des maladies, tandis qu’ailleurs, on pensera que le sang qui souille la terre la rend stérile. Elles seront alors tenues à l’écart de leur maison mais aussi de leur travail si celui-ci par exemple consiste à la culture et aux récoltes dans les champs. Dans la religion juive également, l’exil menstruel peut être appliqué, un rituel sera alors à suivre pour réintégrer le foyer. Afin de se laver et de redevenir pure.

Au-delà de la précarité sociale imposée par cette exclusion et de l’humiliation engendrée par celle-ci – et des morts fréquentes des exilées asphyxiées par les fumées du feu qu’elles ont allumé pour se réchauffer, mordues par des serpents, agressées, etc. – leur quotidien est affecté depuis très longtemps.

Ce n’est que depuis le 2 janvier que des femmes ont pu se rendre dans le temple d’Ayyappa à Sabarimala (dans la région du Kerala en Inde), après que la Cour suprême indienne ait levé l’interdiction, pour les femmes menstruées, d’accéder aux lieux sacrés hindous. Malgré tout, elles n’ont pas pu franchir les marches du temple, obligées d’emprunter l’entrée du personnel pour se protéger des réactions hostiles de certains croyants. 

ISOLEMENT ET DÉSCOLARISATION

Malheureusement, en Inde, la population féminine est habituée dès le plus jeune âge à être rejetée à cause des règles, comme le montre le documentaire Les règles de notre liberté (en anglais Period. End of sentence) diffusé en France, en février 2019, sur Netflix.

Dans le village de Kathikhera, située en zone rurale, avoir ses menstruations est véritablement synonyme de précarité. Ce qui apparaît dans les silences filmés par la réalisatrice Rayka Zehtabchi lorsque le mot « règles » est prononcé. Les femmes du village n’ont pas accès aux protections hygiéniques, trop chères, qu’elles ne connaissent que de « réputation », comme une légende urbaine.

Elles, elles se tapissent le fond des sous-vêtements avec du papier journal ou des tissus usagés. Comme le font en France les femmes SDF, les détenues n’ayant pas l’argent nécessaire pour cantiner ou encore les personnes les plus précaires, étudiantes comprises dans le lot.

Selon l’ONG Care, elles sont environ 500 millions de filles et de femmes dans le monde à ne pas avoir accès aux protections hygiéniques. Autre problématique mondiale qui en découle : la déscolarisation des jeunes filles. En Afrique, 1 fille sur 10 manque l’école lors de ses menstruations.

En Inde, 23 millions de filles arrêtent l’école à cause de leurs règles. Soit par manque d’accès aux produits d’hygiène, soit parce que les toilettes ne sont pas séparées dans les établissements. Dans tous les cas, la honte l’emporte. 

Les femmes de tous les pays ne vivent pas à la même échelle le même degré d’exclusion face aux stéréotypes et au tabou des règles. Si on revient à notre propre plan national, on ne peut pas parler de déscolarisation des jeunes filles mais certaines ont des absences répétées au fil de leur cursus justifiées par le début de leur cycle, que ce soit à cause des complications physiques – nausées, douleurs, diarrhées, fatigue… - ou en raison de l’hygiène.

Mais aussi de cette fameuse peur qui rend les adolescentes « indisposées » pendant les cours de natation. On voit aussi dans l’Hexagone une certaine réticence à réfléchir à la mise en place du congé menstruel, comme cela s’applique dans d’autres pays, comme l’Italie ou le Japon. Parce qu’on craint des abus, nous répond-on régulièrement.

En clair, des abus de la part des femmes qui profiteraient de l’occasion pour prendre des jours de congé alors qu’elles n’ont pas leurs règles ou qu’elles n’ont aucune difficulté avec celles-ci. Certainement un abus justifié par une soudaine envie de faire les boutiques... C’est croire en la frivolité des femmes et en un manque de cadre législatif qui viendrait entourer la loi.

C’est surtout ne pas considérer que les règles puissent entrainer de vraies difficultés et constituer un handicap dans le quotidien d’une partie des femmes dont on profit e qu’elles ont intégré le risque de précarité dans laquelle cela les mettrait si elles se permettaient des absences répétées au travail, aussi justifiées soient-elles.

LA SITUATION DES FEMMES EN GRANDE PRÉCARITÉ

Parler des règles, montrer un vêtement tâché par les menstruations, ça choque. Là où une porte s’ouvre en direction de la prise de conscience, c’est sur l’accès aux protections hygiéniques pour les plus démuni-e-s. Et elle ne s’opère pas en un claquement de doigts.

Il a fallu le concours de plusieurs actions, notamment associatives et médiatiques, et un film grand public Les invisibles de Louis-Julien Petit (lire notre critique dans YEGG#77 – Février 2019) pour que l’on commence à ouvrir les yeux sur une réalité jusqu’ici très peu prise en compte.

Une réalité que relate le sondage IFOP publié le 19 mars dernier et réalisé pour Dons solidaires : 8% des Françaises, soit 1,7 million de femmes, ne disposent pas suffisamment de protections hygiéniques et 39% des femmes bénéficiaires d’associations sont concernées.

Conséquence : 1 femme sur 3 (sur ce pourcentage) « ne change pas suffisamment de protection ou à recours à l’utilisation de protections de fortune. », souligne le communiqué. Là encore, on recroise la précarité sociale puisque, selon le sondage toujours, 17% des femmes en grande précarité renoncent à sortir à l’extérieur durant la période des règles et se retrouvent parfois en incapacité de se rendre à un entretien d’embauche ou un rendez-vous professionnel, par manque de protections hygiéniques. Un fait que l’on sait dangereux pour la santé et propice au Syndrome du Choc Toxique. 

Trop souvent, on oublie les exclues du débat dont font parties les détenues et les femmes SDF. Elles ont rarement voix au chapitre parce que par confort, on oublie celles qui n’en disposent pas et parce qu’elles pâtissent d’une image stéréotypée due à leur condition. Et pourtant, elles aussi ont leurs règles, et elles aussi ont le droit à la dignité.

Le 19 mars, L’Obs et Rue89 révèlent la précarité sanitaire que subissent les femmes incarcérées qui selon les établissements disposent de protections périodiques de mauvaise qualité souvent à des prix trop élevés, particulièrement pour celles qui ne cantinent pas.

« De nombreuses détenues utilisaient des tissus, des draps ou encore des serviettes de bain qu’elles mettaient dans leurs culottes », témoigne une ancienne détenue tandis que d’autres fabriquent des coupes menstruelles artisanales : « Elles utilisent une bouteille en plastique qu’elles découpent afin de n’en garder que la partie supérieure. Pour éviter de s’arracher les parois internes, la cup de fortune doit être lissée contre un mur. »

Le système débrouille côtoie alors le facteur risque sanitaire. Et s’applique également aux femmes SDF. Corinne Masiero, comédienne dans Les invisibles notamment, a vécu elle aussi dans la rue et dit au média Brut :

« Tout est dix fois plus problématique quand t’es une gonzesse, dix fois plus. Un truc tout con : quand t’as tes règles et que t’as pas de quoi t’acheter des trucs, alors tu vas chouraver des serviettes, des machins et tout. Mais des fois t’as pas eu le temps ou t’as pas pu, comment tu fais ? Tu te mets des journaux, des machins… on en parle jamais de ça. Pourquoi ces trucs là, c’est pas remboursé par la Sécu par exemple ? » 

AGIR POUR LES AIDER

Lors de notre reportage au Salon bien-être solidaire fin novembre à Vitré, organisé par l’association brétillienne Bulles Solidaires, Anaëlle Giraurdeau, alors stagiaire au sein de la structure, expliquait que l’impact de la sensibilisation des passantes à ce propos était important lors des collectes effectuées à l’entrée des supermarchés.

La majorité de la société ne réalise pas qu’être une femme dormant à la rue signifie également ne pas avoir de quoi s’acheter des protections hygiéniques. D’où la mobilisation de Bulles Solidaires, créée en septembre 2017 par Laure-Anna Galeandro-Diamant afin de récolter des échantillons et produits d’hygiène corporelle (non entamés et non périmés) pour tou-te-s lors de collectes, via le bouche à oreille, le démarcharge des pharmacies, instituts de beauté et hôtels ou encore grâce aux points de collecte disposés dans certains magasins du centre ville, à l’Ecole des Hautes Etudes de la Santé Publique de Rennes, ou encore dans des commerces vitréens.

Ces produits sont ensuite redistribués aux occupant-e-s des établissements avec lesquels l’association travaille comme le Secours populaire, le foyer Saint Benoit de Labbre à Rennes, Le Puzzle, etc. Mais aussi à l’occasion des maraudes organisées dans la ville. Collecter serviettes, tampons et coupes menstruelles est alors essentiel pour les femmes en grande précarité car à l’heure actuelle, les associations venant en aide aux personnes sans abris sont principalement spécifiques à la question du logement et à celle de l’alimentation.

Bulles Solidaires réalise donc une mission particulière sur un terrain presque vierge à ce niveau-là, à l’échelle locale, et n’en oublie pas les besoins des femmes. Sur le plan national, Règles élémentaires est la première association depuis 2015 à collecter des produits d’hygiène intime à destination des femmes sans abris et mal logées. Initiée par Tara Heuzé-Sarmini, la structure a réussi à organiser plus de 150 collectes en France et à redistribuer plus de 200 000 tampons et serviettes à plus de 20 000 femmes bénéficiaires.

La dynamique crée des émules. Le 16 mai prochain, une soirée autour de la précarité menstruelle est organisée à Askoria, à Rennes, par Aux règles citoyen-ne-s, un collectif de travailleurs-euses sociaux en formation dans l’école.

« Les femmes en situation de précarité sont les premières victimes. Elles sont déjà vulnérables et en plus, elles doivent se cacher à cause des tâches et c’est très difficile d’aller demander une protection hygiénique à quelqu’un dans la rue, c’est tellement tabou dans notre société actuelle… »
signale les membres du collectif.

En creusant le sujet, ielles ont l’idée d’une collecte mais rapidement se pose la question de la forme : « Une collecte c’est bien mais si en plus on peut sensibiliser autour de ça, c’est mieux ! On a donc fixé le prix de la soirée à une boite de tampons ou de serviettes qui seront ensuite données à Bulles Solidaires. »

Si le collectif souhaite provoquer des rencontres, des échanges et des débats entre professionnel-le-s du secteur social, futur-e-s professionnel-le-s, associations féministes (ou pas), il tient à ce que le grand public, hommes comme femmes donc, soit convié, intéressé et concerné. Ainsi, le débat sera précédé de la diffusion du film Les invisiblespour faire le pont avec la précarité menstruelle, un sujet large qui touche un grand nombre de femmes.

RENDRE LES PROTECTIONS HYGIÉNIQUES ACCESSIBLES

Et parmi les plus impactées, on trouve également la population étudiante dont les revenus sont souvent faibles voire inexistants. Pour une boite de tampons ou de serviettes, il faut compter entre 3 et 8 euros. Pendant une période de règles, les femmes peuvent utiliser les deux sortes de protection, pour ne pas dormir avec un tampon ou une coupe menstruelle, et ainsi réduire le risque d’infection.

Aussi, il faudra certainement prévoir l’achat de boites d’anti-inflammatoires ou autres médicaments, l’investissement dans une bouillote, etc. Et rien dans la liste ne peut être répertorié comme produit de confort. C’est pourquoi en janvier, l’université de Lille, sur les conseils de Sandrine Rousseau, fondatrice de l’association Parler, ancienne élue EELV et actuellement professeure d’économie à la fac, a décidé au début de l’année 2019 de distribuer gratuitement 30 000 kits de protections hygiéniques, contenant tampons, serviettes et coupes menstruelles réutilisables.

Une idée qui a été inspirée par le modèle écossais. En effet, le pays qui avait déjà investi pour lutter contre la « period poverty » auprès des femmes en grande précarité réitère son action auprès des étudiantes à présent, en levant 5,7 millions d’euros afin de fournir aux 395 000 élèves d’Ecosse des protections hygiéniques gratuites. Dans les écoles, collèges et universités sont, depuis la rentrée scolaire, accessibles tampons, serviettes, serviettes lavables et coupes menstruelles.

La réforme crée des émules là encore puisque début mars, la newsletter pour adolescentes « Les petites Glo » - la petite sœur des « Glorieuses » – lançait le mouvement #StopPrécaritéMenstruelle afin de demander la gratuité des protections hygiéniques dans tous les établissements scolaires français. 

Johanna Courtel est étudiante à l’université Rennes 2. Début avril, son projet de protections périodiques en accès libre – co-piloté avec une autre étudiante – figurait parmi les 10 lauréats qui seront financés par le budget participatif de la faculté.

« Il existait déjà un projet de l’Armée de Dumbledore, une organisation politique de Rennes 2, pour installer 3 distributeurs de protections hygiéniques. C’est bien mais c’était limité. Là, l’idée est d’installer des meubles avec des tampons, des serviettes, des cups, en libre accès. Et que les produits soient le moins toxiques possible. On veut privilégier le bio et la qualité, des produits respectueux pour nous et pour la nature. », explique-t-elle, précisant qu’elle ne connaît pas encore la date de mise en fonction des installations et du premier ravitaillement.

« Peut-être que beaucoup vont hésiter à en prendre au début mais l’objectif est vraiment que les personnes s’habituent à ce que ce soit gratuit. À ce que ce soit normal que ce soit gratuit,poursuit-elle. En tant que femmes, depuis qu’on a nos règles, on sait que c’est la galère. Dès la naissance, on sait qu’on va être précaires. En plus de ça, on doit payer plus de choses avec un moindre salaire… Etudiante, je me suis déjà retrouvée à la fin du mois avec du sopalin dans la culotte car j’ai préféré m’acheter à manger qu’acheter des protections. » 

UNE BATAILLE À POURSUIVRE

Mais avant même d’être contrainte à tester le « dépannage menstruel » que de nombreuses femmes connaissent au cours de leur vie, Johanna Courtel avait déjà conscience de la problématique, notamment grâce à la campagne médiatisée du collectif Georgette Sand qui a ardemment lutté contre la taxe tampon et obtenu gain de cause en décembre 2015 lorsque l’Assemblée nationale a voté l’abaissement de la taxe de 20% à 5,5%, reclassant ainsi les protections hygiéniques injustement qualifiées de « produits de luxe » à la catégorie « produits de première nécessité ».

Bonne nouvelle donc ! Pas tant que ça en fait, indique le collectif Georgette Sand dans un article paru dans Ouest France : « Malheureusement, l’abaissement de la TVA n’a pas été répercuté sur les produits des grandes marques. Maintenant que nous avons pu constater que la baisse de la TVA n’est qu’un cadeau pour les marques qui leur permet d’augmenter leurs marges sans faire monter leurs prix, nous avons conscience que cette taxe n’est plus la question. Il faut prendre conscience que le sujet est une question de santé publique. Des décisions comme celle prise par la LMDE d’allouer une somme de son forfait étudiant au remboursement des protections hygiéniques est un progrès que nous saluons. »

Dans le fait que la parole se libère petit à petit et que les exemples d’actions concrètes se développent, l’étudiante rennaise y sent le vent tourner et saisit l’occasion du budget participatif pour apporter sa pierre à l’édifice. Pour elle, le vote des étudiant-e-s en faveur de son projet marque l’importance de répondre désormais à un besoin bien réel de lutte contre la précarité.

Tout comme sur le campus, on trouve une épicerie solidaire, on trouvera prochainement des protections périodiques en libre service : « C’était important aussi de ne pas mettre un moment spécifique durant lequel les gens viennent se servir. Parce qu’en faisant ça, je pense que plus de gens vont s’autoriser à en prendre alors que si ça se faisait devant tout le monde pendant une permanence, beaucoup de personnes n’oseraient pas. Et quand on a pas une bonne protection hygiénique ou qu’on a oublié d’en prendre d’autres, on n’est pas à l’aise, on est moins aptes à écouter, à se concentrer. On pourrait parfaitement ne pas être dans cet état si justement on savait que, même si on oublie d’en mettre dans son sac ou qu’on n’a pas les moyens d’en acheter, on va pouvoir en trouver sur place. Dans les toilettes par exemple, pour que ce soit un lieu plus intime. »

L’ESPACE PUBLIC, ENCORE ET TOUJOURS GENRÉ…

Les toilettes, c’est encore un autre sujet dans le sujet. Mais là, on ne parle plus de l’université mais de l’espace public. À Rennes, tandis que la municipalité installe des urinoirs en forme de kiwi, de pastèque et autres fruits pour que ces messieurs arrêtent de pisser où bon leur semble lors des soirées arrosées du jeudi au samedi, personne ne s’inquiète du devenir de nos abricots qui marinent dans la sauce airelles chaque jour de nos règles.

Et ça ne me passe pas inaperçu dans les médias, avec en tête de fil le site Alter1fo qui par deux fois interpelle sur la question. En janvier, d’abord, on peut lire l’article « Précarité menstruelle : Rennes manque une occasion de « régler » la question » dans lequel le rédacteur Politistution dévoile qu’un projet concernant l’augmentation du nombre de toilettes pour femmes n’a pas pu être mis au vote du budget participatif de la ville car entre autre « la ville de Rennes dispose déjà de sanitaires publiques et aucun emplacement n’a pu être trouvé pour en construire de nouvelles. »

Il revient dessus en mai se saisissant de l’actualité chaude des urinoirs mobiles pour souligner, à juste titre, qu’il s’agit là encore d’un privilège de mâles. Il conclut son article :

« Les toilettes publiques restent finalement révélateurs des inégalités entre les sexes et ne doivent pas accentuer l’hégémonie masculine dans la ville. »

De par cette phrase, il pointe une nouvelle problématique qui enfonce encore davantage les femmes dans la précarité menstruelle. Les villes pensées par et pour les hommes permettant uniquement aux femmes de se déplacer dans l’espace public mais pas de l’occuper comme les hommes le font.

Encore moins quand elles ont leurs règles et qu’elles n’ont pas d’autres choix pour changer leurs protections que d’aller dans un bar ou rentrer chez elle, si leur domicile n’est pas trop éloigné. Alors des urinoirs en forme de fruits, c’est bien joli mais c’est quand même discriminatoire, même si on est équipé-e-s d’un pisse-debout, c’est ce que développe Virginie Enée, journaliste pour Ouest France, dans son billet d’humeur daté du 6 mai :

« Alors oui, une cabine de toilette mixte ne coûte certainement pas le même prix. Probablement que cela prend plus de place dans l’espace public et que c’est moins ludique qu’un urinoir déguisé en pastèque ou en kiwi. Mais justifier une inégalité par l’incivilité de certains, c’est ni plus ni moins qu’une discrimination. Réclamons des cabines de toilettes publiques dans une citrouille, type carrosse de Cendrillon. (Sinon nous aussi, on se soulagera sur ses roues.) »

LES TOILES D’ARAIGNÉE, C’EST SALE… 

De nombreux facteurs convergent, créant ainsi une précarité menstruelle qui pourrait s’apparenter à une toile d’araignée, tissée autour du tabou des règles pour coincer les femmes dans leur émancipation. Comme le souligne Lis Peronti, les règles ne sont qu’une partie du cycle, et non l’entièreté et surtout pas la fin comme on vise souvent à le penser. Bien au contraire même puisqu’en réalité l’arrivée des règles marque le début du cycle.

Elles ne sont pas donc pas synonymes de la fin, dans le sens de l’échec de la femme dans son soi-disant rôle premier et majeur de procréatrice, mais le début, le renouveau, l’instant de tous les possibles. La possibilité de choisir son mode de vie, son mode de contraception, son corps.

De plus en plus de comptes, comme Dans Ma culotte, SPM ta mère ou encore Mes règles et moi, se créent sur les réseaux sociaux, utilisant la toile non pour nous coller à une matière et se faire dévorer ensuite mais pour dénoncer la précarité menstruelle, briser le tabou et dévoiler la couleur de la réalité, parce que non ce qui coule dans nos culottes n’est pas bleu comme le montre la publicité, mais bel et bien rouge.

Montrer le sang - comme l’a fait la youtubeuse Shera Kirienski en posant en pantalon blanc tâché et comme l’a fait auparavant Lis Peronti - participe à ne plus cautionner les mythes et les mensonges qui entretiennent la précarité menstruelle dans sa globalité. Les initiatives fleurissent. Au Canada, par exemple, au musée de Kitchener, en Ontario, a dévoilé l’exposition Flow pour démystifier les règles et aider les femmes qui se sentent stigmatisées à cause de ça à s’émanciper.

Sinon, sans prendre l’avion plusieurs heures durant, on peut de chez nous, en toute intimité si on a honte (en espérant ensuite qu’on aura le courage d’en parler avec d’autres, au café, puis dans le bus, puis au milieu d’une foule ou mieux, à table) regarder le super documentaire d’Angèle Marrey, Justine Courtot et Myriam Attia, 28 jours, disponible sur YouTube.

Ou encore on peut participer à la campagne Ulule de financement participatif afin d’aider Leslye Granaud pour la réalisation et diffusion de son documentaire SPM ta mèrequi interroge hommes et femmes sur leur rapport aux menstruations. 

Mise en garde (qui arrive bien trop tard, tant pis) : après tout ça, vous ne penserez plus que les règles, c’est dégueu et vous prônerez le choix pour toutes les femmes d’en parler librement ou de garder ça pour elles. Car si cela ne doit pas virer à l’injonction au témoignage, il est urgent de se libérer des sentiments de honte et d’humiliation qui entourent toutes les personnes ayant leurs règles.

De garantir l’accès aux protections hygiéniques à toutes les personnes ayant leurs règles, sans conditions. D’apprendre à toutes les filles et à tous les garçons l’anatomie des un-e-s des autres et d’ouvrir la voix aux personnes désireuses de connaître davantage leur cycle que l’écoféminisme met en parallèle du cycle de la Nature. Mais ça, c’est un autre sujet. Et c’est pour bientôt.

 

 

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Les règles de la précarité
La précarité menstruelle : pas qu'une affaire de femmes
Aimer son cycle, c'est possible ?
Alerte : vulves et vagin pollué-e-s

Célian Ramis

Déceler les violences invisibles

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Rennes
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Les violences psychologiques font parties d’un processus insidieux s’installant dans la durée, compliqué à déceler et à dénoncer. Décryptage.
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 Le 25 novembre symbolise la lutte contre les violences faites aux femmes. C’est dans ce cadre là que l’École Nationale de la Magistrature (ENM) organisait le 28 novembre dernier le colloque « Violences psychologiques au sein de la famille et au travail, violences invisibles ? », à l’Hôtel Rennes Métropole.

Les violences psychologiques font parties d’un processus insidieux s’installant dans la durée, compliqué à déceler et à dénoncer. Lors du colloque, 3 femmes ont attiré notre attention. Me Géraldine Marion, avocat au Barreau de Rennes, Dr Marlène Abondo, psychiatre et médecin légiste au service de médecine légale (CHU de Rennes) et Dr Claire Guivarch, psychologue clinicienne dans le même service.

« La violence morale détruit tout autant que la violence physique. Surtout qu’elle ne s’arrête pas aux portes du harcèlement moral »
explique Géraldine Marion, avocate en Droit du travail.

Elle regrette qu’en 2014, en France, des personnes soient encore victimes de souffrance au travail alors que ce dernier « devrait être source d’épanouissement ». Selon elle, il manque à la Justice les moyens humains et de temps pour bien travailler : « Les juges sont en attente de formation, ils sont demandeurs mais les moyens ne suivent pas. » Une réalité qui la désole, surtout lorsqu’elle entend des juges parler de « maladresses managériales ». « Ça m’horripile, confie-t-elle, c’est terrible pour une cliente d’entendre cela ! C’est tellement compliqué de prouver que la situation vécue peut entrainer des effets sur la condition morale ou physique de la personne. »

Au service de médecine légale, la mission est autre et prend en compte l’auteur et la victime. Le Dr Abondo a une définition marquante : « La médecine de la violence. La Justice nous demande d’intervenir en tant qu’experts à la suite d’un dépôt de plainte. » Au quotidien, les professionnelles évaluent le retentissement psychologique « car il peut y avoir des réactions immédiates comme des réactions différées. Nous devons observer l’évolution des symptômes dans le temps », précise le Dr Guivarch.

Elles soulignent toutes les 2 la complexité de l’être humain, l’importance de la relation, de la personne dans son individualité et du contexte. Ainsi que la dangerosité des violences psychologiques qui peuvent être ouvertes (insultes, menaces, propos négatifs) ou couvertes.

« Les plus dangereuses. Elles relèvent souvent d’une communication paradoxale dans le langage. Très difficiles à déceler, elles entrainent la perte de confiance en soi et la confusion »
déclare Marlène Abondo.

Pour elle, la manipulation se pratique chez tout être humain. Elle n’est ni bonne, ni mauvaise. Mais elle amène à se soumettre librement. « Il y a un attachement affectif et alors il va être difficile d’identifier le négatif et de s’en extraire », ajoute Claire Guivarch.

Célian Ramis

Tiny Feet ou l’art de briser le silence avec (entre autre) les pieds

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Antipode, Rennes
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Celle dont on dit qu’elle a fait ses premières armes à Rennes est venue fin novembre présenter son premier album, Silent, à l’Antipode. Un hommage que rend Tiny Feet, alias Emilie Quinquis, à la capitale bretonne. Portrait.
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Celle dont on dit qu’elle a fait ses premières armes à Rennes est venue fin novembre présenter son premier album, Silent, à l’Antipode. Un hommage à la capitale bretonne qui a sur de nombreux points joué sur la création de cet opus. Rencontre avec Tiny Feet, alias Emilie Quinquis.

Ce soir-là, le 27 novembre, à l’Antipode, les sifflements de certains spectateurs se font entendre à peine les lumières baissées. Dès son arrivée, les cris d’encouragements se multiplient. Tiny Feet sourit dans la pénombre de la scène. Elle envoie les premières notes de l’album qu’elle présente lors de cet apéro-concert, son premier album, Silent, financé à l’aide du crowdfounding, soutenu par la Ville de Rennes, réalisé par le Do it yourself dont elle est maitre et produit par Yann Tiersen, son compagnon.

La jeune femme de 28 ans dissimule une partie de son visage sous sa mèche qui lui cache les yeux qu’elle prend soin de fermer les premières minutes du concert durant. Les pédales de boucles sont alignées devant ses pieds, l’ambiance est électrique, la musique tendue, sa voix chaude et rassurante, paradoxalement au climat que son one-woman-band impose.

La musicienne et membre unique de Tiny Feet s’appelle Emilie Quinquis et est originaire de Brest. Pour ses études, elle emménage dans la capitale bretonne et se lance dans les arts du spectacle, à Rennes 2, en théâtre, avant de rejoindre l’école du TNB.

« J’écrivais, je mettais en scène, j’ai eu des propositions pour être comédienne mais je ne m’y retrouvais pas. Je ne veux pas être l’instrument des gens ».

Ce qu’elle veut, c’est défendre son projet artistique : « Je suis incapable de mentir sur ce que je ressens ». Les boucles musicales vont hypnotiser ses nuits d’insomnie et l’amener à délaisser les textes pour s’orienter vers de l’accompagnement sonore.

À sa sortie d’école, elle réalise, seule, un monologue pour une comédienne avec vidéo et musique, « quelque chose d’assez abstrait, hypnotique, sur un mur en décomposition ». Elle pose en parallèle ses sons sur MySpace et de là est programmée dans un petit festival brestois. « Quinze jours avant, je n’avais toujours pas le contenu de mon concert. Je me suis enfermée à l’Aire Libre, se souvient-elle. C’est surement pour ça que l’image de la pochette de mon album est un avion écrasé. Comme je passais mon temps à côté de l’aéroport de St Jacques, c’est le bruit de l’avion que j’entendais. Et c’est là le tout début du disque. »

En 2012, elle joue à Bars en Trans, participe au tremplin Mozaïc et à une présélection pour Les Jeunes Charrues. Elle se rappelle, pour cet événement, attendre dans la loge voisine de celle dans laquelle elle nous reçoit à l’Antipode :

« Pour les Charrues, il y avait Mermonte à côté. Ils étaient 10, ils ont fait un cri de guerre et puis ils sont super balèzes ! J’étais toute petite à côté, je faisais tout de manière intuitive. »

Une manière intuitive de composer ses chansons qui la mène aujourd’hui à présenter son premier album, après avoir passé l’année 2013 à fignoler ses morceaux, entourée de Stéphane Bouvier et de Yann Tiersen, pour le mixage et reamping. Et qui la mène également à ne plus arriver sur la pointe des pieds. « Tiny Feet, c’est pour ça ! Je me prenais le choux avec le nom… Et puis c’est aussi parce que je fais tout avec mes petits pieds dans ma musique. Mes petits pieds maladroits ! », rigole-t-elle.

Pourtant sur scène, aucune note de maladresse de la part de ses petits pieds qui jonglent d’une pédale à l’autre, tandis que ses doigts tapotent sur l’écran, installé devant elle, quand ils ne manient pas l’archer sur la basse ou qu’ils ne grattent pas les cordes de la guitare. Les mélodies sont intenses, brutales. Comme le témoignage de son ressenti face à son environnement, son vécu.

Au fil du concert, les atmosphères varient, l’électro s’amplifie et Tiny Feet s’affranchit à présent de toute timidité pour nous transporter dans sa bulle de douceur angoissante. Le titre de son album prend sens. Silent. « Silence kills/ you know/ Silence kills », chante-t-elle, maniant les rythmes à sa guise et jouant sur les accélérations qui nous plongent dans un état de gravité et d’urgence.

« Silent, c’était pour sortir du silence. J’ai besoin de faire de la musique. Et avec ça, je suis sortie du silence, je me suis libérée d’un poids, ça m’a ouvert la voie »,
précise Tiny Feet en coulisses.

Elle confie, sans trop de surprise, que l’album comporte des douleurs qu’il a fallu dépasser pour s’ouvrir à la créativité. Son truc pour écrire et composer, c’est « les nœuds dans le ventre. Et ça vient de plein de choses, se sentir coupable, être en colère, avoir peur, être amoureux, perdre un être aimé… ».

Et les influences, elle les puise inconsciemment chez Suicide ou Portishead, mais elle se retrouve aussi régulièrement comparée à PJ Harvey et Cat Power. « C’est marrant, mon frère m’a offert une K7 quand j’avais 13 ou 14 ans avec ces deux artistes. Je n’ai pas tous leurs albums mais ce sont des artistes qui m’ont perturbées. Quand j’ai écouté ça, c’était une révolution pour moi. Ce sont des filles qui ont du chien ! Beaucoup de chansons françaises à l’époque faisaient très gentillettes. Ces deux femmes là qui arrivent mettent un coup de pied dans la fourmilière. Enfin un coup de pied dans ma fourmilière ! », plaisante Emilie Quinquis.

Et son coup de pied à elle, puisque toute est une histoire de pied, Tiny Feet le met sur scène. Avec son one-woman-band, « pas besoin de surjouer ». Si la jeune musicienne n’est « peut-être pas assez pop pour la France », elle tient fixement sur ses deux pieds pour les poser aux Etats-Unis, et prochainement peut-être en Argentine ou encore en Belgique, et certainement à Ouessant, l’île sur laquelle elle vit, « là où je me sens à la maison », quand elle n’est pas à Rennes, à Paris ou à Brest, sa ville d’origine à qui elle dédie une chanson éponyme et avec laquelle elle inspire le silence…

Célian Ramis

Puzzle Compagnie, l'insoumission de la création

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Cercle Paul Bert Nord-Ouest Le Noroit, Rennes
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Un mardi par mois, à 18h30, au Cercle Paul Bert Nord-Ouest Le Noroît, les comédiens de la Puzzle Compagnie se livrent à des improvisations en vue d'un nouveau spectacle.
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La Puzzle Compagnie s'empare de la tragédie Roméo et Juliette pour son Chantier Public. Un mardi par mois, à 18h30, au Cercle Paul Bert Nord-Ouest Le Noroît, les comédiens se livrent à des improvisations en vue d'un nouveau spectacle. Le 3e rendez-vous est donné mardi 16 décembre.

En débat, dans les coulisses ce mardi 18 novembre : Juliette est-elle féministe ? « Elle refuse le mariage arrangé pour épouser un autre. Mais est-ce par là qu'on s'épanouit ? », se questionne Marjorie Blériot, membre de la Puzzle Compagnie.

La discussion n'est pas surprenante pour la compagnie qui intervient fréquemment sur les thèmes de l'égalité et la discrimination.

« Nous essayons de tordre le cou aux clichés. Les femmes ne sont pas que des petites minettes éplorées qui servent la soupe aux hommes », s'exclame Charlotte Baheu, référente artiste.

Depuis octobre, la compagnie travaille sur un nouveau projet, le Chantier Public, fondé sur Roméo et Juliette. Six rendez-vous sont programmés, un mardi par mois. Les comédiens y font des expérimentations, devant les spectateurs. « Nous attendons du public des retours qui nous enrichissent, ouvrent des débats ou en résolvent », précise Marjorie Blériot. Dès sa création, il y a bientôt dix ans, la compagnie s’est spécialisée en improvisation.

« Nous défendons cette pratique comme une discipline à part entière. L'improvisateur fait tout à la fois : comédien, metteur en scène, scénographe et auteur »
Charlotte Baheu, comédienne.

Dans la salle, les rires fusent de tous côtés. Si la séance mensuelle a pour thème la révolte par le refus et la transgression de l’ordre, les improvisateurs misent tout sur la cocasserie des situations. « Nous espérons que le public voit l'évolution d'un spectacle qui se construit sous ses yeux », confie Marjorie Blériot. Le prochain chantier est programmé mardi 16 décembre, au Cercle Paul Bert.

Avant chaque représentation, les comédiens s’entraînent au travers d’exercices. Ils en font une restitution le soir sans pour autant jouer les mêmes scènes. « L'improvisation souffre de la répétition. C'est la magie de l'éphémère », affirme Charlotte Baheu. Selon la réaction de leurs partenaires et du public, les comédiens modifient leurs choix.

« Il faut être suffisamment à l’écoute et dans le respect de l'autre pour que l'improvisation fonctionne, précise la jeune femme. Mais nous sautons sans filet, comme des voltigeurs. » Ni barrières, ni obstacles pour la Puzzle Compagnie dont les membres aiment à dire que les improvisateurs sont des insoumis.

Célian Ramis

Femmes aux TransMusicales 2014 # 4 - Cinq minutes avec Sabina

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Le Liberté, Rennes
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Survoltée et carrément rock, l'originale Sabina, de passage à Rennes pour les TransMusicales, répond à nos questions.
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Sabina Sciubba, ex-leader des Brazilian Girls, a ouvert le bal des femmes aux TransMusicales 2014, mercredi 3 décembre à l’Ubu, avec sa formation solo, Sabina. Elle répond, entre sa promo et son train, aux questions de YEGG, clôturant ainsi notre couverture du festival, pour sa 36e édition.

YEGG : Vous avez joué plusieurs années avec Brazilian Girls, aujourd’hui vous vous lancez dans un projet sous votre prénom, que vous avez présenté mercredi à l’Ubu. Vous aviez cette volonté depuis longtemps ?

Sabina : Oui, assez. Nous avons fait une pause avec Brazilian Girls. J’ai donc voulu profiter de ce temps pour moi. J’avais pas mal de chansons qui trainaient. J’ai juste eu à les cueillir !

Brazilian Girls, c’est vous et trois musiciens. Sabina, c’est vous et trois musiciens. Forte volonté de vous entourer de trois hommes à chaque fois ou pure coïncidence ?

C’est le destin ! Quoique je fasse, je termine toujours avec trois hommes ! (Rires) Non, plus sérieusement, ça s’est fait comme ça. Parmi les trois musiciens actuels, il y en a un que je connais depuis très longtemps. Les deux autres, c’est assez récent. Mais, ce n’est pas fait exprès du tout, ce n’est pas pour reprendre la structure de Brazilian Girls.

D’origine italienne, vous avez vécu en Allemagne, en France et aux Etats-Unis, et vous puisez dans chacune des langues que vous parlez pour composer vos chansons. Sacrée gymnastique…

J’espère que sur scène, ça ne donne pas l’impression d’une gymnastique car c’est très naturel chez moi. Ça correspond bien à ce qui se passe dans ma vie. Avec mon mari et mes trois enfants, je parle trois langues différentes, alors j’ai vraiment l’habitude. Comme j’ai vécu aux Etats-Unis, en France, en Allemagne… (Rires)

Dans vos chansons, vous parlez beaucoup d’amour et sur scène mercredi soir, vous faisiez un parallèle entre l’amour et la révolution. Les deux sont indissociables selon vous ?

Oui, vraiment. La révolution impulse de changer les choses au mieux. Dans un sentiment de collectivité. C’est la chose que je recherche le plus ! J’aime pour de vrai la sensation de collectivité. La symphonie entre tout le monde. Et c’est ce qui se passe avec le public quand je suis sur scène. Entre les musiciens, entre les spectateurs, entre le groupe et le public…

Côté révolution, votre tenue aux couleurs de l’Europe et votre déclaration : « Je suis l’Europe et je brûle » ont fait sensation…

(Rires) Oui forcément. En fait, c’était l’Europe mais c’était surtout abstrait. La vérité, c’est qu’un jour j’étais dans le train, j’allais de Nice à Paris. Et on est passé par Marseille. Marseille ! Une très jolie ville avec toute sa culture et son patrimoine, et tout. Et là, entre deux immeubles, je vois toute une rangée de voitures en train de brûler. J’ai trouvé ça très symbolique. Il y a quelque chose qui arrive en Europe en ce moment. Une inflammation de l’Europe. On se sent en sécurité dans cette Europe mais on n’est pas en sécurité ! Tout peut arriver d’un moment à l’autre. Comme l’amour, ça peut arriver partout, tout le temps…

On doit s’en méfier ?

Ah non surtout pas, surtout pas ! (Rires)

Pour revenir sur votre performance à l’Ubu, le live sonnait plus rock que vos chansons enregistrées. C’est une volonté pour se démarquer de ce que l’on peut entendre à la maison ?

Oui c’est vrai, c’est bien plus rock. Pour dire la vérité, je n’ai aucun contrôle là dessus. Ça devient très rock, c’est comme ça. En fait, on part en couilles ! (Rires) C’est rock et ça chauffe. C’est une forme de pouvoir qu’a la guitare. À peine on effleure la corde que ça envoie direct. Ça donne envie de partir en couilles ! (Rires)

Bon à savoir. Merci Sabina.

Merci à vous, à bientôt.

Célian Ramis

Femmes aux TransMusicales 2014 #3

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Parc expo, Rennes
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Moins nombreuses le vendredi 5 décembre, les femmes ont néanmoins défendu avec force leur style et univers musical, dans le Hall 8 du Parc expo.
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Au synthé dans Grand Blanc ou au chant dans Metà Metà , c’est dans le Hall 8 ce vendredi 5 décembre que se sont faites entendre les femmes, hélas bien minoritaires au Parc expo.

 
21h45 – GRAND BLANC – FROIDEUR ADDICTIVE

 

 

 

À peine installés, ils instaurent déjà un climat de tension dans le Hall 8. Les musiciens de Grand Blanc imposent à vitesse éclair leur univers fortement inspiré par le rock new wave des années 80. En référence, on les classe sur les traces de Joy Division mais dans la langue de Bashung et de Ferré.

Des influences qui ravissent les festivaliers qui fourmillent dans la fosse, en direction de la scène, comme attirés par la lumière. Grand Blanc a ce pouvoir d’envoûter les esprits et d’envahir les corps pour les figer, curieux de l’expérience en cours. Dégré 0 commence, la voix de Camille, également aux claviers, brise les sonorités électro et entame une chanson qui résonne comme une ode à un mal-être profond avide de torpeur.

Et c’est pour conjurer le sort et éviter la léthargie que ce nouveau groupe français prend la scène jusqu’à la posséder en l’enrobant d’une atmosphère froide et angoissante. La formation musicale joue avec les rythmes entre calme déstabilisant et accélérations brutales en réussissant à surprendre le public qui attend l’explosion des notes et qui reste en attente de sensations fortes.

« On va vous jouer un morceau qui parle de notre adolescence, de notre nullité au football et de comment on essaye de se construire… Je parle de ça parce que je crois que Rennes joue ce soir non ? », lance le chanteur. Derrière le trait d’humour, la voix tremblotante laisse apparaître la sensibilité du chanteur. Un écorché vif dans la retenue.

Il alterne le chant avec Camille, dont la voix rappelle fatalement les années 80, épousant le style vestimentaire Madonna de cette époque – ou Olivia Newton John à la fin de Grease – et tous les deux apportent un sentiment d’urgence, de précipitation sans pourtant nous saisir les entrailles. Peut-être pas encore assez abouti, on ne doute pas que Grand Blanc saura évoluer dans les eaux troubles du rock français.

 

 

 
23h20 – METÀ METÀ – MOUVANCE JAZZY

 

 

 

 

Dès la première chanson, le hall se remplit de convivialité et de chaleur. Les lumières blanches, électrisantes de Grand Blanc ont laissé la place à des lumières rouges orangées. Guitare, basse et batterie révèlent immédiatement leur puissance et la chanteuse vient y mêler son énergie vocale pour un ensemble dynamique et rafraichissant.

Les compositions très instrumentales, portées par le saxophone, nous transportent directement dans une ambiance de club. Dans un lieu intimiste, confiné. Pour mieux en exploser les murs et les frontières puisque les brésiliens de Sao Paulo sont des génies du brassage musical et culturel. Les sonorités latinos rencontrent ainsi le chant et les rythmes du Candomblé, une religion afro-brésilienne.

La samba prend des airs psychédéliques, le jazz s’enivre et flirte avec l’afro-punk dans un mélange délirant et entrainant qui laisse présager une sorte d’urgence, de précipitation, mêlée  aux chants traditionnellement adressés aux divinités. Le côté folklorique invite à une danse conviviale et festive tandis que les inspirations de rock tendu lacèrent nos entrailles. 

Les musiciens dégagent une belle énergie et transmettent inéluctablement leur passion transpirante pour le live et cet univers imaginaire et neuf. Avec Metà Métà, pas question de rester passif. On est tout le temps pris dans le mouvement. Tourbillon de fraicheur sur la scène musicale brésilienne, il ravit les spectateurs venus puiser dans les découvertes de cette édition TransMusicales.

Célian Ramis

Femmes aux TransMusicales 2014 #2

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Parc expo, Rennes
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Première soirée réussie pour les TransMusicales au parc expo de Rennes, ce jeudi 4 décembre. Les quatre groupes féminins ont fait exploser la scène du Hall 3.
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Ce jeudi 4 décembre, les groupes féminins se sont succédés dans le Hall 3 du parc expo de Rennes. Tous les quatre ont marqué la scène des TransMusicales de par leurs empreintes singulières.

 
21h30 - COURTNEY BARNETT – ROCKEUSE DÉSINVOLTE

 

 

La chanteuse/guitariste et ses 3 musiciens s’installent et révèlent dès la première chanson un son très empreint de garage rock. La musique et la manière de chanter rappellent instantanément Hole, les distorsions en moins et des cachets de valium en plus. Dr Martens au pied, pantalon noir serré, chemise large à pois et attitude désinvolte, la jeune australienne s’aligne dans la grande tradition du « slacker rock ».

Au fil du set, les influences folk croisent celles du garage grunge, Courtney Barnett ayant évolué plusieurs années dans deux groupes, garage d’un côté et psyché/country de l’autre. En 2012, elle lance son propre label Milk ! Records et sort son 1er EP, I’ve got a friend called Emily Ferris. Puis un 2e, How to carve a carrot into a rose. Pour finalement les combiner dans The double EP : a sea of split peas, en 2013.

Les paroles de ses chansons marquent les esprits comme dans « Avant Gardener », dans laquelle elle raconte son choc anaphylactique et sa piqure d’adrénaline. Celle qui se décrit de manière humoristique comme une Lena Dunham musicale aborde également sa relation avec la chanteuse australienne Jen Cloher, avec qui elle a joué quelques temps, et parle librement de masturbation.

Après quelques morceaux folk/rock aux effets acoustiques, le groupe repart sur des notes carrément plus rock au style des années 90. Le public est à bloc. À l’aide de la basse, de la batterie et de deux guitares, les quatre musiciens font monter l’intensité avec de l’instrumental pur, tirant vers le punk rock.

Courtney Barnett bouge nonchalamment son corps en secouant ses cheveux avant de soudainement se tourner vers le batteur et de le rejoindre sur son carré installé légèrement en hauteur. Animés par l’attitude rock de la chanteuse-auteure-compositeure, les festivaliers se déchainent face aux musiciens qui prennent leur pied à balancer les notes brutes. « Merci d’avoir écouté la musique plutôt que de taper dans les mains », crie la chanteuse avant de conclure sur des crissements de guitare qui font durer notre plaisir.

 

 

 

 

23h20 - KATE TEMPEST – RAPPEUSE THÉÂTRALE

 

 

 

Si on ne change pas de hall après Courtney Barnett, on change en revanche radicalement de style avec la britannique Kate Tempest. À son arrivée, les cris et applaudissements  cessent instantanément dès lors qu’elle prend le micro et se lance dans une performance technique stupéfiante.

Son débit de parole, qui provoque en nous un sentiment d’urgence tout en nous figeant de longues secondes durant, est impressionnant, et son phrasé parfaitement articulé. La rappeuse anglaise n’est pas là depuis plusieurs minutes qu’elle met tout le monde d’accord. Le cul scotché au Hall 3, le public des Trans prend une claque.

« Je voudrais pouvoir faire tout ça en français. Je ne peux pas. Je suis désolée, très désolée », annonce-t-elle d’emblée. Il y a une force combattive dans sa voix, dans sa manière d’interpréter sa musique.

Renforcée par les sonorités électro, produites instrumentalement sur scène par ses musiciens, et par l’appui vocal de la choriste hip-hop, l’énergie circule et se diffuse aussi vite que les mots qui sortent de sa bouche.

Et quand elle s’arrête, c’est pour laisser les gros sons trip hop envahir et saisir nos entrailles. La poétesse, reconnue pour son talent d’écriture qui lui vaut d’être qualifiée d’un des plus grands talents actuels, manie l’art de faire passer des émotions.

Les sonorités parfois énigmatiques qui nous plongent dans une atmosphère angoissante viennent contrecarrer son chanté viscéral qu’elle renvoie pourtant avec légèreté et bonne humeur.

On aime sa façon de raconter des histoires, sans en comprendre la finesse des mots qu’elle aligne à vitesse éclair. Elle maitrise les rythmes, pose parfaitement sa voix pour nous captiver et capter notre attention et joue de toute sa théâtralité, un art pour lequel elle est également salué en Angleterre. « Vous êtes putain de brillants ! C’était magique. Vous êtes putain de géniaux. Merci pour la soirée », lâche-t-elle avec émotion, à l’image de son concert.

 

 
 
00h50 – A-WA – TRIO ENVOÛTANT

 

 

 

Les trois chanteuses figurent en ligne sur le devant de la scène. Elles sont sœurs. Tair, Liron et Tagel Haim sont au centre du groupe A-Wa (prononcer Ay-Wa), venu d’Israël. Elles chantent dans un dialecte arabo-yéménite des chansons issues de la tradition orale, enregistrées dans les années 60 par les chanteur-auteur-compositeur yéménite Shlomo Moga’a.

Amour et protestations féminines, le trio joue le contraste de profondeur et légèreté dans des chants qui résonnent à travers leurs voix unies. Ces dernières percent les murs du Hall 3 pour se briser au loin, accompagnées par les notes et rythmes entrainants des guitares, de la basse et de la batterie.

Leur premier album, qui devrait arriver prochainement, produit par Tomer Yosef, Israélien vivant à New-York, propose une approche moderne des chansons folk yéménites mixé à de l’électro dance.

L’ensemble produit une sensation de fraicheur groovy qui séduit les spectateurs-trices, se laissant entrainer dans des pas de danse, au rythme des instruments et des voix parfois a cappella, parfois en chœur. Radieuses, les trois femmes partagent leur musique à la fois ensoleillée et tortueuse avec un élégant brin de retenue.

Là encore, une belle énergie se dégage de cette formation originale. Elles mêlent au fil du concert percussions, sollicitations du public et violon, le temps d’une chanson à chaque fois. Juste le temps de tisser une relation avec leur auditoire, qui s’affine avec les minutes tardives qui défilent, et de nous plonger dans une ambiance intimiste.

La force des voix épouse la fragilité qui émane des textes et nous invite à l’évasion. « Nous allons vous chanter une chanson d’amour yéménite qui parle de la façon dont l’amour peut vous consumer de l’intérieur », explique une des chanteuses. Si certains rêvassent debout, d’autres dansent à n’en plus finir en investissant l’espace qui se libère au fur et à mesure.

 

 
2h20 – MOLOTOV JUKEBOX – COCKTAIL EXCENTRIQUE

 

 

 

 

« J’ai découvert ce groupe il y a 2 ans. Ils devaient venir l’an dernier mais bon la chanteuse s’est fait mal… Aujourd’hui, ils sont là, c’est Molotov Jukebox ! », s’écrie Jean-Louis Brossard, co-directeur des TransMusicales en guise d’introduction du groupe, mais également de clôture de cette première soirée au parc expo.

Dès leur arrivée, les membres du groupe débordent d’énergie. Natalia Tena affiche un large sourire qu’elle ne lâchera pas du concert. Accordéon, trompette, violon, batterie et guitare démarrent en trombe pour y faire éclater des sonorités de fanfare de l’Est.

Rien à dire, nous ne sommes pas déçus d’avoir patienter un an de plus pour les découvrir en live.La musique est entrainante, festive, à la limite de l’excentricité.

Les genres se mélangent. Molotov Jukebox, qui vient pour la première fois en France, passe de chansons explosives parlant d’un ancien amant à des chansons jazzy à la James Bond. « On a toujours voulu faire une chanson à la James Bond », déclare le violoniste Sam Apley, sourire en coin. Le début est jazzy, la voix soul.

D’un registre à un autre, l’aisance est la même, l’énergie est semblable. Toujours empreinte de bonne humeur malgré l’heure tardive et le peu de festivaliers restants.

Accordéon accroché aux épaules et robe noire moulante, Natalia Tena, que l’on connaît pour ses rôles dans Harry Potter et Games of throne, déploie la puissance de sa voix qu’elle s’amuse à varier entre ton très nasal et échappées vocales.

Jusqu’à entamer des chansons plus pop rock et même une chanson en hommage à la capitale anglaise, Londres « qui pour sûr est une femme ! » Impossible de ne pas bouger ses pieds et son corps pendant cette dernière heure tant l’énergie impulsée est grande.

Célian Ramis

« 69 positions », une visite guidée singulière

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TNB, Rennes
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Un voyage au plus profond de notre intimité qui s’affranchit de tous les codes chorégraphiques ou théâtraux, de tous les codes moraux.
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Du 18 au 20 novembre, dans le cadre du festival Mettre en scène à Rennes, la jeune chorégraphe danoise Mette Ingvartsen a investi la salle Serreau, au TNB pour y proposer sa création « 69 positions ». Une première nationale loin de nous laisser de marbre.

Un parterre blanc. Une structure métallique carrée où sont accrochés treize panneaux. La scène de la salle Serreau ressemble à une galerie d’art. C’est dans ce décor simple, doté d’une atmosphère étrange et froide, que nous accueille Mette Ingvartsen, chorégraphe et danseuse, diplômée de l’école bruxelloise PARTS.

Les places assises ne sont pas éclairées. Tout va se jouer sur ce parterre blanc « Ce soir, je vous propose une visite guidée à partir de la sexualité et de la performance. Cette visite se fera en trois parties. Elle commence dans les années 60 et se termine aujourd’hui», présente la chorégraphe. La surprise se lit sur nos visages et ceux des spectateurs présents. Mette débute sa performance par la lecture d’un courrier de refus pour une collaboration écrit par Carolee Schneemann, chorégraphe américaine, point de départ de la création « 69 positions ». 

« J’avais déjà travaillé sur Meat Joy dans Expo Zéro (un projet du Musée de la danse) à Singapour en 2010. En 2004, 2005 et 2006 j’avais beaucoup travaillé sur la sexualité, la nudité. Ce sont des thèmes qui revenaient. J’ai donc cherché à faire une performance qui parlait de cela. Le corps nu et les politiques des années 60 m’ont toujours intéressée et je souhaitais donc travailler avec Carolee sur sa pièce « Meat Joy », créé en 1964. Mais ce n’était pas possible. C’est de là qu’est parti 69 positions»
Mette Ingvartsen, chorégraphe.

UN VOYAGE CHORÉGRAPHIQUE BOULEVERSANT

Dès les premiers instants, nous comprenons que ce spectacle n’est pas un spectacle comme les autres. Projections vidéos, lectures, décryptages d’œuvres, le voyage à travers les sources auquel nous convie Mette invite non seulement le spectateur à réfléchir sur la nudité, la sexualité, le rapport entre le corps et la politique, mais le fait surtout participer à tout.

«  69 positions, est la continuité de ma création « Speculation » dans laquelle le public est en interaction avec moi. J’ai voulu approfondir cette démarche, et diviser la pièce en trois parties afin de regarder l’Histoire en général et montrer que les problématiques des années 60 comme la libération sexuelle ou l’égalité homme-femme ne sont finalement pas encore toutes résolues aujourd’hui. Je souhaitais mettre toutes les questions de trois périodes différentes les unes à côté des autres », confie-t-elle.

69 positions est également un voyage dans l’imaginaire. Yeux ouverts ou clos, la chorégraphe nous amène à construire une sculpture érotique, à recréer Meat Joy, à tester les effets d’un gel à la testostérone… et tout cela dans notre tête, la voix douce de Mette pour seul guide. Elle revient sur cette démarche :

« 69 positions est une chorégraphie qui se passe dans le vide, dans l’imaginaire. J’ai cherché à vraiment créer une situation avec le public ».

Mais l’exercice est loin d’être évident. Dans le public, les yeux écarquillés, on rougit, on esquisse des sourires gênés, on tente de se cacher les uns derrière les autres quand un volontaire est requis.

UN PUBLIC AU CŒUR DE LA PERFORMANCE

Pendant toute la représentation, nous sommes donc en mouvement perpétuel. La chorégraphe revêt le rôle de galeriste, puis le quitte d’un coup pour se livrer à des exercices particulièrement embarrassant pour le public : elle se déshabille ou se rhabille, danse, fait l’amour à une chaise.

Le corps de la danseuse se transforme en objet de démonstration : il se tord, rampe, se frotte contre la jambe d’un spectateur. Elle crie, gémit, râle…  Nous nous sentons parfois pris au piège de cette expérimentation, de cet univers rempli d’érotisme et de tabous exposés au grand jour.

Entre la chorale d’orgasmes effectuée par quatre personnes choisies au hasard dans le public et l’invitation à danser, Mette brise complètement le quatrième mur (mur imaginaire séparant la scène du public). La tension est palpable.

« La participation du public est très importante pour moi. Je souhaite créer quelque chose avec lui, sans le choquer, mais établir une relation de proximité que permet la forme de mon spectacle. Je ne le manipule pas, je reste attentive à sa réaction. Et je fais ce que je peux faire avec lui, sans forcer personne »
explique la chorégraphe.

L’engagement politique est également un deuxième élément que la chorégraphe défend dans son solo : « Pour moi la nudité est une action politique. Prendre position est également une action politique dans un monde où les gens le font de moins en moins. Dans ce spectacle le public se déplace, gravite autour de moi. Il décide comment regarder. Quelque part, il prend donc position ».

Frileux au début du spectacle, nous finissons finalement par rentrer dans l’univers de notre guide. La tension du début laisse place à des sourires et des regards complices. On ressort de la salle Serreau quelque peu étourdi, mais apaisé. 69 positions est un voyage mouvementé. Bouleversant, même.

Un voyage au plus profond de notre intimité qui s’affranchit de tous les codes chorégraphiques ou théâtraux, de tous les codes moraux. Mais 69 positions reste un beau voyage, que l’on aurait finalement souhaité partager davantage. Confronter l’espace intime et l’espace public ? Pour Mette, le pari est réussi.

 

Célian Ramis

Les femmes et la marge au Blosne

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Maison des Squares, Rennes
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En plein cœur du quartier du Blosne, se tient l'exposition « Les femmes et la marge ». L'occasion d'admirer des femmes du monde entier vues par l'œil du photographe Yann Lévy.
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À la Maison des squares, en plein cœur du quartier du Blosne, se tient l'exposition « Les femmes et la marge » jusqu'au 30 novembre 2014. L'occasion d'admirer des femmes du monde entier vues par l'œil du photographe Yann Lévy.

Une femme en tenue burlesque, cache-téton en strass et body moulant, regarde d'un air mutin le visiteur, prête à retirer le bas. À côté, une femme entièrement voilée presse le pas sur le parvis d'une mosquée à Istanbul. Ces deux portraits exposés côte à côte montrent deux mondes opposés. Leur point commun ? C'est le même homme, Yann Lévy qui à travers son  regard de photographe a immortalisé ces instants. À travers dix-huit portraits de femmes, il emmène le visiteur aux quatre coins du globe : Roumanie, Haïti, Palestine, France, Turquie...

Sarah Boulanger, animatrice multimédia et responsable des expositions à la Maison des squares, explique : « Le lien entre toutes ces photos c'est les femmes. Il a extrait des photos de plusieurs de ses reportages en ne prenant que les portraits féminins. » Elle a contacté Yann pour l'exposer car « c'est un copain ».

Amatrice de photos, elle connaît quelques personnes dans le milieu. Yann Lévy lui a ainsi expliqué sa démarche. Partant du constat que les femmes étaient peu représentées dans le monde de la photographie, il a voulu travailler sur leur diversité. Résultat : une exposition hétéroclite qui rend hommage au féminin sous toutes ses formes.

Autre particularité, le lieu dans lequel les photos sont accrochées. La maison des squares n'est pas un lieu destiné à exposer a-priori, sa vocation est toute autre, celle d'une maison de quartier. Les clichés sont accrochés dans l'entrée et dans le couloir au petit bonheur la chance. Le Blosne est dépourvu d'endroits dévolus à l'art. Seul le Triangle fait exception.

C'est ce qui a poussé la petite structure à se lancer, depuis septembre 2014, afin de combler ce vide culturel et éviter que les personnes soient obligées de se rendre au centre ville pour admirer des expositions. Tous les mois, un nouvel artiste vient prendre place sur ses murs.

Les réactions des gens du quartier intéressent également Sarah Boulanger : « On a des gens qui viennent de partout et qui se retrouvent dans cette exposition. » Elle raconte, amusée qu'une maman d'origine turque et sa fille adolescente contemplaient toutes deux une photographie en la qualifiant de « très belle » et en  pensant, bien évidemment, parler de la même. Sauf que la mère admirait celle de la femme voilée sur le parvis d'Istanbul tandis que la fille évoquait celle de la performeuse burlesque. Une autre remarque entendue l'a aussi marqué : « C'est marrant, il n'y a que les femmes blanches de l'exposition qui font des trucs que l'on a jamais vu. » Une manière de questionner notre rapport à l'étrange et à l'étranger.

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