Célian Ramis

Awa Gueye : « Je veux la Justice, je veux un procès, il faut continuer à se battre ! »

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Ni oubli, ni pardon. Samedi 6 juin, des milliers de personnes ont répondu à l’appel du Collectif Justice et Vérité pour Babacar Gueye, à Rennes. Près de 4 000 se sont mobilisées contre les violences policières et ont affirmé que « Sans justice, pas de paix ».
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Ni oubli, ni pardon. Samedi 6 juin, des milliers de personnes ont répondu à l’appel du Collectif Justice et Vérité pour Babacar Gueye, à Rennes. Sur l’esplanade Charles de Gaulle, iels étaient environ 4 000 à se mobiliser contre les violences policières et à affirmer que « sans justice, pas de paix ».

La marche « Laissez-Nous Respirer », à l’appel de 38 familles de victimes de violences policières et de collectifs de blessés, aurait du avoir lieu le 13 mars dernier. Mais le Covid et la menace du confinement arrivant ont forcé les organisateur-rice-s à reporter l’événement.

Entre temps, en avril, Jimmy, Mohamed, Boris, Malik, Dine ou encore Romain, sont décédés à la suite d’un plaquage ventral, tués par balles ou morts en garde-à-vue, à Toulouse, Béziers, Angoulême, La Courneuve, Albi ou encore à Saint-Denis.

Le 23 mai, la chanteuse Camelia Jordana est invitée dans l’émission On n’est pas couché, sur France 2. Elle y déclare que face à un flic, quand elle a les cheveux frisés, elle ne se sent pas en sécurité, explique que c’est le cas pour milliers de personnes racisées en France et dénonce les violences policières à leur encontre, en raison de leur couleur de peau.

Son discours crée la polémique et chacun-e y va de son commentaire socio-philosophico-éthique. Et finalement, le fond du débat se décale et devient le sujet de conversation d’hommes blancs médiatiques et politiques se rejoignant sur la conclusion suivante : non, il n’existe pas de violences policières, comme continue de l’affirme Christian Jacob, non, les Français-es ne se sentent pas en insécurité face aux forces de l’ordre, oui, Camelia Jordana ferait mieux de se taire plutôt que d’inciter la population à la haine anti-flics.

Deux jours après la diffusion d’ONPC, aux Etats-Unis, George Floyd est interpellé par quatre policiers qui le menottent et le plaquent au sol sur le ventre. L’homme est immobilisé à terre, incapable de respirer puisque les policiers le maintiennent plaquer. L’un des agents exerce une pression avec son genou sur le cou de l’homme afro-américain.

Des témoins filment la scène, des passants réclament que les policiers arrêtent le plaquage et l’aident, George Floyd ne cesse de répéter qu’il ne peut plus respirer. Rien n’y fait, la pression à son cou est maintenue jusqu’à l’arrivée de l’ambulance. Il décède. Les autopsies concluent à un homicide.

Les quatre policiers sont licenciés et des enquêtes sont ouvertes. Mais surtout, les vidéos de l’interpellation et du meurtre de George Floyd sont diffusées sur les réseaux sociaux, secouant la population américaine puis mondiale. Des émeutes débutent à Minneapolis, ville dans laquelle le crime a été commis, puis se propagent dans le reste des Etats-Unis.

Quatre ans plus tôt en France, Adama Traoré est lui aussi mort asphyxié à la suite de son interpellation par les gendarmes. Depuis, sa sœur Assa Traoré mène le mouvement Vérité et Justice pour Adama. Ce 2 juin 2020, elle lance un appel à la mobilisation et rassemble plus de 20 000 personnes à Paris, malgré l’interdiction de la Préfecture.

Le samedi suivant, le 6 juin, le rassemblement qui doit se tenir sur l’esplanade Charles de Gaulles à Rennes est lui aussi interdit par arrêté préfectoral. Pourtant, plusieurs milliers de personnes se réunissent à cet endroit-même pour affirmer que « Les oppressions sont faciles à ignorer quand elles fonctionnent en notre faveur », « Black Lives Matter », « Black Trans Lives Matter », « La police est raciste », « Ne pas dénoncer, c’est encourager » ou encore que « Ce n’est pas un combat contre les blancs mais contre le racisme mondial ».

La foule, condensée de pancartes, resserre les rangs devant Awa Gueye, la sœur de Babacar Gueye, assassiné par la police à Rennes en 2015. Cinq balles dans le corps. Des versions qui diffèrent, des faits qui ne corroborent pas ensemble. Des flics qui viennent à la place des pompiers. L’arme qui a tué Babacar qui disparaît des scellés. Un non lieu. Et surtout des questions en suspens.

Awa Gueye se bat pour obtenir les réponses. Se bat pour « rendre hommage à mon petit frère, Babacar et à toutes les personnes assassinées par la police. » Quand elle déclara « Nous sommes George Floyd », la foule scande avec elle. Elle dénonce le racisme d’État, ce qui a causé la mort de son frère : 

« On doit nous donner le respect. Personne ne mérite cette mort ! Les policiers qui ont tué Babacar, ils ont porté plainte contre Babacar. La honte ! Quelle honte ! Ils sont venus chez moi pour me faire peur. Moi, je me suis dit Awa, bats-toi ! Aujourd’hui, je suis fière de moi, je suis capable et j’ai réussi à faire ouvrir le dossier à nouveau. » 

Elle ne lâchera pas, elle ne cédera pas à leur tentative d’intimidation. « Les policiers, ils salissent toujours les personnes (qu’ils assassinent). Pour faire taire les familles. Les familles, on est là, on est forts et on continue de se battre. Je demande la reconstitution des faits. Et toutes les personnes qui étaient là à ce moment-là doivent être là. Pompiers, policiers, tout le monde. Je veux la Justice, je veux un procès, je vous informerais et tout le monde doit être là ! On veut la Justice, on veut un procès, il faut continuer à se battre ! », lance Awa Gueye. 

Poing en l’air, le regard déterminé, elle est une figure importante de la lutte contre les violences policières et racistes. Parce qu’elle, comme Assa Traoré et de nombreuses familles de victimes, elle se bat pour faire éclater la vérité et contre l’impunité qui protège les assassins de leurs frères, maris, pères, sœurs, ami-e-s, etc.

Pour faire reconnaître que toutes ces victimes ne sont pas des cas isolés. Allan, Angelo, Lamine, Adama, Babacar, Zyed, Bouna, Breonna, George, Abou, Ricardo et d’autres ont été, sont et seront tué-e-s en raison de leur couleur de peau. Aux Etats-Unis, en France, et ailleurs.

Leur visage et leur nom sont présents au sein du rassemblement. Sur des pancartes, dans les slogans, sur les pulls. Les poings sont en l’air, les mains claquent, les voix s’énervent et le rythme s’accélère. La foule demande la justice pour Adama, pour Babacar, pour Angelo, pour Allan.

Ce dernier est décédé le 9 février 2019, « victime de la police de Saint-Malo », déclare une proche de la famille. Elle poursuit : « Il était avec son papa quand ils ont été arrêtés, ils l’ont laissé mourir en cellule tout seul. Son papa l’a appris le lendemain. Ils ont détruit une famille ce jour-là. Ils ont détruit un papa. Une famille entière qui ne se remettra jamais de cette injustice. »

Elle précise que l’affaire n’avance pas. Qu’elle traine même. Alors la famille a choisi de délocaliser le procès à Rennes. A quelques mètres des prises de paroles, une pancarte flotte dans les airs : « Qui appelle-t-on quand la police tue ? » Une minute de silence suit les discours. « Laissez-Nous Respirer !», enchainent en chœur les manifestant-e-s, gravant cette lutte, ignorée jusqu’ici de la majorité des personnes blanches et du gouvernement.

Car si le pouvoir en place, comme ceux qui l’ont précédé, tente de canaliser la gronde, prétextant que les violences policières n’existent pas et profitant de la politique de l’autruche en matière de privilège blanc, la gênante réalité ne peut plus être contenue. Et en France, on peut pas se cacher derrière une comparaison avec les Etats-Unis, laissant penser que dans l’hexagone, les choses ne sont pas si pires…

Il y a ce groupe Facebook, TN Rabiot Police Officiel, qui réunit 8000 policiers s’échangeant des messages racistes, sexistes, homophobes et qui parfois appellent au meurtre. Il y a le Defenseur des droits Jacques Toubon qui plaide pour une analyse systémique des discriminations subies par 18 personnes noires, arabes, ou perçues comme telles, dans le 12earrondissement de Paris entre l’été 2013 er 2015.

Dans son rapport, il écrit : « Les discriminations liées à l’origine à l’encontre des groupes de personnes s’inscrivent dans un ensemble de représentations et de préjugés qui traversent la société. » Il parle alors de discrimination systémique. Une grande première pour une instance étatique. 

Interrogée sur le racisme au sein de la police, Christiane Taubira peine à généraliser, soulignant que « chaque dérapage individuel tâche l’institution entière. » Un discours en demi teinte qui n’occulte cependant pas la responsabilité collective du racisme. 

Du côté des manifestant-e-s, on continue de l’affirmer : « Ni oubli, ni pardon. Sans justice, pas de paix. » Justice pour Adama, Babacar, Angelo, Allan, George et tous les autres. Awa Gueye insiste : personne ne la fera taire, elle poursuit le combat et espère retrouver les 4000 personnes présentes et plus à ses côtés pour continuer.

Célian Ramis

Coincé-e-s dans un jeu sur les féminismes, le pied !

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Nous avons testé l'escale game "Le féminisme expliqué aux extraterrestres" créé et installé à l'université Rennes 2. Le souci : on ne veut pas s'échapper d'un tel endroit...
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Depuis plusieurs années, les Escape Game fleurissent aux quatre coins de toutes les villes et font varier les plaisirs avec des thématiques diverses, comme les vampires, les pirates, les années 80, l’asile psychiatrique, etc. Nous n’avions pas encore testé, c’est désormais chose faite depuis le 9 mars dernier, grâce au service culturel de Rennes 2, des chercheuses et des étudiant-e-s qui ont créé un Escape Game autour des féminismes. Le problème : on n’a pas envie de s’échapper d’un endroit pareil…

En Eldenia, les catégories de genre n’existent pas dans la civilisation, qui utilise alors un pronom neutre pour désigner les individus. Aurissor, un-e Elden venue sur Terre, nous demande alors de l’aide pour comprendre ce qu’est le féminisme et trouver des reliques à ramener dans son cabinet de curiosité intergalactique.

Nous disposons de 15 minutes pour résoudre 6 énigmes qui nous mèneront aux reliques. Deux par deux, on se précipite sur les différents ilots pour s’atteler à notre mission. Face à nous, des cubes comportant des QR code, on les scanne et on accède à une vidéo de la chaine Youtube de Game of Hearth expliquant le courant queer féminisme, valorisant la pluralité des identités sexuelles et de genre, comme l’explique l’étiquette devant laquelle il faut disposer le cube.

Trois autres vidéos nous permettent de compléter le code couleur à trouver : Rokhaya Diallo pour l’afro-féminisme, Sara El Attar pour l’intersectionnalité et le port du voile, et Françoise Vergès pour le féminisme décolonial.

L’énigme ne se termine toutefois pas là. Une fois le code entré dans l’ordinateur, apparaît sur l’écran une photo d’Adèle Haenel. L’actrice fait la Une desInrocks, en novembre 2019. On lève la tête et à notre gauche, on remarque que la couverture est affichée au mur, avec une étiquette délivrant des informations sur Adèle Haenel. 

« Actrice plusieurs fois récompensée et féministe engagée. En 2019, elle prend la parole pour dénoncer les abus sexuels qu’elle a subis de la part d’un réalisateur. À la dernière cérémonie des Césars, elle sort de la salle en signe de révolte face à l’industrie du cinéma patriarcale, ayant récompensé Roman Polanski, violeur récidiviste. »

À côté d’elle, une affiche Power & equality et une autre de Laverne Cox, actrice américaine trans, faisant la Une du Time. On voudrait tout lire, tout scruter, mais ce n’est pas le propos. On se recentre sur l’objectif, le code, la Une, l’affiche… Notre binôme la soulève et y trouve un code. Un code permettant d’ouvrir un coffre détenant une des reliques.

Il y a un côté frustrant à ne disposer que de 15 minutes pour réaliser les missions, pensées et réalisées par un groupe d’étudiant-e-s volontaires qui a planché sur le concept chaque semaine depuis octobre, avec l’aide et l’accompagnement de la doctorante Dolly Ramella, de la maitresse de conférences en linguistique française Griselda Drouet et la professeure des universités Elisabeth Richard.

Frustrant certes mais stimulant et enthousiasmant également. Les énigmes sont inventives et créatives et on kiffe le décor. Partout où se pose notre regard, on prend notre pied. Il y a des clitoris suspendus au plafond, une bibliothèque féministe devant laquelle on s’attarde à lire les tranches des bouquins (et on note les titres, évidemment, pour compléter la notre), un puzzle égalité, des infos sur Lizzo, Odile Fillod ou encore Bell Hooks, un extrait de King Kong Théorie de Virginie Despentes et aussi des slogans de manif’ : « Polanski violeur, cinémas coupables, public complice ». 

Niveau féminismes, il y a de tout. On ne tombe pas dans le mainstream ou la facilité (qui serait de se centrer uniquement sur le féminisme blanc, cisgenre, hétéro…), et ça, ça nous plait. L’ambiance sombre et colorée. L’écho aux actualités. Les références à la pluralité des sujets développés par les féminismes. Sans pour autant exiger des connaissances précises et pointues dans ces domaines pour résoudre les énigmes.

Certes, nous n’avons pas déniché toutes les reliques. Mais il faut dire que nous étions 6 là où la jauge permet d’aller jusqu’à 12 participant-e-s. On s’en fout, on a passé un bon moment dans cet Escape Game « Le féminisme expliqué aux extraterrestres » et on est sorti-e-s avec l’envie de recommencer, sur un créneau plus large. Avis aux créateur-ice-s de scénarios…

 

 

 

Célian Ramis

En cette journée mondiale de l'hygiène menstruelle (et pas que), y a du taf...

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La taxe tampon, la non transparence des fabricants de tampons et serviettes sur la composition, l’inégal accès aux protections et aux informations concernant les menstruations… La liste démontrant l’ignorance et le mépris envers les personnes réglées est longue.
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La taxe tampon, la non transparence des fabricants de tampons et serviettes quant aux produits qui les composent, l’inégal accès aux protections hygiéniques et aux informations concernant les menstruations… La liste démontrant l’ignorance et le mépris envers les personnes réglées, et ce qu’elles vivent, est longue. En avril, s’est ajoutée à celle-ci les amendes de 135 euros pour celleux qui sortaient du confinement le temps d’acheter des protections périodiques. Pourquoi ? Parce qu’on ne les considère toujours pas, dans l’opinion publique, comme des produits de première nécessité. 

Pour le pain et le vin, aucun problème dès lors que l’on était muni-e-s d’une attestation dérogatoire de déplacement. Cela ne nous pose aucun souci, bien au contraire. En revanche, sortir de son domicile pour acheter des protections périodiques, là, ça coince. Plus que ça, ça déconne sévèrement puisque la verbalisation s’accompagnait d’une amende de 135 euros pour non respect des mesures de confinement.

Certains médias ont parlé de verbalisations abusives. On comprend l’idée mais dans la réalité, ça va plus loin, révélant ici la méconnaissance et le mépris concernant les menstruations. Oui, on peut attribuer le geste de la verbalisation à certains membres des forces de l’ordre et l’abus de leur autorité quant à la fouille des sacs mais on peut aussi mettre cela en perspective avec le manque d’une politique forte envers la nécessité des protections menstruelles.

LA TAXE TAMPON

Car il faut bien rappeler que c’est grâce à l’action du collectif Georgette Sand que celles-ci ont réduit la TVA à 5,5% au lieu de 20%. Une taxe appelée la « taxe tampon », appliquée jusqu’en 2015. Le 15 octobre de cette même année, l’Assemblée rejette la proposition de Catherine Coutelle, députée PS, visant à réduire la TVA sur les protections périodiques.

Les associations féministes se mobilisent autour du sujet et le collectif Georgette Sand, dont une pétition avait très rapidement recueilli plus de 26 000 signatures, organise une manifestation festive à Paris. D’autres rassemblements fleurissent, des initiatives aussi, à l’instar de celle de Culotte Gate : envoyer aux politiques des culottes tâchées de sang.

Les militantes rappellent alors qu’avoir ses règles, « ce n’est pas optionnel ». En décembre 2015, la réduction de la taxe tampon est finalement votée. C’est une première victoire qui a malheureusement le goût d’un sujet tué dans l’œuf. Comme si ce vote servait à faire taire les revendications féministes.

C’est bien mal connaître les militantes qui prônent les droits des femmes et l’égalité entre les sexes. Le tabou est loin d’être levé et les menstruations représentent un réel enjeu dans cette lutte. Il faudra attendre encore quelques années mais désormais le sujet a pris de l’ampleur et on en parle sous le terme de précarité menstruelle, englobant à la fois les inégalités économiques que les règles soulèvent mais aussi politiques, sociales, éducatives, etc. (Lire notre Focus : http://yeggmag.fr/focus/precarite-menstruelle-couleur-realite)

RÉVÉLER LA PRÉCARITÉ MENSTRUELLE

Le combat est loin d’être terminé et demande une mobilisation sur tous les fronts. De l’importance de faire reconnaître que le sang menstruel est rouge (et non bleu comme dans les publicités…) à la lutte pour la gratuité des protections périodiques, rien ne doit être laissé de côté.

En premier lieu, l’information apparaît capitale. Et là, attention, pas de raccourci. Tout le monde est concerné. Si ce sont les personnes porteuses d’un utérus qui sont en général menstrues, les autres doivent aussi être informées. Pour en finir avec le dégoût que suscitent la période des règles. Pour en finir avec la honte et la culpabilisation, et ainsi en finir avec la loi du silence. Pour apprendre au plus tôt que non, ce n’est pas normal d’avoir mal avant, pendant et/ou après les règles.

La méconnaissance et le mépris envers les personnes réglées et leurs vécus ont conduit à isoler des personnes en souffrance. Il y a l’exil menstruel qui existe toujours dans certaines zones du monde et il y aussi, en France notamment, une problématique au niveau du diagnostic de l’endométriose. On estime à 7 ans en moyenne, ce diagnostic.

Car la plupart des personnes exprimant ressentir des douleurs dues aux cycles ne seront pas prises au sérieux, pas écoutées, méprisées. On leur dira qu’elles sont douillettes, que c’est normal d’avoir mal, on minimisera leurs témoignages, on ne se concentrera pas sur la recherche des causes et des traitements de l’endométriose.

Ensuite, il est également impératif de prendre en compte la réalité économique des menstruations d’un côté, des femmes, des personnes trans, des personnes intersexes, des personnes non binaires, de l’autre, population souvent très précarisée.

Le budget alloué pour ce début de cycle ne se cantonne pas à l’achat de protections périodiques – qui représentent déjà un coût en soi – puisqu’il faut parfois prévoir l’achat de médicaments contre les douleurs, ainsi que l’achat de nouvelles culottes si besoin, de draps, etc.

VERS LA GRATUITÉ DES PROTECTIONS PÉRIODIQUES

L’accès aux savoirs et aux protections périodiques révèle de sévères inégalités entre les individus et un contrôle patriarcal omniprésent sur le corps des femmes, des personnes trans, des personnes intersexes ainsi que des personnes non binaires, des personnes handicapées et des personnes racisées. Toutes les personnes ne correspondant pas à la norme de l’homme, blanc, hétéro, cisgenre, valide…

Pour elles, l’accès à la santé et donc à l’hygiène menstruelle est un véritable parcours du / de la combattant-e. Heureusement, les actions visant à lutter contre la précarité menstruelle se multiplient. A titre d’exemple, Bulles Solidaires - qui œuvrent pour l’accès à l’hygiène et au bien-être des personnes en fortes difficultés financières – récoltent et distribuent des protections périodiques aux femmes précaires et/ou sans logements.

On voit aussi s’organiser des journées de distributions gratuites de protections périodiques – de toute sorte : serviettes jetables et serviettes réutilisables, tampons, tampons bios, coupe menstruelle… - à l’instar de l’événement organisé par Camille Troubat au centre social Kennedy le 9 mars dernier (http://yeggmag.fr/actualite/sororite-contre-precarite-menstruelle).

Il y en a aussi sur les campus de Rennes 1 et de Rennes 2, ce dernier s’étant également équipé de distributeurs gratuits de protections bios, Marguerite & cie. Du côté de Lille, l’université avait l’an dernier distribué 30 000 kits de protections périodiques aux étudiant-e-s, une grande première en France, inspirée du modèle écossais qui a désormais voté, en février 2020, la gratuité des protections périodiques.

Dans l’hexagone, l’avancée n’est pas aussi significative. Oui, les mutuelles étudiantes remboursent depuis quelques années l’achat de protections périodiques à leurs adhérentes. Entre 20 et 30 euros par an, ce qui est largement insuffisant. Pour toutes les autres personnes réglées vivant dans la précarité, ce sont encore aux associations de les aider. Les mesures gouvernementales et politiques ne sont à l’heure actuelle pas suffisantes et satisfaisantes.

LE 28 MAI

En plus des actions et initiatives féministes et militantes, organisées tout au long de l’année, le 28 mai est la journée mondiale de l’hygiène menstruelle. Le but : rompre le silence et briser le tabou autour des règles en communiquant et en échangeant avec les différents publics (on rappelle que tout le monde est concerné) autour de la thématique.

L’occasion également de rappeler que dans le monde 500 millions de femmes n’ont pas accès aux produits et infrastructures nécessaires pour vivre leurs règles de façon digne et que 1 femme sur 10 fait face à la précarité menstruelle, comme le souligne l’association M.A.Y (Menstruations And You), dont l’objectif est de lutter contre la précarité menstruelle avec et pour les jeunes.

Dans ce cadre-là, l’association a préparé un programme riche pour cette journée avec des promotions sur des protections périodiques mais aussi et surtout des témoignages, notamment celui d’Emilie Kyedrebeogo de Palobdé au Burkina Faso, des interviews (en live Instagram avec Ilayda de l’association turque We need to talk puis avec Molly de LYP en Angleterre), un grand quiz sur les règles et la précarité menstruelle, et du partage d’informations autour de groupes et d’associations en France qui luttent contre la précarité menstruelle.

www.may-asso.com/ Fb : M.A.Y Asso / Instagram : m.a.y.asso

Célian Ramis

"Nous revendiquons un déconfinement militant et féministe"

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"Partout, depuis quelques mois, se créent des réseaux spontanés de solidarité et d'entraide, qui sont autant de preuves que l’auto-organisation constitue un fer de lance essentiel de la société à laquelle nous aspirons."
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Mardi 19 mai, la coordination féministe nationale a réuni plusieurs personnes de Grenoble, Marseille, Toulouse, Rennes, Rouen et Paris. La tribune a été publiée sur le site de Mediapart le 22 mai dernier. À notre tour, nous relayons ce texte essentiel, signé par de nombreux-ses collectifs et associations, dont Nous Toutes 35 et le Groupe féministe de Fougères. Ensemble, iels appellent à une mobilisation nationale le 8 juin. Parce qu’il y a urgence.

FACE À LA CRISE SANITAIRE, ÉCONOMIQUE ET SOCIALE, UN PLAN D'URGENCE FÉMINISTE 

Nous ne nous habituerons jamais au decompte de nos mort·e·s. Le déconfinement tel qu’il est organisé montre que pour nos dirigeant·e·s, limiter les mort·e·s n’est plus la priorité, « l’économie » passe d’abord. 

Ce décompte devrait devenir aussi insignifiant que celui des femmes assassinées par leur conjoint, des enfants tués par leur père, des migrant·e·s noyé·e·s dans la Méditerranée, des victimes d’accidents et maladies du travail ou des victimes de violences policières. 

Ces mort·e·s paraissent tolérables car les profits passent avant tout, justifiant l’exploitation capitaliste, sexiste, raciste, extractiviste et écocide au mépris de notre santé. 

La crise renforce et souligne les inégalités de race, de genre et de classe. Les femmes sont en première ligne. Les travailleur·se·s les plus précaires et les plus pauvres sont les plus exposé·e·s à la maladie : salarié·e·s de l’hôpital et de la grande distribution, aides à domicile, travailleur·se·s sociaux·ales et ouvriè·re·s de l’industrie agro-alimentaire. 

Les métiers les plus méprisés sont les plus féminisés et les plus mal payés, or ils sont aujourd'hui déclarés essentiels. Dans l’éducation nationale aussi, les femmes sont en première ligne. Agentes d’entretien, ATSEM, AESH, enseignantes : toutes doivent faire face à des conditions de travail ubuesques. 

Enfin, au sein des foyers, ce sont là encore les femmes qui assurent principalement les tâches éducatives et ménagères. Confinement et déconfinement ne font que renforcer cette assignation des femmes à la sphère familiale et domestique : rien n’a changé, tout s’est exacerbé. 

La crise sanitaire actuelle, combinée à une crise économique mondiale, se traduit déjà par une précarisation généralisée et des vagues de licenciements. Les chômeur·se·s, les saisonnier·e·s, les intermittent·e·s, les prostitué·e·s et personnes qui se revendiquent comme travailleur.se.s du sexe voient leurs revenus disparaître. 

Ces dernièr·e·s sont également souvent exposé·e·s, sans protection au virus, car tou·te·s ne peuvent pas se permettre de cesser leur activité et la pratiquent dans des conditions extrêmement dangereuses. 

La menace du chômage de masse sert de chantage pour relancer l’activité des entreprises. Cette dernière augmente la potentialitéde transmission du virus, et se fait au mépris des vies des personnes dont la santéest fragile : celles qui subissent des maladies chroniques, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées. Pour celleux placé·e·s en établissements médico-sociaux (EHPAD, ESAT, foyers, MAS, FAM), et dont les situations reposent sur les choix des personnes en charge de leur établissement, cela aura souvent pour conséquence d’aggraver leur isolement et leur enfermement. 

La casse des services publics et la destruction des dispositifs de solidarité comme l’assurance maladie, les retraites ou l’assurance chômage, visent àdiminuer le coût du travail salariéet sont responsables de notre incapacitéàrépondre à la crise sanitaire et àla crise économique qui s’annonce. 

Dans un tel contexte, une tendance au repli sur la famille risque d’accroître la marginalisation des plus vulnérables et les plus isolé·e·s : les personnes handicapées, les personnes LGBTQI, les personnes migrantes, les mères séparées, les personnes âgées isolées, les travailleur·se·s les plus pauvres. 

Mais l’Etat poursuit la répression qui frappe les hospitalièr·e·s et les personnels des maternités et continue d’expulser les réfugié·e·s sans-papiers, de mater les révoltes en prison, en CRA et dans les quartiers populaires. 

Cela est d'autant plus visible quand les gouvernements, partout dans le monde, décident de répondre à cette crise par des mesures liberticides, répressives, et par l’austérité. 

L’état d’urgence sanitaire permet à l’État de casser le code du travail et à sa police de réprimer les contestations et multiplier les violences racistes. 

Face à cette nouvelle crise mondiale, sanitaire, économique et écologique, l'ensemble du mouvement féministe se mobilise et s’inspire des grèves féministes internationales et des luttes des territoires en résistance. 

NOS REVENDICATIONS FÉMINISTES, ANTICAPITALISTES, SOLIDAIRES

Nous ne nous laisserons pas dicter en silence les mesures de « l’après », celles-là mêmes qui auront pour seul objectif de sauver à tout prix le modèle capitaliste. Nous revendiquons un déconfinement militant et féministe. 

Nous exigeons que les métiers essentiels, très souvent occupés par des femmes, soient reconnus à leur juste utilité, reconsidérés socialement et mieux rémunérés. 

Nous revendiquons la reconnaissance des conséquences du travail sur notre santé, et l'augmentation des salaires, notamment dans les emplois féminisés : l'égalité salariale entre les femmes et les hommes et la réduction du temps de travail. 

Nous revendiquons la fin des politiques de casse des services publics et du code du travail. Nous nous battons pour des services publics gratuits et de qualité, prenant en charge la petite enfance, la prise en compte de la dépendance, la restauration, le nettoyage et pour qu'il y ait un partage des tâches au sein de chaque foyer. 

Nous exigeons l'augmentation des budgets publics pour la recherche, l'embauche, la titularisation massive de personnels hospitaliers et de travailleur·se·s sociaux·ales 

ainsi que la réouverture des hôpitaux, des services et des lits supprimés. Nous demandons un accès gratuit et rapide à tous les soins de santé, nous défendons le droit à l’IVG et exigeons un allongement du délai d'avortement sous toutes ses formes. 

Nous réclamons des logements de toute urgence pour les personnes qui subissent lourdement des violences sociales et économiques : les femmes victimes de violences conjugales, les réfugié·e·s, femmes sans domicile, les prostitué·e·s et les personnes qui se revendiquent comme travailleur·se·s du sexe, les femmes migrantes avec ou sans papiers, les personnes LGBTQI marginalisées ; ces personnes qui ne sont pas prises en compte dans les dispositifs mis en place par les institutions. 

Contre les violences faites aux femmes et aux enfants, nous revendiquons un budget et des mesures conséquentes, réclamées haut et fort depuis de nombreuses années par les associations féministes.
Nous exigeons des politiques d’éducation au genre et à la sexualité, essentielles à la construction d’une société égalitaire pour déconstruire les rapports de domination. 

Nous inscrivons notre combat féministe dans le sillon du mouvement international et de toutes les luttes qui, de l'Italie au Rojava, de l'Etat Espagnol àla Corée du Sud et au Chili, de la Pologne au Mexique ou à l'Argentine, démontrent la force et la vitalité du combat féministe. 

Dans un climat mondial de récession, de replis nationalistes, de montée des mouvements racistes, sexistes, LGBTQIphobes et misogynes, nous sommes nécessairement internationalistes ! 

Il est impératif que nous nous organisions collectivement, tant localement qu’à travers les frontières. 

Le féminisme a un fort pouvoir d'action politique et un rôle important à jouer pour la société que nous voulons : nos luttes féministes sont essentielles et doivent s’inscrire dans les transformations écologiques, sociales, économiques d'une société débarrassée de tous rapports d'exploitation, de domination, d'oppression. 

La grève féministe déjà utilisée lors des mobilisations du 8 mars doit devenir un moyen d’action puissant et reste encore à construire. Partout, depuis quelques mois, se créent des réseaux spontanés de solidarité et d'entraide, qui sont autant de preuves que l’auto-organisation constitue un fer de lance essentiel de la société à laquelle nous aspirons. 

 

Nos mouvements féministes s’unissent et appellent à une coordination nationale féministe. 

Nous appelons àune journée d’actions féministes le 8 juin partout sur le territoire ! 

 

Signataires : Assemblée Féministe Toutes en Grève 31, Collages féminicides Rouen, Collages féministes Toulouse, Collectif Bavardes, Collectif Droit des Femmes 14, Collectif Émancipation, Colleurses Grenoble, Droit des femmes Rouen, FASTI, Féministes Révolutionnaires Nantes, Femmes kurdes de Toulouse, GAMS Haute Normandie, Groupe féministe Fougères, GRAF, Marseille 8 mars, Marseille Féministe, Nous Toutes 35, Nous Toutes 38, Nous Toutes 54, Nous Toutes 76, Planning Familial, Planning familial 06, Transat. 

 

Célian Ramis

Vulves brodées : honneur aux cons

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Des vulves et des messages brodé-e-s sur des matériaux récupérés et des fringues réparées, c’est ce que proposait l’expo à la con, visible du 7 au 27 février, au Papier Timbré à Rennes.
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Des vulves et des messages brodé-e-s sur des matériaux récupérés et des fringues réparées, c’est ce que proposait l’expo à la con, visible du 7 au 27 février, au Papier Timbré à Rennes.

Elle ne signe pas ses créations et ne revendique pas le statut d’artiste mais plutôt le côté artisanal. Elle n’aime pas la spéculation sur l’art et se dit en faveur de l’influence : «Je suis influencée par des personnes, des phrases que j’entends, des discussions, et à mon tour, j’influence d’autres personnes, etc. »

Sur des napperons, dans des cadres, sur des vêtements et des culottes, récupéré-e-s dans les poubelles, chez Emmaüs ou encore dans les vide-greniers, elle brode autour ou par dessus l’existant, avec les fils dont elle dispose. « Consanguin » pour une vulve qui saigne. « Petit con » pour une vulve dans un petit cadre. « Conjoints » pour deux vulves côte à côte.

Son idée : prendre au pied de la lettre les expressions et les insultes pour se les réapproprier. « Con » figure parmi les insultes les plus répandues : «A la base, ce n’est pas péjoratif « con ». En vieux français, c’est la vulve. Sur Wikipédia, on lit que c’est un mot polysémique mais non je ne suis pas d’accord. C’est la vulve ! Et c’est devenu une insulte sexiste, point. Quand on sait ça, on réfléchit autrement en disant « Tête de con » ou « Gros con ». On passe de la dénonciation à la réappropriation. »

On trouve là l’esprit punk du DIY (do it yourself) et son militantisme. Ses revendications à elle sautent aux yeux, elle prône la liberté des femmes, l’information et la transmission, l’affirmation des savoirs, l’amusement et la réappropriation de ce qui nous appartient et qui a été utilisé contre nous.

Ainsi, sur une mini jupe trône le mot « Salope » mais dans l’expo, on trouve aussi « j’m’en bats les ovaires », « La bite ne fait pas le moi », « nullipare » ou encore « Allez tous vous faire dégenrer ».

« On peut revendiquer l’envie de baiser sans sentiment, avoir des poils aux pattes sans que toute la rue se retourne sur nous, on a le droit d’être poilues, on a le droit de pas être féminines dans les critères normatifs, et puis on peut ne pas avoir eu d’enfant sans être désignée par un terme qui comporte le mot « nulle » dedans (et dont l’équivalent masculin n’existe pas), tout comme on peut être féministe et avoir des enfants. », s’exclame-t-elle.

Et par la broderie, apprise en autodidacte lorsqu’elle vivait dans la rue, elle se réapproprie un travail pensé comme féminin, et donc estimé comme « un travail à la con. » Une expo dynamisante et émancipatrice.

  • L’expo à la con devait être visible à La Ruche (rue d’Antrain), à Rennes, du 11 mars au 4 avril.

Célian Ramis

Violences conjugales : à travers les générations

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Paulin-e Goasmat pose son regard sur un sujet qui traverse les époques : les violences conjugales. Des années 70 à aujourd’hui, la domination masculine perdure et enferme les victimes dans la culpabilité et la honte.
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Réalisateur-e de fictions courtes, Paulin-e Goasmat investit la thématique de la 10édition du Nikon Film festival « Une génération », pour poser son regard sur un sujet qui traverse les époques : les violences conjugales. Des années 70 à aujourd’hui, la domination masculine perdure, profitant du silence qui règne autour de cette chape de plomb, enfermant ainsi les victimes dans la culpabilité et la honte. À l’heure où Céline Sciamma et Iris Brey prônent le female gaze sur grands et petits écrans, Dix ans X-Y-Z s’inscrit parfaitement dans ce regard intime nous invitant à faire l’expérience au moment même où la protagoniste la vit. Ici, pas besoin de s’identifier pour comprendre. On regarde, on écoute, mais surtout on ressent.

Sur le bureau d’une enfant faisant ses devoirs, la télévision est allumée : « Savez-vous qu’il y a en France des femmes battues ? » Nous sommes en octobre 1975 et une chaine diffuse un micro-trottoir sur les violences conjugales. Des hommes répondent à la question :

« J’ai entendu, j’ai pas vu mais y en a certainement eu depuis tout le temps », « Dans certaines circonstances oui », « Disputées disons… oui, un geste malheureux », « Quelques petites gifles oui, trois fois rien », « Je bats pas la mienne, mais des fois j’en ai envie quand même hein », « oh vous savez y en a qui aime ça par habitude vous savez », « Des hommes battus, ça, certainement y en a moins que des femmes… ».

La petite fille éteint le poste. Mais dans une autre pièce de l’appartement résonne la dispute de ses parents. Celle-là, elle ne peut pas l’arrêter. Elle met de la musique pour ne plus entendre les cris et les insultes. Du lecteur de vinyles dans une chambre au papier peint à motifs des années 70 sur lequel on épingle l’affiche de Retour vers le futur, on passe à un lecteur CD dans une chambre aux murs blancs ornés de guirlandes lumineuses et de posters de Mon voisin Totorro et d’Harry Potter.

Et toujours, en fond, quand la musique se coupe, les engueulades incessantes. La pré-adolescente se saisit de son téléphone et de ses écouteurs, dernier refuge, avant que sa mère n’entre dans sa chambre, le ventre bien arrondi de sa grossesse et l’œil très noirci des coups qu’elle subit.

« T’inquiète pas mon chat, ça va aller », dit-elle, fixant la caméra. C’est comme si elle nous défiait de son regard qui semble nous interpeler pour nous dire « Vous voyez, vous savez, mais vous ne faites rien ». Le ressenti est glaçant. Ce coup-là ne nous marque pas le visage mais se grave dans nos chairs et dans nos tripes. Parce que comme le montre si bien Paulin-e Goasmat, le problème n’est ni nouveau, ni méconnu. 

UNE THÉMATIQUE INSPIRANTE

« Aujourd’hui, la seule différence, c’est qu’aucun homme n’accepterait de dire ça à visage découvert. On pourrait entendre les mêmes phrases mais les hommes seraient masqués. », nous dit Paulin-e Goasmat, réalisateur-e de fictions courtes et de clips. Chaque année, iel regarde la thématique du Nikon Film Festival sur laquelle iel fait régulièrement réfléchir et travailler ses étudiant-e-s à l’école d’art MJM Rennes. 

Pour cette nouvelle édition, ce sera « Une génération », un thème qui lui plait et qu’iel partage avec une amie, Gabrielle Pichon comédienne et autrice pour l’écriture, qui s’effectue en deux jours, fin août. En septembre, le gouvernement lance son grenelle contre les violences conjugales et à cette occasion, ressort un micro-trottoir de 1979, qu’iel va donc reproduire dans son court-métrage. Iel lance un appel sur les réseaux sociaux et découvre avec joie que les réponses sont nombreuses :

« On a passé une heure place de la Mairie à retourner ce micro-trottoir et l’implication des gens m’a beaucoup touché-e. J’ai appelé Gabrielle, qui m’avait annoncé qu’elle était enceinte et qui a accepté de jouer la mère et c’est ma belle fille qui a joué la fille. On a pris le temps de parler de ce sujet avec elle. On a deux filles, on est une famille homoparentale tournée vers une éducation non genrée et féministe. Elle a du construire une histoire qu’elle ne vit pas dans son quotidien. On a tourné à la maison, c’est un film intime avec une équipe pro. »

Pour Paulin-e, Dix ans X-Y-Z n’a pas vocation à interpeler les pouvoirs publics mais plutôt à rentrer dans les foyers et dans les consciences. 

QUE LA HONTE CHANGE DE CAMP

Pour déconstruire l’image préconçue que l’on se fait de la victime, qui reste dans la relation comme si elle cautionnait d’être frappée. Et pour cela, Paulin-e Goasmat réalise un court-métrage percutant et sensible dans lequel iel joue avec les espaces temps qui finissent pas se confondre.

Car depuis les années 70 et la diffusion de ce micro-trottoir, les violences conjugales se perpétuent et les coups assénés par les conjoints ou ex-conjoints tuent, en France, plus d’une centaine de femmes par an. En 2019, 149 ont été assassinées par des hommes. Non par amour, non par passion.

« Il faut du courage pour parler, il faut du courage pour partir. Avant les coups, il y a les mots, le poids des mots, la violence, le rabaissement pour dominer la victime. J’ai fait le choix du hors champs pour les parents car il n’y a pas besoin de voir la violence pour la subir. On le voit, l’enfant a besoin de se déconnecter de ça. Dans le film, il n’y a pas de jugement. Il faut que la honte change de camp. Quand quelqu’un-e ose parler, on lui reproche de briser la famille. Ce n’est pas normal de culpabiliser les victimes. Ici, j’aborde aussi les victimes collatérales : les enfants. Sans oublier que la mère est enceinte. Le trauma peut perdurer sans que l’on s’en rende compte. », souligne Paulin-e.

Iel le dit, son court-métrage est militant, et le féminisme n’est pas un gros mot. Son objectif : que Dix ans X-Y-Z soit vu et que le message circule. En effet, c’est essentiel, un support comme celui qu’iel a créé avec son équipe. Pour faire prendre conscience d’une réalité, pour ouvrir des discussions, pour faire jaillir des interrogations et des paroles qui peut-être n’osaient pas s’affirmer, que ce soit dans l’intimité ou dans l’espace public.

Parce qu’iel sait que parfois, en lisant un témoignage ou en visionnant un documentaire ou un film, on met tout à coup des mots sur un ressenti.

« Je pense qu’il faut parler pour faire évoluer la société et les rapports humains. Il n’y a pas une journée où je ne reprends pas une personne sur l’homophobie, le racisme, le sexisme. Je n’ai plus envie de me taire ! »
conclut Paulin-e Goasmat. 

Iel nous fait du bien. Son engagement anime son discours et ses créations. Déjà dans le film court Conquérantes, on avait été marqué-e-s de son habileté à jouer des temporalités pour fixer son objectif sur le continuum que représentent les violences sexistes. Une fois encore, on adhère totalement à sa proposition et on la recommande sans modération. 

 

Célian Ramis

Alors, bac ou pas bac ?

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À situation exceptionnelle (non anticipée), mesures exceptionnelles. C’est inédit ce qui se passe pour les lycéen-ne-s en classe de Terminale. Les épreuves du Bac n’auront pas lieu. C'est-à-dire ?
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À situation exceptionnelle (non anticipée), mesures exceptionnelles. C’est inédit ce qui se passe pour les lycéen-ne-s en classe de Terminale. Les épreuves du Bac n’auront pas lieu, a annoncé Edouard Philippe hier soir. Forcément, son discours suscite réactions et interrogations…

Le 2 avril, le premier ministre fait part de deux possibilités à explorer, concernant le baccalauréat. Ce matin, le ministre de l’Education a tranché : les épreuves seront validées sur la base du contrôle continu. Soit les notes obtenues depuis le début de l’année scolaire, période de confinement exclue.

Cela vaut également pour le brevet et les baccalauréats technologiques et professionnels. Seule l’épreuve de français, pour les élèves de première, est maintenue à l’oral. Les coefficients restent les mêmes, les mentions aussi.

Pour les candidat-e-s de terminale ayant obtenu entre 8 et 9,9 sur la base du contrôle continu, iels pourront passer des oraux de rattrapage. Les élèves pourront aussi se présenter à la session de septembre, tout comme les candidat-e-s libres.

Sur Twitter, c’est la déferlante de réactions de la part des concerné-e-s. Et c’est assez amusant. Déjà de constater que les plus nombreux à s’enthousiasmer de cette nouvelle sont majoritairement des garçons, qui revendiquent le fait d’avoir triché toute l’année pour obtenir leur baccalauréat sans aller à l’examen et ainsi faire un pied de nez à leurs professeur-e-s leur disant « Le jour du bac, vous ne pourrez pas tricher. »

Ensuite, iels regrettent de ne pas pouvoir connaître les joies des résultats et les grosses soirées de fête qui suivent la fin des examens mais annoncent très rapidement qu’iels ne comptent plus suivre les cours en ligne dispensés par leurs professeur-e-s. En revanche, les cours sont fixés jusqu’au 4 juillet et ça les ravit nettement moins, selon les gifs employés.

Et puis, il y a celles et ceux qui comprennent que pour elles et eux, c’est foutu : « Ça ce fait tellement pas, les profs nous mettent tous des notes assez basses car ils sont exigeants pour qu’on ai notre bac et au final on aura même pas l’occasion de prouver qui on est. HONTE À LA FRANCE ET SON SYSTÈME ÉDUCATIF NUL. » (Une réponse de prof ne tarde pas à arriver : « Ou on voit aussi des élèves qui ne font rien de l’année et qui essaient de se réveiller 1 semaine avant les épreuves. »).

Finalement, cette mesure et les arguments des lycéen-ne-s – soulignant également leur frustration de ne pas passer les examens pour lesquels on les prépare depuis le début de leur scolarité – démontrent que ce système est sans doute à repenser entièrement.

Enfin c’est le tweet de Marie de Montpensier qui attire toute notre attention : « Attendez vous êtes en train de me dire qu’à cause d’un virus… l’épreuve de littérature est annulée… donc ma dernière chance pour être le sujet de l’épreuve tombe à l’eau #BAC2020 »

Remettons les choses dans leur contexte : La princesse de Montpensier, écrit par Mme de La Fayette, est le premier texte rédigé par une autrice à avoir fait son entrée dans les œuvres étudiées pour le baccalauréat littéraire. En 2017.

Oui, ça fait mal. Et quand on va sur son compte, c’est là qu’on voit que les lycéennes réagissent, constatant en effet qu’en trois ans, La princesse de Montpensierne sera jamais tombée dans les sujets du bac. Une info que notent également les garçons. Et ça, c’est peut-être réjouissant. De voir une nouvelle génération d’élèves, sensibles aux questions de parité.

Définitivement, le système doit être repensé. Les autrices, compositrices, femmes politiques, actrices de l’Histoire, les sportives, etc., doivent être étudiées dès le plus jeune âge (et pas que les femmes blanches hétérosexuelles cisgenres et valides).

Et même en confinement, on peut les découvrir par différents biais. Grâce aux Culottéesde Pénélope Bagieu, série adaptée en dessins animés (avec la voix de Cécile de France), à la mini série d’Arte sur Les espionnes racontentou encore sur la plateforme Matilda Education.

Aucun rapport avec le baccalauréat ? Pas si sûr-e-s.

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La mise à nu des infimier-e-s libérales, contre le Covid-19

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Pour choquer et alerter l’opinion publique, infirmières et infirmiers en profession libérale se sont allié-e-s pour créer une campagne choc, visant à dénoncer les conditions déplorables dans lesquelles iels doivent travailler face au Coronavirus.
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Iels se sentent comme les soldat-e-s sans armes envoyé-e-s au combat. Sans armures, iels sont envoyé-e-s nu-e-s au front, soigner leurs patient-e-s. Pour choquer et alerter l’opinion publique, infirmières et infirmiers en profession libérale se sont allié-e-s pour créer une campagne choc, visant à dénoncer les conditions déplorables dans lesquelles iels doivent travailler face au Coronavirus.

Une vidéo de 2’30. Des photos de 43 infirmières et infirmiers de huit départements français. Tou-te-s sont à poil. Un panneau cachant leur sexe ou leur poitrine. Le message suivant écrit dessus : « #Apoilcontrele #covid-19 #infirmiere ». En fond, des battements de cœur, entrecoupés par le silence, le temps de lire les textes placés entre les séries de photos.

« 2/3 des soignants contaminés à Wuhan (Chine) », « 9444 soignants contaminés en Espagne (28 mars 2020) », « 600 soignants contaminés – À l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris », est-il écrit, entre autres.

Cette campagne, accompagnée également d’une affiche réunissant les 43 infirmières et infirmiers nu-e-s avec leur pancarte, est à l’initiative de trois professionnelles dont fait partie Alexandra Cantarel, infirmière libérale à Rennes depuis 2009.

« Une infirmière de l’Hérault, Aurélie Mercier, s’est prise en photo à poil contre le Covid. Je l’ai contactée pour savoir si elle était d’accord qu’on reprenne l’idée pour en faire quelque chose. Une autre collègue des Pyrénées Orientales avait fait la même chose de son côté. Je ne le savais pas. Mais Aurélie nous a mise en lien. J’ai créé l’affiche pour que chacun-e puisse se prendre en photo avec. », nous explique-t-elle.

Le but : un choc. Choquer les gens. « Leur montrer qu’on y va, c’est notre métier et on l’aime, mais on y va à poil. Le gouvernement ne nous a pas fourni les tenues nécessaires. », s’indigne Alexandra Cantarel. 

UN QUOTIDIEN MODIFIÉ

Elle le dit clairement, par rapport à l’hôpital et par rapport à l’Est de la France et la région parisienne, « on a beaucoup moins à se plaindre. » Ce qui est loin de signifier que la situation est convenable pour iels non plus. « Ça commence à arriver en médecine de ville. Ma collègue est allée ce matin voir la première patiente Covid. », précise-t-elle.

Face à la recrudescence de personnes contaminées et confinées à domicile, les infirmier-e-s doivent organiser leur quotidien en conséquence. Sur le secteur de Rennes, « on s’est organisé-e-s en 4 cabinets. En règle générale, on voit entre 30 et 40 patient-e-s le matin et pareil le soir. Et on a beaucoup de patient-e-s en chimio. »

Impossible donc « d’intercaler les patient-e-s Covid au milieu de la tournée. » Iels ont décidé de détacher chaque jour un-e professionnel-le dédié-e aux personnes atteintes du Coronavirus. L’impact est multiple : sur l’organisation, sur le fait de travailler face à un virus nouveau dont tous les tenants et aboutissants ne sont pas encore connus et sur les mesures à prendre.

SOLIDARITÉ ET ENTRAIDE

Et là, ça coince sévère. « Sur nos tournées classiques, on prend des mesures, en mettant des masques et des blouses. On n’a pas besoin de cet équipement en temps normal. On met des gants bien sûr, et on peut être amené-e-s avec des patient-e-s bien précis à porter autre chose. Moi, j’ai fouillé dans mon stock H1N1, il est périmé mais c’est toujours mieux que d’y aller sans rien. », souligne Alexandra.

Les infirmier-e-s manquent drastiquement de moyens matériels. La dotation de l’État prévoit 18 masques par soignant-e-s, par semaine. Ce qui est largement insuffisant comme nous le confirme la professionnelle :

« Un masque a une validité de 4h maximum ! Et on voit 60/70 patient-e-s par jour ! Heureusement qu’on nous file des stocks. »

Des stocks proposés par des entreprises, des garagistes et même des patient-e-s. Pour que les infirmier-e-s s’équipent de blouses, de masques et de housses pour les sièges de leur voiture « car le virus reste actif quelques heures sur les surfaces non vivantes ».

Iels se sentent démuni-e-s et envoyé-e-s sur le terrain, à poil. Ce qui met non seulement les professionnel-le-s en danger mais aussi leurs familles et les patient-e-s. « J’ai des collègues dans l’Est qui ne vivent même plus chez elles. Ou isolées dans une autre pièce que celle où est leur famille. », ajoute-t-elle.

LE SYSTÈME DÉBROUILLE

« C’est un peu la démerde. Alors oui, c’est notre boulot d’aller soigner les patient-e-s, et ça, ce n’est vraiment pas le problème. La Sécu nous a appelé un par un pour savoir si on était d’accord d’aller chez des patients Covid. On est d’accord mais il faut qu’on nous donne les moyens ! », insiste Alexandra Cantarel.

Elle constate évidemment le manque d’anticipation de la part des gouvernements. Elle déplore le manque de réactions de la part du gouvernement actuel. Et les situations paradoxales auxquelles on assiste en ce moment.

« On se sent un peu comme des pestiféré-e-s. J’ai des collègues dont les patients les appellent pour dire qu’actuellement, ils refusent les soins pour ne pas risquer leur santé et ça s’entend. Mais quand on voit des collègues qui reçoivent des mots de la part de leurs voisin-e-s leur disant de déménager, qu’on se fait fracturer nos voitures (alors qu’on n’a pas de masques !!!), que ça va certainement arriver aussi à des cabinets… C’est dur ! »

Et paradoxalement, le rendez-vous est donné à 20h, aux balcons, pour applaudir les soignant-e-s. Une belle initiative selon elle mais qui doit continuer après la crise sanitaire : « Ça ne date pas d’hier. Ça fait plus d’un an que partout ça crie pour demander de l’aide dans le domaine de la santé. J’espère qu’après ça, les gens n’oublieront pas ! »

Soutenons les professionnel-le-s de la santé : « Restez chez vous ! », conclut Alexandra Cantarel qui espère que le message passe et génère un choc dans les mentalités.

 

Pour voir le diaporama, c’est par ici : https://youtu.be/5X-jZEyRDug

Le regroupement des photos et le montage ont été réalisés par David Ferriol.

Célian Ramis

L'art de pointer une sombre réalité

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Le nom annonce la couleur : Concerto pour salopes en viol mineur. Pièce proposée par La Divine Bouchère, elle dresse un état des lieux « froid et sarcastique », autour de la question du viol et du statut de victime.
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Le nom annonce la couleur : Concerto pour salopes en viol mineur. Pièce proposée par la compagnie brestoise La Divine Bouchère, écrite par l’autrice et comédienne Jessica Roumeur, elle dresse un état des lieux « froid et sarcastique », autour de la question du viol et du statut de victime. Le 26 novembre dernier, juste après la conférence de la militante féministe Valérie Rey Robert sur la Culture du viol à la française, le quatuor finistérien a présenté sur la scène du Tambour, à l’université Rennes 2, son spectacle, issu du projet « Silence on viole ». 

Sur scène, quatre femmes s’installent sur un canapé et enfilent des perruques sur un concerto de Vivaldi. Les violons s’emballent, les personnages aussi. Beaucoup de gestes, beaucoup de paroles que l’on ne distingue pas tant les voix se couvrent entre elles. Jusqu’à ce que retentisse un « Salope ! ». La musique stoppe net.

Au micro, une des femmes raconte : « Un jour, j’avais 16 ans, c’est ce soir-là que c’est arrivé. Tout le monde s’amusait, j’avais reçu beaucoup de cadeaux. Lui, je le trouvais beau, je souriais, j’étais contente. Je suis montée, il était là, il m’a suivi, j’étais contente. Il m’a embrassé, j’étais contente. Il a fermé la porte, m’a bloqué les bras, je pouvais plus respirer. Il a sorti son sexe, ça passait pas. J’ai crié, il a dit « Ta gueule ». Il allait vite et fort. Il a fourré son sexe dans ma bouche et il m’a dit « Tu vois, c’était pas la peine de gueuler ». »

Il y a des mots que l’on a du mal à prononcer, comme le mot « vagin ». Il y a des phrases que l’on prononce trop facilement, comme « il va t’arriver des bricoles ». Il y a des situations qui nous obligent à détacher notre corps de notre esprit pour ne pas mourir sur le coup, comme au moment des violences sexuelles et/ou physiques.

Et il y a ces réactions faussement compatissantes qui se répètent, les « Oh la pauvre » et les « C’est atroce », avant de se transformer en soupçons, humiliations et culpabilisation, et finalement de devenir des insultes. « La salope ! », « C’est vrai que c’est la honte. », « Salope, salope, salope, salope ». De nouveau, Vivaldi envahit le plateau. Jusqu’au bouquet final. L’apothéose de cet ascenseur émotionnel dont le voyage aura duré 30 minutes.

« J’ai laissé le silence commander ma vie. Ça va aller maintenant. Je suis une guerrière parce que j’ai dit alors qu’on voulait que je me taise. Parce que je refuse d’être la petite chose meurtrie que la société voudrait. J’ai trouvé moi-même le rédemption. J’ai mon casque et mon armure. C’est pas poli mais j’ai gueulé comme un animal mutilé par sa blessure. J’ai dit les mots qu’on veut taire. J’ai dit « viol » et j’ai dit « je » ! ».

Les quatre femmes quittent leurs perruques. 

SILENCE ON VIOLE

Bim. Grosse claque dans la gueule. Coup de boule, comme dit l’autrice. Elles nous secouent Anaïs Cloarec, Louise Forlodou, Véronique Heliès et Jessica Roumeur, dans cette pièce qui trouve son origine dans le projet « Silence on viole », une campagne artistique contre le viol, qui s’est déroulée du 9 novembre au 15 décembre 2013, à Brest.

« C’est une plasticienne, Marion Plumet, qui a eu cette idée parce qu’en général, les campagnes de prévention sont bourrées de clichés. Elle m’a proposé de me joindre à elle en tant qu’autrice. », explique Jessica Roumeur qui nous indique rapidement qu’à l’âge de 16 ans, elle a subi un viol : « J’avais jamais pensé à écrire autour de ça. Marion aussi a été victime d’un viol, ainsi que d’autres femmes que l’on connait. C’est un véritable fléau. »

Une vingtaine d’artistes se sont réuni-e-s autour de ce projet qui entame une démarche de réveil des consciences mais surtout de libération de la parole, face à la loi du silence imposée par la culture du viol. Le spectacle va ainsi commencer à voir le jour et va être étoffé, à partir de témoignages, d’imagination, d’analyse et d’observations. Depuis que s’est-il passé ?

Du côté des mentalités, pas grand chose. Du côté des chiffres, on est passé de 75 000 viols comptabilisés par l’enquête ENVEFF à 89 000 (enquête désormais intitulée Virage). Par an, en France. Et plus de 220 000 agressions sexuelles. « Depuis qu’on joue la pièce, #Metoo a fait pas mal de remous. Et on entend des paroles qui font du bien. On avance, par à-coups. Mais les chiffres ne diminuent pas. Après le spectacle, on propose toujours un temps d’échange parce qu’après 30 minutes aussi intenses, il faut en discuter et prévoir des respirations communes. », signale l’autrice, qui précise que Concerto pour salopes en viol mineurne tend pas à exposer des solutions mais à dresser « un état des lieux froid et sarcastique ».

Elle le dit, ce n’est pas un « sujet glamour » et il est hors de question d’enjoliver la sombre réalité et de produire du sensationnalisme. « Les médias s’en chargent déjà », glisse-t-elle. 

SILENCE SUR LES PLANCHES

Côté diffusion, ça coince : « Quand on a monté la campagne, on nous disait d’aller voir plutôt la Santé, et côté Santé, on nous disait d’aller voir plutôt la Culture. Personne ne veut s’en charger. Pourtant, dans l’art, on parle de plein de choses ! Mais le viol, on ne veut pas voir, on ne veut pas dire. La parole se libère mais pas partout et pas pour tout le monde. Dans la réalité, c’est encore un parcours de la combattante. Quand on dit viol, c’est comme si on mettait un coup de poing ou qu’on faisait un attentat. Comme ça touche aux parties génitales, on parle de sexualité, d’intimité, alors que c’est un crime ! L’intime est politique ! »

Serait-ce une tache dans la programmation ? Nous, on dirait plutôt que c’est un spectacle indispensable. Engagé et intelligent, tant dans le fond que dans la forme. La mise en scène est épurée et les costumes, les attitudes et les témoignages donnent une touche d’émissions-témoignages tires larmes, animées par (anciennement) Jean-Luc Delarue, Sophie Davant, Faustine Bollaert ou encore Evelyne Thomas.

« On a donné un esthétique télévisuelle car dans ces émissions, les paroles des victimes sont souvent instrumentalisées pour accentuer le sensationnalisme. », explique Jessica Roumeur. La compagnie La Divine Bouchère met en mots et en perspective les voix, les accusations, les hypocrisies, les jugements et les malaises qui se confrontent et se confondent avec les récits des victimes. C’est intense, brut et bouleversant. La violence qui en émane n’est pas décuplée, elle est simplement le miroir de la réalité qu’il nous faut regarder bien en face. 

Depuis, la partition de Vivaldi accompagne comme une ritournelle cette phrase déclamée par une comédienne et qui claque dans nos oreilles et nous glace le sang : « C’est un jeu sans règles dans lequel tu n’as aucune chance de gagner. » Déjouons la fatalité, battons-nous contre le sexisme, allons le dire et l’entendre dans les théâtres. Entre autre. 

 

 

Célian Ramis

La clitocratie en pérille mortelle

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Bienvenue en Matriarcate. Ici, les menstruations ne sont pas une taboue, la féminine l'emporte sur la masculine et les petites filles jouent avec des armes à feu. Vous l'aurez compris, ici, les femmes dominent depuis la Nuit des temps...
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Jeudi 12 mars, la maison de quartier de Villejean accueillait, un an après la représentation de Contes à rebours, la comédienne et autrice Typhaine D. qui présentait son one woman show féministe La pérille mortelle. Un spectacle drôle et engagé.

Et si on imaginait un monde dans lequel le ciel est le sol et le sol est le ciel ? Ou un monde dans lequel les autres animaux sont décrétés supérieurs et tuent les humains pour en manger la viande et les foies gras ? Et en profitent pour accrocher dans leur salon leurs trophées de chasse ? La tête de Polanski, comme ça au hasard… Ou un monde dans lequel les outils de jardinage sont inversés et c’est bien le bordel parce que dans ce cas on se roule des râteaux et on se fout des pelles ?

Un monde dans lequel les truies dénonceraient les porcs sur Twitter avec le #balancetonhomme. Ou encore un monde dans lequel 90% de la population mondiale posséderait presque toutes les richesses mondiales, les 10% restant étant des hommes, blancs, pauvres.

Et si on allait un peu plus loin et on imaginait un monde dans lequel les femmes détiennent le pouvoir et dominent les hommes ? Alors oui, on la voit venir Typhaine D. mais on se laisse embarquer par curiosité et par plaisir dans sa proposition de société inversée. Comme elle le dit si bien : « Ça a beau être sans conséquence l’imagination, c’est un peu subversif… »

Nous voilà donc en Matriarcate, où la règle grammaticale de la française est simple : la féminine l’emporte sur la masculine. Ici, les petits garçons sont éduqués à la passivité et à la douceur, éduqués pour s’occuper des autres et des tâches domestiques. Ce sont eux qui dans les contes attendent patiemment du haut de leur tour d’être délivrés par la princesse. Eux qui souffrent du syndrome du schtroumpf.

En Matriarcate, les femmes exhibent fièrement leurs menstruations et les manuels scolaires sont remplis de clitoris et de vulves. En SVT, en classe de 4e, on étudie toute l’année l’organe sexuel féminin dans sa fonction reproductrice mais aussi dans sa fonction de plaisir, et on accorde tout juste une demi journée à l’organe sexuel masculin. 

Les poils sur les femmes sont super féminins et automatiquement dégueulasses et moches sur les hommes, obligés d’être minces. Les femmes, elles, ont des dérogations donnant droit à la bedaine. Elles sont les héroïnes, ils sont les oubliés de l’Histoire. On ne connaît que les femmes de Cro Magnone et de Néandertale, « les copines qui mettaient du sang de menstruation partout. » Puis vinrent les fama erectus, les fama sapiens, etc.

En Matriarcate, on sait soigner l’endométriose, les femmes ne souffrent plus de douleurs menstruelles, les hommes développent des tas de complexes et un des plus gros tabous est l’érection hors mariage. « Mais vous avez quand même des privilèges les copains, on vous ouvre la porte quand vous passez ! », scande Typhaine D. cynique à souhait.

On rit à l’évocation de cette énumération aussi jouissive que sa veste pleine de pins pour les droits des femmes. On rit encore plus quand elle revient en « vieille femelle dominante », animant une conférence de rédaction. À l’ordre du jour : la représentation des hommes dans les médias. Non pas pour creuser la problématique en profondeur, non, plutôt pour trouver « comment on justifie qu’on y arrive pas, à la parité… »

En Matriarcate, il existe plusieurs techniques. Celle du « On n’était pas au courant ». Celle du « On n’y est pour rien et d’ailleurs nous, dans notre entreprise, on en cherche des hommes ». Celle du « C’est de leur faute à eux, nous on leur propose des postes à responsabilités et ils n’en veulent pas ». Ou encore celle de l’empathie : « J’ai trop de respect pour mes amis réalisateurs pour faire l’offense de les sélectionner parce qu’ils sont des hommes ». 

Elle en profite pour faire un point langage. Sur l’écriture « inclu-excessive ». L’argument est choc : les mots ne sont pas au féminin, ils sont neutres, tout le monde a bien compris qu’au féminin, on ne parle pas des femmes mais de tout le monde.

« On ne va quand même pas doublé tous les mots ?! Comme ma copine Jine Delajardine, les MeToo, # machin… Je suis fatiguée ! »
poursuit-elle. 

Un féminicide donc vaut aussi bien pour le meurtre d’une femme que d’un homme. C’est évident. Il est important de continuer de parler de crimes passionnels, de drames familiaux, etc. Et surtout de bien accentuer sur le profil des agresseuses : femmes noires migrantes précaires. Il est impératif que les hommes continuent de penser que ce sont des faits isolés et qu’ils n’ont pas de liens entre eux : 

« C’est importante. Ils ne doivent pas se rendre compte que c’est une système matriarcale. »

C’est d’autant plus jubilatoire quand elle fait apparaître une membre prestigieuse de l’Académie Française : Aline Finkielkroute qui a légèrement modifié son nom, sinon ça se prononçait « Finkielkrotte ».

Et elle y va franchement : « Chères consœurs ovariennes, chères éjaculeuses de Sainte Cyprine, mes chères comatriotes. » Et elle ne lésine pas sur les « Elle était une fois » et « La féminine l’emporte sur la masculine. » Elle enfonce le clou : « La genre féminine est neutre ». Et elle frappe, même après avoir mis ses adversaires à terre : « La langue ne vous concerne que quand on vous la demande. »

Elle est odieuse, méprisante, misandre et perverse. Et elle ne s’appuie que sur des discours et des propos réellement tenus par des hommes, dans le but de rabaisser les femmes. Comme ceux qui ont été étalés dans Valeurs actuelles, criant ici à la nouvelle terreure masculiniste, et arguant qu’ils préfèrent le foot masculin et cassent l’ambiance en soirée.

« Leur écriture incultive et obscène, c’est une pérille mortelle ! », scande-t-elle en conclusion de ce brillant spectacle à l’épilogue savoureux, puisque Typhaine D. rend une femmage à Michèle Sardousse, à la guitare électrique. Evidemment, une femmage à ce glorieux titre sur les « hommes des années 2020, hommes jusqu’au bout du frein ».

On se marre vraiment pendant le one woman show de Typhaine D. Parce qu’elle gratte la merde en profondeur et avec, elle éclabousse le patriarcat, et ça, forcément, ça nous met en joie. Ça fait du bien d’en rire d’ailleurs. La comédienne réussit là où de nombreuses personnalités échouent. Car inverser les rôles est un exercice périlleux et elle, le fait avec beaucoup de talent.

Féminiser l’ensemble de son langage est une gymnastique qui demande rigueur et entrainement. Déjà, c’est impressionnant. Ensuite, ce qui fonctionne avec l’artiste, en parallèle de son enthousiasme, son cynisme et sa légèreté, ce sont les exemples et les arguments dont elle se saisit pour faire basculer le cours des événements.

C’est parce qu’elle est renseignée, c’est parce qu’elle maitrise le sujet lorsque celui-ci est à l’endroit, c’est parce qu’elle comprend et saisit les mécanismes de domination, qu’elle parvient à les renverser et les inverser. Et au passage, à nous faire rire, de par ses choix de thématiques, mais aussi de par ses mimiques et du rythme qu’elle donne à son spectacle. 

Tout ce qu’elle relate est affreux, dans les faits. Mais qu’est-ce qu’elle les met bien en perspective ! On est ébahi-e-s par sa prestation et par l’énergie que ça dégage et procure dans la salle. Elle contrecarre les discours haineux visant à réduire les féministes à des hystériques rabat-joie et pointent toutes les dissonances de nos sociétés actuelles en matière d’égalité femmes-hommes. 

De l’éducation dès la petite enfance aux institutions phallocentrées, en passant par les tabous autour du sexe, qu’il s’agisse des menstruations, de l’organe ou de la sexualité, par l’histoire écrite par et pour les hommes ou encore par les injonctions et les violences faites aux femmes, elle ratisse large (ou elle pelle large, si on se trouve dans un monde où les outils de jardinage ont été inversés) mais elle ratisse bien (ou elle pelle bien, on aura compris). On regrette en revanche que l'inversion reste au niveau de la dominance présupposée : femme blanche cisgenre hétérosexuelle.

C’est extrêmement libérateur de s’autoriser à rire en écoutant et en regardant Typhaine D. sur scène. D’imaginer les mecs à notre place et de s’imaginer, nous les meufs, à leur place, tel que cela est présenté dans La pérille mortelle, c’est drôle. Et cela n’implique pas que l’on soit pour l’inversion des rôles. Simplement, elle démontre qu’il est urgent de déplacer notre regard, mais aussi et surtout le curseur entre les individus. 

 

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