Célian Ramis
Contes à rebours : une autopsie féministe désopilante et libératrice

Des manuels du patriarcat déguisés en contes de fées… Dans son spectacle Contes à rebours, Typhaine D les réduit en cendres, exposant les mécanismes de violences masculines nichées dans chaque récit (dés)enchanteur ayant bercé nos enfances. À coups d’humour corrosif, l’artiste gratte le vernis et transforme cet héritage empoisonné en feu de joie féministe. Ici, les héroïnes prennent la parole, et le pouvoir, et affirment leurs existences.
À la Maison des Fées, un groupe de paroles réunit celles qui ont brillé, le temps d’un conte, par leur beauté, leur (extrême) jeunesse, leur côté ingénu et leur passivité. Dans une chaumière reculée en ruralité, elles racontent leurs histoires, livrent leurs réalités. Celles que l’on n’a pas voulu voir, celles en qui on n’a pas voulu croire, celles que l’on a abandonnées, au profit du prince charmant et de son bras armé : le fameux « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfant ».
DE LA POUDRE AUX YEUX PATRIARCALE
Ici, Cendrillon, Blanche Neige, Arielle et d’autres dévoilent les faits réels de leurs trajectoires et demandent des comptes à un système qui fabrique et légitime leurs agresseurs. Elles dénoncent les violences subies, affirment leurs existences et provoquent un remue-ménage dans l’univers féérique ultra transformé des récits populaires. Sans balai ou serpillère pour cacher les atrocités sous le tapis, elles dépoussièrent les vieux schémas patriarcaux qui contaminent les mentalités dès la petite enfance jusqu’à supplanter toute réflexion remettant en cause la domination masculine et ses conséquences. Ici, les princesses Disney, elles se lèvent et elles se cassent. L’inversion de la culpabilité, elles y mettent fin et en prenant les contes à rebours, remettent le monde à l’endroit.
Ici, le merveilleux ne provient pas d’un nuage de fumée basé sur l’héroïsme et l’amour du beau mâle blanc au rang social élevé mais de l’émancipation individuelle de chaque protagoniste féminine autant que de la sororité qui s’en dégage et de la solidarité envers les animaux. Ici, ce ne sont pas les souris mais la matière cérébrale qui est grise, et celle-ci est puissante, à l’instar de la résistance à l’abrutissement des masses qui se met en place face à la brutalité d’une culture populaire reposant sur des schémas discriminatoires aiguisés pour nous endormir et nous aveugler sur les places et rôles différenciés des femmes et des hommes.
En clair, ici comme dans le quotidien de Typhaine D, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin. Par la féminine universelle, la langue qu’elle a créée, l’artiste déclenche une prise de conscience collective. Absentes du langage français, les femmes sont effacées, invisibilisées, niées. Les faire réapparaitre dans les mots pour qu’elles expriment leurs maux mais aussi qu’elles relatent qui elles sont à partir de leurs points de vue situés, et non d’un regard masculin s’octroyant la neutralité, et la légitimité, pour valider ou non les femmes, et ainsi distinguer le bon du mauvais féminin.
LA VOLONTÉ D’ÉCRIRE DES CONTES FÉMINISTES
Typhaine D est une jeune comédienne quand elle donne des cours de théâtre à des filles et des garçons et travaille avec elleux à la réécriture de cette matière commune que sont les contes et leurs réinterprétations : « J’ai grandi avec Disney comme tout le monde, on rêve avec ce qu’on a. Et comme beaucoup de gens, j’ai rêvé avec ces princesses-là. Je me suis dit que c’était un imaginaire commun, j’allais prendre dans la culture populaire et réécrire tout ça de manière féministe. » En parallèle, elle accumule des savoirs et développe son expertise, grâce au militantisme, notamment au sujet de la culture du viol, tout en la subissant dans le milieu artistique. Elle décide de quitter le circuit traditionnel du théâtre et du cinéma.
« Ça a été un gros deuil, mais tant pis. Je me suis dit que j’allais créer mes propres pièces, les écrire, les jouer et de cette manière, je serais tranquille, je serais d’accord avec ce que je raconte et je ne traumatiserais pas les spectatrices », souligne-t-elle. Le déclic survient dès la première phrase. En couchant sur le papier le célèbre « Il était une fois ». Le bug. « Je me suis demandée qui était ce mec qui voulait commencer mon bouquin féministe ! J’ai écrit « Elle était une fois » et c’est comme ça qu’est né, en 2012, Contes à rebours d’une part et la féminine universelle d’autre part. »
EFFACER LES FEMMES DU LANGAGE
Parce que le langage structure la pensée, Typhaine D élabore la sienne loin des conventions grammaticales inégalitaires, en féminisant son parler et en donnant ainsi à entendre cette moitié silenciée de l’humanité dont on doit l’effacement, en grande partie, au cardinal Richelieu. « Le méchant des Trois mousquetaires » - qui a la particularité « de haïr les femmes » - crée en 1634 l’Académie française, « un genre d’ehpad » pour vieux hommes blancs qui, quelques années plus tard, décident qu’en matière linguistique le masculin l’emporte sur le féminin. Une règle encore apprise et intégrée aujourd’hui par les élèves en France.
Pour sa féminine universelle, des milliers de cyberharceleurs lui font subir durant des années insultes, menaces et autres violences masculinistes (fin 2025, 9 des cyberharceleurs sont reconnus coupables par le tribunal et « condamnés à des peines d’amende et, selon les cas, à des stages de citoyenneté et de sensibilisation au respect des personnes dans l’espace numérique, ainsi qu’à payer des dommages et intérêts », rapporte Le Crayon Media - le 24 septembre 2026, un nouveau procès aura lieu à Paris : 2 hommes seront jugés pour cyberharcèlement à l'encontre de la comédienne). Parmi les reproches à son encontre, figure celui d’abîmer la langue de Molière, emblématique auteur qui, à son époque, « appliquait la règle de proximité » et pouvait également opter pour la règle de majorité ou de choix. Rien à voir avec le sexisme du langage que l’on connait depuis la fin du 17e siècle…
« Quand on fait disparaitre un mot, on efface le possible qu’il portait »
scande Typhaine D sur scène.
Ainsi, l’écriture, la médecine, l’instruction, la philosophie, la politique (disciplines toutes grammaticalement féminines), entre autres, sont de fait masculines dès lors que l’on s’emploie à ne connaitre que les termes d’auteur, médecin, professeur, philosophe ou encore de maire, et que même si certains sonnent « neutres », on les envisage dans nos esprits au masculin. Comment alors se rêver écrivaine ?, interroge la comédienne qui rappelle les luttes menées par les actrices de la Commedia dell’arte pour avoir le droit de monter sur scène (et de faire entrer le mot dans le dictionnaire) ou encore des militantes féministes qui œuvrent depuis plusieurs décennies à la féminisation du langage pour réhabiliter les autrices, les ingénieuses ou les cheffesses, permettre aux filles de se rêver créatrices et rompre avec l’image d’épinal de la femme muse et/ou récréative. « Doit-on encore obéir en 2026 à un homme religieux mort ? Même quand ils sont en vie, c’est dangereux #Betharram », déclame malicieusement Typhaine D, poursuivant sur un ton frondeur : « Quand une règle est injuste, on n’est pas tenu-es de la respecter ! »
SE RÉAPPROPRIER SA PROPRE HISTOIRE
Elle s’engage pour remettre les femmes au cœur du sujet, au centre de l’Histoire, maitresses de leurs parcours et de leurs existences. Rendre l’agentivité des femmes, en restituant la richesse du matrimoine ignoré et spolié, en dénonçant les inégalités et en prêtant sa voix, avec des mots adéquats, à celles que l’on a fait taire. Dans Contes à rebours, Typhaine D raconte non pas l’History mais l’herstories, « leurs histoires à elles, celles des tues, des tuées, des sœurs, des survivantes, des soeurvivantes, des héroïnes. » Elle chante l’indépendance des filles sur l’air de Blanche Neige, elle transforme la protagoniste en guerrière aux joues rouges marquées par le sang menstruel et elle pointe, avec humour et justesse, l’absurdité des récits passés à la moulinette patriarcale.
Parce que si l’Histoire est écrite par les hommes pour les hommes, le passage de l’oralité des contes à leur écriture est lui aussi emprunté par les hommes pour ancrer dans l’imaginaire collectif et populaire un discours moralisateur, bourgeois, conservateur et religieux. Pour Typhaine D, les traditions orales étaient sans doute moins misogynes : « Mais ça devait l’être un peu quand même… Les femmes créaient des contes pour les enfantes et enfants et les transmettaient de génération en génération dans un contexte où elles-mêmes étaient imprégnées par la propagande patriarcale et leurs vécus. Mais ça devait, c’est sûr, être moins misogyne. Ça devait servir à prévenir des agressions et non à renverser la culpabilité. » C’est ici que ça bascule. Au tournant du 19e siècle notamment, époque d’application des morales patriarcales, puis à l’ère des Disney qui achèvent de romantiser, dans la culture populaire, les dominations et les violences masculines.
LA FIGURE DE LA FILLE FRAGILE
Ces récits enferment les figures féminines dans des rôles perpétuant une vision profondément inégalitaire des rapports de genre. Les héroïnes y sont présentées comme vulnérables et soucieuses de leur apparence, destinées au mariage et à la maternité, une place cantonnée à la sphère domestique et au soin des autres. Cette représentation, de douceur, de dévouement et de passivité, n’a rien d’anecdotique : elle façonne l’imaginaire des enfant-es, légitime des attentes différentes selon le sexe et participe à l’intériorisation des normes genrées qui nourrissent et entretiennent les inégalités entre filles et garçons.
Pendant 1h30, Typhaine D s’attache à décrypter ces places normatives que les œuvres assignent aux protagonistes. Avec une ironie mordante, l’artiste démonte les mécanismes de chaque histoire en pointant les signaux d’alerte. Suivre un chasseur armé au cœur d’une forêt inquiétante, s’affoler en raison de branches coiffant une chevelure parfaitement lissée, se découvrir « une envie irrépressible de faire le ménage » chez des inconnus, se réveiller entourée de vieillards armés de pioches (et en être jouasse), être exposée dans un cercueil en verre comme un objet précieux, s’émouvoir du baiser du prince sur un corps endormi sans consentement et s’en réjouir… Présentés comme romantiques, ces ressorts narratifs accumulent les situations problématiques qui devraient pourtant agir comme des red flags.
Ici, les hommes sauvent tandis que les femmes s’écharpent. Car il existe deux catégories : les jeunes et jolies, les vieilles et aigries. Cette dernière incarne la coupable idéale : la vilaine belle-mère. Une femme indépendante, puissante, acariâtre, réduite au cliché de la rivale hystérique obsédée par la beauté d’une plus jeune. Derrière cette jalousie caricaturale se joue un vieux scénario patriarcal : dresser les femmes les unes contre les autres, organiser leur division plutôt que leur alliance, annihiler la puissance de la sororité en la rendant impossible, inimaginable. Typhaine D renverse ce schéma. En éclairant le regard, elle brise cette opposition factice et révèle l’autre côté du miroir : une histoire d’amour lesbienne, là où on nous vendait une guerre de reflets.
FAIRE ENTENDRE LES VOIX DES FEMMES
À la fois voix des 7 sœurs sacrifiées, dévorées à la place des 7 frères du Petit Poucet, voix de Cendrillon à la robe rose gants Mapa, « noyée dans l’eau de vaisselle » et « devenue esclave domestique et sexuelle dans son château », de Shéhérazade, prise en chasse et harcelée pendant 1001 nuits, ou encore d’Arielle, déracinée de son milieu naturel et silenciée « par amour » d’un prince humain, l’artiste dénonce les violences sexistes et sexuelles qui résident dans tous les chapitres de ces contes pour enfant-es.
Imaginant la suite, elle ne décortique pas seulement les mécanismes de la domination. Elle va plus loin puisqu’elle projette ces héroïnes dans un présent délesté du vernis du merveilleux, mettant à nu les rouages très concrets des violences masculines. Cendrillon en témoigne, elle qui n’aspirait pas au bal mais plutôt aux mathématiques et à qui on a répété qu’elle n’était ni assez intelligente ni assez légitime. Dévalorisée, elle renonce. Le conte de fées se fissure : le prince ne la sauve pas, il la contraint. Une grossesse forcée, obtenue par retrait du préservatif sans consentement, fait basculer l’histoire dans la réalité des violences conjugales. Cendrillon s’isole et se déteste tandis que son époux jongle entre mensonges et brutalité, avant de s’excuser et d’entamer à nouveau la phase de lune de miel, précédant les crises et enfermant dans le cycle des violences intrafamiliales.
Loin des trajectoires rêvées, le récit s’inscrit dans le prolongement des fausses promesses romantiques dont usent les contes, dissimulant ainsi les mécanismes de l’emprise, de dépossession et de contrôle du corps et des parcours des femmes. Une vision sombre et réaliste, conforme aux statistiques sur les violences masculines et au continuum de celles-ci.
LE POUVOIR DES SORCIÈRES
Toutefois, l’espoir subsiste. Et il vient de la capacité des femmes à redevenir sujets. Ce sont des héroïnes du quotidien que Typhaine D dépeint dans chacune de ses personnages. Une quinzaine au total depuis la création du spectacle : « À chaque fois et selon l’endroit où je joue, je choisis des extraits, je crée mon puzzle. Il y a des clins d’œil à l’actualité, plus ou moins marqués selon les contextes. Si un jour je les joue toutes dans une seule version, j’en ai pour six heures », explique-t-elle, soulignant la richesse et la modularité de son univers.
Ce soir-là, les protagonistes s’affranchissent des injonctions et comportements déviants des Richelieu, « Depardiable » ou encore des masculinistes. « Moi, je les appelle « les mascouillinistes », pour qu’on comprenne bien que leur projet a la beauté de ce genre de trucs. Et aussi pour qu’on ne pense pas qu’il s’agit du pendant du féminisme. C’est confusant. Comme dit la philosophesse Geneviève Fraisse, on devrait parler de virilisme, c’est-à-dire l’affirmation de la caractéristique telle qu’est le patriarche dans notre société. »
Ici, elles se mobilisent. Au sein d’associations ou collectifs féministes par exemple. Pour se mettre à l’abri et protéger leurs enfants. Pour soutenir la militante marocaine Betty Lachgar, incarcérée pour avoir porté un tee-shirt arborant le message « Allah est lesbienne ». Pour dénoncer le harcèlement de rue, les violences conjugales, les insultes, les menaces, les agressions sexuelles, les viols, le contrôle des corps, les stéréotypes de genre. Pour prôner la sororité, mettre les poings sur (les idées de) leurs agresseurs et affirmer à voix haute et forte :
« Si un loup nous dévore, c’est à lui d’avoir tort ! La justice, nous la ferons, nous ! »
DE LA PRISE DE CONSCIENCE AUX VIOLENCES,
DES RÉACTIONS CONTRASTÉES
Bientôt 14 ans que le spectacle tourne. Dans les espaces culturels, les lieux de proximité ou encore les établissements scolaires. La création évolue au fil de l’actualité, et les réactions, elles aussi, sont mouvantes. Typhaine D observe un certain contraste dans ses assemblées. De nombreuses femmes y trouvent un espace libérateur et jubilatoire, un moyen d’affirmer leur voix et de questionner les normes de genre. « Elles me disent que la féminine universelle les redresse, leur donne des forces. Qu’elle y a quelque chose de jouissive de s’entendre dans la langue et de prendre l’ascendante dans chaque phrase ! », précise-t-elle, poursuivant : « Elles me disent que ça leur fait une bienne folle au moral, qu’elle y a même une dimension soignante d’exister enfin, de s’affirmer et de désobéir aussi. C’est un acte subversif d’utiliser la féminine universelle qui ne coûte pas trop cher. En tout cas, quand on le fait dans un cercle privé… »
Et puis, il y a celles qui mettent un temps à accueillir les réflexions. Les réactions de mise à distance, Typhaine D les comprend : « Chacune fait comme elle la peut. Quand tu t’es pliée toute ta vie aux injonctions, que tu as subi les hommes, que tu as fait 100% des tâches ménagères pour un glandu… et que tu leur expliques que l’orthographe est une construction sociale pourrave, élitiste et sexiste, tu te dis que tu as gâché tant d’années de ta vie ! J’ai de l’empathie pour elles. » Réagir au spectacle apparait comme un réflexe d’autodéfense face à toutes les stratégies mises en place pour survivre au système patriarcal auquel elles ont dû se conformer et en intérioriser les règles.
Du côté des hommes, les réactions vont du rire à la prise de conscience, mais certains manifestent une hostilité ouverte, allant jusqu’à la violence verbale et les comportements malveillants – l’un lui volera ses livres, l’empêchant de vendre ses productions, et l’autre urinera à 360° dans le hall du théâtre – relatant la réticence et la résistance aux critiques de la domination masculine. Parce qu’en grattant les récits populaires, elle dérange et heurte les sensibilités des hommes là où traditionnellement le système (linguistique mais aussi artistique et culturel) leur assure l’impunité.
INSUFFLER UNE DYNAMIQUE D’ÉVOLUTION
Avec humour et vitriol, Typhaine D nous questionne et provoque le débat sur les rapports de genre. « Dans les Disney, on a plus vu les souris coudre des robes et les oiseaux étendre le linge que des mecs le faire ! », lance-t-elle sur scène avec une dérision cynique qui a l’art de décrocher plus d’un rire et d’un déclic. Elle plante les graines de la conscientisation parce que la société reste engluée dans les mêmes terreaux putrides : « On est héritières et héritiers de cette culture-là. Encore que chez Disney au moins, il y a une évolution avec des meufs qui se battent comme des folledingues. Mais dans les programmes, dans les œuvres qu’on étudie, ça n’avance pas. L’Education Nationale va moins loin que Disney ! On va encore étudier Barbe Bleue et il n’y a toujours rien sur les féminicides et les violences conjugales. Au secours ! »
Ce dont on peut se réjouir en revanche, ce sont des émules que le sujet crée. Parce que cet héritage des contes et plus largement de la mythologie, et de leurs adaptations par des grosses productions capitalistes, continuent d’être interrogées et déconstruites par une nouvelle génération de créatrices. Des œuvres, comme Et à la fin, ils meurent, de Lou Lubie, revisitent les contes de fées avec un humour noir qui révèle leurs origines violentes, sexistes et racistes. Et montrent la manière dont ces récits, quand ils sont transmis sans critique et accompagnement, façonnent notre imaginaire culturel et collectif. La lecture de la bande dessinée Chères marâtres, de Solenn Bardet et Marion Chancerel, nous en propose la démonstration, donnant la parole à des femmes concernées, pâtissant des stéréotypes néfastes et réducteurs des rôles caricaturaux de vilaines belles-mères, et ouvrant en 2026 des perspectives plus nuancées et humaines sur ces figures féminines. On trouvera dans la même lignée de ces réécritures, les deux tomes de Mythes & Meufs de Blanche Sabbah qui déconstruisent avec humour et expertise les mythologies, contes et légendes pour souligner leur impact dans l’éducation patriarcale et pour proposer d’autres imaginaires et possibles.
ET ELLES VÉCURENT HEUREUSES ET EURENT BEAUCOUP D’AMIES
Ainsi, dans cette même dynamique, plusieurs essais récents réhabilitent l’amitié féminine, la sororité et les liens affectifs qui échappent aux schémas hétéronormés dominants. Dans Elles vécurent heureuses, Johanna Cincinatis explore la puissance politique et intime des solidarités entre femmes, longtemps reléguées derrière le couple hétéro présenté comme unique horizon désirable. Ces récits, précieux et indispensables pour penser le monde de demain, rappellent que d’autres modèles existent et peuvent coexister. Des modèles basés sur le consentement, l’attention à l’autre et à l’environnement, les liens choisis, l’entraide, la justice sociale, l’écoute et le partage. Autant de pistes pour changer nos représentations et bâtir une société féministe aux relations plus apaisées, solidaires et bienveillantes. Entre et envers les femmes, les enfant-es, le vivant. Et même les hommes.

À l’intérieur, vêtues de noir, la discipline est stricte, voire sévère. Elles sont une poignée chaque année à obtenir le concours. Souvent issues de familles modestes, « c’est une porte de sortie payée pour les jeunes filles ayant besoin de travailler », voire une ascension sociale. Elles sortent diplômées de l’école normale, en ayant reçu le même enseignement que les hommes, à un module près (sur l’éducation ménagère). Là encore, elles sont vouées à éduquer les filles en futures bonnes épouses et mères de famille, là où les instituteurs forment quant à eux « de bons ouvriers et de bons citoyens. »
Coup de cœur et poing en l’air avec Imany et son nouvel album Women Deserve Rage. En concert, elle impose un moment intense rare et inoubliable. A l’occasion du festival Mythos, la chanteuse a fait circuler la colère, en la transformant en expérience et force collective pour aller de l’avant et vivre pleinement. Percutant.
Après plusieurs chansons qui donnent le ton, la chanteuse pose le cadre de son nouvel album Women Deserve Rage. « La colère est un droit fondamental, mesdames », clame-t-elle, largement applaudie par le public. Elle annonce la couleur de l’expérience musicale qu’elle propose : un mouvement collectif. Elle cite notamment Maya Angelou : « Quand une femme se met debout, c’est pour tout le monde ». Le propos est clair et engagé, profondément féministe. Elle invite ici à ne plus contenir la colère. Au contraire, il y a urgence à l’exprimer cette colère, trop souvent réprimée, biaisée ou sanctionnée quand elle vient d’une ou des femmes. Urgence à la comprendre pour non pas la supprimer mais plutôt la transformer. « D’abord, on va l’adresser cette colère, l’exprimer et puis on va la guérir et enfin on va se libérer parce qu’on sera devenu-es des êtres entiers ! », poursuit-elle, avant de souligner : « Ça va être une thérapie de groupe ! »
La disposition scénique en impose. Des musicien-nes en arc de cercle. La chanteuse au milieu. Les places ne sont pas figées, elles encouragent les échanges, les interactions, la circulation du son et elles favorisent la captation de notre attention. Tout est cohérent, tout se répond, tout s’alimente. Le propos nous embarque, autant que la musique et la présence corporelle. Il y a du rythme, une dynamique constante et une montée en puissance qui met nos viscères en ébullition. Imany incarne chaque chanson avec une intensité impressionnante. Elle nous rassure. Elle fait tomber les barrières de la peur. Celle qui peut bloque nos réactions et entrave le passage à l’action. Elle déboulonne tout ça et nous donne accès à nos propres leviers.
On la savait engagée sur le terrain des droits des femmes. Elle confirme et renforce son positionnement. Elle prend la scène et s’en saisit pour témoigner et affirmer que l’intime est politique. Que la musique – et l’art en général – est un espace politique. Autant que sensible. Et c’est ça qui crée la synergie et l’étincelle. C’est là, entre autres, que l’on peut croiser et lier les trajectoires, souder les forces et rassembler les récits prenant part à une histoire collective et commune, dans laquelle l’énergie mute en levier d’émancipation. La prise de conscience par l’émotion et le ressenti.
C’est elle qui ouvre le festival Mythos. Ce vendredi 3 avril, Jeanne Cherhal relève le défi d’une inauguration inoubliable. Sous le chapiteau du Magic Mirror à Rennes, l’artiste fait circuler l’énergie dans un concert vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.
Avec elle, pas le temps de déprimer. On passe d’un registre à l’autre et d’une thématique à l’autre, avec une agilité remarquable. Jeanne Cherhal navigue avec aisance et poésie dans les abymes du quotidien et de la société. Ici, tout est harmonieux : des mélodies à son phrasé, en passant par son déhanché et sa pugnacité littéraire, le public se fait saisir par l’ampleur et la hauteur de son talent au service de son engagement musical et social.
Elle nourrit et répare nos imaginaires, en créant une bulle joyeuse et puissante, un cocon dans lequel les paillettes, l’humour et la poésie se conjuguent aux récits, tantôt légers tantôt noircis, de la vie. Conteuse hors pair, l’artiste musicienne dévoile des histoires qui nous font du bien, même quand le sujet blesse. À l’instar de son titre frissonnant « La belle et la bête » qui ne laisse pas de suspens sur les violences sexuelles qu’elle dénonce et qui nous projette dans un instant suspendu à son piano-voix, avant de monter crescendo dans un chœur inattendu de « Quand c’est non, c’est non », nous prenant tripes et larmes. Dans la salle, le silence est aussi dense que la moiteur de nos mains et de nos souffles. L’émotion est palpable et, de ce système de loop faisant résonner le refus de la violence subie, nait l’espoir et la puissance d’un cri collectif. La honte change enfin de camp.
Assise au piano, elle enchaine avec « La vie est trop courte », rappelant l’importance de la vivre pleinement mais aussi de se détacher de son ego et de son orgueil pour la partager profondément. Encore une fois, elle nous invite à trouver le remède dans les beautés, joies et futilités de la vie, comme un fil rouge qui traverse le spectacle mais aussi la personnalité de l’artiste qui distille une force vitale solide et durable, qui se travaille avec la même hargne que ses exercices de style qui explosent dans « Jean », qu’elle tente de rebaptiser « Yann » pour l’occasion, sans succès. « C’est nul », rigole-t-elle, avant de reprendre ses jeux de mots malicieux et de clore son concert en femmage aux sales connes avec « Le cri des loups ». 
Cantonnées aux marges, les questions raciales sont majoritairement reléguées au second plan et assignées aux artistes concerné-es. À l’invitation d’HF+ Bretagne, Amandine Gay et Bérénice Hamidi ont mis en lumière les mécanismes imbriqués de domination – sexisme, racisme et privilège blanc – qui traversent les arts et la culture en France, en soulignant l’urgente nécessité à transformer, en profondeur, les institutions et les imaginaires.
Leurs trajectoires professionnelles sont imprégnées des logiques discriminatoires banalisées dans et par la société. Elles en témoignent, chacune à son endroit. Au départ, Amandine Gay se rêvait comédienne. Et pour cela, elle intègre le Conservatoire des arts dramatiques de Paris. Les auditions qu’elle décroche ont en commun le stéréotype des femmes noires. Esclave, exilée, travailleuse du sexe ou taularde… Elle claque la porte « frustrée de ces ‘’castings de noire’’ ». Elle écrit des fictions et travaille notamment sur une série inspirée d’un Sex and the city à la française. « Ça part en développement ! Une des personnages était noire, sommelière et lesbienne. Et en 2012, c’était trop ! On m’a dit que ce n’était pas réaliste. Que cette fille-là n’existe pas en France… », déplore-t-elle, en précisant : « J’ai managé des bars à vin, je suis noire et je suis bi donc pour moi, c’était réaliste… »
Si le talent n’a pas de sexe, il ne devrait pas non plus avoir de couleur de peau. Pourtant, les choix politiques opérés dans un contexte de déni postcolonial établissent une hiérarchie des causes où la question raciale reste reléguée au second plan derrière les politiques de genre. En 2006, le rapport de Reine Prat ne traite d’ailleurs que des questions de genre : « Elle n’a pas pu analyser toutes les discriminations. Mais déjà, la demande est arrivée par le haut, ce qui facilite les choses je dirais. » Une différence nette en termes de visibilité et de légitimité là où les controverses sur le racisme vont arriver « par le bas et de biais », lit-on dans l’ouvrage collectif Les damné-es de la scène, co-dirigé par Bérénice Hamidi. Après « plusieurs arrivées manquées », la question raciale s’inscrit au programme de la saison 2014/2015, à travers deux affaires.
C’est là l’enjeu, selon Bérénice Hamidi pour qui compter apparait comme la première étape, indispensable « pour objectiver les discriminations et inégalités ». Un travail colossal réalisé depuis de longues années par HF, comme elle le signale avant de poursuivre sur la deuxième étape : celle de la coercition. « Si on n’oblige pas aux objectifs chiffrés, les dominants ne veulent pas donner le pouvoir. Sur les représentations, c’est plus compliqué. Il y a la notion de charge de la visibilité ! », constate-t-elle. Lutter à l’échelle individuelle, et notamment pour les artistes racisé-es, est une mission ardue : « Peu ont de la notoriété. Ils et elles portent la charge raciale, l’injonction à l’exemplarité… Il y a des initiatives mais il est encore demandé aux personnes qui subissent les oppressions de créer les dispositifs pour sortir de ces oppressions ! »
Ensemble, elles pointent la responsabilité des artistes, des institutions majoritaires et globalement des personnes blanches à interroger leurs pratiques, leur position dominante et les privilèges qui y sont attribuées ainsi que leur rôle d’allié-es dans la transformation des récits et des structures. « Réfléchir en termes de rapports de pouvoir, c’est important. Pour sortir de l’ignorance, il faut se situer. Toujours », poursuit Amandine Gay.
En 1971, dans la Zup Sud de Rennes, le premier hypermarché de la capitale bretonne ouvre ses portes, là où siège désormais Carrefour Alma. Quatre ans plus tard, en septembre 1975, Mammouth connaitra une grève importante de 18 jours, avec occupation des lieux. En caisse, ce sont majoritairement des femmes, et celles-ci prennent leur place et légitimité dans le mouvement social. « Dans un premier temps, ce sont les gars – de la CFDT – qui ont mené la grève. Mais on a ensuite vite mis notre grain de sel ! », se souvient Ghislaine Mesnage à l’initiative du documentaire Nous, les caissières, réalisé par Histoire du féminisme à Rennes, aux côtés de Cécile Crenn Chapelain et Chloé Henry. Dans ce film de 21 minutes, la militante prête sa voix à la narration, aux côtés de Marie-Hélène, Yolande, Sylvie et Marjick, quasiment toutes présentes au moment des faits. « Le film n’est pas sur la grève. Pour ça, il y a un très beau film aux Champs libres qui aborde les revendications de 1975. Nous, on n’en parle pas. Le sujet, c’est le parcours des femmes qui ont travaillé là et l’évolution du travail », souligne-t-elle.
Grâce au rapport de confiance qu’elles entretiennent avec les client-es, elles obtiennent leur soutien. Pendant 18 jours, les grévistes occupent le magasin. Les caddies s’accumulent devant les portes, symbole de protestation. Les images d’archives figurant dans le documentaire en attestent, à l’instar de la solidarité dans le quartier, mais aussi de l’ambiance conviviale, collective et sorore de l’époque. À l’extérieur, « des personnes nous faisaient à manger. » À l’intérieur, « des couples se sont formés au sein de l’entreprise. » En creux de cet événement crucial, elles découvrent encore plus concrètement les inégalités qui subsistent entre les hommes et les femmes. Aucune pression familiale du côté des premiers lorsqu’ils se mettent en grève, tandis que pour les secondes, certaines se voient interdites de piquet par les maris. Et subissent même « des paires de claques ». Sans oublier « que pour les jeunes filles, les pères refusent qu’elles couchent dans la galerie marchande, et que pour les femmes, cela implique de laisser le mari avec les gosses ! », ajoute Ghislaine. Malgré la pression et les violences familiales, elles « tiennent jusqu’au bout ».
Dans Citoyennes ou rebelles – Des Bretonnes dans la Révolution française, l’historienne Solenn Mabo met en lumière les frontières qui séparaient femmes et hommes à l’époque et révèle la diversité des rôles féminins, de l’engagement civique à la rébellion. Elle démontre que leurs actions, loin d’être anecdotiques, constituent une part essentielle du matrimoine breton.
Les contre-révolutionnaires, par exemple, cachent les prêtres par loyauté et dévotion au clergé. Si les hommes sont mobilisés également, un profil spécifique se dessine tout de même : celui de la femme sans mari. Célibataires ou veuves - voire mariées mais dont l’époux est loin - constituent 90% des personnes arrêtées pour trahison. « Elles sont plus réprimées aussi car elles n’ont pas de mari pour faire écran… Et c’est souvent parce qu’elles n’ont pas d’hommes autour d’elles qu’elles se sont autant investies dans l’Église : celle-ci leur offrait une protection à une époque où il était mal vu d’être sans mari », souligne la maitresse de conférences. Leur sort judiciaire révèle d’ailleurs une véritable ambivalence : certaines obtiennent l’indulgence des juges au nom de leur supposée « nature faible » et de leur rôle maternel, tandis que d’autres sont au contraire sévèrement condamnées, parfois davantage que les hommes.

Et c’est précisément là où Jeanne Desoubeaux et la compagnie Maurice et les autres veulent nous amener. Par le dispositif itinérant proposé, les spectateur-ices deviennent aussi des témoins dont la participation est presque aussi centrale que le propos. Et celui que la metteuse en scène développe et déploie est habile et finement travaillé. « Dans le livret original, ce n’est pas bourgeois. Ni les personnages ni les lieux. Immerger le public permet d’instaurer une proximité qui fait que l’émotion advient forcément », souligne-t-elle.
AUX PREMIÈRES LOGES DE LA MISE À MORT
L’intensité du parallèle entre la corrida, visibilisée au centre de l’arène par le toréador ensanglanté, et le féminicide, mimée en marge de la scène, est saisissante. La musique, prenante. Les souffles, coupés. Les visages, tiraillés entre l’horreur de l’action et la gêne. On détourne le regard. On attend en silence. Don José avoue le meurtre et demande à être arrêté, les mains recouvertes de sang. Absence totale de réaction. Faut-il se lever et l’interpeler ? Sommes-nous complices ? Avons-nous cautionné les violences et le féminicide ? Y avons-nous même participé ? Le temps nous est donné mais rien ne se passe. Il s’enfuit. On reste abasourdi-es. Le malaise est total. « Nous avons apporté un geste musical nécessaire, on ne plaque pas l’accord final de Carmen, qui est très joyeux et qui donne envie de se lever et d’applaudir à tout rompre. On ne soutient pas Don José ! », précise Jeanne Desoubeaux.
C’est le génie de cette version contemporaine et engagée qui vient dépoussiérer l’originale datant de la fin du 19e siècle. « J’ai pris la liberté d’écrire la scène d’autodéfense féministe du début et la formation accélérée sur les préservatifs, la légitime défense… Sinon, c’est plutôt de la modernisation du langage. Le livret est globalement respecté », signale la metteuse en scène. De cette œuvre emblématique, elle en fait un manifeste féministe. Elle raconte la liberté de cette femme au caractère sulfureux et indomptable. Et face à cela, elle raconte l’ambivalence des hommes, épris et séduits mais également menacés par son tempérament, utilisé alors pour la dévaloriser, l’exotiser, la mépriser et la tuer. Il y a dans Carmen une confusion entre l’amour porté à une femme et le désir de la posséder, et le mécanisme d’inversion de la culpabilité y est bien rodé et démontré.
Là encore, l’œuvre de Jeanne Desoubeaux s’attache à coller au réel. Dans un espace public largement dominé par les hommes mais récemment réapproprié par les femmes qui revendiquent leurs droits et places. Au même titre que dans les représentations des personnages que dans les situations décrites. « L’enjeu, c’est de représenter le parcours et le féminicide de manière réaliste. Oui, un gentil garçon peut déraper et c’est ça qu’il faut montrer en 2h. Les différents visages d’une même personne », explique Kaëlig Broché, le ténor qui interprète ici Don José. Il ajoute : « Je dois la tuer à coups de poing. Et même si je fais semblant, je m’excuse à chaque fois auprès de la comédienne. J’ai accepté de jouer ce rôle en raison du dispositif scénique de proximité que je trouve extrêmement intelligent. » Puissant et efficace, et qui révèle toutes les subtilités du sujet et la complexité de nos regards et gestes, parasités par l’apprentissage et l’intégration d’un système résultant d’une longue construction sociale patriarcale, entre autres. 
À l’intersection de la journée internationale pour les droits des femmes et de la journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, l’occasion de réfléchir aux impacts du racisme sur la santé et l’accès aux soins, le 21 mars à la Maison des associations de Rennes. Une table ronde qui a réuni Yaotcha d’Almeida, psychologue spécialisée dans l’impact du racisme sur la santé mentale, Lucie Obermeyer, coordinatrce du pôle formation, ressources et égalité au sein de l’association Migrations Santé Alsace et Priscille Sauvegrain, sage-femme, sociologue et maitresse de conférences en maïeutique.
Dans tous les secteurs de leur vie professionnelle et personnelle. « Plus on va subir du stress racial, plus on peut développer des troubles », souligne la psychologue. Des troubles cliniques comme la dépression ou le syndrome de stress post-traumatique, allant du sentiment de honte et d’impuissance à l’hypervigilance, la perte d’appétit, la fatigue, au désespoir et aux doutes de soi, et se manifestant par des réponses comportementales tels que l’évitement, le désengagement, l’isolement ou encore la consommation de substances. La liste s’allonge et s’alourdit avec l’ajout des troubles physiques.
Sans oublier de manière plus globale en termes de genres, le syndrome méditerranéen, « une construction sociale qui prête une expression plus forte pour les douleurs pour les populations méditerranéennes », définit Priscille Sauvegrain, sage-femme et sociologue, expliquant que les stéréotypes varient en fonction de l’origine des personnes : « On estime les femmes d’Afrique du nord très douillettes et les femmes d’Afrique subsahariennes très fortes. » Les conséquences sont lourdes lorsque les professionnel-les minimisent de leurs biais racistes les symptômes décris et perçus, c’est là qu’interviennent les soins différenciés : soins non adaptés à la situation et à la personne, report de la prise en charge pouvant entrainer le décès tel que cela fut le cas en 2018 lorsque Naomi Musenga, âgée de 22 ans, avait alerté le Samu de sa détresse respiratoire, signalant qu’elle allait mourir, ce à quoi l’opératrice du Samu lui avait répondu « Oui vous allez mourir un jour comme tout le monde ».
Au vu de leur déontologie, engagement et de leur éthique professionnelle, les personnes exerçant dans le secteur de la santé ont « des réticences à penser qu’elles peuvent être discriminantes. » C’est ce que souligne Lucie Obermeyer, coordinatrice du pôle formation, ressources et égalité au sein de l’association Migrations Santé Alsace. Pour sensibiliser les professionnel-les de la santé et du social, et leur permettre d’identifier les pratiques discriminatoires à l’œuvre afin de les prévenir, la structure a élaboré en 2019 un guide intitulé « Vers plus d’égalité en santé ». « Au sein de l’association, nous avons un grand nombre d’interprètes pour accompagner les personnes migrantes à leur rendez-vous. Ce sont elles et eux qui ont constaté les discriminations racistes et les refus de soins. C’est ce qui a donné la rédaction de ce guide », signale-t-elle, précisant : « Il s’agit de comprendre les discriminations, d’analyser les situations vécues par les concerné-es et surtout d’agir, en abordant les recours juridiques et les actions inspirantes. »
Elles ne sont pas seulement penchées les filles dont parle Cécile Cayrel dans sa pièce de théâtre. Elles sont aussi invisibles, rebelles et résistantes à l’ordre patriarcal. Elles rêvent de liberté, interrogent la place des femmes dans la société et dénoncent leurs trajectoires entravées et brisées par un système qui les jugent coupables de transgresser les normes sociales et de genre et, pour cela, les enferment en maison de redressement. Ici, l’autrice réhabilite une page de notre histoire contemporaine peu connue qui résonne pourtant avec notre société. Un écrit puissant, valorisé par la lecture théâtralisée de la compagnie Groupe Odyssées, le 12 mars à la bibliothèque universitaire de Beaulieu, à Rennes.
Les femmes doivent obéissance à leur mari, sont privées de droits juridiques au même titre que « les mineurs, les criminels et les débiles mentaux », n’ont pas le droit d’étudier, de signer un contrat – « sauf celui du mariage » - de voter, de travailler ou le cas échéant, de toucher directement leur salaire. « C’est une place et c’est une mauvaise place », clament-elles. Les filles penchées mettent en évidence les injonctions normatives et paradoxales. La maison, « seul endroit où nous sommes les maitresses, les patronnes, les boss, les gestionnaires, les kings » n’offre aucune place à la – prétendue – douceur féminine : « Et là, pas de fragilité, pas de grâce, mais de la poigne, pour laver, récurer, brasser, étendre, moudre, cuire, fricasser, raccommoder, asperger, gratter, balayer, et surtout, accoucher, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois, six fois, sept fois, huit fois, neuf fois, aïe aïe aïe ! Et après ? Biberonner, emmailloter, changer, câliner, donner la becquée, soigner, essuyer, habiller, soigner, coudre, porter, et ce, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois, six fois, sept fois, huit fois, neuf fois. Être crevées. Et crever. »
ENTRAVÉES ET EMPÊCHÉES
Au total, 52 000 filles vivent dans les couvents juste avant la seconde guerre mondiale et 10 000 religieuses s’occupent d’elles, partout en Europe. Ensuite, le vent change, progressivement, même si dans les années 60, « pour une fille, il suffit toujours de trainer, pour être une trainée ». Un soubresaut. Une évolution lente. Due aux nombreux et puissants combats des militant-es pour les droits des femmes. « En 1947, elles grimpent sur le toit de la maison d’arrêt de Fresnes et elles crient Liberté ! » Les filles penchées, elles en ont marre et hurlent leur ras-le-bol. Dans les couvents, les sœurs sont dédommagées pour leur travail et formées (elles « deviennent éducatrices spécialisées »), l’Etat donne un prix de journée et on apprend aux filles des métiers arts ménagers, couture et dactylo, « elles ont le droit de sortir, notamment pour des vacances, toutes ensemble à la mer ». Pour autant, il n’y a pas de raison de se réjouir : « La déco change mais la charpente est là : on continue d’enfermer les filles, on continue de les envoyer chez les sœurs, on continue de les couper d’elles-mêmes, parce qu’elles sont des filles. » Vient mai 68, puis les années 70 et sa vague féministe, « la fin d’une ère » pour Saint-Cyr qui ferme ses portes en 1976, dix ans avant que la ville devienne propriétaire du domaine.
« J’ai vu le documentaire Mauvaises filles (réalisé par Émerance Dubas ndlr) au TNB et je suis sortie, comme toute la salle je pense, en pleurant. Elles racontent des histoires tragiques. Et la douleur. Leurs parents leur ont envoyé des lettres, des vêtements, des preuves d’amour et elles ne le savaient même pas. Et l’après couvent était souvent catastrophique… On les avait coupées de leur corps, de leurs capacités à déceler le bien, le mal… », commente-t-elle. Elle le dit, elle n’est pas historienne, elle n’est pas sociologue. Elle se place à son endroit à elle. Celui de l’écriture contemporaine, pour laquelle elle s’est rendue auprès des sœurs en maison de retraite et des archives. « La difficulté a été de trouver les documents car il y a une sorte de mouvement MeToo des couvents, des enquêtes sont menées et les sœurs mettent le grapin sur leurs archives. J’ai pu accéder à des archives et utiliser les mots qui étaient inscrits sur ces documents, notamment pour le juge et ce qu’écrivaient les sœurs sur les carnets qu’elles tenaient, où elles décrivaient les filles « vicieuses, menteuses… », rien n’allait et tout était sous le prisme de la culpabilité », signale-t-elle.