Célian Ramis
Louisadonna, en rage et en paillettes contre le patriarcat


De la rage et des paillettes. Elle incarne son époque, Louisadonna. Militante féministe, psychologue au sein d’une association qui accompagne les jeunes femmes victimes de violences, autrice-compositrice-interprète… Elle porte ses convictions de la scène aux réseaux sociaux, en passant par sa vie professionnelle. Elle dénonce les violences patriarcales, redonne aux concernées du pouvoir d’agir et revendique la sororité et la joie militante. De passage à Rennes pour la journée « Sans oui c’est non », dédiée au consentement, Louisadonna s’est confiée à YEGG sur ses engagements, ce qui nourrit et lie son militantisme, son travail et sa création artistique. Rencontre.
Samedi, fin de matinée. À peine descendue du train, Louisadonna nous rejoint, guitare sur le dos, sweat « More women on stage » et grand sourire aux lèvres, sur le parvis de la gare de Rennes pour partager un café. Et ses convictions. Comme celle de conjuguer joie et colère dans un univers pop et flashy, où le rose et les paillettes côtoient les textes engagés et les punchlines féministes. Dans les différents espaces d’écoute, de parole et d’expression qu’elle investit, elle crée les conditions pour convoquer de la douceur et de la légèreté, face aux violences patriarcales auxquelles elle est confrontée au quotidien. « Même dans mon travail de clinicienne, je mets du rose et des paillettes. On a besoin de photos de chatons ! », plaisante-t-elle.
DES FIGURES INSPIRANTES
Mettre de la couleur et du fun. Du mignon même. Face aux réalités les plus obscures. Les inégalités de genre et les violences institutionnelles résonnent avec son histoire personnelle. D’abord dans son entourage familial. Aux côtés de trois frères, elle grandit en intériorisant une certaine misogynie : le rose et les Barbies, c’est nul – « et j’y croyais moi ! ». En filigrane, le féminin, ça craint. Puis dans son cercle amical. Enfant à cette époque, elle affronte le suicide de son amie Babe après un parcours marqué « par les violences d’une psychiatrie qui ne l’entend pas et ne prend pas en charge le psychotrauma ». Pour ne jamais l’oublier et lui rendre femmage, elle donne son nom à son label artistique. « C’est peut-être pour ça aussi que je suis devenue psy… », confie-t-elle.
Stéréotypes de genre, éducation genrée, dysfonctionnements du système… la colère monte. Et devient un moteur pour Louisadonna, à mesure qu’elle développe sa conscience féministe. Au fil de son parcours, elle puise son inspiration auprès de grandes figures du mouvement. A l’instar de Gisèle Halimi, de Nikki de Saint-Phalle ou plus récemment de Judith Godrèche : « Pouvoir utiliser le caca boudin du patriarcat pour faire de l’art, je trouve ça extraordinaire ! » Elle poursuit : « Ce sont des militantes qui ont amené ces sujets-là dans la société et qui les ont imposés comme des sujets sociétaux auxquels on ne pouvait plus échapper et sur lesquels il fallait que les mentalités bougent. C’est extrêmement inspirant. » Aujourd’hui, sa première source de motivation, elle le dit, ce sont ses patientes.
LE BESOIN D’UNE PRISE EN CHARGE SPÉCIFIQUE
Depuis 10 ans, Louisadonna exerce en tant que psychologue auprès de femmes victimes de violences. Et 4 ans qu’elle œuvre au sein de l’association LAO Pow’her, dont l’accompagnement vise spécifiquement les 15-25 ans, en Seine-Saint-Denis et à Paris. « Quasiment l’entièreté de notre population est une population qui a vécu des violences intrafamiliales », précise-t-elle. Éducatrices, conseillère conjugale et familiale, juriste, psys et coachs travaillent conjointement à leur prise en charge, allant de la mise en sécurité à l’accès aux droits, en passant par les besoins médicaux, le suivi psychologique et les groupes de paroles : « J’en anime un sur l’inceste, un sur des activités créatives mais il y en aussi sur les violences intrafamiliales, la confiance en soi, etc. » Ici, l’accompagnement est pluridisciplinaire mais aussi et surtout construit par les jeunes femmes elles-mêmes.
« Les jeunes femmes sont les premières victimes de violences, et ce sont les dernières à aller consulter dans les lieux de droit commun. Pourquoi ? Parce que les institutions ne sont pas adaptées aux besoins de ce type de patientèle »
s’insurge Louisadonna.
Investie pleinement dans le sujet, elle nous embarque avec ferveur dans son quotidien. Violences économiques, psychologiques, physiques, sexuelles, inceste, mariages forcés, excision, violences conjugales ou encore situations de prostitution… les parcours sont multiples, souvent complexes et souvent marqués par les violences intrafamiliales. « C’est un type de patientèle qui est extrêmement fragile, précaire, qui n’a généralement pas connu de lien suffisamment étayant pour construire quelque chose, pour avoir des liens d’attachements suffisamment bons. Donc les structures qui leur proposent des rendez-vous sans suivi particulier, elles n’y adhèrent pas. » Au LAO Pow’her, elles peuvent venir dans la journée, sans prévenir. Se poser dans le canapé, regarder la télé, boire un café. Elles peuvent aussi appeler un numéro d’urgence 24h24 : « C’est un public particulièrement retraumatisé. Il y a vraiment besoin qu’il y ait quelqu’un qui sache les dangers dans lesquels elles sont capables de se mettre et aille les repêcher. »
NE PLUS TRAITER LES SOUFFRANCES ENGENDRÉES PAR LES INSTITUTIONS
On la sent impliquée, touchée, bienveillante. Loin des jugements. Proche de ses patientes. Disponible pour elles. Parce que la structure le permet. « Notre cheffe nous permet d’avoir du temps pour recréer du lien. On a le temps d’aller les chercher si elles ne viennent pas au rdv. Et il y en a plein qui nous disent qu’on les a sauvées. Parce qu’ici on crée un lien de confiance, on se tutoie, on propose une prise en charge horizontale », signale la psychologue. C’est là ce qui l’anime particulièrement : mobiliser le pouvoir d’agir des jeunes femmes accueillies et accompagnées. Leur redonner leur capacité à décider : « Je leur dis : ‘c’est toi la cheffe de ta prise en charge, nous on est là pour te donner tes droits, des outils, des choses dont tu pourrais avoir besoin pour construire ton parcours !’ » Ce lien d’attachement, provoqué par les éducatrices puis renforcé par les membres de l’équipe, c’est ce qui rend le reste possible. La porte ouverte à toutes, sans condition et sans limite dans le temps. « Parce qu’il y a eu ce lien, elles savent qu’elles peuvent revenir six mois, un an plus tard, etc. Qu’elles ne seront pas jugées et que ce sont elles les cheffes. Et ça, c’est rare dans les lieux de prise en charge », analyse Louisadonna.
Au quotidien, elles sont en première ligne sur le terrain pour constater les dysfonctionnements institutionnels. « Extrêmement nombreux », selon Louisadonna. Parfois de la part de l’aide sociale à l’enfance. Parfois de la Justice. Elle prend pour exemple la réouverture de près de 70 000 dossiers impliquant des affaires de pédocriminalité, demandée en début d’été par Gérald Darmanin à la suite de l’affaire Lyhanna. Trois des patientes de Louisadonna ont été concernées : « Je n’avais jamais vu des classements sans suite réouverts. C’est du délire ! Ça dit bien qu’il n’y avait pas eu de travail d’investigation. Et que quand il y a ce travail, finalement ça donne lieu à des poursuites. » Ce qu’elle identifie également, c’est le manque de budget pour la prise en charge des femmes victimes de violences (de manière générale et spécifique), traduisant l’absence de volonté politique concernant ces sujets. Elle soutient la réforme, en profondeur, des institutions « pour revenir mettre un de peu de sens dans la vie des patientes. » Parce qu’actuellement, les dysfonctionnements observés et documentés génèrent de la souffrance, sur des situations déjà traumatisantes : « Je rêve de ne plus avoir à traiter la souffrance des institutions. Pour l’instant, ce n’est pas possible. »
PASSER DU VOUS, AU JE, AU NOUS
Elle prend précisément le cas des classements sans suite dont les pourcentages dépassent les 90% concernant les affaires de viols. Des taux qui renvoient aux victimes un message de non reconnaissance de leurs situations. Pour Louisadonna, ce n’est pas entendable : « Que la société, que la Justice, disent à mes patientes qu’elles doivent vivre dans un monde où il est autorisé de faire ça sans qu’il n’y ait de conséquence, ça m’est insupportable. Parce que ça leur est insupportable. Et que la souffrance vient de là aussi. » Elle poursuit avec émotion :
« Parce qu’après, il faut prendre en charge la patiente à cause de ce classement sans suite. C’est imposé une violence sociétale à la victime qui est une violence de revictimisation extrême. »
La gravité des faits pèse dans sa voix et s’affiche sur son visage. Et on retrouve dans sa musique ce mélange de colère, de stupéfaction et de révolte. C’est là son espace cathartique, nourri par les constats dressés au sein de sa structure, au contact de ses patientes. « Là-bas, je suis tenue au secret professionnel, je mets ma casquette de psy et quand je fais de la musique, par contre, c’est le moment où je parle en mon nom. Le moment où je me lâche sur cette colère, sur ces sujets qui sont des grandes causes du quinquennat mais qui ne sont pas du tout traitées comme telles », scande-t-elle, sourire en coin.
Elle a l’œil espiègle, Louisadonna. Elle manie le verbe et l’art de la punchline – qui donne son nom à une de ses chansons - avec un franc parler qui vient créer des étincelles avec son univers flash et pailleté. Une manière pour elle de se réapproprier la couleur rose, longtemps écartée de sa vie par intériorisation de la misogynie ambiante, d’apporter de la douceur sur des sujets douloureux et violents et de déconstruire l’idée que la grossièreté serait l’apanage des garçons, comme elle l’a perçu dans son enfance. « On peut faire passer des messages directs, cash, sur un aspect accessible. C’est ça que j’aime. La pop, c’est populaire, c’est accessible, tout le monde peut chanter sous la douche », s’enthousiasme-t-elle. Sans oublier sa volonté de rassembler, de fédérer autour de ses textes, thématiques et mélodies. Donner aux gens l’envie de militer :
« C’est hyper important d’amener de la joie dans les milieux militants, d’insuffler l’envie de faire partie des mouvements, d’être dans quelque chose de joyeux, de festif. »
SA MUSIQUE POPULAIRE ET FÉMINISTE, UN REFLET DE SON ÉPOQUE
Sans pour autant effacer son propos. Louisadonna revendique à travers ses compositions sa volonté d’éradiquer le patriarcat, de libérer la société des injustices et discriminations et de détruire l’état fascisant qui s’instaure drastiquement. Elle vise dans son album intitulé Parasite tout ce qui anéantit la démocratie, la planète, qui divise la population, qui violente les personnes sexisées, etc.
Tout nous réjouit dans sa musique. Son phrasé, sa lucidité, sa radicalité, sa légèreté et son rebond constant avec l’actualité. Sans oublier sa créativité. Elle soigne son écriture avec humour et précision, elle ne lâche rien et vise toujours juste, permettant à un large public de se reconnaitre dans ses textes et ses valeurs. Sortir de l’isolement, se découvrir des milliers. Puissant-es. À l’instar de sa chanson, interprétée avec Mathilde, Petites filles, qui nous donne espoir et nous remobilise quand, parfois, on vacille. « C’est Judith Godrèche et son discours (lors de la cérémonie des César en 2024, ndlr) que j’avais vraiment trouvé incroyables qui m’ont inspiré cette chanson. Grâce au mouvement MeToo, la peur change de camp, méfiez-vous parce que maintenant on ne se laissera plus faire. On ne se taira plus. Et si ça entraine des choses sur les carrières, ce n’est plus notre souci en fait ! C’est ça que ça dit… », se révolte Louisadonna avec aplomb.

ENSEMBLE, MOBILISÉ-ES
Elle chante également la sororité comme réponse politique à un besoin réel : militer ensemble, pouvoir affirmer ensemble qu’il y a des problèmes structuraux et demander ensemble un changement systémique. « On est obligées de le faire ensemble. Et on sait très bien que cette rivalité entre femmes sert le patriarcat. On déconstruit ça aujourd’hui », espère-t-elle. Au-delà d’un vœu d’union et de solidarité, elle le constate au quotidien dans son boulot, dans les amitiés nouées entre les patientes et dans la confiance accordée au sein et entre l’équipe : « C’est exceptionnel ! »
Ce travail collectif, elle n’hésite pas à le mobiliser dans les ateliers rap et consentement qu’elle anime dans les collèges et lycées. Toujours dans une approche participative et horizontale. Le but étant de « les amener à être des sujets pensants qui comprennent les enjeux du consentement et à écrire eux-mêmes des paroles sur ce sujet pour se l’approprier réellement. » Elle est dans le mouvement, la réflexion et l’action. Avec ce public, jeune et (souvent) déjà sensibilisé à la thématique, elle souhaite questionner concrètement l’intérieur et la profondeur du sujet. Pas uniquement transmettre les contours mais explorer la définition du consentement, qu’elle rappelle lors de la journée « Sans oui c’est non » devant être éclairé, libre, enthousiaste et révocable, et toute sa complexité. « À la fois, c’est un sujet qui parait extrêmement simple, et souvent ils sont un peu soulés quand j’arrive, et en même temps, on est dans une société qui ne nous apprend pas à consentir. Notamment les enfants qui sont éduqués d’une façon où leur consentement n’a pas été questionné », souligne-t-elle, prenant également l’exemple d’un consentement contraint par l’autorité ou la menace : « Quand on te demande ton portable en sortant un couteau, tu le donnes mais tu n’es pas consentant. »
Derrière cette notion, se jouent des rapports de pouvoir, des mécanismes de domination et des possibles à construire. Des réalités que Louisadonna s’attache à interroger, déconstruire et rendre visibles. Toujours dans cet esprit créatif, festif et collectif, et cette volonté de stimuler le pouvoir d’agir individuel. Pour éveiller les consciences, développer l’esprit critique, mobiliser les énergies militantes et secouer les mentalités.
- La journée « Sans oui, c’est non », autour du consentement, était organisée par les CPTS Cœur de Rennes et Rennes Nord, le 3 octobre 2026 au théâtre de La Paillette.

Des manuels du patriarcat déguisés en contes de fées… Dans son spectacle Contes à rebours, Typhaine D les réduit en cendres, exposant les mécanismes de violences masculines nichées dans chaque récit (dés)enchanteur ayant bercé nos enfances. À coups d’humour corrosif, l’artiste gratte le vernis et transforme cet héritage empoisonné en feu de joie féministe. Ici, les héroïnes prennent la parole, et le pouvoir, et affirment leurs existences.
Typhaine D est une jeune comédienne quand elle donne des cours de théâtre à des filles et des garçons et travaille avec elleux à la réécriture de cette matière commune que sont les contes et leurs réinterprétations : « J’ai grandi avec Disney comme tout le monde, on rêve avec ce qu’on a. Et comme beaucoup de gens, j’ai rêvé avec ces princesses-là. Je me suis dit que c’était un imaginaire commun, j’allais prendre dans la culture populaire et réécrire tout ça de manière féministe. » En parallèle, elle accumule des savoirs et développe son expertise, grâce au militantisme, notamment au sujet de la culture du viol, tout en la subissant dans le milieu artistique. Elle décide de quitter le circuit traditionnel du théâtre et du cinéma.
LA FIGURE DE LA FILLE FRAGILE
Imaginant la suite, elle ne décortique pas seulement les mécanismes de la domination. Elle va plus loin puisqu’elle projette ces héroïnes dans un présent délesté du vernis du merveilleux, mettant à nu les rouages très concrets des violences masculines. Cendrillon en témoigne, elle qui n’aspirait pas au bal mais plutôt aux mathématiques et à qui on a répété qu’elle n’était ni assez intelligente ni assez légitime. Dévalorisée, elle renonce. Le conte de fées se fissure : le prince ne la sauve pas, il la contraint. Une grossesse forcée, obtenue par retrait du préservatif sans consentement, fait basculer l’histoire dans la réalité des violences conjugales. Cendrillon s’isole et se déteste tandis que son époux jongle entre mensonges et brutalité, avant de s’excuser et d’entamer à nouveau la phase de lune de miel, précédant les crises et enfermant dans le cycle des violences intrafamiliales.
Avec humour et vitriol, Typhaine D nous questionne et provoque le débat sur les rapports de genre. « Dans les Disney, on a plus vu les souris coudre des robes et les oiseaux étendre le linge que des mecs le faire ! », lance-t-elle sur scène avec une dérision cynique qui a l’art de décrocher plus d’un rire et d’un déclic. Elle plante les graines de la conscientisation parce que la société reste engluée dans les mêmes terreaux putrides : « On est héritières et héritiers de cette culture-là. Encore que chez Disney au moins, il y a une évolution avec des meufs qui se battent comme des folledingues. Mais dans les programmes, dans les œuvres qu’on étudie, ça n’avance pas. L’Education Nationale va moins loin que Disney ! On va encore étudier Barbe Bleue et il n’y a toujours rien sur les féminicides et les violences conjugales. Au secours ! »
À l’intérieur, vêtues de noir, la discipline est stricte, voire sévère. Elles sont une poignée chaque année à obtenir le concours. Souvent issues de familles modestes, « c’est une porte de sortie payée pour les jeunes filles ayant besoin de travailler », voire une ascension sociale. Elles sortent diplômées de l’école normale, en ayant reçu le même enseignement que les hommes, à un module près (sur l’éducation ménagère). Là encore, elles sont vouées à éduquer les filles en futures bonnes épouses et mères de famille, là où les instituteurs forment quant à eux « de bons ouvriers et de bons citoyens. »
Coup de cœur et poing en l’air avec Imany et son nouvel album Women Deserve Rage. En concert, elle impose un moment intense rare et inoubliable. A l’occasion du festival Mythos, la chanteuse a fait circuler la colère, en la transformant en expérience et force collective pour aller de l’avant et vivre pleinement. Percutant.
Après plusieurs chansons qui donnent le ton, la chanteuse pose le cadre de son nouvel album Women Deserve Rage. « La colère est un droit fondamental, mesdames », clame-t-elle, largement applaudie par le public. Elle annonce la couleur de l’expérience musicale qu’elle propose : un mouvement collectif. Elle cite notamment Maya Angelou : « Quand une femme se met debout, c’est pour tout le monde ». Le propos est clair et engagé, profondément féministe. Elle invite ici à ne plus contenir la colère. Au contraire, il y a urgence à l’exprimer cette colère, trop souvent réprimée, biaisée ou sanctionnée quand elle vient d’une ou des femmes. Urgence à la comprendre pour non pas la supprimer mais plutôt la transformer. « D’abord, on va l’adresser cette colère, l’exprimer et puis on va la guérir et enfin on va se libérer parce qu’on sera devenu-es des êtres entiers ! », poursuit-elle, avant de souligner : « Ça va être une thérapie de groupe ! »
La disposition scénique en impose. Des musicien-nes en arc de cercle. La chanteuse au milieu. Les places ne sont pas figées, elles encouragent les échanges, les interactions, la circulation du son et elles favorisent la captation de notre attention. Tout est cohérent, tout se répond, tout s’alimente. Le propos nous embarque, autant que la musique et la présence corporelle. Il y a du rythme, une dynamique constante et une montée en puissance qui met nos viscères en ébullition. Imany incarne chaque chanson avec une intensité impressionnante. Elle nous rassure. Elle fait tomber les barrières de la peur. Celle qui peut bloque nos réactions et entrave le passage à l’action. Elle déboulonne tout ça et nous donne accès à nos propres leviers.
On la savait engagée sur le terrain des droits des femmes. Elle confirme et renforce son positionnement. Elle prend la scène et s’en saisit pour témoigner et affirmer que l’intime est politique. Que la musique – et l’art en général – est un espace politique. Autant que sensible. Et c’est ça qui crée la synergie et l’étincelle. C’est là, entre autres, que l’on peut croiser et lier les trajectoires, souder les forces et rassembler les récits prenant part à une histoire collective et commune, dans laquelle l’énergie mute en levier d’émancipation. La prise de conscience par l’émotion et le ressenti.
C’est elle qui ouvre le festival Mythos. Ce vendredi 3 avril, Jeanne Cherhal relève le défi d’une inauguration inoubliable. Sous le chapiteau du Magic Mirror à Rennes, l’artiste fait circuler l’énergie dans un concert vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.
Avec elle, pas le temps de déprimer. On passe d’un registre à l’autre et d’une thématique à l’autre, avec une agilité remarquable. Jeanne Cherhal navigue avec aisance et poésie dans les abymes du quotidien et de la société. Ici, tout est harmonieux : des mélodies à son phrasé, en passant par son déhanché et sa pugnacité littéraire, le public se fait saisir par l’ampleur et la hauteur de son talent au service de son engagement musical et social.
Elle nourrit et répare nos imaginaires, en créant une bulle joyeuse et puissante, un cocon dans lequel les paillettes, l’humour et la poésie se conjuguent aux récits, tantôt légers tantôt noircis, de la vie. Conteuse hors pair, l’artiste musicienne dévoile des histoires qui nous font du bien, même quand le sujet blesse. À l’instar de son titre frissonnant « La belle et la bête » qui ne laisse pas de suspens sur les violences sexuelles qu’elle dénonce et qui nous projette dans un instant suspendu à son piano-voix, avant de monter crescendo dans un chœur inattendu de « Quand c’est non, c’est non », nous prenant tripes et larmes. Dans la salle, le silence est aussi dense que la moiteur de nos mains et de nos souffles. L’émotion est palpable et, de ce système de loop faisant résonner le refus de la violence subie, nait l’espoir et la puissance d’un cri collectif. La honte change enfin de camp.
Assise au piano, elle enchaine avec « La vie est trop courte », rappelant l’importance de la vivre pleinement mais aussi de se détacher de son ego et de son orgueil pour la partager profondément. Encore une fois, elle nous invite à trouver le remède dans les beautés, joies et futilités de la vie, comme un fil rouge qui traverse le spectacle mais aussi la personnalité de l’artiste qui distille une force vitale solide et durable, qui se travaille avec la même hargne que ses exercices de style qui explosent dans « Jean », qu’elle tente de rebaptiser « Yann » pour l’occasion, sans succès. « C’est nul », rigole-t-elle, avant de reprendre ses jeux de mots malicieux et de clore son concert en femmage aux sales connes avec « Le cri des loups ». 
Cantonnées aux marges, les questions raciales sont majoritairement reléguées au second plan et assignées aux artistes concerné-es. À l’invitation d’HF+ Bretagne, Amandine Gay et Bérénice Hamidi ont mis en lumière les mécanismes imbriqués de domination – sexisme, racisme et privilège blanc – qui traversent les arts et la culture en France, en soulignant l’urgente nécessité à transformer, en profondeur, les institutions et les imaginaires.
Leurs trajectoires professionnelles sont imprégnées des logiques discriminatoires banalisées dans et par la société. Elles en témoignent, chacune à son endroit. Au départ, Amandine Gay se rêvait comédienne. Et pour cela, elle intègre le Conservatoire des arts dramatiques de Paris. Les auditions qu’elle décroche ont en commun le stéréotype des femmes noires. Esclave, exilée, travailleuse du sexe ou taularde… Elle claque la porte « frustrée de ces ‘’castings de noire’’ ». Elle écrit des fictions et travaille notamment sur une série inspirée d’un Sex and the city à la française. « Ça part en développement ! Une des personnages était noire, sommelière et lesbienne. Et en 2012, c’était trop ! On m’a dit que ce n’était pas réaliste. Que cette fille-là n’existe pas en France… », déplore-t-elle, en précisant : « J’ai managé des bars à vin, je suis noire et je suis bi donc pour moi, c’était réaliste… »
Si le talent n’a pas de sexe, il ne devrait pas non plus avoir de couleur de peau. Pourtant, les choix politiques opérés dans un contexte de déni postcolonial établissent une hiérarchie des causes où la question raciale reste reléguée au second plan derrière les politiques de genre. En 2006, le rapport de Reine Prat ne traite d’ailleurs que des questions de genre : « Elle n’a pas pu analyser toutes les discriminations. Mais déjà, la demande est arrivée par le haut, ce qui facilite les choses je dirais. » Une différence nette en termes de visibilité et de légitimité là où les controverses sur le racisme vont arriver « par le bas et de biais », lit-on dans l’ouvrage collectif Les damné-es de la scène, co-dirigé par Bérénice Hamidi. Après « plusieurs arrivées manquées », la question raciale s’inscrit au programme de la saison 2014/2015, à travers deux affaires.
C’est là l’enjeu, selon Bérénice Hamidi pour qui compter apparait comme la première étape, indispensable « pour objectiver les discriminations et inégalités ». Un travail colossal réalisé depuis de longues années par HF, comme elle le signale avant de poursuivre sur la deuxième étape : celle de la coercition. « Si on n’oblige pas aux objectifs chiffrés, les dominants ne veulent pas donner le pouvoir. Sur les représentations, c’est plus compliqué. Il y a la notion de charge de la visibilité ! », constate-t-elle. Lutter à l’échelle individuelle, et notamment pour les artistes racisé-es, est une mission ardue : « Peu ont de la notoriété. Ils et elles portent la charge raciale, l’injonction à l’exemplarité… Il y a des initiatives mais il est encore demandé aux personnes qui subissent les oppressions de créer les dispositifs pour sortir de ces oppressions ! »
Ensemble, elles pointent la responsabilité des artistes, des institutions majoritaires et globalement des personnes blanches à interroger leurs pratiques, leur position dominante et les privilèges qui y sont attribuées ainsi que leur rôle d’allié-es dans la transformation des récits et des structures. « Réfléchir en termes de rapports de pouvoir, c’est important. Pour sortir de l’ignorance, il faut se situer. Toujours », poursuit Amandine Gay.
En 1971, dans la Zup Sud de Rennes, le premier hypermarché de la capitale bretonne ouvre ses portes, là où siège désormais Carrefour Alma. Quatre ans plus tard, en septembre 1975, Mammouth connaitra une grève importante de 18 jours, avec occupation des lieux. En caisse, ce sont majoritairement des femmes, et celles-ci prennent leur place et légitimité dans le mouvement social. « Dans un premier temps, ce sont les gars – de la CFDT – qui ont mené la grève. Mais on a ensuite vite mis notre grain de sel ! », se souvient Ghislaine Mesnage à l’initiative du documentaire Nous, les caissières, réalisé par Histoire du féminisme à Rennes, aux côtés de Cécile Crenn Chapelain et Chloé Henry. Dans ce film de 21 minutes, la militante prête sa voix à la narration, aux côtés de Marie-Hélène, Yolande, Sylvie et Marjick, quasiment toutes présentes au moment des faits. « Le film n’est pas sur la grève. Pour ça, il y a un très beau film aux Champs libres qui aborde les revendications de 1975. Nous, on n’en parle pas. Le sujet, c’est le parcours des femmes qui ont travaillé là et l’évolution du travail », souligne-t-elle.
Grâce au rapport de confiance qu’elles entretiennent avec les client-es, elles obtiennent leur soutien. Pendant 18 jours, les grévistes occupent le magasin. Les caddies s’accumulent devant les portes, symbole de protestation. Les images d’archives figurant dans le documentaire en attestent, à l’instar de la solidarité dans le quartier, mais aussi de l’ambiance conviviale, collective et sorore de l’époque. À l’extérieur, « des personnes nous faisaient à manger. » À l’intérieur, « des couples se sont formés au sein de l’entreprise. » En creux de cet événement crucial, elles découvrent encore plus concrètement les inégalités qui subsistent entre les hommes et les femmes. Aucune pression familiale du côté des premiers lorsqu’ils se mettent en grève, tandis que pour les secondes, certaines se voient interdites de piquet par les maris. Et subissent même « des paires de claques ». Sans oublier « que pour les jeunes filles, les pères refusent qu’elles couchent dans la galerie marchande, et que pour les femmes, cela implique de laisser le mari avec les gosses ! », ajoute Ghislaine. Malgré la pression et les violences familiales, elles « tiennent jusqu’au bout ».
Dans Citoyennes ou rebelles – Des Bretonnes dans la Révolution française, l’historienne Solenn Mabo met en lumière les frontières qui séparaient femmes et hommes à l’époque et révèle la diversité des rôles féminins, de l’engagement civique à la rébellion. Elle démontre que leurs actions, loin d’être anecdotiques, constituent une part essentielle du matrimoine breton.
Les contre-révolutionnaires, par exemple, cachent les prêtres par loyauté et dévotion au clergé. Si les hommes sont mobilisés également, un profil spécifique se dessine tout de même : celui de la femme sans mari. Célibataires ou veuves - voire mariées mais dont l’époux est loin - constituent 90% des personnes arrêtées pour trahison. « Elles sont plus réprimées aussi car elles n’ont pas de mari pour faire écran… Et c’est souvent parce qu’elles n’ont pas d’hommes autour d’elles qu’elles se sont autant investies dans l’Église : celle-ci leur offrait une protection à une époque où il était mal vu d’être sans mari », souligne la maitresse de conférences. Leur sort judiciaire révèle d’ailleurs une véritable ambivalence : certaines obtiennent l’indulgence des juges au nom de leur supposée « nature faible » et de leur rôle maternel, tandis que d’autres sont au contraire sévèrement condamnées, parfois davantage que les hommes.

Et c’est précisément là où Jeanne Desoubeaux et la compagnie Maurice et les autres veulent nous amener. Par le dispositif itinérant proposé, les spectateur-ices deviennent aussi des témoins dont la participation est presque aussi centrale que le propos. Et celui que la metteuse en scène développe et déploie est habile et finement travaillé. « Dans le livret original, ce n’est pas bourgeois. Ni les personnages ni les lieux. Immerger le public permet d’instaurer une proximité qui fait que l’émotion advient forcément », souligne-t-elle.
AUX PREMIÈRES LOGES DE LA MISE À MORT
L’intensité du parallèle entre la corrida, visibilisée au centre de l’arène par le toréador ensanglanté, et le féminicide, mimée en marge de la scène, est saisissante. La musique, prenante. Les souffles, coupés. Les visages, tiraillés entre l’horreur de l’action et la gêne. On détourne le regard. On attend en silence. Don José avoue le meurtre et demande à être arrêté, les mains recouvertes de sang. Absence totale de réaction. Faut-il se lever et l’interpeler ? Sommes-nous complices ? Avons-nous cautionné les violences et le féminicide ? Y avons-nous même participé ? Le temps nous est donné mais rien ne se passe. Il s’enfuit. On reste abasourdi-es. Le malaise est total. « Nous avons apporté un geste musical nécessaire, on ne plaque pas l’accord final de Carmen, qui est très joyeux et qui donne envie de se lever et d’applaudir à tout rompre. On ne soutient pas Don José ! », précise Jeanne Desoubeaux.
C’est le génie de cette version contemporaine et engagée qui vient dépoussiérer l’originale datant de la fin du 19e siècle. « J’ai pris la liberté d’écrire la scène d’autodéfense féministe du début et la formation accélérée sur les préservatifs, la légitime défense… Sinon, c’est plutôt de la modernisation du langage. Le livret est globalement respecté », signale la metteuse en scène. De cette œuvre emblématique, elle en fait un manifeste féministe. Elle raconte la liberté de cette femme au caractère sulfureux et indomptable. Et face à cela, elle raconte l’ambivalence des hommes, épris et séduits mais également menacés par son tempérament, utilisé alors pour la dévaloriser, l’exotiser, la mépriser et la tuer. Il y a dans Carmen une confusion entre l’amour porté à une femme et le désir de la posséder, et le mécanisme d’inversion de la culpabilité y est bien rodé et démontré.
Là encore, l’œuvre de Jeanne Desoubeaux s’attache à coller au réel. Dans un espace public largement dominé par les hommes mais récemment réapproprié par les femmes qui revendiquent leurs droits et places. Au même titre que dans les représentations des personnages que dans les situations décrites. « L’enjeu, c’est de représenter le parcours et le féminicide de manière réaliste. Oui, un gentil garçon peut déraper et c’est ça qu’il faut montrer en 2h. Les différents visages d’une même personne », explique Kaëlig Broché, le ténor qui interprète ici Don José. Il ajoute : « Je dois la tuer à coups de poing. Et même si je fais semblant, je m’excuse à chaque fois auprès de la comédienne. J’ai accepté de jouer ce rôle en raison du dispositif scénique de proximité que je trouve extrêmement intelligent. » Puissant et efficace, et qui révèle toutes les subtilités du sujet et la complexité de nos regards et gestes, parasités par l’apprentissage et l’intégration d’un système résultant d’une longue construction sociale patriarcale, entre autres. 
À l’intersection de la journée internationale pour les droits des femmes et de la journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, l’occasion de réfléchir aux impacts du racisme sur la santé et l’accès aux soins, le 21 mars à la Maison des associations de Rennes. Une table ronde qui a réuni Yaotcha d’Almeida, psychologue spécialisée dans l’impact du racisme sur la santé mentale, Lucie Obermeyer, coordinatrce du pôle formation, ressources et égalité au sein de l’association Migrations Santé Alsace et Priscille Sauvegrain, sage-femme, sociologue et maitresse de conférences en maïeutique.
Dans tous les secteurs de leur vie professionnelle et personnelle. « Plus on va subir du stress racial, plus on peut développer des troubles », souligne la psychologue. Des troubles cliniques comme la dépression ou le syndrome de stress post-traumatique, allant du sentiment de honte et d’impuissance à l’hypervigilance, la perte d’appétit, la fatigue, au désespoir et aux doutes de soi, et se manifestant par des réponses comportementales tels que l’évitement, le désengagement, l’isolement ou encore la consommation de substances. La liste s’allonge et s’alourdit avec l’ajout des troubles physiques.
Sans oublier de manière plus globale en termes de genres, le syndrome méditerranéen, « une construction sociale qui prête une expression plus forte pour les douleurs pour les populations méditerranéennes », définit Priscille Sauvegrain, sage-femme et sociologue, expliquant que les stéréotypes varient en fonction de l’origine des personnes : « On estime les femmes d’Afrique du nord très douillettes et les femmes d’Afrique subsahariennes très fortes. » Les conséquences sont lourdes lorsque les professionnel-les minimisent de leurs biais racistes les symptômes décris et perçus, c’est là qu’interviennent les soins différenciés : soins non adaptés à la situation et à la personne, report de la prise en charge pouvant entrainer le décès tel que cela fut le cas en 2018 lorsque Naomi Musenga, âgée de 22 ans, avait alerté le Samu de sa détresse respiratoire, signalant qu’elle allait mourir, ce à quoi l’opératrice du Samu lui avait répondu « Oui vous allez mourir un jour comme tout le monde ».
Au vu de leur déontologie, engagement et de leur éthique professionnelle, les personnes exerçant dans le secteur de la santé ont « des réticences à penser qu’elles peuvent être discriminantes. » C’est ce que souligne Lucie Obermeyer, coordinatrice du pôle formation, ressources et égalité au sein de l’association Migrations Santé Alsace. Pour sensibiliser les professionnel-les de la santé et du social, et leur permettre d’identifier les pratiques discriminatoires à l’œuvre afin de les prévenir, la structure a élaboré en 2019 un guide intitulé « Vers plus d’égalité en santé ». « Au sein de l’association, nous avons un grand nombre d’interprètes pour accompagner les personnes migrantes à leur rendez-vous. Ce sont elles et eux qui ont constaté les discriminations racistes et les refus de soins. C’est ce qui a donné la rédaction de ce guide », signale-t-elle, précisant : « Il s’agit de comprendre les discriminations, d’analyser les situations vécues par les concerné-es et surtout d’agir, en abordant les recours juridiques et les actions inspirantes. »