Célian Ramis

Santé : reconnaitre l'endométriose

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Mal connue et peu reconnue, l'endométriose est pensée comme une "maladie de bonne femme". Les femmes se mobilisent et militent pour une meilleure diffusion de l'information, l'accès aux examens et aux professionnel-le-s, sans remise en question de leurs souffrances.
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Ça y est. Tu, puis murmuré, le terme « endométriose » commence enfin à être prononcé à voix haute. Mais reste encore pour la plupart de la population une vaste inconnue. Une maladie de bonnes femmes un peu douillettes. Pourtant, les personnes atteintes d’endométriose – entre 1 femme sur 7 et 1 femme sur 10 – sont loin d’être ces « petites natures » dépeintes dès les premières expressions de douleurs, qui surviennent en général dès les premières règles.

Hélas, leurs souffrances sont souvent ignorées, voire méprisées, par le corps médical. Pour que leurs paroles ne se confrontent plus à l’avenir à une maltraitance, que l’auteur et ancien médecin généraliste Martin Winckler qualifie de « systémique », des associations et initiatives militantes luttent pour diffuser l’information auprès du grand public, permettre aux femmes atteintes de la maladie de se réunir pour échanger entre elles et pour faire progresser la recherche, laissée jusqu’ici sur la touche par les pouvoirs publics. 

« Lorsqu’on les interroge, la plupart des femmes atteintes sévèrement par cette maladie se plaignent d’avoir souffert depuis la puberté de douleurs gynécologiques violentes sans que le médecin ait évoqué une possible endométriose », peut-on lire sur le site d’EndoFrance, association française de lutte contre l’endométriose. Pourquoi ? Parce que la maladie est encore trop mal connue et que très peu reconnue. À nouveau, la question se pose : pourquoi ? Parce qu’elle concerne les personnes ayant un utérus. Soit la moitié de la population, en fait… Alors finalement, pourquoi ?

Depuis quelques années seulement se lève (doucement) le voile du tabou autour des règles. On ose davantage parler des difficultés du cycle. Le Syndrome Prémenstruel (SPM), les douleurs plus ou moins fortes lorsque surviennent les menstruations, le choix des protections hygiéniques et leurs compositions mystères, l’appréhension du syndrome du choc toxique, etc. On découvre des termes que l’on ignorait jusque là – même en ayant plus vécu réglées que le contraire – comme ménorragie, aménorrhée ou encore ménarche.

Si on sait que certains cycles sont réguliers et que d’autres ne le sont pas, que toutes les femmes ne ressentent pas les douleurs – quand l’utérus se contracte – de la même manière, on apprend en revanche qu’il n’est pas normal de s’entendre répondre « C’est normal » lorsque l’on exprime la souffrance provoquée par les règles. Car cette dernière peut être une conséquence directe de l’endométriose, souvent peu envisagée par les professionnel-le-s de la santé.

Le Dr Chrysoula Zacharopoulou, gynécologue chirurgienne, spécialiste de l’endométriose et co-créatrice avec Julie Gayet de l’association Info-Endométriose, explique, dans une interview accordée au magazine Psychologies :

« La société ne comprend pas la souffrance et le caractère handicapant de l’endométriose car elle ne connaît pas cette maladie. Elle est « cachée » avant tout par les patientes elles-mêmes car cela touche leur sphère intime, leurs règles et leur sexualité. Le regard de notre société sur le sujet de la douleur liée aux règles reste un tabou dont on évite déjà de parler entre femmes et davantage encore de manière publique. Et ce regard n’a jamais changé au cours des siècles, ni dans les différentes cultures. Dans une époque où l’image de la « femme parfaite » existe partout, à la télévision ou dans les magazines, parler de souffrance féminine liée aux règles n’est pas un sujet très intéressant, « ça casse l’ambiance ». La conséquence est que les femmes atteintes ne s’expriment pas, ne trouvent pas le courage de parler de leur maladie, d’être reconnues comme malades et vivent leurs souffrances en silence. Incomprises de tous. »

MULTIPLES ATTEINTES ET SYMPTOMES

La maladie est complexe. Pour les raisons évoquées par Chrysoula Zacharopoulou mais aussi parce qu’elle est multiple. En effet, elle peut prendre différentes formes et s’exprimer à travers plusieurs symptômes. D’où l’indispensable diffusion de l’information auprès du grand public, l’exigence d’une meilleure formation des professionnel-le-s de la santé et le besoin d’une écoute bienveillante des patientes.

Comme le souligne le Dr Estelle Bauville, gynécologue, obstétricienne et chirurgienne à l’Hôpital Sud de Rennes, lors d’une réunion organisée le 18 avril par l’antenne bretonne de l’association EndoFrance, « beaucoup de choses sont repérées à l’interrogatoire. C’est un peu policier, un peu cru parfois, mais ça nous aide. »

Malheureusement, aujourd’hui encore, tous les médecins ne détectent pas les signaux, souvent par méconnaissance de la maladie qui se révèle dans les « 5D » : dysménorrhée, dyspareunie, dysurie, douleurs pelviennes, dyschésie. Comprendre alors : règles douloureuses, rapports sexuels douloureux, difficultés à uriner, douleurs dans la zone du bas ventre et de la zone génitale, gêne à la défécation. « Ce n’est pas obligé d’avoir les 5 symptômes pour être atteinte d’une endométriose », précise le Dr Bauville, qui poursuit :

« Il faut savoir chercher les zones anormales, qui sont des petites tâches bleues. Bien regarder et bien chercher. Aller titiller. On doit rechercher toutes les anomalies, au niveau des trompes, des ovaires, voir s’ils sont collés ou s’ils sont figés alors qu’ils sont semi libres normalement. Lors de l’examen clinique, on regarde tous les organes avant de passer par voie vaginale. Et en effet, je le dis aux patientes quand je le fais : je vais rechercher les sensations douloureuses pour voir si les tissus bougent et trouver où se logent les anomalies. »

Clairement, qu’est-ce que c’est ? L’endométriose provient de l’endomètre, le tissu qui tapisse l’utérus et qui s’épaissit au fil du cycle pour accueillir une éventuelle grossesse. Sans fécondation, il s’évacue, par le vagin, au moment des règles. Mais il arrive que des cellules du tissu endométrial se développent en dehors de l’utérus, en remontant et migrant via les trompes. Ce qui provoque des lésions, des adhérences et des kystes ovariens – appelés endométriomes – dans les zones atteintes, qui peuvent dépasser le cadre génital et se loger dans l’appareil urinaire, l’appareil digestif ou même parfois dans les poumons.

« C’est la seule maladie bénigne qui métastase. C’est le même principe que le cancer mais l’endométriose ne tue pas, enfin pas la maladie en elle-même mais il peut y avoir des complications. », explique Manon Carbonnel, militante pour les droits des femmes, atteinte de la maladie. Accompagnée de Marianne Flahou, avec qui elle a fondé un premier groupe de paroles, à Rennes, début avril, à destination des personnes atteintes de l’endométriose, les deux femmes insistent : les symptômes peuvent différer d’une femme à une autre.

Vomissements, évanouissements, paralysie périodique du bas du dos… la maladie est handicapante. Et peut être silencieuse, également. « Tu peux avoir des grosses douleurs et être à un stade 1 et tu peux ne pas avoir de douleurs et être au stade 4 », précise Manon. D’où le fait que certaines femmes ne le découvrent que tardivement (voire pas du tout), notamment en arrêtant la pilule par exemple – puisque celle-ci peut masquer les symptômes – ou encore dans les cas de difficultés à concevoir un enfant. En effet, une grande proportion de patientes endométriotiques présente des signes d’infertilité.

« C’est très difficile pour les femmes qui sont dépistées très tardivement et apprennent en même temps qu’elles ne peuvent pas avoir d’enfants. Il y a beaucoup de colère à cause du diagnostic, long à établir, et de la prise en charge tardive. »
commente Corine, représentante d’EndoFrance en Bretagne.

Parce qu’avant de passer une échographie et une IRM avec un-e professionnel-le spécialiste de la question et dont l’unique objectif est de déceler des anomalies révélatrices de la maladie, il va falloir franchir un grand nombre d’étapes, dont la principale est la plus compliquée : la prise en compte de la parole de la patiente.

UN DIAGNOSTIC TROP LONG À ÉTABLIR

« Pendant plus de 20 ans, j’ai souffert de cette maladie. Je ne savais pas ce que c’était, les médecins non plus. À 12 ans, je me roulais par terre et ma mère me disait que ça irait mieux quand j’aurais un enfant… Mais ce n’est pas normal de se rouler par terre ou de ne pas réussir à marcher à cause de douleurs gynécologiques… Les seuls, en 2009, qui ont su me renseigner, étaient les membres d’EndoFrance. Vraiment, ça m’a sauvé la vie. J’ai pu savoir ce que j’avais, j’ai été opérée par un spécialiste et j’ai pu avoir des enfants. », signale Corine.

Pour Manon Carbonnel, il aura fallu presque 12 ans pour que la maladie soit diagnostiquée. Entre temps, elle a subi des humiliations et des violences gynécologiques : « J’ai payé bien cher des psys pour savoir si j’étais tarée ou pas. Qu’on arrête de me dire que j’étais hystérique, que c’était dans ma tête. » Une phrase entendue par un grand nombre de patientes souffrant de douleurs intenses que ce soit en consultation, après une échographie ou une IRM « normales ».

« J’ai eu de la chance que mon médecin traitant demande une 2e lecture de mon IRM à l’Hôpital Sud (où elle est désormais suivie, ndlr). Sinon on n’aurait pas trouvé. Ce n’est pas simple du tout même ensuite. Les rendez-vous durent 20 minutes, les médecins n’ont pas le temps et tu ne peux pas avoir toutes les infos. », s’insurge-t-elle.

De son côté, Marianne Flahou ressent également le manque d’écoute. Pour diagnostiquer sa maladie, il faudra 10 ans. Pourtant, sa mère en est atteinte également. Elle parle d’errance médicale, liée à la façon dont les médecins reçoivent la parole des femmes. Et décrit un parcours de longue haleine particulièrement fluctuant, entre recherches infructueuses, fatigue morale, douleurs assourdissantes et besoin de trouver la cause du mal :

« Tu as tellement mal qu’il faut trouver ce que c’est. Il faut être dans la persistance. On te dit que c’est dans ta tête, c’est un combat permanent. Moi, j’ai quand même entendu : ‘De toute manière, ça sert à rien, y a pas de traitement’… »

L'IMPORTANCE DE L'ÉCOUTE

Pour le Dr Bauville, « le traitement dépend des symptômes et de la volonté des patientes ». En général, elles sont orientées vers des traitements hormonaux (la pilule en continu, afin de provoquer une aménorrhée) ou une opération chirugicale (la cœlioscopie, par exemple, mais tout dépend de l’atteinte). Celle-ci est « diagnostique et thérapeutique car elle permet de voir l’étendue de la maladie et de traiter directement. »

Sans remettre en doute la bonne foi de l’équipe spécialisée de l’Hôpital Sud, les femmes sont nombreuses à se sentir insuffisamment informées et insuffisamment prises en compte pour décider de la suite ou pour faire confiance aux médecins, qui parfois déshumanisent la patiente. « En tant que malade, tu as le droit d’avoir le choix. De savoir ce qu’on te propose et ce que ça va te faire. », déclare Marianne.

Elle a un kyste logé entre le vagin et le rectum. Une intervention chirurgicale aurait nécessité l’usage d’une poche durant deux mois, lui a-t-on expliqué, et cela sans prendre en compte les éventuelles complications. Elle n’a pas souhaité s’orienter vers ce type de traitement et la prise de pilule a entrainé, chez elle, un état de dépression. Elle se rend auprès d’un spécialiste, à la Sagesse – qui dispose d’une équipe pluridisciplinaire :

« J’ai expliqué que je faisais une dépression et lui m’a demandé si j’avais des sécheresses vaginales. Je lui ai dit que non. Il était devant moi, il dictait le compte-rendu et a noté que je voulais arrêter parce que j’avais de la sécheresse vaginale. Je me suis sentie pas écoutée du tout. » Difficile de ne pas toujours revenir sur le manque, voire l’absence, d’écoute. Pourtant, comme le souligne le Dr Chrysoula Zacharopoulou, elle est essentielle :

« L’endométriose m’a rapidement intéressée car la relation, le dialogue et l’écoute des patientes sont au centre de la prise en charge. C’est le cas pour beaucoup de maladies pas forcément graves – dans le sens où la vie des patientes n’est qu’exceptionnellement en danger – mais qui entrainent néanmoins des douleurs chroniques avec toutes les conséquences que cela comporte : personnelles, sociales et professionnelles. »

Un point sur lequel la rejoint sans conteste l’auteur et ancien médecin Martin Winckler qui, en plus d’avoir abordé le rapport médecins/femmes dans Le chœur des femmes, dénonce la maltraitance médicale dans Les brutes en blanc. Il explique, dans une interview accordée à 20 Minutes :

« En France, on n’enseigne pas aux médecins qu’ils doivent partager leur savoir et que c’est au patient de décider. Mon objectif c’est de dire au grand public qu’il peut se défendre contre les médecins maltraitants. » Par là, il n’entend pas qu’il existe une poignée de « médecins méchants » mais parle justement d’une maltraitance systémique. Le médecin sait, le patient non. Surtout si le patient est une patiente.

Il faut « sortir de l’idéologie paternaliste » et diffuser les informations. « Les femmes doivent savoir qu’il est interdit de leur imposer une épisiotomie ou une péridurale, de faire une infiltration ou une ligature des trompes sans leur consentement. Ce sont ces témoignages de patientes qui m’ont motivé à écrire ce bouquin. Le mal que je ferai à la profession n’égalera pas le 100e des souffrances de ces patients maltraités. », conclut-il dans l’entretien, après avoir balayé d’un revers de la main l’argument du manque de temps :

« Aucun médecin n’a jamais eu le temps. Ce n’est pas une excuse pour se comporter comme un malpropre. La médecine, c’est 80% de relationnel. Or en France, on valorise le geste technique. »

PROBLÈME DE COMPRÉHENSION

Ce dialogue s’avère véritablement difficile à établir. D’un côté, les médecins se sentent jugés. Remis en question. De l’autre, les patientes pas écoutées. Pas prises au sérieux. Et le ton peut monter rapidement. C’était le cas lors de la dernière réunion organisée par EndoFrance à l’Hôpital Sud, le 18 avril dernier.

Une femme exprime la douleur ressentie à l’introduction de la sonde vaginale, une autre s’interroge sur le fait que lors de son parcours PMA – Procréation Médicalement Assistée – elle n’ait pas pu choisir entre des injections ou la prise du médicament Synarel. Les échanges restent cordiaux, même si des gênes, basées sur des incompréhensions mutuelles, se font ressentir.

« La parole se libère, on ne fait plus la médecine d’hier. L’industrie pharmaceutique essaye de faire des améliorations mais on ne nous propose rien de mieux pour faire notre métier. », finit par rétorquer le Dr Bauville. Quelques femmes présentes dans l’assemblée tentent d’expliquer leur point de vue : « Des petits choix peuvent nous aider. Mais on ne nous explique pas les choses. » Réponse instantanée de la gynécologue : « On n’est pas des robots ». En face, les patientes répliquent : « Nous, on le devient, surtout en PMA. »

Si la conférence se poursuit autour des différents types d’atteintes, les parcours de diagnostic et de prise en charge, l’ambiance n’est pas plus détendue. Au contraire. Une des personnes présentes témoigne de sa colère. Parce qu’en 2011, on lui détecte un stade 4, elle est alertée sur l’urgence à concevoir un enfant, si tel est son souhait. Elle a désormais des jumeaux mais a énormément souffert :

« Après 2 ans de FIV (Fécondation In Vitro), la maladie a proliféré. J’ai 42 ans et les conséquences sont graves. Ma vessie ne fonctionne plus correctement et si j’ai bien compris, je vais devoir subir l’auto-sondage a priori jusqu’à la fin de ma vie. Je suis en colère. Après un parcours de FIV, on doit nous suivre et je n’ai pas été suivie. »

Pour le Dr Jean Lévêque, du service gynécologie de l’Hôpital Sud, elle aurait dû d’elle-même recontacter les spécialistes. La discussion prend un air de confrontation. Parce qu’il renvoie aussitôt un sentiment de culpabilité et la sensation de ne pas écouter le vécu et le ressenti de ces femmes démunies face à un parcours de santé extrêmement long, douloureux et pénible, physiquement et moralement.

« Vous êtes dans une position défensive. On vous demande d’écouter, on est des patientes, on souffre, on a des situations différentes, on a des questions. Ce n’est pas votre métier que l’on critique ou que l’on accuse. Ne soyez pas agressif. », signifient-elles clairement au médecin, visiblement braqué.

Quelques jours plus tard, Corine le dit en toute honnêteté : « C’est la première fois que je le voyais comme ça. Ça m’a un peu refroidie. Je regrette que ce soit parti en confrontation. Après, il y a dans l’équipe de très bons gynécologues et je ne veux pas arrêter de travailler avec l’équipe de l’Hôpital Sud parce que ce à quoi vous avez assisté le 18 avril n’est pas représentatif. Ce qu’il faut comprendre, c’est que c’est très compliqué. Il y a toujours une phase de colère dans l’endométriose et le ton des femmes peut être agressif. Pour les filles qui étaient présentes la dernière fois, il faut savoir qu’elles ont peur. Il y en a une qui a une poche, une avec des problèmes de vessie et une qui n’arrive toujours pas à avoir d’enfant. C’est normal d’être énervée et d’avoir peur dans ce type de situation. Moi, je suis moins énervée aujourd’hui, parce que j’ai pu avoir des enfants et que j’ai trouvé un très bon gynéco. »

C’est là encore une difficulté dont parlent Manon Carbonnel et Marianne Flahou. Pas facile, disent-elles, de pouvoir établir un annuaire des « bon-ne-s praticien-ne-s ». Tout d’abord, pour des raisons de feeling qui diffère selon chaque personne. Ensuite, parce que tou-te-s, y compris les « médecins safe » (réputé-e-s bienveillant-e-s) ne connaissent pas forcément spécifiquement l’endométriose.

Changer régulièrement de médecin, de gynéco, voire de sage-femme, jusqu’à trouver la personne bienveillante et compétente. Qui donne les informations, explique le pourquoi du comment, pour que la patiente comprenne bien. Qui permet une relation de confiance parce qu’elle écoute, sans jugement, et parce qu’elle demande le consentement de la patiente avant de procéder à un examen.

« Moi, la pilule m’a coupé un long moment dans ma sexualité. Va expliquer ton intimité au médecin qui n’écoute pas ! Il faut y aller en mode warrior et c’est fatiguant de douter de ton médecin. Mon médecin traitant a dû me faire une fois un toucher vaginal. Déjà, il m’a proposé et pas imposé et m’a expliqué que j’allais certainement avoir des douleurs près des ovaires. Il a attendu que je lui dise si j’étais ok ou pas avant de le faire. »
explique Manon.

Elles est rejointe par Marianne : « Lorsque j’ai fait ma dernière échographie de contrôle, la professionnelle ne me regardait pas. Je pense qu’elle n’avait pas l’intention d’être malveillante mais j’ai dû insister pour capter son regard. Quand tu es au cœur de la maladie, que t’en chie, c’est dur. » Se sentir prise en compte dans sa globalité, dans sa parole, son corps, son vécu et son ressenti.

Les trois femmes sont d’accord : aujourd’hui, on parle davantage des règles et davantage de l’endométriose. On sait désormais que la maladie - connue depuis 1860, rappelle Manon – est réelle. Et non une histoire de bonnes femmes douillettes. Le Dr Jerry Coiffic, gynécologue-obstétricien à l’Hôpital Sud, le confirme :

« C’est un fardeau que vous portez. Ce n’est pas juste une lésion, ce sont des gênes, des douleurs. À nous, médecins, d’utiliser tous les mots/maux de la patiente pour la diagnostiquer. Souvent, ça arrive dès les premières règles. Et la femme va entendre dire « C’est normal » de la part de son entourage. Et le médecin va dire aussi « C’est normal ». On fera le diagnostic 10 ans plus tard. Pourquoi un délai si long ? Parce que ce n’est pas aussi simple… Il y a un mélange de chose qui fait qu’on a du mal à établir le diagnostic. »

Il prend le cas d’une patiente à lui : « Elle souffre de douleurs dans les rapports sexuels, de fatigue, de douleurs déclenchées dès qu’elle pratique une activité sportive… On a fait une batterie d’examens, ils sont normaux. Pour autant, est-ce qu’elle n’a pas une endométriose ? Dans 50% des cas de douleurs, les femmes ont une endométriose (…). Prenons l’exemple maintenant des personnes qui souffrent de migraines. Souvent, les IRM ne révèlent rien. Pourtant, ça ne veut pas dire que c’est une maladie imaginaire. »

La maladie est sortie de l’ombre mais elle reste encore une inconnue autant pour les professionnel-le-s de la santé que pour le grand public. On sait que les douleurs, particulièrement au moment des règles, sont intenses. Qu’elles sont handicapantes pour les femmes atteintes de l’endométriose, dans la vie privée (pas seulement dans le cadre du couple ou de la famille mais aussi dans les relations amicales) comme professionnelle.

On sait également que le diagnostic est long à établir, le traitement difficile à trouver et la guérison inexistante. « On n’en guérit pas, c’est un gros boulet. Comme la fibromyalgie. », précise Corine. La maladie peut évoluer ou stagner.

En revanche, on connaît moins les conséquences des traitements et des actes chirurgicaux, qui peuvent mener à des situations dramatiques en raison des complications. Et on connaît encore moins les origines de la maladie. Des hypothèses tendent à orienter vers des prédispositions génétiques – l’hérédité n’est pas encore reconnue – et vers des problématiques environnementales.

Une nouvelle hypothèse pourrait être celle des produits hygiéniques, mais le lien n’a pas été établi scientifiquement pour le moment. Sur le site de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), rien de sûr : « Des facteurs de susceptibilité individuelle doivent donc intervenir dans le développement de cette maladie. Ces facteurs pourraient être génétiques. Les chercheurs soupçonnent par ailleurs l’impact de certaines expositions environnementales. »

À l’heure actuelle, la recherche peine. Par manque de financement, ce qui souligne par conséquent un manque d’intérêt pour le sujet. « Je me suis orientée vers EndoFrance parce que l’association co-finance six projets de recherche, à hauteur de 58 000 euros (le projet Endoprint est d’ailleurs à l’initiative du Dr Jean Vialard et de son équipe à la clinique de la Sagesse, à Rennes, ndlr). », précise la représentante bretonne de la structure.

Elle insiste : il est urgent et indispensable de se tourner vers les pouvoirs publics. Pour renforcer les moyens dans les centres antidouleurs, « parents pauvres des financements alors que les patientes ne manquent pas », pour sensibiliser les CPAM « aux problématiques du non remboursement de certaines pilules très chères » mais aussi au fait que certaines formes d’endométriose entrainent un arrêt maladie de longue durée et pour former également les infirmières scolaires et sensibiliser plus largement toutes les personnes en contact avec les jeunes filles.

« Plus tôt elles sont informées, mieux c’est pour elles. Chaque femme a le droit de savoir si elle a une endométriose parce que ça peut tout changer pour concevoir un enfant. Je sais que l’on est dans une société qui voudrait penser « Un enfant si je veux, quand je veux » et je suis totalement d’accord avec cette idée mais il faut comprendre que ce n’est pas tellement applicable à une femme atteinte d’endométriose. Moi, j’agis activement pour que les femmes ne souffrent pas et pour qu’elles puissent avoir des enfants si elles le souhaitent. Et ça, ce n’est pas possible quand elles le découvrent trop tard. Et c’est très difficile quand elles l’apprennent au moment où elles essayent de concevoir. Elles ont le droit de savoir, de se préparer. », s’exclame Corine.

Tout cela rejoint l’idée de l’importance de l’information. Et de sa diffusion. Pour que les femmes n’aient plus à avoir honte d’être physiquement diminuées à cause des douleurs. Que les professeurs puissent prendre en compte que des collégiennes ou lycéennes souffrent de maux intenses et qu’elles ont peut-être besoin de s’allonger.

Aujourd’hui, des avancées s’opèrent. Parce que les personnes atteintes de la maladie ouvrent la voie vers des remèdes alternatifs, susceptibles d’atténuer la douleur. Comme les douches chaudes, la bouillotte sur le ventre, l’alliance d’un anti-inflammatoire avec un antispasmodique, des changements alimentaires, etc. Marianne Flahou l’explique :

« Comme l’endométriose prend des formes différentes, on souffre différemment. Moi j’ai cherché mes soins avec l’acuponcture, l’homéopathie, les changements alimentaires (il est recommandé de privilégier les aliments anti-inflammatoires, ndlr) et puis je travaille aussi sur mon hygiène de vie. Par exemple, je reste au lit quand j’ai mes règles. Mais ça, c’est parce que j’ai la chance de pouvoir le faire. »

Ce qui n’est pas le cas de toutes les femmes, comme le souligne Manon : « J’imagine même pas les caissières ou les serveuses par exemple. Comme Marianne le dit, on essaye de changer des choses dans nos vies. Moi, j’étais déjà végétarienne, je suis passée végétalienne. Changer des choses, c’est pour avoir moins mal mais la maladie est omniprésente. Sans oublier qu’on n’a pas d’accompagnement par des psychologues ou des sexologues, parce qu’il faut pas oublier la chute de libido. »

Pour Corine, il est également important de noter qu’une nouvelle génération de professionnel-le-s de la santé arrive petit à petit. Une génération parée à mieux chercher. Et surtout prête à prendre en compte la dimension humaine du rapport médecin/patient-e :

« Certain-e-s gynécos ne connaissent pas l’endométriose mais savent travailler avec des spécialistes. Les médecins ne doivent pas se sentir coupables de ne pas tout savoir. Ils ont le droit de dire « Je ne sais pas » et d’orienter vers un confrère ou une consœur. » Pourtant, les bonnes volontés se révèlent aujourd’hui encore insuffisantes et on se demande encore pourquoi le cycle menstruel reste survolé lors de la formation des médecins, gynécologues, infirmier-e-s scolaires (un plan du ministère de l’Éducation Nationale prévu en 2016 est toujours en attente…), etc.

Le monde de la santé n’étant pas exempt des préjugés et des tabous sexistes qui régissent la société, il est important que la parole se libère mais surtout que l’écoute soit active et bienveillante. Sans jugement face aux récits des femmes qui souffrent de la maladie et qui se confrontent à l’image permanente de la femme moderne, dont les alliées « Always », « Nana », « Vania » et autres, permettent même au moment des règles de vivre plusieurs journées dans une journée. Dans laquelle il n’y a pas de place pour les douleurs. Toutefois pas pour l’expression de ces douleurs.

Heureusement, des voix connues s’élèvent, comme celles, entre autres, de Lena Dunham, Imany ou encore Laëtitia Millot pour faire sortir l’endométriose de l’ombre et lutter avec les « endogirls » pour diffuser l’information, sensibiliser un large public, agir sur les pouvoirs publics, et soutenir les femmes en souffrance, désireuses d’échanger, de partager et de s’entraider. 

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Endométriose : Faire (re)connaitre la maladie
Prendre en compte la parole des femmes
S'engager pour faire bouger les institutions
Pour favoriser la parole des femmes

Célian Ramis

Féminicides : Visibiliser les femmes tuées

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Qu'est-ce qu'un féminicide ? Et quels mécanismes de domination se trament sous ces violences barbares et patriarcales ? Les Effronté-e-s Rennes et Osez Le Féminisme 35 décryptent ces faits de société, dont il faut absolument prendre conscience.
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« Féminicides ? Mais c’est quoi ça encore ? » Les assassinats de femmes parce qu’elles sont femmes. « Ah bon ? Ça existe ? Mais c’est marrant y a pas la même chose pour les hommes… » Oui marrant, c’est le mot. Ou alors c’est inquiétant parce qu’on ne s’interroge pas sur le sens et la cause de ses meurtres.

Crime passionnel, drame familial, acte de jalousie… On peut aussi aller jusqu’à l’accident domestique, tiens ! Par le langage et le traitement des faits, on minimise, on refuse de voir la partie immergée de l’iceberg qu’est la domination masculine et son amas de violences contre les femmes et on invisibilise les victimes. Ce mois-ci, les militant-e-s féministes s’expriment sur le sujet. 

Elle est omniprésente, comme une insupportable ritournelle que l’on a en tête. La mécanique des violences sexistes poursuit son petit bonhomme de chemin en sifflotant gaiment, tuant des centaines de femmes chaque année en France. Pas parce qu’elles l’ont bien cherché. Non. Parce qu’elles sont femmes. Plus précisément parce qu’elles ont un sexe féminin.

Qu’en dit la société ? Pas grand chose. Peu utilisé, le terme « féminicide » est pourtant essentiel à la compréhension d’un problème systémique, valorisant le principe de virilité et tout ce qui l’accompagne, à savoir le contrôle, la domination, la possession… Enlever alors un des jouets au tout-puissant, c’est prendre le risque de se frotter à sa grosse colère et ce n’est pas une gueulante qui décoiffe à laquelle on s’expose. Non. Ni à la crise de larmes qui va finir par vous taper royalement sur le système. 

Mais c’est plutôt lui qui va finir par vous taper la tête contre les murs. L’image est exagérée ? Non. C’est violent ? Oui. Réalité brute, trop souvent banalisée, ramenée au rang de faits divers, rarement assimilée à sa vérité. Celle des féminicides. Décryptage.

Dans la nuit du 27 au 28 octobre, Alexia Daval est assassinée à Gray-la-Ville. Le scénario de la joggeuse assassinée par un prédateur qui rode dans les parages fait froid dans le dos. On compatit. Mais quand son mari, Jonathann Daval passe aux aveux quelques mois plus tard, confessant qu’en réalité c’est lui qui a tué son épouse, la machine s’emballe. « Étranglée par accident ».

L’avocat de Monsieur n’a peur de rien, allant jusqu’à dépeindre le portrait d’une femme qui écrase son conjoint, l’étouffe. La vilaine castratrice, en somme. Pourquoi la défense s’autorise-t-elle un coup si bas et mesquin ? Parce qu’elle sait qu’on minimisera les faits. Qu’on les banalisera et qu’on finira par compatir avec le meurtrier. Surtout en insistant bien, les semaines suivantes, sur l’état psychologique virevoltant de l’accusé depuis ses aveux et son incarcération.

En parallèle, l’idolâtré Johnny Hallyday décède. Médiatisation absolue, forcément. Des histoires passées ou en cours, qu’il s’agisse de gros sous ou de violences sexuelles, (re)surgissent. Que dit-on à ce moment-là ? Que l’on salit la mémoire du défunt. Que l’on pourrait au moins attendre quelques temps avant de (re)mettre tout ça sur le tapis, respecter un délai de courtoisie, en gros. On s’étonne que personne ne propose d’en faire de même avec les victime de féminicide…

Les victimes d’un système qui refuse de reconnaître les faits à la hauteur de leur gravité. Il ne s’agit pas d’un fait divers mais d’un fait de société. Une société sclérosée par la domination patriarcale qui légitime les violences par les stéréotypes de sexe et de genre.

LE SENS DU MOT

On distingue le féminicide de l’homicide. Le meurtre d’une femme n’est pas toujours associé à ce terme - qui pourrait avoir du sens en l’état – utilisé pour désigner « les crimes qui touchent spécifiquement les femmes, pour montrer qu’elles sont spécifiquement des cibles. »

Une manière de visibiliser les femmes tuées en raison de leur sexe, poursuit Laélia, membre des Effronté-e-s Rennes : « Ce n’est pas un fait divers, c’est un fait de société. C’est structurel. »

Pour beaucoup, la notion est floue. Parce qu’elle n’est pas évidente à déceler, en surface. Des meurtres comme ceux perpétrés en 1989 à l’École Polytechnique de Montréal – un homme de 25 ans, armé, avait, dans une classe, séparé les garçons et les filles et avait ouvert le feu sur ces dernières en criant « je hais les féministes » tuant six étudiantes et blessant trois autres – il n’y en a pas tous les jours à la Une. 

Souvent, ils ne démontrent pas nécessairement une haine aussi claire et limpide envers le sexe féminin. Mais la majorité de ces crimes se déroulent dans le cadre conjugal. Principalement dans le cas d’un séparation. « C’est vrai que ça peut arriver dans la rue mais c’est très rare. C’est plutôt lié en effet au couple car derrière les féminicides se jouent les mécanismes de la possession, de la domination. », commente Manuela Spinelli, présidente d’Osez Le Féminisme 35.

Le passage à l’acte est alors motivé, de manière inconsciente ou non, par le fait « que l’homme n’accepte pas la liberté de la femme. Il essaye de l’encadrer, il y a une volonté de contrôle. »

REPRÉSENTATION ERRONÉE…

En septembre 2017, le rapport de la délégation aux victimes – commune à la police et à la gendarmerie nationales, qui vise à recenser pour le ministère de l’Intérieur les morts violentes au sein du couple – révélait 123 meurtres de femmes, décédées sous les coups du conjoint, concubin, pacsé, ex, petit ami, amant ou autre statut figurant dans les catégories « couples officiels » et « couples non officiels ».

On parle de morts violentes, de décès sous les coups. C’est là que la représentation du féminicide est vicieuse. Car elle sous-entend dans l’imagerie populaire une violence préalable à l’action qui porte le coup final. Un constat établi par Alexia Delbreil, médecin légiste et psychiatre au CHU de Poitiers qui explique à Rue89 (propos repris dans L’Obs en date du 22 janvier 2018 « ‘Elle le quitte, il la tue’, scénario typique du féminicide ») :

« On dit ‘une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint’. Cela sous-entend des coups, une violence physique. »

On s’attend à ce que l’auteur des faits est une longue liste d’agressions morales et/ou physiques à son actif. Mais pour la professionnelle, qui a longuement analysé et étudié les cas d’homicides conjugaux, ajoute : « Dans mes dossiers, il y a peu de violence physique préalable au passage à l’acte. » C’est à ce moment-là que la frontière entre l’homicide et le féminicide se brouille.

Car on a tendance à minimiser et ne pas penser aux mécanismes de violences spécifiques à l’encontre des femmes. Jérôme Peltan, membre d’OLF 35, y voit là un message clair : « C’est important ce que ça dit de la société, quand on qualifie cela de « drame familial », de « crime passionnel », d’acte dû à la jalousie. On ne parle jamais de meurtre. Sans parler ensuite de comment on retourne ça contre la victime. Alexia Daval, au début, c’était la joggeuse qui a disparu. On était triste pour elle, on avait de l’empathie. Il s’avère qu’elle est morte assassinée par son mari. On dit qu’elle l’étouffait, lui marchait dessus. Ça devient une salope ! Marie Trintignant, c’était une alcoolique, une trainée, elle l’a bien cherché ! Et Cantat est un homme tourmenté. C’est terrible ! »

BANALISATION DES FAITS

On retrouve les mêmes ficelles que dans les plaintes pour harcèlement sexuel, agressions sexuelles et viols : la victime devient la coupable et une solidarité se crée avec l’agresseur. Le fait que ce soit un acte ponctuel d’extrême violence est réduit à un coup de sang, un coup de folie. Avant, ce n’était pas un homme violent. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Elle a dû le pousser à bout. Voilà le raisonnement simpliste qui en découle, soutenu par des médias qui minimisent, relayant l’information dans les faits divers.

« Le fait que ces crimes ne soient pas reconnus comme des meurtres mais des histoires de couples poussent à la déresponsabilisation de la personne. Du mari d’Alexia Daval par exemple. Alors qu’étrangler quelqu’un, a priori, c’est dur, et c’est long. Mais non, c’est un drame familial, on ne va pas plus loin. Les médias prennent souvent des détails sordides, voire parfois humoristiques pour parler de ça. Genre « elle faisait trop de bruit en faisant la vaisselle », non mais je vous jure, c’est scandaleux. Et on se met dans la logique de l’agresseur. On prend un prétexte qui redonne la logique que la faute vient de la victime. Ils excluent totalement les mécanismes de la violence conjugale. », scande Elodie, membre des Effronté-e-s Rennes.

À travers la banalisation des faits et la grande impunité des agresseurs, l’image renvoyée est celle de l’association amour/violence. Une relation peut mal tourner, c’est un risque à prendre. De qui se moque-t-on ?

« C’est vraiment dangereux cette idée de la relation entre un homme et une femme. Ce qui est dangereux là-dedans, ce sont les stéréotypes qu’on renvoie et qu’on entretient. Aux hommes, on inculque l’image de la virilité. Il y a être un homme et être un vrai homme. Un vrai homme, il contrôle, il travaille, il gère sa femme. C’est normal qu’il soit jaloux, il a le droit. Dans la virilité, il y a 3 piliers : le monde du travail, la reconnaissance de ses pairs et son rapport à sa femme. Si un ou deux maillons viennent à manquer, cela déclenche souvent une remise en question, une incapacité à gérer la déconstruction de sa virilité. »
explique Manuela.

Elle pointe là le dysfonctionnement du système dans son ensemble le plus large : le manque d’éducation à l’égalité, la reproduction de modèles anciens stéréotypés inconsciemment transmis dès le plus jeune âge des enfants et le manque de représentations fortes de la différence et de la diversité. Et regrette sincèrement le manque de travail de la part des intellectuels. En même temps, Jérôme soulève un point important :

« Le problème, c’est que les intellectuels reçus dans les médias, ce sont des hommes vieux, blancs, hétéros… que l’on autorise à cracher sur les gens et à juger tout le monde. En face, ils n’ont quasiment pas de contradicteurs. »

Si ce n’est des pointures du militantisme féministe comme Fatima Ezzahra Benomar ou Caroline de Haas, toutefois largement moins invitées (et plus intentionnellement décrédibilisées) que les Zemmour et autres fanfarons du patriarcat.

ANALYSE EN SURFACE…

Chacun-e y va de son commentaire et de son analyse, en oubliant précisément ce à quoi la militante fait référence : le pouvoir du patriarcat. Mi-mars, la magistrate Michèle Bernard-Requin publie sa réflexion autour des affaires Maëlys et Alexia Daval, « Au-delà des faits divers », dans un article du Point. Elle s’interroge : les médias accordent-ils trop d’importance aux affaires criminelles ?

« Les affaires se multiplient. Mais il faut savoir raison garder. Il y aura toujours hélas d’innocentes victimes et des prédateurs en liberté. », énonce-t-elle. Il est surprenant de parler de prédateur, alors que l’on sait que la plupart de ces agresseurs et meurtriers sont des personnes de l’entourage.

« Aujourd’hui, deux affaires sont en pleine lumière : une petite fille qui n’avait pas encore dix ans fut tuée dans des circonstances encore mal connues, et une jeune femme au joli sourire est morte elle aussi brutalement du fait de son mari. Dans les deux cas, pour l’instant, les auteurs mis en examen évoquent, semble-t-il, soit un accident, soit une atteinte involontaire, sans jusqu’ici avoir pu dire exactement comment selon eux les choses se sont passées. », poursuit-elle.

On ne sait pas ce que le joli sourire d’Alexia vient faire là mais on continue de suivre la pensée de la magistrate qui défend l’idée que dans un pays où la parole est libre, il est important et même bon que les avocats « osent s’exprimer, voire se combattre ouvertement ».

D’accord mais il serait bon également d’analyser les faits en profondeur et ne pas se contenter d’invoquer la liberté d’expression à tout va, avant de conclure ainsi : « Voilà pourquoi, en dépit des colères et des indignations, en dépit des excès et des turbulences, il me semble que ce qui se passe autour de ces deux faits divers témoigne de la réalité de notre véritable démocratie. » Une véritable démocratie où seuls les hommes s’expriment, leurs femmes ne pouvant se défendre…

LA DÉCRÉDIBILISATION DES FÉMINISTES

Et celles qui dénoncent sont des hystériques enragées. Récemment, c’est l’actualité Cantat qui cristallise toute cette vaste et complexe controverse. Le postulat de départ est plutôt simple : il a frappé et tué une femme. Il a été incarcéré. Il a été libéré. Les choses se compliquent avec son statut : l’ex-leader de Noir Désir n’est pas seulement une personnalité publique, il est aussi un symbole, une idole.

Mais puisqu’il a purgé sa peine, ne peut-il pas revenir tranquillement sous les feux des projecteurs ? Droit à l’oubli, droit à la réinsertion. Une hypocrisie sans limite tant tout le monde est conscient que s’il s’agissait d’une personne racisée, du même âge et non starifiée, celle-ci ramerait de toutes ses forces pour trouver un travail qu’aucun employeur ne daignerait lui accorder en raison de son passé.

Bertrand Cantat figure donc parmi les personnes qui peuvent surfer sur la nostalgie d’une époque et d’un groupe mythique pour revenir au même endroit qu’avant le meurtre, faire la Une des journaux (octobre 2017, Les Inrocks) et passer pour une victime de ces énervées de féministes.

« Il a fait toute sa communication sur le crime passionnel durant le procès en créant la mise en scène du mec torturé et aujourd’hui il continue d’avoir ce discours-là. Et il parle de « violences », de « pluie de coups » qu’il subit ? C’est hallucinant ! », lance Laélia qui fait allusion ici aux propos tenus par Cantat, à la suite de son concert à Grenoble, après lequel il est volontairement allé se confronter aux manifestant-e-s qui tenaient à rappeler que derrière l’artiste adulé et applaudi se dissimule l’ombre du cadavre de Marie Trintignant, suivi de près par celle des circonstances étranges qui entourent le suicide de son ex-femme, sans oublier les plaintes de harcèlement à l’encontre de cet homme, depuis sa sortie de prison.

Si Bertrand Cantat a annoncé officiellement son retrait des affiches des festivals de l’été, il sera néanmoins sous le Cabaret botanique dressé dans le Thabor à l’occasion du festival Mythos, à Rennes. Le 16 avril, précisément. Sur les réseaux, il se murmure que plusieurs forces féministes de la capitale bretonne, potentiellement OLF 35 et Les Effronté-e-s – mais rien n’est officiel au moment où nous écrivons ces lignes et rien ne nous a été confirmé, si ce n’est la volonté de se fédérer autour de cet événement – souhaiteraient manifester leur mécontentement.

La machine s’emballe et on lit dans la presse que la Ville de Rennes refuse la censure. Ah liberté d’expression, quand tu tiens (et quand tu nous viens d’hommes politiques…) ! Manuela Spinelli clarifie la situation :

« Dans le cas de la venue de Cantat, il est urgent de nous fédérer. Parce qu’il est un symbole des violences faites aux femmes et que cela participe à l’invisibilisation de la souffrance des victimes et des familles des victimes. Ce n’est pas Cantat en lui-même que l’on cible. On n’a pas appelé au boycott et on n’empêchera personne d’aller voir son concert. On n’a pas non plus demandé l’annulation du concert. Mais on veut interpeler l’opinion. Il est une icône, il faut quand même réfléchir à l’impact que ça a sur les plus jeunes.

Il est important de souligner ce qu’il a fait ! Ne pas oublier ! Il a purgé sa peine, ok, mais on ne peut pas oublier. Alors oui, c’est difficile de se dire « je prends mon billet pour aller écouter un meurtrier » mais on a aussi un devoir de mémoire. Mais dans son cas, on ne parle que de réinsertion et d’oubli. Elle, on l’oublie. Vous imaginez les enfants de Marie Trintignant à chaque fois qu’il le voit à la télévision ? Il provoque, il se met en scène, il surjoue. Il est temps de remettre les choses à plat. Mais à chaque fois qu’on l’ouvre à propos de lui, les réactions sont très très virulentes de la part de ses fans. »

STOPPER L’HYPOCRISIE

Si les militant-e-s féministes ont conscience que répondre à cette polémique participe à accroitre la notoriété du chanteur, elles ne peuvent se résoudre à cautionner la loi du silence. Et l’hypocrisie qui protège l’homme blanc, de gauche, engagé, adoré. « C’est difficile de se dire qu’il a commis des actes horribles. », souligne Elodie, rejointe par Laélia :

« Selon moi, faut assumer. C’est dur, mais faut assumer. Quand tu es féministe dans ta vie de tous les jours, même si tu aimes la musique de Cantat, tu te prives de ce plaisir. On a du mal avec ça dans le militantisme de gauche. Et c’est le problème avec les hommes de pouvoir, les hommes idolâtrés. Avec Cantat, personne ne s’est jamais demandé s’il avait une religion. Avec une personne racisée, la question se serait posée. C’est obligé. »

Parce que, dans les mentalités, quand il s’agit d’une personne racisée, le problème devient culturel. Parce que quand il s’agit d’une personne croyante (et surtout de confession musulmane), là, on se saisit de l’affaire qui devient un fait de société, servant de caution à une laïcité radicale.

Mais quand la victime est une personne non-blanche ? une prostituée ? une ancienne détenue ? On en parle encore moins, voire pas du tout. Certainement une affaire de famille, un règlement de compte, une garce qui cherche les ennuis. Leurs vies n’ont pas de valeur et là encore on ignore les mécanismes d’un système sexiste, raciste, LGBTIphobe, etc.

RENDRE L’INVISIBLE VISIBLE

De manière générale, les femmes victimes de féminicides sont invisibilisées. À Rennes, on ne peut que saluer les initiatives féministes, à l’instar de l’exposition en novembre 2016 de 122 tenues symbolisant les femmes tuées à la suite de violences conjugales (chiffre 2015) et du rassemblement « Stop aux féminicides : on ne tue jamais par amour » organisé le 14 février 2018, à chaque fois sur la place de la Mairie.

Les associations continuent d’agir, de sensibiliser à la large problématique des violences à l’encontre des femmes. Malheureusement pas épaulées par le gouvernement qui multiplie les effets d’annonce au lieu de former les forces de l’ordre et les professionnel-le-s de la Justice.

Si en 2016, la violence conjugale est entrée dans le code pénal comme circonstance aggravante, le féminicide – terme encore mal compris et pas prêt de faire l’unanimité - est loin d’y parvenir pour le moment. Une étape cruciale pour Jérôme, d’Osez Le Féminisme 35 :

« il faut l’inscrire, absolument, comme circonstance aggravante. »

TOUT EST IMBRIQUÉ

En parallèle, la lutte est quotidienne. Remettre les femmes dans l’Histoire, faire place à une vraie littérature féministe, valoriser les modèles dans les différents domaines de la société, arrêter de cantonner la gent féminine à la beauté et l’apparence… Se battre pour l’égalité et la diversité. Toutes les femmes ne sont pas blanches, minces, hétéros, douces, maternelles, etc.  

« Les dominations sont croisées, tout est imbriqué : la lutte contre le sexisme, contre le racisme, contre l’homophobie. », précise à deux voix les Effronté-e-s Rennes, convaincues du bien fondé de la sensibilisation et de la pédagogie. « Perso, j’adore aller en boite. Et je parle souvent à mes amis de tous les relous qui m’ont fait chier. Ça leur permet aussi de se rendre compte de cette réalité. », dit Elodie.

Et Laélia d’ajouter : « C’est vrai, quand tu n’es pas une personne concernée et que tu n’as pas été sensibilisé, tu ne te rends pas compte de ce qui se passe autour de toi. Plus on va libérer la parole, plus on va parler de nos expériences et plus les gens vont réaliser. Il suffit de libérer la parole une fois, quelqu’un ose et ça déverse. C’est important, même s’il y a des retours de bâtons, c’est important. »

La révélation de l’affaire Weinstein marque un tournant dans l’histoire des luttes pour les droits des femmes. Si on est loin d’être arrivées au bout du chemin, la militante note tout de même que le journal L’Équipe s’intéresse de plus en plus aux sportives, à la place qu’on leur accorde dans le milieu et au traitement que l’on en fait.

Le 26 mars, le célèbre média n’hésitait pas à titrer sur le témoignage de Miriam, battue par son ex-compagnon, footballeur professionnel. La parole se libère doucement. Qu’en est-il à présent de l’écoute et de la prise en compte de cette parole ?

 

 

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Les mécanismes de la domination
Ne pas minimiser les violences
Marielle Franco, féminicide intersectionnel
Faut-il tout modifier ?

Célian Ramis

Mécanique : En route vers l'autonomie

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Longtemps, les femmes ont été écartées de l'accès à l'automobile. Si les clichés autour des femmes au volant perdurent, elles se retroussent les manches et mettent les mains dans le cambouis. Pour elles. Pour leur autonomie. Pour leur émancipation.
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Y a-t-il une raison pour que les femmes ne puissent pas réparer des voitures ou des camions ? Qu’elles aient moins de capacité à comprendre ce qu’il y a sous le capot ? Moins de capacité à changer une roue ? « Aucune », répond catégoriquement Sophie Croullebois.

Elle fait partie de la centaine d’adhérentes de la Ferme de la harpe et son atelier mécanique, dans lequel nous sommes allé-e-s en reportage ce mois-ci. Il y a fort à parier que si on posait la même question aux 99 autres femmes, elles auraient toutes cette même réponse. Et pourtant, vous connaissez beaucoup de femmes garagistes ?

Les noms de Louise Sarazin, Marie-Adrienne de Rochechouart de Mortemart, Camille du Gast ou encore Hélène Zuylen Von Nyevelt ne vous évoquent rien ou pas grand chose ? Pas étonnant. Et pourtant, elles sont des pionnières, à la Belle Époque, en tant qu’industrielles du monde automobile, conductrices ou pilotes.

Minoritaires au début du XXe siècle à s’engager dans ce secteur, contre les préjugés de la société, l’évolution est loin d’être mirobolante et l’industrie automobile a de quoi rougir. Aujourd’hui si bien plus d’une femme sur deux détient le permis de conduire, elles restent victimes des clichés sexistes dont se nourrissent les publicitaires. À l’atelier mécanique de la Ferme de la Harpe, à Rennes, les adhérentes entendent bien casser les stéréotypes.

« Quand tu as le temps, tu fais le plein de liquide de frein et après on purge », lance Johan Coïc, animateur de l’atelier mécanique depuis deux ans, à Sophie Bocquillon, 36 ans, venue changer le câble de frein à main et les cylindres de freins de son camion.

Cet après-midi de février, le garage associatif de la Ferme de la Harpe démontre qu’en mécanique, l’égalité entre les sexes est possible. Six véhicules occupent l’espace. Trois hommes et trois femmes s’attèlent à la réparation de leurs moyens de transport.

Ouvert du mercredi au samedi, il suffit d’adhérer à l’association (20 euros/an), d’accepter le règlement intérieur de l’atelier et de réserver en amont l’emplacement (7 euros/heure au sol et 9 euros/heure sur pont élévateur). Il sera aussi demandé une participation à la taxe solidaire de 1 euro par passage au titre du recyclage des huiles et du liquide de refroidissement.

OSER SE LANCER

« Le côté financier n’est pas négligeable ! Et puis l’ambiance est vraiment sympa, ça aide à y rester et à y revenir. Il y a des échanges entre adhérent-e-s et puis Johan peut nous conseiller ou nous aider au diagnostic quand on a des doutes. », commente Sophie qui fréquente le lieu depuis un an : « Nous avons à nous deux, avec mon copain, quatre véhicules. On est venus ensemble mais je viens aussi toute seule. J’avais vraiment envie de savoir me débrouiller et d’avoir des bases. D’être autonome en fait pour réparer mon véhicule. »

Car ici, ce sont les adhérent-e-s qui bossent. Avec l’aide et l’appui de Johan Coïc. La semaine précédente, Saharah Kaouane, une amie de Sophie Bocquillon, était à l’atelier pour refaire sa vidange de boite auto et pour changer sa batterie, son filtre à air et ses bougies. « On achète les pièces détachées. Johan peut nous conseiller mais ce n’est pas lui qui va chercher les pièces pour nous. Il peut nous aider au diagnostic et nous filer un coup de main mais il ne fait pas à notre place, sauf si c’est une manipulation dangereuse pour la sécurité. On peut discuter ensemble du problème et chercher des solutions. », souligne Saharah, 27 ans.

Sa première séance a fini de la convaincre des bienfaits de ce garage associatif qu’elle avait repéré depuis un an mais dont elle n’osait pas franchir la porte. Avec deux autres amies, elle décide de passer le cap :

« Ça fait longtemps que je veux savoir faire de la mécanique. Ça m’énerve de ne pas savoir faire, de ne pas avoir confiance quand le garagiste me file une facture trop élevée, etc. Je veux pouvoir être autonome. Je fais des road trips en camion, je veux pouvoir bidouiller si besoin. S’il y a une panne, je veux comprendre d’où elle vient et comprendre comment la réparer. »

PAS DE RAISON QUE LES FEMMES N’Y ARRIVENT PAS…

Ainsi, l’atelier mécanique permet d’acquérir des bases, à travers le libre accès au garage mais aussi des stages, tous les mardis soirs, sur un semestre. Pour apprendre, pour comprendre. Comme le dit Sophie, la mécanique est une histoire de techniques et de logique. Et non de physique, comme cela a été pensé pendant des années, prétextant que les femmes n’avaient pas les conditions musculaires nécessaires pour la conduite et les manœuvres. Alors pour les manipulations, pas question... « Aucune raison que les femmes n’y arrivent pas. », insiste-t-elle.

Et pourtant, elles sont largement minoritaires à mettre les mains dans le cambouis. Sur 620 adhérents, Johan Coïc compte « une centaine de femmes ». Tout en précisant qu’elles sont de plus en plus nombreuses à fréquenter l’atelier. Néanmoins, plus largement, on constate un manque de présence féminine dans les garages, tout comme dans le reste de la branche automobile. Elles ne seraient pas plus de 23%, tous secteurs de services de l’automobile confondus (Données sociales de la branche des services de l’automobile, édition 2014).

À la rentrée 2016, Chantal Jouanno et Christiane Hummel, à la demande de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les femmes et les hommes, présentaient au Sénat un rapport sur « Les femmes et l’automobile : un enjeu de lutte contre la précarité, d’orientation professionnelle et de déconstruction des stéréotypes ». Les co-rapporteures identifient trois thématiques majeures au sein de la problématique.

MAIS ALORS POURQUOI SONT-ELLES MINORITAIRES ?

La première analyse les clichés associés aux femmes au volant, avec le fameux proverbe « Femme au volant, mort au tournant » qui nous vient de Gaston Labadie-Lagrave, qui en 1906 déclare (sans déconner) : « Les imperfections naturelles des femmes les rendront toujours inaptes à conduire. » Et en rajoute une couche :

« Au lieu de regarder devant elle si la route est libre, elle s’égarera dans une rêverie sans fin. (…) Il est trop tard pour éviter la catastrophe… sa main droite se trompe de levier et ses pieds, empêtrés dans le pli de sa robe, ne retrouvent pas la pédale qui interrompt la transmission du pouvoir moteur… En résumé, il est très probable que l’art de conduire un (ce n’est pas une erreur, le terme était masculin jusqu’aux années 1920, ndlr) automobile ne deviendra jamais un métier de femme. »

Aujourd’hui, les mentalités ont évolué et les femmes étaient plus de 75% à détenir leur permis en 2007, alors qu’elles n’étaient que 50% en 1981 ou encore 22% en 1967. Elles sont aussi moins nombreuses à être à l’origine d’accidents de la route. Paradoxalement, leur image reste stéréotypée et on associe l’automobile à la virilité, à la masculinité. Et la publicité ne manque pas une occasion de diffuser ces clichés, faisant des femmes des objets et des faire valoir.

La deuxième décortique les raisons pouvant expliquer le faible nombre de jeunes femmes qui s’orientent vers les filières scientifiques et techniques du secteur de l’automobile. L’information y est essentielle. Pour valoriser et réhabiliter les parcours de celles qui ont percé, à force de détermination et opiniâtreté, dans le domaine de la conduite ou de l’industrie, mais aussi pour transmettre aux jeunes filles, au-delà des opportunités professionnelles auxquelles elles pourraient aspirer, l’envie et le goût de s’investir dans un secteur nullement réservé aux hommes.

Enfin, la troisième thématique s’attache à comprendre l’écart de dix points entre les femmes et les hommes concernant la réussite de l’épreuve pratique du permis B. En effet, en 2015, le taux de réussite des femmes était de 55,5%, contre 65,5% pour les hommes. Ce qui peut représenter un frein à l’autonomie, l’intégration professionnelle et l’insertion sociale des femmes, qui on le sait sont davantage touchées par la précarité que leurs homologues masculins.

Les explications sont peu satisfaisantes : il s’agirait d’une question d’intérêt inférieur chez les femmes pour la voiture, tandis qu’elles réussissent parfaitement les permis « passions » comme le permis moto ou le permis camion. Le Délégué à la sécurité et à la circulation routières souligne alors :

« Il faudrait lancer une étude à ce point. Il me semble que les femmes rencontrent davantage de difficultés parce qu’elles n’ont jamais été initiées à la conduite. Toutefois, j’ignore comment améliorer ce résultat. »

Autre piste à creuser qui pourrait indiquer que la gent féminine se présente à l’examen parée de moins de confiance que la gent masculine.

L’EMPOWERMENT AVANT TOUT

« À mon époque, à l’auto-école, on ne nous apprenait pas à changer une roue ! Les filles ne sont pas du tout formées à ça. Apprendre à faire soi-même, c’est un peu une revanche sur notre éducation. », déclare Mélanie, 38 ans. 

Assise sur son pneu, elle tente de dévisser des boulons, visiblement bien accrochés. Sophie lui vient en aide, à plusieurs reprises. Elle est adhérente à la Ferme de la Harpe depuis 4 ans, pour les cours de jazz, et est venue à l’atelier pour la première fois il y a deux mois. Pour un conseil. Et a décidé de revenir en février, pour une véritable session :

« Il y a un gros souffle au démarrage de la voiture, alors je cherche la nature du problème. Elle n’est pas récente… Elle est de 97… Il y a vraiment un intérêt financier à venir là parce que ce sont des prix très bas par rapport à ce que l’on peut trouver ailleurs mais vraiment ce que je trouve bien, c’est l’ambiance, le fait de s’entraider et de savoir faire, être autonome. Mon beau-père m’aide mais je trouve ça embêtant de tout le temps demander à quelqu’un. Vous connaissez le concept d’empowerment ? Bah voilà, c’est exactement ça ! » 

Et ce n’est pas sa voisine de gauche qui dira le contraire. Capucine, 28 ans, fréquente l’atelier depuis environ 3 ans, pour les mêmes raisons que les autres adhérentes interrogées. Elle avait déjà quelques bases, comme faire une vidange ou changer une roue. Elle avait fait une initiation à la mécanique dans un lieu autogéré de la rue de Nantes. Et elle a fait un stage à l’atelier mécanique, pour apprendre à changer les plaquettes de frein.

« Sur 6 personnes, on était 3 meufs, c’est cool comme équilibre ! Ici, on peut voir directement sur la voiture, il y a tous les outils et c’est une satisfaction de ouf de faire soi-même, c’est la réappropriation d’un savoir pas orienté. J’ai trop la pêche quand je repars d’ici ! »
s’enthousiasme-t-elle.

Comme Sahara, elle est fière.

LE CONSTAT DES INÉGALITÉS

Et comme elle, elle a pu constater les inégalités hommes/femmes dans le secteur de la mécanique. « En faisant la formation, je me disais que je pourrais peut-être bosser dans ce domaine. J’ai demandé à un garagiste et il m’a expliqué qu’il ne prenait pas de femme parce qu’embaucher une femme ça oblige à construire un vestiaire pour elle. Je pense juste que c’était une excuse pour ne pas prendre une femme ! », se souvient Capucine.

Pour Sahara, l’expérience a été différente mais tout aussi révélatrice du sexisme ambiant. Alors qu’elle travaille dans un camping en Grèce, elle souhaite aider son patron à réparer les pick up et 4L qu’il affectionne particulièrement. La réponse est non. En revanche pour son collègue, c’est oui. De retour au camping l’année suivante, elle réitère sa demande. Acceptée.

« Et ça s’est très bien passé ! Il me donnait les indications et je faisais. Je pense que, parce que je suis une fille, il attendait que je fasse mes preuves. Cette année-là, j’ai aussi eu le droit de conduire le pick up alors que mon collègue avait pu le conduire l’année d’avant, lui. », commente-t-elle. Pour elle, ce sont les clichés en lien avec la féminité qui sont à blâmer. Ceux-là même qui l’ont empêchée plus jeune de jouer au rugby :

« Je me suis privée de plein de choses à cause de ça ! Maintenant que je fais de la mécanique, je ne me vois pas moins féminine. Au contraire, je suis hyper fière. Ça permet d’apprendre à se faire confiance à soi et à son véhicule, à ne pas paniquer au moindre bruit et à savoir quoi faire. »

NE PAS BRISER L’ÉMANCIPATION

Il est temps de changer les mentalités. D’en finir avec les idées vieillottes de la femme d’intérieur. Dans le rapport présenté au Sénat, le lien est établi clairement avec l’émancipation et les clichés sur les femmes au volant.

D’après l’historien Alexandre Buisseret, « la société masculine se sent agressée par les femmes qui ont osé transcender leur condition pour prendre le volant. En effet, une femme sur une automobile représente symboliquement un danger. C’est une femme qui n’est plus sous le contrôle d’un homme et donc de la société, c’est une femme qui échappe au cercle familial et donc à un des fondements présumés de la société. »

Là où les femmes voient de l’autonomie et de la liberté, la société craint une remise en cause du système patriarcal. Si aujourd’hui, voir une femme conduire n’est pas – en France – source d’étonnement, il n’est pas encore acquis qu’elle puisse, au même titre qu’un homme, accédait au métier de garagiste ou de constructrice automobile.

« En arrivant à l’atelier, on a posé les bases. On a été claires sur le fait que nous étions là pour apprendre. Ce qui ne veut pas dire nous prendre les outils des mains ou nous couper la parole. Mais nous montrer, partager. Certains gars rigolent en nous voyant arriver mais on les remballe ! Bah ouais je me vante de tout ce que je sais faire. Moi aussi ! Mais en général, quand je dis que je fais de la mécanique, les gars sont plutôt épatés. », conclue Capucine.

Exit les attitudes paternalistes, il faut se mettre à la page : les femmes conduisent des voitures, des camions, font du vélo et de la moto, et n’ont pas peur de se salir les mains pour les réparer.

Les adhérentes rencontrées sont unanimes, elles conseillent toutes sans réserve le garage associatif. Pour l’aspect économique mais aussi et surtout pour apprendre et comprendre. Parce que la mécanique n’est absolument pas une affaire d’hommes, les femmes en ont aussi largement sous le capot et sont évidemment tout aussi capables que ces messieurs !

« Je trouve aussi qu’on gagne en respect. Ici, je pense que les gars aiment aussi voir qu’il y a des nanas qui apprennent la mécanique, tout comme eux peuvent s’intéresser à des disciplines dites féminines. Il est temps d’élargir les mentalités. »
lance joyeusement Mélanie.

Apprendre à réparer par elles-mêmes pourraient ainsi leur donner une confiance que la société leur a amputé en définissant des activités genrées et en véhiculant des stéréotypes sexistes, creusant encore davantage les inégalités.

 

 

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La mécanique de l'autonomie
Contre les idées reçues, la réappropriation des savoirs

Célian Ramis

Danse indienne : au coeur d'une tradition

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Le Triangle, Rennes
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Art traditionnel du Kérala, au sud de l'Inde, le Kathakali est une forme de théâtre dansé utilisée pour raconter les grandes épopées classiques. Pratique essentiellement masculine, quelques femmes y font tout de même leur place.
Text: 

Ce qui en Inde dure traditionnellement toute une nuit a été adapté pour le public français à un spectacle de 2h mais aussi à un atelier de sensibilisation, une conférence-performée et une exposition. Fin janvier, la compagnie Prana, basée à Rennes, et le Triangle invitaient le public à la découverte d’un art traditionnel de la région du Kerala, au sud de l’Inde, le Kathakali.

Théâtre dansé, hérité de l’ancien théâtre Sanskrit et de rituels de transe des temples hindous, il raconte les grandes épopées classiques. L’occasion de s’ouvrir à une partie de la culture indienne à travers cette pratique essentiellement masculine – et comprendre pourquoi les femmes y sont minoritaires - et de s’intéresser à ses codes très particuliers pour les novices. Mais aussi plus largement une opportunité pour interroger nos représentations occidentales. 

C’est une expérience inédite qui se déroule sur la scène du Triangle, ce mardi 30 janvier. Aux alentours de 18h, la cité de la danse ouvre les portes de l’auditorium aux curieux-ieuses. Sur une tringle, prenant la largeur du plateau, sont étendus des accessoires et des parures brillantes et étincelantes. Sur une natte, un homme allongé se fait maquiller. Le travail est minutieux. Méticuleux.

À base de pigments naturels de couleur, de pâte de riz et de chaux, les peintures faciales peuvent demander plusieurs heures de préparation. Parce qu’il en va là de la symbolique des personnages. Sur le tapis tressé voisin, la chorégraphe Brigitte Chataignier, assise en tailleur, écouteurs fixés aux oreilles, se concentre sur les mouvements qu’elle va devoir effectuer.

Et à quelques mètres d’elle, sa fille, Djeya Lestrehan se pare de son costume, aidée par d’autres acteurs-danseurs, qui effectueront eux des seconds rôles ou feront de la figuration, ne nécessitant ainsi pas de vêtir les mêmes tenues imposantes que les protagonistes principaux.

Tout s’opère dans le calme alors que quelques instants plus tard le rideau se fermera. Divisant ainsi le plateau en deux parties sous les yeux des nombreux-euses spectateurs-trices : les loges et la scène. Celle qui accueillera dès 20h le théâtre dansé venu tout droit du Kérala, région au Sud de l’Inde, le Kathakali, un spectacle pour lequel la compagnie Prana, fondée à Rennes depuis 1995 par Brigitte Chataignier et Michel Lestrehan, a convié des spécialistes indiens, qu’ils soient acteurs-danseurs, maquilleurs ou musiciens.

L’ESSENCE DU KATHAKALI

La veille, une conférence-performée était organisée au Tambour, sur le campus de Villejean, pour sensibiliser le grand public à cet art traditionnel, dit art classique. « Katha signifie l’histoire et kali le jeu. Lié aux grands mythes de l’hindouisme, il est là pour mettre en scène le triomphe du bien sur le mal. », commente Michel Lestrehan, danseur et chorégraphe, formé au Kathakali depuis plus de 30 ans, directement au Kérala qui a vu au 17e siècle évoluer cette pratique, dérivée et imprégnée de l’ancien théâtre Sanskrit (kutiyattam), d’un art martial local (kalarippayatt) et de chants védiques.

À cela s’ajoute la maitrise des mudras, le langage des mains, des expressions du visage et de l’intention du regard. Et tous ces éléments servent le propos : transmettre les grandes épopées mettant en scène les héros, les dieux et les démons, issues de Ramayana et Mahabharata.

« Le Kathakali connaît une longue longue évolution. Dans les costumes, les apports de percussion, etc. Il y a peu de traces écrites. C’est de l’ordre de la tradition orale, de la transmission avant le 17e siècle. Les 17e, 18e et 19e en sont les grandes périodes mais l’influence des colonies anglaises a poussé l’élite à délaisser le Kathakali et ses troupes privées. Les artistes ne pouvaient alors plus en vivre. Ce n’est que plus tard que cet art a été repris et retransmis à des acteurs. En 1930, l’académie du Kalamandalam est créée et devient une grande école ! », poursuit le spécialiste.

ÉVOLUTION PERMANENTE

Aujourd’hui encore, il connaît des mutations. Parce que la TV et Internet sont arrivés dans les foyers. Parce que les rythmes de travail ne sont plus les mêmes. Si une partie de la population reste attachée à cette tradition, il n’est plus toujours possible de la pratiquer « à l’ancienne », soit dans les temples, de la tombée de la nuit à l’aube.

Les formes ont été adaptées à de nouveaux lieux plus institutionnalisés, raccourcies, sans toutefois en perdre l’essence et l’esthétique, et jouées en journée ou en soirée :

« Ça reste encore très vivant, avec beaucoup de public. Parce que les artistes font des conférences performées dans les écoles ou encore grâce à la création des Kathakali Clubs, qui sont des associations privées, on assiste à une renaissance depuis 10 ou 12 ans. L’État aide financièrement certaines écoles. Sinon, de riches mécènes organisent aussi des cours de 3 ou 4h. Pas forcément toute la nuit. C’est vrai que toute une nuit de Kathakali, c’est contraignant et très dur s’il faut aller travailler le lendemain – mais s’endormir à des moments fait aussi partie de l’expérience – mais c’est très intéressant de passer de la nuit au jour sous cet angle-là, de sentir cette relation au cosmique, à la Nature et de s’imprégner entièrement de cette culture. »

Autre nouveauté également à souligner aussi infime soit-elle : l’arrivée de quelques femmes dans cette discipline exclusivement masculine à l’origine, les hommes interprétant eux-mêmes les rôles féminins. Malgré la création d’une troupe féminine au Kérala, elles restent encore très minoritaires à s’y former, n’ayant pas le droit d’accès aux écoles :

« Les filles indiennes peuvent étudier le Kathakali mais uniquement avec des maitres privés. »

Exceptions faites pour les femmes étrangères, comme nous le dira Brigitte Chataignier lors de l’atelier qu’elle animait avec Djeya Lestrehan, au Triangle, dans l’après-midi du 27 janvier.

UN LONG APPRENTISSAGE

Face à une vingtaine de participant-e-s, qui paradoxalement sont majoritairement des femmes, les deux danseuses vont transmettre, trois heures durant, une petite partie de la culture qu’elles ont elles-mêmes apprises en Inde. Ou du moins un aperçu. Car l’entrainement des artistes requiert des années et des années de répétitions, rigoureuses et minutieuses.

« Il faut beaucoup de patience, beaucoup de persévérance. En Inde, tant qu’on n’y arrive pas, on reste, on prend son temps, on se concentre, on travaille. », signale la chorégraphe.

C’est ce que le danseur nous délivre, au Tambour, exécutant la salutation avant de passer aux frappes de pied, mouvements importants permettant aux danseurs de se préparer au massage qu’ils recevront après quelques exercices au rythme soutenu, afin d’assouplir le corps - en particulier le bassin, les jambes et les genoux – nécessaire pour pouvoir bien ouvrir les articulations. Nécessaire aussi pour ensuite pouvoir aborder la technique, l’enracinement des pieds, le travail des mains, la coordination avec le regard et le travail expressif.

« En moyenne, on dit qu’il faut entre 8 et 12 ans pour former les acteurs-danseurs (qui sont environ 200 au total avec les musiciens et maquilleurs) qui au début commenceront par simplement accompagner leurs maitres qui eux jouent les grands rôles. Ça peut durer longtemps avant que ce soit leur tour ! Mais comme ils vont danser jusqu’à 80 ans, ils ne sont pas pressés. Ils font parfois de la figuration mais c’est dans l’ordre des choses, ils l’acceptent. », précise Michel Lestrehan.

UN LANGAGE CODIFIÉ ET SYMBOLIQUE

Ils apprennent le répertoire classique, sans l’accompagnement des musiciens (excepté quelques jours avant la représentation), l’enseignement traditionnel voulant que le rythme soit simplement donné par des frappés de bâtons et par les syllabes rythmiques. Si ce sont les chanteurs qui racontent les histoires à travers les védas, les acteurs possèdent un langage symbolique et très codifié, basé sur les expressions des mains, dont l’origine est très ancienne.

Aux 24 mudras, ils combinent des mouvements bien spécifiques, multipliant ainsi les termes : « Avec 5 ou 6 mudras, on compte environ 500 mots déjà. On peut utiliser le même mudra avec des mouvements différents, cela ne signifiera pas la même chose. On peut représenter un roi, la terre, un lion, un éléphant par exemple. Ou encore un démon, une divinité, une belle femme, une mère… »

Ils y ajouteront ensuite les expressions des yeux, codifiées également, en 9 sentiments de base : « Le sentiment amoureux/la beauté, la moquerie/le mépris, la tristesse, la colère, l’héroïsme, la peur, le dégoût, la surprise et la sérénité. Tout cela va se moduler selon la qualité des personnages et des situations. Les nobles n’ouvrent pas la bouche tandis que les démons ouvrent grand la bouche, poussent des cris. En tout cas, le sentiment amoureux, de la beauté, prédomine tous les autres. Toujours dans cette optique du bien sur le mal.

À l’opposé de la conception chrétienne, le rasa (en Sanskrit, cela désigne la « saveur » générale de l’œuvre littéraire, dramatique ou musicale) partagé entre le public et les artistes prend sa dimension dans la beauté et l’amour. Dans l’identification au divin. Comme une expérience transcendantale. On chante la beauté des dieux. Les védas n’ont d’ailleurs de valeur que s’ils sont chantés. C’est là l’importance de la transmission orale parce qu’ils s’agit là de textes rédigés entre 3600 et 2500 ans en arrière. Ce sont des chants d’invocation aux divinités, dont la technique vient des temples du Kérala, et qui souligne la relation du dévot à la divinité. »

Autre code qui sert de référence au public : le maquillage. On reconnaitra la valeur d’un personnage à la couleur prédominante de son visage. Le vert pour les personnages nobles et vertueux, le vert et le rouge pour les personnages ambivalents (héroïques mais avec un ego surdimensionné), le noir pour les chasseurs cruels et sauvages, le rouge pour les démons, le jaune pour les personnages féminins.

Mais tout n’est pas si simple puisqu’à cela peut s’ajouter trois types de barbes (blanche, rouge ou noire) et que les cinq éléments de base peuvent être remaniés, comme tel est le cas pour le dieu-singe Hanuman. « On peut faire le parallèle avec l’opéra. Les types de voix correspondent aux bons, aux ambivalents ou aux méchants. Dans le Kathakali, ce sont les types de maquillage. », précise Michel Lestrehan.

UNE ÉPOPÉE DIVINE ET GRANDIOSE

Difficile pour nous alors de tout intégrer rapidement et de comprendre tous les codes, issus de traditions et d’arts savants ancestraux. C’est pourquoi, au Triangle, le spectacle était sur-titré, permettant ainsi à chacun-e de saisir le récit de Torana Yudha (La guerre du portail), une des premières histoires écrites par Kottarakkara Tampuran – deuxième moitié du 16e siècle – tirée du Ramayana.

On assiste ici à l’épopée d’Hanuman, qui bondit au dessus de l’océan, en direction de l’île de Lanka, pour porter un message à Sita – fille de la déesse Terre retenue prisonnière par le roi démon Ravana – de la part de son époux, le prince Rama : elle sera bientôt délivrée. En chemin, il affronte des créatures marines, des démons ivres qui gardent la cité et une terrible démone, maudite par Brahma qui ne pourra reprendre sa forme divine qu’en recevant la gifle d’un singe.

Dans les jardins du Lanka, il observe Ravana, qui une fois seul, sans son épouse Mandadori, courtise Sita, lui offrant bijoux et tissus. Celle-ci refuse, prête à mourir de l’épée de Ravana plutôt que d’accepter ses avances et ainsi trahir Rama, son bien-aimé. Alors qu’Hanuman vient la consoler, il se laisse capturer par les soldats du roi démon et sa queue est brûlée, lui servant ainsi de torche pour incendier Lanka. Sauf le jardin dans lequel se trouve Sita.

Les scènes sont grandioses. Entre les moments de chants très intenses et chargés d’émotions, l’accompagnement sans relâche des tambours maddalam et chenda – appuyant les intentions des acteurs-danseurs et la dimension magique des représentations – et la beauté et la splendeur des costumes et des maquillages, le spectacle est impressionnant. De par tous les savoirs ancestraux qu’il transmet et de par la découverte à laquelle il nous invite.

Toutefois, on ne peut s’empêcher de rester sceptiques face au message délivré : les hommes se battent pour sauver les femmes, en danger et sans défense, dont les rôles sont quasiment de la figuration. En résumé.

PAS DE PLACE POUR LES FEMMES ?

« Le Kathakali est de style tandava, dynamique, avec des mouvements virils – ce n’est pas péjoratif – avec les frappes de pied, les caractères assez fiers… Ils se battent, ils sont énergiques, un peu machos sur les bords. À l’encontre du lasya qui correspond à une expression des sentiments plus douce. C’est ce que l’on va trouver dans la danse féminine du Mohini Attam. C’est un peu la petite sœur du Kathakali, mais c’est moins narratif, plus basé sur des sentiments, sur des poèmes adressés au bien-aimé. Plus en souplesse. »

C'est ce qu'explique Brigitte Chataignier qui s’est formée à ces deux arts entre 1987 et 1993, au Kérala, dans une grande académie, avant d’y retourner une année supplémentaire pour suivre un enseignement avec des maitres privés, auquel assistait également sa fille, née en Inde.

« Bien que nous soyons des femmes, nous avons été introduites dans le Kathakali. Quand on est étrangères, on a plus d’accès. Les indiennes peuvent le faire mais c’est quand même dur d’avoir accès aux enseignements. Moi, j’étais mariée, installée « familialement » donc on me foutait la paix. »
précise-t-elle.

Pouvoir pratiquer les deux, et convoquer ainsi l’énergie masculine et l’énergie féminine, est une grande opportunité pour la chorégraphe qui avoue que le Kathakali est toutefois un challenge physique. Elle fait alors en fonction de son état, de ses humeurs, sans se forcer ou se contraindre. Mais une femme pourrait-elle interpréter les grands rôles de cet art classique ?

« Ça demande beaucoup de force mais si elle arrive à un certain niveau, oui, c’est possible. Mais il y en a très peu. On peut accéder à tout si on assume ce que l’on fait. Si on sert l’art, il n’y aura pas de problème. Les femmes en Inde sont très respectées dans ce milieu-là mais après, il faut avoir envie de se retrouver seule au milieu uniquement d’hommes. Faut être bien dans ces baskets, ce n’est pas évident… »

UNE VISION CARICATURALE…

Quand on cherche à aborder avec elle la condition des femmes là-bas, on sent une certaine crispation. Le sujet est complexe. Parce que les cultures se confrontent. L’Occident dépeint un tableau caricatural de la situation des femmes indiennes. On ne les voit que comme des objets, des victimes de viol ou victimes d’un jet de vitriol au visage lorsqu’elles refusent un mariage arrangé. D’un autre côté, on ne peut nier cette réalité.

« L’Inde a beaucoup changé entre les années 80 et maintenant. La condition féminine s’est affirmée mais d’un autre côté, la violence à l’encontre des femmes s’est accentuée. À un moment donné, je me sentais plus indienne que les indiennes. Mais au fond, je suis occidentale. Les rapports sont plus égaux entre les hommes et les femmes ici que là-bas. Mais en fait, la notion d’égalité nous apparaît à nous mais pas forcément à eux. Il y a chez certaines une totale acceptation du mode de vie, les mariages arrangés, elles en sont fières. La plupart des femmes que j’ai pu observer quand j’étais là-bas sont plutôt heureuses et vivent bien. », commente Brigitte.

Même discours du côté de Léna Hagel, rencontrée à la Maison de quartier de Villejean à l’occasion de sa conférence gesticulée « Mon corps, une arme de résistance massive » (lire le Celle qui, p.2 et 3) qui a passé sa 23ème année en Inde :

« C’est très très caricatural ce que l’on entend sur l’Inde. Pour moi, ça a été un déclic d’aller là-bas. Je m’y suis sentie très très bien et ça a été un révélateur de ma féminité. J’ai assumé, affirmé et posé ma féminité. Les Indiennes sont magnifiques avec leurs regards de braise, leur jasmin dans les cheveux, la manière de se tenir droite lorsqu’elles sont en sari… »

Dur de ne pas sourciller quand seule l’apparence physique de ces femmes est mise en avant. Dans le milieu de l’art, Brigitte Chataignier nous l’assure, « il faut un sacré bagout pour être danseuse ». Elle a d’ailleurs, il y a plusieurs années, fait venir un groupe de danseuses traditionnelles en France afin de travailler la question du droit des femmes et de l’égalité. Pour observer, en douceur précise-t-elle, l’idée n’étant pas de bouleverser, et de juger, leur éducation et leur culture, comme souvent les Occidentaux-ales peuvent avoir tendance à le faire :

« Elles ont noté des choses qu’elles trouvaient intéressantes mais ont aussi constaté que sur certains plans, elles préféraient la manière dont cela se passe dans leur pays. J’ai mené également un autre projet sur le fleuve que l’on a comparé à une femme, pour alerter sur la Nature. Le vrai problème est celui du respect… Le fleuve est comparé à une femme mais paradoxalement il est terriblement pollué. Ce spectacle a tourné en Inde, avec, autour des actions de sensibilisation auprès des filles. »

LIBERTÉ ET TRANSMISSION

Pour elle aujourd’hui, l’important est de transmettre. De passer le flambeau des savoirs ancestraux conservés dans les traditions, comme elle l’a fait avec sa fille et comme le fait en cours ou lors d’actions de sensibilisation. Notion primordiale également dans la culture indienne.

« À des événements comme l’atelier de découverte du Kathakali, la conférence-performée et même le spectacle, on ne fournit que quelques éléments de cette culture. En apprenant vraiment tous les savoirs et en pratiquant ces formes d’art classique, je trouve que c’est extrêmement formateur et ça permet de s’ouvrir sur soi-même, sur les autres, sur le monde. Et puis, chacun est libre après d’en faire ce qu’il veut. Quand on prend de l’âge, on prend aussi des libertés. On s’affranchit de ses maitres et on transmet à notre tour. », conclut la chorégraphe qui résume bien là le droit à la liberté individuelle et au libre arbitre.

 

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Voyage au coeur d'une tradition indienne
À la découverte du kathakali
Au sein de la compagnie Prana

Célian Ramis

Les arts du sexe : Libres de ne pas se cacher !

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Diapason, Rennes 1, campus Beaulieu
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Sommes-nous totalement libéré-e-s niveau sexualité(s) ? Pas vraiment. Pas encore. Mais le sexe est un art à cultiver, à partager et à cajoler. Heureusement, Sexlame ! et ses partenaires sont là pour nous décomplexer !
Text: 

« Nos libidos ont peut-être chaviré, mais elles n’ont pas sombré. La majorité d’entre nous est contente de passer au lit, l’orgasme fait toujours du bien. Ouf. Et pourtant… nous pourrions aller encore mieux. En prolongeant les enseignements de 2017, nous pourrions même nous assurer des lendemains qui ahanent. Chiche ? » Défi relevé chère Maïa Mazaurette !

La chroniqueuse de « La Matinale du Monde », lanceuse du savoureux et vibrant appel « Clitoridiennes de tous les pays, unissez-vous ! », nous ravit et nous redonne espoir à chaque article qu’elle publie. Parce qu’avec elle, la sexualité, c’est beau, c’est sain et ça fait du bien. Quand elle est libre et consentie, en solitaire ou à plusieurs.

C’est le même esprit qui a soufflé sur la ND4J dédiée aux genres et aux sexualités, le 14 décembre dernier au Diapason (campus Beaulieu, à Rennes) organisée pour l’occasion par l’association rennaise Sexclame ! 

Finie la diabolisation du clitoris et du plaisir féminin ? Pas tout à fait… Mais cette année, l’organe du plaisir – correctement représenté – a fait son entrée dans un manuel scolaire de SVT, le manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels Libres ! – signé Ovidie et Diglee – trône fièrement en tête de gondole dans les librairies, tout comme la BD militante de Liv Strömquist, L’origine du monde, et la Ville de Rennes se saisit de la question des sexualités, en confiant une soirée de son dispositif ND4J à l’association rennaise Sexclame !, le 14 décembre dernier au Diapason.

« On n’a pas pensé consciemment par le prisme de l’art et de la culture pour la soirée, mais on a pensé festif, dans l’esprit de la ND4J. Avec des propositions qui font réfléchir, tout en restant dans le divertissement. Pour que ce soit léger et décomplexé ! », explique Margo, co-fondatrice de l’association Sexclame !, jeune structure rennaise, tout aussi capable d’organiser une soirée Amours à l’Élaboratoire – en octobre dernier – qu’une soirée plus institutionnelle au Diapason :

« On ne brasse pas le même public dans les différents lieux, et ça, ça nous intéresse aussi, de passer du milieu underground à un plus grand public. Ça permet aussi de se rappeler qu’on n’est pas tou-te-s déconstruit-e-s (des clichés, des injonctions et des mythes régissant la sexualité, mais pas que, ndlr) de la même manière. Selon là où on en est, selon les vécus, il peut y avoir des propos qui ne plaisent pas à tout le monde. Une programmation 100% safe et inclusive, c’est bien de tendre vers ce sens-là et de prendre en compte toutes les discriminations mais on prend toujours un risque en organisant une soirée. »

En tout cas, c’est un pari joliment réussi pour les bénévoles qui ont ce soir-là transformé le hall de l’établissement en pieuvre de l’amour, du désir et du plaisir, qui nous mène de part et d’autre de ses tentacules vers une sexposition, un bar aphrodisiaque, une sexothèque, des lectures érotico-décalées, des associations, une conférence performée, des massages shiatsu ou encore un concert délirant.

RÉAPPROPRIATION DES SAVOIRS

Sans oublier à l’étage, dans une salle de réunion, un atelier « Hacke ton vibreur », animé par Antoine. Il est alors 18h30 et la soirée vient juste d’ouvrir ses portes. L’atelier donne tout de suite le ton. Outre le fait que le titre évoque les sextoys, il est question ici de l’esprit Do It Yourself.

« C’est toi qui le fait, toi qui décide des matériaux. Le DIY est un courant qui rassemble tout un tas de chose. Pour moi, il s’agit de la réappropriation des savoirs. On ne comprend pas toujours ce qu’il y a à l’intérieur des objets autour de nous. Le Do It Yourself propose de donner accès à ces données-là, il y a vraiment la notion de partage. On ne donne pas le gâteau tout seul, on donne le gâteau avec la recette. », souligne l’animateur.

L’idée alors n’est pas de fabriquer sur place son sextoy personnalisé mais d’en comprendre le mécanisme, « afin de démystifier les moteurs qui vibrent ». De voir si les compétences des un-e-s et des autres peuvent se croiser et si à l’avenir il serait envisageable de poursuivre l’expérience.

C’est surtout une belle entrée en matière qui suggère la réappropriation de la sexualité qui heureusement ne peut être unique mais bel et bien personnelle, à partir du moment où l’on (s’)autorise à se détacher des diktats de la société et sa morale. Il est alors nécessaire de pouvoir avoir accès aux savoirs, de pouvoir choisir et de pouvoir composer et vivre ses expériences, selon chacun-e. D’appeler un chat un chat, ou pas.

Puisqu’on pourrait aussi dire « Andouille à col roulé, Berlingo, Chatte, Dard, Extincteur, Foune, Garage à bite, Hochet de Vénus, Instrument, Joystick, Kiki, Levier de vitesse, Minou, Nénuphar, Ouverture, Pine, Quéquette, Radis, Salle des fêtes, Tarte aux poils, Urne, Verger de Cypris, Willy, Xiphoïde, Youka, Zob. »

Cet abécédaire des petits noms donnés au sexe féminin et au sexe masculin, c’est la compagnie Les Becs Verseurs qui la dresse à l’occasion de ces lectures érotico-décalées. Des Frères Jacques à l’abbé de Lattaignant, en passant par Colette Renard, Juliette et Le Petit Robert, les trois comédien-ne-s nous invitent à (re)découvrir des textes autour des plaisirs et des sexualités.

On sent bien là la patte des Becs Verseurs qui allient humour et poésie et manient avec subtilité les jeux de mots, les sous-entendus et le langage cru. Parfait mélange, auquel le trio ajoute un œil frétillant, un sourire en coin et un déshabillé coquin.

À travers le Kamasutra, des paroles de chanson, des recettes de cuisine ou encore des écrits romancés et romantiques, on croise des personnages aux fesses petites, grosses, basses ou déprimées, on entend claquer de doux baisers, on découvre une version érotique de la comptine « Au clair de la lune », on écoute le coming out d’un jeune homme natif de Lutèce et on réinterprète la condition d’Eve, de Pénéloppe ou de Jeanne d’Arc, loin d’être pucelles effarouchées et passives succombant aux plaisirs coupables, comme le dit Juliette dans sa chanson « Il n’est pas de plaisir superflu », déclamée en cette soirée :

« Profitons de l’instant, saisissons le présent / Osons, ne restons pas inertes / Quand le Monde court à sa perte / Il n’est pas de plaisir superflu ! / En été, en automne, en hiver, au printemps / Entrons si la porte est ouverte / Quand le Monde court à sa perte / Il n’est pas de plaisir superflu ! »

À CHACUN-E SON SEXE, À CHACUN-E SON EXPRESSION

Le sexe se décline de multiples façons. Sujet inépuisable, il fait fantasmer autant que frémir et, dans tous les cas, il inspire énormément. Preuve en est avec les larges rayons de la sexothèque, constituée et remplie par Sexclame ! depuis sa création. Mais aussi la sexposition, réunissant une dizaine d’artistes, dont Lis Peronti et ses serviettes hygiéniques aux lettres brodées en rouge.

Au centre de la salle, ses créations sont entourées de celles de Leslip – cofondatrice de l’association avec Margo – de Diane Grenier, de Laura Zylberyng, Claire Grosbois ou encore Stéphane Vivier et Marylise Navarro. Sans oublier les gaufrages de Salomé Marine qui présente des gravures, sans encre, de photos de vulves de femmes souhaitant se faire opérer des lèvres.

Du porno en photo au moulage de tétons, en passant par la contraception d’urgence, les œuvres, qui varient dans les matières, les couleurs et les manières d’aborder ce vaste sujet, sont à regarder, observer, toucher, caresser et même à écouter :

« Il lèche mal mais il baise bien. Je garde comme règle de ne pas simuler, j’exagère parfois ma respiration pour encourager. Je lui bidonne que je suis plus vaginale que clitoridienne. »

On se le répète en sortant de la pièce, il n’y a pas qu’une sexualité. Heureusement. Pas qu’une seule manière d’en parler et la soirée va encore nous prouver que tout peut être exploré et interprété, selon les goûts, les préférences, les courants de pensée mais aussi selon qui fait l’Histoire.

« La pornographie c’est bien mais c’est un peu scolaire. Ce que l’on préfère, c’est ce qui est plus masqué, ce qui doit être dévoilé. Pas parce que c’est plus ludique mais parce que c’est plus pervers. Bienvenue dans l’histoire de la perversité ! » Ce soir-là, Hortense Belhôte, comédienne et professeure d’Histoire de l’art, fait un carton dans la salle de spectacle du Diapason avec sa conférence performée « Les arts du sexe » ou le sexe dans l’art classique. C’est drôle, percutant et passionnant.

CACHÉ OU PAS CACHÉ, LE SEXE ?

En une heure et une multitude de diapos proposant un voyage dans la peinture classique et la mythologie, celle qui a été repérée cet été par Margo - au Festival du Film de Fesses, à Paris - qui sort de quatre jours de bronchite et qui douille parce que c’est le premier jour de ses règles, s’amuse des représentations sexuelles, sexuées et genrées. D’abord avec la Vénus pudica qui, debout, accroupie ou allongée, a toujours le sexe caché.

« Peut-être qu’elle vient de faire l’amour avec son mari, de se faire un plaisir solitaire ou bien a-t-elle une mycose, on ne sait pas ! », plaisante Hortense, qui poursuit ses savoureuses interprétations personnelles : « Zeus est le dieu archétypal de la conquête sexuelle et amoureuse. Il est marié, mais intéressé par d’autres. Alors il se métamorphose pour arriver à ses fins. En nuage pour faire un baiser à une femme, en aigle pour séduire un jeune éphèbe pré-pubert ou encore en cygne une autre fois. Est-ce que Zeus ne serait pas le dieu tutélaire du sextoy ? C’est une piste à creuser… »

Elle passe en revue les représentations de l’amour lesbien, de la virilité, jusqu’à l’apparition de la question du genre, lorsqu’Hercule est fait prisonnier par la reine Omphale, celle ci prend les affaires et lui, porte les siennes.

« On voit alors Hercule en robe rose à paillette, il coud pendant qu’elle, elle tape avec sa massue. C’est l’inversion des genres dans les tableaux, avant que survienne la superposition des attributs. Aujourd’hui, les Hercule et Omphale modernes pourraient être les sculptures des stars trans, Buck Angel et Allanah Starr ! Après, la question à laquelle on n’a jamais répondu, c’est est-ce que c’est Hercule qui enfile ou Omphale qui encule ? Ça reste ouvert… », lâche Hortense Belhôte, qui passe des mythes et légendes à la valeur ajoutée par la chrétienté, à savoir la morale.

Tandis qu’elle retire son pantalon, elle démontre comment la religion a introduit la naissance du textile, faisant de la nudité quelque chose de choquant. Pourtant, dans le tableau de Rubens « Suzanne au bain », on voit la jeune femme, de dos, faire sa toilette intime, « et des vieillards la matent et qui derrière vont faire croire que c’est elle qui les a aguichés, machin, machin… Parce qu’une fois déshabillé-e, qu’est-ce qu’on a envie de faire ? De toucher ! »

Du consentement bafoué à l’assignation réductrice des femmes dans la cuisine – avec les peintures de Vermeer et sa célèbre Laitière – les œuvres se veulent des allégories de la jeunesse, de la chasteté et de la mise en danger. Celles-ci sont restées, devenant peu à peu des références indiscutables dans l’Histoire de l’art, tandis qu’on a fini par oublier, ou négliger, les représentations de la déesse Baubo, dont le visage se situe dans le bas ventre.

On lui attribue pourtant une belle victoire, puisque c’est elle qui a fait rire Démeter, déesse de l’agriculture et des moissons, lorsque celle-ci succombait à la dépression, à la suite de l’enlèvement de sa fille Perséphone. On raconte qu’en quelques blagues grivoises « la déesse de la vulgarité féminine aurait sauvé le monde. En faisant rire Démeter dont l’humeur a fait mourir la Nature, elle a permis le renouveau. »

Simplement vêtue d’une culotte, en position de Vénus alanguie, Hortense conclut alors, se tournant dos au public et révélant ainsi la célèbre marque de Batman sur ses fesses : « Peut-être que nous aussi, ce soir, nous venons de changer le monde. »

LA SEXUALITÉ, C’EST LUDIQUE ?! OUI, OUI, PROMIS !

« J’ai jamais autant rigolé à une conférence. Et en plus, j’ai appris des trucs ! », s’enthousiasme une participante, en quittant les gradins, la mine enjouée. Tout comme ce curieux qui se balade de stand en stand, avant de s’arrêter devant celui du Centre Gay Lesbien Bi et Trans de Rennes (CGLBT) pour jouer au Jeu des lois :

« On pose des questions sur les connaissances autour de la transidentité. Quand on a une bonne réponse, on avance et on peut tomber sur des cartes Chance ou Malchance. Cela permet de connaître le quotidien des personnes trans. »

Comment doit-on parler à un homme trans : au masculin / au féminin / ça dépend de son apparence ? Quelle est la cause de la transidentité : une surexposition à des personnages de série homos / une alimentation trop riche en oligotrans / On ne sait pas et on s’en fout ? En France, le changement de sexe est interdit par la loi : Vrai ou Faux ? Papy vous accepte comme vous êtes, bravo, rejouez !

L’instant est ludique et joyeux. Sans jugement. Se tromper n’est pas grave, le tout étant de comprendre les réponses et informations données. Une manière légère d’établir un premier contact, pour ensuite pouvoir éventuellement aller plus loin. Comme c’est le cas pour les voisin-e-s du CGLBT, entouré de Diane, animatrice de prévention bénévole dans une association de lutte contre le VIH et fondatrice du « Gougle du cul », le site Sexy Soucis, et du Planning Familial 35.

« Je pense que le public de la soirée était majoritairement un public averti, avec pas mal de gens de notre réseau mais je sais qu’il y a aussi eu un public varié. Diane a rencontré et discuté avec une travailleuse du sexe par exemple, qui lui a dit qu’elle n’avait avant jamais mis les pieds dans une soirée comme ça. C’est un moment très fort et c’est une victoire pour nous. C’est important de pouvoir se sentir en confiance quand on n’est pas dans la norme. », souligne Margo.

De son côté, Lydie Porée, présidente du PF 35, note une grande mixité dans les personnes présentes et rencontrées. L’association a placé sur la table le slip chauffant, confectionné par l’association Thomas Bouloù (pour la responsabilisation des hommes dans la prise en charge des risques et conséquences de leurs sexualités). En guise d’appât. Parce qu’il attire l’œil et les passant-e-s :

« C’est notre produit d’appel on va dire. C’est sur la contraception mais ça permet de parler de ça et d’élargir à la vie affective et sexuelle. On est là pour que les un-e-s et les autres puissent poser leurs questions. Tout est posable, tout est entendable. La réponse n’est pas toujours évidente mais le but est d’échanger sur les questions de sexualité. »

SORTIR DU JUGEMENT ET DE LA MORALE

Elle constate que les discussions tournent beaucoup autour du préservatif externe et de ses contraintes. Le mettre au bon moment sans casser le rythme ou l’envie, trouver la bonne taille, la peur des infections sexuellement transmissibles… Tout cela mène directement au sujet du dépistage. Le jour même, le Service inter-universitaire de médecine préventive et de promotion de la santé de Rennes proposait un après-midi de dépistage sur le campus Beaulieu.

« Certain-e-s sont venu-e-s à la soirée en cherchant justement à avoir accès à un dépistage immédiat et étaient surpris-es qu’il n’y en ait pas à ce moment-là. C’est très intéressant car d’une part, on s’aperçoit que le dépistage fait parti du scénario d’une vie affective et sexuelle, c’est rassurant, et d’autre part, ça montre qu’il y a de la demande dans ce genre d’événement. Car ce n’est pas toujours simple d’aller au CeGIDD (Centre de dépistage, CHU de Rennes, ndlr) et ça montre que c’est à nous assos d’aller vers le public. », analyse Lydie.

Son bilan nous interroge. Pourquoi, si le dépistage fait parti du scénario, attend-on l’organisation d’événements ? La peur du jugement, venant de certain-e-s professionnel-le-s de la santé ?

« Je pense que le jugement et la morale pèsent certainement. Ce n’est pas en faisant la morale que l’on va changer les choses. Qui n’a jamais pris de risque ? C’est illusoire de se dire qu’on est observant-e-s et réglos toute une vie sexuelle durant. La vie, c’est des oublis, c’est des ‘c’est pas le moment’ ou des ‘c’est pas venu’. Prendre soin de soi est contraignant, alors quand en plus on rajoute un-e partenaire dans l’équation… J’ai fait une formation volontaire à Aides sur la réduction des risques qui consiste à adapter la prévention à la pratique, en fonction de la situation. Ça veut dire qu’on doit être en mesure d’entendre que le préservatif, c’est chiant. On a vraiment intérêt à se détendre ! En tout cas, cette soirée m’a ouvert les yeux sur la nécessité d’aller vers les gens, avec des outils rapides. », répond-elle.

DISCOURS ET SUPPORTS DÉCULPABILISANTS !

Au service culturel de l’université Rennes 1, ce 14 décembre, ça grouille de propositions, de curieux-ses, de questions et de réponses, d’informations en tout genre et pour tous les genres. On peut d’ailleurs, avant ou après s’être fait masser (non obligatoire, on précise), avant le concert des Banquettes Arrières ou pendant que l’on prête une oreille attentive aux contes coquins de Quentin Foureau, composer sa pochette surprise, avec des préservatifs, des stickers Sexclame ! décorés de clitoris, une planche dessinée par Laurier The Fox sur le coming out d’une personne trans, la roue du consentement ou encore de la documentation sur « Le viol, c’est quoi ? », « 10 conseils pour éviter le viol » (adressés aux hommes, pour une fois) ou des slogans tels que « Le viol concerne la violence pas le sexe, si tu te prends un coup de pelle, t’appelles pas ça du jardinage » et « La vie est trop courte pour s’épiler la chatte ».

Au fur et à mesure, les complexes s’estompent. Le fascicule « Tomber la culotte ! Coups de pouce pour s’affirmer, s’amuser et prendre soin de soi – Pour les lesbiennes, bies, et autres curieuses » a raison :

« Les filles, détendons notre string !!!! Qu’on se le dise, la masturbation est une source de plaisir, de découverte de soi, de désinhibition, de développement de l’imaginaire sexuel, et… j’en passe et des meilleures. Chacune a sa façon bien à elle de s’y adonner et toutes n’y ont pas recours non plus. Là encore, nous ne sommes pas toutes faites sur le (là !) même moule, et c’est tant mieux. Mais si ça vous tente, ne boudez pas vos envies ! »

Tout comme on peut se pencher également sur la brochure « BDSM, jouez safe » au slogan croquant : « Fais-moi mal mais fais le bien ! » ou sur la brochure « Choisir sa contraception », éloignée de tout jugement et injonction. C’est ce que réussit à faire l’association Sexclame ! lors de la soirée : proposer de nombreuses facettes de la sexualité, sans orienter les participant-e-s vers une vision imposée mais en participant certainement à un processus de déculpabilisation.

Parce que l’objectif de la structure est d’interroger les sexualités dans leur diversité. Briser le discours sur une sexualité unique, « imprégnée de sexisme et de tabous », afin de « libérer les paroles et susciter la réflexion à ces sujets. »

ENCORE DES RÉSISTANCES !

Parler librement de sexualité n’est pas tâche aisée. Encore aujourd’hui, dans notre société, les tabous et les mythes, teintés de valeurs morales et religieuses, régissent nos sexualités qui ont bien du mal à se détacher du rôle de procréation pour tendre vers celui du plaisir et du désir. L’exemple le plus significatif est celui du clitoris.

Seul organe destiné uniquement au plaisir, il est étiqueté ennemi public n°1, voué à rester dans l’ombre du vagin et de la fécondité des siècles et des siècles durant. Représenté de manière schématique depuis peu de temps, il reste - malgré les tentatives, comme le chouette court-métrage de Lori Malépart-Traversy, Le clitoris, dont la vidéo est à voir sur Internet – un élément de crispation.

« La communication avec la mairie a été un peu compliquée. Pour l’affiche, le dispositif reprend toujours les 4 lettres ND4J mais on met ce que l’on veut dedans. Nous, on a choisi des mains, des bouches, des tétons et des clitoris. On a reçu un mail nous demandant si on n’avait pas autre chose à mettre à la place des clitoris… Ce n’était pas dit « On refuse les clitoris », c’était un peu glissé entre deux phrases… », explique Margo.

Elle poursuit : « On a réfléchi et pour nous, il était très important de parler du clito, du plaisir féminin, etc. Et c’est ce que l’on a répondu clairement. On était prêt-e-s à annuler la soirée si les images de clitoris étaient refusées. Finalement, c’est passé. Je pense que la personne en charge de l’affiche a eu peur de prendre la responsabilité, peur de créer un problème et finalement ça en a créé un. C’est remonté jusqu’au cabinet de Nathalie Appéré. Aussi, certains termes ne sont pas passés sur l’affiche : érotico-décalée, aphrodisiaque, Soirée genres et plaisirs… ça a un peu crispé les relations. »

Difficile en effet de se figurer que fin 2017 on s’effraie autour de la représentation d’un clitoris et qu’on censure certains mots qui pourraient choquer le tout venant lors de sa promenade dans le centre ville de la capitale bretonne. Si la co-fondatrice - et l’équipe de l’association - ne souhaite pas dissimuler les complications survenues, elle prend le recul nécessaire à l’analyse de ces événements :

« Au final, c’est très intéressant de voir les questions que ça a soulevé. On est content-e-s que ça ait un peu remué la mairie, c’était une expérience intéressante et il ne faut pas oublier que nous avons eu une vraie liberté de programmation. Ça nous y tenons pour cette soirée passée, comme pour les prochaines à venir. Nous avons été très bien accompagné-e-s par la mairie, notamment par Elodie Coquart, en charge du dispositif. Après les crispations, on a pu en parler avec elle et ça, ça m’a fait du bien, d’avoir au bout du fil un être humain qui explique que ça a soulevé des questions auxquelles les services de la Ville ne s’attendaient pas. »

Et parce que pour l’association le clitoris représente bien plus que le plaisir féminin, Sexclame ! prépare son logo aux formes de cet organe du plaisir.

Combien de temps faudra-t-il encore attendre avant que les tensions autour de la sexualité ne s’évaporent ? Et y parviendra-t-on un jour ? Combien de temps devrons-nous subir les fléaux et conséquences des violences sexistes et sexuelles à cause des réticences, des tabous et des pressions conservatrices ?

On ne sait pas mais on mise sur l’avenir. Sur la faculté des individus, grâce à des événements bienveillants et décomplexants comme celui de Sexclame ! par exemple, à suivre leur curiosité, à oser découvrir et à s’encanailler, à s’aventurer main la première dans l’exploration de leurs corps et de leurs désirs.

Pour s’affirmer et se réapproprier leur sexualité. C’est tout le bonheur que l’on vous souhaite pour cette nouvelle année.

 

Tab title: 
La sexualité, un art à caresser dans le sens que vous voulez !
La nuit de toutes les sexualités
Les jeunes, la sexualité et Internet
Terrifiante éducation à la sexualité

Célian Ramis

Violences sexuelles : # Ne plus se taire !

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Véritable fléau, les violences sexuelles sont les conséquences d'une société patriarcale qui véhicule encore aujourd'hui la culture du viol. Si les mentalités évoluent lentement, la prise de conscience passe par la libération de la parole.
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Au cours de leur vie, on estime à 14,5% des femmes, âgées entre 20 et 69 ans, qui sont ou seront victimes de violences sexuelles (à savoir viols, tentatives de viols, attouchements du sexe, des seins, des fesses, baisers forcés, etc.). Un pourcentage qui sous-estime la réalité puisqu’il ne prend pas en compte les violences survenues avant la majorité, que l’on sait extrêmement nombreuses.

Sans oublier que toutes les femmes n’osent pas dénoncer ce qu’elles ont subi. Ou ne mettent pas encore de mots dessus. Ces derniers mois, les #Balancetonporc et #Moiaussi ont permis de révéler sur les réseaux sociaux l’ampleur des violences faites aux femmes et de démontrer que dans une société régie par le patriarcat tout le monde devait être concerné par le sujet. À la lecture des multiples témoignages, nous oscillions entre colère et tristesse.

Si les deux sentiments sont encore présents, les militant-e-s interrogé-e-s ce mois-ci nous ont montré la voix : celle de la combattivité, de la persévérance et de l’engagement. Voilà qui redonne force et espoir. 

La grande majorité des victimes de violences sexuelles (comme dans toute situation de violence) culpabilisent. Parce que la société leur dit qu’elles sont responsables. À cause de leurs tenues, de leurs comportements, de leur présence dans l’espace public…Fin 2017, obtenir le consentement de l’autre n’est pas en tête de liste des priorités… La culture du viol, entretenue par les médias, infuse encore dans tous les secteurs de la société. Sous couvert d’humour, on minimise et on banalise les violences faites aux femmes. 

Pourtant, la honte, elle, assène quasiment toutes les victimes qui préfèrent alors se taire, ne pas faire de vague. Si certaines réussissent à briser le silence, elles restent minoritaires à oser dénoncer les violences vécues. À la suite de l’affaire Weinstein, les langues se sont déliées, sur les réseaux sociaux dans un premier temps, et dans la rue, dans un second temps. Des témoignages qui confortent les associations et collectifs féministes – agissant depuis des mois, des années et des décennies – dans leur militantisme et qui placent leur travail au cœur d’une problématique sociétale colossale.

Depuis 5 ans se tient chaque année à l’hôtel de Rennes Métropole un colloque organisé par l’École Nationale de la Magistrature, dans le cadre du 25 novembre, journée dédiée à l’élimination des violences faites aux femmes. Le 1er décembre dernier, l’événement s’intitulait « Du sexisme aux violences sexuelles ».

Et en préambule, Christophe Mirmand, préfet de Bretagne, était invité à introduire le sujet. Il a alors rappelé que les droits des femmes et l’égalité entre les sexes était une priorité du mandat d’Emmanuel Macron. Depuis plusieurs mois, c’est ce que l’on entend. La grande cause du quinquennat. Que nenni !

Faut-il rappeler que le 8 mars dernier, le candidat LREM annonçait nommer une femme en qualité de Première ministre s’il était élu ? Faut-il rappeler également que celui qui se veut féministe n’a pas souhaité créer un ministère des Droits des Femmes mais a relégué la question à un secrétariat d’État (c’est-à-dire sous la tutelle du Premier Ministre, qui lui ne fait pas semblant d’être macho) ? Ou encore que le 8 juillet dernier, il lâchait sans vergogne – en marge du G20 à Hambourg – que « Quand des pays ont encore sept ou huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien » ?

En France, il n’a d’ailleurs pas hésité à couper drastiquement le budget alloué à l’égalité entre les sexes. Alors que la secrétaire d’État, Marlène Schiappa – dont le service presse a totalement ignoré notre demande d’interview et nos nombreuses relances ce mois-ci – tentait cet été de démentir les rumeurs, en parlant de « fake news », le décret n°2017-1182 inscrivait au Journal Officiel du 21 juillet 2017 :

« Enfin s'agissant de la mission « Solidarité, insertion et égalité des chances » sont annulés 7,5 M€ en AE et en CP sur le programme 137 « Egalité entre les femmes et les hommes ». »

TROP PEU DE MOYENS FINANCIERS

Il faut bien avouer cependant qu’une hausse du budget de Marlène Schiappa est prévue pour 2018. Les féministes, comme Caroline de Haas, qui avaient alors crié au mensonge concernant cette information, ont présenté un mea culpa un brin piquant, début décembre :

« Après quelques recherches force est de constater que nous nous sommes trompées. Le budget va passer de 29 772 326 € en 2017 à 29 779 727 € en 2018. Il va donc bien augmenter. De 7401€. Soit 0,0002 euros par femme (oui, vous avez bien lu). Cela ressemble à une mauvaise plaisanterie. Sans moyens, aucune possibilité de mettre en œuvre les annonces du président. Pas plus que d'en finir avec toutes les violences contre les femmes. »

Le 25 novembre dernier, le Président de la République était attendu au tournant puisqu’il dévoilait ce jour-là les mesures phares de son plan de « sécurité sexuelle », à mener sur cinq ans, en parallèle du 5e plan de mobilisation et de lutte contre toutes les violences faites aux femmes (2017 – 2019) et des suivants.

Si des points essentiels comme l’allongement du délai de prescription pour les crimes sexuels sur mineur-e-s ou la création d’une présomption de non-consentement pour les mineur-e-s (âgées de moins de 15 ans, selon la dernière proposition) y figurent, les associations féministes déplorent que les moyens financiers ne soient #PasAuRDV.

« Les associations à Rennes font un travail incroyable, qui est très précieux. Elles font ce que le gouvernement ne fait pas. Il faut les aider, les soutenir, pour qu’elles puissent continuer d’être présentes sur le territoire. Pour les contrats aidés, on a essayé de protester mais ça n’a rien donné. Ce n’est pas facile de se positionner face à ce gouvernement. Le Président s’affiche en tant que féministe mais ne fait rien de concret. On parle de la vie des femmes là, c’est concret ! »
signale Manuela Spinelli, secrétaire générale d’Osez le Féminisme 35.

Le gouvernement multiplie les effets d’annonce et les beaux discours ou non. Parce que tout en dénonçant les violences faites aux femmes, Emmanuel Macron n’oublie pas de s’inquiéter que l’on ne tombe pas « dans un quotidien de la délation » ou que « chaque rapport homme-femme soit suspect de domination, comme interdit. » Quelques jours avant, c’est le Premier ministre qui s’inquiétait de devoir « s’interdire une forme de séduction intellectuelle ».

Que faut-il comprendre à travers ces phrases ? Et à qui s’adressent-ils avec leur mise en garde ? Aux femmes. Encore une fois, ce sont à elles de faire attention. Faire attention de bien distinguer la drague du harcèlement, puis bien distinguer le rapport sexuel consenti d’une violence sexuelle (qui selon la définition s’effectue sous la contrainte, menace ou la surprise).

Pour Laélia, membre des Effronté-e-s Rennes, « c’est Edouard Philippe qui aurait besoin d’une formation sur le consentement ! On se disait bien qu’ils n’allaient pas trop nous aider mais de là à imaginer qu’ils casseraient notre boulot ! Le 25 novembre, Marianne – à l’origine de l’antenne rennaise des Effronté-e-s – a fait une prise de parole vraiment bien faite car elle a mis en lumière le lien entre les violences faites aux femmes et les violences économiques. Il faut donner des moyens économiques pour agir contre ce système sexiste. Des moyens pour la formation des agents de police, pour les professionnel-le-s de la Justice, de la Santé : tout ça, c’est un choix des pouvoirs publics. Mais il faut aussi donner des moyens aux associations et non pas réduire leurs aides, parce qu’aujourd’hui des Planning Familiaux ferment par exemple ! Il faut dépasser les discours et agir. Aux Effronté-e-s, nous tenons vraiment beaucoup à l’aspect systémique des violences mais aussi à l’aspect économique. C’est très important ! »

LES FEMMES NE SONT PAS DES OBJETS

Parmi les axes de son plan, Emmanuel Macron entent étendre les pouvoirs du CSA aux vidéos numériques et aux jeux vidéos afin d’identifier et lutter contre les contenus pouvant entrainer à de la violence contre les femmes. Il espère ainsi réguler l’accès des jeunes à la pornographie.

On ne peut critiquer cette idée, en revanche, on peut se demander si avant cela il ne serait pas utile de redéfinir clairement les missions du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Ou de lui rappeler qu’il est censé être le garant du « respect de la dignité de la personne humaine » (selon le site du CSA lui-même) et doit veiller, depuis la loi Egalité et citoyenneté de janvier 2017, à l’image des femmes dans la publicité.

Il a d’ailleurs rendu son rapport à ce sujet, fin octobre, mettant en lumière que les expert-e-s sont majoritairement des hommes (82% contre 18% d’expertes), que deux tiers des publicités présentant des personnages à connotation sexuelle mettent en scène des femmes (67% contre 33% des hommes) et que les stéréotypes de genre se retrouvent dans les catégories de produits (les hommes parlent d’automobile et les femmes de l’entretien de leur corps).

La conclusion du président du CSA ? « Le CSA attend de l’ensemble des acteurs concernés un débat approfondi et constant sur cette question et ne doute pas que ce document y contribuera utilement. » Tremblez Messieurs les publicitaires et directeurs des programmes, on vous menace d’un débat !

Approfondi et constant, certes, mais largement insuffisant pour déconstruire les clichés sexistes, racistes et LGBTIphobes que la télévision véhicule au quotidien. Parce que ce type de propos n’est pas réservé à Hanouna et ses chroniqueurs/queuses…

« L’iceberg du sexisme montre que les formes les plus graves du sexisme – les violences sont la partie émergée de l’iceberg – prennent leur ancrage dans le sexisme quotidien et banal  - les remarques que l’on pense anodines, les stéréotypes de genre, les blagues graveleuses. Les médias et les publicités légitiment ces comportements. »
souligne Sonia Magalhaes, déléguée départementale chargée des Droits des Femmes et de l’Égalité femmes-hommes, lors du colloque, le 1er décembre.

Dans la publicité, comme dans la plupart des émissions (de NRJ12 mais pas que), séries (de TF1 mais pas que) ou films, les femmes sont presque constamment présentées – quand elles ne sont pas réduites aux tâches ménagères, à l’assistance à la personne ou à la famille - comme des objets sexuels.

Elles sont passives et dépossédées de leur sexualité. Embrasser la poitrine d’une femme sur un plateau, tenter de relever la jupe d’une chanteuse lors d’une émission (récemment, c’est à un homme en kilt que cela est arrivé, de la part d’une femme, dans un télé-crochet), se concentrer uniquement sur le physique sexy d’une chroniqueuse ou invitée, ou sur son orientation sexuelle, ou sur son origine (et son exotisme…), puis ensuite minimiser et en rigoler constitue une série de violences à l’encontre des femmes et de la dignité humaine.

« La Télévision ne réagit pas à ça. On se pose vraiment la question de qui détient le pouvoir à la télé. La pub est construite à travers le regard des hommes et on voit bien les idées imprégnées dans les mentalités. », commente Manuela Spinelli.

STOP À LA CULTURE DU VIOL

Concrètement, selon le terme que l’on doit aux féministes américaines, il s’agit là de la culture du viol. En janvier 2016, Muriel Salmona, psychiatre, psychotraumatologue et présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie publiait un article intitulait « Pour en finir avec le déni et la culture du viol en 12 points ».

Sans détailler les 12 points, la docteure nous éclaire de sa définition : « De fait, nous sommes dans une société  où le déni du viol – « et si ce n’était pas un viol ? » - et la mise en cause de la victime – « et si la victime n’en était pas une ? » -  sont encore très répandus, trop de personnes y adhèrent et diffusent des idées fausses qui nuisent gravement aux victimes et garantissent l’impunité aux agresseurs. Ce système organisant le déni et la mise en cause des victimes, on le nomme « culture du viol ». La culture du viol est définie par l’adhésion d’une société à de nombreux mythes sur le viol. Lonsway et Fitzgerald (1994) ont défini les mythes sur le viol comme étant des : « Attitudes et croyances généralement fausses, mais répandues et persistantes, permettant de nier et de justifier l’agression sexuelle masculine contre les femmes » mais c’est valable pour toutes les victimes : femmes et hommes, adultes et enfants. »

Aujourd’hui, on véhicule encore l’idée que « non » peut être synonyme de « oui ». Et qu’une femme qui accepte d’aller chez un homme ou qui l’invite chez elle ne peut pas avoir subi un viol ou une agression sexuelle. Qu’une femme que l’on violente un peu dans l’idée d’avoir un rapport sexuel aime ça en fait. Que si elle s’habille de manière « sexy », c’est parce qu’elle veut séduire, voire aguicher, et par conséquent, qu’elle l’a un peu cherché.

Peu importe les motivations, rien n’excuse les violences. Que l’on ait envie de plaire, que l’on engage un flirt ou plus, que l’on fasse la fête à un endroit ou que l’on soit de passage, le consentement de toutes les personnes impliquées doivent obligatoirement être pris en compte. Pourtant, s’assurer que la relation ou le contact est consenti est loin d’être un réflexe. Et Muriel Salmona le confirme :

« Dans un univers où la très grande majorité des victimes des violences sexuelles – 83% dans notre enquête (enquête IVSEA 2015) – n’ont jamais été ni protégées, ni reconnues, le peu de victimes qui révèlent ce qu’elles ont subi courent le risque d’être mises en cause et maltraitées. Dans un retournement pervers, le projecteur est braqué avant tout sur les victimes au lieu de l’être sur les agresseurs. Nous assistons à des raisonnements organisant un déni généralisé des violences sexuelles. »

En 2011, lorsque Nafissatou Diallo accuse Dominique Strauss-Kahn d’agression sexuelle, tentative de viol et de séquestration, dans la chambre du directeur du FMI - qui s’apprête à être le candidat PS à la présidentielle de 2012 – ses propos sont remis en question, malgré la mise en détention de l’agresseur présumé. Quelques mois plus tard, les charges sont abandonnées. Il est un homme blanc de pouvoir, elle est une femme de ménage d’origine guinéenne.

Quand le racisme croise le sexisme et les a priori sur la condition sociale, c’est la triple peine. Les jeux sont faits. L’accord financier qui aurait eu lieu ensuite entre eux finit de confirmer, et ce malgré tout ce que l’on sait sur la sexualité et les abus de pouvoir de DSK, ce que la majorité pense : elle aurait menti pour de l’argent. L’affaire du Sofitel révèle alors le peu de considération accordée à la parole de la victime et l’impunité totale de celui qui est accusé.

COLLECTIVEMENT, FAIRE CHANGER LES LOIS

Cinq ans plus tard, c’est le député écologiste Denis Baupin qui est accusé par huit collaboratrices de harcèlement sexuel, au départ (d’autres femmes se joindront ensuite à la plainte, également pour agressions sexuelles). Une affaire classée sans suite en raison de la prescription des faits, la durée étant alors établie à trois ans. Si l’élu se satisfait que son innocence soit reconnue, il n’en est rien.

Il aura simplement bénéficié du long silence de ses victimes, sans doute tapies dans la honte et la peur de parler au moment où elles pensent être isolées dans leur calvaire. Et bénéficié également d’une loi peu adaptée aux circonstances. Début 2017, la durée des délais de prescription pénale est adoptée à l’Assemblée Nationale, passant ainsi de 3 à 6 ans pour les délits de droit commun et de 10 à 20 ans pour les crimes.

Une petite victoire que l’on doit au courage et combat acharné de ces femmes et des soutiens qu’elles ont pu obtenir. Car rien ne s’obtient sans douleur extrême dans l’Histoire des droits des femmes, comme l’a rappelé le téléfilm Le viol d’Alain Tasma, adapté du livre Et le viol devint un crime (écrit par les historien-ne-s Jean-Yves Le Naour et Catherine Valenti) et diffusé le 19 septembre dernier sur France 3.

En 1974, deux touristes belges sont agressées et violées dans les calanques par trois hommes. Le couple va porter plainte et, défendu par Gisèle Halimi, va se battre pour que le tribunal correctionnel se déclare incompétent et que l’affaire soit alors renvoyée devant la cour d’assises, en 1978. Si les noms ont été changés, c’est bien l’affaire Tonglet Castellano qui est portée à l’écran. Celle-là même qui a marqué un tournant important dans la prise de conscience collective de la gravité du viol et de ses conséquences sur les victimes.

Le procès révèle tous les mythes de la culture du viol, prétendant que les deux jeunes femmes, qui assument pourtant leur homosexualité, sont consentantes et ont pris du plaisir. Parce que les militantes et intellectuelles féministes s’emparent de l’affaire pour dénoncer le sexisme d’une société patriarcale, les trois hommes sont condamnés à 6 ans de prison pour l’un et 4 ans pour les deux autres. En 1980, le viol devient un crime puni de 15 ans de réclusion criminelle.

En décembre 2015, les trois filles de Jacqueline Sauvage – incarcérée pour le meurtre de son mari, après avoir enduré durant plusieurs années des violences physiques et sexuelles sur elle et ses filles – demandent à François Hollande d’accorder une grâce présidentielle à leur mère. L’affaire révèle là encore la difficulté à parler, dénoncer et témoigner des situations de violences, surtout dans le cadre d’une relation conjugale et familiale.

Et engendre des débats houleux sur la légitime défense et l’éventualité de l’application d’une légitime défense préméditée dans le cas des violences conjugales, comme tel est le cas dans certains pays, comme le Canada. Il faudra un an de bras de fer entre les trois filles et leur avocate et le Président, ainsi que de très nombreuses signatures d’une pétition lancée par Karine Plassard sur Change.org, pour que François Hollande accorde la grâce totale.

UNE LUTTE 3.0 MAIS SURTOUT SUR LE TERRAIN

On voit alors l’apparition de nouveaux moyens de lutte : les pétitions et les réseaux sociaux. La multiplication des outils d’information et de diffusion des messages sert l’action des militant-e-s féministes qui ne cessent depuis des années et des années de dénoncer les mécanismes de la domination masculine – et on ne peut alors pas manquer l’occasion de saluer la mémoire de l’anthropologue Françoise Héritier dont les nombreux travaux ont permis une évolution de la réflexion à ce sujet.

« Les conseillères du Planning Familial ont toujours entendu des histoires de violences dans le cadre des entretiens. La demande initiale n’est pas toujours sur les violences mais régulièrement la personne finit par en parler. »
explique Laure Stalder, conseillère conjugale et familiale au Planning Familial 35, à Rennes.

En Ille-et-Vilaine, en 2016, les chiffres de la délinquance ont fait apparaître une hausse de 22,1% des faits de violences sexuelles.

« La prise de conscience d’aujourd’hui est le résultat d’un ras-le-bol. Est-ce qu’il y a plus de faits qu’avant ? Je n’en suis pas convaincue. Mais je pense que les femmes ont pu s’exprimer davantage ces derniers mois. », poursuit-elle. En effet, si on parle depuis octobre et l’affaire Weinstein de libération de la parole, on peut également penser qu’à l’échelle locale, la plateforme départementale contre les violences faites aux femmes y est pour quelque chose.

À partir d’un numéro, les associations (Asfad, CIDFF 35, Planning Familial 35, SOS Victimes, UAIR) effectuent un travail en réseau afin de proposer et apporter accueil, écoute et hébergement, en fonction des situations et des besoins. Des associations également très présentes sur le terrain rennais lors des événements en lien avec les journées internationales des droits des femmes, de l’élimination des violences faites aux femmes, de la contraception, de l’avortement, de lutte contre le sida, etc.

EFFET COCOTTE-MINUTE

Les mentalités progressent. Lentement. Trop lentement. Grâce aux actions militantes, au travail de fond des structures féministes et au développement des nouvelles technologies et des réseaux sociaux, la parole tend à se libérer.

« Ça se fait petit à petit et ça a fini par exploser. Je pense que la campagne de Stop au harcèlement de rue a servi. En disant que 100% des femmes étaient concernées, ça a été vraiment marquant. C’est une problématique systémique. Avec l’affaire Weinstein et le lancement des #BalanceTonPorc et #MoiAussi sur les réseaux sociaux, ça a permis aux femmes, et à des hommes aussi, de mettre simplement un # ou alors de développer ce qu’elles avaient vécu. Elles étaient libres de s’affirmer tout en se protégeant. », analyse Laélia, du collectif Les Effronté-e-s Rennes.

Un avis que partage la secrétaire générale d’OLF 35, Manuela Spinelli : « Ça a commencé par le milieu du cinéma puis ça s’est élargi. Les femmes ne sont plus isolées, il y a un effet de groupe, de soutien. Toute la société est concernée, c’est un problème sociétal et non pas un « problème de femmes ». Ça a donné la possibilité de parler sans que la parole soit remise en cause. »

L’explosion de ce mouvement de grande ampleur prend sa source le 5 octobre avec les révélations sur le producteur américain Harvey Weinstein. Puis c’est l’effet boule de neige. C’est au tour de l’acteur Kevin Spacey d’être accusé, par des hommes, d’agressions sexuelles.

En France, huit femmes accusent Thierry Marchal-Beck, ancien président du Mouvement des Jeunes Socialistes, de faits de harcèlement sexuel et d’agressions sexuelles (dans un article sur le sujet, le quotidien Libération relate avoir recensé également quatre autres victimes).

Le scandale éclate également du côté de l’UNEF : 83 adhérentes dénoncent en signant une tribune dans Le Monde « le ‘’véritable contrôle du corps des femmes’’ qu’ont imposé plusieurs dirigeants du syndicat étudiant pendant de nombreuses années. » La surprise n’est totale que pour une partie du grand public qui prend conscience qu’aucun milieu, qu’aucun parti, qu’aucune organisation syndicale ne sont épargnés.

S’en suit alors de nombreuses affaires similaires, parmi lesquelles on retrouve les noms du théologien Tariq Ramadan, du journaliste Frédéric Haziza ou encore du chorégraphe Daniel Dobbels.

Et les polémiques pleuvent, visant soit à cibler l’Islam et l’islamophobie de gauche, soit à remettre en cause la parole des femmes qui les accusent (comme cela a été le cas pour Flavie Flament lorsqu’elle a révélé les nombreux abus sexuels et viols que lui a fait subir le photographe David Hamilton). Merci Finkielkrault et BHL, on se passe aisément de vos commentaires et analyses.

RÉACTIONS NON DÉSIRABLES ET NON DÉSIRÉES

On ne peut alors que constater, malheureusement, qu’en parallèle, « une parole misogyne s’est libérée également, avec des commentaires et des affirmations d’hommes politiques par exemple, pas empathiques, avec des messages agressifs. Et là aussi, ça concerne tout le monde : du Premier ministre à l’homme dans la rue. Deux groupes se sont confrontés et on ne sait pas encore qui va l’emporter. », précise Manuela.

Les réactions sont terrifiantes. À l’horreur des propos énoncés par Eric Zemmour (et pas que…) établissant un parallèle entre les # et la délation des juifs lors de la Seconde guerre mondiale, se rajoutent ceux d’anonymes sur Facebook par exemple :

« OSEZ LE MASCULINISME : Je lance aujourd’hui en ce mercredi 23 novembre mon mouvement « Osez le Masculinisme » car en tant qu’homme, célibataire, ouvertement gay je ne me retrouve absolument pas dans les propos qui nous pourrissent la vie chaque jour dans les médias et ce depuis 2 mois à propos des hommes qui sont tous des harceleurs, des violeurs, bref accusés et balancés sans preuves de tous les maux de la Terre, et tout çà entretenu par des mouvements politiques d’extrêmes gauches où l’on retrouve toujours sur les plateaux ces mêmes femmes idéologues et militantes de « osez le féministe » (on notera l’usage des minuscules, ndlr) qui ne sont qu’un ramassis d’intellectuelles qui veulent prendre le pouvoir dans tous les millefeuilles de la société. »

Le post est largement plus long mais on vous épargne la suite, qui ne mentionne pas, à tort, que les plateaux ont été très occupés par les hommes, politiques ou philosophes, invités dans les matinales à s’exprimer sur le sujet des violences sexuelles. Et pas que sur les plateaux, comme le prouve Le Parisien qui le 25 octobre placardait en Une 16 visages d’hommes qui « s’engagent » contre le harcèlement sexuel.

Bizarrement, aucune Une similaire n’a été fait avec des visages de femmes engagées. Pourtant, on ne manque pas de militantes… Comme de journalistes et présentatrices télé (ah si, peut-être qu’on en manque, mais elles existent) absentes de la campagne contre les violences faites aux femmes. Autre exemple de réaction gerbante avec le tweet (retweetant le #balancetapetasse), le 17 octobre, du conseiller régional breton FN, Christian Lechevalier à propos de Clothilde Courau :

« Prude jeune fille, prête à signer un contrat dans la CHAMBRE de #Walstein » (Non, ce n’est pas une erreur de notre part, ndlr). Le collectif Les Effronté-e-s Rennes a d’ailleurs réagi, à juste titre, et a décidé de porter plainte contre X, visant l’auteur du tweet derrière le compte de Christian Lechevalier.

EN FINIR AVEC L’IDÉE DE LA MAUVAISE VICTIME

Manuela Spinelli insiste : « Certains essayent d’en faire une guerre des sexes mais il faut comprendre que ce ne sont pas les femmes contre les hommes. Il s’agit des victimes face aux agresseurs. Ça implique la notion de choix, de responsabilités. Les femmes ne sont pas forcément des victimes et les hommes ne sont pas forcément des agresseurs. Ce n’est pas une guerre des sexes mais des mentalités. »

Déconstruire les mythes et croyances qui régissent la culture du viol est un travail de longue haleine. Car la culpabilité, la honte et le doute peuvent constituer des facteurs de violences psychologiques à la suite de l’agression.

« Pour le harcèlement de rue par exemple, on se sent mal de ne pas avoir réagi sur le coup. Alors pour le viol, c’est puissance 10 000. Il faut qu’on se forme à ce qu’est une agression sexuelle, un fait de harcèlement, un viol, etc. Connaître précisément les définitions pour pouvoir mettre des mots sur les vécus. Cela permet de se rendre compte et ensuite de pouvoir réagir. On doit se former, sans culpabiliser les victimes, s’éduquer aux mots mais aussi éduquer les garçons. »
explique Laélia qui souligne également l’importance de déconstruire l’idée de la « victime faible », sans toutefois nier l’impact et la violence du traumatisme.

Être victime de violences, sexuelles, physiques et/ou morales, n’est pas synonyme de faiblesse d’esprit ou physique. Laure Stalder l’affirme : « Selon qui on est, on ne réagit pas de la même façon qu’une autre personne. On ne peut absolument pas dire que tout le monde réagit de la même façon face à la violence. Il faut évidemment prendre en compte l’état psychique de la personne. Certaines ont besoin d’en parler tout de suite, d’autres ont besoin de temps. On a déjà vu des femmes vivre une vie tout à fait normale et à un moment de leur vie, un événement crée un déclic, tout ressurgit et c’est la dégringolade. Parce qu’elles avaient occulté, elles avaient tout enfouit. Ça dépend vraiment des personnes. »

PEUR DE SE CONFRONTER AUX FORCES DE L’ORDRE…

Aujourd’hui, la prise en charge des victimes au niveau judiciaire est vivement critiquée et largement critiquable. Moins de 10% des victimes de viol portent plainte. Encore moins aboutissent à un procès. Encore moins à la condamnation de l’auteur des violences. Pousser la porte d’un commissariat est compliqué. Les femmes appréhendent. Parce qu’elles savent qu’elles pourraient être tenues responsables de ce qu’elles ont vécu.

Souvent, elles vont devoir justifier la tenue qu’elles portaient ce jour-là ou ce soir-là. Justifier le moindre de leurs comportements à l’égard de cet homme. Justifier qu’elles n’ont peut-être pas réagi physiquement au moment de l’agression parce qu’elles étaient surprises, choquées, terrorisées ou paralysées, en incapacité de bouger ou de crier.

Et parce qu’on crée un tabou autour des violences sexuelles, que l’on minimise et banalise, on manque de connaissances sur les réactions du corps. Un corps qui peut donner une réponse mécanique à l’acte sexuel forcé, provoquant le doute dans l’esprit de la victime déstabilisée à la fois par le traumatisme et à la fois par des marques qui pourraient s’apparenter à celles du désir et du plaisir mais qui n’en sont toutefois pas.

D’où l’importance de l’information autour du consentement et de l’éducation aux sexualités. Ainsi qu’à la formation des agents des forces de l’ordre comme aux professionnel-le-s de la Justice. Malheureusement, notre demande d’interview auprès des services de police du commissariat de Rennes n’a pas abouti :

« Comme suite à votre demande, j'ai l'honneur de vous informer que notre DDSP ADJT a émis un avis défavorable à votre demande en raison des contraintes opérationnelles des enquêteurs de police concernés. » Un honneur non partagé.

Si au niveau national, le nombre de plaintes enregistrées par la gendarmerie a augmenté de 30% en octobre 2017 (par rapport à la même période en 2016) et de 23% pour la police, nous avons eu l’honneur de ne pas recevoir de réponse à notre demande concernant le territoire rennais et brétillien.

Toutefois, dans la capitale bretonne, un travailleur social, missionné par l’Asfad, permet aux victimes de se préparer à l’entretien et d’établir un contact avec les forces de l’ordre. Aussi, l’association SOS Victimes, qui connaît bien les recours juridiques et les difficultés à se confronter à l’appareil judiciaire, travaille en réseau avec les agents du commissariat.

QUELLE ÉVOLUTION DES LOIS ?

« Les lois accompagnent la question des mentalités mais l’application des lois n’est pas sans difficulté. Il y a un problème de moyens, de matériels, qui engendrent parfois des problèmes de preuves et qui se heurtent aux préjugés, qui sont encore très féroces. Et quand il y a un problème de preuves, le doute profite à l’accusé. Sans compter que les témoins ne veulent pas toujours témoigner, les victimes ne veulent pas toujours porter plainte… Et il y a aussi l’instrumentalisation des plaintes qui nous oblige à rester vigilant-e-s lors des enquêtes. Dans le cadre de violences conjugales, sans témoin, c’est très dur d’enquêter car on entre dans l’intimité d’un couple et c’est la parole de l’un contre la parole de l’autre. », développe Magali Pauthier, vice-procureure au Tribunal de Grande Instance de Vannes, le 1er décembre à l’hôtel de Rennes Métropole.

Elle met en évidence que l’arsenal législatif évolue. Mais là aussi très lentement : « Au XIXe siècle, il fallait réunir 4 critères pour définir un viol : une résistance constante et égale durant toute la durée de l’acte, l’inégalité des forces, les cris et les traces de violences sur la femme. Aujourd’hui, on a conscience heureusement qu’il peut y avoir de la sidération, que le cri peut être impossible, etc. Mais il y a encore de gros préjugés. Mais depuis 2006, les directives sont différentes. Avant, là où on nous demandait dans le cadre de violences conjugales d’insister à les rabibocher avec des médiations, on a commencé à considérer que le viol entre époux était possible, qu’il fallait être d’accord pour avoir un rapport sexuel et on a renforcé les mesures d’éloignement du conjoint violent. »

Si elle espère une évolution positive des lois et des moyens pour les rendre efficaces, insistant sur un protocole d’accueil des victimes systématisant la plainte et non la main courante ainsi que sur une prise en charge des auteurs, il faut se rendre à l’évidence : les lois ne sont pas suffisantes face aux blocages des mentalités.

La Garde des Sceaux, Nicole Belloubet, a alors proposer d’étendre le système de pré-plainte en ligne, déjà en vigueur pour les atteintes aux biens, aux « questions d’infractions sexuelles ». L’idée est de pouvoir ensuite être accueilli-e-s au commissariat par des personnes ayant déjà connaissance du motif de la plainte et étant formées spécialement à cette écoute. « C’est une bonne idée, souligne Magali Pauthier. Mais encore faut-il être sûr de pouvoir répondre aux demandes derrière… » Fin de l’optimisme.

PARLER ET ÊTRE ÉCOUTÉE

Autre alternative à l’étape directe du commissariat : l’adresse suisjeseule@gmail.com mise en place par l’association Parler, fondée et dirigée par Sandrine Rousseau, femme politique affiliée au parti EELV et auteure du livre Parler. Parce qu’elle fait partie de celles qui ont dénoncé les agissements, non réprimés, de Denis Baupin, elle a conscience de la complexité de la situation et des difficultés que l’on rencontre à témoigner dans un premier temps et porter plainte dans un second temps.

Son idée : permettre aux personnes victimes de violences sexuelles d’envoyer un mail relatant les faits et dénonçant l’agresseur. À partir de 5 signalements sur une même personne, l’association propose aux expéditrices-teurs des mails de se mettre en contact pour envisager la possibilité d’engager une procédure collective.

Mais il arrive d’être seule, de ne pas vouloir ou pouvoir porter plainte au commissariat (on peut aussi saisir par courrier le Procureur de la République, qui peut alors demander l’ouverture d’une enquête) et il arrive également que la procédure mène à un non lieu.

Concernant les chiffres, là encore, notre demande est restée sans réponse. Comment alors obtenir une écoute nécessaire à sa reconstruction ? Être niée dans la reconnaissance de son vécu peut être tout aussi violent que l’agression en elle-même. Les violences s’accumulent dans ces cas-là et il est parfois difficile de savoir vers qui se tourner. Le Planning Familial 35 a depuis longtemps mis en place des groupes de paroles pour les femmes victimes de violences sexuelles : un à Saint-Malo et un à Rennes.

« Les femmes qui font la demande d’intégrer le groupe sont reçues lors d’un entretien préalable par le psychologue de l’association, Glenn Le Gal et moi-même. On cherche à savoir à ce moment-là si elles sont en capacité d’en parler avec d’autres femmes, où est-ce qu’elles en sont, si elles sont en capacité d’entendre la parole des autres et de partager. Elles s’engagent à venir au moins 6 mois, mais souvent elles restent plus longtemps. En parallèle, on leur conseille de faire un travail personnel. Elles ne sont pas obligées de le faire au Planning Familial mais c’est important qu’elles fassent un travail psy à côté. », explique Laure Stalder.

Elles sont dans des démarches judiciaires ou non, leurs demandes n’ont pas forcément abouti, ce qui importe dans le groupe, c’est l’accompagnement de la parole. Et l’écoute. Primordial ! « Croire en ce que la personne nous dit et l’écouter, c’est très important. Le temps d’accueil, d’écoute, le non-jugement… Il faut être très disponible pour recevoir ces personnes. Favoriser la verbalisation, travailler sur les résistances, rassurer, sécuriser, tout ça est important. Il faut que la personne soit sujet et surtout que l’on ne mette pas de jugement. », poursuit-elle.

SE POSITIONNER EN TANT QUE SUJET

Être sujet. Un élément essentiel à l’émancipation des femmes et à l’égalité entre les sexes. « C’est que demandaient les femmes dans les années 70 ! Pouvoir se positionner en tant que sujet et pas en tant qu’objet. Dans l’action politique, économique, sociétale, etc. Les femmes prennent plus confiance, il y a un petit changement dans les consciences, on commence à parler de ce qu’on a vécu et à s’affirmer. J’aime cet effet de groupe qu’il y a en ce moment. Surtout parce que ce n’est pas un homme qui en est à l’origine, il ne s’agit pas d’un héro qui vient sauver le monde. Ça vient d’un groupe, d’une communauté. », constate Manuela Spinelli.

Prendre part à cette communauté peut participer à la réappropriation individuelle de sa vie, de l’espace et de son environnement. Et la demande se fait sentir. D’une part, les associations féministes constatent un besoin : OLF 35 accueille de plus en plus de bénévoles, femmes et hommes, tout comme Les Effronté-e-s qui ont lancé l’antenne rennaise sur les volontés fortes de plusieurs militant-e-s.

D’autre part, il a rapidement été ressenti que les femmes éprouvaient l’envie de se rassembler dans l’espace public. De concrétiser l’élan numérique de libération de la parole. Certaines ont scandé des slogans lors de la manifestation « #MeToo dans la vraie vie », le 25 octobre à Rennes, d’autres ont écrit leurs témoignages sur des panneaux, place de la Mairie, le même jour, et d’autres encore sont allées à la rencontre des militantes associatives pour partager leurs expériences, dans un cadre plus intime.

« La manifestation était mixte et ça s’est bien passé. Parce que la tête de cortège était composée de femmes cis et trans, homos et hétéros. Il y avait de la mixité et de l’humilité. On peut soutenir de manière humble, c’est la bonne solution. », commente Laélia, à propos du 2e rassemblement, organisé le 25 novembre, passant du #MeToo au #WeToogether, soulignant l’importance d’un mouvement inclusif.

« C’est vrai que les médias relaient principalement les témoignages des femmes cis et hétéros. Mais la communauté LGBTI s’est elle-aussi emparée du sujet. Dans la problématique des violences faites aux femmes par les hommes, j’ai vu les femmes trans, les bis, les lesbiennes, se sentir concernées. Par contre, dans les médias en général, elles ne sont pas entendues. »
explique Antonin Le Mée, vice-président du CGLBT de Rennes.

Parce que les viols et agressions sexuelles constituent des actes punitifs ou des tentatives de correction, les personnes LGBTI sont tout aussi légitimes à accéder à la libération de la parole et à la médiatisation des violences subies, par les agresseurs, puis très souvent par les forces de l’ordre quand ils/elles osent pousser la porte du commissariat.

« Il faut éduquer sur l’existence de ces violences, qui sont partout dans la société. Et faire un gros travail d’éducation populaire auprès des personnes concernées mais aussi auprès des décideurs au sens large : les élu-e-s, le monde professionnel, le milieu associatif, etc. », souligne Antonin, qui précise que le Centre Gay Lesbien Bi et Trans de Rennes travaille également en réseau avec des associations féministes et LGBTIQ+ locales mais aussi nationales.

Sans oublier que la structure propose également de nombreuses permanences, au local situé à Villejean, durant lesquelles l’accueil et l’écoute, dans la bienveillance et le non-jugement, sont les maitres mots avec évidemment la convivialité et la discrétion.

FORMATIONS ET ÉDUCATION

Aujourd’hui, la plupart des associations féministes dispense des formations en interne, comme en externe. « Aux Effronté-e-s, on a un rythme de réunions et de formations entre nous. Sur l’intersectionnalité, sur l’incarcération, et j’aimerais en faire une sur la self-défense. C’est une manière de prendre une autre conscience de son corps. On apprend à éviter, on apprend à assumer son malaise si quelqu’un est trop proche de nous, à verbaliser et expliquer son ressenti – ce qui désamorcer parfois des situations compliquées et ça fait vachement du bien – et ça forme aussi les garçons. », s’enthousiasme Laélia.

L’empowerment des femmes par les femmes et l’éducation des garçons sont deux points sur lesquels Manuela Spinelli la rejoint : « En décembre, Osez le Féminisme ! lance une campagne « Marre du rose » contre les jouets sexistes. Parce que ça commence à partir de là : les filles sont sages et restent à la maison, les garçons sont des explorateurs et sont donc plus agressifs. Il est important que les femmes accèdent à l’autonomie mais il est important aussi que les hommes prennent part au combat, il faut qu’il y ait une prise de conscience de leur part, qu’ils prennent leurs responsabilités, leur part aussi dans l’éducation des enfants, etc. »

Former à l’égalité filles-garçons doit commencer dès la petite enfance pour éviter l’intégration des injonctions de genre. Pour éviter que les enfants intègrent les inégalités au fil de leur construction sociale. Que les filles ne soient plus cantonnées et réduites aux valeurs familiales et que les garçons ne soient plus soumis aux diktats de la virilité. Qu’on en finisse avec les rapports de force et les mécanismes de domination, qui se traduisent par toutes ces violences.

Qu’on brise le tabou des sexualités, en axant davantage sur le plaisir des femmes et des hommes, plutôt que sur l’aspect sécuritaire. Délivrer une information complète, pour que chacun-e ait le choix, la liberté de s’assumer sans être jugé-e. Une éducation aux sexualités censée être obligatoire dans les établissements scolaires…

Malheureusement, toutes les écoles, tous les collèges et lycées n’applique la mesure. Là encore, en toute impunité.

FÉMINISTES, TANT QU’IL LE FAUDRA

Heureusement, les féministes ne lâchent rien et associations et collectifs occupent les espaces de prévention, en ville, notamment avec les Noz’ambules et Prév’en Ville. On ne s’en cache pas, on croit en l’action militante des structures féministes, anti-racistes et LGBTI confondues, nationales comme locales. Dans la capitale bretonne, le terreau y est particulièrement fertile et le travail accompli à l’année par les féministes est indiscutable et colossal.

Et on reconnaît une volonté politique – au niveau municipal comme départemental et régional – plus forte et prononcée que dans d’autres villes, y compris des villes de même taille, voire de plus grande taille. C’est parce que les militant-e-s portent le combat au quotidien, que les mentalités évoluent. Que le sentiment de colère, face à l’injustice des inégalités, des unes et des autres a pu s’exprimer collectivement, dans la rue, main dans la main avec les hommes, se transformant petit à petit en force.

La vigilance est désormais plus essentielle que jamais. Pour qu’aucun retour en arrière ne soit possible. Pour ne plus avoir à avoir honte. Pour ne plus se taire. Pour ne plus subir. La honte doit changer de camp.

 

 

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Violences sexuelles : La lutte pour la prise de conscience
La honte doit changer de camp
Les violences sexuelles, c'est quoi ?
Banales et ordinaires les violences ?

Célian Ramis

Football : égalité sur le terrain ?

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Alors que l'on se figure que, côté football, les femmes sont de plus en plus médiatisées, qu'en est-il réellement de la place et de l'image des femmes dans ce sport ? Sur les terrains rennais, comment les joueuses vivent-elles leur pratique ?
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En débutant nos recherches, on a tapé « footballeuses » sur Google. Plein-e-s d’espoir au départ, on a rapidement déchanté en voyant les multiples pages de liens vers des articles type « TOP 25 : Les footballeuses les plus belles de 2016 » ou des vidéos YouTube « Les footballeuses les plus belles du monde », montrant une femme en brassière, une partie de la poitrine à l’air et le ballon entre ses seins refaits.

Et quand on cherche les présidents de clubs impliqués pour des sections féminines, on tombe là encore sur des pages classant physiquement les filles de présidents de clubs. Mais qu’est-ce qui ne tourne pas rond ? On a enquêté sur les terrains rennais, pour voir et comprendre quelles sont les réalités actuelles du monde du football lorsque le ballon est aux pieds des joueuses. 

En 2019, la France accueillera la Coupe du Monde Féminine de la FIFA, dont plusieurs matchs seront disputés dans la capitale bretonne. Un événement important pour la promotion des femmes dans le sport mais qui apparaît néanmoins comme incohérent, le Roazhon Park étant rarement foulé par les crampons féminins. Peinant à investir dans une section féminine, on peut alors se demander quel exemple renvoie le Stade Rennais ? L’occasion de s’intéresser à l’évolution du milieu du football, en terme d’égalité entre les hommes et les femmes.

« FOOTBALL – Une petite révolution. Petite, parce qu’il s’agit de la Norvège et que les prix des joueurs sont bien moins élevés que dans les grandes nations du football. Révolution tout de même, parce qu’il a fallu doubler le salaire des joueuses pour qu’il atteigne le niveau de leurs homologues masculins. Et aussi parce que c’est le second pays qui tente le coup, après les États-Unis. », peut-on lire sur le site du HuffingtonPost, le 9 octobre dernier.

Et de leur côté, les footballeurs norvégiens ont accepté de baisser leurs salaires. La bonne nouvelle est sidérante - preuve que l’on part de loin - bien que les pays d’Europe du nord soient réputés pour leur exemplarité en terme d’égalité entre les sexes. La suite de l’article est encore plus stupéfiante :

« Les footballeuses norvégiennes ont un palmarès conséquent avec notamment un titre de championnes du monde (1995), deux championnats d’Europe (1987 et 1993) et une médaille d’or olympique (2000). Les hommes, eux, n’ont jamais remporté aucune grande compétition internationale. Ils occupent actuellement la 73e place du classement de la Fifa tandis que les femmes sont 14e. »

De meilleures performances donc pour de moindres salaires. La preuve d’une inégalité profonde qui, si elle tend à disparaître en Norvège ou aux Etats-Unis (où les joueuses ont dû menacer de grève pour obtenir des conditions financières similaires à leurs homologues masculins), perdure dans la majorité des pays du monde. Et malheureusement, la France ne figure pas au tableau des exceptions.

DES INÉGALITÉS IMPORTANTES

Cet été, les équipes féminines de football jouaient pour l’Euro, aux Pays-Bas. Le site des Échos en profite alors pour s’intéresser aux chiffres. Des chiffres qui révèlent que dans le domaine du football, les femmes gagnent en moyenne 96% de moins que les hommes, là où dans la plupart des autres secteurs, l’écart est estimé à environ 23%.

« Selon la Fédération française de football, les footballeuses professionnelles évoluant dans les plus grands clubs (PSG, OM, OL, Montpellier…) touchent en moyenne 4000 euros par mois. Les autres, issues de clubs moins prestigieux, peuvent prétendre à un salaire allant de 1500 euros à 3000 euros mensuels. Une misère au regard des salaires des footballeurs de première ligue qui touchent en moyenne 75000 euros par mois. », indique le journal économique.

Deux mois plus tard, c’est au tour de l’association sportive et militante Les Dégommeuses d’établir un constat bien glaçant à travers la réalisation de la première étude concernant la place réservée aux footballeuses dans la presse écrite française : sur un mois d’enquête (permettant d’éplucher 188 journaux – presse spécialisée et Presse Quotidienne Régionale), 1327 pages ont été consacrées au foot dont 28 seulement dédiées aux sections féminines. Soit 2,1%.

Le collectif, luttant contre les discriminations notamment sexistes et les LGBTI-phobies, passe les écrits et les visuels à la loupe. Quand on parle du foot féminin dans les médias, ce sont les entraineurs, dirigeants de club et présidents de fédération qui sont valorisés, tandis que les joueuses sont montrées en second plan et souvent de dos. Un phénomène encore plus flagrant au moment où plusieurs villes françaises lancent la Coupe du Monde Féminine 2019.

ÉCARTER LES FEMMES DES TERRAINS

Alors que la plupart des clubs ayant créé des sections féminines voient le nombre de leurs licenciées augmenter, les mentalités ne semblent évoluer que trop lentement. La place des filles et des femmes ne serait pas sur le terrain ! Ni même sur le bord du terrain (preuve en est avec les nombreuses interviews et remarques sexistes à propos de la nouvelle sélectionneuse des Bleues, Corinne Diacre)…

Ni dans les gradins d’ailleurs puisque selon le bon vieux stéréotype, elles seraient plutôt sur la touche au moment des matchs, leurs hommes les délaissant cruellement pour le sport national le plus populaire qui soit. C’est sur ce cliché que s’est empressé de jouer le déodorant Axe en 2010 lors de la Coupe du Monde masculine. Trois affiches, trois femmes sexy et trois phrases d’accroche : « Mon portable n’a pas sonné depuis le 11 juin », « J’ai une bien meilleure façon de passer 90 minutes » et « Y a-t-il un mec célibataire qui ne regarde pas le foot ? ».

Une campagne déplorable basée sur le peu d’intérêt que la gent féminine accorderait au football. Pourtant, la pratique n’est pas réservée aux hommes et les femmes y jouent depuis la fin du XIXe siècle pour les pays britanniques et début du XXe siècle pour la France. Mais rapidement, les voix mâles vont s’élever, entrainant en 1941 l’interdiction aux femmes de jouer.

Parce qu’ils étaient (et sont toujours) nombreux les Messieurs à penser comme Pierre de Coubertin, fondateur des Jeux Olympiques, estimant que le rôle des femmes « devrait être avant tout de couronner les vainqueurs. » Les argumentaires des médecins vont alors aller dans le sens des misogynes, déconseillant la pratique sportive à toutes celles qui possèdent le kit « vagin – utérus – ovaires » sous prétexte que celle-ci pourrait endommager l’appareil reproducteur.

Et là, difficile de se séparer d’une telle image, ancrée profondément dans les mentalités : biologiquement différent-e-s, hommes et femmes ne sont pas capables des mêmes choses. Comprendre ici : les mecs sont faits pour réaliser des prouesses, des performances spectaculaires, les nanas, non. Ce qui légitimerait donc les salaires mirobolants, pour ne pas dire indécents, et la bien plus forte médiatisation dont découlent ensuite les phénomènes de visibilisation et par conséquent d’identification.

À LEURS DÉBUTS

Heureusement, toutes les petites filles n’ont pas été irradiées par les rayons puissants des stéréotypes du genre et certaines rêvent, si ce n’est de devenir professionnelles, de jouer au football. « Je n’ai pas envisagé d’en faire mon métier parce que ça n’existait pas les professionnelles quand j’étais plus jeune. », souligne Lucile Nicolas, 28 ans, joueuse au Cercle Paul Bert Bréquigny.

Elle a 6 ans quand elle commence à jouer, à Quiberon. Avec les garçons d’abord, comme toutes celles qui commencent dès le plus âge (sans oublier que dans les années 90, rares sont les sections féminines qui existent), comme cela a été le cas pour ses coéquipières Maude Corfmat, 18 ans, et Marion Darcel, 21 ans, ou ses adversaires de l’ASPTT Rennes, Amandine Bézard, 24 ans, et Emelyne Fava, 22 ans.

« Mon père et mon frère jouaient et ma mère suivait tous les matchs. Je ne me suis jamais sentie à l’écart parce qu’ils étaient là aussi quand moi je jouais. Mais en grandissant, j’ai senti que ce n’était pas normal pour tout le monde. J’ai mis beaucoup de temps à trouver un établissement scolaire qui proposait sport-études pour les filles. J’ai commencé à Vannes puis je suis venue au lycée Bréquigny qui a un pôle Espoir. À Quiberon, quand j’étais plus jeune, je me souviens d’une fille qui jouait super bien mais elle a dû arrêter après ses 14 ans parce qu’elle ne pouvait plus jouer avec les gars et qu’il fallait qu’elle fasse 1h de route pour aller jouer à Lorient avec une équipe féminine. C’est vraiment dommage. Mais je pense qu’aujourd’hui, ça, ça n’existe quasiment plus, heureusement. », explique Lucile.

Pour Emelyne, les réflexions ont été compliquées à gérer au départ « parce qu’il y a le cliché du garçon manqué et encore aujourd’hui si les mentalités évoluent, ça reste encore stéréotypé, on pense que les filles jouent moins bien. » Sans éducation à l’égalité, les filles et les garçons intègrent dès la petite enfance les stéréotypes de genre. Dans le sport, notamment.

Et Nicole Abar, ancienne footballeuse professionnelle, aujourd’hui très investie dans la lutte contre le sexisme et le racisme (lire « 8 mars : Sur le terrain de l’égalité », daté du 6 mars 2017 sur yeggmag.fr) le confirme, constatant qu’avec les garçons, on lance le ballon avec le pied tandis qu’avec les filles, le lancé s’effectue avec les mains. Sans oublier que dans la cour de récré, l’espace sportif est encore principalement occupé par la gent masculine et ses jeux de ballons.

« Le foot, c’était le sport de la récré et je jouais avec les gars. J’ai souvent entendu que ce n’était pas un sport de filles, et encore aujourd’hui on fait ce genre de réflexion. Alors, on se vexe, on se met dans notre coin et personnellement, j’ai vraiment failli arrêter le foot quand il a fallu s’entrainer qu’avec les filles. », précise Amandine qui avoue qu’elle aurait aimé en faire sa carrière : « Maintenant, c’est trop tard, je suis trop vieille. »

Maude, elle, ne désespère pas d’être remarquée pour ses qualités sur le terrain. « Petite, on m’a dit que le foot, c’était pour les garçons et pas pour les chochottes. J’ai fait sport-études pendant 3 ans à Pontivy et j’ai pu prouver que j’étais capable ! J’aimerais vraiment évoluer à plus haut niveau et pour ça il faut soit passer des tests dans les clubs, soit être repérée par des dirigeants. Aujourd’hui, je ne suis pas dans l’échec, j’ai déjà eu des demandes mais pour jouer au même niveau. J’ai envie de prouver que je peux y arriver, de me donner à fond. N’écoutons pas les remarques et prouvons que les garçons ne sont pas les meilleurs ! », s’enthousiasme-t-elle.

PROFILS ET ENVIES DIFFÉRENT-E-S

Elle évolue, avec Lucile Nicolas et Marion Darcel, dans l’équipe A du CPB Bréquigny, réputé pour son niveau – l’équipe évolue en R1, plus haut niveau régional – et pour sa section féminine amateure, comptabilisant environ 150 licenciées, une des plus importantes de Bretagne.

Leur investissement est de taille : 3 entrainements par semaine et les matchs le dimanche. « J’aime la compétition, ça demande du dépassement de soi. Avec Bréquigny, j’ai envie d’aller en D2 – je n’étais pas encore dans le club quand elles y étaient – et de voir ce qu’on est capables de faire ensemble. On est une bonne équipe et j’aime vraiment ça. J’aimerais bien travailler dans le domaine du foot, comme community manager ou chargée d’une section féminine mais je n’ai aucune envie d’être footballeuse, parce qu’on ne peut pas en vivre et parce que je n’ai pas envie de faire autant de sacrifices. », explique Marion, diplômée d’une licence en management du sport.

Même son de cloches du côté de Lucile, secrétaire comptable et ambulancière : « On n’a pas de vacances, pas de temps pour soi, avec un régime alimentaire drastique… Non, je crois que j’aime un peu trop la fête ! » Toutes jouent au foot depuis l’enfance quasiment. Toutes accrochent à l’esprit d’équipe et parlent d’un sport intelligent parce que tactique et stratégique. Toutes n’ont pas les mêmes profils, ni les mêmes envies.

Emelyne Fava, professeure d’EPS, et Amandine Bézard, cariste, ont toutes les deux quitté le CPB Bréquigny pour l’ASPTT Rennes, qui compte nettement moins de licenciées, mais dont l’équipe A séniors évolue également en R1. Elles dénoncent du côté de Bréquigny une mauvaise ambiance et des rivalités entre joueuses, appréciant davantage la convivialité de l’APSTT.

« Je trouve qu’ici, c’est plus collectif, on ne se marchera pas dessus pour briller. Moi mon but n’est pas d’aller à plus haut niveau, l’investissement qu’il a fallu donner au CPB m’a énormément fatiguée. », déclare Emelyne, en accord avec sa coéquipière Amandine :

« Là-bas, créer sa place est compliqué. J’ai envie de jouer les hauts de tableau et les barrages mais pas comme ça. »

Des critiques que réfutent les joueuses du CPB Bréquigny : « Perso, l’an dernier, je ne m’entendais pas très très bien avec l’ancien coach et je n’ai pas beaucoup joué mais je ne le ressens pas comme ça. Je crois que c’est une question de choix, peut-être qu’elles n’ont pas eu beaucoup de temps de jeu et ça leur a déplu. »

Quoi qu’il en soit, les deux équipes jouent à bon niveau et parlent chacune de vie « extra-entrainement », avant ou après les matchs du dimanche. Et se consacrent sur le terrain au jeu et à leur progression.

PAS TOUS CONVAINCUS…

Pour Richard Roc, entraineur de la section féminine de l’ASPTT Rennes, les conditions d’entrainements et le traitement en terme d’infrastructures diffèrent clairement de celles du CPB Bréquigny (lire l’encadré). En attendant la fin des travaux effectués sur leurs terrains, l’ASPTT se voit jouer à Cleunay (complexe Ferdinand Lesseps) qui semble en effet moins entretenu et dont les équipements type vestiaires, douches et sanitaires, sont un peu vétustes :

« Il a fallu batailler avec la Ville de Rennes pour qu’ils mettent des algecos parce qu’il n’y avait rien pour se changer et se laver. Ce n’est pas normal ! Les joueuses, elles sont incroyables parce qu’elles ne râlent pas tant que ça, elles se battent. »

Mais il déplore surtout le manque d’intérêt général pour le foot féminin, de la part du président du club, de certains de ses collègues entraineurs et des clubs :

« C’est une bataille permanente. Je me bats pour le foot féminin mais c’est loin d’être gagné. Quand j’entends, en formation, certains entraineurs me dirent « Tu dois être content d’entrainer les filles, surtout dans les vestiaires », c’est lamentable. Je me dis que tout le monde ne peut pas coacher les filles qui sont pourtant très fortes mentalement et qui aiment se surpasser ! Mais vous savez, pour la plupart des dirigeants, ce n’est pas rentable. Ça marcherait s’il y avait du pognon ! Enfin, dans la mesure où les filles ne dépassent pas les garçons. Parce que là, ce ne sera pas accepté du tout ! On tolère les footballeuses tant qu’elles ne font pas d’ombre aux hommes… »

QUELLES DIFFÉRENCES ?

Et elles pourraient bien leur faire de l’ombre. Peut-être le font-elles déjà d’ailleurs. Et sans avoir les mêmes moyens que leurs homologues. « On dit que les filles sont plus lentes, c’est peut-être vrai, on est moins rapides. Mais on est beaucoup plus basées sur la technique. Je trouve que l’on se rapproche plus d’un foot des années Platini. », précise Lucile Nicolas. Moins sensationnel mais plus agréable, en somme.

Pour Mélissa Plaza, ancienne joueuse internationale – passée par Montpellier, Lyon, Guingamp, elle a fini sa carrière à Saint-Malo et s’est aujourd’hui installée à Rennes pour co-fonder une entreprise de conseils en matière d’égalité femmes-hommes (lire son interview, en fin de dossier) – la différence réside dans les moyens que l’on attribue aux femmes et aux hommes.

Parce que pour elle, les règles, la taille des terrains et des cages, les ballons, etc. sont identiques pour elles comme pour eux. Et s’agace d’ailleurs d’entendre parler de « foot féminin », comme s’il s’agissait d’une autre discipline. Rien ne devrait donc distinguer la pratique des hommes à celle des femmes. Sauf que ce sport, comme bien d’autres également, est encore pensé au masculin.

Plus d’argent, plus de visibilité, plus de médiatisation, plus de spectateurs-trices dans les tribunes et devant les écrans. Le match d’ailleurs qui opposa l’équipe de France à l’équipe de Grèce en juin 2016 au Roazhon Park reste gravé dans les mémoires, non pas pour les performances sportives mais pour le record d’affluence qu’il a généré. Que plus de 24 000 personnes se soient réunies pour supporter les footballeuses est encore de l’ordre de l’exceptionnel.

Même après 15 – 20 ans de développement des sections féminines, on sent toujours la réticence des mentalités. Et quand la Fédération Française de Football secoue ses troupes, nombreuses sont les voix qui protestent. Comme en Normandie, où Paul Hellouin râlait en 2015 :

« Si on a une équipe de filles, cela implique d’avoir des vestiaires dédiés, des frais liés aux déplacements, c’est tout un coût humain et matériel à mettre en place. »

TOUJOURS AU SECOND PLAN

Autre cas de figure avec le Stade Rennais, un des derniers clubs à très haut niveau à ne pas avoir constitué d’équipe féminine. Pourtant, l’Histoire a prouvé que c’était possible puisqu’entre les deux guerres puis à nouveau dans les années 70, les femmes jouaient sous les couleurs rouges et noires. L’absence de section à destination des joueuses laisse le milieu rennais dubitatif et provoque l’incompréhension.

« Je peux concevoir qu’on n’aime pas le foot en général mais pas qu’on n’engage pas d’équipe féminine. Et franchement, vu les résultats des gars, ce serait une bien plus belle vitrine pour le SRFC. Vraiment, ça attire pas mal de monde ! Je ne comprends pas… Comme Lorient qui a une section féminine mais n’en fait rien. », soulève Lucile, loin d’être la seule à le penser et à le dire.

Pour l’instant, rien n’est officiel mais depuis un an, le Stade Rennais a annoncé y réfléchir et avoir même un projet dans les cartons. Le rapprochement, scellé par un partenariat à l’heure actuelle avec le CPB Bréquigny, serait peut-être une manière de le concrétiser, c’est en tout cas ce que laisse entendre le quotidien 20 Minutes Rennes, dans un article daté du 26 septembre 2017. Aucune confirmation ne nous sera donnée par le club.

« C’est encore en négociation. Il n’y a rien de nouveau à déclarer depuis l’année dernière. La direction refusera de vous répondre à ce sujet. », va-t-on nous répéter par téléphone du côté du Stade Rennais.

Pour Maude Corfmat, c’est la preuve « que l’on croit moins en les filles. » Les inégalités infusent donc dans tous les secteurs de la société et doivent être brisés. Nécessairement par la formation des professionnel-le-s et l’éducation à l’égalité mais aussi par l’exemple et les volontés politiques des dirigeant-e-s.

« On se pose toujours la question de pourquoi on passe après. », confie Maude. Elle fait ici référence à un dysfonctionnement constaté lors de notre venue à l’entrainement. Un mardi soir, le terrain est occupé par les hommes qui n’ont pas terminé de disputer leur match. Il est presque 20h et l’entrainement des joueuses va commencer sur le bord du terrain.

C’est derrière les cages qu’elles passeront les 20 minutes d’échauffement avant de pouvoir poursuivre sur le terrain qu’elles partagent avec l’équipe B. Quelques jours plus tard, le dimanche 22 octobre précisément, l’équipe A a rendez-vous à 13h30 pour le coup d’envoi contre Brest. Dans la semaine, l’horaire change. Elles joueront à 12h30.

Cela pourrait rester banale et de l’ordre de l’anecdotique, mais la raison invoquée nous fait tiquer : « Les garçons jouent juste après et si on n’avance pas d’une heure, ils devront s’entrainer sur un terrain plus petit, c’est moins pratique. » Laisser les joueuses débuter sur le bord du terrain ne serait donc pas grave, en tout cas, pas autant que faire s’échauffer les joueurs sur un terrain pas à la taille standard ? On a du mal à comprendre.

Et encore plus de en observant que les stands et la musique sont installés seulement à partir de la deuxième mi-temps. Ou alors est-ce que parce qu’ils le sont simplement en vue du match des hommes ? Pour Marion Darcel, il n’y a pas lieu d’y voir là le signe d’une quelconque disparité. Pas convaincue, elle tente tout de même de nous expliquer :

« Je crois que c’est parce que c’était dans le cadre de la coupe de France, il faut un donc un minimum de temps et de conditions pour se préparer. Ça aurait l’inverse, ils auraient fait la même chose pour nous. Et puis, ça ne nous change rien de commencer une heure plus tôt. Sauf pour les filles de Brest qui ont dû partir une heure plus tôt… On peut toujours faire mieux mais à Bréquigny, on a quand même de la chance, au niveau communication, infrastructures, en visibilité en étant en ouverture des gars… »

On est moins optimistes qu’elle. Surement parce qu’on a du mal à sentir les encouragements de l’équipe masculine pour leurs homologues féminines. Du mal à sentir l’engouement du peu de public pour le jeu qui se déroule sous nos yeux, alors que le CPB Bréquigny se fait dominer lors de la première mi-temps et remonte peu à peu jusqu’à finir par s’imposer 1 – 0.

« Ce sont nos familles et ami-e-s principalement qui viennent nous voir et nous soutenir. Je pense que pour les garçons, on peut plus facilement aller voir le match sans connaître quelqu’un, tandis qu’on ne le fera pas pour les filles. »
pointe Lucile Nicolas.

SEXISME ORDINAIRE POUR LES FOOTBALLEUSES

Moins médiatisées parce que soi-disant moins spectaculaires, elles sont donc moins visibilisées et moins reconnues pour leurs qualités et compétences de joueuses que les hommes. Pour les deux footballeuses à l’US Saint-Malo (équipe en D2), Arianna Criscione (ancienne joueuse internationale), 32 ans, et Romane Enguehard, 18 ans, le sexisme est omniprésent dans le milieu du ballon rond. 

« Quand tu commences à jouer et que tu es une fille dans une équipe de garçons, tu as forcément la remarque des adversaires disant « ah il y a une fille en face, ça va être facile » ! Une fois sur le terrain, tu leur remets les idées en place ! », rigole Romane, non sans une pointe d’amertume. Et de fierté, aussi. Pour Arianna, ce qui la surprend à chaque fois, c’est cette façon qu’ont les hommes de vouloir sans cesse se mesurer aux femmes.

« Dès que tu dis que tu fais du foot, forcément, ils veulent jouer contre toi. Pour se rassurer et se dire qu’ils sont meilleurs, même quand ils ont un niveau déplorable. Tu te dis qu’ils ne feraient jamais ça avec un joueur du Stade Rennais ! En plus, comme je suis gardienne, ils veulent toujours faire le penalty contre moi. Je ne comprends pas ! », explique-t-elle, stupéfaite.

« C’est la culture dominante, c’est très long pour changer les mentalités. Il faut continuer à se battre et faire attention aux remarques, encore nombreuses, faites par les commentateurs à la télé sur le physique des footballeuses. », commente Camille Collet, animatrice sportive au Cercle Paul Bert. Si vers l’âge de 12 ans, elle commence le foot, elle se voit contrainte d’arrêter à cause d’une tendinite au genou.

« J’ai repris du côté de l’arbitrage, ça m’a énormément appris mais deux ans à côtoyer les terrains, ça m’a vraiment donné envie de m’y remettre. », sourit-elle. Plusieurs années durant, quatre exactement, elle joue auprès de l’équipe A du CPB Bréquigny mais l’investissement requis n’est finalement pas compatible avec le temps qu’elle a, effectuant à ce moment-là sa thèse sur le socio-sport en territoire rennais.

Ainsi, elle remarque que les équipements sportifs urbains ne sont pas adaptés aux femmes : « Qui dit foot, dit hommes et jeunes garçons. Les structures ne sont pas faites pour accueillir un public féminin. Encore moins du côté des adolescentes. Encore encore moins dans les quartiers. Il faut des équipements sportifs ouverts mais il faut réfléchir, comme c’est le cas me semble-t-il à Bordeaux, à les aménager autrement. Moi-même sur un stade où il y a 30 mecs, j’aurais du mal à y aller… »

ÉLOIGNÉES DE LA PRATIQUE SPORTIVE

Elle n’est pas la seule à constater que les jeunes femmes, à l’âge de l’adolescence, s’éloignent de la pratique sportive. Sans doute parce que la puberté intervient, faisant d’elles physiquement des femmes, par conséquent écartées de tout ce que l’on considère comme réservé aux hommes. Mais les femmes plus âgées sont nombreuses à préférer les sports individuels et à ne pas oser se lancer dans un sport collectif.

À plusieurs, entre amies, elles s’entrainent et se motivent, mais seules, les choses sont plus compliquées. Alors, avec quelques unes de ses coéquipières de Bréquigny, elles fondent le collectif Le Ballon aux Filles et organisent chaque année – le dernier week-end de mai 2018 célèbrera la 5e édition - un tournoi gratuit et réservé aux femmes, licenciées ou non, dans un quartier prioritaire de Rennes (Blosne, Maurepas, Cleunay, Bréquigny, Villejean).

L’idée étant de faire découvrir le football via cet événement qui propose certes une compétition mais surtout un moment de partage et de loisirs. Pour démocratiser et valoriser la pratique féminine, en cassant les stéréotypes sexués de la société.

« On organise des actions de sensibilisation en parallèle. La première année, on a travaillé avec Liberté Couleurs. On avait fait une initiation au foot pour les filles non licenciées et elles sont restées pour le débat ensuite qui leur a permis de parler des inégalités entre les filles et les garçons dans le sport et la société en général. On a eu envie de lancer ça parce que bien que Bréquigny soit une des plus grosses sections, il n’y avait pas tellement de tournois féminins. Mais on ne voulait pas d’un tournoi classique, on voulait aller plus loin dans la démarche, parce que certaines licenciées également étaient confrontées à des freins. », analyse Camille.

L’objectif est multiple : amener les filles et les femmes à chausser les crampons et prendre du plaisir d’avoir osé et d’avoir jouer ensemble. Et faire prendre conscience aux garçons et aux hommes – qui arbitrent les matchs afin de les impliquer - que le sexe féminin n’est en rien un obstacle à la pratique sportive.

Au fil des années, les joueuses de l’association ont développé des actions en amont du tournoi. Des actions qui favorisent la découverte du football, la création du lien social et la lutte contre les préjugés sexistes. Et étant conscientes que dans les quartiers prioritaires comme en zone rurale, les filles sont peu nombreuses à pratiquer un sport à l’instar de la répartition filles/garçons dans l’espace public, elles ont la volonté forte d’amener le sport jusqu’à elles.

Une initiative qui affiche un bilan positif avec l’inscription de 80 à 150 filles par an en club, le versement des recettes reversées au projet Amahoro – projet humanitaire et solidaire en direction de Madagascar – ainsi que l’engagement participatif d’une vingtaine de bénévoles sur chaque tournoi et l’investissement des garçons au coude-à-coude avec les filles qui foulent le terrain. Ainsi, elles investissent les pelouses mais aussi les espaces de débat et les établissements scolaires à Rennes.

« J’ai rejoint le collectif parce qu’il donne la parole aux femmes et qu’il organise un événement qui permet à tout le monde de se sentir concerné-e. Et c’est important aussi parce que le sport féminin manque vraiment de promotion. Au foot, on est davantage mises en avant que dans d’autres sports. On a la « chance » d’être plus médiatisées mais ce n’est pas suffisant. », insiste Marion Darcel.

QUELLES REPRÉSENTATIONS DES JOUEUSES ?

Pas suffisant, en effet. Et surtout, que montre la médiatisation ? Une image caricaturale de la femme sportive. Celle qui adopte tous les comportements masculins pour être acceptée. Phénomène nouveau, on assiste maintenant à l’ascension de la « sportive féminine ».

Celle qui répond sur le terrain aux injonctions de la société quant à l’idéal de beauté. En mars dernier, à l’occasion de son passage à Rennes, Catherine Louveau, sociologue et professeure en STAPS à l’université de Paris Sud, soulignait que depuis plusieurs années les membres de l’équipe de France apparaissaient sur le terrain, bien apprêtées, maquillées et coiffées. Comme obligées de justifier qu’elles sont des femmes.

« Parce qu’elles ont compris que c’était comme ça qu’elles allaient être médiatisées », déplore-t-elle. Les médias et commentateurs doivent également prendre part à l’évolution des mentalités. Par exemple, ne plus faire de distinction, en presse régionale, entre les hommes à qui l’on attribue les pages Sport (pour les journalistes et pour les sujets) et les femmes à qui on laisse un espace restreint dans les pages locales.

Hiérarchiser l’information selon les performances sportives et non selon le sexe de l’athlète. Ou encore arrêter de parler « de nos petites Françaises » lorsque l’on est payé-e-s à commenter un match. Et surtout, arrêter de mentionner leurs physiques à la place de leur manière de jouer.

Sans surprise, on manque de représentations réelles et réalistes. Et les femmes ne s’y retrouvent pas. C’est bien là le propos des Dégommeuses :

« D’une part, différents clichés et fantasmes ont encore cours sur les équipes de sport collectif féminin comme possible lieu de conversion à l’homosexualité. D’autre part, pour promouvoir le foot féminin, les clubs et fédérations ont tendance à axer leur communication sur une image univoque de la sportive conforme aux normes de genre (féminine, sexy, ayant forcément une vie de mère de famille en dehors du foot) et à dévaloriser toutes celles (lesbiennes, bi, trans mais aussi hétéro) qui ne se retrouvent pas dans ce modèle. La volonté de séduire et rassurer à tout prix les spectateurs et les parents des jeunes joueuses instaure en outre des formes d’injonction au silence pour les joueuses lesbiennes et de déni face aux comportements lesbophobes qui existent pourtant tout autant dans le foot féminin que masculin. D’où la nécessité de créer des espaces permettant de faire évoluer les représentations et d’engager un dialogue autour du respect de la diversité et des bienfaits de l’inclusivité. »

UNE AUTRE MANIÈRE D’ENVISAGER LE FOOT

Et la dernière phrase fait parfaitement écho aux actions du collectif Le Ballon aux Filles. Et à ce qui en découle. À savoir l’accès à toutes les filles et femmes, notamment dans les endroits où elles en sont le plus éloignées. Mais le tournoi a également donné lieu à la création d’un créneau loisirs de futsal dans le quartier du Blosne.

« Lors de la 2e édition, une femme de 38 ans est venue parce qu’elle avait envie de jouer. Depuis elle vient chaque année et c’est elle qui m’a parlé de développer le futsal ici. L’an dernier, il y avait 24 filles entre 15 et 40 ans et cette année, j’en ai 20. On n’est pas du tout sur de la compétition mais vraiment sur de la découverte, de l’initiation et du plaisir. Et ça brasse large ! Des mamans, des lycéennes, des étudiantes, des femmes qui travaillent ou non, des femmes voilées, des habitantes du quartier ou non. », souligne Camille Collet.

Cette femme de 38 ans - maintenant de 40 ans - c’est Aïcha El Aissaoui. Passionnée de foot depuis toujours, elle n’a jamais joué dans un club. « J’ai toujours été à fond. Petite, je dormais avec le ballon, je ne pensais qu’à ça. Et j’ai failli en faire, au collège, on m’avait remarquée. Mais pour ma mère, une fille, ça ne faisait pas de foot, ça faisait la cuisine, la couture, etc. Le mercredi après-midi, je baratinais pour aller aux rencontres sportives et mon frère me couvrait. », se souvient en rigolant l’aide auxiliaire puéricultrice.

Aujourd’hui, elle a transmis sa passion à son fils et à sa fille et encourage « toutes les jeunes femmes, de toutes les cultures, de toutes les religions à faire du foot. » Ici, pas de jugement, seulement des femmes qui s’éclatent 2h par semaine : « Ensemble, on va voir les matchs du Stade Rennais, on a été voir le match France – Grèce, c’est génial, c’est que du bonheur. C’est convivial, on joue pour le plaisir et pas pour la gagne. »

Même discours du côté de Soraya (prénom modifié à sa demande), 25 ans, mère au foyer :

« Au Maroc, je jouais avec tout le monde. Avec les filles, avec les garçons, on passait notre temps à ça après l’école ! J’aime jouer et entre femmes ici, c’est très bien aussi. »

SE SENTIR À L’AISE

Le futsal se pratique dans un gymnase, à l’abri des regards, et c’est ce qui a plu à Julie Shaban, 16 ans. Auparavant, elle a joué au CPB Blosne, dans une équipe mixte.

« Ma sœur est fan de foot et elle m’a transmis cette passion. Je suis plus à l’aise dans un gymnase, parce que je n’aime pas qu’on me regarde, et dans une équipe de filles, je préfère. J’ai eu quelques réactions de la part de mes parents qui m’ont dit « t’es une fille, comporte toi comme une fille », je les écoute, ce sont mes parents mais ça n’enlèvera pas le fait que c’est ma passion et que si je peux, ça me plairait bien d’être coach, comme Camille. Mais je ne pense pas en faire mon métier, elles ont des vies compliquées les footballeuses, j’aime que ça reste une passion. », explique la lycéenne en 1ère STMG, incapable de garder son sérieux dès lors qu’elle regarde sa copine, avec qui elle vient tous les vendredis soirs.

L’ambiance est légère et joyeuse. Entre exercices techniques, petits matchs par équipe de 3 sur moitié de terrain, puis matchs par équipe de 5 sur l’intégralité de la surface, elles ne chôment pas pour autant. Et c’est bien ce que recherche Claire Serres, 33 ans, qui n’avait jamais fait de foot avant le mois de septembre.

« J’ai eu deux enfants coup sur coup et je voulais un sport qui me défoule ! Et en effet, on sort de là lessivées. Même si peu de gens savent que les filles jouent au foot, et encore moins au futsal, pour moi, ça redore le blason des sports collectifs en général parce qu’il y a un très bon esprit. »
sourit cette assistante commerciale.

Et ce n’est pas Pauline Meyer, 29 ans, assistante d’éducation, ou Yasmine Degirmenci, 21 ans, étudiante en BTS assistante manager, qui la contrediront. Toutes les deux jouent ou s’intéressent au foot depuis qu’elles sont enfants. Et toutes les deux s’émerveillent de toutes les belles choses que l’on peut faire avec un ballon aux pieds.

« Je trouve ça vraiment bien qu’on soit de plus en plus nombreuses à faire du foot. C’est une bonne chose de le promouvoir et de dire que tout le monde peut le faire », s’exclame la première, rejointe par la seconde : « J’aime beaucoup regarder les footballeuses de l’équipe de France, j’aime leur esprit d’équipe, je trouve qu’il est plus flagrant que celui des hommes. Ça donne envie de jouer comme elles ! »

En quelques années, le football a évolué. Dans le sens où de nombreuses sections féminines sont apparues, offrant la possibilité aux filles, adolescentes, jeunes femmes et femmes de pratiquer ce sport à côté de chez elles. Dans un cadre de compétition, de haut niveau ou de loisirs, il est vecteur de lien social et d’émancipation.

Mais les représentations stéréotypées, gravées profondément dans l’inconscient collectif, pèsent encore trop lourd dans la balance. Subsistent encore de nombreuses inégalités, notamment en terme d’équipements sportifs, de matériel, de traitements ou financiers. Fruits d’un système encore dicté par les mécanismes du sexisme…

 

Enfant, son rêve était de devenir footballeuse professionnelle. Non seulement Mélissa Plaza l’a réalisé, en jouant le milieu de terrain avec le Montpellier Hérault Sport Club, l’Olympique Lyonnais, l’En Avant Guingamp ou encore l’équipe de France, mais elle a aussi obtenu sa thèse en parallèle, axée sur les stéréotypes sexués dans le sport. À 29 ans, cette docteure en psychologie sociale a co-fondé – en décembre 2016 – le cabinet de conseils sur l’égalité femmes-hommes Queo Improve, à Saint-Grégoire, pour lequel elle dispense formations, conférences et séminaires.

Enfant, on vous dit que footballeuse professionnelle, ça n’existe pas, mais faire du foot, ça, c’est possible… 

Oui enfin il y avait quand même quelques réfractaires dans ma famille, ma mère ne voulait pas trop que je joue au foot. Comme mon beau-père aimait bien, c’est lui qui m’accompagnait et il était content que je joue.

À 8 ans quand vous commencez le foot, vous êtes dans une équipe mixte ?

J’avais une équipe de filles à côté de chez moi donc j’ai tout de suite joué avec elles. Mais c’est vrai qu’à l’époque, on avait souvent tendance à jouer avec les garçons car il y avait très peu d’équipes féminines. Par contre, on jouait dans un championnat de garçons, uniquement contre des garçons.

Y avait-il des réactions de leur part ?

Oui, il y avait le côté « ahhh, on joue contre des filles ». Mais en fait dès qu’on leur mettait une pâtée, ils se la bouclaient, ils avaient plutôt honte. C’était rigolo pour nous de leur mettre des branlées.

Vous avez longtemps vécu ce sexisme ambiant ?

C’est toujours d’actualité, c’est sociétal, ce n’est pas juste lié au foot. En réalité, dans le foot, toutes les inégalités sociales, tous les comportements discriminatoires que l’on peut observer en société, sont juste décuplés. Si on prend ce qui est sorti récemment sur les violences faites aux femmes, ces questions n’ont pas beaucoup été soulevées dans le contexte sportif. Les violences sexuelles, pas qu’aux femmes mais entre athlètes, les bizutages dont on ne parle jamais, ces traditions qui autorisent des dérives comportementales assez hallucinantes…

Qu’est-ce qui explique selon vous que l’on n’en parle encore moins ?

C’est un vase close. Et dans le contexte sportif, le corps est mis au service de la performance. J’ai du mal à expliquer ça mais je crois qu’on a longtemps fermé les yeux sur ces phénomènes là. C’est difficile dans certains sports, comme en gymnastique par exemple, de dire à quel moment l’entraineur dépasse la limite.

Parce qu’il peut se permettre de corriger le mouvement en touchant le bassin, en touchant les fesses, en modifiant la posture, etc. Alors à quel moment on peut dire qu’un coach, qui touche les fesses de ses joueurs ou de ses joueuses avant d’entrer sur le terrain, a quelque chose de malsain ou n’a pas d’intention derrière ? C’est assez difficile le rapport au corps que l’on peut avoir dans le domaine sportif en général. Les entraineurs ne sont pas formés à ça.

Et puis il y a des enjeux de pouvoir. Effectivement, quand on est gamins et qu’on a un entraineur qu’on adule, qu’on adore, parce qu’on veut performer et qu’on veut devenir le meilleur ou la meilleure, forcément ça peut mener à des dérives je pense. Si on fait #balancetonporc dans le contexte sportif, il y a au moins toutes les sportives qui ont vécu une situation comme ça, et les sportifs au moins une situation de bizutage. Je ne pense pas que ce soit quelque chose de l’ordre du fait divers. C’est vraiment quelque chose de courant.

Toutes les sportives ont vécu ce type de situation, vous aussi par conséquent ?

Oui, je sais qu’avec certains de mes entraineurs, je pense qu’il y a des choses qui n’étaient pas claires, que des choses n’auraient pas du avoir lieu de cette manière-là. En particulier avec les histoires de poids, on peut vite mettre la pression outre mesure sur des jeunes filles, des jeunes femmes.

Dans le milieu du sport, il y a justement un contrôle important du corps féminin.

Oui, en effet. On est vraiment dans des injonctions paradoxales. On nous demande d’être performantes. Pour cela, il faut avoir des corps musclés, prêts à l’effort, prêts à l’impact, prêts à être rapides et endurants. Et on nous demande aussi, en tout cas la société nous demande, de correspondre aussi à l’idéal de beauté féminin, c’est-à-dire sveltes mais pas trop musclées, plutôt fines.

Ça crée beaucoup de conflit chez les athlètes. Surtout à l’adolescence. Autour de moi, j’ai connu beaucoup de filles qui ont eu des périodes d’anorexie ou de boulimie. Les troubles du comportement alimentaire, chez les garçons je ne sais pas, mais chez les athlètes femmes et particulièrement les footballeuses, j’en ai connu plein.

Concernant l’idéal de beauté féminin, Catherine Louveau – qui était venue à Rennes pour une conférence en mars sur ces fameuses injonctions paradoxales – expliquait qu’aujourd’hui on voit une équipe de France de foot féminin qui entre sur le terrain maquillée, coiffée, etc.

Dans les vestiaires, il y a beaucoup de filles qui se maquillent beaucoup avant le match, qui se lissent les cheveux avant le match alors qu’il pleut dehors et qu’elles vont probablement friser en 5 minutes. Ça pose question, oui, en effet ! On est en train de prendre tous les artifices de la féminité pour dire « ok on fait un sport masculin mais on reste des femmes ».

Comme si on avait besoin de se justifier ! Alors qu’en réalité, on peut pratiquer le sport qu’on a envie, de la manière dont on a envie, et se définir comme des femmes à part entière sans se justifier auprès de qui que ce soit. Mais je connaissais beaucoup de filles, oui, qui avant les matchs se maquillaient, se coiffaient…

À votre avis, est-ce inconscient ou se disent-elles qu’il faut absolument affirmer leur féminité ?

Parfois, c’est conscientisé, parfois pas. Je ne pense pas qu’elles maitrisent tous les mécanismes sous-jacents. Mais effectivement, il y a une volonté de répondre aux injonctions faites par la société.

Et inconsciemment, elles se rendent compte que plus elles vont correspondre à ce que l’on attend de la féminité, plus elles vont être médiatisées…

Aussi, oui, bien sûr. D’ailleurs, celles qui sont médiatisées sont souvent celles qui sont les plus jolies, les plus apprêtées. Il y a des filles qui mériteraient d’être beaucoup plus médiatisées qu’elles ne le sont. Parce qu’elles ne correspondent pas forcément à l’idéal de beauté féminin.

C’est un sujet qui préoccupe les joueuses ?

Non, je ne pense pas. Je pense qu’il n’y a pas encore de prise de conscience. Pour l’instant, on est contentes d’être médiatisées. Peu importe la raison. Ça c’est dérangeant.

C’est quelque chose qui vous a souvent interrogé au fil de votre carrière ou c’est en abordant votre thèse que la prise de conscience a eu lieu ?

En faisant cette thèse, j’ai mis des mots et j’ai compris les mécanismes du sexisme et des discriminations liées au sexe, etc. Mais j’ai aussi fait des erreurs. Quand je repense à ma campagne pour le Montpellier Hérault quand j’avais 21 ans, j’ai fait une erreur parce que je ne pensais pas que poser à moitié nue sans savoir le slogan de la banderole (« Samedi soir marquer à la culotte ») pouvait être préjudiciable personnellement mais aussi à titre collectif.

Parce que finalement on n’allait pas parler de nos performances mais juste des trois nanas qui ont posé à poil, qui sont jolies et qu’on va aller voir jouer le dimanche. Ce sont des erreurs qu’on ne réalise pas sur le moment, on pense qu’enfin on s’intéresse à nous donc il faut saisir l’opportunité.

Mais quand ma photo a été affichée en 4x3 dans tous les abribus de Montpellier, ça m’a fait bizarre. J’ai commencé ma thèse à Montpellier et mon poster était affiché dans la cafétéria où je faisais ma thèse sur les stéréotypes sexués. Volontairement, j’ai laissé ça sur le net parce que je veux aussi me souvenir que c’est par ces erreurs-là aussi que j’avance.

J’étais gamine, et on l’impression qu’enfin on s’intéresse un peu à nous, c’était piégeur parce qu’en réalité, le but c’était de vendre des abonnements pour la Mosson (Stade de la Mosson). C’était pour aller voir les garçons, ils en avaient rien à carrer de nous en fait.

Est-ce que vous voyez une évolution depuis que vous avez commencé ?

Il y a eu une évolution, c’est certain. Parce qu’il y a certains clubs professionnels, où les filles gagnent très bien leur vie. Il y a eu une évolution médiatique également mais on ne voit que les strass et les paillettes. On voit Paris, Montpellier, Lyon. Partout ailleurs la réalité est autre. Il y a des filles qui ne sont pas payées du tout, il y a des filles qui gagnent 200 euros brut par mois et qui font autant d’entrainements, qui font plus de déplacements parce qu’on n’a pas les moyens de leur payer le jet privé.

Au final, si on a avancé dans certains clubs, dans beaucoup d’autres ce n’est pas le cas. Aussi parce que comme toute situation pointée du doigt, elle doit être objectivée, avec des chiffres. Si on prend le championnat de France des garçons on est à peu près tous en mesure de dire en fonction du transfert ce que untel ou untel touche. Si on fait ça pour les filles, on ne trouve pas de salaires.

On sait à peu près, en moyenne, les salaires des filles de l’Olympique Lyonnais, mais cela ne correspond pas du tout à la réalité. Allons mettre sur la place publique un petit peu ce que ces filles touchent par mois. Il y a des filles qui ont 0 pour s’entrainer 6 à 8 fois par semaine et faire 30h de bus le week-end. Mettons un peu sur la place publique les salaires et comment sont traitées les filles parce que ce n’est pas seulement financier, c’est aussi en terme d’équipements.

Il y a des clubs qui filent 2 shorts et 2 maillots pour s’entrainer 2 fois par jour. Mais c’est bien connu les femmes aiment faire la lessive donc ce n’est pas grave, elles laveront leurs équipements ! Il y a aussi des clubs où les hommes ne veulent pas prendre le bus, donc ils prennent l’avion, mais comme il y a des sponsors, bon bah les filles elles vont prendre le bus, « c’est pas grave si vous faites 36h de bus dans le week-end, vous prendrez un jour de congé sur votre deuxième boulot qui vous permet d’atteindre péniblement les 800 euros net par mois ! ». C’est la réalité !

Et tant qu’on ne parlera pas de ce qui se passe ailleurs, effectivement on aura l’impression qu’on aura avancé. Et que de toute façon, dans notre devise c’est marqué égalité, alors on est naturellement égalitaires. Ce qui n’est pas du tout le cas ! On parle enfin des violences sexuelles faites aux femmes, des inégalités salariales, etc. Mais on en parle parce qu’on a enfin mis des chiffres et que ces chiffres sont enfin exposés et visibles.

A-t-on une idée d’où vient la responsabilité ?

Je pense que ce sont surtout des volontés politiques au sein des clubs. Il y a des dirigeants et des instances dirigeantes qui sont volontairement investi-e-s. Depuis une quinzaine d’années, voire une vingtaine, le président Aulas (président de l’OL) a choisi d’investir dans les féminines, au départ surement à perte, mais parce qu’il croyait en ces filles.

Aujourd’hui, c’est probablement la plus belle vitrine du club et il reçoit beaucoup en retour. Ça doit être des volontés politiques et pas seulement pour répondre à des quotas ou éviter de prendre des amendes. Parce qu’il y a aussi aujourd’hui encore des clubs qui préfèrent payer l’amende que d’avoir une section féminine.

On a le cas à Rennes avec le Stade Rennais.

Exactement ! Ce n’est pas un mythe, il y a encore des réfractaires, des gens qui vous disent ouvertement que les filles n’ont rien à faire sur un terrain de foot. En 2017, on entend encore ça ! C’est le quotidien.

Quand vous dites que vous avez été footballeuse professionnelle, est-ce que l’on avance dans les réactions, dans les mentalités ?

Vous savez, le problème de ces « femmes d’exception » comme on les appelle, c’est qu’elles viennent juste confirmer la règle. On les voit comme des extraterrestres finalement, on se dit que c’est un peu loin de nous tout ça et je pense que potentiellement, ça peut renforcer le stéréotype. Malheureusement.

Maintenant, c’est aussi des rencontres, des témoignages. Je sais que quand je parle de ce que j’ai vécu ou de ce que je peux vivre par moment, ça marque les gens. Certains en formation me disent « je ne pensais pas que ça pouvait être aussi violent ». Ça contribue à changer les mentalités mais ça va prendre du temps, ce n’est pas suffisant pour changer les comportements de façon durable.

C’est difficile de changer des siècles et des siècles de domination masculine. Où même les femmes peinent à reconnaître qu’elles sont dominées. C’est vraiment le combat de toutes et tous.

Ça rejoint ce que vous dites dans votre TED à propos de « garçon manqué »…

Oui, quand on me disait ça étant petite, je me disais que c’était un compliment. C’était valorisant d’être appelée comme ça alors qu’un garçon qu’on traitait de fille manquée ou d’homosexuel, parce que c’est ça qu’on dit, ce n’est pas le même statut. C’est plus tard que j’ai compris que finalement non, ce n’était pas un compliment mais une manière de rabaisser les femmes à leur rang d’inférieures et d’incapables.

La plupart des joueuses interviewées le disent encore qu’elles ont été ou sont des garçons manqués…

Et bien il faudra leur dire que ce sont des femmes réussies ! En fait, on a internalisé la domination masculine au fond de nous-même.

À propos du salaire, vous dites que vous avez commencé à 400 euros par mois…

Oui, 400 euros brut par mois. Mon premier salaire en tant que joueuse pro, à Montpellier.

Et à la fin de votre carrière ?

J’ai fini à 1500 euros net, à Guingamp. En faisant ma thèse en même temps. Une carrière qui permet de se mettre à l’abri, quoi. Qui permet de cotiser…

En tant que joueuse, que retenez-vous de votre carrière ?

Je retiens de choses positives quand même, des bons moments, des choses exceptionnelles que j’ai pu vivre, que d’aucun sur la terre pourrait vivre. Mais disons qu’il y a toujours des émotions qui sont diamétralement opposées, qui sont extrêmes. Des extrêmes déceptions, des extrêmes joies, des moments d’euphorie qu’on ne pourrait vivre dans aucun autre contexte.

Il n’y a que la victoire dans une compétition qui peut procurer autant de joie. Et en même temps, la retombée est rude. J’ai terminé ma carrière un peu contre mon gré et ça aura toujours un goût d’inachevé et d’injustice. Ce sont des émotions énormes. Je ne crois pas qu’un autre événement dans ma vie un jour puisse me procurer autant d’émotion que d’avoir gagné les jeux olympiques universitaires. Même la naissance d’un enfant sera moindre à côté.

Peut-être que je me trompe mais je pense que rien ne peut procurer autant d’émotion que le sport. La preuve en est que des gens vivent cette émotion par procuration. Ils ne vivent pas l’entrainement intense, la compétition, les efforts que ça demande mais arrivent à exulter au moment de la victoire. Vous pouvez imaginer ce qui se passe dans nos têtes. Enfin je ne sais pas si ça s’imagine…

Ça se voit en tout cas…

Oui, ça se voit. C’est juste dément. Et il n’y a rien qui puisse procurer ça ailleurs. Enfin, je ne pense pas.

Qu’est-ce que vous voulez dire aux jeunes filles, jeunes femmes, femmes qui n’osent pas ?

Je leur dirais de faire du sport en général parce que c’est important pour la santé et tant qu’on n’aura pas un égal accès au sport entre les femmes et les hommes, on n’aura pas un égal accès à la santé. C’est très important pour moi. La deuxième chose, c’est l’accès à la confiance en soi. Aujourd’hui, les filles et les femmes ont beaucoup moins confiance en elles que les garçons et les hommes.

Pour moi, le sport est un vecteur de confiance en soi, un vecteur d’émancipation et je pense que c’est un vecteur indispensable pour permettre aux femmes de se sentir épanouies et de ne pas avoir peur de faire des choses, de ne pas avoir peur de rebondir après un échec, etc. Je pense que le sport est une clé. On en parle souvent de manière générale pour les jeunes dans les quartiers mais on n’en parle pas assez pour les femmes.

Ça rejoint un peu le travail de Nicole Abar.

Tout à fait.

Quand avez-vous co-fondé votre entreprise Queo Improve ?

Fin décembre 2016. L’objectif, c’est de faire des conférences, des formations sur l’égalité, dans toutes les structures qui souhaitent s’améliorer sur ce plan là. Ou ce sont des entreprises qui sont contraintes législativement, ou des entreprises qui ont envie de s’investir dans le sujet, ou des collectivités territoriales, des collèges, des lycées…

Partout où il y a des gens qui ont la volonté de faire bouger les choses. Il y en a, tout comme il y en a qui ne réalisent pas l’importance de l’égalité et de la mixité au sein de leur structure et qui là en prennent conscience donc c’est bien. D’autres ne sont pas prêts à se faire ouvrir les chakras. Ça prendra du temps parce que toute la société évolue parallèlement.

Comment vous vous y prenez justement ? Par le démarchage ?

Oui, on démarche mais c’est aussi beaucoup par le bouche à bouche. A la suite d’une conférence, les gens se disent « Tiens j’ai déjà vu cette nana là, elle est super, elle aborde les choses différemment, tu devrais la voir ». Il y a du démarchage mais c’est beaucoup les gens qui viennent me chercher parce qu’ils ont vu mon TED, pour me faire intervenir sur l’égalité, sur la motivation, sur comment booster ces équipes, comment manager une équipe.

Vous avez des clients dans le milieu sportif ?

J’ai pas mal de collectivités qui veulent se lancer dans le sujet des violences dans le sport, la prévention des stéréotypes. À l’heure actuelle, je n’ai pas encore de clubs mais pour moi, ce qui m’apparaît essentiel, ce serait d’intégrer un module lié à l’égalité dans les diplômes d’état. Ce qui n’existe pas à l’heure actuelle.

Tant que l’on n’aura pas ça et que l’on n’aura pas des gens en mesure de donner ces formations, faire comprendre à ceux qui vont former et qui vont entrainer plus tard les gens que c’est incontournable, on n’avancera pas. On ne peut plus parler des filles comme on le faisait avant. Dire le « foot féminin », c’est faux. C’est du foot.

Le football au féminin n’est pas différent du football au masculin. Ce sont les mêmes règles, les mêmes buts, les mêmes ballons (des gens me demandent encore si on joue avec les mêmes ballons), les mêmes distances, la même longueur de but ! Informer les gens que, putain, c’est le même sport ! On part juste avec 50 – 60 ans de retard.

Donc oui aujourd’hui ça paraît plus lent mais pensez qu’aujourd’hui on a 40 caméras de moins, beaucoup plus de retard parce qu’on a commencé il y a moins longtemps, parce qu’on n’a pas d’école, pas d’entraineur, pas de staff compétent, pas d’équipement, faut penser à tout ça.

Donnons aux femmes et aux hommes les mêmes chances et ensuite on pourra éventuellement calculer par les différences biologiques les différences dans les performances. Faisons ça déjà !

 

 

Tab title: 
Footballeuses à part entière
Equipes de battantes
Yvon Léziart, conseiller municipal délégué aux sports, à Rennes
Mélissa Plaza : "C'est difficile de changer des siècles et des siècles de domination masculine"

Célian Ramis

Femmes entrepreneures : Capables d'oser et de réussir

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Les femmes ne représentent que 30% des entrepreneur-e-s. Non moins compétentes que les hommes, elles se sentent en majorité moins légitimes. Le programme Caravelle propose de renforcer le leadership des porteuses de projet.
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Parce qu’il faut des couilles pour diriger une boite, l’entrepreneuriat est clairement associé à une image masculine. Une représentation fausse mais très imprégnée dans les mentalités, tant des hommes que des femmes. Ces dernières ne représentent encore que 30% des entrepreneur-e-s en France.

En dépit de la progression de ce chiffre au cours de ces dernières années et des incitations gouvernementales – plan pour l’entrepreneuriat féminin lancé en 2013 – les difficultés persistent. Des réseaux de femmes entrepreneures se tissent alors pour y répondre, privilégiant l’entraide et le partage.

C’est sur ces valeurs que se lance le programme Caravelle, en octobre 2017, en Ile-de-France, en Aquitaine et en Bretagne, destinée aux femmes entreprenant dans le domaine de l’Économie Sociale et Solidaire.

Depuis l’enfance, les petites filles entendent dire qu’elles doivent être douces, gentilles, maternantes, au service des autres et discrètes. En grandissant, elles intègrent que certains postes, comme ceux d’ingénieurs, de scientifiques ou encore de chefs d’entreprise, incombent aux hommes. Rares sont les modèles féminins à qui elles peuvent s’identifier.

Et quand on dresse le portrait de la femme d’affaires, l’image ne fait pas rêver : elle est stricte, froide, blanche, bourgeoise, peut-être fille de, centrée uniquement sur sa vie professionnelle, incapable de nouer des relations amicales avec les autres femmes. Pourquoi ? Parce qu’elle doit adopter les codes de la masculinité et redoubler d’effort pour prouver ses capacités et être acceptée.

Un tas de conneries parfaitement contre-productif qui part d’une base réelle, celle d’une société sexiste dans laquelle les femmes n’ont pas vraiment leur place. Pourtant, aujourd’hui, les choses bougent et une nouvelle génération émerge : celle qui choisit son émancipation.

« Toute femme peut devenir une femme extraordinaire. Pour avoir votre part de chance, saisissez-là ! Il faut prendre la liberté d’entreprendre ! À vous d’organiser votre temps. La clé, c’est l’audace et la confiance en soi. Se sentir légitime, c’est important. On apprend en marchant. »

Ce sont les mots que la présidente d’Entreprendre ensemble, Daisy Dourdet, a adressé à l’assemblée présente lors du colloque « Réinventer le développement grâce à la diversité », qui se déroulait le 19 mai dernier, à l’École nationale supérieure de chimie de Rennes. Pour la table ronde « Entreprendre au féminin », elle était accompagnée de Céline Domino, créatrice du fait-main et membre du réseau Femmes de Bretagne, et de Michaela Langer, présidente de Triskem International.

Ensemble, elles ont pointé les difficultés auxquelles la majorité des femmes font face lorsque l’envie d’entreprendre les traverse et les ont aussitôt balayé du revers de la main. « Les réseaux féminins s’adressent particulièrement à celles qui se sentent menacées par les assignations de genre. Là, elles parlent entre elles de leurs vies personnelles et de leurs vies professionnelles qui s’entremêlent. », souligne Céline Domino, qui note également que « les femmes sont souvent sur l’idée de créer leur emploi. Beaucoup restent des porteuses de projet pendant très longtemps. Il y a parfois l’idée que quand on gère plusieurs salarié-e-s, on a moins de temps qualitatif avec ses enfants, sa famille. »

Pour Michaela Langer, c’est une question de choix et d’organisation : « J’ai un emploi du temps qui déborde. J’adore ce que je fais et je passe beaucoup de temps avec mes enfants. Ils sont heureux parce que je suis heureuse et ça se voit quand on est ensemble. Mais j’ai aussi envie d’aller plus loin avec mon entreprise, de grandir avec et que mes collaborateurs-trices soient également épanoui-e-s. Il faut vraiment croire en ce que l’on fait, c’est vraiment essentiel, et oser. »

Un discours que cautionne totalement Daisy Dourdet qui soulève alors la problématique du rapport à l’argent : « Les femmes se sous-estiment. Encore une fois, il y a cette question du manque de confiance. On n’ose pas gagner d’argent. Pourquoi une femme aurait une petite entreprise ? Pourquoi n’aurait-elle pas d’ambition ? En entreprenant, on crée de la richesse, on fait vivre des salarié-e-s, il y a une redistribution des profits. Il ne faut pas avoir honte de gagner de l’argent, de vouloir gagner de l’argent et de créer de la richesse. »

Les trois entrepreneuses en viennent alors au fond du problème. Au-delà de l’éducation genrée que l’on reçoit dès la petite enfance – ne poussant pas les petites filles à oser – le manque de représentation féminine dans le monde des costards-cravates influe sur les individus, notamment les femmes qui ne se sentent alors pas légitimes à se lancer.

Pour la fondatrice d’Entreprendre ensemble, « il faut montrer des femmes qui ont commencé de zéro, qui sont parties de rien et qui ont tout construit. Et il faut arrêter de prendre en exemple le peu d’entreprises dirigées par des femmes au CAC 40 ». Ou faire les deux, puisque c’est dans la multiplicité des exemples et des parcours que les femmes pourront s’identifier.

Les problématiques relatées lors de la table ronde ne concernant pas uniquement le secteur de l’entrepreneuriat mais bel et bien l’ensemble des domaines encore principalement occupés par les hommes.

LA PARITÉ, ÇA RAPPORTE

Nathalie Mousselon est présidente du Comité Diversité de l’association Ingénieurs et scientifiques de France – à l’initiative du colloque organisé à Rennes – et le dit avec conviction : « L’étude MC KINSEY The power of parity estime la perte de richesse mondiale due aux inégalités entre les sexes à 28 milliards de dollars. Les femmes peuvent être la clé du redressement économique ! » (lire 3 questions à Nathalie Mousselon – YEGG#59 – Juin 2017).

Sans surprise, les femmes ont leur place à prendre dans l’économie mondiale, tous secteurs confondus et tous postes confondus. Dans un article daté du 1er octobre 2017, publié sur le site du Monde Afrique, Elisabeth Medou Badang, première femme Africaine à prendre la tête d’une multinationale au Cameroun (Orange), prône la parité femmes-hommes, dans le secteur privé.

« Les femmes représentent 50% de la population et nous avons autant de capacités intellectuelles que les hommes. Pourquoi le monde, et l’Afrique, se priverait de la moitié de ses cerveaux ? (…) Des études ont démontré que si on donnait aux femmes autant d’opportunités qu’aux hommes, le monde pourrait accroitre ses richesses de plus de 20% ! », déclare celle qui s’est rendu au premier sommet « Women in Africa » du 25 au 27 septembre, organisé au Maroc.

Pour partager son expérience aux côtés de plus de 300 entrepreneures venues échanger à Marrakech autour de la thématique « Investir pour une meilleure gouvernance avec les femmes africaines ». Un peu sur le même principe que le « Women’s forum », qui s’est déroulé l’an dernier en France, à Deauville (ce que montre la réalisatrice Tonie Marshall dans son nouveau film Numéro Une, au cinéma le 11 octobre – lire « Tonie Marshall contre le sexisme des hautes sphères du CAC 40, yeggmag.fr, 27 septembre 2017), et qui réunit chaque année depuis 12 ans des scientifiques, décideurs-euses et chef-fe-s d’entreprise, dans l’optique de renforcer la représentativité des femmes et inciter à la mixité femmes-hommes.

ÉDUCATION À LA PARITÉ ET NON À LA PRÉCARITÉ

Pour Elisabeth Medou Badang, il est primordial de casser les stéréotypes entre les filles et les garçons, dès l’enfance, à travers la cellule familiale et l’éducation, en laquelle elle croit profondément. Parce que les inégalités font partie intégrante de la culture mondiale. Isabelle Guegeun, cofondatrice de la SCOP bretonne Perfegal, constate qu’aujourd’hui encore la résistance des mentalités se confronte au cadre législatif.

« Des lois pour la parité dans les organisations, l’égalité salariale, les quotas en politique, etc. on en a. Mais il est compliqué de passer de la loi à la culture. Il est important de parler et de cultiver l’égalité hommes-femmes. »
souligne-t-elle.

L’Éducation Nationale ne fait pas exception : « Les enseignant-e-s sont assez réfractaires en général à se former. Alors les former à cette thématique… L’écriture inclusive va changer leurs habitudes donc ils ne trouvent pas ça bien. Mais attention, il y a des gens convaincus dans ce secteur et il ne faut pas tout leur mettre sur le dos. Dans notre travail, on essaye de démontrer par des chiffres et des exemples concrets plutôt que de culpabiliser. Mais je le redis, ce n’est pas que dans l’Education Nationale. On explique la même chose aux élu-e-s, il faut être pédagogique. C’est un ensemble qu’il faut faire évoluer ! » L’ensemble d’un système sexiste que l’on intègre dès la petite enfance.

La société bouge lentement et l’État peine à forcer l’évolution des mentalités, même s’il reconnaît aujourd’hui, à force de batailles féministes espérons-le, l’importance de l’intégration des femmes dans le monde économique. Pourtant, ces dernières, toujours les principales victimes des crises, sont les plus visées par la précarité, tandis qu’elles sont majoritairement plus diplômées que les hommes (72%  des femmes sont de niveau Bac+5 à doctorat contre 62% des hommes, en moyenne).

En 2013, le ministère en charge des Droits des femmes, le ministère de l’Éducation Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, et le ministère délégué chargé des PME, de l’Innovation et de l’Économie numérique lancent le plan « Entreprendre au féminin », afin d’augmenter le nombre d’entreprises créées par les femmes. Trois ans plus tard, l’indice entrepreneurial – la part de Français-es étant ou ayant été dans une démarche entrepreneuriale – survole seulement les 27% pour les femmes.

L’ESS, TOUCHÉE PAR LES MÊMES DIFFICULTÉS ?

Et dans le secteur de l’Économie Sociale et Solidaire, le rapport est proche. Un tiers des femmes sont entrepreneures et deux tiers sont salariées.  « Il y a un vrai intérêt pour ce secteur mais les freins sont importants. Nous avons voulu comprendre ces freins avec l’étude Women’Act, pour pouvoir ensuite agir pour les résoudre. », explique Joséphine Py, chargée du programme Caravelle pour l’association Empow’her.

La structure, créée en 2011 par un groupe de jeunes constatant le contraste entre la précarité des activités entrepreneuriales des femmes rencontrées dans plusieurs pays du monde et le potentiel économique qu’elles représentent, se base sur des chiffres révélateurs de la problématique : 66% des employés du secteur sont des femmes, 45% sont à temps partiel et l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes s’élève à 20%.

Environ 30% seulement de femmes entrepreneures. Souvent dans des domaines plutôt genrés, comme les services sociaux et la santé. Ainsi, entre octobre 2016 et janvier 2017, Empow’her décide d’enquêter auprès de 100 entrepreneur-e-s sociaux intervenant sur le territoire français.

Et le résultat n’a rien de surprenant : plus de la moitié des femmes interrogées considèrent qu’il est plus difficile d’entreprendre en étant une femme.

Et si les hommes font également face à des difficultés liées au financement des structures naissantes, les porteuses de projet mettent cependant plus de temps à se rémunérer (53% des hommes disent avoir mis moins d’un an contre 38% seulement de femmes).

Mais ce qui ressort fortement du côté de la gent féminine reste la difficulté à assumer une posture entrepreneuriale. Là encore, les chiffres sont criants de vérité : 58% des femmes indiquent manquer de confiance en elles, particulièrement lors de la phase de lancement, 53% indiquent que le manque de légitimité a un impact sur leur capacité à se projeter et 72% considèrent que des attitudes stéréotypées et dévalorisantes, de la part de leurs interlocuteurs comme de leurs entourages, participent à la difficulté à être une femme entrepreneure.

« Women’Act » révèle alors l’importance de l’accompagnement de ces femmes et de leur intérêt à se regrouper dans des réseaux.

CARAVELLE : ASSUMER SON LEADERSHIP

C’est bien ce qui sera donc proposé via le programme Caravelle, lancé en ce mois d’octobre avec la première promotion, composé de 25 créatrices – soit en cours de lancement, soit en activité depuis moins de deux ans - réparties sur trois régions : l’Ile de France, l’Aquitaine et la Bretagne.

« Ce sont trois zones dans lesquelles l’ESS est bien implantée. Il y a des besoins sociaux et environnementaux importants. Nous travaillons pour ce programme avec le Mouves qui était déjà bien intégré en Ile de France et en Aquitaine. Et pour la Bretagne, nous collaborons avec Entreprendre au féminin. Mais l’idée est de s’étendre et que Caravelle devienne un programme national en 2018. », explique Joséphine Py.

Sur 6 mois, dans un premier temps pour la première session, puis sur 10 mois pour les suivantes, les participantes bénéficieront de 3 séminaires de trois jours, où elles seront réunies et coachées par des expert-e-s en leadership, ainsi que d’un mentorat, grâce à un principe de marrainage.

« On voit bien que beaucoup de femmes ont des projets. Alors oui, elles sont de plus en plus nombreuses à s’installer, ça avance, heureusement, mais doucement. Et même quand elles ont réussi, le problème de la légitimité reste récurrent. L’idée est donc de leur proposer un accompagnement collectif afin de créer des synergies entre les femmes et de constituer une communauté qui s’entraide. Mais c’est aussi de leur proposer des rencontres inspirantes avec des femmes qui ont plusieurs années d’expérience et qui pourront témoigner de leurs parcours. Les marraines seront formées également au mentorat. », développe la chargée du programme.

Au-delà de l’empowerment de ces créatrices, l’objectif est aussi de constituer une « équipe » de figures modèles. La réflexion est logique : moins on voit des exemples féminins de réussite, moins le processus d’identification s’opère.

« Avec Caravelle, on veut mettre en place des outils de sensibilisation, comme une newsletter portée par les entrepreneures sociales ou des vidéos inspirantes. »
conclut Joséphine.

DES PARCOURS DIFFÉRENTS

Parce que l’image unique du modèle de réussite fait froid dans le dos. Froide, dure, carriériste aux dents longues, souvent issue d’un milieu bourgeois, peut-être même fille de ou femme de et dans tous les cas mauvaise mère… Cette représentation va à l’encontre d’une démarche encourageante.

La multiplicité des profils et des parcours a une importance capitale. Parce que toutes les femmes ne sont pas éduquées de la même manière, ne sont pas issues des mêmes milieux sociaux, n’ont pas les mêmes origines, les mêmes âges et les mêmes vécus et expériences.

« J’ai toujours voulu lancer mon entreprise, le monde du salariat ne me convenant pas totalement. Mais je ne viens pas d’une famille d’entrepreneurs et forcément, c’est compliqué de vouloir plus grand. Tu te heurtes aux peurs des autres finalement. », confie Nathalie Le Merour, une des trois participantes brétilliennes du programme.

Après des études de langues en LEA, elle part en Erasmus pour 6 mois en Angleterre et reste en fin de compte 8 ans au sein d’une entreprise de formation. Elle revient en 2012 à Rennes et intègre une start-up, en qualité de cheffe de projet en communication digitale. À 35 ans, elle quitte son emploi et se lance dans la création de sa société, Bynath.

« À la base, je voulais faire des études de stylisme, et cette envie est restée. Mais être styliste sans cause derrière, je n’en trouve pas le sens. », souligne-t-elle. Ainsi, après avoir dessiné les croquis à la main, elle a réalisé sur logiciels une collection végane et éthique de tee-shirts et sweat-shirts.

Une partie des fonds récoltés permettront de financer des associations de protection des animaux et des minorités en général. La première campagne, qui devrait débuter très prochainement, passera par un financement participatif, dont une partie de l’argent sera reversée à La Ferme des Rescapés, située à Cassagnes dans le Lot (46).

Lorsqu’elle tombe sur le questionnaire de candidature de Caravelle, Nathalie n’hésite pas. Mais se dit qu’elle ne sera pas sélectionnée. Pourtant, elle est invitée à se présenter devant le jury : « J’ai été un peu secouée pendant l’entretien. Le jury me parlait de philanthropie, ça m’a fait réfléchir. Pourtant, je sais qu’un autre modèle économique est possible, ça marche en Belgique, en Suède ou aux USA où certaines structures reversent leurs bénéfices à autrui. »

De son côté, Emmanuelle Dubois engage à elle aussi une reconversion professionnelle, en lançant à 37 ans sa structure, Débrouillarts, après avoir étudié les arts plastiques à l’université, puis aux Beaux-Arts de Rennes, et travaillé comme assistante marketing et chargée de communication auprès de la Maison de la Consommation et de l’Environnement (lire focus « La seconde vie des déchets » - YEGG#60 – Juillet/Août 2017). « Aujourd’hui, je fais une activité qui me plait donc ce n’est pas très compliqué pour moi de m’y sentir à l’aise, ce qui n’a pas toujours été le cas par le passé. », explique-t-elle.

ÊTRE PLUS À L’AISE

Ce qui l’intéresse principalement dans le programme, ce sont les rencontres et échanges avec les autres professionnelles. Le partage d’expériences, ça lui parle, même sur les sujets qui ne sont pas problématiques pour elle :

« Par exemple, c’est intéressant d’entendre les conseils sur la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. Je ne veux pas dénigrer les hommes, loin de là, mais beaucoup de femmes doivent gérer les deux. Moi, j’ai la chance d’être dans un couple assez paritaire sur la répartition des tâches ménagères, sur l’éducation des enfants, qui en plus commencent à être grands, donc sont autonomes. Mais je trouve ça quand même important de voir comment ça se passe pour les autres et de pouvoir échanger des astuces pour gérer les choses sans se prendre la tête. »

Sans se fixer d’objectifs précis au sein de Caravelle, Emmanuelle tend quand même à obtenir quelques clés vis-à-vis de la posture. La confiance en elle ne lui fait pas défaut mais elle constate encore quelques blocages.

Face à celles et ceux qui ont un statut « plus élevé ». Les élu-e-s, par exemple. Même si elle n’a pas eu encore d’occasion de travailler avec elles/eux, elle a noté sa timidité à entrer en contact, simplement pour se présenter, se faire connaître.

« Lors de l’inauguration de La Belle Déchette, certains étaient présents. Mais je n’ose pas aller vers eux. Je débute dans l’entrepreneuriat et donc je n’ai pas assez d’expérience pour être suffisamment à l’aise. », précise-t-elle. Pourtant, lorsqu’elle travaillait dans le marketing, elle devait régulièrement faire des présentations devant un parterre de commerciaux. Elle se souvient d’un exercice stressant mais motivant :

« Les dirigeants étaient surpris parce que je n’étais pas obligée. Il faut reconnaître que les femmes sont moins écoutées et qu’elles sont plus souvent cantonnées au rôle d’assistantes que envisagées comme forces de proposition. Ça m’a donné envie de leur montrer que non, on n’est pas que des assistantes. »

Ce qu’elle attend, en quelques mots, c’est d’apprendre à montrer que l’on est sûre de soi. Parler clairement sans bégayer, ne pas chercher ses mots et avoir un discours clair. En gros, ne pas se laisser envahir, et ne pas laisser transparaitre, le stress et les sources de ce stress.

« C’est vrai que les hommes ont tendance à en imposer davantage. Je ne sais pas à quoi c’est dû… Une prestance naturelle, une voix qui impose. En tout cas, ils ont peut-être moins de freins. Là où nous, on a tendance à réfléchir 15 fois trop avant de se lancer. Les femmes, quand elles présentent leurs projets, on sent qu’elles dévoilent quelque chose d’important pour elles. Personnellement, dans ma carrière, je n’ai pas souffert de sexisme mais quand on voit qu’à Rennes, il y a beaucoup d’initiatives pour les femmes entrepreneures, on se dit que c’est parce qu’il existe réellement une inégalité quelque part. », ajoute Nathalie Le Merour, enthousiaste à l’idée de pouvoir se nourrir des conseils des unes et des autres.

TORDRE LE COU AUX CLICHÉS

Anne-Carole Tanguy, avocate d’affaires à Rennes, membre d’Entreprendre au féminin et dès à présent marraine dans le programme d’Empowher, le confirme : les inégalités entre les femmes et les hommes subsistent, même si une lente progression positive est à noter. Pour elle, Caravelle est symptomatique de l’évolution de la société.

« Aux commandes là haut, ils sont paumés et ils freinent des quatre fers alors que la génération suivante arrive. Les deux doivent être ensemble. Personnellement, je suis ravie d’avoir l’occasion de pouvoir rencontrer des jeunes femmes avec des profils différents, enrichissants, qui sont l’avenir et qui m’ouvrent sur le monde d’aujourd’hui et de demain, celui dans lequel ma fille grandit. », déclare-t-elle.

Et dans ce monde, c’est la diversité et la complémentarité qui doivent être brandies en priorité. Sur le papier, ça fonctionne mais dans la réalité, les mentalités n’avancent pas à vive allure, se butant aux éternels préjugés sexistes. Pour l’avocate, pas de secret :

« La posture ne se travaille pas consciemment, elle vient avec l’expérience. On remarque justement qu’au fil de l’expérience, on nous prend moins pour des petites secrétaires. Pour moi, la question est de se sentir vraiment légitime, c’est là dessus qu’il faut travailler. »

Si les clichés constituent des freins au lancement du projet, Isabelle Gueguen, marraine également dans le programme, identifie aussi les difficultés liées à des tabous qu’il est urgent de briser. Les femmes sont discriminées dans le monde du travail et l’image, aussi inconsciente soit-elle, de celles qui réussissent sont souvent connotées de manière négative.

« Il y a encore des témoignages choquants ! Je discutais avec une femme de 35 ans l’autre jour, cadre supérieur, avec un enfant. En entretien, on lui a demandé si elle comptait avoir un deuxième enfant. On est en 2017 ! Dans mon parcours, lorsque je me suis installée, cela a entrainé mon modification de mon environnement, qui a réagi à mon nouveau statut. Et ça s’est soldé par une séparation alors qu’il était lui aussi entrepreneur. Mais il aurait voulu me voir avec un statut plus pépère. », confie la cofondatrice de Perfegal.

Si, heureusement, tous les hommes ne réagissent pas de cette manière, il est certain que la question de l’équilibre, que l’on voudrait nous vendre comme naturel, se pose, parce qu’il touche à l’émancipation des femmes : « C’est un sujet qui ébranle la société parce qu’on parle là du partage du pouvoir ! Mais ce qui est bien, c’est que le sujet est investi par la politique, même si le monde politique reste encore bien machiste. Mais au moins, on en parle. »

En attendant l’évolution de la société en matière d’égalité femmes-hommes, Isabelle Gueguen préconise la libération de la parole et l’accompagnement de celles qui font le choix d’entreprendre. « Souvent, les personnes qui se lancent n’osent pas parler de leur projet parce qu’on répand l’idée qu’on pourrait se faire piquer ce projet. Mais je pense qu’au contraire, il ne faut pas avoir peur d’être dans le relationnel, de discuter de ses idées et de créer des réseaux. Il y a suffisamment de maillage sur le territoire et nous avons la chance en Bretagne d’avoir un réseau qui accompagne l’émergence des projets avec Entreprendre au féminin. Il faut savoir s’en saisir, se faire accompagner, ne pas avoir peur de gagner de l’argent, oser et assumer. », s’exclame-t-elle, en conclusion.

L’émancipation des femmes passe donc par la capacité à croire en elles, la notion d’empowerment est capitale et ne peut se faire qu’à travers une juste représentation des profils et des parcours. Montrer qu’ils sont pluriels, variés, teintés d’échecs peut-être avant de parvenir à des réussites et qu’il n’y a pas une voie unique.

Que chacune est libre de composer en fonction de ses codes, convictions, envies et besoins aussi bien sa vie personnelle que sa vie professionnelle. Comme elle l’entend, quand elle l’entend. Libre de faire ses choix. D’entreprendre ou pas.

 

 

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L'entraide comme levier d'émancipation
Favoriser l'empowerment des femmes
Être qui on a envie d'être

Célian Ramis

Transition écologique : Se projeter dans l'avenir

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Le festival éco-responsable Fermes d'Avenir Tour faisait escale à Rennes fin août. L'occasion de découvrir une palette d'initiatives et d'alternatives locales, agricoles, citoyennes et scientifiques et de participer à la transition écologique.
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Trois mois, environ 30 étapes de Metz à Tours, des centaines de fermes ouvertes aux visites, des conférences, des concerts, des ateliers et formations, des projections de documentaires et de la nourriture bio et locale… C’est la proposition faite par Fermes d’Avenir Tour (FAT) depuis le 15 juin dernier.

Les 29 et 30 août, le festival éco-responsable plantait ses chapiteaux au cœur de la Prévalaye à Rennes et invitait les habitant-e-s à rencontrer les agricultrices-teurs du territoire, leurs exploitations, savoirs et philosophie, et à réfléchir également au rôle des citoyen-ne-s dans la transition écologique, essentielle à la sauvegarde de la planète mais aussi au bien-être des individu-e-s.

Deux jours durant, la rédaction a exploré les initiatives et alternatives présentées par des paysan-ne-s, scientifiques et actrices-teurs de la permaculture et de l’agroécologie.

Aujourd’hui, la transition écologique et agricole s’est accélérée. C’est ce que déclarait la sociologue et enseignante-chercheuse à l’Agrocampus de Rennes, Catherine Darrot, le 29 août dernier lors de sa conférence « Rennes, ville vivrière », lors de l’événement Fermes d’Avenir Tour, installé deux jours durant à la Prévalaye.

Si l’autonomie n’est pas encore effective, la réflexion autour des modes de production et de consommation – bio, locale, circuits courts… - est bien engagée, à l’instar des projets alimentaires territoriaux « qui n’auraient jamais été sur la table il y a quelques années. » Ainsi, « les idées progressent et les politiques commencent à les valider mais on manque encore de certaines choses. »

À la croisée des questionnements, des recherches, des initiatives et des dynamiques collectives, l’étape rennaise du festival éco-responsable offrait la possibilité de découvrir des alternatives éthiques et citoyennes, à deux pas de chez nous. Forcément.

Le FAT, on le doit entre autres à Maxime de Rostolan – dont la microferme, installée à Montlouis-sur-Loire, à quelques kilomètres de Tours, constituera un des points de clôture de l’édition 2017, du 14 au 17 septembre – et son association Fermes d’avenir.

« C’est un réseau qui milite pour que la planète continue de pouvoir abriter les êtres humains et vivants, et pour cela, l’agriculture et l’alimentation sont des points très importants. », explique Mikaël Hardy, dont la ferme Perma G’Rennes est située à la Prévalaye (lire notre focus « Permaculture : Enfin, on respire ! », YEGG#58 – Mai 2017). Il a été le coordinateur local de l’étape rennaise et a participé, tout comme les plusieurs dizaines de membres du staff qui ont assuré trois mois de tournée, au succès de la manifestation qui a attiré près de 1000 personnes en deux jours sur le site et dans les fermes.

« C’est très honorable vu la météo du mercredi, le fait que ce soit en semaine, etc. Et surtout, il n’y avait pas que des gens écolos ou des gens des réseaux écolos. Certaines personnes découvraient totalement l’agriculture bio, la permaculture, l’agroécologie, etc. Et c’était l’objectif, de pouvoir aller chercher les « non militants ». », souligne-t-il.

IMPULSER LE MOUVEMENT

Le paysan est du genre convaincant parce que convaincu, passionné et très investi. Parce qu’il parle avec sincérité et authenticité. Et ça fait du bien ! Il est emballé, nous aussi :

« C’était un rendez-vous très important, dans le tour, il n’y a eu que deux grandes villes, Marseille et Rennes, c’était un grand moment et c’était compliqué à organiser. Mais on a mis le paquet, les moyens humains, pour y arriver. Personnellement, j’ai perdu de l’argent parce qu’avec certaines réunions, je ne pouvais pas aller vendre (confitures, miel, légumes, plantes aromatiques,…) au marché mais c’est comme ça, on fait des choix. On est prêts à donner de nous-mêmes pour que les choses changent. Il faut savoir qu’on est la dernière génération à pouvoir faire changer les choses pour la biodiversité, le climat, etc. Rendons-nous compte cet été, il a fait très chaud, très sec puis mauvais, cela a un impact fort sur l’agriculture. C’est à nous agriculteurs-trices, paysan-ne-s, d’impulser le mouvement. Je vois ça comme un devoir citoyen, au même titre qu’aller voter. Là, il s’agit de faire un petit geste tous les jours, que ce soit en se tournant vers le bio, le local, ou en osant être paysan ! »

Et ce n’est pas en tapant à coup de gros discours moralisateurs contre l’agriculture conventionnelle, ses longs circuits et ses consommateurs-trices que le message pourra être correctement compris.

Au contraire, le FAT a privilégié valoriser les initiatives et témoignages de celles et de ceux qui au quotidien s’engagent à l’heure où les aides à la bio sont réduites et les difficultés s’accumulent lorsque l’on veut s’installer sur une petite exploitation. À travers des conférences, des visites, des concerts, des ateliers, des formations, des projections, des propositions d’itinéraires utilisant les modes doux de déplacement, la mise en place d’une monnaie propre au festival (les FATcoins) ou encore un service de restauration cohérent à l’esprit 100% bio et 100% local, c’est finalement l’expérimentation et le partage des savoirs et savoir-faire qui priment.

« Certains nous traitent de « bricoleurs », de « paysans du dimanche », moi, ça me va, ça ne me dérange pas. On cherche à se réinventer, on ne se dit pas être des modèles parce qu’on part de l’existant, de l’ancien. Le changement est entre les mains des citoyen-ne-s et des porteur-e-s de projet. Personnellement, je suis parti de 0 pour ma ferme et j’ai réussi à produire quelque chose. J’ai eu besoin de 12 000 euros d’investissement. Aujourd’hui – la ferme Perma G’Rennes a 1 an – c’est un exemple qui montre que la biodiversité produit des richesses. Je n’ai rien utilisé contre les limaces parce qu’en ramenant la biodiversité sur le terrain, les oiseaux, les musaraignes, etc. ont fait le boulot. Quand on retrouve l’équilibre naturel, on constate qu’il n’y a aucun impact négatif de l’humain sur l’environnement. C’est important de montrer que l’agroécologie, la permaculture, l’agriculture bio, c’est du sérieux ! Il faut réinventer les modes de consommation, penser au bien-être, à la qualité alimentaire, etc. Nous ne sommes pas dans une démarche de Produit Intérieur Brut mais de Produit de Bonheur Brut. On est très heureux sur nos fermes et on produit du bien-être ! », s’exclame-t-il.

C’est d’ailleurs ce que laisse transparaitre Libération dans son article « À la ferme bio, Hulot met les formes » daté du 30 août dernier, autour de la visite de la ferme bio des Petits Chapelais à Chavagne, à laquelle le ministre de la Transition écologique et solidaire a assisté la veille.

UNE FERME « LE BON COIN »

C’est en foulant les allées et installations des exploitations proposées – programmées à l’aide du partenariat avec le groupement des agriculteurs biologiques d’Ille-et-Vilaine, Agrobio 35 – que l’on pouvait palper l’esprit dans lequel les producteurs-trices travaillent et agissent. Sophie Persehais, du Champ de l’air, à Baulon (lire notre focus « Environnement : Voir la vie en bio », YEGG#51 – Octobre 2016) est la première à accueillir les festivalier-e-s sur son terrain, où elle cultive plus de 60 espèces de plantes aromatiques et médicinales (PAM).

Elle a un franc parler très appréciable. De celui qui évite de prendre des détours et de pratiquer la langue de bois. D’ailleurs, elle en rigole : « Notre installation, c’est une « installation à l’arrache », comme on disait à l’époque, quand on s’est lancés avec Ben, mon compagnon, il y a 8 ans. Aujourd’hui, on dit « installation progressive »… » Pour autant, à l’arrache ne signifie pas sans réflexion mais bel et bien avec les moyens du bord.

En conservant leurs boulots respectifs en parallèle, dans un premier temps, et en faisant tout à la main, avant de mécaniser le tri et le séchage, tout d’abord. « C’est un modèle idéologique de se dire que l’on va tout faire nous-mêmes, sans machine. Mais 2000 m2 à 3, c’est dur et ça mène à l’épuisement total. Le projet est devenu viable quand on a mécanisé. », souligne Sophie.

Le matériel est ancien de plusieurs dizaines d’années, souvent d’occasion, « acheté sur Le bon coin » ou fabriqué selon leurs besoins « parce que j’ai la chance d’imaginer précisément ce que je veux et que j’ai un papa qui les conçoit ». Elle n’hésite pas à le dire, niveau bricolage, ça a été une galère.

Mais des aides sont possibles, comme avec l’Atelier Paysan qui accompagne à la création de nouveaux outils, dès lors que plusieurs agriculteurs en manifestent l’intérêt. Au Champ de l’air, ils ont pris le temps d’observer les techniques de maraichage et ont fait des stages en Afrique du Nord, pour s’imprégner des techniques artisanales et les combiner avec une mécanisation utile, facilitatrice de leur travail, sans toutefois dénaturer le métier et abimer les sols :

« Avec des petits outils, on peut faciliter le travail de l’agriculteur et être rentable. Parfois, par idéologie, certains refusent les machines mais il faut faire attention à l’épuisement. »

DES CHOIX HUMAINS

Le neuf, c’est envisageable aussi mais selon la productrice, c’est une question de philosophie. Qui définit ensuite bon nombre de leurs choix. Comme celui d’écouler les 60 000 sachets de tisane annuels en majorité dans le département. Ainsi, 80% de la production est vendue en Ille-et-Vilaine – sur les 70 clients de la ferme, 90% sont des locaux – et le reste, dans les salons. Un peu à Paris aussi, mais cela représente une part très infime :

« On écoule tout au détail, sauf dans notre système « pas de perte ». On a un an environ pour vendre nos plantes et quand il en reste, pour ne pas perdre nos récoltes, on fait au kilo. On va vendre moins cher par exemple aussi aux tisaneries et herboristeries, selon leurs besoins. » Ou comme celui de ne plus s’agrandir depuis qu’ils sont 4 salariés. À force d’expériences et d’optimisation des taches dans le respect de leur éthique, l’équipe a trouvé son rythme et son organisation.

Quarante heures par semaine, en saison. Trois jours de boulot par semaine, entre novembre et février. « On peut toujours bosser plus, grossir encore plus mais nous on a choisi de faire ça. Avec Ben, on se dégage un Smic. On n’embauche plus mais par contre on forme. Et on incite à l’installation. », explique-t-elle. Sophie Persehais l’avoue sans problème, son installation à elle a été aidée par la transmission de terrains et un prêt de ses parents, agriculteurs en lait.

Bien évidemment, ce n’est pas suffisant, elle mentionne alors également l’importance des aides accordées par le département et la région au lancement, même dans une démarche d’autofinancement. Et insiste aussi sur un point :

« Le banquier et le comptable doivent être des alliés. C’est-à-dire qu’il faut bien comprendre le fonctionnement des choses pour pouvoir arriver à faire ce que l’on veut. Mais le truc que je peux vous dire et qui est super important, c’est que dans tous les cas, il faut avoir l’air sûr de soi ! »

LE BIEN-ÊTRE DES BÊTES

Le lendemain matin, c’est à Vezin-le-Coquet que l’on se rend. À La ferme en cavale, créée et tenue par Lucie et Pierrick Rigal, qui produisent sur 22 hectares des œufs bio et des céréales pour les animaux. Et dès l’entrée sur l’exploitation, on est accueilli-e-s par deux cochons et trois chèvres.

À cause du cahier des charges règlementant la nourriture en bio des poules, « on ne leur donne pas nos déchets alimentaires. Mais on avait vraiment envie de pouvoir aller faire ça avec les enfants, d’où les cochons. Et les chèvres, pour notre lait et nos fromages. » Les volailles, quant à elles, s’agitent dans leur poulailler, où elles vivent entre un an et un an et demi. Ici, leur bien-être est constamment dans l’esprit des deux producteurs, qui les incitent à aller dehors où elles ont un espace aménagé, entouré d’une clôture électrique, les protégeant du goupil.

« On leur donne l’habitude de sortir, on ouvre grand les portes et puis en général, là où on va, elles viennent. Elles sortent souvent le matin et le soir mais la nuit on les rentre à cause du renard. On plante des arbres, dehors et puis on voudrait leur installer, dans un coin par là-bas, des vignes pour qu’elles se puissent se cacher des rapaces, parce qu’elles en ont peur. », explique Lucie.

Leur durée de séjour fait également l’objet d’une attention particulière pour l’animal, fatigué de pondre tous les jours. La productrice rigole : « Sauvons leurs croupions ! Nan, sérieusement, il y a des paramètres à prendre en compte, au niveau de la nourriture par exemple, par rapport à la taille de l’œuf. Au début, moi je me disais qu’il fallait leur faire faire des gros œufs parce que j’adore ça pour les œufs à la coque. Mais en fait, ça leur fait mal de pondre un trop gros truc. Quand tu comprends ça, bah, je t’assure que tu arrêtes de consommer des gros œufs. Aussi, quand on a des poules qui ne pondent pas tous les jours, on ne les pousse pas. Certains leur font des cures de lumière/obscurité pour les remettre dans le rythme. Nous, on ne veut pas de ça. »

Ainsi, une fois l’année écoulée, les poules, généralement, sont vendues à des particuliers. Une manière de les valoriser par une seconde vie, « histoire qu’elles ne finissent pas broyées pour en faire de la viande à chien… ». Certaines sont réservées à la vente pour les clients du magasin Brin d’herbe. Situé au pied de leur exploitation, ce commerce propose la vente directe des produits des paysan-ne-s locaux-les.

« On est juste à côté, c’est quand même une sacrée chance. Le client vient, va au magasin et il peut s’il veut voir l’endroit où on travaille et comment on travaille. C’est ouvert ! C’est dans cet esprit là aussi qu’on a monté à côté une ferme équestre pédagogique », souligne Lucie.

Le duo insiste tout au long de la visite sur les échanges entre les consommateurs-trices, les curieux-ses et les producteurs-trices du coin :

« On parle beaucoup entre nous, on se réunit, on réfléchit ensemble à l’avenir, à l’évolution des fermes, de la profession, etc. et on s’entraide, c’est important. »

On y trouve des fromages, de la viande, des œufs, des fruits et légumes, des pains et gâteaux, des volailles, de la charcuterie ou encore de la crème fraiche, des céréales et des boissons. Une manière pour les client-e-s de connaître précisément l’origine des produits, cultivés et récoltés selon les principes de la paysannerie et de l’agriculture respectueuse de l’environnement et de l’humain. Et une manière donc de consommer en toute sécurité une alimentation de qualité, provenant du territoire.

RENNES, VILLE VIVRIÈRE

Cette question, celle de la production locale, est abordée par la sociologue et enseignante-chercheuse à l’Agrocampus de Rennes, Catherine Darrot, lors de sa conférence sur « Rennes, ville vivrière ». Un sujet sur lequel plusieurs promotions d’étudiant-e-s en Agriculture Durable et développement Territorial se sont plongées, à partir de 2010, en définissant des scénarios possibles pour l’ensemble des habitant-e-s de Rennes Métropole. «

 On a mis au point une méthode de calcul mais évidemment, il fallait prendre en compte la question de ce que l’on mange, du régime que l’on adopte. Est-ce qu’il fallait être utopique ou prendre le régime quotidien moyen ? Les étudiants ont choisi les deux scénarios, en se basant sur la réduction des protéines animales, des déchets, du gaspillage, etc. », introduit-elle, avant de poursuivre :

« Le résultat a été inattendu pour nous : il faut aller chercher à 15-20 kilomètres de Rennes pour nourrir tout le bassin de la métropole. Attention, bien sûr, ça, c’est applicable à Rennes mais le résultat ne sera pas partout le même. Ici, nous sommes sur un territoire qui a préservé les terres agricoles aux abords de la ville, pas comme Nantes par exemple, qui a un climat assez bon, etc. On a fait l’étude pour Aubagne et ça ne fonctionne pas. »

Pour elle, la capitale bretonne est potentiellement une ville vivrière. Mais il est essentiel de réorienter les productions vers une plus grande variété.

« On est en excédent ici de productions animales – porcines notamment – et on produit 30-40% des céréales que l’on consomme mais seulement 3% des fruits consommés. On est nul en fruits alors qu’il y a un fort potentiel ! On est en déficit. Autre chiffre intéressant : il suffirait de 0,35 ha par habitant pour être en autosuffisance. », souligne-t-elle. C’est l’occasion de réaliser que les ressources ne se réduisent pas aux exploitant-e-s mais que chacun-e peut participer, à travers l’agriculture urbaine ou encore les jardins partagés, pour n’en citer que quelques uns.

Pour Catherine Darrot, qui a travaillé sur l’accompagnement de la zone de la Prévalaye, qui devrait voir fleurir une série de projets agricoles et permacoles, il est tout à fait envisageable d’en faire un territoire pourvoyeur d’arbres fruitiers, « avec des formes de bocage, l’utilisation des parkings qui peuvent être entrecoupés d’arbres et le maillage de la zone avec des vergers. Il faut maximiser les volumes produits mais aussi la participation citoyenne avec des systèmes coopératifs et bien d’autres choses encore. »

La conférence est courte – 20 minutes - parce qu’en un petit peu plus de deux heures, 7 intervenant-e-s vont se succéder. C’est le pari qu’a souhaité faire Mikaël Hardy et c’est réussi puisque l’audience est captivée, attentive et intéressée par l’ensemble des exposés, qui présentent ainsi de manière large et efficace le panorama des possibilités, alternatives, travaux et recherches. Démontrant ainsi que l’action est collective, même si elle peut se faire de manière individuelle. La lutte passe par les scientifiques, les paysan-ne-s et les citoyen-ne-s. Ensemble, ils/elles font avancer la réflexion.

FAIRE AVANCER LA RECHERCHE

C’est dans cet esprit-là que Muriel Guernion, ingénieure d’études à l’ECOBIO de l’université Rennes 1, intervenait au FAT. Pour présenter l’action de l’Observatoire Participatif des Vers de Terre (OPTV), qui se propose « de mettre un outil d’auto-évaluation de la biodiversité à disposition de tou-te-s, de vulgariser les connaissances en écologie des sols à travers un site Internet et de former les volontaires pour la participation à la recherche et/ou à la restitution des résultats. » Pourquoi ? Parce que les vers de terre, créateurs de matière organique, jouent un rôle essentiel dans les sols, « rendant des services éco-systémiques ».

En deux protocoles accessibles, elle démontre que chacun-e peut apporter sa pierre à l’édifice, de manière très simple : « Le premier consiste à mettre de la moutarde dans de l’eau et d’arroser cela sur le sol pour que les vers remontent à la surface. Le deuxième, appelé test bêche, consiste en un tri manuel des sols, permettant ainsi une meilleure appréhension du nombre de vers de terre mais qui nécessite plus de temps que le premier. On peut ensuite saisir les données participatives sur le site ou encore on peut envoyer des échantillons au laboratoire pour analyses, ce sont les données collaboratives. »

Ainsi, en 2011, l’OPTV avait multiplié par 10 ses données. Parce que les réseaux se sont activés et ont diffusé les procédés. Ce qui a permis d’avancer dans la recherche mais aussi d’obtenir une meilleure distribution sur le territoire des observations. « Grâce à la participation citoyenne, on a pu explorer de nouveaux territoires, auxquels on aurait pas pensé juste entre scientifiques, comme les aéroports, les terrains de sport, le milieu urbain. Depuis 6 ans, il y a plus d’observations, plus d’habitats, de mobilisation sociale et de communication sur cette thématique et on note que l’évolution est très importante. »

MIXER LES SAVOIRS ET EXPÉRIENCES

Le maraichage sur sol vivant, l’expérimentation des techniques artisanales conciliées à la mécanisation, l’utilisation des savoirs anciens remis au goût du jour, la richesse de la biodiversité – en milieu urbain comme en milieu rural -, le choix d’une petite exploitation et d’une production raisonnable et suffisante pour un autofinancement, celui de la vente directe et/ou à des partenaires cohérents de sa propre éthique, la participation citoyenne, la collaboration à la recherche…

Tout cela participe à une réflexion dont l’enjeu est majeur puisqu’il en va de la sauvegarde de l’environnement, du vivre ensemble et du bien-être, à l’heure où l’on s’inquiète de ce que l’on mange, de la provenance des aliments – et pas que - et des politiques en place. L’agriculture conventionnelle, la consommation de masse, l’industrialisation, l’agrochimie, etc. ne peuvent plus être les modèles prédominants de notre société.

Fermes d’Avenir Tour multiplie les preuves qu’il existe, et que se développe concrètement, un tas de solutions et d’alternatives. Les potentialités sont nombreuses et les acteurs-trices engagé-e-s et militant-e-s, aussi.

Du côté de Guipel, Thomas Pathenotte, Elise Bonati Gilquin, Didier Oudart, Anais Bouilly et Alexandre Gilquin – lors de la visite, le 30 août, seuls les trois derniers mentionnés sont présents - ont fondé, en juillet 2016, la ferme Les p’tits Brégeons. Hormis Didier, en pleine installation de son activité de maraichage, les autres ne peuvent se verser de salaire et tous ont conservé leurs boulots respectifs. C’est un choix, un engagement.

À la croisée d’un projet professionnel et d’une action citoyenne. Parce que pour eux, être à plusieurs représentent une force et un atout considérable pour le partage des savoirs et savoir-faire, les échanges et l’entraide, mais qu’ils souhaitent tout de même développer leurs projets personnels, se dégager du temps et gérer leur temporalité comme ils l’entendent. Les 7 hectares de terrain sont répartis équitablement entre eux/elles, ce qui permet ainsi à chacun-e de développer sa mission et ses envies. Pour Anais, par exemple, l’espace sert à la culture de plantes aromatiques et médicinales.

« Au printemps, j’ai planté 9 variétés de plantes, qui toutes ont des vertus pour la peau, cicatrisantes, hydratantes, régénérantes, etc. Je vais ensuite récolter, utiliser un séchoir solaire et faire macérer dans de l’huile végétale, principalement du chanvre. Cela me servira de base pour la fabrication de cosmétiques pour corps et visage. Je souhaite me lancer dans la production d’une gamme bio avec le moins de composants possibles. », explique-t-elle.

Elle réalisera ensuite les produits chez elle, dans une pièce qu’elle aménagera à cet effet, avant d’effectuer les tests pharmaceutiques nécessaires à la validation et à la commercialisation.

Pour Alex, le jardin en mandala, et plus largement l’aménagement des P’tits Brégeons – qui répond aux principes et valeurs de la permaculture – est l’occasion de proposer des ateliers pédagogiques, avec des écoles maternelles par exemple pour l’éveil et la sensibilisation à l’environnement et à la biodiversité, ou encore des structures accueillant des jeunes en difficultés d’insertion ou en situation de handicap.

Et pour Didier, la surface est dédiée au maraichage. Sous la serre ou en extérieur, il travaille sur sol vivant, irrigué grâce à une pompe placée dans l’étang de l’exploitation, avec des buttes recouvertes de paille et expérimente les associations de culture pour l’optimisation de l’espace.

« J’aime bien rechercher des choses et avoir une production diversifiée faite pour nourrir une zone locale. Ici, au printemps, il n’y avait quasiment plus aucune biodiversité. Aujourd’hui, il y a de nouveau des fleurs comme les soucis ou les capucines pour attirer les pollinisateurs, je laisse repousser les mauvaises herbes, etc. Et on a retrouvé de la biodiversité ! »
s’enthousiasme-t-il.

Sur la berge de l’étang, il cultive ses pommes de terre, à quelques mètres des ruches, qui devraient bientôt être rejointes par des arbres fruitiers qu’ils s’apprêtent à planter à l’automne, grâce aux 5 000 euros reçus l’an dernier en remportant le prix Fermes d’avenir.

Y A PLUS QU’À !

On voit alors éclore et se consolider des dynamiques vertueuses et fondamentales à la transition écologique. Le terrain rennais est fertile et grouillant d’initiatives porteuses de projets et d’espoir, on le sait. Preuve en est avec l’officialisation de Rennes, capitale française de la biodiversité l’an dernier, ainsi qu’avec l’existence et la vitalité des réseaux et d’associations comme La forêt nourricière, Les incroyables comestibles ou encore Jardins (Ou)Verts, et les formations et informations autour de la permaculture (Perma G’Rennes à la Prévalaye, face à l’éco-centre de la Taupinais, documentaire L’éveil de la permaculture, court-métrage La Prévalaye : la culture de la biodiversité, émission Anthroposcène sur Canal b, etc.).

Mais on ne peut nier l’évidence : il y a urgence. Chacun-e est concerné-e et tout le monde peut s’engager.

« Il est important de modifier les comportements, comme acheter sur le marché plutôt que chez les industriels. Nous, on regarde nos clients droit dans les yeux. On a une démarche sincère et importante. »
conclut Mikaël Hardy, ravi et soulagé du succès de l’étape rennaise de cette édition du FAT.

Une édition qui a réussi à aborder ces thématiques cruciales et néanmoins complexes et qui a su faire prendre conscience de l’urgence et des enjeux, sans toutefois inculquer un discours moralisateur et jugeant. On retient l’engagement et l’apaisement des agricultrices-teurs, l’engouement collectif et la symbiose entre scientifiques et citoyen-ne-s, l’enthousiasme des festivalier-e-s et de l’équipe et la phrase finale de Mikaël : « Y a plus qu’à ! Ce n’est que le début ! »

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Célian Ramis

Consommation : Réinventons nos déchets

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Pourquoi jeter nos objets quand ils peuvent être réemployés, réparés et réutilisés ? Avec l'ESS et les ateliers Do It Yourself, aujourd'hui, plus d'excuses pour ne pas prêter attention à notre consommation et à nos déchets !
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L’heure est à la lutte contre le gaspillage et à la prévention quant à la gestion individuelle et collective des déchets. Conséquence de la consommation à outrance, il n’est pas rare de jeter un objet qui présente un petit signe de défaillance et de racheter.

On passe parfois à côté de l’occasion de le réparer – et d’apprendre au passage à le réparer – ou de le transformer en un autre objet. Sans oublier que l’on pollue et que l’on use à grande vitesse les énergies naturelles. En réponse à cette problématique environnementale et sociétale, les forces se multiplient, se réunissent et s’organisent pour apporter des solutions viables et durables.

Réparation et réemploi, dans un esprit Do It Yourself, s’affichent aujourd’hui comme des outils indispensables à la sauvegarde de la planète. Et si en plus ça peut créer du lien social et de l’entraide, que demander de plus ?

Au-delà de la fameuse obsolescence programmée, notre rapport aux objets a incroyablement changé en quelques dizaines d’années. Parmi les responsables figurent la baisse des coûts de fabrication – alliée à une perte de qualité – et l’accélération de la société de consommation, nous menant à passer d’un objet à un autre, sans attachement particulier mais avec une soif certaine de posséder les derniers modèles. Mais cette création des besoins de l’ère du high-tech, des objets connectés et des produits jetables à bas prix s’avère clairement incompatible avec l’urgence réelle à entretenir notre planète.

Heureusement, le secteur de l’Économie Sociale et Solidaire prend de l’ampleur et ne se contente pas simplement de pointer ces dérèglements. Il propose également des alternatives, basées sur la réduction des déchets, le réemploi et la réutilisation. Tout cela dans un esprit d’entraide, de lien social et de partage des compétences.

Ça sonne un peu comme l’histoire de David contre Goliath. Le côté biblique en moins. La puissance capitaliste contre l’humble Économie Sociale et Solidaire. La société consumériste contre le système bidouille. Mais le propos – bien caricatural - n’est pas là et penser que le bras de fer est la seule solution serait une erreur. Car on sait la difficulté à faire évoluer les mentalités engluées depuis plusieurs décennies dans un schéma de consommation accrue.

Les meubles en kit, les tarifs préférentiels, les appareils électroménagers destinés à claquer aussi rapidement qu’ils ont été fabriqués, le marketing féroce des objets connectés… Aujourd’hui, tout va vite et tout se jette. Résultat : on perd petit à petit la valeur des produits que l’on consomme. Si le tableau paraît bien noir, c’est parce que les conséquences peuvent s’avérer dramatiques.

Pour l’environnement tout d’abord qui se voit vider de ses ressources naturelles et peine à prendre en charge tous les déchets amassés par habitant-e. Pour les humains ensuite qui s’éloignent au fur et à mesure de la notion de solidarité et de partage des connaissances.

DES LOIS ET DES PLANS

Depuis 2009 notamment (des plans de prévention existent déjà), des lois existent dans le cadre d’une volonté politique de réduction des déchets. De là découle l’élaboration de plans locaux de prévention de la production de déchets par les collectivités en charge de la collecte ou du traitement obligatoire depuis le 1er janvier 2012 (loi du 12 juillet 2010), comme l’indique l’Ademe, soit l’Agence de l’Environnement et de la Maitrise de l’Énergie.

Les années suivantes vont également être ponctuées d’engagements gouvernementaux, renforcés par la loi du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte. Evidemment, le cadre législatif n’est rien sans les volontés et les militant-e-s de ce changement des comportements. Concrètement, le programme national de prévention des déchets 2014-2020, établi par le ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, prévoyant la mise en place progressive de 54 actions concrètes, réparties en 13 axes stratégiques.

Parmi eux, la partie qui nous intéresse particulièrement : le réemploi, la réparation et la réutilisation. « Environ 10 millions de tonnes de déchets correspondant à des catégories produits susceptibles de faire l’objet d’un réemploi ou d’une réutilisation ont été générés en 2011. Le réemploi et la réutilisation en évitent 825 000 tonnes (données 2011). On peut donc estimer qu’en France en 2011, environ une tonne sur dix arrivant en fin de vie est réemployée ou réutilisée », précise le rapport qui mentionne dans un tableau de quantification des biens réemployés en 2011 que 171 000 tonnes sont réemployées ou réutilisées grâce aux acteurs/trices de l’ESS et 654 000 tonnes grâce à l’occasion (reventes, dépôts-vente, vide-greniers, sites internet de mise en relation, journaux de petites annonces).

Les données datant d’il y a 6 ans, on peut espérer que les chiffres affichés aient connu une augmentation favorable à la pérennité des structures de l’ESS mais aussi au changement des mentalités visant à prévenir de la réduction des déchets. Sans surprise, Rennes participe à cette émulation et voit croitre les porteuses/teurs de projets visant à atteindre ces objectifs ambitieux et nécessaires à notre futur.

FAIRE DON DES DÉCHETS RÉEMPLOYABLES

Preuve en est avec le lancement dans la capitale bretonne de la ressourcerie La Belle Déchette, fondée par Priscilla Zamord et Julie Orhant en décembre 2015. L’an dernier, les deux mois de résidence effectués à l’Hôtel Pasteur, entre septembre et octobre 2016, leur permettaient de réaliser une étude-action et de se faire davantage connaître à travers des ateliers et des causeries.

Le 1er septembre, elles ouvriront leur boutique solidaire, rue de Dinan (inauguration le 15 septembre) et le pôle valorisation sera prêt à accepter les apports volontaires, pour lesquels il y aura des créneaux horaires, précise Julie Orhant : « Je n’ai pas encore les heures mais ce sera inscrit sur le site. Ce sera dans la ZI Sud Est uniquement, notre local de stockage. Pourront être déposer des objets de déco, de la vaisselle, du mobilier, des vêtements, du linge de maison, des matériaux type bois, tissus, etc. Tout ce qui peut être réemployé. Mais on se donne le droit de refuser certaines choses, comme par exemple, si on nous amène un matelas, là, on dira non. On est une ressourcerie, pas une déchèterie. »

Intégrée au réseau national des ressourceries – qui comptabilise actuellement 151 structures adhérentes – La Belle Déchette affiche quatre fonctions : la collecte et le tri, la valorisation des objets de seconde main, la vente à moindre coût et la sensibilisation à l’environnement.

« On projette la récupération de 250 tonnes par an sur la métropole rennaise. C’est un pronostic établi par rapport aux déchèteries (à savoir que Rennes Métropole en compte 18 au total, ndlr) et aux autres ressourceries. », précise Julie.

En plus des apports volontaires, la collecte se fera donc auprès des déchèteries mais aussi des professionnel-le-s, comme l’Opéra de Rennes par exemple avec qui elles pourront collaborer, notamment dans la récupération de certaines parties des décors.

« Au sein de la métropole, il y a énormément de dépôts en déchèteries, c’est même assez général à la Bretagne. Une partie part en recyclage et une autre, à l’incinération. Il est important de donner une seconde vie aux déchets et ne pas repuiser continuellement dans les ressources naturelles. Dans cette société de consommation, ces ressources naturelles arrivent à épuisement. »
souligne à juste titre la co-fondatrice de La Belle Déchette.

Et c’est la boutique de la rue de Dinan qui aura pour but de valoriser les secondes vies données à ces objets collectés qui seront vendus à moindre coût. Participer à la vie de la ressourcerie signifie alors alimenter un projet issu de l’ESS qui s’active au réemploi mais aussi à la création de lien social et d’échanges de compétences, via l’organisation d’ateliers dès la rentrée, un mercredi par mois de 18h à 20h. Julie Orhant, qui pour l’instant ne dévoile pas les thèmes actuellement en développement, explique :

« Les ateliers sont payants, ce qui permet de rémunérer les intervenant-e-s pour qui c’est l’occasion de se faire connaître et de développer leur activité. La grille des ateliers est complète jusqu’à février 2018 pour le moment. Pour l’instant, il n’y a que des femmes qui interviennent mais des hommes commencent à intégrer La Belle Déchette et c’est vraiment cool. »

SENSIBILISER À LA GESTION DE LA CONSOMMATION ET DES DÉCHETS

Si la programmation n’est pas encore affichée, on sait en revanche que parmi les intervenantes se trouvera Emmanuelle Dubois, fondatrice de debrouillART, une structure mêlant créations d’objets et mobiliers recyclés et ateliers Do It Yourself pour sensibiliser les participant-e-s à notre consommation et à ce que l’on jette.

Après la fac d’arts plastiques et les Beaux-Arts, la Rennaise devient assistante marketing avant de travailler à la Maison de la consommation et de l’environnement en tant que chargée de communication. « Toutes mes expériences ont permis à m’enrichir pour que je puisse lancer mon activité. Ça m’a apporté des compétences pour les supports de communication, pour les stratégies commerciales, pour la diffusion de l’information. », confie-t-elle.

Attirée par la création depuis longtemps, elle commence à récupérer les nombreuses choses que l’entreprise dans laquelle elle est en poste jette. Elle fabrique alors des meubles. « Ça partait de mes besoins à moi. De ce que je trouvais à droite et à gauche. Aujourd’hui, j’essaye de récupérer les déchets des entreprises, les chutes de production, les chutes de tissu des couturières par exemple. Aussi, je récupère des bidons d’huile chez le garagiste. Ça l’arrange aussi puisque sinon il est obligé de payer pour les donner au ferrailleur. », détaille Emmanuelle Dubois.

La créatrice fourmille d’idées et de ressources pour élaborer ses fabrications. Que ce soit auprès de son voisin qui la fournit en câbles de fibre optique, d’entreprises privées, de structures comme La Belle Déchette ou des rebuts des particuliers, elle alimente son atelier, aménagé pour le moment dans une petite pièce de sa maison à Chantepie en attendant de pouvoir investir ses 10m2 au Mur Habité, situé dans le quartier Cleunay.

C’est la caverne d’Ali Baba. Les étagères sont remplies d’outils, boites de rangement, balles de tennis, poupées Barbie, bouteilles en verre, pelotes de fil, peintures, VHS, bouchons de liège, papiers ou encore tissus. Tout cela servira à créer des tabourets, des fauteuils, des étagères, des pieds de lampe, des tables ou encore des éléments de déco.

« Il y a là des choses de ma consommation personnelle mais aussi beaucoup d’objets qui sont déposés au pied des poubelles. Des bouts de lit, des planches de bois, des appareils électroménagers… Je suis à l’affut de tout ce qui traine dans la rue, près de chez moi. »
sourit Emmanuelle.

Elle qui a été formée, accompagnée et suivie par la coopérative d’activités et d’emploi Elan Créateur lors de la phase de lancement, en mai 2017, souhaite partager son savoir-faire et ses connaissances en matière d’écologie et de développement durable lors de ses ateliers.

Ainsi, à partir de skaï et de tissus, on peut fabriquer un bracelet. À partir d’un cd, faire un dessous de verre. De chutes de bois, un nichoir pour les oiseaux. De caisses de vin, des rangements pour les bocaux. Ou encore de cagettes, des cadres pour les tableaux.

« La sensibilisation est importante. Montrer que l’on peut faire des objets avec de la récup’. Et c’est ludique. Je monte des ateliers avec différents partenaires, c’est chouette. Avec La Belle Déchette, Scarabée biocoop, la ludothèque de Chantepie et d’autres. C’est sympa parce que certain-e-s participant-e-s viennent sans être sensibles à tout ça, découvrent et trouvent ça chouette. Comme sur les marchés de créateurs, j’en ai fait un fin mai et je trouve que ça touche pas mal les gens parce que la démarche est positive et ça ça leur plait. », s’enthousiasme-t-elle.

L’impact est fort. La démarche, comme elle le souligne, est positive. Autant qu’elle : « Pour l’instant, je vends sur internet et sur les marchés. Et je démarche pour les points de vente. Je ne sais pas comment ce sera accueilli à ce moment-là mais je me dis qu’il faut foncer parce qu’actuellement tout s’ouvre à moi. C’est très encourageant et positif, et ça fonctionne ! »

DebrouillART poursuit son chemin sur son site – www.debrouillart.fr - sur les réseaux sociaux et bientôt au Mur habité et multiplie sur le terrain, en parallèle des ateliers, les occasions de semer des graines, à l’occasion de Quartiers d’été le 20 juillet, les 7 et 8 octobre au festival Ille et Bio à Guichen ou encore les 2 et 3 décembre à Cesson.

INSERTION ET LIEN SOCIAL

Pas étonnant donc de la retrouver lors de l’événement Fabrique, organisé par Bug et Fab Lab, les 1er et 2 juillet à la Maison des associations de Rennes. Et pendant que enfants et adultes s’attèlent au choix des tissus, à la découpe du skaï et à la mise en place des pressions dans le but de se parer de bracelets personnalisés faits d’éléments de récup’, La Petite Rennes sensibilise les passant-e-s à leurs activités.

L’atelier de la rue Chicogné, créé en 2012, est une véritable ressource pour les usagers du deux roues. En effet, la structure associative se base sur l’auto-réparation des vélos mais aussi sur Le Grand Cycle, soit leur filière de réemploi et de recyclage que gère Aurélien en tant que salarié. Activité indispensable au fonctionnement de La Petite Rennes, elle permet la récupération de vélos considérés comme déchets car laissés à l’abandon ou plus en état de rouler.

« On récupère environ 6 tonnes de vélos, c’est fou ! Et ce ne sont que des vélos qui allaient partir à la poubelle ! »
s’exclame-t-il.

Les bicyclettes vont alors être réparées par l’ESAT Maffrais de Thorigné-Fouillard, dont la mission est de fournir un service d’aide par le travail spécialisé dans l’accueil de personnes présentant un handicap psychique : « On sous-traite avec eux. Je vais là-bas régulièrement pour les aider à apprendre mais aussi pour développer avec eux une réflexion différente sur chaque cas puisque chaque vélo est unique. Ensuite, ils nous les livrent, on fait un contrôle selon la liste des tâches et des composants, c’est ce qui nous permet de déterminer le prix. C’est entre 20 et 250 euros environ mais le prix moyen est de 66 euros. »

Parce qu’ensuite, les vélos réparés sont vendus par l’association, toujours munie de 5 à 7 deux roues par semaine. Et Aurélien poursuit en murmurant : « Bon, faut pas le crier sur tous les toits mais dans certains cas particuliers (en gros, des cas de grande précarité), on peut donner gratuitement parce que cela permet de donner accès à la mobilité. Ça veut dire que la personne peut-être peut trouver un emploi un peu éloigné de chez elle et s’y rendre en vélo. Et que le jour où elle a besoin de faire une réparation, elle viendra ici et pourra aussi développer du lien social. »

LES MAINS DANS LE CAMBOUIS

L’intégration fait partie des engagements de ces structures qui fonctionnent principalement sur le principe d’entraide. Et c’est bien ce qu’apprécie Lisenn Morvan qui fréquente l’atelier depuis au moins 4 ans et qui fait partie du CA et du bureau depuis 3 ans. « J’avais un vélo qui avait un problème de frein et j’ai croisé David, qui était président de La Petite Rennes. Je suis alors venue, je m’y suis mise et j’ai découvert plein de choses. Depuis, j’ai même racheté un vélo pour le remettre en état ! », rigole la membre du CA.

Et ce jour-là, elle fignole, en installant une béquille, la bicyclette destinée à sa sœur. Le principe lui plait : venir avec son vélo et apprendre à le retaper soi-même. Avec l’aide des bénévoles, qui animent des permanences – ce qu’elle fait elle aussi désormais le samedi après-midi – et des connaisseuses/eurs. Adhérer à l’association donne libre accès à tous les outils. Et on trouvera également à prix libre des pièces réutilisables et à prix fixe les pièces neuves de sécurité, comme les câbles de freins, les patins de freins, les cadenas, les lumières, etc.

« Ici, il y a toujours quelqu’un pour filer un coup de main. Il y a vraiment une transmission de connaissances. Le but étant d’apprendre à réparer ton vélo. Faut mettre les mains dans le cambouis ! Mais pas que, il faut aussi réfléchir à la mécanique, c’est très intéressant. Tu apprends et puis tu retransmets à ton tour, c’est hyper satisfaisant. Alors au début quand je suis arrivée, il y avait pas beaucoup de femmes mais ça évolue. Au niveau des adhésions, c’est environ 40% de femmes et 60% d’hommes. Et environ 30% / 70% en terme de fréquentation. Il y a besoin de démystifier la peur de mal faire, la mécanique… Il n’y a aucune raison que ce soit réservé aux mecs ! », conclut Lisenn qui s’en retourne à sa béquille.

ÉCHANGE DE COMPÉTENCES

Et ce principe se retrouve au niveau du Repair Café de Rennes, lancé par l’association Les 3 maisons (Cleunay, Arsenal Redon, Courrouze), en 2015. L’esprit est déjà au partage dans la structure. Un ancien atelier, La bidouille, avait au préalable était mené.

« On l’a relancé en lui donnant un air plus moderne. On connaissait les Repair Café et on a décidé de s’y affilier. Les premiers en Ille-et-Vilaine (aujourd’hui le département en compte 5 autres, ndlr) ! On est des précurseurs et on a fait des émules depuis. », se félicite la présidente de l’association, Cécile Persehaie, qui encourage les volontaires à monter d’autres RC.

D’une quinzaine au départ, les réparateurs/trices sont passé-e-s à une trentaine, allant même jusqu’à une cinquantaine lors des disco soup qu’ils/elles organisent. Le slogan donne immédiatement le ton : « Jeter ? Pas question ! » Cécile le confirme, pleine d’entrain :

« Le but, c’est de réparer avec. Ce n’est pas ‘je viens, je pose mon objet’. On associe vraiment le demandeur au réparateur. »

Et de là découlent de nombreux échanges entre les réparateurs qui planchent sur leurs produits. Partages d’expériences mais aussi de compétences, l’ambiance est à l’entraide et au mélange des savoirs. Couture, informatique, électroménager, vélo, horlogerie, bijoux, les domaines de réparation sont multiples, prêts à bricoler, bidouiller et rafistoler des cafetières, des grilles pain, des aspirateurs ou des objets plus insolites ou peu fréquents comme les trottinettes, les lecteurs radio, les platines vinyle et même les slips !

Chaque deuxième mardi du mois, de 14h30 à 19h30, la Maison des Familles de Rennes accueille le Repair Café, qui reçoit entre 70 et 100 objets. « On répare environ 60% de ce qui est amené. Il y a des choses que l’on ne peut pas réparer mais au moins les propriétaires peuvent le jeter en ayant essayer. On pèse tout pour savoir combien de kilos de déchets on a sauvé ! », signale Cécile Persehaie.

Alors ? Au niveau international, 250 tonnes d’objets sont réparés auprès des plus de 1300 Repair Café. Et à Rennes, c’est 1,650 tonne de déchets qui voient leur vie prolongée sur une année. Un chiffre réjouissant, et pas uniquement pour la satisfaction personnelle des bénévoles qui trouvent tout de même une reconnaissance et une valorisation de leurs compétences !

« J’encourage tous ceux qui en ont la possibilité d’ouvrir leur Repair Café. Surtout à l’époque actuelle, avec toute la consommation, c’est important d’avoir la valeur de l’objet ! », commente la présidente. C’est l’occasion de mettre le doigt dans l’engrenage de la réparation et du réemploi et de petit à petit modifier son comportement et son rapport aux objets, et ainsi aux déchets. « J’y suis venue presque au début pour réparer un objet et puis je suis revenue pour aider en couture. Je suis kiné mais j’ai toujours fait de la couture, du tricot, des activités manuelles. Je suis assez fidèle au poste ! On est toujours content-e-s de se retrouver. », sourit Bernadette Schnapp.

Et si on serait tenté-e-s de mettre un bémol quant à la répartition des tâches – les femmes à la couture et les hommes au bricolage – les deux femmes nous rassurent tout de suite : « Pour les visiteurs, c’est moins vrai ! Les femmes qui viennent s’intéressent au bricolage, posent des questions aux réparateurs et apprennent en même temps et les hommes s’intéressent à la couture ! »

Les avantages s’accumulent. Car à travers une nouvelle manière de gérer nos déchets, et ainsi de participer à la sauvegarde des énergies naturelles et de limiter la pollution de notre environnement, le milieu de la réparation, de la réutilisation et du réemploi permet l’apprentissage – égalitaire, tant au niveau des sexes que de la classe sociale - de savoir-faire nouveaux, la création de lien social, d’insertion et solidaire. Une manière de participer à l’économie du pays dans le respect de la planète et des valeurs humaines. Apaisant et motivant.

 

 

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La seconde vie des déchets
Des ressources solidaires et environnementales

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