Célian Ramis

Le miroir, meilleur ennemi des danseuses

Posts section: 
Location: 
Collectif Danse Rennes Métropole, Rennes
List image: 
Summary: 
La compagnie bretonne Légendanse a présenté, le 15 janvier, sa dernière création à Rennes, intitulée "Je-u". Une pièce chorégraphique pour quatre femmes, autour des représentations de soi et l'acceptation de son corps.
Main images: 
Text: 

La compagnie bretonne Légendanse a présenté, le 15 janvier, sa dernière création aux Rennais, intitulée Je-u. Une pièce chorégraphique pour quatre femmes, autour des représentations de soi.

« Dans toutes les salles de danse, il y a un miroir. Mais il n’a pas toujours été un ami… » Émilie Dhumérelle entretient un rapport conflictuel avec son corps. Amour, un jour ; désamour, le lendemain. Pourtant, elle en a la maitrise absolue. Elle est la chorégraphe de Légendanse.

La compagnie, qui s’est installée dans les Côtes-d’Armor, était en résidence, auprès du collectif Danse Rennes Métropole, du 12 au 16 janvier. Autour de la chorégraphe, Adeline Grit, Élise Martin et Virginie Auray ont donné une représentation publique de leur dernière création, dans une ambiance intimiste, le 15 janvier.

Je-u est un questionnement sur le processus de création identitaire. « Je, c’est l’égo, la psyché. Et le jeu, c’est pour l’enfant qui se découvre et se reconnaît dans le miroir. Dans sa tête, c’est un choc », explique Emilie Dhumérelle. L’idée du spectacle, la chorégraphe la doit à ses enfants. C’est en les observant qu’elle a compris l’importance du processus de reconnaissance : « Avant de se voir dans le miroir, ma fille parlait d’elle à la troisième personne. »

LA PSYCHOLOGIE AU SERVICE DE LA DANSE

Entre deux sourires, Émilie Dhumérelle cite fréquemment Françoise Dolto et Jacques Lacan, parle psychologie et rapport au corps : « J’ai lu beaucoup de livres. C’est une piste, un axe de travail qui fait réfléchir. Cette création raisonne bien dans la société actuelle, surtout chez les femmes. Elles sont constamment à la recherche d’une image parfaite mais celle-ci n’existe pas… Moi-même, pendant longtemps, j’ai essayé de rentrer dans le format de la danseuse au physique idéal. » Un constat qui l’a encouragé à créer un spectacle exclusivement féminin : « Au début, je ne le souhaitais pas forcément. Et puis, au fur et à mesure, je me suis dit que c’était mieux. Les femmes ne sont jamais contentes devant la glace. Pour les hommes, c’est différent. Ils en parlent moins. »

Des corps fins et harmonieux, une tenue impeccable, et pourtant… « Je suis sur scène, les gens viennent pour me voir mais ça ne veut pas dire que je m’assume », concède Adeline Grit, à la longue chevelure rouge. Virginie Auray acquiesce : « J’essaie d’être en paix avec cette image. ll y a des phases, des cycles, des rencontres. Et aussi l’âge de la remise en question. » Et ce n’est pas Élise Martin qui contredirait ses partenaires : « La difficulté, c’est de se mettre à nu, de se montrer soi-même. »

Ces doutes perpétuels se retrouvent dans le spectacle. Après deux ans de travail, la création se cherche encore : « C’est un long parcours de recherche chorégraphique et de remise en question personnelle, dont une période de compagnonnage avec Territoires d’écritures en mouvement (TEEM), la structure de développement chorégraphique de Quimper », explique Émilie Dhumérelle. Une période que la danseuse qualifie aujourd’hui de « psychothérapie ».

LE JEU DU MIROIR

À Rennes, les quatre artistes ont modifié l’articulation du spectacle, pour un rendu plus fluide et juste. « Quelques incertitudes subsistent », concède Emilie Dhumérelle. Sur scène, les danseuses évoluent autour de deux miroirs. Objet de jeu, de découverte, la glace reflète l’image, attire la curiosité ou la répulsion. Les danseuses se découvrent entre elles, jusqu’à jouer avec leur propre reflet. Elles s’interrogent en gestes, toujours avec précision. Formées à la danse classique, les jeunes femmes se libèrent des carcans pour exprimer des émotions et des questionnements.

Le choix du contemporain était, pour ces artistes, une évidence. « Le classique transpire forcément dans le spectacle. Mais le problème c’est que l’esthétique est extrêmement codifiée et stylisée. Les codes font toujours aller au même endroit. Pour créer librement, il faut s’en détacher », souligne Emilie Dhumérelle.

Je-u n’apporte pas de réponse mais soulève des questions et suscite le débat. Et la danse, elle, mène vers l’acceptation. « Elle permet d’être plus à l’aise dans son corps ; elle donne l’impression de se  connaître. Légendanse intervient dans les collèges, pour de la sensibilisation. Les ados changent, grandissent, jouent un rôle. Alors, la danse, ça leur parle ! »

Célian Ramis

Danse : enfiler les lunettes de l'égalité devient impératif

Posts section: 
Location: 
Collectif Danse Rennes Métropole, Rennes
List image: 
Summary: 
Hélène Marquié, danseuse et chorégraphe, propose un regard féministe sur le milieu de la danse, dans lequel persiste de nombreuses inégalités concernant l'égalité des sexes.
Text: 

Danseuse, chorégraphe et chercheuse au Centre d’Études de genre à l’université Paris 8, Hélène Marquié était de passage à Rennes, au Collectif Danse Rennes Métropole précisément, le 25 septembre dernier. À l’occasion d’une conférence organisée par Questions d’égalité – en partenariat avec HF Bretagne – la professionnelle a proposé un regard féministe sur le milieu de la danse.

Noël 2008. Un homme noir, a priori viril, déballe son cadeau et découvre une paire de chaussons de danse roses. Évidemment il aurait préféré un ordinateur. « Faites-lui plaisir… », précise la campagne publicitaire de la marque Surcouf. Marque bien connue pour ses accroches commerciales sexistes.

C’est sur cette image qu’Hélène Marquié commence son argumentaire. Une preuve selon elle que la culture européenne et nord-américaine forge et véhicule les clichés autour de la danse. « Dans certaines cultures, les danses traditionnelles sont interprétées par les hommes. Les danses masquées ne peuvent être entreprises que par les hommes puisque les femmes ont interdiction de porter des masques. Sans oublier les danses religieuses. Les stéréotypes sont culturels. », démontre la danseuse et chorégraphe.

Et pour comprendre comment se sont façonnées les idées reçues, il est essentiel de remonter au XVIe siècle, à l’époque des ballets de cour. Une affaire d’hommes et d’aristos : « La danse est le seul art que les aristos ont été contraints de pratiquer. Henri IV n’aimait pas trop, Louis XIII non plus. Louis XIV, par contre, aimait beaucoup et impose le professionnalisme dans la danse dès 1661 avec l’Académie Royale ».

Et si les femmes sont moins présentes, les rôles féminins sont représentés par les hommes travestis sur la scène. Jusqu’à ce que le roi impose, en 1713, la parité à l’Opéra avec une troupe de 10 danseurs et 10 danseuses. Bémol : la rémunération est plus importante pour les hommes. « Déjà ?! », s’esclaffe les spectateurs-trices, venu-e-s en nombre pour l’occasion.

Aux alentours de 1830, la danse scénique devient incompatible avec la masculinité et la critique célèbre désormais les femmes, qui avaient pourtant toujours été reléguées au second plan : « Deux raisons : la création du ballet romantique et le renversement des valeurs anciennes. » Il s’agit de l’avènement de la société bourgeoise et des nouvelles normes de masculinité.

« La figure de l’aristo est alors stigmatisée à travers le danseur puisque la masculinité bourgeoise cherche à se distinguer de celle de l’aristocrate. À l’époque, l’efféminement des danseurs ne renvoyait pas du tout à sa sexualité. Ainsi les sphères féminines et masculines se séparent. »
Hélène Marquié, chorégraphe.

Les rôles pour les hommes se font plus rares, l’argent aussi. Les danseurs quittent les scènes françaises pour les scènes italiennes, anglaises ou russes. L’Opéra se privatise, le capitalisme s’instaure et les conditions de travail se durcissent.

« DES CLICHÉS MALGRÉ MICKAEL JACKSON ET LE FÉMINISME »

« Aujourd’hui, les idées reçues et les stéréotypes de cette époque demeurent vivaces. On se dit que les petits garçons qui font de la danse pourraient mal tourner ! Malgré Mickael Jackson et le féminisme… », rigole Hélène Marquié. Avec beaucoup de dérision, la professionnelle de la danse se lance dans un plaidoyer contre les inégalités qui subsistent encore dans cette discipline, qui semble l’éternelle oubliée des arts, passant sans cesse après la musique et le théâtre.

Si la danse est perçue comme un espace préservé des inégalités entre les sexes, « les gens pensent qu’il n’y a aucun problème », l’idéologie se manifeste « dans ce qui n’est pas perçu ». Quand Jean-Claude Gallotta, un homme de danse, est nommé directeur d’une maison de la culture – MC2 de Grenoble, alors baptisée Le cargo – il déclare non sans humour : « C’est comme le 1er droit de vote des femmes ». En effet, il est le premier chorégraphe nommé à la tête de ce type d’institution.

La liste que dresse la conférencière oscille entre points positifs et bémols significatifs. Par exemple, à compétences égales, pas de discriminations salariales, « mais ce n’est pas difficile ! Il faut prendre en compte les faibles revenus des danseurs et des danseuses, qui n’atteignent parfois pas le minimum vital ». Concernant les chorégraphes, 2 sur 3 seraient des femmes : « Il y a une corrélation entre faibles rémunérations et faibles statuts. Être chorégraphe, c’est moins valorisant que metteur-e en scène ».

Les choses se gâtent lorsque l’on aborde le point des carrières. Le sociologue et danseur Pierre-Emmanuel Sorignet démontre à travers une étude basée sur l’observation des auditions d’entrée au Centre National de Danse Contemporaine d’Angers qu’il est plus aisé de devenir danseur que danseuse, les compétences valorisées changeant selon le sexe du/de la candidat-e. Les garçons seraient davantage évalués sur leur originalité et leur potentiel artistique, aussi embryonnaire soit-il Et les filles davantage sur les compétences techniques et leurs capacités à mémoriser les enchainements.

« On leur demande également d’être le plus uniforme possible, pour ensuite leur reprocher de manquer d’originalité… », ajoute Hélène Marquié, qui mentionne aussi la différence des parcours valorisés. Atypiques chez les hommes qui auparavant ont travaillé dans la mode, dans l’ingénierie, etc. Très strictes chez les femmes qui doivent commencer la danse très jeune et avoir une morphologie « parfaite », hormis en danse contemporaine où les « rondeurs, sans excès » sont tolérées. On souhaiterait en rester là mais ce serait trop simple.

La chercheuse au Centre d’Études de genre de l’université Paris 8 s’est penchée sur la programmation du Théâtre de la Ville, à Paris, depuis le début des années 2000. Sur 447 chorégraphes programmés, elle compte 286 hommes, soit 64%, et 161 femmes, soit 36%.

« Et il n’y a pas eu une année où les femmes ont été aussi nombreuses que les hommes, détaille-t-elle. L’évolution est négative. En 2013/2014, la situation était caricaturale : 8 spectacles chorégraphiés par des femmes, contre 21 chorégraphiés par des hommes. Et parmi les 8, il faut compter les grandes figures étrangères et incontournables comme Trisha Brown et Pina Bausch… Mais bon je ne voudrais pas noircir l’image du Théâtre de la Ville… », insinue-t-elle, sourire en coin.

PORTER LES LUNETTES DE L’ÉGALITÉ DES SEXES

Sans ternir volontairement l’image des grandes structures culturelles, il en va de la sensibilisation du grand public, peu habitué à porter les lunettes de l’égalité des sexes. « Je le vois bien là où je travaille. À la fin de l’année, on fait le traditionnel gala. Le petit garçon fait sa variation sur le devant de la scène et une corbeille de filles l’entoure en tapant dans les mains… », décrie-t-elle.

Pour la chorégraphe, également membre du mouvement HF Ile-de-France, il faut analyser les différentes propositions artistiques : repérer comment sont établies les différences, quelle est la place des différences, observer ce que font les corps, la manière dont ils entrent en contact, qui porte qui… « Souvent les femmes sont assignées à la féminité. Leur garde robe est restreinte à la chemise de nuit et robes de soirée, aux pieds nus ou aux talons aiguilles. Tandis que les hommes bénéficient d’une grande sélection de costumes. Sans compter que souvent on fait danser les hommes de grande taille avec les femmes de petite taille. On continue à perpétuer des normes sexuées ! », analyse Hélène Marquié.

Pour elle, le but n’est pas d’uniformiser les genres mais de les singulariser. Pas question de déconstruire, « car terme inutilisable pour parler des corps qui ne sont jamais vierges et ne peuvent par conséquent revenir à 0 », mais plutôt de se métamorphoser, se réinventer, dénouer des choses. Et certaines danses, comme les danses urbaines, peuvent changer nos perceptions. Malheureusement, le regard genré n’est actuellement pas abordé dans les formations et enseignements alors qu’il paraît essentiel de conscientiser tous ces points.

Malgré tout, Hélène Marquié tient à conclure sur une note positive : « Il suffirait de pas grand chose pour avancer. Mais ça commence à se répandre, la prise de conscience débute. »

Célian Ramis

Le rêve des Créatives prend forme

Posts section: 
Related post: 
216
Location: 
Triangle, Rennes
List image: 
Summary: 
Le 12 juin dernier, les 10 jeunes femmes se sont produites sur la scène du Triangle, en présence d’une centaine de spectateurs venus assister à l’avènement de ce projet.
Main images: 
Text: 

Rappelez-vous, il y a quelques semaines, le groupe des Créatives travaillait sur un spectacle mêlant chorégraphie et chant, dans le but de créer une connexion entre la sensibilité artistique et le monde professionnel. Le 12 juin dernier, les 10 jeunes femmes se sont produites sur la scène du Triangle, en présence d’une centaine de spectateurs venus assister à l’avènement de ce projet. À 20h30, les danseuses frémissaient d’impatience à l’idée de faire naître le fruit de leurs répétitions. La salle est comble. La scène silencieuse. Lever de rideau…

C’est aux côtés de leurs 7 partenaires que Dania, Soiz et Mariette ont dansé ce soir-là, au Triangle. Après 45 minutes de spectacle, la chorégraphe Corinne prend la parole afin d’expliquer ne pas avoir thématisé le travail dans le but d’offrir au groupe l’opportunité de se laisser émerger, et de se laisser aller à cette part d’inconnu propre au projet.

On a commencé par des jeux avec une ouverture poétique, raconte Mathieu, pour aller chercher en elles un contact avec le monde, tout en restant présent et discret à la fois.” Très vite, les Créatives ne tardent pas à laisser exprimer leurs émotions, encore bousculées par l’adrénaline de la soirée. “J’aurai aimé que cela dure plus longtemps, déplore Dania, je me sens nostalgique car c’est déjà fini. C’était très intense”, souligne-t-elle, confessant avoir pleuré juste avant de monter sur scène.

UN FANTASME QUI SE CONCRÉTISE

Je sais désormais que je suis capable, affirme-t-elle au moment de faire le bilan. Ce qui pouvait m’effrayer, comme faire entendre ma voix par exemple, m’a, contre toute attente, procuré beaucoup de plaisir. J’attendais avec impatience ce jour, un peu comme lorsque l’on prépare un entretien d’embauche.” Désormais, elle gardera en mémoire cette force, cette énergie qui l’a poussée à se surpasser. Car là était son véritable défi.

Et le lien avec le monde du travail ? “Cette force qui s’est révélée en moi me servira pour faire face au monde extérieur, que ce soit pour des entrevues ou dans mes relations sociales.” Tout comme ses partenaires, Dania a appris la tolérance de la différence. La jeune femme, qui se décrit comme étant très impulsive, sait à présent faire confiance aux autres.

IL FAUT ACCEPTER DE SE LAISSER GUIDER PAR L'AUTRE

Quant à Soiz, elle a appris à s’aimer. Son défi était de prendre réellement conscience de ses atouts. Plus qu’une aventure humaine, c’est un véritable apprentissage de développement personnel qu’elle avoue avoir vécu. Si au départ elle reconnait avoir eu beaucoup de retenue, son manque de confiance s’est très vite envolé, laissant place à l’envie de créer et d’aller à la rencontre des autres.

“J’ai enfin réussi à me laisser guider et à lâcher prise afin d’aller jusqu’au bout de ce projet,” conclut-elle satisfaite. L’avenir? “Nous avons comme projet de faire un documentaire sur nous, dans la foulée, avec cette même énergie si productive. Une chose est sûre, c’est que l’on ne veut pas se perdre de vue!” Mariette, instigatrice de cette initiative, ajoute avoir eu l’idée de réaliser ce projet en visionnant Les invisibles, film documentaire sorti en 2012 et retraçant la vie des homosexuels dans les années 50.

C’est la différence de chaque femme qui les a rapproché. Cette “féminitude”, à ne pas confondre avec le féminisme précise t-elle,  a besoin d’être mise en lumière.

“Savoir que l’on est capable d’aller au bout de ce qui s’apparentait à l’origine à un rêve est un fantasme qui se concrétise. La société nous impose déjà tellement de limites aujourd’hui, alors pourquoi s’en créer nous-même? Tout est possible, même dans notre maladresse.”

Les Créatives l’auront bien compris : l’union fait la force. Si pour elles, le groupe leur a permis de faire face au regard des autres, la plupart aura appris que pour lâcher prise, il faut accepter de se laisser guider par l’autre. Elles en retiendront le souvenir d’une aventure riche et forte d’un bel esprit d’équipe, qui a fait naître de façon naturelle cette envie de créer ensemble. Les Créatives, c’est un petit peu comme cette bande de copines que l’on aurait tant aimé avoir, un groupe soudé au sein duquel chaque personne apporte tellement à l’autre par sa différence et par sa connivence.

Célian Ramis

Mythos 2014 : La désorganisation, ça ne s'improvise pas !

Posts section: 
Related post: 
242
Location: 
La Paillette, Rennes
List image: 
Summary: 
Le spectacle de Clément Thirion, au nom imprononçable : [WELTANSCHAUUNG] (à vos souhaits), était jeudi 17 avril sur la scène de la Paillette pour le festival Mythos. La pièce est un ovni loufoque qui a connu un beau succès.
Main images: 
Text: 

Le spectacle de Clément Thirion, au nom imprononçable : [WELTANSCHAUUNG] (à vos souhaits), était jeudi 17 avril sur la scène de la Paillette pour le festival Mythos. La pièce est un ovni loufoque qui a connu un beau succès.

Des badges Mythos encore autour du cou, des régisseurs visibles, deux acteurs qui murmurent entre eux pour s’accorder sur ce qu’il faut dire au public : lors de l’introduction de la pièce on se croirait dans un spectacle mal préparé. C’est voulu et assumé. Dès l’entrée les thèmes sont variés: le biface en silex préhistorique côtoie la bombe atomique et l’extinction de l’espèce humaine. Après un court intermède musical et visuel, les comédiens reviennent sous l’annonce: « Deux bipèdes veulent et vont sauver l’humanité ».

Leur gestuelle imite à merveille celle de nos lointains ancêtres descendus des branches, le tout en moonboots… Le ton est donné la pièce sera loufoque, barrée… ou ne sera pas. Le duo formé par les deux comédiens, Clément Thirion et Gwen Berrou, détonne sur la scène de la Paillette. D’abord physiquement : Gwen est une grande branche fine avec des membres très longs et un chouchou fluo dans les cheveux. Clément, lui, est un petit homme chauve. Ensuite sur le plan artistique : l’association de la fraicheur de Clément à la générosité du jeu de la comédienne fonctionne à merveille. Les deux sont en accord parfait et sans fausse note.

La pièce part dans tous les sens, à tel point qu’il est difficile d’y trouver un thème précis. En deux répliques, les acteurs passent de la préhistoire aux artistes des années 1970, ou de la danse de la fin du monde à une proposition de biscuits au public. Mais s’il y a bien un sujet qui semble être pris au sérieux et sous toutes ses coutures : l’homme et l’humanité.

Enfin au sérieux du second degré bien sûr. À travers des histoires sans queue ni tête, les artistes dessinent une image de l’homme à la fois hilarante, touchante et naïvement désespérée. La question de la création de l’homme rejoint parfois celle de la création artistique.

Des phrases sonnent particulièrement justes, même lorsqu’elles sont prononcées au milieu de cris d’hommes préhistoriques : « La création artistique commence avec la conscience de la mort, le fait de vouloir laisser une trace, tout ça, tout ça. Regarde comme il est beau mon biface ! Pour certains, symboliquement, c’est ça la sortie du jardin d’Eden », analyse Clément Thirion.

Le rythme de la pièce ne fatigue pas. On passe d’une scène à l’autre, avec des transitions pendant lesquelles les comédiens endossent le rôle d’acteurs perdus qui improvisent au fur et à mesure. Cette mise en abyme du rôle d’acteur est parfaitement interprétée et fait beaucoup rire la salle. Gwen Berrou se présente ainsi au début de la pièce : « Non, mais en fait moi, je remplace la personne qui devait jouer, elle s’est cassée une jambe. »

Quant aux scènes, elles sont absurdes et sont liées les unes aux autres par des fils très tenus. Après l’imitation vivante d’un tableau expressionniste représentant Adam et Ève campée par les deux protagonistes, la comédienne nous explique s’être intéressée au serpent au centre du tableau. Elle déroule ensuite les différents modes de déplacements des reptiles à l’aide d’un ruban. Pendant ce temps l’acteur discute tranquillement avec les deux régisseurs installés sur le côté gauche de la scène. Tout est fait pour donner au public l’illusion de l’improvisation. Cependant rien n’est laissé au hasard et surtout pas les instants de communication avec le public. « Vous voulez un biscuit ? », demande à la salle Clément Thirion. Des réponses positives fusent depuis les sièges du théâtre.

Il regarde alors sa partenaire de scène et lui lance : « Il nous reste des biscuits ? Je crois qu’il y en a qui en veulent. » Hésitation de la comédienne, qui va voir et revient avec une assiette remplie de confiseries et la fait circuler dans le public. Un jeu de miroir particulièrement réussi est également mis en place lors d’une chorégraphie sur une musique de Klaus Nomi. Les comédiens sur scène sont répétés en miniatures sur l’écran du fond. Et si l’ensemble est parfaitement régulier au départ, peu à peu chaque miniature reprend sa liberté et se désolidarise de l’ensemble. Une allégorie de la schizophrénie ? De la liberté ? L’effet visuel est parfaitement réussi.

Absurdité, réflexion sur la condition humaine, le théâtre de Clément Thirion rappelle celui de Beckett. Cependant sa manière de traiter le sujet est singulièrement plus vivante. Il ajoute également une dimension fondamentale ; celle de l’absence de frontières : les techniciens sont intégrés à la pièce par la présence des régisseurs dans un coin de la scène. Le public participe aussi au spectacle : ses réactions sont y aussi intégrées.

Et lorsqu’à la fin, Clément Thirion invite les spectateurs à s’imaginer que « 500 spectateurs descendent sur scène pour reprendre la chorégraphie du début », une vingtaine de personnes investissent réellement la scène et le suive dans ses mouvements loufoques. Une belle scène de clôture qui abolit la séparation traditionnelle entre le public et les comédiens, à l’image de l’ensemble du spectacle.

Célian Ramis

Pole dance : la barre de fer de la danse

Posts section: 
Related post: 
180
Location: 
Rennes
List image: 
Summary: 
Si la discipline puise ses origines dans l’art du striptease, elle parvient petit à petit à briser les clichés et à s’imposer comme une danse à juste titre.
Text: 

Quand on parle Pole dance, on pense généralement mouvements langoureux autour d’une barre et tenues légères, voire inexistantes au final. Si la discipline puise ses origines dans l’art du striptease, elle parvient petit à petit à briser les clichés et à s’imposer comme une danse à juste titre.

Et si on la pratiquait sur des musiques actuelles, ça changerait la donne ? C’est parti, la chanson « Sur la planche » de La Femme commence. Le cours de stretch aussi. Dans la salle de gym d’ICR Fitness Club, à Rennes, Maxime Joret mène la danse lors du stage de pole dance – proposant des initiations, des cours de technique (acrobaties) ou encore de chorégraphie – organisé par Gold & Pole Rennes.

Une structure créée à Paris en 2011 qui s’est installée – première en la matière – dans la capitale bretonne en juillet 2012. « Depuis 5-6 ans, cette discipline se démocratise petit à petit, même si beaucoup pense encore aux origines du striptease. Mais on commence à en parler dans les médias, c’est positif. Il y a même une deuxième école à Rennes qui s’est créée à la rentrée (Pole Dance Rennes, ndlr), la preuve que ça intéresse ! », explique Angélique Morquin, fondactrice et directrice de Gold & Pole, formée – ainsi que Maxime Joret – par Doris Arnold, propriétaire d’une grande école parisienne, Spin with me.

Ce samedi 21 septembre, les cours reprennent à Rennes, un week-end sur deux. À 17h30, le cours de chorégraphie débute avec un petit groupe de femmes. Quatre sont des habituées et une petite nouvelle fait ses premiers pas en pole dance. « J’avais déjà fait une initiation et j’aimais le côté sportif. Mais je suis vraiment surprise par l’aspect technique, au niveau des bras et des jambes », explique Marion. À 28 ans, elle ne rougit pas de pratiquer cette discipline même si cela fait rire son entourage : « c’est un mélange de danse, c’est très technique et il faut penser au moindre bout de son corps ».

En effet, quand on interroge les femmes à ce sujet, les réactions sont mitigées : « J’imagine que ça doit être sportif mais ça ne me branche pas« , a-t-on entendu ou encore « Trémousser son cul autour d’une barre ne m’intéresse pas« .

Des mélanges barrés

Pour Maxime, la barre est un agrée, « un outils pour travailler ». Travailler à des chorégraphies qui mêlent dynamique sportive, méditation, assouplissement. Mais aussi des différentes danses déjà reconnues, du classique à la salsa… « Je prends beaucoup de cours de danse à Paris, cela me permet d’entretenir mes stages », précise-t-il. Et pour développer sa patte, ce prof de 27 ans consacre beaucoup de temps à chercher de la musique sur Internet, à décomposer les chansons : « Ce sont souvent des musiques très différentes afin de pouvoir travailler sur diverses énergies. Par exemple, j’aime bien créer des mélanges : Vivaldi et de la musique irlandaise ou Erik Satie et des chansons tsiganes ». Quant aux diverses réactions, Maxime ne rentre pas dans cette guéguerre :

« Je suis rarement face à des gens réfractaires quand même… Mais je sais qu’il y en a. Il suffit simplement d’expliquer notre pratique de la pole, de donner des exemples. Quand j’en parle, je ne mentionne même pas les origines du strip, je refuse d’enfermer la discipline dans ce carcan idéologique« .

Cinq barres sont fixées entre le sol et le plafond. Tour à tour, les disciples de Maxime apprennent et répètent l’enchainement autour de la « pole ». La chorégraphie est décomposée, améliorée et sans cesse retravaillée. Une grande inspiration de danse contemporaine et de modern jazz se ressent à travers les mouvements du corps, à la fois souples, toniques, doux et tournoyants, et les émotions qui s’en dégagent. En constante évolution, les danseuses exécutent des pas au sol, des mouvements en lien avec la barre et des tours de l’agrée. Avec de la grâce et de la sensualité, nécessaires à l’esthétique de la danse en général.

Comme beaucoup, Marion, 30 ans, a découvert cette danse sur You Tube, de nombreuses vidéos des championnats y sont visibles. Après 15 ans de formation classique, elle souhaitait découvrir autre chose. Pour elle, la pole dance associe technique, fitness, plusieurs types de danse et aspect technique, voilà ce qui lui importe : « c’est très complet ». Pas de soucis en dehors des entrainements, la jeune femme a investit dans une barre à domicile (entre 250 et 300 euros pour une barre, ndlr), « comme la plupart des filles qui font de la pole ».

Alternative possible : la street pole, « avec des panneaux de signalisations, des poteaux sur les trottoirs par exemple », explique Angélique. Une bonne solution pour celle, et ceux, qui n’oseraient pour l’instant pas s’initier à cet art de la barre. Comme dit Florence Foresti, dans son dernier spectacle Foresti Party in Bercy – dans lequel un joli numéro de pole dance y est présenté : « Faut arrêter de se frotter. Y a quand même mieux à faire avec des barres non ? Bien sûr, il suffit de s’élever un peu ».

Célian Ramis

Latifa Laâbissi : "Je ne suis pas une danseuse muette"

Posts section: 
Related post: 
182
List image: 
Summary: 
La danseuse et chorégraphe Latifa Laâbissi prépare sa nouvelle création, Adieu et merci, qu’elle présentera lors du festival Mettre en scène, en novembre prochain.
Text: 

La danseuse et chorégraphe Latifa Laâbissi prépare sa nouvelle création, Adieu et merci, qu’elle présentera lors du festival Mettre en scène, en novembre prochain. A travers le salue, moment particulier pour les artistes, elle s’interroge sur l’avant et l’après. Pour YEGG, elle revient sur sa formation, sa création et son festival, Extension sauvage dont la 2e édition débute aujourd’hui, vendredi 28 juin.

YEGG : Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous orienter vers la danse contemporaine ?

Latifa Laâbissi : J’ai fait une partie de ma formation de danse à Grenoble, ma ville d’origine, puis j’ai poursuivi à New-York, au studio Cunningham. Avant d’être diplômée, j’ai entendu parler d’une audition avec Jean-Claude Gallotta (danseur et chorégraphe grenoblois, ndlr) et j’ai tenté ma chance. Grâce à cette compagnie, j’ai rencontré beaucoup de danseurs et j’ai eu un coup de cœur pour la danse contemporaine. J’aime le rapport à la musique, la créativité et la liberté que donne ce genre de danse.

YEGG : Depuis vous avez plusieurs pièces et même une association : Figure Project.

Je suis arrivée à Rennes il y a 20 ans car j’ai fait le pari que Paris n’était pas l’hypercentre de l’art. J’ai beaucoup travaillé avec Boris Charmatz, avant qu’il ne soit directeur du Musée de la danse, puis j’ai continué d’être interprète pour lui. J’ai même été la première artiste invitée, la première année du Musée de la danse. Il y a 6 ans, j’ai lancé Figure Project et nous sommes installés au Garage. Je crée des pièces et je continue les tournées, ce qui est essentiel pour moi car j’attache beaucoup d’importance à mon répertoire et à chaque spectacle. Je n’ai pas de hiérarchie : la nouvelle création ne compte pas plus que l’ancienne et vice versa.

YEGG : D’ailleurs en ce moment, vous travaillez sur une nouvelle création dont vous avez présenté la maquette à Roubaix. En quoi consiste l’exercice d’une maquette ?

Quand le travail est suffisamment avancé, on peut « convoquer le public ». J’accorde beaucoup d’importance à la question de l’altérité et de la réception du spectacle. J’aime la confrontation avec le public et savoir si les choix sont les bons. Lors de cet exercice, on teste les différentes directions que l’on a décidé d’emprunter en observant les réactions mais aussi à travers des temps informels de rencontre avec les spectateurs. Là, je l’ai présenté lors d’un festival, cela aurait pu être aussi une répétition publique. L’art a un rôle important dans la société. Ce n’est pas simplement un pansement social et il faut savoir le rendre accessible.

YEGG : Dans Adieu et merci, vous vous intéressez au salue, le moment où le public applaudit la performance. Pourquoi ?

Dans la création d’un spectacle, il y a des moteurs conscients et inconscients. Ce geste particulier du salue est conscient et présent dans la tête d’un artiste. Ce geste qui nous sort de la fiction qui vient juste de se terminer. Où nous, les artistes, ne sommes plus des personnages mais nous-mêmes. J’ai lu plusieurs biographies de danseurs qui évoquent ce moment. Ensuite, le sujet s’est déplacé sur la question de l’adieu, de l’avant et de l’après. Tout cela est spécifique à nos passages dans ce monde et la création devient alors universelle.

YEGG : C’est donc la partie inconsciente ?

Oui, toute la partie inconsciente qui nous tire vers l’essence même du projet. Je suis émotionnellement en contact avec l’adieu et j’aime être arrachée au sujet principal au fil de la création.

YEGG : Vous êtes en solo pour cette pièce. Allez-vous interpréter le rôle de l’artiste sur scène et les spectateurs ?

Je ne peux pas trop en dire mais je ne vais jouer tous les rôles. Avec mes collaborateurs, nous avons réfléchi à d’autres façons de suggérer les différentes places de chacun. A travers la scénographie, le son, les lumières et la danse. Nous allons mettre les spectateurs dans différentes positions…

YEGG : Et votre voix, qui est souvent un outil dans votre travail, sera-t-elle présente ?

Elle sera moins présente dans cette création. Elle est là quand cela semble nécessaire. On me dit souvent que je parle beaucoup sur scène (rires), je ne me censure pas sur ce médium en effet, je ne suis pas une danseuse muette mais je l’utilise quand je pense que c’est le geste le plus évident. Chaque projet requiert ses besoins. Par exemple, pour la pièce Ecran Somnambule, dans laquelle je réinterprète la danse de la sorcière (une danse de 1926), la parole n’était pas indispensable. Pour moi, la voix est un prolongement du geste chorégraphique.

YEGG : Les Rennais pourront donc découvrir Adieu et merci en novembre, lors de Mettre en scène. En attendant, vous gérez aussi le festival Extension sauvage, qui se déroule du 28 au 30 juin…

Oui, en effet. J’ai créé il y a deux ans, avec Margot Videcoq, le festival Extension sauvage à Combourg et à Bazouges-la-Pérouse. Comme j’habite en dehors de Rennes, je trouvais important d’installer l’événement à la campagne. J’avais très envie de montrer que l’on peut proposer des projets qui sont aussi pointus que ceux que l’on peut voir en ville. C’est un projet important tout au long de l’année puisque nous travaillons avec des classes d’école primaire. Ils entrent dans la danse par le des œuvres, à travers deux types de répertoire : l’histoire de la danse et le répertoire contemporain. C’est important d’attraper l’art par la pratique et son contexte théorique. Je trouve que c’est une ligne assez militante et une posture politique.

YEGG : Et dans le reste de la programmation ?

Le festival est inscrit en extérieur, ce qui est assez casse gueule vu la période… Le thème de cette édition est le paysage et l’artiste car je crois profondément que la force, c’est la nature, le paysage. Je vous parle en tant que chorégraphe et passionnée de botanique, de nature (rires). Les danseurs aiment s’exprimer dans ce type d’environnement et adorent se confronter à différents contextes. Ici, pas d’éclairage artificiel et de décor. Simplement du naturel. Et cela provoque une danse tout à fait différente.

Toute la prog’ : www.extensionsauvage.com

Pages