Célian Ramis

L'origine du monde, source des malheurs

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Mise en mots et mise en corps se mêlent dans ce théâtre gestuel qui donne à entendre s’exprimer ici la moitié de l’humanité. Dans L’origine du monde, la compagnie Fiat Lux dresse un panorama non exhaustif des souffrances subies par les femmes.
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Mise en mots et mise en corps se mêlent dans ce théâtre gestuel qui donne à entendre s’exprimer ici la moitié de l’humanité. Celle que l’on oublie, celle que l’on ignore, celle que l’on minore, celle que l’on méprise, celle que l’on bafoue… Dans L’origine du monde, la compagnie Fiat Lux dresse un panorama non exhaustif des souffrances subies par les femmes. 

La tête nous tourne, vendredi 5 avril, en sortant de la représentation proposée, dans le cadre du festival Mythos, au centre culturel Pôle Sud, co-producteur du spectacle pensé et construit par la compagnie briochine Fiat Lux. Parce que pendant plus d’une heure, la pièce nous a assailli de témoignages de femmes.

Et quand les femmes témoignent de leur condition de femmes, c’est rarement joyeux. Mais c’est nécessaire pour donner à entendre, pour faire comprendre. Faire comprendre qu’à cause de leur sexe, de cette origine du monde pour reprendre le nom du tableau de Gustave Courbet – qui a peint là une partie du corps de Constance Quéniaux – elles seront les proies de nombreuses discriminations tout au long de leurs vies.

Pendant près de 2 ans, le metteur en scène Didier Guyon a travaillé à la création de ce spectacle, dont la première représentation a eu lieu en mars 2019. Dès janvier 2017, il a collecté des paroles de femmes, tout comme il avait procédé pour Dis moi, présenté en 2016, autour de la vieillesse. 

Des entretiens avec une cinquantaine de femmes, dont la durée oscille entre 1h et 1h30, il en a gardé des extraits mais surtout en a préservé l’essence pour la restituer avec le plus de véracité possible. Parce que l’intime est politique, il faut manier les témoignages avec soin et précaution et essayer au maximum de ne pas les manipuler.

Le récit nous plonge au cœur de la condition féminine, celle qui prend forme dès lors que la jeune fille devient femme. Un moment qui surviendrait aux premières colorations rougeâtres de nos culottes.

« Ma mère m’a dit « Un jour tu vas voir tu vas avoir du sang dans la culotte… ». Ça faisait belle lurette que je savais ça ! Fin de l’éducation sexuelle. »

Dès les premières règles, les femmes s’avèrent différentes les unes des autres. Mais rares sont celles qui le vivent avec joie et légèreté et nombreuses sont celles qui éprouvent de la honte. Une honte liée aux tabous autour des menstruations et plus largement du corps et de la sexualité.

De la ménarche déboussolée à la femme atteinte d’endométriose, on passe à l’escort militante se positionnant en faveur de l’accompagnement sexuel des personnes handicapées à la meuf qui adore sucer des bites mais qui aujourd’hui en est dégoutée.

« C’est comme les huitres. J’adorais ça, le matin au petit déjeuner avec du vin blanc et puis un jour j’ai été malade, j’en ai plus jamais mangé. C’est ça en fait. C’est ouf. »

Il y en a pour qui la sexualité est source d’épanouissement personnel mais aussi pour qui la thématique est complexe « parce que c’est une invitation à être soi et ce n’est pas si simple parce qu’on peut en avoir envie et peur à la fois. » Ou alors parce que leur orientation sexuelle n’est pas bien vue et leur homosexualité, elles n’en ont pas parlé à leurs familles. Ou encore parce que l’injonction à la virilité obstrue les rapports : 

« Y a des mecs qui me prennent la tête parce qu’ils peuvent pas bander. Si tu veux faire jouir une femme, t’es pas obligé de bander ! Peu importe la raison, ça finit toujours par être de la faute (des femmes), toujours ! »

Au fur et à mesure de la pièce, on avance crescendo vers les violences symboliques (in)visibles. Principalement autour de la maternité. Avortements cachés, accouchement douloureux, fausse couche, parcours PMA, mort du nourrisson… Les femmes intègrent rapidement et inconsciemment le poids des tabous, s’orientant instinctivement vers le silence, pour se protéger.

Et puis, il y a aussi les mauvaises mères. Celles qui partent travailler au lieu de rester dans le foyer pour s’occuper de l’éducation des enfants. Mais la société est bien faite et elles le paieront puisqu’elles se confronteront alors au sexisme des métiers genrés et au plafond de verre qui les empêchera d’atteindre des postes à responsabilités.

Les femmes n’ont pas les épaules pour gérer des gros budgets mais elles ont les visages tuméfiés et les dos fouettés. Elles sont nombreuses, malheureusement, à endurer les violences physiques, psychologiques et/ou sexuelles. Sont nombreuses aussi, malheureusement encore, à faire perdurer la culture du viol de génération en génération.

« Le système est bien construit, il est très difficile à remettre en cause. Il faut déconstruire les mères. »

Quand est-ce que le schéma de l’horreur s’arrête ? À la ménopause ? Ce moment où la femme arrête d’être une femme parce qu’elle ne peut plus concevoir d’enfant ? La pièce se termine sur un message d’espoir. Finalement, cet instant tant redouté ne devrait-il pas être le moment tant attendu ? Le plus beau jour dans la vie d’une femme libre ?

« Le corps se modifie et on peut enfin choisir sa vie. Je veux être libre, je veux plus qu’on m’emmerde, je veux vivre ma vie de femme, d’individu. »

Un individu doté de son passé, de la sagesse tirée de ses expériences, de ses souffrances vécues mais aussi d’un regain de vitalité, d’une envie de sexualité, etc. Un individu libéré du poids de la contraception et de ses conséquences. Mais également un individu qui vogue désormais dans les eaux de la vieillesse.

Comme pour les règles, elles ne sont pas égales dans la traversée de cette énième aventure réservée aux personnes ayant un utérus. Certaines veulent chanter à tue-tête « Libérée, délivrée », tandis que d’autres ont juste envie que ça s’arrête parce qu’elles subissent les bouffées de chaleur et autres déconvenues depuis 15 ans.

Le spectacle s’arrête, laissant les deux comédiennes entièrement nues sur le plateau avec le son de ce dernier témoignage affirmant le moment où la personne est devenue femme : quand elle a arrêté de se définir par rapport à l’homme. C’est le soulagement. Les nerfs à vif, on se laisse submerger par l’émotion d’un public aux applaudissements forts et sincères.

C’est douloureux d’entendre toutes ces paroles résumant des siècles de souffrances infligées, aujourd’hui encore, par des sociétés patriarcales qui plongent la moitié de l’humanité dans le silence et le mépris et une partie de l’autre dans le déni, sorte également de souffrance puisque la virilité, tant qu’elle n’est pas questionnée, restera source de malheurs et de frustrations pour l’intégralité des populations.

C’est douloureux et pourtant, on recommande L’origine du monde à quiconque souhaite satisfaire sa curiosité envers la condition féminine et l’égalité mais aussi en matière d’art social sublimé par la créativité et l’originalité de la compagnie Fiat Lux. 

Sans oublier le talent des comédiennes, Eléonore Gresset et Ian Su, qui réalise là une performance époustouflante. Jamais elles ne parlent durant la pièce. Leurs corps sont le réceptacle des paroles de celles qui témoignent. Et à travers elles et leur jeu se mêlent émotions violentes, fragilité, tendresse et parfois même humour.

Par du mime, du théâtre d’objet, de la danse des signes, des marionnettes, elles restituent les propos, diffusés en bande audio, des femmes qui osent exprimer leurs vécus et expériences, joyeux ou douloureux. De ce croisement du théâtre gestuel et du théâtre documentaire nait une intensité et une puissance à nous couper le souffle. Comme quand on reçoit un coup violent dans le haut du dos.

On ne peut plus respirer parce qu’une partie de l’humanité suffoque là devant nos yeux et dans le creux de nos oreilles. On ne peut plus respirer non plus parce que face à nous se joue le quotidien tragique de la société à laquelle on appartient. À la fin du spectacle, une bouffée d’oxygène vient nous réanimer.

Parce que le public salue avec hargne le travail de la compagnie Fiat Lux qui a le courage de porter une telle thématique sur les planches, dans la lignée de Marine Bachelot Nguyen ou de Julie Berès, entre autres, toutes deux présentes lors du festival Mythos. Si la noirceur de l’âme humaine trône sur le plateau, on finit par entrevoir un espoir.

Celui de la prise de paroles, celui de l’écoute, celui de la prise de conscience, celui de la transmission et enfin celui de l’éducation à l’égalité. On le sait, l’art en a le pouvoir et L'origine du monde vient nous le rappeler.

Célian Ramis

Duras & Platini : un duel au sommet

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Quand Michel Platini s’entretient avec Marguerite Duras en décembre 87 dans les locaux de Libération, c’est une interview surréaliste. Quand Mohamed El Khatib s’empare de la thématique en avril 2019 à la Parcheminerie, c’est un spectacle drôle et social.
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Quand Michel Platini s’entretient avec Marguerite Duras en décembre 87 dans les locaux de Libération, c’est une interview surréaliste. Quand Mohamed El Khatib s’empare de la thématique en avril 2019 sur la scène de la Parcheminerie, lors du festival Mythos, c’est un spectacle drôle et social qui défile sous nos yeux. 

On avait aimé découvrir en 2016, à l’occasion de ce même festival, la pièce Moi, Corinne Dadat, écrite et mise en scène par Mohamed El Khatib. On avait aimé parce qu’il savait utiliser l’humour pour piquer à vif. 

Il réitère, les 4 et 5 avril, au théâtre de la Parcheminerie à Rennes, avec Duras & Platini, une grande intellectuelle et un monstre du football. Elle a écrit, entre autres, L’amant et a reçu le prix Goncourt pour celui-ci quelques années plus tôt. Il a été le capitaine des Bleus, champion d’Europe et plusieurs fois demi finaliste de la Coupe du monde. Cette année-là, il raccroche les crampons. 

De cette interview, il garde le souvenir de « quelque chose de complètement irréaliste, ou plutôt surréaliste, dans la mesure où moi je ne savais pas qui était Marguerite Duras, je n’avais pas conscience de son rayonnement intellectuel. Non je n’étais pas impressionné, puisque je ne mesurais pas l’importance de cette personne dans un monde littéraire dont j’ignorais tout ou presque. En revanche, j’avais été très intéressé, car j’ai toujours adoré le contact avec des gens qui n’étaient pas du football. Avec elle, j’étais servi, car j’étais certain qu’elle n’était jamais allée à un match de football. »

Mohamed El Khatib est très jeune lorsqu’il apprend que le Maroc est divisé en deux catégories : d’un côté, les supporters du Real de Madrid et de l’autre, les supporters du FC Barcelone. Il a 6 ans quand, devant la télé, son oncle hurle : « On a niqué la reine d’Angleterre ! ». 

La « main de Dieu » de Diego Maradona propulse, en 1986, l’Argentine en demi finale de Coupe du monde, face à l’Angleterre. « Trente ans plus tard, ce même Maradona adresse au Nigéria et au monde entier un doigt d’honneur. », souligne le metteur en scène. 

Pour lui, il n’y a pas de football sans politique. Et le lien football et littérature lui apparaît comme une évidence, les deux étant des surfaces de réparation de la démocratie. Les deux posant la question du récit et comment on raconte la vérité. C’est ce qu’il va mettre en perspective pendant cette heure de théâtre-documentaire du passé pour comprendre le présent.

Et c’est cette question de la vérité qui va être au cœur de l’échange entre Marguerite Duras et Michel Platini qui s’en souviendra comme d’un moment bien plus difficile que tous les matchs qu’il a joué.

Comme à son habitude, Mohamed El Khatib ne quitte pas le plateau et accompagne durant tout le spectacle les comédiens qu’il a choisi pour interpréter ce duel : Anne Brochet et Laurent Poitrenaux.

Ensemble, ils font renaitre une partie d’un entretien fort intéressant à analyser alors que 30 années se sont écoulées depuis. L’angélisme dont parle l’autrice à propos du footballeur, on le perçoit à son propos à elle. C’est beau la manière dont elle appréhende l’homme qu’elle a en face d’elle et la manière dont elle saisit le sport.

« C’est mon métier de regarder le monde »
dit-elle. 

Elle paraît naïve dans ces questions parce qu’en réalité elle l’est, vierge de tout intérêt pour la discipline footballistique. Tout comme Michel Platini avoue n’avoir aucune connaissance du domaine littéraire.

Mais Marguerite Duras a l’avantage et creuse rapidement l’écart. Sans chercher à le piéger, elle le pousse dans l’intellect et dans l’analyse de quelque chose de plus profond, de plus viscéral. Alors qu’il défend le sport comme un spectacle, elle s’enfonce dans les méandres de l’âme humaine pour comprendre ce qui mène à la folie les nations, provoquée par le ballon rond.

Elle évoque le drame du Heysel, survenu en mai 1985 à Bruxelles. Liverpool contre la Juventus. 39 morts et plus de 450 blessés. Parce que des grilles de séparation et un muret ont cédé à la pression et au poids des supporters.

Lui, il n’a pas vu, il était dans les vestiaires. Personne n’avait conscience de ce qui se déroulait à quelques mètres de là. Alors, oui, ils ont joué. Le football, c’est, encore une fois, du spectacle. Duras ne le lâche pas, elle le titille. Que ce soit en prononçant mal le mot « football » (qu’elle prononce « footballe » tout le long de l’interview, malgré les nombreuses rectifications de Platini) ou en cherchant avec insistance ce qui fascine tant dans « ce jeu démoniaque et divin ». 

Il n’y a aucune vérité dans le foot, lui rétorque l’ancien numéro 10 qui estime que le match parfait n’existe pas, sinon il y aurait tout le temps 0 – 0. Ce sont les erreurs qui font gagner l’équipe adverse. Ce sont les coups de génie dans une action. Les coups de folie. Qui peuvent être positifs comme négatifs.

Pour lui, le football, c’est le « seul truc français dont on parle dans le monde entier. » Et « la littérature ? »,soulève Duras. À ce moment-là, le public rigole. Mais la célèbre femme de lettres n’en est pas moins sérieuse. Au contraire, elle y va, lui rentre dedans, lui soulignant qu’elle est traduite dans plus de 30 pays « ce qui fait plus que l’Europe et l’Amérique du Sud ». Et paf ! 

Il ne se démonte pas et lui rend le taquet :

« Oui, mais si vous allez dans les favelas, la littérature n’est pas importante, le football, oui. »

Centré sur sa discipline et sa carrière, il ne s’aperçoit pas de l’ampleur intellectuelle de celle qui se trouve en face de lui. Et lui renvoie par moment de la condescendance. 

Une condescendance que l’on peut saisir peut-être parce qu’il y a 30 ans d’écart entre l’interview et la pièce de Mohamed El Khatib. À l’époque, cela était sans doute considéré comme normal. Toutefois, elle soulève la misogynie du foot, le racisme et le « pré-fascisme ». Ils parlent récupération politique, Platini refusant toute approche à cet instant, et envisagent l’avenir du joueur qui deviendra peu de temps après sélectionneur des Bleus.

Son tempérament de leader, acquis parce que les gens avaient besoin de lui, elle lui permet de l’analyser sans fausse pudeur. Elle a ce don de le faire accoucher de son moi profond. Sans le savoir, il se livre, se dévoile et dit « des choses importantes, même s’il n’en a pas encore conscience ». Elle est visionnaire Marguerite Duras. 

Son approche sensible des événements, sa capacité à analyser très rapidement les propos de l’autre, son intelligence sous couvert de naïveté… Elle nous fascine. Pendant quasiment tout le spectacle, on en oublie que Platini est le cœur de l’interview. Parce que finalement, elle est la tête mais en devient aussi le cœur encore plus que lui. Elle l’envoie sur la touche.

Si l’interview est qualifiée de duel, on voit sur scène un duo. Entre légèreté et dureté, c’est sans doute un bras de fer intellectuel qui s’engage là, sous nos yeux de novices ignorant jusqu’alors l’existence de cette interview qui est loin d’être surréaliste. Quand la littérature de Duras et le football de Platini rencontrent le mordant d’El Khatib, de Poitrenaux et de Brochet, c’est un moment d’extase sociale et politique qui s’installe.

Célian Ramis

Face aux assignations sexistes et racistes, désobéir

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D’un pas décidé et d’un bloc, le regard bien droit et profond, les quatre comédiennes nous secouent dès leur entrée en scène. L’impact est imminent et puissant avec la pièce Désobéir de Julie Berès, présentée à l’Aire Libre, les 29 et 30 mars.
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D’un pas décidé et d’un bloc, le regard bien droit et profond, les quatre comédiennes nous secouent dès leur entrée en scène. L’impact est imminent et puissant avec la pièce Désobéir de Julie Berès, présentée au théâtre de l’Aire Libre, à St Jacques-de-la-Lande, les 29 et 30 mars. Dans le cadre du festival Mythos. 

Désobéir, elles le graffent au couteau dans le mur noir au fond de la scène. Dès les premières minutes, elles donnent le ton. Elles ne sont pas des filles sages. Elles sont des femmes plurielles et singulières. Complexes. Avec leurs rêves, leurs désillusions, leurs révoltes, leurs désirs et leurs espoirs.

Elles ont la flamme de celles qui combattent les assignations et injonctions parce qu’elles doutent, interrogent, trébuchent, remettent en question, souffrent, encaissent, crient et transforment colère et tristesse en boules d’énergie capables de les porter loin. Et surtout, elles parlent et partagent.

Dans Désobéir, Julie Berès croise les récits de vie, les réflexions et les questionnements des femmes observées et rencontrées à Aubervilliers lors d’une immersion documentaire proposée dans le cadre des « Pièces d’actualité » du théâtre de la Commune. 

La metteuse en scène s’empare alors de la Pièce d’actualité n°9 pour entrer en contact avec les femmes du 93, s’intéressant au départ à ce qui se joue dans le processus de radicalisation de celles qui, viscéralement marquées par les injustices et inégalités, se laissent séduire par les discours de Daech.

C’est Nour qui ouvre le bal dans une mise en scène très épurée. Le plateau vide, une chaise sur laquelle elle s’installe et son visage projeté en direct sur le mur, filmé par un Smartphone. Entièrement voilée, elle raconte la naissance en elle, au collège, de « ce sentiment très fort, le sentiment que rien n’est juste et qu’on nous élève dans le mensonge. » Un sentiment qui lui procure tristesse et honte. 

Sa relation épistolaire moderne – sms, Facebook, WhatsApp – avec Hassan, son obsession d’un monde meilleur, sa découverte de l’Islam défendant « les frères, les faibles et les opprimé-e-s » et son voyage intérieur l’apaisent. Elle décide de se voiler et apprend à vivre avec, à marcher avec, à affronter le regard de la société avec. 

N’en pouvant plus de ressentir de la haine, elle prend ses affaires et fugue pour rejoindre Hassan qui, à l’adresse indiquée, est absent. « Il a retourné la religion contre moi, je devenais folle de rage, folle de haine. », scande-t-elle, avant de découvrir qu’il s’était marié, révélation qui lui inflige « une douleur violente » : 

« Il salit tout ce en quoi je crois. Mais j’ai gardé les textos, mon voile et l’Islam. Parce qu’il est plus grand que moi et mes erreurs. Plus grand que ma colère, la France et tous ses racistes. »

Aujourd’hui, elle ne sait pas trop ce qu’elle a envie de faire mais se demande si les femmes peuvent être imam, comme au Canada, au Danemark ou en Afrique du Sud. « C’est trop beau », conclut-elle, avant de ranger sa chaise, quitter le plateau et y revenir pour ôter son voile et arracher la moquette. 

Elle laisse la place à Charmine qui raconte – tout en « poppant » (danse popping) – l’éducation par les coups qu’elle reçoit de son père iranien, sa mère qui la défend, les garçons avec qui elle traine parce qu’avec eux « on peut parler de tout et n’importe quoi et même des meufs, surtout des meufs ».

Elle dévoile cet épisode au cours duquel elle a menacé ses parents avec un couteau, épisode qui lui a valu un séjour à l’hôpital, au service pédopsychiatrie. L’enfermement provoque en elle une danse qui ne la quitte jamais et quand elle danse, elle sourit. Sa porte de sortie : le jour où sa mère a parlé. Où elle a dit toute la vérité aux médecins sur son mari qui bat sa fille depuis des années.

« De retour à la maison, c’était reparti. La danse était toujours là. J’ai arrêté les études et je dansais le popping. J’ai été prise dans toutes les écoles de danse et un jour ma mère m’a dit ‘j’ai une grande nouvelle, ton père te paye l’école de danse’ »
s’écrie la protagoniste qui laisse alors son corps s’exprimer pleinement sur la scène de l’Aire Libre. 

Ça tourne au battle quand une autre se joint à elle, suivie d’une troisième et d’une quatrième qui se met à chanter a cappella. « C’est un poème de chez toi ? », lui balance une des filles : « C’est doux, je trouve ça envoutant, je suis fan de ce qui est tellurique. Et puis cette transmission de la grand-mère à la mère puis à la fille. Ces générations de souffrance. Et puis tu passes du français à ta langue et on n’entend pas ton accent quand tu parles ! Moi, j’adore ta culture,PersepolisLes mille et une nuits, tout ça, j’adore. »

Le racisme « ordinaire », la prétendue bienveillance, les amalgames… le ton est à l’humour dans cette nouvelle partie du spectacle mais le fond est bien à la dénonciation des micros-agressions dont elles sont sans cesse victimes en tant que femmes ayant des origines « réelles ou supposées ».

En tant que femme noire, Séphora, qui a passé tous ses dimanches à l’église évangéliste quand son père a décidé d’un coup d’un seul d’être croyant, n’a pas accès au rôle d’Agnès dans L’école des femmesde Molière. 

Elle qui a trouvé sa liberté et sa sécurité en sortant de chez elle, en apprivoisant le dehors et en s’enfermant dans les bibliothèques pour y dévorer Les malheurs de Sophieet les écrits de Simone de Beauvoir, entre autres. Elle qui est tombée amoureuse du théâtre, s’est formée et a passé les auditions et a été repérée par le metteur en scène pour ce rôle.

« J’étais aux anges, j’ai appelé tout le monde ! Et puis il m’a rappelé un peu plus tard, il était en plein questionnement sur sa création. Il a eu peur que me faire jouer Agnès ne déplace la grille de lecture du spectateur. Je peux le comprendre… Mais je voudrais ce soir partager avec vous le texte d’Agnès. Est-ce que quelqu’un accepterait de me donner la réplique, en lisant le texte d’Arnolphe s’il vous plait ? Le monsieur, là, avec les lunettes ?! Oui, vous ! Lisez bien le texte qui va s’afficher sur le mur et surtout, quoi qu’il arrive avant la fin de la scène, continuez de lire.»,  explique Séphora. 

Evidemment, Désobéir dépoussière le dialogue et transforme la langue de Molière en langage urbain en situation de harcèlement de rue. Les quatre femmes réagissent, provoquant l’hilarité dans le public. Le décalage n’en est pas un. Il renforce simplement le schéma répétitif, à travers les époques, de la domination masculine. 

La discussion s’instaure entre Lou-Adriana, Charmine, Hatice et Séphora. Les mecs, la sexualité, le plaisir dans la domination, le tabou, la pudeur, le sentiment de soumission, elles abordent de nombreux sujets dont le rapport à la religion.

Leurs voix s’entremêlent, se confrontent, se croisent et se superposent dans un récit pluriel qui amène à envisager chaque thématique comme personnelle et intime. Rien n’est universel, tout est singulier à l’instar de chaque individu.

En quelques minutes, elles explosent les codes du féminisme universaliste. Parce qu’elles ont des points de vue différents et qu’à travers les quatre protagonistes qui brouillent les pistes entre témoignages personnels, paroles recueillies et fiction, ce sont les voix d’une multitude de femmes qui s’expriment sur la scène.

Des femmes que personne ne peut enfermer dans cases parce qu’elles parlent comme des lascars, qu’elles s’habillent de telle ou telle manière, qu’elles pratiquent ou non leur religion comme bon leur semble, qu’elles osent prendre la parole et l’espace, qu’elles se voilent, qu’elles ne se voilent pas mais comprennent celles qui le font, qu’elles dansent, qu’elles chantent, qu’elles rient, qu’elles pètent un câble, qu’elles s’insurgent…

Françaises, Iraniennes, Turques, noires, musulmanes, évangélistes, normandes, comédiennes, danseuses, mauvaises élèves, amoureuses de littérature, mariées, célibataires, non pratiquantes, athées, elles sont toutes des êtres humains en quête de liberté, portées par la révolte de leurs parcours semés d’embuches révélatrices des nombreuses injustices et inégalités.

Une révolte dans laquelle elles puisent afin de transformer la souffrance des épreuves et des injonctions en flammes de l’espoir et de l’accomplissement. Sans s’affranchir de tous les codes et s’émanciper de toutes les normes, elles questionnent, remettent en cause, dénoncent, échangent et partagent.

Pour pouvoir avancer, pour aller plus loin. Pour continuer de rêver aussi, dans cette société qui les amène à envisager de faire de la self défense « pour se défendre mais aussi pour porter nos couilles ». 

La puissance qui se dégage de cette pièce époustouflante de réalisme réside non seulement dans le talent des comédiennes Lou-Adriana Bouziouane, Charmine Fariborzi, Hatice Ozer et Séphora Pondi mais également dans la subtilité des croisements de témoignages intimes, de lâcher prises collectifs, de dialogues à l’unisson ou non et des tons donnés à chaque morceau qui nous font visiter une palette large d’émotions, du rire aux larmes.

Julie Berès nous donne à voir, à entendre mais aussi à réfléchir. Sur nous-mêmes, nos assignations, nos stéréotypes et nos préjugés. Mais aussi sur la source de nos révoltes et les multiples manières d’atteindre la résilience. Parce que comme les protagonistes, nous n’avons « aucune envie de partir avec des frustrations et des choses inachevées. » Tâchons de ne pas l’oublier. Et de rester modestes face à l’adversité.

Célian Ramis

« C’est logique que MeToo soit arrivé des comédiennes quand on connaît notre Histoire ! »

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Maison Internationale de Rennes
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Metteuse en scène, autrice et chercheuse, Aurore Evain dépoussière l’Académie française et l’histoire des arts.
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Metteuse en scène, autrice et chercheuse, Aurore Evain dépoussière l’Académie française et l’histoire des arts, notamment l’histoire du théâtre, grâce à ses nombreuses recherches et publications sur le matrimoine et le terme « autrice ». Le 16 mars, elle animait une conférence, organisée par HF Bretagne, à la Maison Internationale de Rennes. Dans le cadre du 8 mars. 

Le 28 février 2019, l’Académie française fait le choix de la modernité : la moitié de l’humanité peut enfin apparaître dans les noms de métier. Un sujet qui n’est pas nouveau puisqu’il a maintes fois été mis sur le tapis poussiéreux des Immortels, au 19esiècle mais aussi dans les années 80 lorsqu’Yvette Roudy créa, au ministère des Droits de la femme, une commission de terminologie, présidée par l’écrivaine féministe Benoite Groult. 

L’Institution se réveille et estime aujourd’hui qu’il n’existe « aucun obstacle de principe » à la féminisation des métiers. Pourquoi a-t-on dû attendre si longtemps avant de pouvoir officiellement parler d’une autrice ?

Parce que soi-disant, le terme est moche à l’oreille. Question d’habitude… Une habitude qui a été perdue puisqu’Aurore Evain, à travers ses recherches au cours de l’Histoire, met en évidence que le terme a été balayé, déprécié et oublié.

« Tant que dans les inconscients collectifs, on transmet des violences symboliques, on ne s’en sortira pas. », souligne la conférencière, évoquant ici un langage et une Histoire sexistes.

LES MOTS ONT UN SENS

Au Moyen-Âge, les couples mariés déclaraient leur patrimoine et leur matrimoine. Aujourd’hui, si le patrimoine est largement valorisé, représentant l’Histoire commune, matérielle ou immatérielle, le matrimoine a disparu, excepté dans les agences matrimoniales.

« Le matrimoine a été rétréci à la sphère privé, à la famille, au mariage. On avait ce terme au Moyen-Âge et on l’a effacé. Ça en dit long sur notre Histoire. En 3 syllabes, il nous rend sonore et visible l’histoire des créatrices. », souligne Aurore Evain qui poursuit : « On pense que c’est un néologisme, qu’on parle actuellement de matrimoine par effet de comm’ mais pas du tout. Ce n’est pas un néologisme comme chez les anglais par exemple qui ont créé « herstory », en rapport à « history ». C’est bien un terme qui existe dans la langue française. »

L’objectif à atteindre selon elle : pouvoir parler d’héritage culturel. Ne plus faire de distinction entre les biens culturels transmis par les pères et les biens culturels transmis par les mères. « Mais d’abord, il faut rendre visible le matrimoine. », précise-t-elle. Ainsi, en 2012, elle instaure avec le mouvement HF les journées du matrimoine, un événement soutenu et valorisé chaque année à Rennes par HF Bretagne. 

L’ORIGINE DE SES RECHERCHES

Aurore Evain s’est formée au métier de comédienne dans plusieurs Conservatoires à Paris. En parallèle, elle a suivi un cursus d’études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle. Elle n’a encore jamais travaillé sur une pièce écrite par une femme et s’interroge sur sa place de comédienne. Car dans l’imaginaire et les attendus, la comédienne est « jeune, jolie, sensible, pas trop intellectuelle… »

Pourtant, quand on pense au théâtre, au cinéma, on pense stars au féminin. En arrivant en maitrise, elle va voir Martine de Rougemont, historienne du théâtre qui a pendant un temps dirigé l’institut des études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle.

« Elle était la seule à l’époque à diriger des travaux sur les femmes de théâtre. Je lui ai dit que je voulais travailler sur une étude comparative des actrices professionnelles en Europe. Sur pourquoi brusquement on a accepté, aux 16eet 17esiècles, que les femmes montent sur scène alors qu’avant les hommes se travestissaient pour jouer les rôles de femmes ? », interpelle Aurore Evain. 

Aujourd’hui encore, en études théâtrales, on continue de taire l’Histoire des actrices professionnelles. De taire l’apparition des femmes dans le milieu du théâtre. « C’est pourtant une véritable révolution ! Esthétique, sociale, économique, religieuse, politique… Une révolution ! Corneille, Molière, Racine… n’auraient jamais écrit comme ça s’ils n’avaient pas eu des comédiennes. », scande la chercheuse. 

Elles ont fait bouger l’Histoire des arts, ont secouer et fait bouger les mentalités autour des rapports femmes-hommes : « C’est logique que MeToo arrive des comédiennes quand on connaît notre Histoire ! »

LES FEMMES MONTENT SUR LES PLANCHES ET TOMBENT LE MASQUE

Il y a dans l’image des premières comédiennes l’idée de femmes faciles, de prostituées, de courtisanes. Pourtant, il faut savoir lire et écrire pour le théâtre : « Elles vont se servir du métier de comédienne pour échapper à la situation de prostitution. Elles ne vendent plus leur corps mais leur image. »

Elles, ce sont celles que l’on appelle les courtisanes honnêtes. Elles savent danser, chanter, font preuve d’une grande culture et d’une capacité à improviser poétiquement. Elles vont apparaître dans un répertoire littéraire plus précieux et élaboré, de la Commedia dell’arte. Et la grande nouveauté, la véritable révolution esthétique, c’est que les femmes enlèvent les masques et jouent à visage découvert.

Ainsi, elles marquent profondément l’histoire artistique italienne et là-bas « on ne parle pas de la Commedia dell’arte sans parler du rôle des femmes, alors qu’en France, on commence par l’époque où les femmes sont déjà là. »

Dans cette période, on sort du Moyen-Âge et de l’image d’Eve, de femme pécheresse, séductrice des âmes pour les porter en enfer. On assiste à l’éclosion de Vénus grâce à la beauté de ces courtisanes honnêtes et de leurs improvisations. Non seulement l’esthétique est nouvelle, mais aussi l’économie évolue. Le théâtre devient une entreprise avec les troupes de théâtre.

ELLES PARCOURENT L’EUROPE

« Les troupes circulent en Europe et les troupes italiennes finissent par arriver en Espagne, alors en pleine Inquisition. On autorise, on interdit, on ré-autorise les comédiennes sur scène. Jusqu’à ce qu’elles l’emportent. L’Eglise a besoin d’allié-e-s. Sur scène, ce sont de nouveaux rapports femmes-hommes, de nouveaux modèles du féminin qui s’expérimentent, en direct. Toute la société s’interroge sur ces femmes. », explique Aurore Evain. 

Elle insiste là encore sur le lien avec le mouvement MeToo lancées par les actrices, sans oublier Time’s up. Parce que d’un côté, elles étaient des créatrices et de l’autre, des objets sexuels. « La question du harcèlement se posait déjà. Aujourd’hui, on vit la continuité de l’histoire. Toujours cette image entre Eve et Marie. », précise la metteuse en scène. 

En France, on ne dispose que de très peu d’études sur le sujet. Mais ce que l’on sait, c’est qu’à cette époque, le théâtre farcesque détient le monopole à Paris et la Commedia dell’arte n’y trouve pas sa place dans un premier temps :

« Les troupes vont revenir un peu plus tard et là ça prendra. Parce qu’entre temps, la préciosité sera arrivée… Les premières comédiennes seront les reines et les princesses, en France comme en Angleterre. Catherine de Medicis met en scène ses filles. Elles sont belles, intelligentes, capables d’émouvoir. C’est la naissance des égéries. »

Mais en Angleterre, pays où le travestissement règne avec le théâtre shakespearien, c’est un autre cas de figure puisqu’en 1630 les puritains, qui viennent de prendre le pouvoir, font fermer les théâtres. L’aristocratie désertant l’île pour venir sur le continent découvre les comédiennes et à son retour, rouvre les théâtres et y placent les comédiennes.

« C’est un théâtre plutôt libertin où les comédiennes sont les maitresses du pouvoir. On demande quand même aux vieux comédiens leur autorisation pour faire jouer les comédiennes. À ce moment-là, des femmes vont écrire pour le théâtre dans un répertoire plus féministe comme le fera Olympe de Gouges en France plus tard, sur les mariages forcés, le divorce, etc. », souligne Aurore Evain. 

LES FEMMES ÉCRIVENT DU THÉÂTRE ? 

Découvrir l’histoire inconnue de l’apparition des actrices professionnelles est déjà un choc pour celle qui a suivi des études théâtrales sans jamais en entendre parler. Découvrir que les femmes écrivent du théâtre va constituer un deuxième choc :

« Je ne pensais même pas que des femmes avaient écrit avant Marguerite Duras. Je venais de terminer ma première pièce et je me sentais illégitime. Elle a bien tourné mais pourtant je ressentais un problème d’invisibilisation. »

Elle retourne voir Martine de Rougemont qui a déjà eu une étudiante en 1988 à avoir réalisé un travail pionnier sur les femmes dramaturges entre le 16e siècle et le 19e siècle. Elle se lance dans les recherches sur le sujet et fait face aux grands historiens « qui dénigrent ces femmes puisqu’ils ne les connaissent pas, ils pensent qu’elles ne valent pas la peine. »

Aurore Evain, alors âgée de 24 / 25 ans, se heurte à une institution en plein doute et rencontre une résistance dans la langue française : « Bon, une fois que j’ai dit femmes dramaturges, dramaturges femmes, auteures… je suis face à une résistance de la langue. »

Elle découvre dans les registres de l’Académie française « part d’autrice ». Elle fouille et voit apparaître ce terme également dans les comptes-rendus de périodiques de l’époque. « En fait, « autrice » existe depuis l’Antiquité et depuis l’Antiquité, on lui fait la guerre. Le terme en latin était utilisé dans les premiers temps du christianisme. Sur les tombes, on pouvait lire par exemple « autrice de travail », ça voulait dire ouvrière. », mentionne la conférencière. 

Un grammairien, non chrétien, va alors pondre une règle absurde qui symbolise bien les enjeux du terme « autrix ». Il va choisir que lorsque le terme est employé pour désigner une autorité, une source et une origine, il doit être au masculin, tandis qu’il sera accepté au féminin pour désigner ce qui relève du développement.

OÙ SONT LES AUTRICES ? 

Au Moyen-Âge, les grandes créatrices, souvent des abbesses, se réclament au féminin, comme Christine de Pisan par exemple qui se définit « escrivaine » et parle même de matrimoine. À la Renaissance, les reines et princesses se déclarent autrices de paix. Au 16esiècle, l’imprimerie est apparue et on édite des livres, écrits par des femmes qui commencent à être de plus en plus nombreuses à être éduquées.

Au 17esiècle, les dramaturges sont appelées autrices. Elles deviennent nombreuses à écrire. Nombreuses à avoir besoin de gagner leur vie par l’écriture. C’est alors que Richelieu crée l’Académie française et que naissent les dictionnaires, qui jusqu’ici étaient des annexes français-latin dans lesquelles figurait le terme autrice. 

« L’Académie française n’est pas neutre puisqu’il n’y a que des hommes. Dans le dictionnaire, autrice disparaît. Le mot actrice par contre entre dans le dictionnaire. C’est marrant ce que l’on constate : quand « auteur » prend ses lettres de noblesse, « autrice » disparaît. Quand « acteur » se réduit à comédien (et n’est plus généralisé puisque son féminin est apparu), « actrice » apparaît dans le dictionnaire. C’est un affaiblissement de la fonction de l’actrice. »

L’Académie française ne s’arrêtera pas là. Elle s’attaque désormais aux accords, utilisant dans un premier temps la règle de l’accord de proximité avant que celui-ci ne se transforme en la règle que l’on connaît désormais : le masculin l’emporte sur le féminin. Pourquoi ? Parce que le masculin est défini comme le genre le plus noble.

« C’est marrant parce qu’à l’époque de l’accord de proximité, on peut lire, notamment dans les écrits de Vaugelas, qu’ils avaient du mal à s’adapter à l’oreille. Ils vont donc vraiment se forcer pour effacer le féminin, c’est une instrumentalisation idéologique de la langue. »

DÉMASCULINISER LA LANGUE FRANÇAISE

À travers son déroulé chronologique et historique, Aurore Evain démontre qu’aujourd’hui l’enjeu n’est pas de féminiser la langue française mais bel et bien de la démasculiniser. Parce que l’usage du féminin dans les noms de métiers, mais pas que, n’est pas phénomène nouveau. N’est pas phénomène du tout d’ailleurs.

En quelques centaines d’années, nous avons perdu la mémoire de notre histoire. Autant celle de notre langue que de nos arts. Et cela renforce les inégalités puisqu’au fil des siècles l’Histoire a été transmise avec les violences symboliques que développe la metteuse en scène, chercheuse et autrice.

S’il n’y a aucun « obstacle de principe », pour reprendre les dires de l’Académie française, on voit bien un réel combat pour faire disparaître la moitié de l’humanité du langage. « Fin février, finalement, autrice est acceptée. C’est une réponse à Marie-Louise Gagneur (romancière qui avait interpelé l’Académie sur le rapport entre féminisation des noms de métiers et légitimation du statut, en 1891, ndlr) 130 ans plus tard ! », lance Aurore Evain qui insiste sur une question à laquelle chacun-e ferait bien de répondre : 

« Pourquoi a-t-on mis autant de temps et d’énergie à effacer le féminin de la langue française ? »

Avant de conclure sur cette partie, elle précise : « On dit parfois que la féminisation du langage n’est pas une priorité. Qu’il y a d’autres choses avant. Comme il y a eu le droit de vote, de nombreuses luttes, aujourd’hui l’égalité salariale. Hubertine Auclert (journaliste, écrivaine et militante féministe 19e/20esiècles) et d’autres militantes se sont battues pour le droit de vote mais aussi pour la féminisation des termes et d’autres combats. Il n’y a pas de hiérarchie, de priorités. Je peux militer pour la féminisation des termes sans que ça m’empêche de lutter pour l’égalité des salaires. C’est un tout ! Ce sont des outils de légitimation. »

On rejoint son point de vue. Effacer de l’Histoire les femmes artistes, les inventrices, les scientifiques, les intellectuelles et autres revient à effacer la moitié de l’humanité. Accorder la langue au masculin, c’est également effacer cette même moitié de l’humanité. C’est faire comprendre qu’elle n’a pas sa place dans la société. Et c’est empêcher les nouvelles générations de trouver la leur.

Valorisons donc notre matrimoine pour avancer ensemble vers un héritage culturel plus juste, riche, équilibré et humain.

La transmission d'un féminin libre

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On aime. C’est sensible, c’est tendu, c’est violent. C’est puissant. C’est lucide et intelligent parce que la pièce ne prétend pas avoir la vérité absolue, juste la spontanéité d’un discours qui n’a pas été réfléchi mais qui sent le vécu et les tripes.
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Pièce remarquée lors du off du festival d’Avignon, Les yeux de ta mèreétait présentée mercredi 13 mars à la Maison des Associations par la compagnie L’Insoumise. Lors d’une soirée organisée dans le cadre du 8 mars, par Déclic Femmes, avec la compagnie Ty Pestac et le Mouvement de la Paix.

On aime. C’est sensible, c’est tendu, c’est violent. C’est puissant. C’est lucide et intelligent parce que la pièce ne prétend pas avoir la vérité absolue, juste la spontanéité d’un discours qui n’a pas été réfléchi mais qui sent le vécu et les tripes.

Pour écrire, la comédienne Violeta Gal-Rodriguez s’est librement inspirée du texte de Pauline Sales, Le Groenland : « J’ai fait une formation théâtrale au Chili et là-bas, ils désacralisent les textes. Ce n’est pas du tout comme ici. Ça m’a permis de m’éloigner de l’original. Mais ce texte m’obsédait depuis 7 ans. Quand je suis devenue mère, j’ai ressenti l’urgence à le mettre en scène. »

Elle découvre Lula Heldt dans un cabaret, sur une musique d’Eric Satie et reste suspendue dans l’espace et le temps. Elle l’embarque avec elle dans l’aventure de l’Insoumise. « C’était évident qu’il fallait contraster la violence du texte avec quelque chose de très onirique. », souligne Violeta Gal-Rodriguez. 

Dans Les yeux de ta mère, on assiste à un dialogue entre une mère et sa fille, qui errent dans les rues de la ville en pleine nuit. Seulement, on n’entend pas les réponses de l’enfant, certainement adolescente ou jeune femme. On devine parfois des accusations, des jugements, des condamnations peut-être. Pour le comportement d’une mère « pas normale ». 

Pourtant cette mère, elle l’aime, sa fille. Elle la pousse, l’encourage à marcher droit devant, à s’éloigner des jupons de sa génitrice, à parcourir le monde, à suivre son propre chemin. Pourtant, on comprend qu’elle lui adresse le reproche de son absence. « Tu veux une mère normale et comme tout le monde ? Ne cherche pas, ça n’existe pas. », lui répond alors la protagoniste. 

Au bord de la scène, après la représentation, Violeta Gal-Rodriguez et Lula Heldt ne rentrent pas dans les détails du propos et du message. Simplement, elles indiquent que pour elles, il s’agit de l’histoire d’une femme qui se perd d’un point de vue géographique et d’un point de vue philosophique.

Toutefois, c’est avec une incroyable lucidité que la mère évoque son couple, son rapport à l’éducation, son ressenti par rapport à la féminité et aux injonctions. « Le quotidien nous rend robot. Pourquoi les autres envahissent les femmes à ce point-là ? Que veux-tu que je fasse dans ce siècle, ce pays, etc. si ce n’est me réaliser ? (…) Il faut savoir se battre dans un monde de brutes pour trouver sa place. Quand tu es née, j’avais besoin autour de moi de toutes les femmes. », clame-t-elle à la fin. 

Parce qu’elle est « toutes les femmes ici et maintenant, là. Les femmes en moi. Je suis la reine des neiges, la princesse Leïa, Frida Kahlo, Elisabeth Badinter, Simone Veil, Simone de Beauvoir, je suis Colette. Ah ouais là, putain, je suis une maman !!! »

Libération, émancipation, diktats et violences vont de pair dans ce spectacle qui pourrait être un drame mais qui n’est en réalité qu’un échantillon d’un quotidien de femme. La beauté, ici, réside dans la transmission mère-fille qui s’opère alors, provoquée par cet égarement.

Comme si elle brisait l’héritage des inconscients de cette inévitable condition de femme à laquelle les filles sont condamnées dès la naissance : « Entravée, vidée, absente, migraineuse… nerveuse, incapacité à garder son calme, aboyer, se répéter, pleurer en voiture, se rendre compte que tout part d’en bas. Qu’ils pensent tous à ça. À ce trou qui me rend comme ça. »

Le constat est âpre mais la fatalité n’est pas la conclusion du récit dont les mots résonnent au son du violoncelle et des chants de Lula Heldt, accentuant tantôt le côté dramatique, tantôt le côté sarcastique et humoristique. Le texte prend alors une dimension internationale et universelle, la musicienne jouant les musiques du monde avec sensibilité et poésie.

On s’égare, nous aussi, en réfléchissant aux normes, assignations et injonctions imposées aux femmes et aux filles. À ce travail d’équilibriste qu’elles entreprennent au fil de leurs vies pour répondre à ce que l’on attend d’elles tout en réussissant à progressivement briser leurs chaines. À une époque où féminin et masculin entrent en crise, la pièce distille espoir et bienveillance.

 

Célian Ramis

Les suppliantes : l'appel à l'humanité

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ADEC, Rennes
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Le Théâtre du Tiroir fait du texte d'Eschyle, Les Suppliantes, un chantier citoyen, invitant sur les planches, des comédien-ne-s amateur-e-s français-es et étranger-es-s, demandeur-se-s d’asile, à prendre la parole. Celle, souvent, de leur propre histoire.
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Près de 2500 ans après son écriture, le texte d’Eschyle, poète de la Grèce antique, reste terriblement d’actualité. Mêlant menaces de mort, droit d’asile et liberté des femmes, la pièce Les Suppliantes est adaptée par le metteur en scène lavallois Jean-Luc Bansard, du Théâtre du Tiroir. Celui-ci en fait un chantier citoyen, invitant sur les planches, des comédien-ne-s amateur-e-s français-es et étranger-es-s, demandeur-se-s d’asile, à prendre la parole. Celle, souvent, de leur propre histoire. Le 23 novembre dernier, une quarantaine de personnes et une quinzaine de nationalités et de langues s’entremêlaient sur les planches de l’ADEC, à Rennes. 

« La mort plutôt que le viol ! » C’est le cri des Danaïdes. Cinquante femmes libyennes réfugiées dans le temple de Zeus, dans la cité d’Argos en Grèce, après avoir traversé la Méditerranée pour fuir leurs cousins les Egyptiades qui les pourchassent pour les épouser de force. Face au Prince, elles demandent asile tandis que leur père Danaos, part chercher de l’aide auprès du peuple.

« J’ai peur de l’ombre. Que la question des étrangers n’apporte pas le trouble ! », déclame le souverain, craignant une guerre causée par l’accueil de ces femmes. Elles qui tiennent le signe des suppliantes, dans ce lieu célébrant le dieu des demandeurs d’asile. Elles qui prouvent, par le récit du mythe d’Io, descendre des mêmes ancêtres. Elles qui devant les hommes s’affichent en guerrières, refusant la fatalité supposée de leur condition :

« Jamais nous n’accepterons de leur être soumises. Sois du côté de la Justice et décide ! »

Devant la détermination, le courage et l’appel à l’aide des Danaïdes, le Prince s’en remet à la démocratie : « Si la cité est en danger, c’est à la cité de trancher ! » À l’unanimité, les grecs se proclament en faveur de leur protection, décision qui déclenche la colère des Egyptiens, qui décident alors de rentrer en guerre. 

LA CRÉATION D’UN CHANTIER CITOYEN

« La fiction de Eschyle rejoint la réalité d’aujourd’hui », explique Jean-Luc Bansard, metteur en scène et créateur du Théâtre du Tiroir, à Laval, dans le documentaire Hospitalières et Suppliantes, diffusé sur France 3 Pays-de-la-Loire, le 12 novembre dernier (à revoir sur le site de la chaine).

C’est un passionné et un humaniste. Depuis 30 ans, il anime le Théâtre du Tiroir de sa curiosité pour les cultures du monde qu’il découvre au fil de ses nombreux voyages. Amoureux des littératures et des langues, le déclic opère lorsqu’il entend parler du texte d’Eschyle. Il l’intègre dans ses chantiers citoyens, conçus pour faire se rencontrer sur les plateaux de théâtre et dans les salles, le maximum de personnes d’origines et de cultures différentes.

« J’ai lancé un appel à toutes les femmes qui voulaient parler du sujet des mariages forcés. J’ai eu une douzaine de femmes. Ensuite, j’ai cherché des femmes réfugiées dans les centres d’alphabétisation, au 115, etc. Il y avait pas mal de difficultés car elles ne connaissaient pas toutes la culture et la langue française et le théâtre. Sont venues des femmes algériennes, albanaises, guinéennes… On a fait des duos : une femme française / une femme étrangère. Et à chaque fois, les françaises ont du apprendre au moins une phrase dans la langue de sa binôme. », s’enthousiasme-t-il.

Il peut parler des heures durant de ses rencontres et de ce qui l’anime dans le théâtre : « Le théâtre, c’est se tenir debout et dire quelque chose au monde. Et là, c’est formidable, un cordonnier d’Erythrée porte la parole d’Eschyle. Pour moi, c’est le meilleur résultat de ce spectacle. Un paysan de Guinée parle au monde entier à travers Eschyle. Une femme de ménage française qui travaille dans les écoles de Laval, elle dit une parole qui a 2500 ans. Que demande-t-on au théâtre, si ce n’est qu’il porte la parole des plus humbles d’entre nous ? » (extrait du documentaire de Pierre Guicheney). 

DES FEMMES LIBRES ET PUISSANTES

Sur scène, le chœur des femmes est beau et puissant. Combattives, elles implorent l’aide et le soutien d’une peuple frère et ami « contre le viol et l’esclavage ». Elles chantent, elles dansent, elles s’expriment. Dans une dizaine de langues différentes (auxquelles s’ajoutent également les langues des hommes, jouant les soldats). Et également dans une langue imaginaire, inventée par Olivier Messager, réunissant les sonorités du monde entier.

« Pour moi nous sommes combattives et guerrières. Et nous ne sommes pas des victimes. », souligne Florence, dans le documentaire, précisant : « Je me sens utile. Je n’ai jamais su comment militer réellement. Et là, c’est une forme de militantisme mais au travers de la culture. »

Pour Hélène, aussi comédienne dans la pièce : « Dès la première scène, j’ai vraiment l’impression qu’on est embarquées avec eux sur le bateau. Alors tous ne sont pas arrivés par la mer bien sûr. Et ça y est, l’aventure est là, on est ensemble. On va se battre pour ce droit d’asile, et en tant que femmes pour résister à la loi des hommes et ça devient presque vrai. » 

AU-DELÀ DU RÉCIT

Presque vrai. Voire vrai tout court. Walid a fui la Syrie avec Sana, sa femme, et leur fille. Parce qu’ils étaient menacés de mort « par les groupes terroristes, qui kidnappent et violent les femmes. » Mauri a « fui la mort » qui l’attendait en Côte d’Ivoire où il a été battu et torturé et a risqué sa vie en traversant la mer dans un bateau, entassé avec d’autres :

« Mon soucis, c’est d’obtenir des papiers français, sinon je ne peux rien faire. Et c’est très dur de ne rien faire de ta vie, tu tournes en rond alors que tu es dans un pays où tu te sens à l’aise. Je me bats pour le futur, pour mes enfants, pour ne pas qu’ils subissent les souffrances que j’ai connu. »

Jeannette s’est enfuie avant d’être excisée, quittant le Kenya la veille de son mariage forcé. Arrivée en Europe, on lui propose un mariage blanc en Belgique afin d’obtenir des papiers. Elle s’y oppose. Aujourd’hui, elle crie sa liberté sur les planches du théâtre :

« Ici, on s’entend comme si on était du même père. On ne calcule même pas la couleur de peau ici. Comme si c’était une seule personne qui nous a mis au monde. Parce que même si quelqu’un se met à déconner, on arrive à lui faire comprendre ‘ça c’est pas bien, c’est mieux comme ça’ et on accepte tout de suite, on comprend tout de suite. »

L’adaptation de cette pièce multilingue est une ode à l’humanisme et un rappel à tou-te-s que le droit à la dignité nous incombe à tou-te-s. Après la représentation, pas de débat mais une invitation en musique et en danse à venir se joindre à la joyeuse troupe à l’énergie débordante, insufflée par un metteur en scène engagé et amplifiée par les sourires de la quarantaine de comédien-ne-s qui font instantanément tomber les barrières et secouent les mentalités. Bouleversant.

Célian Ramis

#Trans2018 : Aloïse Sauvage ou l'art du verbe (et du corps) uppercutant

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Samedi 8 décembre. Direction le théâtre de l’Aire Libre, à Saint-Jacques-de-la-Lande pour assister à l’incroyable performance d’Aloïse Sauvage, à qui les Transmusicales ont confié la création 2018 du 5 au 9 décembre.
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Samedi 8 décembre. Direction le théâtre de l’Aire Libre, à Saint-Jacques-de-la-Lande pour assister à l’incroyable performance d’Aloïse Sauvage, à qui les Transmusicales ont confié la création 2018 du 5 au 9 décembre. 

C’est une bombe que vient de lâcher Aloïse Sauvage en prenant les rênes de la création des Transmusicales. Pourtant, à quelques semaines près, sans musiciens et sans le spectacle dans son entièreté, elle aurait pu baisser les bras et rendre les armes. Mais ce serait mal la connaître. L’artiste est une battante et elle est bien décidée à l’affirmer sur scène.

Cinq soirs durant, celle que l’on a pu apercevoir dans 120 battements par minutemonte sur scène pour présenter un « état des lieux » de ce qu’elle est « émotionnellement et artistiquement ».Et c’est un joyau brut et éclatant qui se façonne au fil de ses questionnements et de ses textes à l’écriture soignée et percutante.

Sa musique est un savant mélange de pop, de hip hop et d’électro. Son message est un appel à la vie. Sa manière de le restituer, une fusion de rap chanté, de danse, d’acrobaties circassiennes et de théâtre.

Aloïse Sauvage est pluri-disciplinaire et marque sa création de sa palette transversale qui transcende avec agilité le public pendu à tout son être, particulièrement quand celle ci se suspend dans les airs.

Ses musiciens, sur le fond de la scène, sont en hauteur, laissant ainsi tout le plateau en une sorte de terrain de jeu délimité par un grand tapis. C’est le ring d’une boxeuse, guerrière et combattive, au corps en flux tendu. Quasiment constamment sur le qui vive.

Son corps, sa danse et sa musique sont son langage, son moyen d’expression. Son moyen de cracher ses interrogations, ses difficultés, ses fragilités, ses envies ou encore ses joies. Ses mouvements interagissent avec ses propos, au-delà d’une ponctuation, ils semblent survenir comme une extension de ses mots.

Des mots qui sont forts, très prononcés, très appuyés. Pour la libérer de leur poids et nous assommer du sens qu’elle leur donne en les agitant pour les sortir de leur dimension première et en multiplier les capacités. Chaque phrase éveille nos sens et agite nos neurones, et met en perspective la complexité de la vie et le paradoxe des injonctions.

Cette friction fonctionne à merveille puisqu’elle prend soin, en s’emparant des sujets qui la touchent personnellement, de les rendre universels et de mixer, tel un Stromae, la forme poétique et le fond de la brutalité. Et n’en oublie pas de s’accompagner de chorégraphies efficaces et travaillées et de prouesses techniques.

Avec son micro filaire qui vient du plafond, elle joue avec l’équilibre et se laisse flotter, pointes des pieds tendues sur le tapis. On ne sait plus par moment si c’est le micro qui la guide ou si c’est elle qui possède le micro qu’elle finit par envoyer valser, libérant son âme et son corps de tout attachement avilissant ou contraignant.

Ce soir-là, Aloïse Sauvage réalise une démonstration de force et de souplesse, de rage et de détermination, de génie créatif et d’urgence vitale à se construire pour suivre son chemin et affronter les épreuves. Thématique récurrente, elle parsème également ses textes de confidences, d’amour lesbien, de désirs, de confrontation et de négociation avec soi-même et de vertiges.

L’ensemble est impeccable. Complètement bluffant de par le mélange de disciplines qui pourtant ne font qu’un, les parties seulement dansées étant en elles-mêmes des paroles silencieuses. Se joue ici un spectacle à plusieurs niveaux, auquel il faudrait assister de représentation en représentation afin d’en saisir toutes les subtilités et nuances.

Parce que derrière son côté direct et franche du collier, l’artiste multi-casquettes aux blanches baskets et chaussettes s’amuse de tout ce qu’elle ne dit pas explicitement. Dans ses sous-entendus, dans ses non-dits, dans ses silences, elle se débrouille pour que son langage non verbal soit clair et limpide.

C’est bouleversant, incisif et impactant. Elle balance les coups, on est frappé-e-s en pleine gueule mais aussi en plein bide. Ça bouillonne, tout comme ses idées. Et ses envies, qu’elle livre dans « Dévorantes » : « Des envies, j’en ai beaucoup moi, elles me dévorent toute entière, j’espère que vous aussi. Parce qu’elles sont dévorantes mais elles nous rendent vivants. »

Et sa première envie n’est pas surprenante : être engagée dans ce qu’elle fait. Sa liste est longue et exaltante, elle place le coup final qui nous éclate la mâchoire, crispée d’émotions viscérales que nos tripes vomissent dans un élan totalement libérateur, ne gardant que le souvenir de cette puissance, vitale, brute et bienfaitrice, ressentie tout au long de la performance.

Avec sa chanson « Aphone », elle use de l’analogie de l’extinction de voie à force d’être à fond et de s’exprimer en envoyant malgré tout l’énergie de la folie des grandeurs qui la fait voler et virevolter au dessus de la scène et des premiers rangs du public qui offre un standing ovation prolongé tout au long de cette dernière danse.

L’uppercutante Aloïse Sauvage, c’est l’ébullition de la jeunesse créatrice qui manifeste son envie de se frotter pleinement à la vie, malgré les déboires et les complexités, et la maturité d’une passionnée et investie qui place la barre à hauteur de ses ambitions. Et très clairement, elle en déborde. On attend avec impatience la sortie de son EP, au printemps prochain.

 

Célian Ramis

Au fil des mythes, briser le silence et libérer la parole

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Plongée mythologique dans le quotidien, avec le seule-en-scène Mythologies personnelles, présenté par Myriam Gautier, à découvrir le 8 novembre au Tambour, à l’université Rennes 2.
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Une plongée mythologique dans le quotidien, c’est ce que propose la comédienne Myriam Gautier qui démêle les fils des secrets de famille, dans son seule-en-scène Mythologies personnelles, à découvrir le 8 novembre au Tambour, à l’université Rennes 2.

« Ce matin, vous feuilletez votre Atlas. Et ça vous donne envie de partir, malheureusement, votre voiture qui n’est même plus cotée à l’argus est en panne et vous avez dû la laisser chez Midas. Vous prenez donc le train, votre voisin est hermétique. Vous regardez depuis la fenêtre défiler une forêt d’éoliennes, ce qui vous fait rapidement tomber dans les bras de Morphée. Vous avez arriver enfin à la gare Montparnasse, vous vous engouffrez dans un dédale de rues pour tomber sur l’hôtel bar du Terminus (…)», commence Myriam Gautier, avant de s’exclamer : 

« Ils ont bien réussi leur coup les dieux grecs ! » En effet, avec son préambule, elle met en exergue l’influence et l’impact de la mythologie grecque dans la langue française. Elle insiste : on ne connaît pas les dieux japonais, on ne connaît plus le dieux gaulois mais les dieux grecs, eux, traversent le temps avec leur galerie de « personnages, dragons, chimères, du sexe, de la violence et parfois même les deux en même temps. »

Ils sont une matière idéale pour y puiser des ressources infinies et établir, à partir de là, une saga familiale. Et la comédienne s’en donne à cœur joie dans ses recherches comme sur les planches, où elle mêle les récits mythologiques à des anecdotes frappantes sur chaque membre de sa famille qu’elle présente lors d’un repas, un dimanche midi.

REPAS DE FAMILLE CHEZ ARIANE

Il y a son père, autoritaire comme Zeus, sa mère, terrifiante quand elle se met en colère comme Héra, ainsi que ses oncles et ses tantes, semblables à Poséidon, Hadès, Hestia et Demeter. Mais on croise aussi la nymphe Écho, le chasseur Narcisse, le roi Midas ou encore le complexé Œdipe.

« Il n’y a pas beaucoup d’histoires dans la mythologie qui se terminent bien. Mais celle d’Ariane, si. », déclare Myriam Gautier dans Mythologies personnelles. Ici, elle incarne à elle seule tous les personnages, les mythes et leurs impacts. Et surtout, devient une Ariane des temps modernes. 

C’est sa préférée. Parce qu’elle « met fin à une malédiction » dans le récit et qu’elle n’hésite pas à ouvrir la boite de Pandorre et à tirer les fils des secrets familiaux dans cette nouvelle version. 

« Je l’incarne à la première personne et le fait de s’adresser directement au public permet de dire ce que le personnage n’a pas le droit de dire. », précise la comédienne qui redonne aux mythes leur dimension de récits fondateurs : « On a tou-te-s des histoires. Et dans le cas d’un trauma, surtout quand il arrive jeune, ça devient un récit fondateur. Et ça devient même un mythe personnel que l’on alimente. » 

L'INSTALLATION DES NON-DITS

Tromperies, inceste, addictions, abus… les humain-e-s ont de fortes accointances avec les dieux et déesses de l’Olympe. Comme pour les non-dits qui régissent de nombreuses sphères de la société, dont celle de la famille n’en est pas exempte.

« J’ai dû enlever beaucoup beaucoup de choses mais je me suis concentrée sur les dieux de l’Olympe et sur ce qui me parlait et nourrissait le propos de ‘Comment on s’habitue à alimenter un non dit’. Même ce qui n’est pas dit est transmis. Ça, c’est très bien raconté dans la mythologie : quand quelqu’un fait quelque chose de mal, ce sont les enfants qui sont punis. », se passionne Myriam qui restitue sur scène le croisement des parcours et l’impact de l’héritage dont Ariane refuse désormais de porter tout le poids. 

Tout s’imbrique donc autour de la parole, ou plutôt son absence, et ses conséquences. La malédiction de ne pas pouvoir parler, l’envie de mourir à cause d’un secret révélé… Elle met à plat chaque situation qui, mise en perspective de scène du quotidien, devient absurde. Mais ce qui en émane par dessus tout, c’est la violence et la cruauté qui cristallisent les non-dits.

Dans la famille d’Ariane, les masques tombent. Jusqu’à ce qu’elle révèle son secret personnel. Celui qui a commencé l’été de ses 7 ans, chez son oncle : « C’est midi, c’est l’heure de manger (…) Aujourd’hui, le sandwich, c’est moi. C’est l’été de mes 7 ans que j’ai commencé à me taire. C’est l’été de la descente aux enfers de chez mon oncle Hadès. »

BRISER LE TABOU

Pour Myriam Gautier, qui a pour la pièce relu les textes du psychanalyste Serge Tisseron autour des secrets de famille, l’inceste représente le secret des secrets : « Et pourtant, il est assez commun. C’est assez fou quand même ! Je voulais porter cette parole-là et le rapport à la double peine de la victime dont on fait une responsable. Parce qu’on établit qu’il faut se taire : c’est une fausse normalité. »

Ariane brise le tabou et, au passage, la malédiction. Parce qu’elle a survécu à l’événement et au silence, grâce à une phrase de son frangin : « C’est pas ta faute. » Pour Ariane, « c’était le seul mais c’était juste assez pour que je me laisse pas mourir de honte. Pour que j’ai envie de me sauver. »

Si Cassandre n’apparaît pas dans le spectacle, elle plane néanmoins au dessus des planches. Puisqu’elle est celle qui représente l’hystérie féminine. Comprendre alors : elle dit des vérités que personne ne veut entendre, on la fait donc passer pour folle. La libérer, c’est lui redonner une voix. À elle, comme à Echo, comme à Ariane. Comme à tou-te-s celles et ceux dont l’expérience et le ressenti ne sont pas pris au sérieux. Sont minimisés.

À travers sa quête labyrinthique, elle tire et démêle, avec force, courage et humour, les fils d’une histoire familiale et personnelle qui résonne dans le quotidien de chacun-e, jusqu’au sommet du mont Olympe. Et ça fait du bien. Ça libère et ça apaise.

Le spectacle sera suivi d’un débat sur les secrets de famille, la psychogénéalogie et la mythologie, avec Myriam Gautier, comédienne, Nadia Lepastourel, enseignante-chercheuse en psychologie sociale de la communication à Rennes 2 et Odile Tresch, enseignante-chercheuse en grec ancien à l’université de Nantes / spécialiste des rituels féminins et des mythes de l’origine de la Grèce antique / fondatrice du centre d’études en mythologie et ritologie appliquées. Un thérapeute en psychogénéalogie apportera également son éclairage sur les enjeux des secrets de famille, notamment en pratique clinique.

Célian Ramis

La célébration du feu au-dedans des femmes

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Théâtre de la Parcheminerie
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Elle s’est inspirée d’interviews d’actrices, de militantes féministes et de nombreuses stars pour imaginer un spectacle qui célèbre les femmes et la féminité. Dans "Du feu au-dedans", Fernanda Barth manie avec tact différents archétypes féminins.
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Elle s’est inspirée d’interviews d’actrices, de militantes féministes et de nombreuses stars pour imaginer un spectacle qui célèbre les femmes et la féminité. Sur la scène de La Parcheminerie, à l'occasion du festival Mythos, jeudi 19 avril, Fernanda Barth présentait Du feu au-dedans, une pièce écrite par Régis De Martrin-Donos, dans laquelle elle manie avec tact différents archétypes féminins.  

Ce n’est pas l’histoire « du féminin qui parle du féminin ». C’est, précise la comédienne, un spectacle « d’une femme et d’un homme ». Parce qu’elle a souhaité que la pièce soit écrite par l’auteur et dramaturge, également metteur en scène, Régis De Martrin-Donos (le spectacle est né dans le cadre du Lyncéus festival de Binic, porté par le collectif Lyncéus).

Après échanges et discussions autour des figures féminines qu’elle admire et qui la fascinent, il définit une forme alliant plusieurs portraits :

« Il m’a dit « Comme ça tu joueras ces femmes dont tu rêves », qui sont devenues après des femmes dont lui il rêvait aussi. Il a ajouté des figures qui l’inspiraient. Et ça, ça m’intéresse. »

Sur scène, Fernanda Barth les fait (re)vivre et exprimer leurs paroles, leurs récits. En commençant par la bergère, au Moyen-Âge, accusée de sorcellerie. Un personnage auquel elle tient particulièrement, s’intéressant aux sorcières depuis sont enfance, « beaucoup plus qu’aux princesses ! ».

Elle aime cette figure de la femme transgressive, « étrange, belle et pas belle, qu’on veut voir et dont on a peur, et en grandissant, j’ai peut-être compris, ou en tout cas en tant qu’artiste je suis à la recherche de cette ambigüité qui me plait chez ces être fantasmés. »

Pour le spectacle, elle s’est plongée dans les récits des procès en sorcellerie. Parce qu’on ne peut trouver que des retranscriptions de ce que les femmes répondaient pour se défendre.

« Les sorcières n’ont jamais écrit, parlé ou dit ce qu’elles avaient à dire. C’est une affaire d’hommes ces procès. Ça me touche et ça me donne envie de pleurer de lire ça. J’avais envie de les convoquer, de les défendre, dire que ça a eu lieu. Ça ne change pas grand chose au monde mais ça change quelque chose pour moi de prendre la parole pour citer et célébrer ces femmes-là que j’aime. »
souligne avec émotion la comédienne.

Pas étonnant que sa bergère soit aussi précisément juste et réaliste. Parce qu’elle est une femme qui vit seule sur la falaise et communie avec la Nature, elle mérite la sentence ultime. Parce qu’elle est une femme, tout court.

« C’est donc ça le mal que j’ai en moi ? », s’interroge cette Anne Trégor, « 17 hivers », qui ainsi vient rappeler comment la société voyait les femmes à cette époque, surtout celles qui s’écartaient de la norme imposée, et ce qu’elle leur faisait subir pour les punir, allant jusqu’à les tuer ou les brûler sur le bucher.

Sur les planches et à travers Fernanda Barth, les femmes se succèdent, se croisent et se répondent. Ouvrent une porte sur une réflexion, une question ou disparaissent sur une affirmation bien sentie. Comme cette chanteuse de cabaret, ancienne star du music-hall au parlé qui rappelle celui d’Arletty, qui raconte son rapport aux hommes, à la manière dont ils l’ont « accouchée », à l’acceptation de son corps et à la sexualité des femmes :

« Trouvez un viagra pour les femmes et là on pourra parler d’égalité ! »

C’est piquant, parfois émouvant, parfois drôle ou encore parfois tendre. Et parfois, c’est tout à la fois. Que ce soit le récit d’une femme mariée depuis 15 ans qui ne supporte plus les bruits de mandibules lorsque son époux mange des écrevisses, le récit d’une prostituée espagnole qui en a fini avec la bite mais continue de prodiguer des conseils pour assurer le travail sans trop se fatiguer, ou encore celui de la journaliste intello-bobo-snob qui écrit pour un magazine féminin, en passant par les dessins d’une femme préhistorique dans sa caverne et par l’adolescente archi fan de Dalida… Toutes ont des choses à dire, des souffrances à exprimer, des questions à poser, des expériences à partager et à transmettre.

« Ce que j’aime chez elles, c’est qu’elles n’ont pas de comptes à régler avec le masculin. Elles ont des douleurs. Mais elles ne sont pas dans une sorte d’énergie revancharde. Ou dans une sorte d’aigreur. Elles ont vécu ce qu’elles ont vécu mais elles sont plutôt très vivantes. C’est ça qui me plait, elles sont dans la vie. C’est ça qui les rassemble. Ce qui les différencie c’est qu’elles viennent d’époques différents, ont des âges différents. », analyse Fernanda Barth, qui privilégie le côté humain de ces figures.

La comédienne se revendique féministe politiquement, même si elle n’est pas engagée dans un collectif ou une association. Elle lutte pour des droits égaux. Parce qu’elle a ressenti qu’être une femme dans la rue, à partir d’une certaine heure, était un problème. Parce qu’elle a observé des violences envers d’autres femmes. Des violences normalisées, malheureusement.

Elle le dit, à l’adolescence, elle a eu « un grand moment de révolte, une haine de cette prison ». À partir de là, elle a eu envie d’en faire quelque chose et d’intégrer cette dimension dans le spectacle, « au-delà d’une protestation, car ce spectacle n’a pas été écrit ou joué dans la douleur ou dans la peine. »

Sa réponse aux violences faites aux femmes, c’est la célébration au féminin. À travers la transgression des normes. Pour s’en affranchir et s’émanciper. À travers aussi la diversité et la complexité des portraits. Les époques, les classes sociales, les manières de parler, les façons de penser, de critiquer, de dénoncer ou de rendre hommage.

Sans porter de jugement sur les femmes qu’elle incarne et présente. Parce que c’est aussi le propos. Fernanda Barth célèbre le féminin et la féminité, sans toutefois chercher à mettre ces femmes (et les femmes en général) dans une case.

« Je crois que c’est dangereux de vouloir mettre les gens dans des cases, c’est dangereux de dire « c’est ça » ou « c’est pas ça ». On travaille avec des questionnements, en tout cas je travaille comme ça sur scène, avec des recherches, on pose des questions mais je n’ai pas vraiment de réponses ni d’un ordre sociologique, ni d’un ordre philosophique à donner. Mais je cherche. Alors oui, il y a des comportements que j’identifie comme très féminins ou très masculins mais je sais aussi que j’appartiens à une culture de langage, de pensée. Il faut être vigilant-e-s pour ne pas être limité-e-s et en même temps il faut vivre aussi, s’amuser ! », conclut-elle.

Célian Ramis

Mythos 2018 : Lena Paugam, sur le fil de la crise du désir

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Théâtre de la Paillette, Rennes
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Lena Paugam, metteur en scène, et Sigrid Carré Lecoindre, dramaturge, ont créé ensemble Hedda, une pièce présentée à l’occasion du festival Mythos, le 18 avril, à 21h, au théâtre de la Paillette, à Rennes.
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Dans le prolongement d'une recherche sur ce qu'elle a appelé "La Crise du désir", Lena Paugam poursuit son chemin. Observatrice d’une génération en proie à la confrontation de son désir et de son empêchement, elle ne cesse de jouer des fragments, des formes, des arts, des récits individuels et des ressentis universels. Et ce sont des successions de rencontres, des histoires personnelles, un fait divers daté de 1987 et une loi votée 30 ans plus tard en Russie pour la dépénalisation des violences conjugales qui ont amené la comédienne et metteure en scène Lena Paugam à collaborer, une nouvelle fois, avec la dramaturge Sigrid Carré Lecoindre. Ensemble, elles ont créé Hedda, une pièce présentée à l’occasion du festival Mythos, les 17 et 18 avril, à 21h, au théâtre de la Paillette, à Rennes. 

« Hedda, c’est l’histoire d’un couple. À partir de sa rencontre jusqu’à un point de non retour dans une histoire d’amour qui voit la violence s'installer entre ses deux protagonistes. », explique Lena Paugam. Pour en arriver à cette version de leur création, Sigrid Carré Lecoindre et elle ont longuement travaillé sur le contenu du projet, initialement envisagé centré autour d’une femme qui bégaye sa vie.

Pour en comprendre la direction choisie, la metteure en scène - qui interprète la narratrice et le couple à elle seule – revient sur des grandes lignes de son parcours qui, entre autres, l’ont menées jusqu’à la dramaturge et à Hedda.

MANIÈRE DE S’EXPRIMER

La Briochine a toujours affiché un intérêt prononcé pour le théâtre et pour le cinéma. Mais le lycée dans lequel elle fait sa prépa a une option théâtre. « Ça aurait pu peut-être être le cinéma, s’il y avait eu l’option. », balaye-t-elle d’une phrase évasive. Ce qui est certain, c’est qu’elle aime le théâtre, son savoir-faire, sa manière de raconter des histoires et sa manière d’exprimer les choses.

« J’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui ont su nourrir mon appétit, ma curiosité. Dans mon parcours, j’ai des personnes qui ont su entretenir mon désir de créer et d’aller plus loin dans chaque chose entreprise. Mais j’ai plein d’autres désirs : le cinéma, les arts plastiques, la scénographie, la littérature… », souligne-t-elle.

Elle le dit, elle aime les croisements, qui permettent de repousser les limites de ce qu’elle sait déjà faire. Sortant du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, c’est dans cette optique qu’elle crée en 2012 la compagnie Lyncéus, qui deviendra par la suite un collectif regroupant des artistes de théâtre et de cinéma.

L’idée est de porter des projets culturels de territoire en développant les écritures contemporaines, dans les Côtes d’Armor, et de faire appel à des artistes autour du Lyncéus festival, organisé chaque année depuis 2014 - durant l’été - à Binic – Etables sur mer. « La compagnie, devenue collectif d'artistes, s'est métamorphosée jusqu'à devenir et fonctionner comme un théâtre sans lieu. Travaillant d'arrache-pied à cette transformation, je me retrouvais paradoxalement sans support pour mes propres créations. », précise Lena.

Ainsi, en 2017, elle fonde la compagnie Alexandre, du nom d’un de ses doubles, du nom du petit garçon qu’elle aurait voulu être étant enfant.

LE DÉSIR, COMME PULSION CRÉATRICE

De Lyncéus à Alexandre, elle accompagne sa trajectoire d’un doctorat de recherche et de création sur le rapport entre désir et sidération : « La sidération comme l’envers du désir, l’absence, le tarissement du désir. Et de manière plus large, le désir en tant que puissance d’action, en tant que moteur, que pulsion créatrice dans la vie, comme processus dans l’existence. »

Réfléchissant à la crise du drame dans la littérature dramatique, elle observe une fragmentation des récits, avec une fragmentation de l’individu dans son ressenti et son rapport au monde. Elle constate, précisément après 1945 et à travers la philo postmoderne, l’incapacité à agir d’une génération confrontée à son impuissance.

« La crise du désir, c’est un état de corps, de pensée, où l’être se sent absolument désirant et empêché de. Il y a une tension vers l’avenir, qui subit l’inertie qui l’empêche de se projeter. »
analyse l’ancienne étudiante en Hypokhâgne et Khâgne et en philosophie.

Cette dichotomie va guider Lena Paugam dans les pièces qu’elle met en scène, autour de la jeunesse, d’actes barbares ou encore du désir amoureux. Si elle n’aborde pas la question du genre en général dans son art, elle s’y frotte en mettant en scène Et dans le regard, la tristesse d’un paysage sans nuit, d’après Les yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras.

« Duras, on la rapprochait d’une « littérature de femme ». Elle a abordé de manière juste et profonde, et puissante, la question du désir féminin et du corps féminin qui désire. »

Et dans le cadre de sa thèse, on retrouve plus tard un diptyque intitulé Au point d’un désir brûlant, basé sur deux textes, dont Les Cœurs tétaniques. Celui-ci est inspiré des Trois sœurs de Tchekhov et parle de l’incapacité à vivre, à aimer, à prendre les bonnes décisions… Cette pièce, elle est signée Sigrid Carré Lecoindre.

RENCONTRE AVEC SIGRID

« Je la connaissais de la fac. Mais elle n’écrivait pas quand je l’ai rencontrée. Je lui ai passé sa première commande pour le Lyncéus festival justement. Je savais qu’elle avait une grande puissance littéraire en elle. Je ne me suis pas trompée. », s’enthousiasme-t-elle.

On sent dans sa manière d’évoquer le sujet une accointance intellectuelle évidente et une admiration viscérale pour le travail et la personnalité de Sigrid, issue du milieu musical. De la composition. Elle fait partie de ces compositeur-e-s qui ont un intérêt pour la voix, la partition vocale et de ces auteur-e-s qui transmettent une grande puissance musicale dans leur écriture.

Lena sort de son sac le texte annoté, pour nous montrer de plus près : « Il y a des enjambements, des rejets, de la ponctuation, des minuscules, des majuscules… Tout est extrêmement précis. Il y a une rythmique et des jeux d’accentuation qui sont passionnants pour des comédien-ne-s et des metteur-e-s en scène. Il y a une sensualité physique qui permet d’être au plus proche de son corps et de ses sensations. »

Elle n’est pas avare de compliments au sujet de sa collaboratrice à « l’écriture extrêmement sensible et juste dans ce qu’elle permet d’exprimer au-delà de la raison, juste par le biais musical, le biais de la langue. » Une personne « extrêmement intelligente qui saisit parfaitement les situations que je lui expose, que j’ai envie de raconter en tant que metteure en scène. »

Une dramaturge qui « s’approprie de manière très fine les sujets que je veux traiter et qui va chercher avec extrême précision les subtilités de la pensée et de l’émotion. »

HEDDA, FIGURE UNIVERSELLE ?

Lorsqu’à l’occasion de la tournée des Cœurs tétaniques, Lena est amenée à remplacer in extremis une comédienne alitée, nait alors l’évidence de la rencontre entre la comédienne et l’écriture. Et monte l’envie de Sigrid Carré Lecoindre d’écrire pour Lena Paugam.

La pièce devait être nommée Vertiges et parler d’une femme bègue. « Parce que quand j’étais jeune, j’étais bègue. Enfin, pas vraiment. J’avais beaucoup de difficultés à m’exprimer, j’étais empêchée par ma timidité, mon hypersensibilité », confie la metteure en scène.

Mais les recherches les mènent à Hedda Nussbaum, accusée par son mari en 1987 d’avoir tué leur petite fille. Rapidement, les défenseurs de Hedda lèvent le voile sur les violences conjugales qu’elle subit depuis des années. Partant de l’ouvrage Survivre au terrorisme intime (écrit par Hedda Nussbaum) et de textes pour enfants, l’auteure produit une première version poétique, très inspirée de la figure de cette femme.

Lors d’une résidence dédiée à la création son au théâtre de l’Aire Libre, à Saint-Jacques-de-la-Lande, la comédienne se lance dans une série d’improvisations. « La grosse structure de la nouvelle version vient des impros en se détachant de la figure réelle et du fait divers. », souligne-t-elle.

De la figure de Hedda Nussbaum, il ne va rester que des bribes de vécu et le prénom, auxquels vont s’ajouter des témoignages et des expériences intimes. Le nouveau texte est long. À la lecture, il faut compter 2h30. Aujourd'hui, le spectacle dure 1h15. Sur le plateau, lors des répétitions, les deux femmes coupent. Enlèvent de « très belles choses qui font désormais partie de la mémoire du texte de Sigrid mais plus du spectacle. »

Toutefois, Lena Paugam est claire : ce n’est pas un texte brut. Il mêle poésie, narration, conversation : « Il passe d’un fragment à un autre. D’un point de vue à un autre. Parfois, c’est l’homme qui parle, parfois la femme. Et parfois on ne sait pas trop. C’est intéressant pour nous de jouer sur cette ambiguïté. Dans l’énonciation, il y a des variations, tout comme dans la forme littéraire. »

UN SUJET PROFOND

La metteure en scène se refuse à parler d’un spectacle sur les violences conjugales. Parce qu’elles se sont attachées à « conter une situation complexe et à présenter des enjeux qui révèlent des comportements incompréhensibles de part et d’autre du couple. Il y a deux personnes en détresse. Pas une victime et un bourreau. La question morale n’est pas la première chose qu’on a souhaité exprimer. »

En février 2017, elle est choquée par le vote de la loi pour la dépénalisation des violences conjugales, en Russie. C’est l’événement marquant de la création. Ce qui déclenche l’envie d’aborder la thématique, encore et toujours d’actualité.

On pense à la pièce Le fils, écrite par Marine Bachelot Nguyen, mise en scène par David Gauchard (marqué par les manifestations catholiques intégristes contre les représentations d’une pièce de Castellucci, au TNB) et jouée par Emmanuelle Hiron.

À l’impact des mots qui dressent le portrait d’une femme, mère, catho, bourgeoise qui va doucement glisser vers une pensée radicale et extrême. Sans opter pour un parti pris jugeant et moralisateur, l’équipe réussit parfaitement à relater la monstruosité de la situation.

Le sujet n’est pas identique mais Hedda s’inscrit dans les créations théâtrales qui analysent, prennent du recul, décortiquent, interrogent : « On a voulu aller plus loin et se situer dans la perspective où le théâtre s’attache à traiter du « monstrueux » qui peut apparaître en chacun et qui est contingent. Par rapport à des facteurs qu’on n’arrive pas à repérer au départ dans une relation. »

À la préparation de la pièce, les deux femmes ont été accompagnées par deux hommes : Bastien Lefèvre, danseur, et Lucas Lelièvre, créateur sonore. La metteure en scène insiste sur l’intérêt et l’importance de cette équipe mixte et diverse.

« On a croisé nos expériences amoureuses et nos ressentis par rapport à nos histoires personnelles. Parce que c’est ça aussi le spectacle ; on a essayé de développer des scènes qui pourraient donner des sensations de déjà-vu. Pour chercher dans le quotidien ce qui relève de la violence psychologique. »
soulève Lena Paugam.

LE TERRORISME INTIME

Le terme de Hedda Nussbaum n’est pas mentionné dans les écrits de Sigrid Carré Lecoindre mais ça a servi de base à cette longue plongée dans des histoires plus horribles les unes que les autres. Parce qu’il est question de comment on vit dans la peur. La peur de l’autre et la peur de soi-même. De ce que l’on devient, ce qui nous échappe, du cercle vicieux, de la culpabilité qui produit l’horreur.

« Quand on ne supporte plus la présence de l’autre. Le visage du monstre. Quand on ne peut plus supporter le fait que l’autre soit une victime et fasse de nous un coupable. Quand ce sentiment-là produit une surenchère de la violence. C’est de ça dont on parle. Ça n’excuse en rien la violence. Mais c’est la force de ce spectacle qui pose des questions : est-ce qu’il reste de l’amour ? Est-ce que c’est possible de reconstruire de l’amour après le premier coup ? »

Que ce soit dans Le fils ou dans Sandre (collectif Denisyak, programmé lors de l’édition précédent de Mythos, sur le monologue d’une femme infanticide, interprétée par un homme), les rôles sont incarnés avec justesse et puissance. Et demandent un investissement et une énergie très particulière à la comédienne ou au comédien.

Le personnage de Hedda ne fait pas exception. Lena l’avoue : « Après une représentation, je suis extrêmement épuisée et rarement contente, parce que ça va mettre très longtemps avant d’obtenir la maitrise de l’objet. Tout ce qui est dans ce texte, parce que beaucoup de choses ont été apportées par moi lors des impros, ça devient une parole personnelle. Avant de jouer, je pense à toutes ces personnes qui vont se reconnaître dans ce que je vais raconter. Certaines personnes viennent me voir pour témoigner ensuite, c’est bouleversant. Elles lisent dans les ellipses tout ce qu’elles ont vécu. On peut se projeter dans ce texte. »

C’est physique, c’est mental, c’est intense. Parce qu’il faut que ce soit authentique et sincère. On puise alors dans les résonnances et les échos que l’histoire de ce couple peut avoir sur nos vies. Sans connaître des violences physiques, on ressent l’effroi, l’humiliation, la peur parce qu’on a connu ses sensations dans l’intimité à un moment donné.

Lena Paugam, très sensible aux regards et à la connexion avec le public, avoue être traversée de quelques troubles : « Il faut créer en moi l’espace de rencontre. Que je sois suffisamment ouverte pour accueillir l’écoute et disponible pour saisir le présent de cette rencontre. Ça fait pas mal de troubles. »

Avant les représentations au théâtre de la Paillette, les 17 et 18 avril, la metteure en scène reviendra le 16 avril (à 18h, à la Paillette) sur son travail, dans une rencontre croisée avec Louise Emö.

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