Célian Ramis

Football : égalité sur le terrain ?

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Alors que l'on se figure que, côté football, les femmes sont de plus en plus médiatisées, qu'en est-il réellement de la place et de l'image des femmes dans ce sport ? Sur les terrains rennais, comment les joueuses vivent-elles leur pratique ?
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En débutant nos recherches, on a tapé « footballeuses » sur Google. Plein-e-s d’espoir au départ, on a rapidement déchanté en voyant les multiples pages de liens vers des articles type « TOP 25 : Les footballeuses les plus belles de 2016 » ou des vidéos YouTube « Les footballeuses les plus belles du monde », montrant une femme en brassière, une partie de la poitrine à l’air et le ballon entre ses seins refaits.

Et quand on cherche les présidents de clubs impliqués pour des sections féminines, on tombe là encore sur des pages classant physiquement les filles de présidents de clubs. Mais qu’est-ce qui ne tourne pas rond ? On a enquêté sur les terrains rennais, pour voir et comprendre quelles sont les réalités actuelles du monde du football lorsque le ballon est aux pieds des joueuses. 

En 2019, la France accueillera la Coupe du Monde Féminine de la FIFA, dont plusieurs matchs seront disputés dans la capitale bretonne. Un événement important pour la promotion des femmes dans le sport mais qui apparaît néanmoins comme incohérent, le Roazhon Park étant rarement foulé par les crampons féminins. Peinant à investir dans une section féminine, on peut alors se demander quel exemple renvoie le Stade Rennais ? L’occasion de s’intéresser à l’évolution du milieu du football, en terme d’égalité entre les hommes et les femmes.

« FOOTBALL – Une petite révolution. Petite, parce qu’il s’agit de la Norvège et que les prix des joueurs sont bien moins élevés que dans les grandes nations du football. Révolution tout de même, parce qu’il a fallu doubler le salaire des joueuses pour qu’il atteigne le niveau de leurs homologues masculins. Et aussi parce que c’est le second pays qui tente le coup, après les États-Unis. », peut-on lire sur le site du HuffingtonPost, le 9 octobre dernier.

Et de leur côté, les footballeurs norvégiens ont accepté de baisser leurs salaires. La bonne nouvelle est sidérante - preuve que l’on part de loin - bien que les pays d’Europe du nord soient réputés pour leur exemplarité en terme d’égalité entre les sexes. La suite de l’article est encore plus stupéfiante :

« Les footballeuses norvégiennes ont un palmarès conséquent avec notamment un titre de championnes du monde (1995), deux championnats d’Europe (1987 et 1993) et une médaille d’or olympique (2000). Les hommes, eux, n’ont jamais remporté aucune grande compétition internationale. Ils occupent actuellement la 73e place du classement de la Fifa tandis que les femmes sont 14e. »

De meilleures performances donc pour de moindres salaires. La preuve d’une inégalité profonde qui, si elle tend à disparaître en Norvège ou aux Etats-Unis (où les joueuses ont dû menacer de grève pour obtenir des conditions financières similaires à leurs homologues masculins), perdure dans la majorité des pays du monde. Et malheureusement, la France ne figure pas au tableau des exceptions.

DES INÉGALITÉS IMPORTANTES

Cet été, les équipes féminines de football jouaient pour l’Euro, aux Pays-Bas. Le site des Échos en profite alors pour s’intéresser aux chiffres. Des chiffres qui révèlent que dans le domaine du football, les femmes gagnent en moyenne 96% de moins que les hommes, là où dans la plupart des autres secteurs, l’écart est estimé à environ 23%.

« Selon la Fédération française de football, les footballeuses professionnelles évoluant dans les plus grands clubs (PSG, OM, OL, Montpellier…) touchent en moyenne 4000 euros par mois. Les autres, issues de clubs moins prestigieux, peuvent prétendre à un salaire allant de 1500 euros à 3000 euros mensuels. Une misère au regard des salaires des footballeurs de première ligue qui touchent en moyenne 75000 euros par mois. », indique le journal économique.

Deux mois plus tard, c’est au tour de l’association sportive et militante Les Dégommeuses d’établir un constat bien glaçant à travers la réalisation de la première étude concernant la place réservée aux footballeuses dans la presse écrite française : sur un mois d’enquête (permettant d’éplucher 188 journaux – presse spécialisée et Presse Quotidienne Régionale), 1327 pages ont été consacrées au foot dont 28 seulement dédiées aux sections féminines. Soit 2,1%.

Le collectif, luttant contre les discriminations notamment sexistes et les LGBTI-phobies, passe les écrits et les visuels à la loupe. Quand on parle du foot féminin dans les médias, ce sont les entraineurs, dirigeants de club et présidents de fédération qui sont valorisés, tandis que les joueuses sont montrées en second plan et souvent de dos. Un phénomène encore plus flagrant au moment où plusieurs villes françaises lancent la Coupe du Monde Féminine 2019.

ÉCARTER LES FEMMES DES TERRAINS

Alors que la plupart des clubs ayant créé des sections féminines voient le nombre de leurs licenciées augmenter, les mentalités ne semblent évoluer que trop lentement. La place des filles et des femmes ne serait pas sur le terrain ! Ni même sur le bord du terrain (preuve en est avec les nombreuses interviews et remarques sexistes à propos de la nouvelle sélectionneuse des Bleues, Corinne Diacre)…

Ni dans les gradins d’ailleurs puisque selon le bon vieux stéréotype, elles seraient plutôt sur la touche au moment des matchs, leurs hommes les délaissant cruellement pour le sport national le plus populaire qui soit. C’est sur ce cliché que s’est empressé de jouer le déodorant Axe en 2010 lors de la Coupe du Monde masculine. Trois affiches, trois femmes sexy et trois phrases d’accroche : « Mon portable n’a pas sonné depuis le 11 juin », « J’ai une bien meilleure façon de passer 90 minutes » et « Y a-t-il un mec célibataire qui ne regarde pas le foot ? ».

Une campagne déplorable basée sur le peu d’intérêt que la gent féminine accorderait au football. Pourtant, la pratique n’est pas réservée aux hommes et les femmes y jouent depuis la fin du XIXe siècle pour les pays britanniques et début du XXe siècle pour la France. Mais rapidement, les voix mâles vont s’élever, entrainant en 1941 l’interdiction aux femmes de jouer.

Parce qu’ils étaient (et sont toujours) nombreux les Messieurs à penser comme Pierre de Coubertin, fondateur des Jeux Olympiques, estimant que le rôle des femmes « devrait être avant tout de couronner les vainqueurs. » Les argumentaires des médecins vont alors aller dans le sens des misogynes, déconseillant la pratique sportive à toutes celles qui possèdent le kit « vagin – utérus – ovaires » sous prétexte que celle-ci pourrait endommager l’appareil reproducteur.

Et là, difficile de se séparer d’une telle image, ancrée profondément dans les mentalités : biologiquement différent-e-s, hommes et femmes ne sont pas capables des mêmes choses. Comprendre ici : les mecs sont faits pour réaliser des prouesses, des performances spectaculaires, les nanas, non. Ce qui légitimerait donc les salaires mirobolants, pour ne pas dire indécents, et la bien plus forte médiatisation dont découlent ensuite les phénomènes de visibilisation et par conséquent d’identification.

À LEURS DÉBUTS

Heureusement, toutes les petites filles n’ont pas été irradiées par les rayons puissants des stéréotypes du genre et certaines rêvent, si ce n’est de devenir professionnelles, de jouer au football. « Je n’ai pas envisagé d’en faire mon métier parce que ça n’existait pas les professionnelles quand j’étais plus jeune. », souligne Lucile Nicolas, 28 ans, joueuse au Cercle Paul Bert Bréquigny.

Elle a 6 ans quand elle commence à jouer, à Quiberon. Avec les garçons d’abord, comme toutes celles qui commencent dès le plus âge (sans oublier que dans les années 90, rares sont les sections féminines qui existent), comme cela a été le cas pour ses coéquipières Maude Corfmat, 18 ans, et Marion Darcel, 21 ans, ou ses adversaires de l’ASPTT Rennes, Amandine Bézard, 24 ans, et Emelyne Fava, 22 ans.

« Mon père et mon frère jouaient et ma mère suivait tous les matchs. Je ne me suis jamais sentie à l’écart parce qu’ils étaient là aussi quand moi je jouais. Mais en grandissant, j’ai senti que ce n’était pas normal pour tout le monde. J’ai mis beaucoup de temps à trouver un établissement scolaire qui proposait sport-études pour les filles. J’ai commencé à Vannes puis je suis venue au lycée Bréquigny qui a un pôle Espoir. À Quiberon, quand j’étais plus jeune, je me souviens d’une fille qui jouait super bien mais elle a dû arrêter après ses 14 ans parce qu’elle ne pouvait plus jouer avec les gars et qu’il fallait qu’elle fasse 1h de route pour aller jouer à Lorient avec une équipe féminine. C’est vraiment dommage. Mais je pense qu’aujourd’hui, ça, ça n’existe quasiment plus, heureusement. », explique Lucile.

Pour Emelyne, les réflexions ont été compliquées à gérer au départ « parce qu’il y a le cliché du garçon manqué et encore aujourd’hui si les mentalités évoluent, ça reste encore stéréotypé, on pense que les filles jouent moins bien. » Sans éducation à l’égalité, les filles et les garçons intègrent dès la petite enfance les stéréotypes de genre. Dans le sport, notamment.

Et Nicole Abar, ancienne footballeuse professionnelle, aujourd’hui très investie dans la lutte contre le sexisme et le racisme (lire « 8 mars : Sur le terrain de l’égalité », daté du 6 mars 2017 sur yeggmag.fr) le confirme, constatant qu’avec les garçons, on lance le ballon avec le pied tandis qu’avec les filles, le lancé s’effectue avec les mains. Sans oublier que dans la cour de récré, l’espace sportif est encore principalement occupé par la gent masculine et ses jeux de ballons.

« Le foot, c’était le sport de la récré et je jouais avec les gars. J’ai souvent entendu que ce n’était pas un sport de filles, et encore aujourd’hui on fait ce genre de réflexion. Alors, on se vexe, on se met dans notre coin et personnellement, j’ai vraiment failli arrêter le foot quand il a fallu s’entrainer qu’avec les filles. », précise Amandine qui avoue qu’elle aurait aimé en faire sa carrière : « Maintenant, c’est trop tard, je suis trop vieille. »

Maude, elle, ne désespère pas d’être remarquée pour ses qualités sur le terrain. « Petite, on m’a dit que le foot, c’était pour les garçons et pas pour les chochottes. J’ai fait sport-études pendant 3 ans à Pontivy et j’ai pu prouver que j’étais capable ! J’aimerais vraiment évoluer à plus haut niveau et pour ça il faut soit passer des tests dans les clubs, soit être repérée par des dirigeants. Aujourd’hui, je ne suis pas dans l’échec, j’ai déjà eu des demandes mais pour jouer au même niveau. J’ai envie de prouver que je peux y arriver, de me donner à fond. N’écoutons pas les remarques et prouvons que les garçons ne sont pas les meilleurs ! », s’enthousiasme-t-elle.

PROFILS ET ENVIES DIFFÉRENT-E-S

Elle évolue, avec Lucile Nicolas et Marion Darcel, dans l’équipe A du CPB Bréquigny, réputé pour son niveau – l’équipe évolue en R1, plus haut niveau régional – et pour sa section féminine amateure, comptabilisant environ 150 licenciées, une des plus importantes de Bretagne.

Leur investissement est de taille : 3 entrainements par semaine et les matchs le dimanche. « J’aime la compétition, ça demande du dépassement de soi. Avec Bréquigny, j’ai envie d’aller en D2 – je n’étais pas encore dans le club quand elles y étaient – et de voir ce qu’on est capables de faire ensemble. On est une bonne équipe et j’aime vraiment ça. J’aimerais bien travailler dans le domaine du foot, comme community manager ou chargée d’une section féminine mais je n’ai aucune envie d’être footballeuse, parce qu’on ne peut pas en vivre et parce que je n’ai pas envie de faire autant de sacrifices. », explique Marion, diplômée d’une licence en management du sport.

Même son de cloches du côté de Lucile, secrétaire comptable et ambulancière : « On n’a pas de vacances, pas de temps pour soi, avec un régime alimentaire drastique… Non, je crois que j’aime un peu trop la fête ! » Toutes jouent au foot depuis l’enfance quasiment. Toutes accrochent à l’esprit d’équipe et parlent d’un sport intelligent parce que tactique et stratégique. Toutes n’ont pas les mêmes profils, ni les mêmes envies.

Emelyne Fava, professeure d’EPS, et Amandine Bézard, cariste, ont toutes les deux quitté le CPB Bréquigny pour l’ASPTT Rennes, qui compte nettement moins de licenciées, mais dont l’équipe A séniors évolue également en R1. Elles dénoncent du côté de Bréquigny une mauvaise ambiance et des rivalités entre joueuses, appréciant davantage la convivialité de l’APSTT.

« Je trouve qu’ici, c’est plus collectif, on ne se marchera pas dessus pour briller. Moi mon but n’est pas d’aller à plus haut niveau, l’investissement qu’il a fallu donner au CPB m’a énormément fatiguée. », déclare Emelyne, en accord avec sa coéquipière Amandine :

« Là-bas, créer sa place est compliqué. J’ai envie de jouer les hauts de tableau et les barrages mais pas comme ça. »

Des critiques que réfutent les joueuses du CPB Bréquigny : « Perso, l’an dernier, je ne m’entendais pas très très bien avec l’ancien coach et je n’ai pas beaucoup joué mais je ne le ressens pas comme ça. Je crois que c’est une question de choix, peut-être qu’elles n’ont pas eu beaucoup de temps de jeu et ça leur a déplu. »

Quoi qu’il en soit, les deux équipes jouent à bon niveau et parlent chacune de vie « extra-entrainement », avant ou après les matchs du dimanche. Et se consacrent sur le terrain au jeu et à leur progression.

PAS TOUS CONVAINCUS…

Pour Richard Roc, entraineur de la section féminine de l’ASPTT Rennes, les conditions d’entrainements et le traitement en terme d’infrastructures diffèrent clairement de celles du CPB Bréquigny (lire l’encadré). En attendant la fin des travaux effectués sur leurs terrains, l’ASPTT se voit jouer à Cleunay (complexe Ferdinand Lesseps) qui semble en effet moins entretenu et dont les équipements type vestiaires, douches et sanitaires, sont un peu vétustes :

« Il a fallu batailler avec la Ville de Rennes pour qu’ils mettent des algecos parce qu’il n’y avait rien pour se changer et se laver. Ce n’est pas normal ! Les joueuses, elles sont incroyables parce qu’elles ne râlent pas tant que ça, elles se battent. »

Mais il déplore surtout le manque d’intérêt général pour le foot féminin, de la part du président du club, de certains de ses collègues entraineurs et des clubs :

« C’est une bataille permanente. Je me bats pour le foot féminin mais c’est loin d’être gagné. Quand j’entends, en formation, certains entraineurs me dirent « Tu dois être content d’entrainer les filles, surtout dans les vestiaires », c’est lamentable. Je me dis que tout le monde ne peut pas coacher les filles qui sont pourtant très fortes mentalement et qui aiment se surpasser ! Mais vous savez, pour la plupart des dirigeants, ce n’est pas rentable. Ça marcherait s’il y avait du pognon ! Enfin, dans la mesure où les filles ne dépassent pas les garçons. Parce que là, ce ne sera pas accepté du tout ! On tolère les footballeuses tant qu’elles ne font pas d’ombre aux hommes… »

QUELLES DIFFÉRENCES ?

Et elles pourraient bien leur faire de l’ombre. Peut-être le font-elles déjà d’ailleurs. Et sans avoir les mêmes moyens que leurs homologues. « On dit que les filles sont plus lentes, c’est peut-être vrai, on est moins rapides. Mais on est beaucoup plus basées sur la technique. Je trouve que l’on se rapproche plus d’un foot des années Platini. », précise Lucile Nicolas. Moins sensationnel mais plus agréable, en somme.

Pour Mélissa Plaza, ancienne joueuse internationale – passée par Montpellier, Lyon, Guingamp, elle a fini sa carrière à Saint-Malo et s’est aujourd’hui installée à Rennes pour co-fonder une entreprise de conseils en matière d’égalité femmes-hommes (lire son interview, en fin de dossier) – la différence réside dans les moyens que l’on attribue aux femmes et aux hommes.

Parce que pour elle, les règles, la taille des terrains et des cages, les ballons, etc. sont identiques pour elles comme pour eux. Et s’agace d’ailleurs d’entendre parler de « foot féminin », comme s’il s’agissait d’une autre discipline. Rien ne devrait donc distinguer la pratique des hommes à celle des femmes. Sauf que ce sport, comme bien d’autres également, est encore pensé au masculin.

Plus d’argent, plus de visibilité, plus de médiatisation, plus de spectateurs-trices dans les tribunes et devant les écrans. Le match d’ailleurs qui opposa l’équipe de France à l’équipe de Grèce en juin 2016 au Roazhon Park reste gravé dans les mémoires, non pas pour les performances sportives mais pour le record d’affluence qu’il a généré. Que plus de 24 000 personnes se soient réunies pour supporter les footballeuses est encore de l’ordre de l’exceptionnel.

Même après 15 – 20 ans de développement des sections féminines, on sent toujours la réticence des mentalités. Et quand la Fédération Française de Football secoue ses troupes, nombreuses sont les voix qui protestent. Comme en Normandie, où Paul Hellouin râlait en 2015 :

« Si on a une équipe de filles, cela implique d’avoir des vestiaires dédiés, des frais liés aux déplacements, c’est tout un coût humain et matériel à mettre en place. »

TOUJOURS AU SECOND PLAN

Autre cas de figure avec le Stade Rennais, un des derniers clubs à très haut niveau à ne pas avoir constitué d’équipe féminine. Pourtant, l’Histoire a prouvé que c’était possible puisqu’entre les deux guerres puis à nouveau dans les années 70, les femmes jouaient sous les couleurs rouges et noires. L’absence de section à destination des joueuses laisse le milieu rennais dubitatif et provoque l’incompréhension.

« Je peux concevoir qu’on n’aime pas le foot en général mais pas qu’on n’engage pas d’équipe féminine. Et franchement, vu les résultats des gars, ce serait une bien plus belle vitrine pour le SRFC. Vraiment, ça attire pas mal de monde ! Je ne comprends pas… Comme Lorient qui a une section féminine mais n’en fait rien. », soulève Lucile, loin d’être la seule à le penser et à le dire.

Pour l’instant, rien n’est officiel mais depuis un an, le Stade Rennais a annoncé y réfléchir et avoir même un projet dans les cartons. Le rapprochement, scellé par un partenariat à l’heure actuelle avec le CPB Bréquigny, serait peut-être une manière de le concrétiser, c’est en tout cas ce que laisse entendre le quotidien 20 Minutes Rennes, dans un article daté du 26 septembre 2017. Aucune confirmation ne nous sera donnée par le club.

« C’est encore en négociation. Il n’y a rien de nouveau à déclarer depuis l’année dernière. La direction refusera de vous répondre à ce sujet. », va-t-on nous répéter par téléphone du côté du Stade Rennais.

Pour Maude Corfmat, c’est la preuve « que l’on croit moins en les filles. » Les inégalités infusent donc dans tous les secteurs de la société et doivent être brisés. Nécessairement par la formation des professionnel-le-s et l’éducation à l’égalité mais aussi par l’exemple et les volontés politiques des dirigeant-e-s.

« On se pose toujours la question de pourquoi on passe après. », confie Maude. Elle fait ici référence à un dysfonctionnement constaté lors de notre venue à l’entrainement. Un mardi soir, le terrain est occupé par les hommes qui n’ont pas terminé de disputer leur match. Il est presque 20h et l’entrainement des joueuses va commencer sur le bord du terrain.

C’est derrière les cages qu’elles passeront les 20 minutes d’échauffement avant de pouvoir poursuivre sur le terrain qu’elles partagent avec l’équipe B. Quelques jours plus tard, le dimanche 22 octobre précisément, l’équipe A a rendez-vous à 13h30 pour le coup d’envoi contre Brest. Dans la semaine, l’horaire change. Elles joueront à 12h30.

Cela pourrait rester banale et de l’ordre de l’anecdotique, mais la raison invoquée nous fait tiquer : « Les garçons jouent juste après et si on n’avance pas d’une heure, ils devront s’entrainer sur un terrain plus petit, c’est moins pratique. » Laisser les joueuses débuter sur le bord du terrain ne serait donc pas grave, en tout cas, pas autant que faire s’échauffer les joueurs sur un terrain pas à la taille standard ? On a du mal à comprendre.

Et encore plus de en observant que les stands et la musique sont installés seulement à partir de la deuxième mi-temps. Ou alors est-ce que parce qu’ils le sont simplement en vue du match des hommes ? Pour Marion Darcel, il n’y a pas lieu d’y voir là le signe d’une quelconque disparité. Pas convaincue, elle tente tout de même de nous expliquer :

« Je crois que c’est parce que c’était dans le cadre de la coupe de France, il faut un donc un minimum de temps et de conditions pour se préparer. Ça aurait l’inverse, ils auraient fait la même chose pour nous. Et puis, ça ne nous change rien de commencer une heure plus tôt. Sauf pour les filles de Brest qui ont dû partir une heure plus tôt… On peut toujours faire mieux mais à Bréquigny, on a quand même de la chance, au niveau communication, infrastructures, en visibilité en étant en ouverture des gars… »

On est moins optimistes qu’elle. Surement parce qu’on a du mal à sentir les encouragements de l’équipe masculine pour leurs homologues féminines. Du mal à sentir l’engouement du peu de public pour le jeu qui se déroule sous nos yeux, alors que le CPB Bréquigny se fait dominer lors de la première mi-temps et remonte peu à peu jusqu’à finir par s’imposer 1 – 0.

« Ce sont nos familles et ami-e-s principalement qui viennent nous voir et nous soutenir. Je pense que pour les garçons, on peut plus facilement aller voir le match sans connaître quelqu’un, tandis qu’on ne le fera pas pour les filles. »
pointe Lucile Nicolas.

SEXISME ORDINAIRE POUR LES FOOTBALLEUSES

Moins médiatisées parce que soi-disant moins spectaculaires, elles sont donc moins visibilisées et moins reconnues pour leurs qualités et compétences de joueuses que les hommes. Pour les deux footballeuses à l’US Saint-Malo (équipe en D2), Arianna Criscione (ancienne joueuse internationale), 32 ans, et Romane Enguehard, 18 ans, le sexisme est omniprésent dans le milieu du ballon rond. 

« Quand tu commences à jouer et que tu es une fille dans une équipe de garçons, tu as forcément la remarque des adversaires disant « ah il y a une fille en face, ça va être facile » ! Une fois sur le terrain, tu leur remets les idées en place ! », rigole Romane, non sans une pointe d’amertume. Et de fierté, aussi. Pour Arianna, ce qui la surprend à chaque fois, c’est cette façon qu’ont les hommes de vouloir sans cesse se mesurer aux femmes.

« Dès que tu dis que tu fais du foot, forcément, ils veulent jouer contre toi. Pour se rassurer et se dire qu’ils sont meilleurs, même quand ils ont un niveau déplorable. Tu te dis qu’ils ne feraient jamais ça avec un joueur du Stade Rennais ! En plus, comme je suis gardienne, ils veulent toujours faire le penalty contre moi. Je ne comprends pas ! », explique-t-elle, stupéfaite.

« C’est la culture dominante, c’est très long pour changer les mentalités. Il faut continuer à se battre et faire attention aux remarques, encore nombreuses, faites par les commentateurs à la télé sur le physique des footballeuses. », commente Camille Collet, animatrice sportive au Cercle Paul Bert. Si vers l’âge de 12 ans, elle commence le foot, elle se voit contrainte d’arrêter à cause d’une tendinite au genou.

« J’ai repris du côté de l’arbitrage, ça m’a énormément appris mais deux ans à côtoyer les terrains, ça m’a vraiment donné envie de m’y remettre. », sourit-elle. Plusieurs années durant, quatre exactement, elle joue auprès de l’équipe A du CPB Bréquigny mais l’investissement requis n’est finalement pas compatible avec le temps qu’elle a, effectuant à ce moment-là sa thèse sur le socio-sport en territoire rennais.

Ainsi, elle remarque que les équipements sportifs urbains ne sont pas adaptés aux femmes : « Qui dit foot, dit hommes et jeunes garçons. Les structures ne sont pas faites pour accueillir un public féminin. Encore moins du côté des adolescentes. Encore encore moins dans les quartiers. Il faut des équipements sportifs ouverts mais il faut réfléchir, comme c’est le cas me semble-t-il à Bordeaux, à les aménager autrement. Moi-même sur un stade où il y a 30 mecs, j’aurais du mal à y aller… »

ÉLOIGNÉES DE LA PRATIQUE SPORTIVE

Elle n’est pas la seule à constater que les jeunes femmes, à l’âge de l’adolescence, s’éloignent de la pratique sportive. Sans doute parce que la puberté intervient, faisant d’elles physiquement des femmes, par conséquent écartées de tout ce que l’on considère comme réservé aux hommes. Mais les femmes plus âgées sont nombreuses à préférer les sports individuels et à ne pas oser se lancer dans un sport collectif.

À plusieurs, entre amies, elles s’entrainent et se motivent, mais seules, les choses sont plus compliquées. Alors, avec quelques unes de ses coéquipières de Bréquigny, elles fondent le collectif Le Ballon aux Filles et organisent chaque année – le dernier week-end de mai 2018 célèbrera la 5e édition - un tournoi gratuit et réservé aux femmes, licenciées ou non, dans un quartier prioritaire de Rennes (Blosne, Maurepas, Cleunay, Bréquigny, Villejean).

L’idée étant de faire découvrir le football via cet événement qui propose certes une compétition mais surtout un moment de partage et de loisirs. Pour démocratiser et valoriser la pratique féminine, en cassant les stéréotypes sexués de la société.

« On organise des actions de sensibilisation en parallèle. La première année, on a travaillé avec Liberté Couleurs. On avait fait une initiation au foot pour les filles non licenciées et elles sont restées pour le débat ensuite qui leur a permis de parler des inégalités entre les filles et les garçons dans le sport et la société en général. On a eu envie de lancer ça parce que bien que Bréquigny soit une des plus grosses sections, il n’y avait pas tellement de tournois féminins. Mais on ne voulait pas d’un tournoi classique, on voulait aller plus loin dans la démarche, parce que certaines licenciées également étaient confrontées à des freins. », analyse Camille.

L’objectif est multiple : amener les filles et les femmes à chausser les crampons et prendre du plaisir d’avoir osé et d’avoir jouer ensemble. Et faire prendre conscience aux garçons et aux hommes – qui arbitrent les matchs afin de les impliquer - que le sexe féminin n’est en rien un obstacle à la pratique sportive.

Au fil des années, les joueuses de l’association ont développé des actions en amont du tournoi. Des actions qui favorisent la découverte du football, la création du lien social et la lutte contre les préjugés sexistes. Et étant conscientes que dans les quartiers prioritaires comme en zone rurale, les filles sont peu nombreuses à pratiquer un sport à l’instar de la répartition filles/garçons dans l’espace public, elles ont la volonté forte d’amener le sport jusqu’à elles.

Une initiative qui affiche un bilan positif avec l’inscription de 80 à 150 filles par an en club, le versement des recettes reversées au projet Amahoro – projet humanitaire et solidaire en direction de Madagascar – ainsi que l’engagement participatif d’une vingtaine de bénévoles sur chaque tournoi et l’investissement des garçons au coude-à-coude avec les filles qui foulent le terrain. Ainsi, elles investissent les pelouses mais aussi les espaces de débat et les établissements scolaires à Rennes.

« J’ai rejoint le collectif parce qu’il donne la parole aux femmes et qu’il organise un événement qui permet à tout le monde de se sentir concerné-e. Et c’est important aussi parce que le sport féminin manque vraiment de promotion. Au foot, on est davantage mises en avant que dans d’autres sports. On a la « chance » d’être plus médiatisées mais ce n’est pas suffisant. », insiste Marion Darcel.

QUELLES REPRÉSENTATIONS DES JOUEUSES ?

Pas suffisant, en effet. Et surtout, que montre la médiatisation ? Une image caricaturale de la femme sportive. Celle qui adopte tous les comportements masculins pour être acceptée. Phénomène nouveau, on assiste maintenant à l’ascension de la « sportive féminine ».

Celle qui répond sur le terrain aux injonctions de la société quant à l’idéal de beauté. En mars dernier, à l’occasion de son passage à Rennes, Catherine Louveau, sociologue et professeure en STAPS à l’université de Paris Sud, soulignait que depuis plusieurs années les membres de l’équipe de France apparaissaient sur le terrain, bien apprêtées, maquillées et coiffées. Comme obligées de justifier qu’elles sont des femmes.

« Parce qu’elles ont compris que c’était comme ça qu’elles allaient être médiatisées », déplore-t-elle. Les médias et commentateurs doivent également prendre part à l’évolution des mentalités. Par exemple, ne plus faire de distinction, en presse régionale, entre les hommes à qui l’on attribue les pages Sport (pour les journalistes et pour les sujets) et les femmes à qui on laisse un espace restreint dans les pages locales.

Hiérarchiser l’information selon les performances sportives et non selon le sexe de l’athlète. Ou encore arrêter de parler « de nos petites Françaises » lorsque l’on est payé-e-s à commenter un match. Et surtout, arrêter de mentionner leurs physiques à la place de leur manière de jouer.

Sans surprise, on manque de représentations réelles et réalistes. Et les femmes ne s’y retrouvent pas. C’est bien là le propos des Dégommeuses :

« D’une part, différents clichés et fantasmes ont encore cours sur les équipes de sport collectif féminin comme possible lieu de conversion à l’homosexualité. D’autre part, pour promouvoir le foot féminin, les clubs et fédérations ont tendance à axer leur communication sur une image univoque de la sportive conforme aux normes de genre (féminine, sexy, ayant forcément une vie de mère de famille en dehors du foot) et à dévaloriser toutes celles (lesbiennes, bi, trans mais aussi hétéro) qui ne se retrouvent pas dans ce modèle. La volonté de séduire et rassurer à tout prix les spectateurs et les parents des jeunes joueuses instaure en outre des formes d’injonction au silence pour les joueuses lesbiennes et de déni face aux comportements lesbophobes qui existent pourtant tout autant dans le foot féminin que masculin. D’où la nécessité de créer des espaces permettant de faire évoluer les représentations et d’engager un dialogue autour du respect de la diversité et des bienfaits de l’inclusivité. »

UNE AUTRE MANIÈRE D’ENVISAGER LE FOOT

Et la dernière phrase fait parfaitement écho aux actions du collectif Le Ballon aux Filles. Et à ce qui en découle. À savoir l’accès à toutes les filles et femmes, notamment dans les endroits où elles en sont le plus éloignées. Mais le tournoi a également donné lieu à la création d’un créneau loisirs de futsal dans le quartier du Blosne.

« Lors de la 2e édition, une femme de 38 ans est venue parce qu’elle avait envie de jouer. Depuis elle vient chaque année et c’est elle qui m’a parlé de développer le futsal ici. L’an dernier, il y avait 24 filles entre 15 et 40 ans et cette année, j’en ai 20. On n’est pas du tout sur de la compétition mais vraiment sur de la découverte, de l’initiation et du plaisir. Et ça brasse large ! Des mamans, des lycéennes, des étudiantes, des femmes qui travaillent ou non, des femmes voilées, des habitantes du quartier ou non. », souligne Camille Collet.

Cette femme de 38 ans - maintenant de 40 ans - c’est Aïcha El Aissaoui. Passionnée de foot depuis toujours, elle n’a jamais joué dans un club. « J’ai toujours été à fond. Petite, je dormais avec le ballon, je ne pensais qu’à ça. Et j’ai failli en faire, au collège, on m’avait remarquée. Mais pour ma mère, une fille, ça ne faisait pas de foot, ça faisait la cuisine, la couture, etc. Le mercredi après-midi, je baratinais pour aller aux rencontres sportives et mon frère me couvrait. », se souvient en rigolant l’aide auxiliaire puéricultrice.

Aujourd’hui, elle a transmis sa passion à son fils et à sa fille et encourage « toutes les jeunes femmes, de toutes les cultures, de toutes les religions à faire du foot. » Ici, pas de jugement, seulement des femmes qui s’éclatent 2h par semaine : « Ensemble, on va voir les matchs du Stade Rennais, on a été voir le match France – Grèce, c’est génial, c’est que du bonheur. C’est convivial, on joue pour le plaisir et pas pour la gagne. »

Même discours du côté de Soraya (prénom modifié à sa demande), 25 ans, mère au foyer :

« Au Maroc, je jouais avec tout le monde. Avec les filles, avec les garçons, on passait notre temps à ça après l’école ! J’aime jouer et entre femmes ici, c’est très bien aussi. »

SE SENTIR À L’AISE

Le futsal se pratique dans un gymnase, à l’abri des regards, et c’est ce qui a plu à Julie Shaban, 16 ans. Auparavant, elle a joué au CPB Blosne, dans une équipe mixte.

« Ma sœur est fan de foot et elle m’a transmis cette passion. Je suis plus à l’aise dans un gymnase, parce que je n’aime pas qu’on me regarde, et dans une équipe de filles, je préfère. J’ai eu quelques réactions de la part de mes parents qui m’ont dit « t’es une fille, comporte toi comme une fille », je les écoute, ce sont mes parents mais ça n’enlèvera pas le fait que c’est ma passion et que si je peux, ça me plairait bien d’être coach, comme Camille. Mais je ne pense pas en faire mon métier, elles ont des vies compliquées les footballeuses, j’aime que ça reste une passion. », explique la lycéenne en 1ère STMG, incapable de garder son sérieux dès lors qu’elle regarde sa copine, avec qui elle vient tous les vendredis soirs.

L’ambiance est légère et joyeuse. Entre exercices techniques, petits matchs par équipe de 3 sur moitié de terrain, puis matchs par équipe de 5 sur l’intégralité de la surface, elles ne chôment pas pour autant. Et c’est bien ce que recherche Claire Serres, 33 ans, qui n’avait jamais fait de foot avant le mois de septembre.

« J’ai eu deux enfants coup sur coup et je voulais un sport qui me défoule ! Et en effet, on sort de là lessivées. Même si peu de gens savent que les filles jouent au foot, et encore moins au futsal, pour moi, ça redore le blason des sports collectifs en général parce qu’il y a un très bon esprit. »
sourit cette assistante commerciale.

Et ce n’est pas Pauline Meyer, 29 ans, assistante d’éducation, ou Yasmine Degirmenci, 21 ans, étudiante en BTS assistante manager, qui la contrediront. Toutes les deux jouent ou s’intéressent au foot depuis qu’elles sont enfants. Et toutes les deux s’émerveillent de toutes les belles choses que l’on peut faire avec un ballon aux pieds.

« Je trouve ça vraiment bien qu’on soit de plus en plus nombreuses à faire du foot. C’est une bonne chose de le promouvoir et de dire que tout le monde peut le faire », s’exclame la première, rejointe par la seconde : « J’aime beaucoup regarder les footballeuses de l’équipe de France, j’aime leur esprit d’équipe, je trouve qu’il est plus flagrant que celui des hommes. Ça donne envie de jouer comme elles ! »

En quelques années, le football a évolué. Dans le sens où de nombreuses sections féminines sont apparues, offrant la possibilité aux filles, adolescentes, jeunes femmes et femmes de pratiquer ce sport à côté de chez elles. Dans un cadre de compétition, de haut niveau ou de loisirs, il est vecteur de lien social et d’émancipation.

Mais les représentations stéréotypées, gravées profondément dans l’inconscient collectif, pèsent encore trop lourd dans la balance. Subsistent encore de nombreuses inégalités, notamment en terme d’équipements sportifs, de matériel, de traitements ou financiers. Fruits d’un système encore dicté par les mécanismes du sexisme…

 

Enfant, son rêve était de devenir footballeuse professionnelle. Non seulement Mélissa Plaza l’a réalisé, en jouant le milieu de terrain avec le Montpellier Hérault Sport Club, l’Olympique Lyonnais, l’En Avant Guingamp ou encore l’équipe de France, mais elle a aussi obtenu sa thèse en parallèle, axée sur les stéréotypes sexués dans le sport. À 29 ans, cette docteure en psychologie sociale a co-fondé – en décembre 2016 – le cabinet de conseils sur l’égalité femmes-hommes Queo Improve, à Saint-Grégoire, pour lequel elle dispense formations, conférences et séminaires.

Enfant, on vous dit que footballeuse professionnelle, ça n’existe pas, mais faire du foot, ça, c’est possible… 

Oui enfin il y avait quand même quelques réfractaires dans ma famille, ma mère ne voulait pas trop que je joue au foot. Comme mon beau-père aimait bien, c’est lui qui m’accompagnait et il était content que je joue.

À 8 ans quand vous commencez le foot, vous êtes dans une équipe mixte ?

J’avais une équipe de filles à côté de chez moi donc j’ai tout de suite joué avec elles. Mais c’est vrai qu’à l’époque, on avait souvent tendance à jouer avec les garçons car il y avait très peu d’équipes féminines. Par contre, on jouait dans un championnat de garçons, uniquement contre des garçons.

Y avait-il des réactions de leur part ?

Oui, il y avait le côté « ahhh, on joue contre des filles ». Mais en fait dès qu’on leur mettait une pâtée, ils se la bouclaient, ils avaient plutôt honte. C’était rigolo pour nous de leur mettre des branlées.

Vous avez longtemps vécu ce sexisme ambiant ?

C’est toujours d’actualité, c’est sociétal, ce n’est pas juste lié au foot. En réalité, dans le foot, toutes les inégalités sociales, tous les comportements discriminatoires que l’on peut observer en société, sont juste décuplés. Si on prend ce qui est sorti récemment sur les violences faites aux femmes, ces questions n’ont pas beaucoup été soulevées dans le contexte sportif. Les violences sexuelles, pas qu’aux femmes mais entre athlètes, les bizutages dont on ne parle jamais, ces traditions qui autorisent des dérives comportementales assez hallucinantes…

Qu’est-ce qui explique selon vous que l’on n’en parle encore moins ?

C’est un vase close. Et dans le contexte sportif, le corps est mis au service de la performance. J’ai du mal à expliquer ça mais je crois qu’on a longtemps fermé les yeux sur ces phénomènes là. C’est difficile dans certains sports, comme en gymnastique par exemple, de dire à quel moment l’entraineur dépasse la limite.

Parce qu’il peut se permettre de corriger le mouvement en touchant le bassin, en touchant les fesses, en modifiant la posture, etc. Alors à quel moment on peut dire qu’un coach, qui touche les fesses de ses joueurs ou de ses joueuses avant d’entrer sur le terrain, a quelque chose de malsain ou n’a pas d’intention derrière ? C’est assez difficile le rapport au corps que l’on peut avoir dans le domaine sportif en général. Les entraineurs ne sont pas formés à ça.

Et puis il y a des enjeux de pouvoir. Effectivement, quand on est gamins et qu’on a un entraineur qu’on adule, qu’on adore, parce qu’on veut performer et qu’on veut devenir le meilleur ou la meilleure, forcément ça peut mener à des dérives je pense. Si on fait #balancetonporc dans le contexte sportif, il y a au moins toutes les sportives qui ont vécu une situation comme ça, et les sportifs au moins une situation de bizutage. Je ne pense pas que ce soit quelque chose de l’ordre du fait divers. C’est vraiment quelque chose de courant.

Toutes les sportives ont vécu ce type de situation, vous aussi par conséquent ?

Oui, je sais qu’avec certains de mes entraineurs, je pense qu’il y a des choses qui n’étaient pas claires, que des choses n’auraient pas du avoir lieu de cette manière-là. En particulier avec les histoires de poids, on peut vite mettre la pression outre mesure sur des jeunes filles, des jeunes femmes.

Dans le milieu du sport, il y a justement un contrôle important du corps féminin.

Oui, en effet. On est vraiment dans des injonctions paradoxales. On nous demande d’être performantes. Pour cela, il faut avoir des corps musclés, prêts à l’effort, prêts à l’impact, prêts à être rapides et endurants. Et on nous demande aussi, en tout cas la société nous demande, de correspondre aussi à l’idéal de beauté féminin, c’est-à-dire sveltes mais pas trop musclées, plutôt fines.

Ça crée beaucoup de conflit chez les athlètes. Surtout à l’adolescence. Autour de moi, j’ai connu beaucoup de filles qui ont eu des périodes d’anorexie ou de boulimie. Les troubles du comportement alimentaire, chez les garçons je ne sais pas, mais chez les athlètes femmes et particulièrement les footballeuses, j’en ai connu plein.

Concernant l’idéal de beauté féminin, Catherine Louveau – qui était venue à Rennes pour une conférence en mars sur ces fameuses injonctions paradoxales – expliquait qu’aujourd’hui on voit une équipe de France de foot féminin qui entre sur le terrain maquillée, coiffée, etc.

Dans les vestiaires, il y a beaucoup de filles qui se maquillent beaucoup avant le match, qui se lissent les cheveux avant le match alors qu’il pleut dehors et qu’elles vont probablement friser en 5 minutes. Ça pose question, oui, en effet ! On est en train de prendre tous les artifices de la féminité pour dire « ok on fait un sport masculin mais on reste des femmes ».

Comme si on avait besoin de se justifier ! Alors qu’en réalité, on peut pratiquer le sport qu’on a envie, de la manière dont on a envie, et se définir comme des femmes à part entière sans se justifier auprès de qui que ce soit. Mais je connaissais beaucoup de filles, oui, qui avant les matchs se maquillaient, se coiffaient…

À votre avis, est-ce inconscient ou se disent-elles qu’il faut absolument affirmer leur féminité ?

Parfois, c’est conscientisé, parfois pas. Je ne pense pas qu’elles maitrisent tous les mécanismes sous-jacents. Mais effectivement, il y a une volonté de répondre aux injonctions faites par la société.

Et inconsciemment, elles se rendent compte que plus elles vont correspondre à ce que l’on attend de la féminité, plus elles vont être médiatisées…

Aussi, oui, bien sûr. D’ailleurs, celles qui sont médiatisées sont souvent celles qui sont les plus jolies, les plus apprêtées. Il y a des filles qui mériteraient d’être beaucoup plus médiatisées qu’elles ne le sont. Parce qu’elles ne correspondent pas forcément à l’idéal de beauté féminin.

C’est un sujet qui préoccupe les joueuses ?

Non, je ne pense pas. Je pense qu’il n’y a pas encore de prise de conscience. Pour l’instant, on est contentes d’être médiatisées. Peu importe la raison. Ça c’est dérangeant.

C’est quelque chose qui vous a souvent interrogé au fil de votre carrière ou c’est en abordant votre thèse que la prise de conscience a eu lieu ?

En faisant cette thèse, j’ai mis des mots et j’ai compris les mécanismes du sexisme et des discriminations liées au sexe, etc. Mais j’ai aussi fait des erreurs. Quand je repense à ma campagne pour le Montpellier Hérault quand j’avais 21 ans, j’ai fait une erreur parce que je ne pensais pas que poser à moitié nue sans savoir le slogan de la banderole (« Samedi soir marquer à la culotte ») pouvait être préjudiciable personnellement mais aussi à titre collectif.

Parce que finalement on n’allait pas parler de nos performances mais juste des trois nanas qui ont posé à poil, qui sont jolies et qu’on va aller voir jouer le dimanche. Ce sont des erreurs qu’on ne réalise pas sur le moment, on pense qu’enfin on s’intéresse à nous donc il faut saisir l’opportunité.

Mais quand ma photo a été affichée en 4x3 dans tous les abribus de Montpellier, ça m’a fait bizarre. J’ai commencé ma thèse à Montpellier et mon poster était affiché dans la cafétéria où je faisais ma thèse sur les stéréotypes sexués. Volontairement, j’ai laissé ça sur le net parce que je veux aussi me souvenir que c’est par ces erreurs-là aussi que j’avance.

J’étais gamine, et on l’impression qu’enfin on s’intéresse un peu à nous, c’était piégeur parce qu’en réalité, le but c’était de vendre des abonnements pour la Mosson (Stade de la Mosson). C’était pour aller voir les garçons, ils en avaient rien à carrer de nous en fait.

Est-ce que vous voyez une évolution depuis que vous avez commencé ?

Il y a eu une évolution, c’est certain. Parce qu’il y a certains clubs professionnels, où les filles gagnent très bien leur vie. Il y a eu une évolution médiatique également mais on ne voit que les strass et les paillettes. On voit Paris, Montpellier, Lyon. Partout ailleurs la réalité est autre. Il y a des filles qui ne sont pas payées du tout, il y a des filles qui gagnent 200 euros brut par mois et qui font autant d’entrainements, qui font plus de déplacements parce qu’on n’a pas les moyens de leur payer le jet privé.

Au final, si on a avancé dans certains clubs, dans beaucoup d’autres ce n’est pas le cas. Aussi parce que comme toute situation pointée du doigt, elle doit être objectivée, avec des chiffres. Si on prend le championnat de France des garçons on est à peu près tous en mesure de dire en fonction du transfert ce que untel ou untel touche. Si on fait ça pour les filles, on ne trouve pas de salaires.

On sait à peu près, en moyenne, les salaires des filles de l’Olympique Lyonnais, mais cela ne correspond pas du tout à la réalité. Allons mettre sur la place publique un petit peu ce que ces filles touchent par mois. Il y a des filles qui ont 0 pour s’entrainer 6 à 8 fois par semaine et faire 30h de bus le week-end. Mettons un peu sur la place publique les salaires et comment sont traitées les filles parce que ce n’est pas seulement financier, c’est aussi en terme d’équipements.

Il y a des clubs qui filent 2 shorts et 2 maillots pour s’entrainer 2 fois par jour. Mais c’est bien connu les femmes aiment faire la lessive donc ce n’est pas grave, elles laveront leurs équipements ! Il y a aussi des clubs où les hommes ne veulent pas prendre le bus, donc ils prennent l’avion, mais comme il y a des sponsors, bon bah les filles elles vont prendre le bus, « c’est pas grave si vous faites 36h de bus dans le week-end, vous prendrez un jour de congé sur votre deuxième boulot qui vous permet d’atteindre péniblement les 800 euros net par mois ! ». C’est la réalité !

Et tant qu’on ne parlera pas de ce qui se passe ailleurs, effectivement on aura l’impression qu’on aura avancé. Et que de toute façon, dans notre devise c’est marqué égalité, alors on est naturellement égalitaires. Ce qui n’est pas du tout le cas ! On parle enfin des violences sexuelles faites aux femmes, des inégalités salariales, etc. Mais on en parle parce qu’on a enfin mis des chiffres et que ces chiffres sont enfin exposés et visibles.

A-t-on une idée d’où vient la responsabilité ?

Je pense que ce sont surtout des volontés politiques au sein des clubs. Il y a des dirigeants et des instances dirigeantes qui sont volontairement investi-e-s. Depuis une quinzaine d’années, voire une vingtaine, le président Aulas (président de l’OL) a choisi d’investir dans les féminines, au départ surement à perte, mais parce qu’il croyait en ces filles.

Aujourd’hui, c’est probablement la plus belle vitrine du club et il reçoit beaucoup en retour. Ça doit être des volontés politiques et pas seulement pour répondre à des quotas ou éviter de prendre des amendes. Parce qu’il y a aussi aujourd’hui encore des clubs qui préfèrent payer l’amende que d’avoir une section féminine.

On a le cas à Rennes avec le Stade Rennais.

Exactement ! Ce n’est pas un mythe, il y a encore des réfractaires, des gens qui vous disent ouvertement que les filles n’ont rien à faire sur un terrain de foot. En 2017, on entend encore ça ! C’est le quotidien.

Quand vous dites que vous avez été footballeuse professionnelle, est-ce que l’on avance dans les réactions, dans les mentalités ?

Vous savez, le problème de ces « femmes d’exception » comme on les appelle, c’est qu’elles viennent juste confirmer la règle. On les voit comme des extraterrestres finalement, on se dit que c’est un peu loin de nous tout ça et je pense que potentiellement, ça peut renforcer le stéréotype. Malheureusement.

Maintenant, c’est aussi des rencontres, des témoignages. Je sais que quand je parle de ce que j’ai vécu ou de ce que je peux vivre par moment, ça marque les gens. Certains en formation me disent « je ne pensais pas que ça pouvait être aussi violent ». Ça contribue à changer les mentalités mais ça va prendre du temps, ce n’est pas suffisant pour changer les comportements de façon durable.

C’est difficile de changer des siècles et des siècles de domination masculine. Où même les femmes peinent à reconnaître qu’elles sont dominées. C’est vraiment le combat de toutes et tous.

Ça rejoint ce que vous dites dans votre TED à propos de « garçon manqué »…

Oui, quand on me disait ça étant petite, je me disais que c’était un compliment. C’était valorisant d’être appelée comme ça alors qu’un garçon qu’on traitait de fille manquée ou d’homosexuel, parce que c’est ça qu’on dit, ce n’est pas le même statut. C’est plus tard que j’ai compris que finalement non, ce n’était pas un compliment mais une manière de rabaisser les femmes à leur rang d’inférieures et d’incapables.

La plupart des joueuses interviewées le disent encore qu’elles ont été ou sont des garçons manqués…

Et bien il faudra leur dire que ce sont des femmes réussies ! En fait, on a internalisé la domination masculine au fond de nous-même.

À propos du salaire, vous dites que vous avez commencé à 400 euros par mois…

Oui, 400 euros brut par mois. Mon premier salaire en tant que joueuse pro, à Montpellier.

Et à la fin de votre carrière ?

J’ai fini à 1500 euros net, à Guingamp. En faisant ma thèse en même temps. Une carrière qui permet de se mettre à l’abri, quoi. Qui permet de cotiser…

En tant que joueuse, que retenez-vous de votre carrière ?

Je retiens de choses positives quand même, des bons moments, des choses exceptionnelles que j’ai pu vivre, que d’aucun sur la terre pourrait vivre. Mais disons qu’il y a toujours des émotions qui sont diamétralement opposées, qui sont extrêmes. Des extrêmes déceptions, des extrêmes joies, des moments d’euphorie qu’on ne pourrait vivre dans aucun autre contexte.

Il n’y a que la victoire dans une compétition qui peut procurer autant de joie. Et en même temps, la retombée est rude. J’ai terminé ma carrière un peu contre mon gré et ça aura toujours un goût d’inachevé et d’injustice. Ce sont des émotions énormes. Je ne crois pas qu’un autre événement dans ma vie un jour puisse me procurer autant d’émotion que d’avoir gagné les jeux olympiques universitaires. Même la naissance d’un enfant sera moindre à côté.

Peut-être que je me trompe mais je pense que rien ne peut procurer autant d’émotion que le sport. La preuve en est que des gens vivent cette émotion par procuration. Ils ne vivent pas l’entrainement intense, la compétition, les efforts que ça demande mais arrivent à exulter au moment de la victoire. Vous pouvez imaginer ce qui se passe dans nos têtes. Enfin je ne sais pas si ça s’imagine…

Ça se voit en tout cas…

Oui, ça se voit. C’est juste dément. Et il n’y a rien qui puisse procurer ça ailleurs. Enfin, je ne pense pas.

Qu’est-ce que vous voulez dire aux jeunes filles, jeunes femmes, femmes qui n’osent pas ?

Je leur dirais de faire du sport en général parce que c’est important pour la santé et tant qu’on n’aura pas un égal accès au sport entre les femmes et les hommes, on n’aura pas un égal accès à la santé. C’est très important pour moi. La deuxième chose, c’est l’accès à la confiance en soi. Aujourd’hui, les filles et les femmes ont beaucoup moins confiance en elles que les garçons et les hommes.

Pour moi, le sport est un vecteur de confiance en soi, un vecteur d’émancipation et je pense que c’est un vecteur indispensable pour permettre aux femmes de se sentir épanouies et de ne pas avoir peur de faire des choses, de ne pas avoir peur de rebondir après un échec, etc. Je pense que le sport est une clé. On en parle souvent de manière générale pour les jeunes dans les quartiers mais on n’en parle pas assez pour les femmes.

Ça rejoint un peu le travail de Nicole Abar.

Tout à fait.

Quand avez-vous co-fondé votre entreprise Queo Improve ?

Fin décembre 2016. L’objectif, c’est de faire des conférences, des formations sur l’égalité, dans toutes les structures qui souhaitent s’améliorer sur ce plan là. Ou ce sont des entreprises qui sont contraintes législativement, ou des entreprises qui ont envie de s’investir dans le sujet, ou des collectivités territoriales, des collèges, des lycées…

Partout où il y a des gens qui ont la volonté de faire bouger les choses. Il y en a, tout comme il y en a qui ne réalisent pas l’importance de l’égalité et de la mixité au sein de leur structure et qui là en prennent conscience donc c’est bien. D’autres ne sont pas prêts à se faire ouvrir les chakras. Ça prendra du temps parce que toute la société évolue parallèlement.

Comment vous vous y prenez justement ? Par le démarchage ?

Oui, on démarche mais c’est aussi beaucoup par le bouche à bouche. A la suite d’une conférence, les gens se disent « Tiens j’ai déjà vu cette nana là, elle est super, elle aborde les choses différemment, tu devrais la voir ». Il y a du démarchage mais c’est beaucoup les gens qui viennent me chercher parce qu’ils ont vu mon TED, pour me faire intervenir sur l’égalité, sur la motivation, sur comment booster ces équipes, comment manager une équipe.

Vous avez des clients dans le milieu sportif ?

J’ai pas mal de collectivités qui veulent se lancer dans le sujet des violences dans le sport, la prévention des stéréotypes. À l’heure actuelle, je n’ai pas encore de clubs mais pour moi, ce qui m’apparaît essentiel, ce serait d’intégrer un module lié à l’égalité dans les diplômes d’état. Ce qui n’existe pas à l’heure actuelle.

Tant que l’on n’aura pas ça et que l’on n’aura pas des gens en mesure de donner ces formations, faire comprendre à ceux qui vont former et qui vont entrainer plus tard les gens que c’est incontournable, on n’avancera pas. On ne peut plus parler des filles comme on le faisait avant. Dire le « foot féminin », c’est faux. C’est du foot.

Le football au féminin n’est pas différent du football au masculin. Ce sont les mêmes règles, les mêmes buts, les mêmes ballons (des gens me demandent encore si on joue avec les mêmes ballons), les mêmes distances, la même longueur de but ! Informer les gens que, putain, c’est le même sport ! On part juste avec 50 – 60 ans de retard.

Donc oui aujourd’hui ça paraît plus lent mais pensez qu’aujourd’hui on a 40 caméras de moins, beaucoup plus de retard parce qu’on a commencé il y a moins longtemps, parce qu’on n’a pas d’école, pas d’entraineur, pas de staff compétent, pas d’équipement, faut penser à tout ça.

Donnons aux femmes et aux hommes les mêmes chances et ensuite on pourra éventuellement calculer par les différences biologiques les différences dans les performances. Faisons ça déjà !

 

 

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Footballeuses à part entière
Equipes de battantes
Yvon Léziart, conseiller municipal délégué aux sports, à Rennes
Mélissa Plaza : "C'est difficile de changer des siècles et des siècles de domination masculine"

Célian Ramis

8 mars : Dénoncer les discriminations envers les femmes dans le sport

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Champs Libres, Rennes
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Catherine Louveau, sociologue et professeure en STAPS à l’université de Paris Sud, répondait aux questions de l’animateur Arnaud Wassmer, le 18 mars aux Champs Libres.
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Si les femmes sont davantage présentes dans les différentes disciplines sportives, les inégalités entre les hommes et les femmes subsistent, et le traitement médiatique révèle de nombreuses discriminations et injustices. Et l’évolution vers un changement de mentalité se fait lente. Trop lente, selon Catherine Louveau, sociologue et professeure en STAPS à l’université de Paris Sud, qui répondait aux questions de l’animateur Arnaud Wassmer, le 18 mars aux Champs Libres.

On ne compte plus le nombre d’ouvrages et de publications auxquels Catherine Louveau a participé. Son domaine d’expertise : le sport et les inégalités entre les femmes et les hommes. C’est d’ailleurs elle qui signe la première biographie du Dictionnaire des féministes – ouvrage collectif dirigé par l’historienne Christine Bard – avec la lettre A comme Abar (Nicole), l’ancienne footballeuse, aujourd’hui très investie dans l’éducation à l’égalité à travers le sport (lire notre article ici).

« En théorie, dans la réglementation, les hommes et les femmes peuvent faire les mêmes sports. Mais en vérité, il y a toujours des enjeux et il n’y a toujours pas de similitude entre les hommes et les femmes. Le sport moderne – c’est-à-dire depuis le milieu du XIXe siècle – reste encore l’école de la virilité. », entame-t-elle en guise d’introduction.

Les bases sont posées. Catherine Louveau n’a pas sa langue dans sa poche et pour elle, les constats ne doivent pas être nuancés de faux espoirs ou de faits exceptionnels. Si les femmes sont de plus en plus nombreuses à intégrer des sports, la pratique n’est pas la même, les tendances dites « lourdes » montrant qu’elles se dirigent vers les pratiques auto-organisées, visant à l’esthétisation du corps (footing, fitness, etc.) là où les hommes s’orientent vers des pratiques en club, en équipe et en compétition.

Pour la sociologue, les hommes ont créé des normes de pratique. Si en moyenne, sur 100 licenciés, seul un tiers des membres sont des femmes, cela s’explique par le regard que porte la société sur le genre féminin. Disputer des matchs, à haut niveau, en short, en sueur, devant un parterre de spectateurs va à l’encontre des assignations de genre.

« Quand Florence Arthaud remporte la Route du Rhum (en 1990, ndlr), Le Parisien titre « Flo, t’es un vrai mec » ! Elle vient de gagner la Route du Rhum et on écrit ça ?! »
s’indigne la conférencière.

Un exemple illustrant parfaitement la différence de traitement, médiatique en l’occurrence, que l’on réserve aux femmes dans le sport.

L’ENJEU DU CORPS

Le corps des femmes est un enjeu crucial dans les rapports de domination entre les sexes. Et dans le domaine sportif, il est brandi comme une excuse scientifique et légitime pour interdire son accès à la gent féminine :

« Les médecins sont généralement très conservateurs sur les attentes qu’ils ont de la féminité et utilisent des arguments du XIXe siècle ! Pour le saut à la perche, certains diront qu’il existe un risque de descente des organes pour les femmes. Et pour le saut à ski, d’autres diront que c’est dangereux pour elles car elles sont destinées à être mères ! Pardon ? Nous ne sommes pas destinées à être mères, nous avons simplement les organes pour l’être. Il y a une différence importante !!! »

Dans les années 1920, le football et le rugby deviennent des disciplines uniquement masculines. Et quand en 1928, on autorise enfin les sportives à participer aux courses en athlétisme, dont les 800 mètres, on constate qu’à l’arrivée, elles sont fatiguées et certaines s’effondrent. « Les journalistes commenteront que ce n’était pas beau à voir. Moralité ? On interdit le 800 mètres jusqu’en 1964 ! », trépigne Catherine Louveau.

Aujourd’hui encore, on constate les disciplines choisies dès la petite enfance sont les reflets des assignations genrées. Si le sport représente dans la majorité des familles françaises un moyen socio-éducatif privilégié, on reste retranché-e-s derrière les clichés : la danse et la gymnastique pour les filles, le football et le judo pour les garçons.

On retrouvera la même correspondance dans les métiers, où les activités « dures, de force, qui demandent du corps à corps, comportent des risques et des dangers » sont encore réservées, dans les mentalités, aux hommes.

« Aujourd’hui, 80% du temps de sport sur les chaines hertziennes - je dis bien chaines hertziennes, je ne parle pas du câble et du satellite – est réservé aux hommes ! Comment voulez-vous avoir envie de quelque chose quand on ne le voit pas ? », s’interroge la sociologue. Les filles ne voient pas, ou si peu, de femmes dans les métiers pensés au masculin, pareil pour le sport (hors Jeux olympiques, précise-t-elle).

Elle qui enseigne à l’UFR STAPS de l’université Paris Sud en a la preuve au fil des années : les étudiantes sont de moins en moins nombreuses.

« En 1ère année, il y a 25% de filles. C’est très peu. Et sur l’ensemble des L1, L2 et L3, on est passé, en peu de temps, de 32 à 28% de filles. »
précise-t-elle.

Elle met les choses au clair : femmes et hommes sont peut-être différents, néanmoins, cela n’empêche en rien l’égalité des droits, dont celui d’être traité-e-s de la même manière. « Il y a une loi contre les discriminations ! Nicole Abar est la seule à avoir saisir le tribunal pour faire condamner le club dans lequel elle entrainait des filles et qui priorisait toujours les garçons. Ce qui a d’ailleurs fait une jurisprudence. C’est la seule affaire !!! », s’insurge Catherine Louveau.

L’APPARENCE AVANT TOUT

Et quand les femmes passent outre les assignations en s’investissant dans une pratique sportive, rares sont celles qui sont médiatisées et reconnues. Car pour être sous les feux des projecteurs, les performances ne sont pas les seuls critères. Arnaud Wassmer évoquera notamment les nombreuses heures de diffusion des équipes féminines de Beach volley à Rio et Catherine Louveau saisira la perche pour poursuivre et renchérir sur les plans fréquents sur les fessiers des joueuses, au tennis notamment :

« Faut-il être sexy et glamour pour être médiatisée ? La réponse est oui. De nombreuses injonctions pèsent sur les sportives avec comme condition de la médiatisation d’être sexy, belles à regarder, voire susceptibles de susciter du désir. »

Elle se désole d’entendre encore des commentaires sexistes sur France Télévisions, notamment de la part de Nelson Monfort ou encore de Philippe Candeloro – « mais celui là devrait être véritablement sorti de France TV » - qui évoquent en premier lieu l’apparence, le charme, le sourire des sportives, avant de parler de ce qu’elles viennent de réaliser.

Mais elle regrette également que les femmes acceptent de revêtir les jupes imposées par certaines fédérations, à l’exception des joueuses de badminton « qui se sont rebiffées contre les jupettes ! » Une pression sociale et culturelle s’exerce sur la plupart des sportives, de qui on attend une certaine féminité. Pour ne plus entendre dire qu’elles sont des garçons manqués, elles ont dû intégrer les codes de l’imposée féminité, à l’instar du maquillage, des cheveux longs ou encore du vernis à ongle.

LES VRAIES FEMMES

« C’est une violence terrible de devoir se justifier sans cesse ! Prenez l’exemple du rugby. Les premières lignes doivent être costaudes et les personnes à l’arrière, plus légères, pour courir. Les filles dans les premières lignes, il faudrait qu’elles soient comme les gymnastes ou les danseuses ? C’est insensé ! On ne pense pas à la pluralité des corps et des morphologies. Il y a des morphotypes et il y a des féminités différentes. Comme il y a des jeunes, des grands, des petits, des plus âgés… Mais c’est discriminatoire car cela ne s’adresse qu’aux femmes, surtout si elles sont médiatisées. », signale la sociologue.

Un exemple frappant pour elle : Serena et Venus Williams d’un côté, Amélie Mauresmo de l’autre. Toutes les trois sont ou ont été des grandes joueuses de tennis. Toutes les trois très musclées. Les deux premières disputent leurs sets parées d’une robe ou d’une jupette et apparaissent souvent maquillées, signes de parures associées au féminin. La troisième joue les matchs sur le cour en short et débardeur. Et le grand public sait qu’elle est homosexuelle.

« Du jour au lendemain, des joueuses, comme Hingis et Davenport, ont commencé à dire, en parlant de Mauresmo, qu’elles avaient l’impression de jouer contre un homme. Vous voyez comment se font les glissements ? On a commencé à dire qu’elle n’était plus une vraie femme, et même, qu’elle serait peut-être un homme. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est quoi une vraie femme ? », interpelle Catherine Louveau.

Autre cas, toujours dans le tennis, celui de Marion Bartoli. En 2013, elle gagne Wimbledon. Un journaliste anglais commente son physique : la joueuse de tennis n’est pas « canon » car elle est costaude. Ce à quoi elle répondra qu’elle n’a pas rêvé de devenir mannequin mais de remporter ce tournoi. « Voilà. Point. Elles ne sont pas là pour être jolies. Ni pour faire joli. », scande la conférencière.

Elle conclut sur un bilan peu reluisant. Les salaires sont, comme dans le reste de la société, inégaux, obligeant la majorité des sportives à poursuivre un autre travail en parallèle. Idem pour les subventions, obligeant alors les équipes féminines à payer leurs déplacements pour aller disputer les matchs extérieurs. Moins de dix femmes dirigent des fédérations sportives ou entrainent des équipes de haut niveau.

Et quand on observe l’éducation des petites filles et des petits garçons, on s’aperçoit clairement que seuls ces derniers sont rapidement éduqués à la motricité – ce que déclare Nicole Abar depuis de nombreuses années - grâce aux jeux de ballons, qu’on leur envoie au pied, tandis qu’on l’enverra à la main pour les filles.

De plus, les contrôles de féminité sont toujours en vigueur avec une batterie de tests visant à confirmer que la personne - dont on doute de l’identité sexuée, en raison de sa morphologie ou de ses performances – est bien un homme ou une femme.

« Le problème, c’est que les joueuses ne râlent pas et ne dénoncent pas les injustices et discriminations. Généralement, elles ne veulent pas se revendiquer féministes car elles doivent passer leur temps à dire et prouver qu’elles sont des « vraies femmes » ! »
regrette Catherine Louveau.

Pour elle, la loi Vallaud Belkacem, datant de 2014 et obligeant les instances à la parité, doit être prise au sérieux et respectée. En imposant des quotas, les mentalités devraient changer. Et surtout, du côté des femmes qui prendront alors confiance en elles :

« Le gros problème des femmes, c’est l’estime de soi, la confiance en soi. Mais on est tout autant capables que les hommes. Les compétences n’ont pas de sexe. »

 

Célian Ramis

8 mars : Un après-midi pour jouer l'égalité

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Le 8 mars, Françoise Cognet organisait un après-midi sport et culture, « Jouons l’égalité », dans le jardin du palais St Georges. Rameurs, initiations à l’escrime, parcours de course et marathon de lecture étaient au programme.
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Mercredi 8 mars, dès 15h, Françoise Cognet organisait un après-midi sport et culture, sur le thème de la programmation « Jouons l’égalité », dans le jardin du palais St Georges. Rameurs, initiations à l’escrime, parcours de course et marathon de lecture étaient au programme.

Que ce soit clair, l’idée n’est pas de jouer à l’égalité mais de jouer l’égalité. Soit rendre accessible le sport et la culture aux filles et aux garçons. Sans distinction ou discrimination en raison du sexe ou du genre, et sous aucun autre prétexte par ailleurs. À l’initiative de cette manifestation, Françoise Cognet, qui présente en parallèle son exposition photographique « À l’eau, elles rament encore », du 1er au 18 mars, à la Maison Internationale de Rennes.

Son père a été le président de la Société des régates rennaises, là où elle a elle-même ramé et barré. Elle se saisit donc des 150 ans de la structure pour aborder l’aviron dans la programmation rennaise du 8 mars, et plus largement pour parler d’égalité dans le sport et la culture.

« Hommes et femmes ont les mêmes droits et doivent être vigilants à cela. Chacun-e a des compétences et on peut évidemment être égaux par le sport, la lecture, la culture. », explique-t-elle ce mercredi après-midi, sous les tentes installées par la direction du quartier Centre dans le jardin St George.

Au même moment, un groupe de cinq femmes commencent un marathon de lecture, un désir que Françoise Cognet avait depuis longtemps. À tour de rôle, elles lisent quelques lignes du texte La gazelle.

À quelques mètres en contrebas, deux jeunes filles s’exercent sur les rameurs installés par la Société des régates rennaises, après avoir effectué le parcours mis en place par l’ASPTT Rennes et juste avant de s’initier à l’escrime avec le club sportif de la Garnison.

« C’est bien, cet après-midi, on parle d’aviron et on parle de femmes », rigole Geneviève Aubry, ancienne présidente de la Société des régates rennaises (de 1997 à 2012), où elle est licenciée depuis 1960. Elle poursuit : « Aux Régates, les femmes sont présentes depuis les années 1920, ce qui n’est pas une habitude dans les clubs. On a commencé à parler d’aviron au féminin dans les années 70. »

Pour elle, pas de différence entre les femmes et les hommes dans cette discipline qui demande de la rigueur, se fait assis et ne nécessite pas uniquement de puissance mais également de techniques. « Vous pouvez mettre sans problème une femme dans un bateau d’hommes ! Et d’ailleurs, dans le règlement, en championnat de France, il n’est pas interdit de présenter des équipes mixtes. On ne fait pas de différence. Moi, je suis arbitre et je peux arbitrer aussi bien les courses de femmes que d’hommes. », souligne-t-elle.

Pourtant, elle ne peut nier que les femmes sont moins présentes, souvent en raison des disponibilités familiales. Mais précise que toutes les femmes ne se freinent pas pour autant, heureusement :

« Certaines continuent de ramer, font garder les enfants, rament jusqu’à 7 mois de grossesse ! Je dirais à celles qui n’osent pas venir qu’il ne faut pas craindre la difficulté car c’est un sport très accessible, qui peut se faire à n’importe quel niveau et qui est convivial puisqu’il se passe dans des bateaux collectifs. On découvre vraiment les rivières, on traverse Paris, on participe à la Volalonga de Venise, etc. C’est super ! »

Du côté de l’ASPTT Rennes, Nadine Richter livre le même constat en athlétisme. Les femmes sont moins nombreuses et reconnaît sans difficulté que le domaine du sport est encore terriblement machiste. Depuis longtemps, elle pratique le lancé de poids et entraine dans cette discipline.

« Je suis à l’ASPTT depuis je suis installée à Rennes et je reste là car je m’y sens bien, c’est un club familial et qui fait de bons résultats. On ne sent pas de différence entre les femmes et les hommes et surtout pas de différence entre les disciplines de l’athlé », explique-t-elle.

Malgré tout, elle ne peut s’empêcher de taper sur poing sur la table quand à la différence de traitement que l’on réserve aux filles et aux garçons. Que les hommes soient physiquement plus forts, ok, mais cela ne signifie en aucun cas qu’ils sont les meilleurs :

 « Les filles ne sont pas moins fortes. On a tendance à valoriser les gars parce qu’ils courent plus vite. Les femmes ne sont valorisées que lorsqu’elles atteignent des résultats. Mais même. Prenez l’exemple du foot, les filles constituent une super équipe et on n’en parle pas ! Ça m’insupporte ! »

Les clubs, pour la plupart, se mobilisent pour que filles et garçons puissent bénéficier d’un égal accès aux sports de leurs choix. Mais les mentalités, notamment à haut niveau de compétition mais pas uniquement, sont lentes et difficiles à faire bouger.

Célian Ramis

8 mars : Aux USA, même ambivalence dans le sport et la culture

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Le 7 mars, l'Institut franco-américain de Rennes mettait sur la table la question de la promotion des femmes américaines à travers le sport et la culture, avec la venue d'Hélène Quanquin, spécialiste des mouvements féministes aux USA, à la Sorbonne.
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Elle n’est pas spécialiste du sport, a-t-elle précisé d’emblée, lors de la conférence qu’elle tenait le 7 mars, à l’Institut franco-américain. En revanche, la question des mouvements féministes aux Etats-Unis est le domaine de prédilection d’Hélène Quanquin, de Paris 3 – Sorbonne nouvelle.

La conférence ne pouvait pas mieux tomber. Le soir même, ou plutôt la nuit, la finale du championnat She Believes Cup (2e édition de la compétition visant à inciter les jeunes filles et les femmes à jouer au foot, réunissant les USA, la France, l’Allemagne et l’Angleterre) se déroulait à Washington et opposait l’équipe féminine de football des USA à celle de la France. Diffusée en direct sur C8, on pouvait assister à la victoire écrasante des Françaises, qui se sont imposées 3 à 0, face aux tenantes du titre.

Pour Hélène Quanquin, l’ascension des femmes dans le sport et la culture est due aux mouvements féministes. Parce que les femmes se sont battues pour se faire entendre et pour faire avancer leurs droits, vers l’égalité des sexes. Elles n’ont pas attendu la présidence de Donald Trump pour se mobiliser.

MOBILISATIONS FÉMINISTES

La marche du 21 janvier 2017, qui a réuni au lendemain de l’investiture plus de 4,5 millions de personnes aux USA – « la manifestation qui a réuni le plus de participant-e-s de toute l’histoire » - est en effet issue d’une tradition féministe basée sur le rassemblement.

Elles organisaient déjà des marches de femmes au début du XXe siècle, notamment en 1911 à New-York marquant leur volonté d’occuper l’espace ou encore en 1913 à Washington pour le droit de vote.

« Le mouvement féministe et suffragiste incorporait beaucoup d’éléments de la culture populaire, comme le théâtre, la chanson, les cartoons, la caricature… Toutefois, on voit que l’incorporation des revendications féminismes est graduelle. À cette époque, quand des femmes noires voulaient participer, certaines femmes blanches menaçaient de ne pas y participer. C’est l’époque de la ségrégation aux USA et le racisme est présent dans le féminisme. On parle alors pour ces marches de White women’s march. Pareil pour les revendications des femmes lesbiennes ! », développe la spécialiste des mouvements féministes américains.  

Elle poursuit :

« C’est là que l’on voit la différence avec janvier 2017. Dès novembre, dès l’élection, le comité d’organisation de la marche a voulu que l’événement réunisse tout le monde. Des blanches, des noires, des arabes, des latinas, des femmes voilées, des femmes trans, des hommes… ».

À quelques détails et années près, le féminisme américain connaît les mêmes vagues qu’en France et les années 60 et 70 représenteront également deux décennies importantes pour les droits des femmes, militant contre les discriminations liées au sexe, à la race et à l’ethnicité.

ÉGAL ACCÈS AUX SPORTS ET ACTIVITÉS

C’est dans ce contexte que sera adopté l’amendement Title IX qui protège les individus des discriminations basées sur le sexe dans les programmes éducatifs et activités recevant des fonds fédéraux (No person in the United States shall, on the basis of sex, be excluded from participation in, be denied the benefits of, or be subjected to discrimination under any education program or activity receiving Federal financial assistance.).

Un amendement qui enclenchera également une réflexion autour de la lutte contre le harcèlement sexuel dans les universités. Et qui empêchera, dans les écoles et facultés américaines, de restreindre la participation aux activités en raison de son sexe et de son genre. Et fera naitre également une loi imposant une réglementation de ce type dans les sports amateurs.

« Le sport fait partie intégrante de la vie des écoles et des universités américaines qui organisent beaucoup de compétitions. En 2002, 160 000 femmes y avaient participé. Maintenant, elles sont plus de 200 000. Il y a presque la parité. Et beaucoup de sportifs olympiques ont participé à ce type de compétition. Cela prouve l’incidence de certaines lois sur l’évolution du nombre de sportives de haut niveau », souligne Hélène Quanquin.

Et la dernière édition des JO, qui s’est déroulée à Rio en 2016, a mis en lumière plusieurs femmes athlètes, parmi lesquelles figurent l’équipe féminine de gymnastique – dont Simone Biles sera la plus médiatisée et mise en avant grâce à ses 4 médailles d’or -, Simone Manuel, première femme noire à remporter un titre olympique en natation ou encore Ibtihaj Muhammad, la première escrimeuse médaille à porter un voile lors de la compétition.

Pour les Etats-Unis, l’ensemble des performances les place au premier rang des JO de Rio avec 121 médailles. Dont 61 ont été gagnées par des femmes.

« Ce sont les deuxièmes Jeux olympiques qui marquent la supériorité des femmes aux USA, même si là c’est très léger. Elles ont remporté 27 médailles d’or, soit le même nombre que toute l’équipe britannique. »
indique la spécialiste.

POURTANT, LES HOMMES L’EMPORTENT…

Néanmoins, la promotion des femmes dans le sport interroge. Les performances prouvent leurs compétences et pourtant dans les médias quand Michael Phelps remporte l’argent, il remporte également le titre principal de Une, tandis que sur la même couverture, en plus petit, on inscrira la victoire de Katie Ledecky. Après tout, championne olympique à cinq reprises et championne du monde en grand bassin neuf fois, elle n’est que la détentrice des records du monde sur 400m, 800m et 1500m nage libre…

C’est ainsi que l’on constate l’ambivalence du domaine. D’un côté, le sport est un moyen pour promouvoir les droits des femmes. D’un autre, il est aussi un lieu d’inégalités subsistant entre les femmes et les hommes. Ces derniers gagnent plus d’argent, se réclamant d’un plus grand intérêt de la part des spectateurs/trices et par conséquent, des publicitaires et des sponsors.

Outre les mouvements féministes et les lois, les sportives doivent également se battre contre les préjugés, les idées reçues et les sportifs. À l’instar de Billie Jean King, grande joueuse de tennis, qui en 1973 a menacé de boycotter l’Open des Etats-Unis, revendiquant le droit des femmes à gagner le même salaire que les hommes en tournoi. La même année, elle crée une association de tennis féminin et bat Bobby Ricks – joueur réputé pour son machisme - en trois sets lors d’un match que ce dernier envisageait comme un moment voué à démontrer la supériorité masculine.

Pour Hélène Quanquin, « Billie Jean King a marqué l’histoire du tennis et l’évolution des droits des femmes dans ce sport. D’autant que c’est la première femme athlète à faire son coming-out. Ce qui lui coûtera plusieurs spots publicitaires, donc de l’argent. »

DANS LE CINÉMA, MÊME COMBAT

Les réflexions sexistes (des sportifs, des médias, des commentateurs sportifs…), la supériorité masculine très prégnante et les inégalités, notamment de salaires, se retrouvent également dans le domaine de la culture. En 2015 – 2016, cette problématique occupera une part importante du débat hollywoodien. Pour cause, l’affaire des piratages des mails de Sony qui fera découvrir à Jennifer Lawrence qu’elle était moins bien payée sur les pourcentages et les ventes du film.

Lors des cérémonies américaines, aux Oscars notamment, les voix féministes commencent à s’élever. Dans les discours de Patricia Arquette ou de Meryl Streep par exemple, l’égalité salariale est en première ligne des revendications. Suit ensuite le faible nombre de rôles principaux ou secondaires, mais importants, attribués aux femmes. Des messages que l’on entend également dans la bouche des anglaises Kate Winslet ou Emma Watson, et de plus en plus de la part des réalisatrices et actrices du cinéma français.

On notera alors que seules 28% environ des actrices obtiennent des rôles significatifs au cinéma et qu’aux Oscars seules 4 femmes ont été nominées dans la catégories des meilleur-e-s réalisateurs/trices dans l’histoire des récompenses. « Et les chiffres sont pires pour les femmes issues des minorités. On constate bien souvent que quand des femmes réalisent, il y a plus de rôles pour les femmes. », conclut Hélène Quanquin.

DANS LA MUSIQUE, PAREIL

Les chiffres sont révélateurs. Dans le secteur de la musique également. Moins de 5% des producteurs et ingénieurs sont des femmes, révèle la conférencière, qui enchaine immédiatement avec l’affaire Kesha. La chanteuse accuse son producteur, Dr Luke, de viol et demande alors à être libérée de son contrat, ce que le tribunal refusera, lui accordant seulement le droit de changer de producteur mais la sommant de rester chez Sony pour honorer l’acte signé.

La question tourne alors autour du pouvoir et de l’influence de l’industrie musicale, qui aurait tendance ces dernières années à instrumentaliser le féminisme. « Le pop féminisme serait-il la 4e vague ? », interpelle Hélène Quanquin. Le pop féminisme rassemble les chanteuses populaires actuelles, prônant leurs engagements féministes dans leurs discours et leurs chansons, comme Beyonce, en tête de cortège, Katy Perry, qui jusqu’à récemment hésitait tout de même à se revendiquer féministe, ou encore Miley Cirus, jugée plus trash.

UNE AMBIVALENCE PREGNANTE

Ce mouvement semble plus inclusif, à l’image de la marche de janvier 2017. Mais l’ambivalence persiste dans le secteur de la musique, du cinéma comme dans celui du sport. Là où on note des progrès, à ne pas négliger puisqu’ils influencent bon nombre de jeunes femmes, on ne peut nier également l’instrumentalisation marketing de ces milieux, régis par l’industrie, dans lesquels les inégalités persistent fortement.

« Les progrès sont liés aux mouvements féministes et à l’avancée de la législation. Mais on voit des limites à ce progrès. Les femmes n’ont toujours pas d’égal accès aux positions de pouvoir, sont toujours représentées de manière différente dans les médias et font face à un fonctionnement de l’industrie extrêmement inégalitaire. Pas seulement pour les femmes mais aussi pour les personnes issues des minorités. », conclut Hélène Quanquin.

À noter qu’en France, les mentalités stagnent aussi. La preuve avec les remarques sexistes – et racistes – des commentateurs sportifs. « Elles sont là nos petites françaises », pouvait-on entendre dans la nuit du 7 au 8 mars lors de la finale de la She Believes Cup. Aurait-on dit la même chose de l’équipe de France masculine ?

 

Célian Ramis

8 mars : Sur le terrain de l'égalité

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Maison Internationale de Rennes
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Ancienne footballeuse, championne de France multi sélectionnée dans l'équipe nationale, Nicole Abar s'engage depuis plusieurs années pour lutter contre les discriminations sexistes et éduquer filles et garçons à l'égalité, à travers le sport.
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En moins de dix ans, elle a remporté 8 titres en Championnat de France de football féminin, est devenue meilleure buteuse et a été sélectionnée en équipe de France. Depuis, elle défend le sport comme outils d’égalité entre les filles et les garçons, a monté le projet d’éducation « Passe la balle » et s’est vue confier la mission au sein du ministère de l’Education Nationale de mettre en place l’ABCD de l’égalité. Entre autre. Nicole Abar était l’invitée de Questions d’égalité, le 3 mars dernier, à la Maison Internationale de Rennes. Une conférence orale et en langue des signes.

Depuis qu’elle a chaussé les crampons dans sa jeunesse, elle n’a cessé de lutter contre les stéréotypes sur les terrains mais aussi en dehors. Un père algérien, une mère italienne, et elle, de sexe féminin, osant jouer au football, un sport que l’on pense (trop) souvent au masculin.

« Quand on est différent-e, on est mis à l’écart et on intériorise. Je me suis tue toute ma vie avec le racisme. Le sexisme, c’est la même chose, ce sont les mêmes mécanismes. C’est un regard que l’on pose sur vous, tout petit, quand on ne peut pas décrypter, que l’on n’est pas armé-e. Et enfant, on considère que c’est la norme. Et c’est stigmatisant ! », déclare-t-elle.

Elle se tient debout dans l’auditorium de la MIR et ne peut s’empêcher de bouger. Elle prend l’espace et nous tient à son discours. Elle connaît le milieu du sport, connaît les rouages du sexisme et du racisme et s’engage avec force et optimisme dans l’égal accès aux terrains, salles de sports, équipements, etc. des filles et des garçons.

SE METTRE EN COLÈRE

En 1998, le club dans lequel elle entraine refuse de faire évoluer les filles, qu’ils excluent, au profit des garçons. Pour Nicole Abar, il est temps de se révolter et de se mettre en colère : « Moi, j’avais déjà fait mon parcours mais les petites filles du club, qu’est-ce qu’elles allaient penser ? Elles allaient intérioriser, se dire que c’est normal qu’elles ne puissent pas jouer. Et là, pour la première fois, je me suis mise en colère. Les parents ont dit « Ok, on se bat ! » et on a fait en sorte que le club soit sanctionné au niveau des droits. »

Il faudra engager cinq années de procédures pour aboutira une jurisprudence condamnant le club, non pas au motif de la discrimination mais d’un refus de prestation au sein d’une association.

« Ce n’est pas si facile de se mettre en colère et de faire gagner un procès ! Les unes sont éduquées pour subir et les autres pour être des dominateurs. Les deux doivent progresser ensemble. », commente-t-elle.

Un discours qui rejoint celui de Chimamanda Ngozi Adichie prononcé en décembre 2012 et retranscrit dans l’ouvrage Nous sommes tous des féministes : « De nos jours, le déterminisme de genre est d’une injustice criante. Je suis en colère. Nous devons tous être en colère. L’histoire de la colère comme matrice d’un changement positif est longue. Outre la colère je ressens de l’espoir parce que je crois profondément en la perfectibilité de l’être humain. »

AGIR DÈS LA PETITE ENFANCE

Pareil pour Nicole Abar. C’est alors qu’elle réalise que pour changer les mentalités et déjouer la construction des stéréotypes de genre, il est fondamental de se tourner vers les petits, « quand ils sont encore tendres et que l’on peut faire passer des messages dans le jeu, le plaisir et le sourire. » Elle bâti à partir de là un projet basé sur la motricité, l’espace, les jeux, la verbalisation et le dessin afin « de les faire parler et leur faire prendre conscience de leurs propres représentations. »

Un programme qui existe toujours à Toulouse, et qui deviendra quelques années plus tard, le socle de la construction de l’ABCD de l’égalité, malheureusement renvoyé au tapis, sous la menace de certains parents – affiliés à la Manif pour tous – dénonçant « l’enseignement de la théorie du genre ».

Dans la salle, elle se place dans un coin, statique, et fixe ses pieds, illustrant ainsi le comportement d’une petite fille de 3 ans dans la cour de récréation. « Là, je ne vous vois plus, dit-elle, avant de traverser la pièce jusqu’en haut des escaliers de l’auditorium. Les petits garçons ont tout le reste ! Voyez comme j’embrasse le monde là ?! Comment je suis stimulée ?! Forcément, ma capacité cérébrale est stimulée d’une autre manière… » L’expérience est parlante et concluante.

SEXISME, RACISME… EN DÉJOUER LES ROUAGES

À l’instar de la vidéo qu’elle diffusera quelques minutes plus tard sur une classe de CE2, aux Etats-Unis qui expérimente la discrimination, en séparant les yeux bleus et les yeux marrons. Les uns bénéficiant de tous les droits, les autres d’aucun.

En terme de sexisme, elle l’illustre par un exercice de dessin avec les maternelles. Avec une fresque délibérément trop petite. Elle constate que les petits garçons font des grands dessins et les petites filles, des petits. « À 4 ans, elle a déjà compris que sa place était petite. », martèle-t-elle, face à une salle qui semble assommée. Et si son discours prend aux tripes, c’est parce qu’il est parlant et criant de vérités effarantes. Elle poursuit :

« Depuis 2003, j’en ai vu une seule prendre une chaise, monter dessus et faire un grand trait en disant : « ça, c’est ma place ! » ! Une seule ! »

Les stéréotypes, intégrés depuis le plus jeune âge et ponctués de « c’est pas si grave, on n’en meurt pas », nous handicapent et gâchent « des millions de talents », selon Nicole Abar, qui ajoute que les enfants ne sont pas ce qu’ils devraient être dans la mesure où nos idées reçues étant tellement prégnantes qu’ils font nos choix et non les leurs.

Un exemple révélateur de l’influence de notre regard est pour elle celui de la poupée : « Un petit garçon se dit que jouer à la poupée c’est nul. Les poupées, elles sont nulles. Lui, il préfère jouer avec son Action Man, vous savez, le soldat ?! Mais Action Man, c’est quoi ? C’est une poupée aussi. »

Ainsi, avec le programme Passe la balle, elle agit pour qu’aucun enfant, qu’il/elle se sente garçon ou fille, n’intègre les stéréotypes de genre. Une petite fille peut jouer au ballon et un petit garçon peut pleurer. Tou-te-s doivent être encouragé-e-s de la même manière et comprendre que l’échec fait parti de l’apprentissage.

« Quand on nait, on apprend à parler et à marcher. Quand on tombe, personne n’a l’idée de nous engueuler. Mais pour le reste, on a tendance à accabler. Ne pas réussir, ça fait parti de la réussite, c’est comme ça qu’on grandit. »
souligne l’ancienne championne de France.

Elle insiste dans son projet pour que jeux s’effectuent sur des grands espaces, pour qu’il y ait des courses, dans le but de développer la motricité des participant-e-s et leur faire prendre conscience de leurs corps dans l’espace.

Son objectif, elle le répète, persiste et signe : « Qu’ils courent tous, qu’ils tombent tous, qu’ils aient des boss tous, qu’ils pleurent tous, qu’ils se relèvent tous ! » Filles et garçons ensemble doivent combattre les discriminations. Exactement comme le font les footballeuses rennaises qui ont fondé l’association Le ballon aux filles.

LE BALLON À TOUTES LES FILLES !

Chaque année, elles organisent un tournoi de foot féminin, dans un quartier prioritaire de la ville, pour les licenciées et non licenciées. Les matchs étaient jusqu’alors arbitrés par des hommes, afin de les impliquer dans le projet. L’objectif est double : amener les filles et les femmes à chausser les crampons et prendre du plaisir à jouer ensemble et d’avoir osé. Et faire prendre conscience aux garçons et aux hommes que le sexe féminin n’est en rien un obstacle à la pratique sportive.

Au fil des années, les joueuses de l’association ont développé des actions en amont du tournoi. Des actions qui favorisent la découverte du football, la création du lien social et la lutte contre les préjugés sexistes. Et étant conscientes que dans les quartiers prioritaires comme en zone rurale, les filles sont peu nombreuses à pratiquer un sport à l’instar de la répartition filles/garçons dans l’espace public, elles ont la volonté forte d’amener le sport jusqu’à elles.

Une initiative qui affiche un bilan positif avec l’inscription de 80 à 150 filles par an en club, le versement des recettes reversées au projet Amahoro – projet humanitaire et solidaire en direction de Madagascar – ainsi que l’engagement participatif d’une vingtaine de bénévoles sur chaque tournoi et l’investissement des garçons au coude-à-coude avec les filles qui foulent le terrain.

Ainsi, elles investissent les pelouses mais aussi les espaces de débat et les établissements scolaires à Rennes, avec l’aide et le soutien de l’association Liberté couleurs. Le prochain tournoi aura lieu à Cleunay, le 27 mai prochain.

Célian Ramis

Football gaélique : Un sport en plein essor

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Rennes
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Méconnu en France, le football gaélique se développe aux quatre coins de l'Hexagone et s'affiche comme un sport complet, accessible à tou-te-s. Rencontre avec l'équipe féminine de Rennes, première du classement national.
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Sport collectif à part entière, emprunt de foot, hand, rugby ou encore volley, le football gaélique est une véritable institution en Irlande. Pourtant, dans l’Hexagone, cette discipline est quasiment inconnue. En tout cas, bien trop méconnue. En France, 23 clubs, principalement dans l’Ouest mais pas seulement, développent activement ce sport et 12 clubs sont en création, majoritairement dans le Sud Est.

Parmi toutes les associations sportives de la Fédération de Football Gaélique, toutes n’ont pas encore d’équipe féminine. La capitale bretonne peut se vanter de son côté d’en avoir une. Et pas des moindres ! Championnes de Bretagne et doubles championnes de France, les joueuses rennaises sont en passe d’être sacrées triples championnes, la finale se déroulant le 11 juin à Clermont-Ferrand.

Ce jour-là, certaines d’entre elles seront sélectionnées pour les championnats du monde, le stage de pré-selection ayant eu lieu le 28 mai à Rennes. Rencontre avec l’équipe et découverte d’un sport aussi varié que les profils des joueuses.

C’est en 1994 que des expatriés irlandais fondent le premier club de football gaélique, dans la capitale française. Quatre ans plus tard, les Celtes du nord ont l’idée d’en faire de même à Rennes, créant ainsi Ar Gwazi Guez. Les Oies Sauvages ont depuis fait des émules, dans la Bretagne historique qui compte une Ligue spécifique à la région, mais aussi dans le reste de la France, pays à la particularité de fonctionner pour certains clubs avec des équipes mixtes pour cause de manque de joueuses. Pourtant, la capitale bretonne détient une équipe féminine, au top du classement. Comment s’est développé le football gaélique et qu’est-ce en fait la force ?

Au mois de mai, les averses et les ciels menaçants n’auront pas raison de leur envie d’en découdre avec le ballon rond.

Un mercredi soir, alors que la fraicheur et l’humidité se font sentir, elles arrivent un peu avant 20h au compte goutte sur le terrain de rugby de Beauregard, qu’elles partagent chaque semaine avec leurs homologues masculins.

Au nombre de 7, elles démarrent l’entrainement avec des exercices de répétition : le ballon dans les mains, elles s’élancent tour à tour, vers un premier plot, y effectuent une reprise au pied (le solo, le fait de lâcher le ballon tenu dans les mains sur le pied avant de le reprendre dans les mains pour pouvoir poursuivre sa progression, ndlr), tournent autour de ce plot avant de shooter au pied. D’autres plots sont disposés à distance plus éloignée, permettant ainsi de multiplier les solos.

En deux équipes opposées, elles s’encouragent les unes et les autres, se motivent conjointement, jurent sans vergogne lorsque la trajectoire du ballon n’atteint pas l’espace entre les deux poteaux de l’en but (but en H) et rigolent beaucoup. Tout en maintenant sérieux et rigueur, imposés par leur détermination à progresser et leur coach, Yves Le Priol.

Découvrir ce sport est souvent le fruit d’un heureux hasard. Parce qu’on connaît un-e ami-e ou un-e collègue qui le pratique. Ou parce qu’on connaît ou qu’on est un-e Irlandais-e. Il y a quatre ans, Fanny Jaffres, alors âgée de 20 ans, effectuait sa 3e année de Sciences Po à Pékin.

C’est son maitre de stage qui lui a alors conseillé le football gaélique : « Il y a pas mal d’expat’ irlandais dans les villes asiatiques. Quand je suis rentrée à Rennes, après un an en Chine, j’ai voulu reprendre le basket que j’avais laissé en partant, mais je ne m’y suis pas retrouvée. J’ai donc poursuivi le football gaélique. » Depuis, elle n’a jamais arrêté, et très rapidement est devenue la capitaine de l’équipe féminine du club Ar Gwazi Guez, qui compte 17 joueuses dont Jessica Chapel, 26 ans, la présidente intégrée depuis 2 ans.

« Je suis cheffe de projet dans une banque et je travaille avec le coach, c’est comme ça que j’en ai entendu parler. », explique-t-elle, précisant en plaisantant qu’aujourd’hui elle recrute des joueuses dans les bars. Boutade qui n’en est pas une puisque les soirées dans les pubs installés en France à parler football gaélique entre expatriés sont à l’origine des premiers clubs hexagonaux. Cependant, aujourd’hui, ils ne sont plus en majorité dans les équipes, preuve d’un développement et d’une appropriation du jeu qui tend vers un brassage des cultures, celtes ou non.

RACINES CELTES ET BONNE AMBIANCE

Anna Marie O’Rourke, elle, fait partie de celles qui n’ont pas découvert le football gaélique au détour d’un bistrot. Elle a véritablement baigné dedans depuis sa naissance et a commencé à taper dans le ballon dès l’âge de 7 ans, à Coolkenno, au sud de Dublin. En Irlande, c’est le sport national, une institution incontournable.

« On joue pour le club de la commune puis celui du ‘comté’. On n’a pas le droit de jouer ailleurs, sauf avec une dérogation. On nait dans un club, on meurt dans ce club. C’est très familial, centralisé autour des pubs, et continuer ici en France, c’est conserver mes racines. »
s’enthousiasme la doyenne qu’elle est du haut de ses 42 ans.

Plus jeune, elle a joué dans la même équipe que ses 3 sœurs et a intégré avec l’une d’elles l’équipe du comté. Elle se souvient des heures quotidiennes passées sur le terrain mais aussi en dehors. Une passion qu’elle ne met pas de côté en arrivant en France il y a 13 ans et dont elle puise les ressources pour trouver l’énergie d’être responsable bien-être des joueurs en Europe, formatrice d’entraineurs-euses, arbitre et joueuse.

Infirmière en parallèle, elle a à cœur « d’être autant impliquée ici qu’en Irlande. » Elle est affirmative : « Plus qu’un sport, c’est ma vie. Je fais des études en soins palliatifs, je travaille au quotidien avec la mort et quand je viens sur le terrain, je trouve la vie. C’est ça mon équilibre ! »

Ses coéquipières ne sont pas aussi catégoriques mais leur motivation vibre à l’unisson. Elles apprécient toutes, sans exception, l’ambiance qui règne dans et autour de ce sport, bordé de convivialité et d’esprit d’équipe, généralement très prégnant dans les sports collectifs. Même son de cloches du côté des autres équipes, présentes à Rennes le 30 avril dernier pour la troisième manche de la coupe de France (lire encadré).

En raison du faible nombre de joueuses ce jour-là pour certaines villes, comme ce fut le cas par exemple pour Angers et Niort, des ententes se forment afin que toutes puissent jouer et ne pas rester sur le banc en spectatrices. « On reste toujours solidaires, il n’y a pas vraiment de compétition. », déclare alors Kaleigh O’Suilivam, qui après avoir joué à Rennes, puis à Niort, a fondé le club d’Angers dont elle est devenue l’entraineuse, avec Sinead Riordan.

« Clermont-Ferrand n’a pas encore assez de monde, l’équipe vient de se lancer cette saison, du coup, on prête parfois des joueuses comme nous on est 17 et que sur le terrain, il faut être 7 ou 9, ça dépend des compétitions, ça permet à tout le monde de participer. », complète fièrement Jessica.

Pour Emilie Pasquet, ingénieure qualité dans l’industrie automobile à Vitré, licenciés et licenciées de football gaélique forment une grande famille. Il y a les entrainements, les réunions, les week-ends de match, les soirées, comme celle du 3 juin qui à Liffré accueille les sportifs venus disputer un tournoi jeunes.

À 25 ans, Emilie partage sa première année de football gaélique entre deux équipes. Liffré donc et Rennes. La première n’ayant pas d’équipe féminine comme tel est le cas dans la majorité des clubs, dont le nombre tend à se réduire de par la féminisation grandissante de ce sport en France. « L’ambiance est super dans les deux villes », se réjouit-elle, rejointe par Laura Andrieu, capitaine de l’équipe de Clermont-Ferrand :

« On est une jeune équipe. On a connu ce sport par le biais des copains qui en jouaient, on a donc suivi le mouvement. Et on a créé une équipe en septembre. On était venu pour essayer, par curiosité et on s’est rendu compte qu’on pouvait faire plein de choses, qu’il y avait une grande liberté de jeu grâce à toutes les techniques. On est avec les copains, l’ambiance est bonne, et il y a aussi une grande solidarité. Les entraînements ont lieu deux fois par semaine. Mais ce sont surtout les tournois qui demandent de l’énergie au final, car il y a des déplacements, ce qui est assez prenant. »

Et Fanny Jaffres ne peut qu’approuver, elle, qui en tant que capitaine, se doit de porter le moral de son équipe au sommet. Calmer les esprits qui s’échauffent parfois par perfectionnisme, motiver les troupes, rappeler qu’elles sont les meilleures et qu’elles vont gagner, tout en donnant le bon exemple, tel est le rôle qu’elle assume sans pression. « C’est plaisant ! Et puis l’équipe est super, sans prise de tête, on n’est pas là pour la compétition mais pour se faire plaisir. »

Et se défouler rajouteront certaines joueuses lors du tournoi, le 30 avril, ou de faire des rencontres intéressantes. À l’instar des Lorientaises qui témoignent de la diversité générationnelle de leur équipe, permettant des échanges riches entre elles et la constitution, en entrainements, « d’équipes rigolotes ».

UN SPORT COMPLET ET COMPLET

Au-delà de cette ambiance chaleureuse et conviviale, argument majeur des sports collectifs, le football gaélique a un avantage non négligeable pour les joueuses de l’Ar Gwazi Guez.

Elles sont unanimes, c’est un sport complet. Qui allie aussi bien du football, du handball, du volley, du basket ou encore du rugby. En résumé, il se joue à la main comme aux pieds, avec des manchettes, des buts en H (valant 1 point) et des buts avec filet sous la transversale (valant 3 points).

Les pratiquant-e-s peuvent traverser le terrain en se faisant des passes, en avant comme en arrière, ou en utilisant des techniques – le rebond au sol (dribble) ou le solo - tous les quatre pas. Si les règles peuvent paraître complexes, il suffit de quelques dizaines de minutes sur le terrain pour les intégrer.

« Ça peut paraître étrange mais c’est très libre comme sport. En jouant, on comprend facilement. Il n’y a pas de hors jeu ni d’en-avant. On n’a pas le droit non plus aux tacles du foot ou aux plaquages du rugby. On doit jouer de notre corps mais il n’est pas question d’impact. », précise Fanny.

Un point qui séduit de nombreuses joueuses, comme Claire Bonnal dans l’équipe féminine depuis 2 ans. Après 10 ans au Stade Rennais Rugby, en équipe 1, elle a envie de changer d’air : « Les années se suivaient et se ressembler. Et avec l’âge (35 ans, ndlr), j’étais de moins en moins chaude pour plaquer et pour les contacts. Sans compter qu’il y a également beaucoup moins de matchs, c’est plus souple et il y a un très bon état d’esprit. » Le compliment revient souvent. La souplesse et l’accessibilité, également.

DES DIFFÉRENCES : UNE QUESTION DE SEXE ?

« On mélange plusieurs sports et des techniques différentes. Suffit d’être dégourdie avec les mains et/ou les pieds. Ce n’est pas comme au hand ou au foot où là si on est moyenne, c’est difficile d’être intégrée. Le foot gaélique est un sport accessible à tou-te-s et surtout pas excluant. Au contraire, je trouve qu’il y a de la place pour tout le monde au sein du collectif. », livre Estelle Roche, 23 ans, employée chez Suez, dans le recyclage des déchets.

Toutefois, si les plaquages et les tacles ne sont pas autorisés sur un terrain de football gaélique, les contacts sont possibles, limités à un duel d’épaule contre épaule. Pour les hommes seulement. Les femmes répondant à des règles spécifiques à leur sexe, établies par une fédération féminine distincte de celle masculine en Irlande. Comme le poids du ballon rond, semblable en apparence à celui utilisé en volley, ou le fait de pouvoir récupérer un ballon au sol avec les mains tandis que les hommes doivent, pour se faire, se lever avec le pied (le pick-up).

« On n’a pas le droit non plus de jurer sur le terrain, on peut avoir un avertissement ! », se plaint Fanny, en rigolant. Yves Le Priol, coach des rouges et noires, nuance la remarque. « Les hommes non plus n’ont pas le droit aux injures !, souligne-t-il. Il y a des contacts pour les équipes masculines, mais encadrés, on ne fait pas n’importe quoi. Ce n’est ni un sport de combat, ni un sport violent. Il y a une image de sport barbare à cause de la méconnaissance qu’il y a autour. »

Clichés mis à part, certaines sportives évoquent un léger regret au fait de ne pouvoir aller au contact, qui semble parfois dépendre de l’arbitrage qui sifflera la faute plus ou moins rapidement. Mais en règle générale, elles avouent un soulagement à exercer une discipline limitant les risques de coups et de blessures.

Autre différence notable : la taille du terrain, réduit pour les femmes. Ce qui s’explique par le nombre de joueurs et de joueuses. Les hommes jouant à 11 contre 11 en Europe – en dehors de l’Irlande où ils sont 15 contre 15 – et les femmes à 7 contre 7, voire 9 contre 9 dans certains cas. Ce qui ne choque pas les filles, qui parlent également de différences physiques naturelles pour expliquer l’écart technique existant entre un football gaélique masculin et un football gaélique féminin.

Même si Kaleigh O’Suilivam ne veut y voir « ni un sport pour les filles, ni un sport pour les garçons, mais un sport irlandais avant tout. » Un point qui met tout le monde d’accord. Néanmoins, une spécificité française subsiste : la mixité. Là aussi, due au faible nombre, pour le moment, des joueuses.

PROGRESSER EN MIXITÉ ET EN NON-MIXITÉ

Certaines préfèrent s’entrainer avec les hommes, d’autres aspirent à la non-mixité pour une meilleure progression. Si les discours sont discordants, ils se rejoignent sur les avantages et les inconvénients qu’il y a des deux côtés. À Liffré par exemple, Emilie s’entraine avec les hommes et regrette qu’il n’y ait pas d’équipe féminine, d’où sa présence à l’entrainement des Rennaises. Jouer entre filles est plus confortable niveau physique. Jouer avec les hommes permet le dépassement de soi.

« Les règles françaises prévoient la mixité en compétition. Quand je joue un tournoi avec les gars, on adapte à moi le règlement féminin. C’est un équilibrage pour ne pas que les filles soient « un handicap », j’aime pas ce terme, parce que ce n’est pas ça précisément… »
justifie Emilie Pasquet.

Si une équipe non-mixte conçoit un espace confiné dans lequel chaque sportive peut développer sereinement ses capacités physiques et stratégiques, sans la pression d’être « un poids », et prouve son efficacité par des constats de progression fulgurante, la complémentarité des entrainements est appréciée par un grand nombre, dont Lisa Hamon, 25 ans, service civique pour l’association rennaise Electroni-k, fait partie.

Aux côtés des Oies Sauvages depuis janvier 2016, elle aime se mesurer aux sportifs. Depuis petite, elle pratique des sports de ballon, du handball pendant très longtemps auprès d’une équipe du Saint-Grégoire Rennes Métropole Handball, ainsi que du football avec des ami-e-s. Elle est plutôt du genre douée qui impressionne les garçons.

« C’est comme ça que je me faisais respecter d’eux. J’aime bien foutre des raclées aux mecs, c’est mon côté féministe ! Quand on s’entraine avec eux – quand on n’est pas suffisamment nombreuses pour faire un entrainement entre filles – je trouve que ça casse la fracture filles/garçons, c’est bien aussi. Ça permet de se confronter à meilleur que soi et c’est toujours mieux de jouer contre plus fort, aussi bien des gars que des filles d’ailleurs. Mais les mecs, c’est certain, courent plus vite, et moi je reste dans le même état d’esprit que quand j’étais petite, alors je fonce ! », lance-t-elle, d’une voix enjouée.

Pour Claire Bonnal, un point est à soulever impérativement dans ce débat autour des dissensions – qui ont l’air de rester minimes et ne pas créer la polémique - : le fait que l’équipe, dans sa globalité, au-delà des sexes donc, se soutient et s’encourage.

« Je me souviens d’une journée de tournoi, où les gars ont été éliminés, et nous on avait encore des matchs. Ils sont venus sur le bord du terrain pour nous soutenir. Ils étaient très fiers de nous, et on sait qu’ils sont pour le développement des équipes féminines. C’était très fort et intense. », dit-elle, la gorge nouée : « Oui, j’en suis encore émue en en parlant. »

DE LA DIVERSITÉ ET DE LA MOTIVATION AVANT TOUT

Dans l’ensemble, les joueuses démontrent des « caractères ». À la fois souples et rigoureuses, elles affichent des profils divers mais un enthousiasme commun. Elles sont toutes assez sportives, mais pas forcément issues des mêmes disciplines. Fanny a fait beaucoup de basket, Jessica de la boxe, du tennis et du judo, Estelle de l’athlétisme, de la course à pied, du futsal – qui peut se rapprocher du soccer – et du hand, Claire du rugby, tout comme Emilie, Lisa du hand et du foot, et Anna Marie du football gaélique. Sans oublier l’entraineur, Yves, qui a pratiqué pas mal de foot et de rugby avant de découvrir le football gaélique en 2000.

Pour de multiples raisons, les joueuses ont cessé leurs activités respectives et trouvent aujourd’hui un véritable plaisir à contribuer à la réussite de leur équipe. La force qui fait leur palmarès ? C’est à n’en pas douter. Individuellement, elles ont toutes des qualités techniques. Débutantes ou non, elles ont encore toutes des points à travailler et toutes ont fait des progrès, certaines démontrant immédiatement des capacités et une aisance, que ce soit avec les pieds ou les mains, ou même les deux.

Mais ce qui prime pour Yves Le Priol, c’est leur motivation. Elles sont championnes de Bretagne cette année et doubles championnes de France. Le 11 juin, elles confirmeront ce titre, à Clermont-Ferrand, pour la troisième année. De quoi être fières et s’en vanter. Mais l’équipe est modeste et lucide.

L’entraineur précise cela dans le contexte : c’est parce que les autres équipes féminines ne sont pas très développées que Rennes est première. La capitaine l’affirme quand on évoque l’écart de point entre son équipe et les autres du classement : « On n’a pas de concurrence. Franchement, on est bien meilleures que les autres équipes. » Et si ça fait réagir Lisa au moment où elle exprime ce positionnement, Fanny a raison.

Et poursuit : « Mais faut pas croire que c’est plaisant, parce que finalement les meilleures victoires sont celles que l’on va chercher ! On a été malmenées lors du championnat de Bretagne, on a eu peur et finalement on a mis pile les points qu’il fallait. Ça, c’était chouette ! » Yves ne peut qu’approuver, convaincu du potentiel des joueuses qu’il entraine. S’il ne souhaite pas établir de comparaison entre le palmarès des féminines et celui des masculins, il voit toutefois des différences à l’entrainement :

« Je ne veux pas tomber dans les clichés mais les filles sont plus à l’écoute, plus en demande conseils. Alors oui, parfois faut les recadrer lors des exercices, mais elles sont quand même assez concentrées. Je pense que la grande différence est là : les filles sont plus intéressées à progresser. »

DES AMBITIONS POUR DE NOUVEAUX DÉFIS

Pour lui, leur niveau se mesurera fin septembre en Irlande lors d’une semaine de rencontre inter clubs européens. Mais avant cela, plusieurs rennaises devraient s’envoler pour la terre mère du football gaélique lors des World Games qui se dérouleront à Dublin du 7 au 14 août. La pré-sélection a eu lieu à Rennes, le 28 mai dernier.

Dix joueuses de l’Ar Gwazi Guez étaient pressenties pour l’équipe de France qui sera constituée le 11 juin. C’est à Clermont-Ferrand, à l’occasion de la finale de la coupe de France, qu’elles seront fixées et qu’elles sauront si elles participent au stage de formation début juillet. Jessica Chapel ne cache pas sa joie :

« On est une équipe soudée qui compte de vraies machines de guerre ! Moi, je viens plutôt de sports individuels mais elles sont nombreuses à être issues des sports collectifs et ça se voit. Elles ont vraiment quelque chose que je n’ai pas, elles ont une vision générale du jeu et repèrent très vite les stratégies à adopter, là où moi je mets plus de temps à comprendre ce que je dois faire. »

Les « machines de guerre », Claire Bonnal les qualifie, elle, d’intouchables. Et a conscience d’en faire partie. « J’ai vécu avec le Stade Rennais Rugby des moments sportifs avec beaucoup de tensions, beaucoup de matchs durant la saison. Là, on en a moins, et je ne me suis pas mise la pression le 28 mai. », explique-t-elle. Estelle Roche, de son côté, n’était pas aussi sereine : « J’aimerais vraiment y participer, vivre cette expérience. Je sais que ma place n’est pas acquise, je suis nouvelle dans l’équipe, mais je fais tout pour me mettre à niveau. »

Ce qui les anime par dessus tout, c’est de partir en Irlande, disputer des matchs face à d’autres joueuses partageant la même passion. Si toutes ne partageront pas l’expérience au mois d’août, elles se rattraperont en septembre. Pour Claire, c’est ce qui compte :

« Il y a le côté sportif mais aussi découverte. Aller en Irlande entre copines, on s’entend tellement bien, c’est vraiment bien. Ce qui sera plus difficile au niveau d’une équipe de France, ce sera de réussir à s’ouvrir aux autres, créer de l’interaction avec les autres joueuses. »

Sans aucun doute, l’équipe féminine a à cœur de défendre les couleurs rouges et noires, tout comme les couleurs bleues, blanches et rouges, et de participer aux entrainements, à hauteur de l’investissement qu’elles peuvent y mettre. Lisa Hamon le dit elle-même :

« Quand je jouais au hand, c’était plus intense en terme d’engagement. Et j’ai sacrifié pas mal de ma vie perso. Je veux maintenant faire la part des choses et si je ne peux aller à un entrainement, ce n’est pas grave même si plus je fais de sport, mieux je me porte. Je ne peux pas aller en Irlande en août parce que je travaille mais j’espère vraiment être présente en septembre. On m’a dit il n’y a pas longtemps que choisir, c’est renoncer. J’essaye de l’appliquer. »

UN DÉVELOPPEMENT À VENIR ET À TRAVAILLER

Si la pratique est amateure et résulte d’un loisirs, les sportives ne lâchent rien et s’engagent pour le développement de cette discipline trop méconnue encore en France, même si Yves relativise quant à sa faible portée : « En 2000, il y avait 2 ou 3 clubs seulement. Aujourd’hui, on en compte plus d’une vingtaine. »

Si le football gaélique est sous-médiatisé, l’espoir persiste grâce à cette rapide évolution. L’aspect atypique attise de plus en plus la curiosité et séduit. L’attention du club de Rennes, ainsi que dans les autres villes bretonnes ou non, le Sud Est de la France tendant également à composer de nouvelles équipes, est au développement du sport importé d’Irlande. Anna Marie est intarissable sur le sujet, le jeu est beau et il en vaut la chandelle :

« C’est un vrai bonheur de voir son évolution en France. Nous sommes très impliqué-e-s pour le faire grandir davantage, aller dans les écoles, les collèges et les lycées pour en parler, pour faire découvrir le foot gaélique. Et nous organisons aussi des initiations à Rennes, ça fonctionne bien, et on aime bien faire ça. »

Claire, professeure des écoles à Orgères, n’a pas pu faire de cycle football gaélique avec sa classe de CE2-CM1 cette année, mais projette néanmoins de faire découvrir aux élèves une après-midi durant les bases de ce sport qu’elle chérit.

Les jeunes ne sont pas, actuellement, assez nombreux à se signaler intéressé-e-s pour constituer une équipe pour les moins de 16 ans. A contrario du club de Liffré qui comptabilise trois groupes jeunesse parmi les 80 adhérent-e-s. Les objectifs sont clairs : amener les filles et les garçons de tout âge au football gaélique.

Et sans se décourager, à force d’enthousiasme, d’initiations, de sensibilisation, de communication et de victoires vitrines d’une qualité d’entrainements, joueurs et joueuses en prennent le chemin.

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Football gaélique : Unies dans un sport en développement
La diversité, force de l'équipe rennaise
Une bonne entente en Coupe de France

Célian Ramis

Boxeuses : Combattre les préjugés

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Rennes
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La boxe prône, au delà du ring, des valeurs de respect, d'égalité et de maitrise de soi. Loin d'être le sport violent que l'on dépeint dans l'imagerie populaire, les femmes l'investissent. Reportage.
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Existe-t-il une boxe féminine ? A priori non. La démarche des femmes qui pratiquent ce sport est-elle similaire à celle des hommes ? Tout dépend des personnes. Comment sont accueillies les filles dans cette discipline que l’on pense (trop souvent) réservée aux hommes ? Bien.

Si elles sont encore minoritaires à pousser les portes des clubs, elles sont en revanche indifférentes aux stéréotypes de genre qui existent dans l’imagerie populaire, voulant que la boxe – anglaise, française ou thaï – soit un sport violent exclusivement destiné aux hommes avides de castagne. Un cliché qui prouve que l’on connaît bien mal ce que l’on qualifie de noble art.

La Mézière, dimanche 31 janvier, 19h, salle Cassiopée. Danaé Cuvinot est sacrée championne de Bretagne de boxe thaï, après un combat en 3 rounds de 3 minutes chacun, dans la catégorie amateure des moins de 60 kilos. Elle est maintenant qualifiée pour le tournoi de la zone Nord Ouest, dernière étape avant de pouvoir conquérir les championnats de France.

Pendant plus de 10 minutes, la jeune boxeuse du club local Naga Muay Thaï a affronté Barbara, de l’Association sportive des cheminots de Rennes. Encouragée dès son entrée, Danaé esquisse un sourire malicieux en montant sur le praticable. Selon le rituel d’arrivée sur le ring, elle longe les cordes des quatre côtés, salue son public ainsi que les juges et vient se placer au centre, à l’appel de l’arbitre. Un check du gant avec son adversaire et le combat débute. Elle déclenche plusieurs coups de pied, jambe bien droite, dont elle semble parfaitement maitriser la technique.

« Shoote, shoote », crie son entraineur, Jérôme Juin. La sportive gagne en assurance dès le deuxième round, au cours duquel elle se montre de plus en plus offensive, concentrée, battante. Les 30 dernières secondes se font intenses, les encouragements vrombissent dans les gradins, laissant finalement éclater une vive émotion dans l’assistance mêlant satisfaction et soulagement à l’annonce de sa victoire, lorsque l’arbitre saisit son bras. Signe de bataille gagnée.

BANDE DE FILLES

Plus tôt dans l’après-midi, c’est Anaïs Serralta qui s’est illustrée sur le ring, ouvrant le bal des combats féminins. Quatre ans que la jeune adolescente de 15 ans pratique la boxe thaï et un an qu’elle évolue en compétition. Ce dimanche, elle perd son combat d’assauts mais démontre qu’elle en veut et qu’elle possède un potentiel technique. Et révèle également, à l’instar des 5 autres boxeuses du championnat, l’esthétisme de ce sport, fascinante chorégraphie gracieuse et puissante.

« De plus en plus de filles viennent faire de la boxe. Et elles ont des bons niveaux. Vous pouvez donc nous envoyer vos sœurs et vos filles… », précise le speaker dont le commentaire, interprété à double sens, suscitera les ricanements des spectatrices et spectateurs. Sur les 180 licenciés du club Naga Muay Thaï, un peu moins d’un tiers sont des femmes et environ 30 d’entre elles s’entrainent dans le groupe non mixte du lundi soir mis en place lors de la saison 2014/2015, à La Mézière.

« Ça fait 6 ans que le club existe, explique Jérôme Juin, boxeur depuis 25 ans. Lors de la 4e saison, j’ai perdu une dizaine de filles. En les croisant, j’ai discuté avec elles des raisons de leur départ. Elles m’ont demandé une section féminine. J’ai dit ok mais je voulais qu’il y ait minimum 20 filles. » Dès le lancement, l’offre connaît le succès. Aujourd’hui, l’effectif est variable selon les semaines, oscillant entre 20 et 30 participantes. L’objectif étant de renforcer leur aisance technique et tactique, pour pouvoir s’intégrer aux autres cours, mixtes.

Ce moment entre boxeuses pallie au manque de confiance instauré par l’éducation genrée dès la petite enfance. « Les garçons, ils se bagarrent dès la cour d’école. Les filles, non, et elles n’osent pas frapper car elles ont peur de faire mal. Depuis toutes petites, elles entendent dire que ce n’est pas bien. Ici, elles se disent ‘j’ai le droit de le faire’. Mais attention, il ne faut pas assimiler la boxe à la violence. C’est un sport de combat mais les entrainements sont très protégés. Personne n’a envie d’aller bosser le lendemain avec la figure abimée. », analyse l’entraineur.

Pourtant, l’idée persiste inconsciemment et il est difficile de passer outre, même pour une fille : « Un groupe de filles, ça change, c’est bien, assure Anaïs, un lundi soir de janvier à l’entrainement non mixte. Mais je préfère m’entrainer avec les gars. En combat avec eux, on peut taper. » Ce soir-là, une quinzaine de boxeuses, âgées entre 15 et 45 ans environ, travaille les différentes techniques au fil d’une série d’exercices en duo. « J’ai du mal avec l’esquive », « Moi, c’est avec le crochet » ou encore « ah, je ne peux pas m’empêcher de réagir alors que c’est à ton tour »…

Les unes et les autres affrontent leurs difficultés, dans une ambiance détendue. Aux alentours de 20h15, les sportifs du cours suivant foulent le plancher de la salle et s’amusent à taquiner : « C’est tout de suite plus le bordel avec les femmes, ça bavarde ! » Plaisanterie, à n’en pas douter, qui assoie une supériorité dans l’implication des licencié-e-s : le loisirs pour les femmes, le sérieux pour les hommes. Une image stéréotypée qui n’a pas épargné Anne-Gaëlle Derriennic, championne de France Élite, de boxe française - savate (lire son interview p.22 et 23).

Malgré tout, lors des combats, la notion de sexe s’évapore. Compétiteurs et compétitrices sont jugés, respectés et encouragés de manière similaire par le public.

ELLES ARRIVENT !

À 70 ans, Jean-Claude Guyard ne compte même plus combien de temps il a boxé. Après 18 ans au Cercle Paul Bert à mener la section boxe anglaise, il a fondé en 2005 le Club Pugilistique Rennes Villejean, dont il est président. Il parle comme s’il était né les mains dans les gants, aujourd’hui raccrochés mais pas délaissés. Loin de là. Il se souvient, avec Jacques Marguerite, entraineur du club, de l’arrivée des premières filles. Il y a à peine 20 ans. D’abord dans la boxe éducative, où on apprend à toucher l’adversaire, sans appuyer, sans frapper. Puis en catégorie amateure.

« Il y a eu des réactions oui, évidemment, certains n’étaient pas d’accord mais ils se sont adaptés. Quand elles font leurs preuves, ils ne disent plus rien. Elles doivent faire deux fois plus d’effort que les gars », commente Jacques. « Les filles dans les équipes, généralement, ce sont des têtes ! Avocates, médecins, ingénieures, cadres… Alors oui certains ont dit que ce n’était pas un sport féminin, que les femmes ne pouvaient pas prendre des coups… Mais ce sont des a priori ! À part certains qui restent dans leur connerie, les autres se sont ouverts et ont changé d’avis. Et heureusement ! », vient préciser Jean-Claude qui se délecte chaque soir de l’ambiance qui règne dans le gymnase loué par le CPRV, qui manque d’une salle de sport qui lui soit propre.

À l’image du Naga Muay Thaï, les femmes représentent presque 1/3 de l’effectif du Club, comptant près de 40 boxeuses sur environ 120 licenciés.

LA BOXE LIBÈRE

Audrey Chenu, militante féministe, boxeuse depuis 5 ans et entraineure pour les petites filles, était de passage à Rennes en novembre 2014. Elle défendait bec et ongles la place des femmes dans ce sport : « Il faut prendre l’espace, il y a plein de choses à déconstruire ! » La boxe se révèle comme un des sports les plus complets et exigeants, qui permet de prendre confiance en soi et de se forger un mental d’acier.

« On nous fait croire qu’on n’est pas capables. Qu’on est faibles. Quand on regarde dans le métro, les femmes sont recroquevillées. La boxe libère l’agressivité, dresse le corps des femmes et développe la force musculaire. », avait-elle alors déclarée, passionnée et engagée (lire notre article « Audrey Chenu, son combat de femme vers l’émancipation » - 19/12/2014 – yeggmag.fr).

Mettre du rythme, ne pas être contracté, effectuer des mouvements amples, ne pas gaspiller de l’énergie en se dispersant… Les conseils prodigués par Maxime Cuminet, coach de boxe anglaise au sein du club Défenses tactiques, de Rennes, résonnent dans l’esprit des boxeurs/boxeuses. Dynamisme, précision, fluidité, rapidité, la boxe demande rigueur et discipline. Les cordes fouettent le sol d’un côté du tatami, les poings fendent l’air de l’autre. Une chaleur moite envahit la salle.

Par deux, les participant-e-s se concentrent sur les feintes. L’objectif : apprendre à percer la défense de l’adversaire. Il faut élaborer sa stratégie rapidement. Avant que l’autre ne provoque l’action et ne déclenche en premier. « Les bases techniques nous aident à maitriser nos coups et à les recevoir. Les six premiers mois, ma famille s’inquiétait un peu de me voir avec des bleus. Sur la peau noire, ça surprend », s’amuse Liliane Niyongira. À 26 ans, elle prend des cours de boxe depuis 2 ans et de krav maga depuis 5 ans.

À force d’entrainement, elle se sent de plus en plus à l’aise, progresse et n’hésite pas à s’entrainer avec des hommes. Si les femmes sont en minorité, ne représentant qu’un quart de l’effectif de boxe anglais (environ 15 filles sur 60), la question ne se pose pas lors de l’entrainement.

SE DÉFOULER

L’intérêt majeur avoué réside dans le défoulement et le dépassement qu’il permet. Toutes évoquent les bienfaits physiques de la boxe. Cardio, gainage, abdos, pompes, sauts à la corde, la pratique régulière entraine musculation et perte de poids. La sueur coule à chaque séance.

Les sacs de frappe sont indispensables aux entrainements du CPRV pour le cardio et le développement du haut du corps, la boxe anglaise n’utilisant que cette partie-là (touches au buste et au visage), tandis que la savate fait appel aux poings et aux pieds, tout comme le muay thaï qui ajoute les genoux et les coudes. Un sport complet et adéquat pour entretenir son corps et aérer son esprit. Mais pas uniquement.

« Je suis venue à la boxe car on m’a dit que ça m’irait bien. Je suis de base assez nerveuse et impulsive mais je déteste la violence. On se défoule dans un état d’esprit que j’aime bien, on se respecte, petits, grands, débutants, doués, femmes, hommes : on est tous ensemble, c’est mixte et tout le monde est accueilli. », confie Adeline Coupeau, 26 ans, qui boxe depuis 3 ans au CPRV.

LA RÈGLE DU RESPECT

Si bon nombre de clichés s’accumule autour de la discipline, vue comme un sport de rue, une occasion de se bastonner, la notion de respect est bien réelle. Le combat est codifié. Les règles doivent être intégrées, sous peine d’être de sanction. Saluer les juges, respecter son adversaire, ne pas remettre en cause les décisions de l’arbitre, écouter son entraineur, ne pas frapper avec l’intérieur du gant… des points qui peuvent paraître évidents mais qui nécessitent une rigueur mentale qui s’applique comme un réflexe sur le ring mais également en dehors.

« Pour moi, c’est l’école de la vie, il y a un règlement très dur. », note Jean-Claude Guyard. Il connaît tous les membres de son club dans lequel les différentes nationalités et milieux sociaux se côtoient. Il prône la boxe sociale, la mixité, et a un mot pour chaque personne qui foule la porte du gymnase de la rue de Lorraine. Du coin de l’œil, il scrute la salle et observe toutes les personnes présentes, se nourrit de l’énergie communicative qui s’en dégage.

Et défend l’idée d’un club convivial et familial. Dans un quartier populaire comme Villejean/Kennedy, une salle de boxe est un argument d’intégration. Plutôt que de trainer dehors, les jeunes s’entrainent. Et s’entraident, et c’est là la fierté de Jean-Claude : les plus grands aident les plus petits aux devoirs, les liens se tissent, la notion de confiance en l’autre s’aiguise.

VALEURS DÈS L’ENFANCE

Un soir d’entrainement, une petite fille de 7 ans, Noémie, attend son papa qui boxe. Il ne lui faut pas plus d’une minute avant d’enfiler des gants et de commencer à déclencher des directs du droit et du gauche contre les palettes que lui présente son grand oncle de 17 ans. Nul doute qu’elle rejoindra à la rentrée prochaine le groupe de boxe éducative, premier pas des enfants dans ce sport pour les assauts. Toucher sans appuyer, c’est la devise de cette pratique.

On y apprend la maitrise de soi, le respect mais aussi à mettre des coups, en recevoir et à découvrir ainsi ses propres capacités. L’apprentissage de la boxe favorise alors la confiance en soi, en prenant conscience de ses capacités. D’autant plus quand on est une femme dans un sport jugé pour les hommes. Le président du CPRV se souvient d’une jeune fille prénommée Rose qui venait aux entrainements mais restait sur le banc à regarder : « Un jour, je l’ai emmenée à Brest. Elle a boxé, elle a gagné. J’ai croisé un peu plus tard la directrice de son collège qui m’a dit que c’était incroyable car Rose avait énormément pris en assurance. »

La boxe force à se dépasser et à se découvrir. Se découvrir une résistance, une capacité à aller encore plus loin, à aller de l’avant, à canaliser son énergie et à maitriser son corps, simultanément au développement d’une réflexion rapide, qui se doit d’être juste et précise. Mais il va plus loin : « Ici, on ne parle pas que de boxe ; on parle de leur vie aussi. »

CONFIANCE EN SOI

La confiance est primordiale et s’acquiert avec le temps. « Certaines sont timides, discrètes. Sur le ring, elles deviennent des guerrières ! », commente Jérôme Juin. Les motivations sont aussi différentes que nombreuses, que ce soit pour s’entretenir, maigrir ou se défendre. Un argument que la plupart des femmes réfutent. « On prend confiance en nous mais faut pas être dupe. Si je me fais agressée, je ne sais pas si je saurais me protéger. », déclare Rozenn Juin, 35 ans, boxeuse dans le club Naga Muay Thaï depuis 4 ans.

Même son de cloche du côté de Juliette Josselin, 24 ans, boxeuse au CPRV depuis la rentrée 2015 : « Je n’en fais pas depuis longtemps, je ne sais pas donc au niveau des répercussions mais je n’en fait pas pour me sentir en sécurité dans la rue. »

Pour Laélia, la boxe est un moteur pour les femmes. À 28 ans, elle pratique pour la 3e année le noble art et a intégré le club Défenses tactiques en arrivant à Rennes en septembre dernier. « Ça a changé énormément de choses pour moi. Avant, je vivais à Paris, je souffrais du harcèlement de rue, du sexisme. Moi, je suis du genre à sourire… », explique-t-elle à la fin du cours. Plusieurs points lui apparaissent. Le premier : le sport de combat, discipline « qui ne va pas de soi pour les filles », alimente la confiance en soi et diminue la peur des interactions et donc les risques d’interaction.

L’attitude influençant directement les agresseurs. Le second : la boxeuse apprend à ne plus se laisser faire et à réagir lorsqu’elle est victime d’une situation sexiste. « Un jour, un type me harcelait dans le train et m’a craché dessus. Je lui ai mis un coup de poing. Alors je ne dis pas que c’est la solution, pas du tout. Mais en fait il a été tellement surpris, pensant que j’allais pas réagir, qu’il n’a plus rien fait. Et je me dis qu’il ne le fera plus ! », affirme-t-elle.

Tout comme Juliette, Laélia est de celles qui aiment briser les codes genrés et ne surtout pas se laisser enfermer dans les normes sociales. Être une femme ne devrait pas être un frein. Et la jeune femme se réjouit d’avoir intégré le club rennais qui, prend soin d’employer un langage mixte. « Au masculin et au féminin. Il adapte quand il y a des différences (protection de la poitrine par exemple, ndlr) et surtout il ne nous infantilise pas. J’aime le discours que le club tient : une fille peut avoir les mêmes forces de frappe qu’un homme. », souligne Laélia.

Ne manque plus qu’à appliquer cette qualité de parole au domaine du sport, secteur dans lequel les stéréotypes ont souvent la vie dure. Une chance que ce soit le cas aux JO de Rio cette année ? Pas sûre mais quelques boxeuses devraient nous mettre KO de par leur maitrise et leurs compétences. En 2012, elles étaient passées inaperçues…

C’est une compétitrice aguerrie. De la gymnastique, elle passe à la boxe française, la savate, un sport qu’elle pratique depuis 10 ans. En arrivant à Rennes il y a 2 ans, Anne-Gaëlle Derriennic se lance dans la compétition. La détermination de la jeune trentenaire, originaire du Sud Ouest, lui vaut d’être sacrée championne de France Elite B en 2015. En parallèle de ses études à l’école de kiné, la sportive vise à présent le podium de l’Elite A, tremplin pour une sélection en équipe de France.

YEGG : Pourquoi avoir choisi la boxe ?

Anne-Gaëlle Derriennic : C’est un sport qui permet de se défouler en peu de temps. En 1h30, on est complètement rincé. Il fait appel à plein de choses comme la souplesse, la coordination, la rapidité… C’est un sport complet ! La boxe française est moins traumatisante car il y a plus de cibles, pas uniquement buste et figure, et de choix dans les armes.

Quel est le rythme d’entrainement ?

Je suis à 3 entrainements de 2h par semaine. Mais ça peut aller jusqu’à 5 entrainements par semaine à l’approche d’une compétition. Ce sont les entraineurs qui planifient les rythmes. Un mois, un mois et demi avant une compétition, je suis à 4 entrainements par semaine. Et ils peuvent choisir d’en rajouter s’il y a besoin de développer la tactique ou la technique.

On dit que la boxe française est la plus féminine. Êtes-vous d’accord ?

Pour moi, il n’y a pas de boxe féminine. Quand on est en combat, les femmes et les hommes ont la même volonté sur le ring. Ce sont les mêmes impacts, proportionnellement au poids, la même intensité. Pour moi, c’est unisexe.

Pourquoi avez-vous voulu passer en compétition ?

J’ai une vision du sport de compétitrice. Pour moi, c’est l’évolution normale. On apprend un sport, les bases, puis on développe, les assauts, les combats, Elite. Mais je comprends que des femmes ne veuillent pas aller au combat. Après, on est préparé-e-s quand on arrive sur le ring. On a une préparation psychologique et physique.

Que vous apporte la boxe ?

Pour une grande partie des gens, la boxe est un sport dans lequel on se met sur la figure. C’est beaucoup plus élaboré que ça. On doit réfléchir, provoquer l’autre pour toucher là où on veut, quand on veut. C’est comme un jeu d’échecs avec une grande rapidité pour réfléchir sous la pression. La boxe française est très codifiée. Elle comporte beaucoup de règles. Ce n’est pas du combat de rue. On a des gants et ça se passe entre des cordes. Pas dans la rue et n’importe comment. C’est comme un art, la boxe. (…) Il faut avoir conscience du danger. On peut prendre un mauvais coup, un KO, il faut bien réfléchir. Quand on va sur le ring, on pense à son combat, il faut faire le vide, être très concentré.

Quels regards les hommes et les femmes portent sur vous ?

Les hommes sont souvent étonnés. Avec mon petit gabarit, ils ne s’imaginent pas que je fais de la boxe. Ou alors en loisirs. Quand je montre mes combats, ils se disent qu’ils ont en face d’eux un bout de femme qui sait se servir de ses pieds et de ses poings sur un ring. Les femmes ont plutôt tendance à dire « Ah oui c’est bien de faire ça… Mais moi je ne le ferais pas ! ». Surtout quand elles me voient avec un cocard (Rires). Mais certaines de mes amies ont testé et ont accroché malgré tout !

Vous souvenez-vous de votre premier combat ?

Oui, c’était un gala, j’étais à l’époque au club de Brest. Il y avait de la musique, des jeux de lumière : le gros stress ! Les entraineurs savent transformer ça en bon stress et puis quand on monte sur le ring, on oublie tout. J’en garde un très bon souvenir.

Un combat vous a-t-il marqué plus qu’un autre ?

Mon premier combat en Élite, ça devait être en avril je crois (2015, ndlr). Mon premier 5 x 2 minutes. Je combattais contre une amie d’un club de Nantes avec qui je me suis beaucoup entrainée. C’était assez fort. On rentrait dans la cour des grandes.

Dans quelle ambiance est-on au Championnat de France ?

C’est assez bizarre et en même temps il ne faut pas trop se mettre la pression. Ce n’est pas comme un gala ; ce sont des combats à la chaine, une soixantaine dans la journée. Il faut alors observer les jeux des adversaires, repérer qui on va peut-être rencontrer. Et vu l’enjeu, on veut aller jusqu’au bout. Il faut être solide psychologiquement.

Vous étiez en catégorie F52 – Coqs, qu’est-ce que ça veut dire ?

C’est la catégorie des femmes de moins de 52kg. Coqs, c’était le nom à ce moment-là. Et c’était l’Elite B. C’est comme la ligue 2 au foot. Cette année, je suis en Elite A, je me suis qualifiée en janvier pour la demi-finale (qui se jouera le 27 février).

Quel objectif vous fixez-vous ?

C’est la première année en Elite alors l’idée ici est de prendre les combats les uns après les autres. Mais mon rêve est évidemment d’aller en finale !

Et si c’est le cas ?

Les 2 finalistes sont sélectionnables en Equipe de France. Mais il y a beaucoup de prétendants pour peu de places. Dans ma catégorie, l’une des plus grosses catégories, on était 12 femmes. En Elite, il y en a entre 40 et 50. Ça représente environ 1/3 de l’effectif total.

Que diriez-vous aux femmes pour leur donner envie d’intégrer le milieu de la boxe ?

Que malgré l’étiquette de sport d’hommes, les femmes ont leur place dans la boxe. Ce n’est pas un sport de garçon manqué, pas du tout. Il y a une bonne entente aux entrainements entre les femmes et les hommes et nous sommes bien intégrées. Il n’y a pas de différences entre nous. Nous avons les même cours, les mêmes gants, deux pieds, deux mains ! C’est un sport accessible, très physique et ce n’est pas un sport de bagarre. Après, il faut essayer pour voir si on accroche.

Concernant la confiance en soi, la boxe transmet des valeurs utiles sur le ring comme en dehors…

Ah c’est sûr, il vaut mieux avoir confiance en ses armes quand on est sur le ring (Rires) ! Personnellement, je ne suis pas quelqu’un qui a naturellement confiance en soi mais on apprend au fur et à mesure. Evidemment, la boxe transmet aussi sur la vie de tous les jours. On se fixe un objectif et on se donne les moyens d’y arriver.

 

 

 

 

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Elles enfilent les gants
Valeurs sur le ring... et en dehors !
Le cran des boxeuses à l'écran
Anne-Gaëlle Derriennic : "Se donner les moyens d'y arriver"

Célian Ramis

Pompières : 100% engagées

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Rennes
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Encore un bastion masculin, le service des sapeurs-pompiers tend progressivement à se féminiser. L'évolution est lente. Reportage auprès de celles qui s'imposent pour vivre leur passion.
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Les corps des pompiers sont encore un bastion majoritairement masculin, l’arrivée des femmes dans les rangs n’étant que très récente : moins de 40 ans ! Les soldats du feu sont érigés en héros nationaux et siègent parmi les grands fantasmes populaires de la gent féminine. Pourtant, aujourd’hui, la féminisation de la profession est inéluctable, celle du terme également et l’on parle à présent de pompières plutôt que de « femmes pompiers ». Elles agissent à leurs côtés et témoignent de tout autant de compétences et de motivation, tout autant enchainées à leur passion.

Les Services Départementaux d’Incendie et de Secours lancent un appel au volontariat, sans distinction de sexe, l’affiche aux deux visages féminin/masculin en est une première étape. Le plan d’action pour les sapeurs-pompiers volontaires, soufflé par la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France et mis en lumière en 2013 par Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, et François Hollande, président de la République, marque un tournant : les femmes, ainsi que les jeunes, seront la nouvelle priorité.

Mais qu’en est-il de l’évolution des mentalités ? Comment intégrer les femmes à un secteur masculin depuis longtemps ? Et surtout, comment le vivent les principales concernées ?

Un vendredi d’octobre, 18h30. La tranquillité de la commune de Saint M’Hervé, située à quelques kilomètres de Vitré, est brutalement interrompue par la sirène d’un véhicule prioritaire. Celui des sapeurs-pompiers volontaires. Un VSAV, comme on dit dans le jargon, soit un véhicule de secours et d’assistance aux victimes. Sonia Peniguel, engagée comme pompier volontaire depuis 13 ans, maintenant gradée sergent, arrive sur les lieux de l’accident.

« Des témoins ? Personne ? Pas de témoins ? » Elle rejoint l’homme à terre, immobile, sur le dos mais conscient. Il a chuté d’une échelle. Elle répartit les tâches auprès des deux collègues qui l’accompagnent et couvre les jambes de l’accidenté d’une couverture de survie.

L’une tient la tête de la victime, lui parle, la rassure. L’autre se charge de vérifier sa tension, sa saturation, sa ventilation et son pouls.

En parallèle, Sonia, chef d’agrès sur cette intervention, qualifiée donc pour « armer » le véhicule, retourne dans le fourgon pour communiquer via radio avec le CODIS (centre des appels basé à Rennes pour tout le département, en charge de la transmission des interventions auprès des centres de secours et d’incendie d’Ille-et-Vilaine), le 15 et la gendarmerie qui doit être avisée. À son retour, une attèle à dépression est placée autour du poignet de l’accidenté qui semble n’avoir aucun autre traumatisme.

Ce dernier est installé sur un brancard et transféré dans le camion dans lequel un bilan de surveillance est ordonné par la pompière en charge de l’intervention, le corps ayant été bougé il est indispensable de vérifier que cela n’a créé aucun impact supplémentaire.

INTÉGRATION ET LÉGITIMITÉ

La manœuvre est terminée, l’exercice est un succès. Ce soir-là, les pompiers volontaires de Saint M’Hervé inauguraient leur nouveau VSAV et procédaient à une démonstration pour les élus et les collègues. La victime n’en était pas une mais l’intervention a été réalisée dans les conditions d’une situation réelle de secours à la personne.

Une heure et demie plus tôt, Sonia Peniguel avait déjà été bipée et avait dû partir sur les chapeaux de roue aux abords de Vitré. Pour un accident de voiture. « Ce que j’aime, c’est d’aider mon prochain, j’ai cette fibre là et j’aime me surpasser. Après, donner des ordres et porter l’uniforme, ça me plait aussi ! », rigole-t-elle.

Elle aurait voulu intégrer les rangs de l’armée mais sa vie familiale en a décidé autrement. C’est à Domalain qu’elle a rejoint les pompiers volontaires du SDIS 35 (Service Départemental d’Incendie et de Secours d’Ille-et-Vilaine), dans une caserne où elle était la seule femme entourée de 18 hommes.

« Il n’avait jamais vu une femme là dedans ! C’était une grande famille, avec père, fils, cousins et les autres étaient des amis à eux. C’était compliqué pour moi, ils me mettaient de côté. »
se rappelle-t-elle, sans toutefois avoir souvenir d’attaques ou de réflexions sexistes.

Depuis juin 2015, elle fait partie à 44 ans du centre de secours, constitué uniquement de volontaires, de Saint M’Hervé, un de ceux qui accueille le plus de femmes actuellement : soit 6 femmes pour 14 hommes. Pour elle, aucun problème à signaler dans les rapports avec ces homologues masculins. « Quand je suis arrivée à Domalain, je n’étais pas sous-officier à cette époque, explique Sonia. En règle générale, les hommes sapeurs-pompiers acceptent la présence des femmes car l’examen légitime notre fonction. On est alors « cheffes » mais c’est un bien grand mot. Ils écoutent mais on est toujours dans la discussion. »

RESPONSABILITÉS ET ORGANISATION

Un avis que partage Catherine Vidal, officier capitaine au siège de Rennes, chef du groupement Prévision, dirigeant ainsi le service opérations et le CODIS (lire son interview pages 22 et 23). Ici se trouve la salle de Centre de Traitement des Appels, gérée par des pompiers professionnels et des pompiers volontaires, selon leur garde. Les pompiers professionnels alternant entre garde postée de 24h et repos réglementaire de 48h. Lorsque nous la rencontrons dans son bureau, un de ses hommes vient fermer la porte qui sépare les pièces de travail. « Parce que tu sais nous, on en raconte des conneries ! », plaisante-t-il.

Dans une ambiance détendue mais bosseuse, ils prennent les alertes concernant l’ensemble du département, traitent les informations redirigées ensuite vers les centres de secours concernés (l’Ille-et-Vilaine en compte 89). En 2014, le SDIS 35 comptabilise 267 474 appels décrochés pour 44 933 interventions. « Pour une grosse opération, on reçoit plusieurs appels », explique-t-elle. Catherine Vidal intervient lors de ces interventions conséquentes, en cas d’orage, d’inondation ou d’incendie important et ouvre la salle de débordement et si besoin la salle de crise.

C’est là que l’organisation de l’opération sera engagée en fonction de la situation, des risques potentiels, de l’objectif à atteindre, de l’idée de manœuvre, des moyens mis en œuvre pour l’exécution ainsi que tout ce qui concerne la sécurité et la logistique : « Il faut filtrer les informations pertinentes, prendre des décisions et donner les directives que les équipes vont appliquer sur le terrain. À ce moment-là, je ne dirige pas l’ensemble des moyens humains et techniques. J’ai des intermédiaires qui eux se chargent de relayer. On ne peut pas gérer à un seul cerveau. Et je suis aussi en lien avec le Préfet, les communes concernées et la presse. »

Des responsabilités lourdes que la capitaine n’envisage qu’à travers le collectif et l’esprit d’équipe, même si elle pilote et suit de près ce qui se passe sur le terrain.

FAIRE SES PREUVES

Et sur le terrain, ce sont principalement des volontaires qui constituent le service. Sur 3584 sapeurs-pompiers, 2941 ne sont pas des professionnels, soit 82% de l’effectif. Et parmi ces derniers, 469 sont des pompières. Les femmes n’ayant accédé aux fonctions de pompier qu’à partir de 1976 à la suite du décret n°76-1007 du 25 octobre 1976 qui précise : « Les corps de sapeurs-pompiers communaux peuvent être composés de personnels tant masculins que féminins. »

Auparavant, plusieurs pistes montrent que les épouses de pompiers aidaient aux interventions, sur des tâches à moindre importance, et qu’au Moyen-Âge - selon un ban (appel militaire) du 15 juin 1383, à Lille - la gent féminine était appelée à porter secours en cas d’incendie : « Quand la cloche sonnera, incontinent, ceux et celles, tant hommes que femmes, iront aider au feu. » Mais on gardera en mémoire l’image virile de l’homme courageux bravant les flammes.

Encore aujourd’hui, les pompiers sont désignés sous l’appellation héroïque de « soldats du feu ». Oubliant que les femmes s’y collent également et que les incendies ne représentent qu’une partie infime du travail du SDIS (environ 8%). Peut-être est-ce la raison qui pousse les nouvelles recrues de sexe féminin à se surpasser lors des entrainements collectifs, qui ont généralement lieu une fois par mois, et peuvent être agrémentées de séances diverses au cours des semaines et en fonction des besoins, ainsi que de formations pour monter en grade.

En sport ou en manœuvre, elles redoublent d’effort pour faire leur preuve. « Il faut montrer que l’on est capables de faire les choses », souligne Véronique Brassier, caporale chef au centre de secours de pompiers volontaires de La Guerche de Bretagne.

« Certains ne font pas de différence entre les hommes et les femmes. D’autres se basent sur nos performances, au début. »
précise Virginie Bouvet, volontaire à Chateaugiron, qui ne semble pas affectée par ce besoin de légitimer les compétences.

S’AFFIRMER ET RECADRER

Elles n’ont pas le même âge, 42 ans et 24 ans, ni les mêmes parcours. L’une, agent administratif au SDIS 35, est pompière depuis 21 ans, l’autre, aide soignante dans une maison de retraite (pôle Alzheimer), depuis 7 ans. Au-delà de la passion pour leur fonction, elles partagent la même analyse et manière de voir les choses autour du secteur masculin dans lequel elles évoluent.

À son arrivée à la caserne, Véronique Brassier a dû affronter le vote de l’équipe visant à décider de son intégration ou non parmi les membres. « Le chef de centre était plutôt pour. Finalement, 21 personnes ont voté pour et 6 ont voté contre. Et ça s’est fait facilement, c’est une petite caserne, c’est familial et l’ambiance est saine. », se souvient-elle. Lorsqu’elle se présente, un homme la taquine :

« Il m’a dit « Super, tu pourras faire la vaisselle ! ». Je me suis levée et je lui ai dit : « Je ne crois pas. ». Selon moi, il faut poser les choses d’emblée. Ne pas laisser les choses s’installer. »

Poser les limites rapidement et recadrer si nécessaire. Avoir de la personnalité et de la force de caractère. Même son de cloches du côté de Virginie que ses collègues appellent « la petite ». Pour elle, rien de péjoratif. Simplement un surnom qu’elle a depuis son arrivée, alors âgée de 17 ans.

« Ce n’est pas méchant. Au travail, on m’appelle comme ça aussi et je travaille dans un secteur féminin. Je n’ai aucun problème avec les hommes, au contraire, c’est souvent plus coton avec les filles. Avec eux, quand quelque chose ne va pas, je leur dis, quand je trouve qu’ils vont trop loin. Dans une équipe masculine, le dialogue est plus direct je trouve, les choses sont dites tout de suite. Avec les femmes, c’est plus malsain », commente-t-elle.

Seule femme parmi une dizaine d’hommes lors d’un entrainement au centre un samedi matin, elle semble à l’aise, habituée. D’humeur enjouée, elle se montre partante pour chaque exercice testé. Ce jour-là, le groupe « révise » les procédures et techniques d’intervention en cas de chutes.

Dans une montée d’escaliers, destinée aux manœuvres et au sport, sur une dalle ou suspendue à une corde en habit complet de feu, avec masque et bouteille à oxygène, elle n’apparaît à aucun moment gênée par une quelconque différence de force ou de condition physique.

« Les filles sont souvent très motivées et montrent qu’elles sont à la hauteur. Des réflexions sexistes, il y en aura toujours. Il faut passer au dessus. J’ai été imprégné du milieu des pompiers avec mon père qui était volontaire, j’ai toujours entendu des langages machistes. Il y en aura toujours… C’est le problème. Mais ceux qui font ça deviennent minoritaires aujourd’hui. »
relativise Déborah Le Reste.

Elle ne nie pas l’existence de différences entre les hommes et les femmes mais considère que chacun doit trouver sa place, ne pouvant exceller dans tous les domaines. À 39 ans, elle est pompier volontaire au centre mixte (pros et volontaires) de Tinténiac et a connu différents centres en 22 ans pour suivre son mari, muté dans le département. Un lundi soir, après le travail – secrétaire médicale en neurochirurgie au CHU de Pontchaillou - elle entreprend avec quelques membres de son équipe un exercice en situation d’incendie.

Naturellement directive, elle impose sans bras de fer la direction des opérations. Les co-équipiers, une femme et un homme, s’exécutent au coude à coude, et chacun s’attèle à l’effort collectif. Les deux femmes déploient les lances et s’en saisissent, munies de leurs tenues de feu qui semblent peser leur poids, et enfin procèdent à l’extinction d’un feu virtuel provenant d’une voiture garée sur le parking.

PASSION ET CONTRAINTES

Elle aime le sport, l’esprit d’équipe, l’univers des pompiers, l’ambiance des casernes. Et comme tous les pompiers professionnels et volontaires, témoigne d’une grande passion pour ce métier au service des autres. Sans préférence pour l’incendie, le secours à personne, les risques naturels ou autre, elle reste marquée par une intervention : « Ce n’était pas ma garde. J’ai remplacé un collègue. On a pratiqué un accouchement à domicile. C’était très fort ! »

Là réside sans doute le cœur de sa passion. Devoir s’adapter à la situation et faire appel au système débrouille et à son imagination. Si les manœuvres nécessitent la connaissance des techniques, des procédures et des consignes de sécurité, quand le bip sonne les sapeurs-pompiers ne savent pas ce qui les attend précisément.

Du côté de Virginie Bouvet, il est certain que sa vocation est celle-là : « J’aime tout ! Chaque situation est différente et fait vivre des choses différentes. »

Recalée au concours national pour devenir pompière professionnelle il y a 3 ans, elle n’en démord pas, ne se décourage pas et le repassera à l’avenir. Sonia Peniguel et Véronique Brassier, elles, n’y songent pas. Préférant s’épanouir uniquement dans ce loisirs passion, sans la contrainte d’en faire leur métier.

« Pompier volontaire, c’est contraignant quand même. Mais quand on aime on ne compte pas ! Je préfère bien faire les choses quand je suis disponible et conserver ce côté passion pour la passion. »
commente Véronique.

Exit l’appât du gain, les gardes prioritaires étant indemnisées ainsi que les interventions. Une semaine par mois environ, les pompiers volontaires effectuent une garde prioritaire du vendredi soir, au vendredi suivant. Ne pouvant s’absenter de leur travail, ils se mettent alors en disponibilité dès lors qu’ils débauchent et interviennent lorsqu’ils sont bipés. « Ce n’est pas très souvent. Et de toute manière, on est chez nous, pas loin de la caserne puisqu’il faut arriver vite au centre pour s’habiller et partir. », explique Sonia. En effet, on compte 20 minutes entre l’appel et l’arrivée du premier véhicule sur les lieux signalés.

TROUVER SON ÉQUILIBRE

Si elles avouent toutes avoir déjà traversé des phases de démotivation ou avoir pris de la distance à la naissance de leurs enfants, les quatre pompières volontaires n’envisagent pas à l’heure actuelle de quitter le SDIS. Étroitement liées à leur fonction, elles sont passionnément engagées et investies dans ce qu’elles entreprennent. Sans mensonges ou discours fuyants, elles font face aux difficultés et à l’impact que cela peut avoir sur une vie de famille.

Mais chacune affronte et assume ce choix, bien décidées à ne pas faire une croix sur ce qui les anime dans cet espace de liberté qui s’apparente à un foyer, leur foyer personnel qu’elles partagent avec leurs collègues.

« En 2006, je me suis retrouvée veuve avec mes 2 enfants qui avaient 5 et 2 ans. Je me suis débrouillée, je les ai fait garder par la famille. C’est un engagement familial malgré tout. Il faut que tout le monde comprenne et mes enfants, qui ont toujours bercé là dedans, m’ont dit à ce moment là de continuer ! »
témoigne Véronique Brassier.

Et si pour Déborah Le Reste les choses ne se passent pas tout à fait de la même manière, son indisponibilité parfois pour sa famille et ses ami-e-s n’étant pas toujours entendue par tout son entourage, elle reste convaincue que l’équilibre est possible.

« Cela nécessite de prendre de la distance et oui de trouver son équilibre ! », précise-t-elle.

Femme et pompière ne sont donc pas antinomiques, c’est à n’en pas douter. Pourtant les clichés autour des différences physiques et psychologiques entre les femmes et les hommes peinent à se décoller de ce métier.

Malgré leur faible nombre, les femmes rencontrées croient en l’évolution des mentalités et espèrent voir une relève mixte arriver.

Sapeur-pompier depuis 13 ans, Catherine Vidal est aujourd’hui officier capitaine au SDIS 35, à Rennes. Chef de service opérationnel, elle pense et gère les techniques d’intervention et procédures. Adaptabilité, communication et commandement, la professionnelle mêle rigueur et bonne ambiance.

YEGG : Quel est votre parcours ?

Catherine Vidal : Je suis diplômée de l’INSA de Lyon et j’ai travaillé 7 mois en tant qu’ingénieure. Fin 2001, j’ai passé le concours de lieutenant chez les sapeurs-pompiers et je suis arrivée en poste au SDIS 35 en mars 2002 comme adjointe chef de service formation du groupement de Rennes.

Pourquoi avoir intégrer le SDIS ?

J’étais contente de mes études, ça me correspondait assez bien mais la dernière année ne m’a pas trop attirée. Il faut se spécialiser, c’est restreint et ça limite les débouchés. À cette époque, les pompiers de Lyon étaient en grève. Ils intervenaient quand même. Et j’ai aussi eu l’occasion de parler avec un pompier. J’étais déstabilisée d’avoir cette idée d’un coup. Et je ne me voyais pas monter à la grande échelle ! (Rires)

J’ai rencontré plusieurs officiers. Au fil de mes recherches, j’ai fini par trouver un poste d’ingénieure dans une entreprise de matériaux d’isolement, en lien avec le feu ! (Rires) Ça ne se passait pas très bien avec mon chef et je n’étais pas à l’aise dans le secteur privé, ça ne coïncidait pas avec mes valeurs. J’ai passé le concours de la fonction publique, spécifique aux sapeurs-pompiers.

En quoi consiste ce concours ?

Il change très souvent. À mon époque, il y avait un questionnaire sur la sécurité civile, un QCM sur plusieurs thèmes. C’est parce que j’avais mon diplôme d’ingénieure que j’ai pu passer le concours de lieutenant. Une fois qu’on obtient le concours, après avoir passé l’écrit, avoir été admissible à l’oral puis admis sur liste d’aptitudes, on peut choisir un poste dans un SDIS mais on n’a pas d’assurance d’avoir ce poste.

Vous êtes donc arrivée à Rennes…

J’étais déjà à Rennes à ce moment-là. Et ils venaient d’ouvrir 4 postes. J’ai postulé sur l’un d’eux, je n’ai pas été retenue mais j’ai bénéficié d’un autre. En tant qu’adjointe chef au service formation. Ce qui est marrant puisqu’il fallait aussi que je suive la formation initiale de lieutenant. À l’École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers. Pour la méthodologie, ma formation universitaire me facilitait les choses. Et j’ai suivi en parallèle des interventions sur le terrain dans les ambulances, les fourgons d’incendie.

Vous entrez donc lieutenant. Vous êtes maintenant capitaine…

Oui j’ai passé le concours, un oral seulement cette fois, en 2006. Le 1er janvier 2007, j’ai été nommée capitaine. J’ai été adjointe au chef de centre à Rennes, celui de Saint-Georges. Ce n’est pas rien, c’est le plus gros centre de secours en terme de personnel et d’opération.

Vous avez beaucoup d’hommes sous vos ordres. Les rapports sont-ils compliqués ?

Franchement, ça se passe plutôt bien. J’ai une expérience dans l’ingénierie et l’industrie, c’est à peine 30% de femmes. Et quand on travaille à l’usine, on en voit des choses. Dans l’administration, il n’y a que des femmes et dans l’usine, que des hommes. C’est là que j’ai appris à dire bonjour en regardant droit dans les yeux. Ce sont eux qui détournaient le regard.

Chez les pompiers, une fois le concours en poche, le leadership est établi. Ça veut dire que l’on est capable. Ce que je n’ai pas ressenti avec les ingénieurs. Mais par contre, et c’est normal, il ne faut pas les prendre de haut. Et respecter leur travail qui demande des compétences élevées. Ça, chez les sapeurs-pompiers, c’est clair : peu importe le poste, cela demande forcément des compétences.

Donc pas de discriminations, même en début de carrière ?

Jeune officier et femme sont indissociables. J’ai constaté certaines attitudes mais comment savoir si cela venait du fait que j’étais jeune officier ou femme ? Certains hommes n’apprécient pas la présence des femmes mais en général ils mettent de côté pour le travail. À l’extérieur, on ne devient pas amis, c’est tout. Personnellement, je parle avec tout le monde. Appréciée ou non, ce n’est pas mon problème.

Après quand je suis pompier, je n’arrête pas d’être femme ! (Rires) Et j’ai des retours très positifs. Ils me disent que ça fait du bien que les débats s’élèvent à table par exemple. Et je sais que quand je suis là, ils font un effort. Je ne laisse pas passer beaucoup de choses non plus. Mais je n’ai jamais eu d’attaques violentes ou directes.

Vous ne laissez pas passer beaucoup de choses, ça veut dire que vous les recadrez ?

Je recadre… ça arrive mais j’ai de l’humour quand même ! Toutefois je ne suis pas pareille que dans le civil, je mets la barrière assez vite. Mais c’est important que l’ambiance soit bonne. J’ai une philosophie : les gens que j’encadre sont ma raison d’être. C’est bien d’être officier mais un officier sans ses troupes, ça ne sert à rien.

Combien d’hommes dirigez-vous ?

Au Service, on est 2, j’ai un adjoint. Et en salle opérationnelle, ils sont maximum 8. Deux de plus si on ouvre la salle de crise et six à huit en plus si on ouvre la salle de débordement. Mais je ne les dirige pas tous, il y a des chefs de salle. Et quand je suis chef de colonne, ils peuvent être entre 20 et 40 mais c’est pareil il y a des intermédiaires. Sur la trentaine d’opérateurs qui sont ici, il doit y avoir 2 femmes chez les sapeurs-pompiers professionnels et pareil chez les volontaires.

Qu’est-ce qui vous plait dans ce métier ?

J’aime beaucoup commander ! (Rires) Et j’aime les valeurs des pompiers : l’assistance, l’aide, l’altruisme. Au sein des équipes, nous sommes également beaucoup dans l’échange, dans la discussion. Au final, c’est moi qui décide mais je ne peux pas travailler toute seule. Je suis nourrie par la vision des autres. J’écris des procédures pour celles et ceux qui sont sur le terrain ou en salle.

Je ne peux pas faire abstraction de ce qu’ils vivent. J’ai ma technicité, mes outils, mon cerveau. On peut imposer des choses, évidemment, mais il faut le faire en intelligence, c’est-à-dire écouter. Et quand il y a plusieurs propositions, il faut savoir choisir, savoir ne pas se laisser déborder. Pour moi, ils n’ont pas ma technicité et je n’ai pas la leur.

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Pompier, je n'arrête pas d'être femme !

Célian Ramis

Les Roz'Eskell déploient leurs ailes à Venise

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Plaine de Baud, Rennes
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Atteintes du cancer du sein, en rémission ou ne traitement, les Roz’Eskell de Rennes rejoindront les centaines d’équipages présents lors la 41e Vogalonga de Venise, le 24 mai. Un défi préparé avec sourire et fierté.
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Dimanche 24 mai, les Roz’Eskell de Rennes rejoindront les centaines d’équipages présents dans la lagune vénitienne à l’occasion de la 41e Vogalonga de Venise. Un défi qu’elles relèvent avec sourire et fierté.

Sur le ponton de la base nautique de la plaine de Baud, deux dragon ladies s’activent à vider l’eau logée dans les bateaux en raison des diverses pluies survenues les jours précédents. Ce vendredi 15 mai, un peu avant 19h, le ciel est dégagé, la végétation verdoyante, et les rayons du soleil scintillent sur la Vilaine. Les membres de l’équipe de dragon boat, les Roz’Eskell (ailes roses en breton), arrivent au compte goutte, prêtes à effectuer l’avant dernier entrainement avant la Vogalonga de Venise, dimanche 24 mai.

À l’échauffement, mené par Sylvie, kiné bénévole pour l’association Cap Ouest, la bonne humeur est le maitre mot. Les participantes – une vingtaine ce soir-là, mais l’équipe regroupe plus de 30 dragon ladies – ont à cœur de s’investir dans leur activité. Elles ont toutes subi un cancer du sein, sont en rémission ou en cours de traitement, et le dragon boat est leur bouffée d’oxygène. « C’est une 2e famille », n’hésite pas à dire Claudine, 54 ans, présente depuis le lancement des Roz’Eskell en septembre 2013.

Chantal, elle, est arrivée il y a un an. Alors âgée de 59 ans, elle vit son 2e cancer, déclaré en 2012. « J’en avais marre de ramer toute seule, je n’en pouvais plus. Ici, on est portées par le groupe, par l’énergie collective », précise-t-elle. Elles ont de 35 à 70 ans, ont des parcours et des profils différents. « Et elles sont malheureusement de plus en plus nombreuses », regrette Papia Prigent, leur coach, qui prend tout de même plaisir à s’engager avec ce groupe survitaminé.

VERS LA RECONSTRUCTION

Toutes ne traversent pas les épreuves de manière identique et toutes ne sont pas confrontées aux mêmes difficultés. Mais elles s’accordent sur l’isolement provoqué par la maladie, la difficulté d’en parler à son entourage, et surtout aux collègues de travail, et sur l’importance de se retrouver et d’effectuer ensemble une activité sportive.

« J’avais honte de n’avoir qu'un sein. Quelle horreur ! Depuis que je suis dans les Roz’Eskell, je suis fière de dire que je suis une dragon lady ! », avoue Claudine, rejointe par Chantal : « Un cancer du sein, c’est lourd. En avoir un 2e, c’est difficile de s’en remettre. Ici, ça nous permet de nous reconstruire. Ça développe une sorte de sororité. On a des affinités particulières avec certaines bien sûr, c’est comme partout. Comme dans une micro société, il y a les grognons, les chieuses, les rigolotes, les renfermées en cas de coup de blues ! Et on s’apprécie toutes ! »

Les témoignages oscillent entre dureté de leur vécu récent, douleur d’avoir perdu une membre de l’équipe l’an dernier et joie de participer à cette expérience libératrice et entrainante. Conscientes des bienfaits psychiques et physiques (au niveau du drainage lymphatique, principalement), elles ont rapidement souhaité collectivement s’investir dans des défis sportifs de grande ampleur comme avec la descente de l’Odet, la Vogavilaine et ce week-end la Vogalonga de Venise.

Des ambitions qu’elles mènent avec force et vivacité, motivées par « l’envie de faire ensemble et de se débrouiller seules », « la volonté d’aller ailleurs ». Une expérience qu’elles qualifient de thérapeutique et humaine. Les entrainements et défis constituent pour elles des bols d’air frais, des instants sans prise de tête, qu’il pleuve, neige, vente ou autre, elles répondent présentes. « On pagaie même si c’est gelé, pas question d’annuler ! », plaisantent Chantal et Claudine, dans les vestiaires.

DYNAMISME ET SOUTIEN

Et pas question de tergiverser ou de perdre du temps, une fois les étirements terminés, elles s’emparent d’une rame chacune et grimpent dans les deux embarcations bleues et roses aux têtes de dragon. Deux par bancs et une à l’arrière pour barrer. Ensemble, elles plongent avec dynamisme les rames dans la Vilaine et quittent rapidement les berges.

Les voilà parties pour 1h30 d’activité, rythmée par les « Yop » de Papia ou les coups de tambour qu’elle marque pour l’entrain et la synchronisation des participantes. Et quand elle ne donne pas le ton, les unes et les autres entament des chansons en chœur ou en canon avec les deux bateaux.

« Allez les filles, on va pas se laisser avoir », scandent-elles pour se donner du courage. Majestueuses, elles filent à vive allure. Objectif en tête : représenter les couleurs des dragons ladies bretonnes à Venise et participer à la manifestation regroupant quelques centaines d’embarcations à rames venues parcourir les plus de 30 km prévus sur la lagune « en un temps raisonnable », confie Papia qui se rend à Venise en camion, avec les bateaux embarqués sur la remorque (financée par les dons, subventions et partenariats prévus à cet effet, les billets d’avion des Roz’Eskell étant à leur charge).

Fière, Annick nous montre ses chaussures beiges customisées pour l’occasion au stylo rose. « J’ai écrit Roz’Eskell ! Ce sont mes ailes ! », nous lance-t-elle, en affichant un sourire enfantin étendu jusqu’aux oreilles. Pour Chantal, « l’image de nos corps a été abimée par la maladie. C’est important de restaurer notre image corporelle. Nous travaillons avec les photographes de Yadlavie ! qui réalisent un livre sur les Roz’Eskell et parfois on se reconnaît pas sur les photos… On se trouve énormes, monstrueuses. Ça compte beaucoup d’être dans ce groupe et de se fixer des objectifs. »

Certaines se sentent dévalorisées, d’autres lasses. Les douleurs quotidiennes, les soins, les traitements, les conséquences de tout cela… elles en témoignent avec émotions mais refusent de passer leurs entrainements à en faire état. « On n’en parle pas, sauf parfois en 3e ou en 4e mi-temps (oui, ça commence dans les vestiaires puis se prolonge sur le parking), rigole Claudine. On n’a pas besoin de tout raconter, on se comprend, on se soutient. »

Célian Ramis

Audrey Chenu, son combat de femme vers l'émancipation

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Rennes
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Ex-dealeuse de shit, ex-taularde, féministe, lesbienne, instit’, boxeuse, slameuse… Audrey Chenu signe en 2013 le livre Girlfight. Portrait.
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Ex-dealeuse de shit, ex-taularde, féministe, lesbienne, instit’, boxeuse, slameuse… Audrey Chenu peut être qualifiée de bien des choses que l’on pourrait s’amuser à lister ou à classer par ordre de pseudo importance. Mais finalement, ce n’est pas ce qui compte. L’important, c’est ce qu’elle véhicule, à travers son histoire, couchée sur papier dans son livre Girlfight – accompagnée de la journaliste et scénariste Catherine Monroy -  dont elle nous confie la trame lors de notre rencontre, mi-novembre. À l’occasion d’un après-midi slam et d’un apéro-discussion autour de son bouquin, les membres de La Bibliothèque Féministe de Rennes l’ont invitée à partager son expérience de vie à travers les arts de la parole.

L’éditeur, Presses de la Cité, le résume joliment : « C’est la belle histoire d’une fleur poussée au milieu du béton, celle d’une rédemption… »

Née à Caen, Audrey Chenu évolue dans un contexte familial « étouffant et mortifère ». Un père atteint de maladie mentale, donc « absent de mon éducation », une mère dépassée, 4 enfants. Elle est la deuxième de la fratrie, la première fille. « C’est sûr que ça apprend la force et l’indépendance. Je suis devenue la seconde maman, à 7 ans, il fallait savoir tenir la maison », explique-t-elle. L’ambiance n’est pas au partage des sentiments, elle se réfugie dans la lecture, « son échappatoire, son plaisir dans la solitude ».

Elle cherche sa place, elle se débat contre l’idée d’être enfermée dans la case « fille », se vénère et boude. « J’avais pas les armes pour répondre. Pour exister, j’étais insolente », précise la jeune trentenaire. Elle explique alors que c’est à l’adolescence que sa révolte va prendre de l’ampleur. Au lycée, elle fume du shit, pratique pour « aller vers les autres, ça anesthésie les émotions ». Le manque d’argent, l’envie de s’émanciper de sa famille et de s’en sortir seule. Elle a alors 16 ans, bonne élève, quitte le foyer parental et deale du shit, d’abord pour en fumer, puis pour le business. « Les fournisseurs étaient à Paris, mes potes avaient des contacts en banlieue parisienne, car à Caen il n’y en avait plus assez », se souvient-elle.

PRISON ET CAUSE FÉMININE/ISTE

Mais son réseau tombe et la jeune fille se fait balancer et arrêter. Direction la prison de Versailles.

« Le mythe des mecs durs s’est effondré à ce moment-là. Les couilles et le courage, c’est pas que du côté des mecs ! »
 lâche Audrey, d’un ton sec.

Elle découvre le milieu carcéral féminin: « Il y a, entre autre, un partage des oppressions masculines. La plupart des femmes étaient là à cause des hommes. On se rend compte là-bas que l’on est aussi fortes qu’eux. Le mythe de la complémentarité peut être dangereux ! » Autonomie, solidarité, combats menés entre prisonnières, tout cela la mène à percevoir les femmes d’une manière différente « et mène au féminisme ! »

Durant son incarcération, elle trouve également du soutien auprès de François Chouquet, un enseignant donnant des conférences au sein de la prison. « Les cours en prison concernent souvent l’alphabétisation des personnes incarcérées. Avec l’Université Paris 7, il y avait un dispositif pour prendre des cours. J’ai étudié la sociologie, mais il fallait acheter une vingtaine de bouquins. C’est François Chouquet qui me faisait passer les livres lorsqu’il venait, pour que je puisse faire mes fiches de lecture. Cela m’a permis de mettre des mots sur ce que je ne comprenais pas. Il ne s’agissait pas de juste subir et purger ma peine », explique Audrey.

La jeune femme noue des amitiés fortes avec des détenues, « beaucoup de complicité ». À sa sortie, l’une d’elles la recontacte. Elles tombent amoureuses :

« J’ai d’abord été bi, puis lesbienne mais jamais d’histoire en prison ! »

 Audrey travaille à McDo, ne s’investit pas trop et « continue le business » jusqu’à retourner une seconde fois en prison. À Fresnes, cette fois pour 12 mois. « J’ai jamais fait autant de mitard que cette fois là ! », se remémore-t-elle.

SLAM ET ÉDUCATION

Une fois à l’extérieur, deux gros sacs Tati dans les mains, elle ne sait où aller, elle va alors partager les galères et les plans boulots avec des amies ex-détenues. Elle commence l’animation et les scènes slam, elle a déjà touché à l’écriture en prison. Elle rencontre Nina, « une femme incroyable qui anime des ateliers dans une maison de quartier. J’ai fait ça 2 ans, le milieu socio-culturel, c’est précaire mais j’aimais ça ! Être avec les jeunes, avec les enfants ! » Audrey se lance dans un nouveau combat, celui de faire effacer ses peines figurant sur l’extrait de son casier judiciaire.

Elle a choisi d’être institutrice. Il lui faudra un an pour obtenir gain de cause, non sans mal :

« Je me rappelle qu’un des juges m’a dit : « La loi du casier existe pour que les gens comme vous n’accédiez pas à l’Éducation Nationale. » »

 Et c’est en Seine Saint-Denis que l’auteure de Girlfight exerce sa profession d’instit’, depuis 8 ans. Elle n’a pas dit dès le départ, à ses collègues, qu’elle trainait la valise d’ex-taularde dans ses affaires, mais tous le savaient avant publication du bouquin :

« J’ai toujours reçu de la compréhension. Quand les élèves l’ont su, ils étaient étonnés car ils ont l’image de la maitresse douce et gentille. (Rires) Quand le livre est sorti et qu’il a été médiatisé, je ne pensais pas faire l’unanimité par contre ».

Pour elle, il est important de libérer la parole autour de ce type de parcours, briser la honte de la prison, se battre contre les préjugés, et ça avec les enfants : « Je travaille dans un quartier populaire. Certains élèves ont quelqu’un de leur famille ou quelqu’un qu’ils connaissent en prison. C’est important par exemple de travailler ensemble sur l’écriture d’une lettre à quelqu’un qui est en prison. »

BOXE ET ÉMANCIPATION

Si pour l’éditeur, il s’agit d’une histoire de rédemption, Audrey, elle, parle d’émancipation. Les femmes ne sont pas libres. Un constat qu’elle a pu tirer en prison mais également en dehors, lors de sa réinsertion.

« On demande toujours « t’es mariée ? t’as des enfants ? », les femmes sont enfermées dans des rôles ! Mais ça peut tuer et voler des vies. Le sexisme dans l’éducation, l’homophobie, tout ça me révolte ! »
scande celle qui s’est mise à la boxe il y a 5 ans et l’enseigne aux petites filles.

Pour elle, la société ne bouge pas, elle régresse, et la jeunesse le vit mal. Elle voit ce mutisme des femmes comme si ces dernières étaient amputées : « Il faut prendre l’espace, il y a plein de choses à déconstruire ! » Et la boxe se révèle alors comme un des sports les plus complets et exigeants, qui permet de prendre confiance en soi et de se forger un mental d’acier. « On nous fait croire qu’on n’est pas capables. Qu’on est faibles. Quand on regarde dans le métro, les femmes sont recroquevillées. La boxe libère l’agressivité, dresse le corps des femmes et développe la force musculaire. Ça aide à s’affirmer et c’est un sport qui a plein de choses à apporter ! », déclare-t-elle, passionnée et engagée.

L’L’égalité des sexes, acquise ?

« C’est des conneries ! Et quand on voit les réac’ de la Manif pour tous, les réac’ au féminisme… Pour moi, le féminisme, c’est le progrès, c’est une avancée que l’on veut renvoyer dans l’obscurantisme fanatique. Mais l’histoire se répète et nous devons continuer de lutter »

L’écriture, son travail, la boxe et le slam sont donc autant de sources d’inspiration pour Audrey que de moyens pour éduquer à l’égalité et espérer faire passer le message. Le cinéma pourrait bien être un autre biais. Un chemin envisagé par l’institutrice qui pourrait voir son histoire adaptée sur grand écran. Pas dans l’immédiat, faute de temps – elle demande un mi-temps qu’elle n’obtient pour le moment pas – mais elle déjà été approchée dans cette optique précise.

Côté livre, « j’ai dit ce que j’avais à dire. Je ne veux pas écrire un livre pour écrire un livre. Et je me consacre aussi au slam et à l’écriture des autres, pour se libérer ». Se libérer, s’émanciper, le parcours et le combat d’Audrey marchent dans ce sens. Souhaitons que le message soit entendu et se diffuse.

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