Célian Ramis

Les femmes et les LGBTIQ+, toujours sur la touche du football

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Sa conférence-performée se présente comme un match de football dont elle est l’organisatrice, la joueuse, la commentatrice et l’arbitre en même temps. Mais le jeu se déroule ici sur le terrain des inégalités.
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C’est au sous-sol du TNB que résonnent, ce dimanche 9 février, les airs de coupes du monde de football. « Magic in the air », de Magic System, ou encore « Waka Waka », de Shakira, Hortense Belhôte les ralentit, en les accompagnant au ukulélé. Cet après-midi-là, la comédienne, metteuse en scène et historienne de l’art présentait sa conférence-performée Une histoire du football féminin, dans le cadre des Menaces d’éclaircie (festival Waterproof / Les Tombées de la Nuit).

Sa conférence-performée se présente comme un match de football dont elle est l’organisatrice, la joueuse, la commentatrice et l’arbitre en même temps. Mais le jeu se déroule ici sur le terrain des inégalités. Lors de la première mi-temps, Hortense Belhôte se concentre sur la première partie du XXe siècle, époque durant laquelle les femmes commencent à s’émanciper.

PREMIÈRE MI-TEMPS

Au sortir de la Première guerre mondiale, non seulement les femmes investissent les terrains de football mais elles créent également des organisations pour les femmes. Dans les années 1920, le peintre mexicain Angel Zarraga peint d’ailleurs une série sur les Footballeuses.

Dans l’Hexagone, elles jouent en coupe de France et intriguent les journalistes. Jeunes, pas mariées, ouvrières, dactylos… certaines sont là pour l’effort musculaire, d’autres pour la compétition et l’envie de gagner, et d’autres encore viennent de familles sportives.

Mais en parallèle, les critiques pleuvent et s’abattent sur la gent féminine. Fortement impliqué dans l’essor et le développement des sports, et connu pour être le rénovateur des Jeux Olympiques, Pierre de Coubertin ne s’illustre pas dans l’accompagnement des femmes dans le milieu sportif. Si celles-ci veulent exercer une activité, qu’elles le fassent mais en toute discrétion et sans public…

Les arguments sexistes se multiplient : pour (soi-disant) des raisons esthétiques, médicales, financières et morales, les femmes feraient mieux de ne pas se mettre au sport. Ou au moins, de ne pas trop en faire.

« Violette Morris est une sportive, footballeuse, lanceuse de poids, lanceuse de disque, aviatrice, qui fait aussi du waterpolo… Et qui s’affiche bisexuelle. Elle est exclue pour atteinte aux bonnes mœurs. »
explique Hortense Belhôte. 

En 1929, gros krach boursier. Montée du chômage. Les femmes rentrent à la maison, « Marie Claire et Vogue prennent en charge la culture féminine. » En 1941, le gouvernement de Vichy interdit vigoureusement la pratique du football féminin. L’arbitre Belhôte siffle : « Fin de la première mi-temps. Autant vous dire qu’on ne mène pas. »

DEUXIÈME MI-TEMPS

La deuxième mi-temps est dédiée à la seconde partie du XXe siècle, époque qui connaît l’essor de la télévision et voit le football devenir une histoire de gros sous. Après 30 ans d’absence, les footballeuses sont de retour.

Nous sommes dans les années 70 et les femmes luttent pour l’accès légal à la contraception, à l’avortement, le partage de l’autorité parentale ou encore pour le droit à disposer librement de leurs salaires.

C’est aussi l’âge d’or des filles du stade de Reims, et certaines font le tour du monde pour la reconnaissance du football féminin. Mais elles ne sont toujours pas considérées comme professionnelles. Pour cela, il faudra attendre encore plusieurs dizaines années.

« Après ses années rebelles, le football féminin va être mis sous la tutelle de la Fifa. On réécrit alors l’Histoire et on dit qu’ont lieu les premiers championnats officiels dans les années 80/90. »
souligne l’historienne de l’art.

La deuxième mi-temps touche à sa fin : « Et le match est toujours un peu nul. » Mais l’issue n’est pas encore déterminée. Sonne alors l’heure des « tirs au (dé)but du XXIe siècle ». Heureusement, depuis une dizaine d’années, le vent tourne et on retransmet à la télévision française les matchs des footballeuses. 

TIRS AU BUT

Panini édite son premier album à l’effigie des joueuses. En parallèle, la coupe du monde de football masculin, en 2010, est une catastrophe. Brigitte Henriques, ancienne footballeuse française et internationale, devient vice-présidente de la Fédération Française de Football. Sa mission : féminiser le football.

Les femmes sont plus que jamais sous les feux des projecteurs. Mais à quel prix ? Là où avant, on leur filait des maillots trop grands, on les faisait jouer sur des terrains pourris le dimanche après-midi, désormais on les expose face aux médias et au public, avec des maillots cintrés et des shorts courts.

« Elles passent à la télé et doivent changer de visage. Le slogan, l’an dernier, pour la coupe du monde de football féminin, c’était quand même « Le moment de briller »… Et la mascotte apparaissait avec les cheveux longs, du maquillage et faisait des cœurs avec ses doigts… »
commente la comédienne. 

Elle dénonce le sexisme et la lesbophobie qui règne dans le milieu du football. Si à l’OL, on encourage les femmes à parler de leurs maris et de leurs enfants, on laisse encore une fois sur la touche les lesbiennes.

Côté mecs, même combat, l’homosexualité n’est pas mieux traitée, rappelle-t-elle, indiquant qu’a lieu le premier coming-out en 1990. L’auteur de celui-ci se suicide en 1998.

Pour Hortense Belhôte, l’instant est au débrief. Malgré les embuches, les femmes résistent et percent à la fois les stratégies d’attaque et les stratégies de défense du patriarcat. Pour autant, peut-on penser qu’elles ont gagné le match ?

DEBRIEF

On est ravi-e-s de retrouver Hortense Belhôte, dont on avait déjà fortement apprécié la conférence-performée « Les arts du sexe », au Diapason (Rennes 1) en décembre 2017. Toujours aussi percutante, pertinente et militante.

Avec ses diapos, son humour, sa voix, son esprit et son corps, elle nous plonge sans difficulté aucune dans l’histoire du football féminin, grâce aux recherches effectuées dans les ouvrages de Laurence Prudhomme-Poncet, profe d’EPS et autrice, et de Béatrice Barbusse, handballeuse et sociologue du sport.

Mais avant cela, ce qui motive sa démarche, c’est sa participation au spectacle de danse contemporaine de Mickaël Phelippeau, Footballeuse,et son expérience personnelle avec le ballon rond, au sein du collectif Les dégommeuses, qu’elle ne nomme pas dans la conférence mais dans une interview à Libération : 

« J’ai aussi fait l’expérience d’un autre football, dans le club des Dégommeuses, qui au-delà du sport est aussi un club militant, luttant pour le droit des femmes, des personnes LGBT et des migrants. J’ai pu donc, grâce au football, voyager, jouer des matchs dans des compétitions internationales, me permettant de me rendre compte des nombreuses questions sociales que l’on peut déceler à travers le football, notamment auprès des populations vulnérables que sont les réfugiés ou encore les populations LGBT de certains pays du monde. De fait, tout l’enjeu a été de restituer ces deux choses : d’une part mon histoire personnelle, avec ma passion pour le foot et mon engagement militant, et d’autre part l’histoire des femmes dans ce sport, afin de gagner en vérité et en profondeur. »

C’est une réussite. Elle distille avec agilité et habileté des analyses géopolitiques, de l’Afrique du Sud à l’Afghanistan, entre deux dates, deux citations ou encore deux photos de Wiltord et de Cissé, pour mettre en perspective le contexte et les conditions dans lesquelles s’intègre l’histoire de ce football, qui à l’image des injonctions paradoxales est toujours trop ou pas assez.

Ainsi, dans la conférence-performée d’Hortense Belhôte, il y a du contenu scientifique, de l’expérience personnelle, du sens critique, de la légèreté, de l’engagement et plus encore. Elle se saisit d’un sujet encore sous-exploité qui pourtant nous apparaît depuis l’an dernier, et la médiatisation autour de la coupe du monde, comme étant largement traité.

C’est là toute la puissance et la subtilité du travail et de la création de la comédienne. Produire du divertissement au sens noble du terme, en nous ouvrant les yeux sur les angles morts du patriarcat et du capitalisme. On la suit avec plaisir et on en redemande.

Célian Ramis

#MeFoot : un road trip au pays des inégalités

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Lucie Brasseur est l'autrice de #MeFoot. L’occasion pour nous de réaliser le sixième et dernier épisode de notre série sur la Coupe du monde féminine de football : le road trip d’une journaliste dans le milieu macho du ballon rond.
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La Coupe du monde de football 2019 est terminée et malheureusement, les Bleues n’ont pas gagné. Mais elles ont suscité de l’intérêt, battant des records d’audience (que les chaines et les organisateurs n’avaient pas envisagés…), permettant ainsi de s’interroger sur la place des femmes dans le milieu du football. Un sujet qui a passionné la romancière et journaliste Lucie Brasseur, qui rend compte de son enquête dans le livre #MeFoot, publié le 13 juin dernier aux éditions du Rêve (et prochainement dans un documentaire télévisé). Elle était en dédicace à Rennes, au centre culturel Leclerc – Cleunay le 20 juin. L’occasion pour nous de réaliser le sixième et dernier épisode de notre série sur la Coupe du monde féminine de football : le road trip d’une journaliste dans le milieu macho du ballon rond. 

Valentin a 6 ans et demi quand il se tourne vers sa belle-mère en lui disant qu’il ne savait pas que les filles avaient le droit de jouer au football. « Ça a été comme s’il m’assommait d’un uppercut version poids lourd. Les mots étaient là terrifiants. Comment ce petit garçon, élevé dans une famille plutôt très féministe, pouvait-il poser de tels mots ? « Avoir le droit ? » J’en frissonne encore. », souligne Lucie Brasseur dans l’introduction de son livre. 

Le pire, c’est que Valentin met le doigt sur une réalité. Plusieurs réalités même. La plus fragrante, c’est celle de l’ignorance quant à l’existence de la pratique du football par les femmes. Celle qui souligne à quel point les inégalités sont grandes, en terme de visibilité tout d’abord, en terme de légitimité et de reconnaissance, ensuite.

L’autre réalité, qui s’insinue dans la remarque prétendument naïve de Valentin, c’est que pendant plusieurs dizaines d’années, le football a bel et bien été interdit aux femmes, pour d’obscures raisons que feu Pierre de Coubertin pourrait nous expliquer (mais on vomirait nos tripes à l’idée de l’écouter déblatérer des conneries essentialistes sur les femmes).

Entre l’interdiction et l’autorisation, visiblement nouvelle pour le petit garçon, il y a d’autres tristes réalités, comme le fait que les filles ne jouent pas au ballon rond dans la cour de récréation, parce qu’elles sont souvent moquées ou méprisées par leurs homologues masculins. Elles sont d’ailleurs rarement encouragées à des pratiques sportives mêlant physique et stratégie, on leur préfère (encore) la danse et la gymnastique (qui, il serait temps de le réaliser, sont des disciplines sportives exigeantes en terme physique)…

LA POLITIQUE DU « RIEN »

« Le sujet est très peu traité. Pourtant, ça explose ! De 40 000 à 200 000 licenciées en quelques années… Dans la presse, dans la rue, dans les arts, personne ne se saisit du sujet. Dans les footballeuses d’aujourd’hui, il n’y a pas une génération qui a eu des modèles pour se projeter. Maintenant, grâce aux Coupes du monde de 2011, 2015 et celle de maintenant, de 2019, il y a Wendy Renard et Eugénie Le Sommer que les enfants citent majoritairement. Mais ça reste un sujet peu traité. À partir du moment où y a rien sur le sujet, comment s’y intéresser ? C’est juste dingue… », s’insurge Lucie Brasseur.

C’est ce vide, cette zone du quasi rien, qui lui a titillé l’esprit critique, journalistique et féministe. Parce qu’elle a écumé les rayons des librairies et n’y a rien trouvé là non plus. Ou une fois, elle est tombée sur l’autobiographie de Marinette Pichon, meilleure buteuse de l’histoire des Bleues (bientôt détrônée par Eugénie Le Sommer) et pionnière du football féminin. C’est tout.

L’espoir, c’est que la Coupe du monde de football 2019 crée un engouement suffisamment fort et solide pour qu’il y en ait d’autres, pour qu’il y en ait plus. Il y a depuis début mai, celui de Mélissa Plaza, Pas pour les filles ?, et depuis mi juin, le sien, #MeFoot. Mais Lucie Brasseur n’est pas du genre à s’en satisfaire quand partout autour d’elle, elle ne voit aucune publicité, aucune communication : 

« Je fais un tour de France pour la promo du livre et je vais dans les grandes surfaces. Rien n’avait été prévu pour la Coupe du monde 2019 ! Rien, rien, nulle part. Dans les rues, je ne vois rien. Ah si, je vois des pubs pour les gars en septembre. Pour les gars, là, oui, on en entend parler. Et c’est leur rentrée, c’est pas non plus le Mondial ! Sur les filles, rien, rien, tout le monde s’en fout. La plupart des gens ont découvert qu’il y avait une grande compétition 8 jours avant le coup d’envoi ! Combien de personne s’y intéresse réellement ? »

AVANCER ENSEMBLE

Son désarroi et sa colère, on les partage avec elle. Parce que l’on est convaincu-e-s des propos que tient Marinette Pichon dans la conclusion de la préface : « Parce que, comme sur un terrain, nous sommes toutes les deux (elle fait référence à Lucie Brasseur et à elle-même, ndlr) persuadées que l’on peut aller plus loin, si l’on avance ensemble. »

C’est d’ailleurs grâce à l’ancienne footballeuse professionnelle - qui est la première a avoir été jouer aux Etats-Unis pour gagner de l’argent grâce au foot – que le livre a pris vie et surtout a pris des allures de road trip. En France, en Allemagne, en Espagne… la journaliste est sans appel, c’est Marinette qui lui a ouvert les portes et c’est grâce à elle qu’elle a pu rencontrer la majeure partie des personnes interviewées dans #MeFoot

Ainsi, en chemin, on croise l’ancienne joueuse bretonne Mélissa Plaza, qui désormais œuvre pour l’égalité entre les femmes et les hommes, Béatrice Barbusse, ancienne handballeuse, Laurence Prudhomme, historienne, enseignante et autrice de Histoire du football féminin au XXe siècle, Marie-George Buffet, ex-ministre des Sports. 

On croise également Sandrine Roux, de la Fédération Française de Football, Célia Sasic, footballeuse allemande au palmarès éblouissant, Estrela Paulo, (la seule) agente de joueurs-euses au Portugal, Darlene, attaquante brésilienne, et plein d’autres pointures comme Eugénie Le Sommer, Marinette Pichon ou encore Aïssatou Tounkara.

Toutes apportent un éclairage sur les différences entre les femmes et les hommes dans le milieu du football, en France comme à l’étranger. Et rien ne ramène les femmes à leur soi-disant état naturel. Au contraire, dans le livre de Lucie Brasseur, l’étau se resserre sur les enjeux et les conséquences des constructions sociales visant à opposer les sexes et les genres. Déjà convaincu-e-s par le postulat de départ, on se laisse transporter d’une interview à l’autre, d’une rencontre à la suivante, d’une thématique à l’autre.

LE SEXISME AU QUOTIDIEN

Il apparaît clair, au fil des pages et des chapitres, que les femmes ne sont pas dans les mêmes conditions psychologiques que les hommes, dès le départ. Même si les hommes ne peuvent pas tout miser sur une carrière professionnelle, les raisons sont différentes. Chez eux, la concurrence est féroce.

Tandis que chez les femmes, elles pensent études et reconversion parce qu’elles sont terre à terre et n’ont pas beaucoup d’opportunité, tant la professionnalisation est précaire, hormis quelques clubs qui s’illustrent tant sur le plan national que la scène internationale.

« Quand il y a des femmes dans les instances dirigeantes, elles sont plutôt dans un discours de protection. Souvent, ce sont d’anciennes footballeuses et elles ont tellement conscience, parce qu’elles ont vécu ça, que c’est difficile pour les femmes de jouer au football et d’en vivre, qu’elles sont dans la pédagogie auprès des autres femmes pour qu’elles s’engagent dans un double projet : mener études et vies professionnelles en parallèle. Mais on ne leur dit pas « Deviens professionnelle ». On ne dit pas de foncer. », commente la journaliste. 

Dans le livre, elle cite Corinne Diacre, sélectionneuse des Bleues, qui en interview avait déclaré : « Être une femme dans le football est un combat quotidien. » Parce que le sexisme se loge dans chaque journée d’une footballeuse. 

Il y a les remarques, que ce soit dès le plus jeune âge en équipe mixte (les « ah on va gagner, ils ont une fille dans leur équipe » dont parle Sabrina Delannoy, Eugénie Le Sommer, Mélissa Plaza, etc. ) à la question « Est-ce que savez twerker ? » posée par Martin Solveig à Ada Hegerberg lors de la cérémonie du tout premier ballon d’or remis à une footballeuse.

Et il y a aussi les écarts monumentaux de salaire. Et les différences du quotidien, en terme d’équipements sportifs, comme l’explique Mélissa Plaza. Lucie Brasseur s’intéresse de près à l’affirmation de la sélectionneuse et à la manière dont chacune se confronte à la problématique :

« Quand on a évoqué que pour la première fois, cette année en Coupe du monde, elles allaient avoir leur propre maillot, elles avaient des étoiles dans les yeux. C’est comme si on libérait l’accès à quelque chose à quoi on leur disait non avant. Après, chaque joueuse fait à sa façon, selon son pouvoir aussi d’influence. Par exemple, Ada Hegerberg a refusé de jouer cette Coupe du monde. Martha a porté des chaussures noires avec deux barres dorées pour militer pour l’égalité salariale. Chaque joueuse agit en fonction de ce qui lui semble bon de faire. Mais le message global, c’est qu’elles ne veulent pas être traitées au rabais ! »

NE PAS LAISSER RETOMBER LE SOUFFLET

Le chemin est long et laborieux. Mais par la force des combats des anciennes et des actuelles et par les compétences démontrées au cours des dernières compétitions (les femmes doivent, dans tous les domaines, toujours redoubler d’effort pour prouver des valeurs similaires à celles des hommes), les joueuses marquent petit à petit leur Histoire.

À la lecture de #MeFoot, on s’indigne et on se révolte face à ce milieu machiste (qui n’est hélas pas le seul) mais aussi on puise dans la détermination des joueuses et dans l’expertise des intervenant-e-s pour nourrir l’espoir que l’élan fédérateur créé par les Bleues et par toutes les actrices de ce Mondial ne s’arrêtera pas le 7 juillet. 

Aussi optimiste que fataliste, on passe par des émotions éparses et divergentes, et pourtant la conviction profonde qu’on parviendra à bouger les mentalités et à resserrer les écarts entre footballeurs et footballeuses se tient intact dans notre esprit. Une conviction renforcée par celle de Lucie Brasseur :

« La Coupe du monde est un vrai levier pour les petites filles, ça c’est certain. On est en train de se créer un vivier de futures footballeuses. C’est fort possible que ça retombe vite mais si déjà en septembre, on arrive à les accueillir correctement dans le cadre des activités extrascolaires, ce sera déjà une bonne chose. »

Le petit bémol : « Tout ça, c’est plein de points d’interrogation, de question de responsabilité de la Fifa, etc. » Le Mondial est terminé et il reste encore une multitude de points à examiner de près pour réduire les inégalités entre les femmes et les hommes dans le domaine du football entre autre. 

Ce qui nous inquiète aussi, c’est cette fâcheuse tendance qu’on entend dans les gradins visant à appeler les joueuses par leur prénom, là où on nomme les joueurs par leur nom de famille. Quand on en parle avec Lucie Brasseur, elle comprend l’inquiétude et la méfiance mais nous répond :

« Je vois bien ce que vous voulez dire. C’est une forme d’infantilisation, genre « elles sont bien mignonnes ». C’est vrai que moi ça ne me choque pas parce que je suis franco-brésilienne et qu’au Brésil, c’est super normal d’appeler les joueurs et les joueuses par le prénom. Mais c’est vrai qu’on le fait aussi pour les garçons… Là où moi je ne m’inquiète pas trop à ce sujet, c’est que ça, c’est dans les stades. Et ça veut dire que les gens se sentent proches des joueuses et l’engouement populaire vient de là. Et ce qui est rassurant, c’est que dans les commentaires de match, ils font attention à bien dire les prénoms et les noms. »

Ce qui est rassurant également, c’est qu’il y a plein d’actions à entreprendre et que chacun-e peut faire un ou des gestes à son échelle. Et pour commencer, lire #MeFoot est un pas dans l’intérêt que l’on peut porter à un sujet qui dépasse la pratique sportive puisqu’il vient s’imbriquer dans un large sujet de société. 

 

  • L’enquête de Lucie Brasseur donnera également lieu à un documentaire, comme elle l’explique dans le livre pour lequel elle est accompagnée de Marc, un cameraman avec qui elle a l’habitude de collaborer. Au moment où nous écrivons ces lignes, aucune date n’a encore été fixée pour la diffusion mais l’autrice nous indique que le documentaire sera visible sur la chaine du CNOSF (Comité National Olympique et Sportif Français), lancée en prévision des JO de Paris sur la TNT.

Célian Ramis

Camila Sandoval, le rêve de la sélection colombienne de football

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Pour Camila Sandoval, devenir footballeuse professionnelle ne pouvait pas être une réalité. Elle nous explique pourquoi. L’occasion de réaliser le cinquième épisode de notre série sur la Coupe du monde féminine de football : une joueuse qui a côtoyé la sélection colombienne de très près.
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Devenir footballeuse professionnelle, Camila Sandoval, 25 ans, a fait une croix dessus. Parce qu’elle est née trop tôt. Ou plutôt que la ligue professionnelle s’est développée trop tard en Colombie, son pays natal. Aujourd’hui, elle ne boude pas son plaisir devant le Mondial 2019 et vibre avec les footballeuses à chaque match. Son ticket pour la finale à Lyon en poche, elle accepte humblement de nous raconter son parcours. L’occasion de réaliser le cinquième épisode de notre série sur la Coupe du monde féminine de football : une joueuse qui a côtoyé la sélection colombienne de très près. 

Elle a joué au baseball, fait de la natation, pratiqué du tennis et du patin à roulettes avant d’enfiler le short et les crampons. Dans sa famille, personne ne jouait au foot mais sa mère était très sportive et son père un soutien. En 2008, elle commence à jouer avec des garçons puis des filles, elle a 14 ans et c’est la première année que la sélection colombienne se qualifie pour la Coupe du monde de football.

Au bout d’un an, elle change d’équipe et rejoint un autre club de Bogota, plus reconnu. Pas évident pour elle de définir ce qui lui plait dans ce sport. Outre la sensation d’accomplissement lorsqu’elle marque un but, c’est l’aspect collectif qui la prend aux tripes : « L’équipe, c’est comme une famille. Ce n’est pas juste des gens avec qui tu es à l’entrainement, ça va au-delà de l’amitié. »

Elle s’entraine tous les jours après l’école mais aussi le samedi matin. Et le dimanche, elle joue les matchs. « C’est le pic » de sa préparation physique et pourtant, elle n’envisage pas la professionnalisation. 

« C’était plutôt un rêve qu’une réalité. J’avais très envie mais c’était très compliqué à cette époque en Colombie : la ligue professionnelle n’existait pas ! »
explique calmement Camila Sandoval. 

Elle s’est fait une raison, elle n’a pas lâché le football mais elle a opté pour un autre rêve, celui d’étudier aux Etats-Unis. Elle commence son cursus universitaire à Bogota, en ingénierie, et en parallèle joue avec la sélection colombienne des moins de 17 ans.

« J’étais dans la présélection, j’ai fait tout le processus de recrutement. On était 25 mais il en fallait 23, je n’ai pas été retenue. J’étais jeune et je n’ai même pas demandé pourquoi. Ça a été très dur pour moi car je pensais vraiment que j’étais choisie. », poursuit-elle. 

La chance va lui sourire à nouveau quelques semaines plus tard. Alors qu’elle passe la soirée avec ses parents et des ami-e-s à eux, ils évoquent une connaissance qui vient des USA pour attribuer des bourses sportives à des joueuses. La pression monte, elle sait que le match qu’elle fera contre l’équipe de l’université – qu’elle connaît bien puisqu’elle a joué dedans – sera décisif.

Si la première proposition d’aller jouer à l’université militaire de Caroline du Sud n’est pas du tout adaptée pour elle, la seconde ne lui échappe pas. Elle saisit l’opportunité de poursuivre ses études d’ingénieure en Alabama avec une bourse et le plaisir de jouer tous les jours. Uniquement durant la saison de soccer, « les Etats-Unis fonctionnant par saison et non par année ».

Lors de sa dernière année d’université, elle se blesse. Aux ligaments croisés. Elle n’a pas aucun espoir d’intégrer une équipe professionnelle : « Ça n’a pas été trop dur à ce moment-là parce que je pensais vraiment pas qu’ils allaient faire une ligue professionnelle. Je suis rentrée en Colombie en 2015, j’ai commencé ma carrière d’ingénieure et la ligue a été lancée en 2017. »

Grande et bonne nouvelle pour le développement du football ! Néanmoins, Camila Sandoval explique qu’économiquement, la ligue rencontre de grandes difficultés, ayant bien du mal à être rentable. Pourquoi ? Parce que les matchs des footballeuses colombiennes ne sont pas particulièrement suivis, « comme dans le reste du monde… »

Elle regrette le manque de publicité autour des joueuses. Pour elle, la diffusion d’information autour des matchs est mauvaise :

« Il faut investir, mettre l’argent, faire de la publicité. Les gens sont attirés par le foot féminin mais personne ne sait quand sont les matchs, quelles ligues existent, où sont les clubs… Les filles jouent bien, les gens aiment les regarder jouer. Oui il y a de l’intérêt mais je crois que c’est médiatique… »

La Coupe du monde 2019 prouve qu’il y a un intérêt certain pour le football. L’engouement de chaque pays pour son équipe est un fort indicateur de réussite en ce sens. Mais que se passera-t-il si la France perd contre les Etats-Unis (le 7 juillet, les Etats-Unis ont vaincu les Pays-Bas en finale de la Coupe du monde de football / l’interview se déroule quelques minutes avant le coup d’envoi du quart de finale qui oppose les Bleues aux championnes en titre, ndlr) ?

Elle redoute une perte de vitesse dans ce bel élan fédérateur. « Aux Etats-Unis, c’est déjà le sport le plus populaire côté féminin. C’est plus avantageux pour le foot féminin si la France gagne. Sinon, on va perdre l’intérêt. », redoute-t-elle.

Et on le sait, derrière cet intérêt figure de grands enjeux. Celui des représentations non genrées. Celui de l’espoir d’avoir enfin des rôles modèles de footballeuses. « Les inégalités sont présentes partout. En fonction de la couleur de peau, de la religion, du sexe, etc. Parfois on n’est pas conscient-e-s de tout ça mais ce n’est pas normal que les petites filles ne puissent pas jouer au foot ! », s’insurge-t-elle. 

Et quand on lui demande si en Colombie le regard est différent, elle nous fait part d’une anecdote révélatrice de la pensée collective : « En Colombie, oui, on peut jouer au foot en étant une fille mais… Un jour, quand j’étais à l’école primaire, mes parents ont été convoqués. La maitresse leur a dit qu’il y avait un problème avec moi car je ne parlais que de sport, que de formule 1 et que je ne parlais qu’avec des garçons. Ma mère n’a pas compris le problème. Elle a dit « C’est quoi le problème ? À la maison le week-end, elle regarde la formule 1 avec moi donc c’est normal ensuite qu’à l’école elle raconte son week-end. » J’ai compris à ce moment-là que j’aurais toujours le soutien de ma famille. Je n’ai pas vécu les inégalités dans ma famille mais en dehors oui, j’ai bien compris… »

Parce qu’en dehors, au-delà d’une enseignante qui ne comprend pas qu’une enfant franchisse les barrières invisibles imposés par son sexe et son genre (rappelons que Camila a 25 ans, c’est donc encore récent), elle s’est entrainé tous les jours sur le terrain « sans être pro, en payant le club pour pouvoir jouer même et en payant un équipement, etc. » Les moyens ne sont pas les mêmes. 

D’où l’importance de continuer à soutenir les Bleues malgré la déception de leur élimination aux portes de la demi finale et aux portes des qualifications pour les JO 2020. Désormais, les joueuses de Corinne Diacre se concentrent sur l’Euro 2021 pour être au rendez-vous. Et nous aussi.

Célian Ramis

Sabrina Delannoy : La tête sur les épaules et le ballon vissé au coeur

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Interview de Sabrina Delannoy à propos de son parcours. L’occasion de réaliser le quatrième volet de notre série sur la Coupe du monde féminine de football : une ancienne capitaine du PSG et de l’équipe de France.
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À 19 ans, elle sort du Centre national de formation et d’entrainement de Clairefontaine et signe au Paris Saint Germain, là où elle fera toute sa carrière au poste de défenseuse mais aussi en tant que capitaine. Pareil en équipe de France. En 2017, elle raccroche les crampons mais reste fidèle à son club puisqu’elle est aujourd’hui la directrice adjointe de la fondation PSG.

Le 26 juin, au lendemain du match Pays Bas – Japon à Rennes qu’elle a commenté en direct sur TMC, Sabrina Delannoy intervenait à Askoria lors d’une conférence – table ronde organisée par l’association Des Elles, intitulée « Le mindset d’une sportive de haut niveau : inspiration pour le leadership au féminin », réunissant autour d’elle Gaëlle Baldassari, coach physio-comportementale et fondatrice du programme « Kiffe ton cycle » et Pierre-Hugues Igonin, préparateur physique des footballeuses du club de Saint-Etienne qui réalise actuellement une thèse sur l’influence des menstruations sur les performances des joueuses. Animant la table ronde ce soir-là, nous avons recueilli les propos de Sabrina Delannoy quant à son parcours. L’occasion de réaliser le quatrième volet de notre série sur la Coupe du monde féminine de football : une ancienne capitaine du PSG et de l’équipe de France. 

 

YEGG : Qu’est-ce qui vous a amenée au football et au football professionnel ?

Sabrina Delannoy : J’ai commencé le football à l’âge de 5 ans, je pense que c’est culturel on va dire car j’étais dans une famille dans laquelle le football prenait beaucoup de place. Et finalement, dès que j’ai marché, j’ai eu un ballon dans les pieds. Ça a commencé comme ça et mes parents m’ont inscrite dans un club de football, au début des années 90.

À cette époque, il n’y avait pas de club de filles donc jusqu’à 14 ans, j’ai joué avec les garçons. Ça m’a aussi aidée à me construire et à me forger un caractère pour la suite. Finalement, petit à petit, j’ai gravi les échelons jusqu’à m’emmener à une carrière professionnelle.

Pour moi, le football, c’était avant tout un moyen de prendre du plaisir, de retrouver mes ami-e-s, de pouvoir me sentir libre de faire ce que j’avais envie de faire. À 26 ans, j’ai pris cette professionnalisation, c’était en 2012, je l’ai prise comme une opportunité d’en faire un métier.

Je peux pas vous dire qu’à 5 ans je rêvais d’être footballeuse professionnelle parce que ce métier n’existait pas. En tout cas, c’est pas ça qui m’a animée ou qui m’a amenée à ce métier-là. Le travail, l’abnégation, un talent aussi forcément avec lequel je suis née, m’ont permis de franchir toutes les étapes.

 

Est-ce qu’il a fallu vous imposer ? On parle de la répartition genrée dans les cours d’école : Est-ce que vous avez vécu ça ? Comment l’avez-vous vécu ? 

Honnêtement, d’aussi loin que je me souvienne, j’ai jamais du me battre pour jouer dans la cour de récréation. Ce que je pense, c’est que c’est parce que je me débrouillais bien que j’étais acceptée. Peut-être que si je m’étais moins bien débrouillée, j’aurais pas été acceptée. Peut-être que ce n’est pas un bon critère pour juger si mon intégration a été bonne ou si on peut en faire une généralité.

J’ai joué de 5 à 14 ans avec le même groupe de garçons qui sont devenus mes copains, je faisais partie de la bande. Ce sont des amis maintenant pour moi. Je suis encore en contact avec eux, on a construit une amitié forte.

Ce qui était compliqué, c’est quand on se déplaçait, on rencontrait que des équipes avec des garçons. Donc là en terme de clichés, j’en ai connus beaucoup. Avant de commencer, il y avait beaucoup de moqueries. C’était il y a 20 ans certes mais c’est pas si vieux.

Ils disaient « Ah il y a une fille dans l’équipe, c’est sur qu’on va gagner. » ! Ça je l’ai entendu toute ma jeunesse. Je souhaite que ces choses changent. Là où j’ai réussi à m’imposer, c’est parce que je réussissais sur le terrain à être meilleure qu’eux ou au moins faire partie de cette équipe. La preuve de la légitimité…

 

Quelle a été la réaction quand vous avez annoncé que vous vouliez être footballeuse ? 

J’ai la chance d’avoir une famille qui a toujours été bienveillante avec moi et surtout qui m’a aidée. Il faut faire beaucoup de sacrifices à titre personnel et ça nécessite également que les parents en fassent aussi.

Au départ, je jouais dans un tout petit club dans le nord de la France et puis petit à petit j’ai été « détectée » au niveau départemental, régional, puis national… ça veut dire qu’il y a des entrainements, des tournois à faire et ça nécessite beaucoup de déplacements.

L’ensemble de ma famille était derrière moi et ils ont pris ça comme une fierté que quelqu’un de la famille aille un peu à l’encontre de tous les préjugés.

 

Quand vous étiez au PSG et en équipe de France, vous étiez défenseuse. En quoi consiste ce poste ?

Pour faire simple, c’est une position sur le terrain où tu dois empêcher les attaquantes de l’équipe adverse de marquer des buts. Il y a le ou la gardien-ne dans les cages qui lui peut utiliser les mains pour ça, nous, on n’a pas le droit. On joue à 4 défenseur-e-s en général dans une équipe. On est un peu le dernier rempart et c’est un peu pour moi les travailleurs de l’ombre.

 

Comment ça se passe quand vous intégrez une équipe pour définir votre position sur le terrain ? 

Je pense que ça se définit surtout par les caractéristiques techniques, athlétiques et un peu dans la personnalité du joueur ou de la joueuse. Si la personne, pour parler de manière globale, est douée dans la frappe, la technique, les dribles, on va plutôt la positionner sur un rôle offensif pour essayer de marquer des buts. J’avais moi des qualités plutôt athlétiques. J’ai pas forcément une technique spectaculaire, c’est pour ça qu’on m’a rapidement positionnée là.

 

Vous êtes rapidement devenue capitaine du PSG et de l’équipe de France. Dans quel état d’esprit vous étiez au moment où on vous a fait cette proposition ? Déjà est-ce que vous pouvez nous expliquer comment ça se passe quand une joueuse devient capitaine ? 

C’est un feeling avec le coach, le staff, qui doit s’appuyer sur une joueuse pour pouvoir être son relais, pour pouvoir faire passer les messages, incarner les valeurs qu’il a envie de faire passer au collectif et à l’équipe.

Donc, moi j’ai fait une saison au PSG, j’ai pris mes marques, je me suis glissée dans un collectif qui existait déjà donc il fallait se faire une petite place. Et puis l’année qui a suivi, le coach m’a demandée en début de saison si j’acceptais d’être la capitaine de l’équipe.

C’est comme ça que ça a commencé. J’étais le relais entre le staff et les joueuses. C’est un rôle qui n’est pas facile. Il faut jauger, savoir quelles informations tu vas récolter auprès des joueuses, ce que tu vas transmettre au coach…

Il faut toujours voir l’intérêt collectif avant ses propres intérêts. C’est une forme de sacrifice finalement mais c’est quelque chose qui m’a toujours animée et j’ai gardé ce brassard pendant plusieurs années.

 

Combien de saisons capitaine ? 

J’ai joué 12 ans au PSG et j’ai du faire 9 ans de capitanat. Il y a eu un moment où je n'étais plus en adéquation avec le coach et du coup ça me prenait beaucoup d’énergie car je n’étais pas tout à fait d’accord avec les messages qu'il voulait véhiculer aux joueuses.

J’essayais de partager ce que les joueuses voulaient partager au coach mais finalement lui, ne faisait pas la distinction entre mes revendications à moi et les revendications collectives. Ça m’a pris trop d’énergie.

J’avais presque 30 ans, j’avais beaucoup donné pour le groupe et je sentais que je n’étais plus la bonne personne pour endosser ce rôle donc j’ai demandé au coach de trouver un autre relais. J’ai estimé qu’à ce moment-là c’était le meilleur choix pour le groupe mais aussi pour moi.

 

Avec le recul, est-ce que vous arrivez à vous dire que vous avez été une bonne capitaine et selon vous, qu’est-ce qui fait une bonne capitaine ? Est-ce qu’il y a une bonne capitaine ? 

Je pense l’avoir été, en tout cas jusqu’à ce moment où je sentais que je ne pouvais pas accomplir pleinement ce rôle. Le fait que ça ait duré 9 ans, je pense que c’est un indicateur de réussite.

Je vais parler de ma personnalité et de la manière dont je me comportais en tant que capitaine… Il y a des choses qui sont indispensables selon moi quand on veut endosser ce rôle de capitaine.

La première qualité, la première valeur pour moi, c’est de montrer l’exemple à toute épreuve, toujours être exemplaire. La deuxième, c’est de faire preuve d’empathie et de bienveillance avec l’ensemble des joueuses.

Pour moi, c’était naturel d’avoir toujours un œil sur les joueuses. Le matin, j’arrivais, je scannais pour me dire si ça allait ou pas. Pour le bien du groupe, il fallait toujours qu’on se sente bien dans l’effectif pour être au top de la performance.

S’il y en avait une qui n’était pas bien, déjà pour moi ça n’allait pas, je savais qu’à terme, ça allait poser soucis pour le groupe et donc c’était un peu travail de l’ombre. J’avais pas la facette dans ma personnalité de la personne qui crie et rameute les troupes. En revanche, j’étais toujours là pour aider la joueuse qui en avait besoin.

Ça fait partie de ma nature de toujours vouloir aller aider l’autre et de toujours faire en sorte que chacun se sente bien. Si toutes les pièces du puzzle se sentent bien, ça contribue à la performance collective.

 

Est-ce que vous, vous vous autorisiez à aller moins bien ? Qui prenait soin de vous ? 

C’est une bonne question. C’est en fait aussi la raison qui m’a poussée à arrêter d’être capitaine. Je pense que j’étais arrivée au bout d’un système et je me suis rendue compte que ça avait ses limites de toujours vouloir donner aux autres.

J’ai eu tendance à ce moment-là de ma carrière à m’oublier, à oublier de m’occuper de moi. Et effectivement il y a eu des moments plus compliqués, où j’étais moins performante, où je prenais moins plaisir, j’étais susceptible, pas au top.

J’ai eu la chance d’être bien entourée à la maison, d’avoir des ami-e-s en dehors du foot, d’avoir un travail à côté et donc d’avoir les pieds sur terre. De me préoccuper d’autre chose que du football… tout ça a fait que j’ai toujours construit une forme d’équilibre.

Mais j’ai pris conscience qu’il fallait que je pense à moi. J’ai entamé à ce moment-là un travail de développement personnel.

 

Quel est le rôle du mental durant toutes ces années où vous vous occupez des autres et où vous êtes réputée pour votre endurance et vos qualités physiques ? Quel est le rôle du mental dans ce quotidien où vous devez jouer, vous n’avez pas le choix… ?

Ça je l’ai découvert aussi sur le tard parce que je ne me posais pas ces questions-là à 20 ans, je fonçais un peu tête baissée. Il y a vraiment eu une période à 28 – 29 ans qui m’a rattrapée et où je me suis dit que je faisais du foot, que j’en avais toujours rêvé, que j’étais dans un des plus grands clubs d’Europe et je prenais moins de plaisir…

Je me suis dit que quelque chose n’allait pas et donc j’ai pris beaucoup de recul. Je suis tombée assez bas niveau moral, niveau mental. Et quand on tombe, on se dit qu’on va arrêter la chute et qu’on va prendre du recul. C’est ce que j’ai réussi à faire.

J’ai été accompagnée par des coachs, des préparateurs mentaux, des psychologues, des thérapeutes qui m’ont aidée à me demander si j’avais vraiment envie de continuer. La réponse était évidemment oui.

Il fallait donc que je revienne aux bases : ce que j’aime. Et ce que j’aime, c’est taper dans un ballon avec mes copines. Ça m’a fait prendre conscience que c’est ça que j’aime. 

 

En parallèle, depuis 2008, vous travaillez à la fondation PSG. Quel était votre rôle à cette époque-là et comment vous en êtes arrivée à votre poste actuel, directrice adjointe de la fondation ?

J’étais animatrice, éducatrice, j’encadrais les séjours de vacances des petits qui ne partaient pas en vacances. On les emmenait en vacances, on leur faisait faire du foot. C’est un métier qui me plaisait bien.

À partir de 2009 – 2010, j’ai voulu terminer mon Master et je l’ai fait en alternance au sein de la fondation et là j’ai commencé à intégrer les bureaux, la phase administrative, l’événementiel.

Je suis devenue chargée de mission en 2010. Ça a duré 7 ans. Pendant cette période-là, il y a eu l’évolution de ma carrière de footballeuse et petit à petit j’avais de moins en moins de temps à accorder à cette partie-là de ma vie professionnelle.

En 2012, je suis devenue pro au niveau du foot. J’étais la seule joueuse à travailler en parallèle de ma carrière. Ça m’a permis d’être au top de mes performances. J’avais trouvé le bon équilibre dans l’évolution de ma carrière.

En 2017, j’ai décidé de mettre fin à ma carrière et avec les dirigeants du Paris Saint Germain, on a créé le poste de directrice adjointe pour que je puisse avoir une transition au sein du club.

 

Comment est-ce que vous transposez les qualités que vous avez et que vous avez eu en tant que footballeuse professionnelle dans votre nouveau poste ? Comment vous transposez les valeurs du sport dans les valeurs d’une organisation ? 

Pour moi, je m’appuie sur les mêmes valeurs, les mêmes critères, et je me sers beaucoup du côté collectif du football pour fédérer mon équipe. J’ai la chance d’être dans une entreprise dont l’activité a un sens et est utile au quotidien pour des enfants qui sont en souffrance. C’est déjà un moteur énorme pour fédérer et emmener ses équipes avec soi.

Ensuite, comme je le faisais quand j’étais capitaine, j’accorde beaucoup d’importance à la place que chacun va occuper dans l’organisation. Je fais en sorte que, peu importe l’organigramme, chacun comprenne qu’il a une utilité et que sans lui il va manquer un rouage dans l’organisation.

Je travaille beaucoup sur ces notions-là et je m’appuie aussi sur une formation que j’ai suivi qui m’aide beaucoup à comprendre les motivations de chaque collaborateur et à les sensibiliser à ces approches-là. Comprendre quelles sont les motivations pour mieux éveiller leurs talents.

 

Célian Ramis

Laura Georges : « Mes modèles dans le football ont toujours été des hommes »

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Ancienne footballeuse professionnelle, elle a raccroché les crampons mais poursuit sa passion différemment. L’occasion de réaliser le troisième volet de notre série sur la Coupe du Monde de football : la secrétaire générale de la Fédération Française de Football.
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Elle a joué à l’Olympique Lyonnais, au Paris Saint Germaine et au Bayern de Munich. Aujourd’hui, Laura Georges a raccroché les crampons mais reste accrochée à sa passion. Avant d’assister au match France – Nigéria à Rennes, elle participait le 17 juin dernier au déjeuner organisé par le réseau Forces Femmes aux Champs Libres, autour de la thématique de l’audace. L’occasion de réaliser le troisième volet de notre série sur la Coupe du Monde de football : la secrétaire générale de la Fédération Française de Football. 

« Mon quotidien, c’est de partager qui je suis. J’ai 34 ans et j’ai le privilège d’être secrétaire générale de la FFF. », sourit l’ancienne footballeuse internationale lors de son introduction. Elle le dit d’entrée de jeu, elle n’a pas rencontré de difficulté au début de sa carrière. Elle a grandi à Versailles, son père l’a toujours soutenue dans sa décision et même lors des entrainements avec les garçons, elle n’a pas vécu de discriminations liées au sexisme. 

C’est son entraineur à l’OL qui lui a mis des bâtons dans les roues : « Il m’a dit qu’il ne voulait pas que je continue dans le club parce qu’il voulait prendre une autre fille meilleure que moi. » Premier coup dur. Elle réfléchit, consulte sa famille, veut partir jouer ailleurs mais sur les conseils de son entourage, elle reste, elle ne lâche rien. 

« Alors j’ai bossé, je me suis concentrée sur moi. J’ai mieux bossé et j’ai travaillé sans relâche avec mon sélectionneur national. C’est la meilleure saison que j’ai faite ! À la fin de la saison, on a fait le bilan avec le coach de l’OL. Il m’a dit que j’avais été meilleure mais qu’il ne voulait pas me garder. J’ai pleuré. »
commente-t-elle. 

Deuxième coup dur. Mais Laura Georges encaisse. Elle va même jusqu’à remercier celui qui la met à la porte. La mise en difficulté la rendue meilleure, elle décide de prendre cela comme un cadeau. Elle poursuit sa carrière au PSG. Son ancien coach aussi… Troisième coup dur puisque la même chose se reproduit. Elle part pour le Bayern de Munich avant de raccrocher les crampons.

SAISIR L’OPPORTUNITÉ

« J’ai du tempérament, souligne Laura Georges, en rigolant. Et c’est pour ça qu’on m’a proposé le poste à la Fédération. Moi, je me suis demandée si j’étais pas trop jeune, si j’étais à la hauteur ou s’ils me prenaient pour le quota de femmes de couleur… Parfois, dans la vie, il ne faut pas hésiter. Je me suis dit « Allez, faut y aller, je vais apporter qui je suis » ! »

Son rôle ne consiste pas exactement à apporter la vision stratégique et économique de la Fédération. Elle l’explique : « Je représente le président de la FFF. Et j’œuvre aussi pour la promotion et le développement de l’arbitrage au féminin. »

Interrogée à la fin du déjeuner sur l’audace, elle nous précise, comme Frédérique Jossinet, que pour elle, la notion n’est pas genrée. Qu’il s’agit simplement de la capacité ou des opportunités à sortir des sentiers battus :

« C’est une question de responsabilité, de courage de faire des choses différentes. Mais tout dépend de ce que l’on met derrière le terme audace. La volonté, la combattivité, l’audace de changer de club, de vivre quelque chose ! »

Vivre quelque chose et surtout oser le vivre. Ne pas présupposer que l’on n’a pas les armes pour le faire. Dépasser les stéréotypes inculqués par notre éducation et ne pas se remettre en cause avant même d’avoir essayé. C’est ce qu’elle a fait de son côté pour jouer au football, elle qui n’avait pourtant pas de rôles modèles à cette époque :

« J’avais des modèles mais c’était toujours des hommes. Celui qui m’a inspiré, c’est surtout Thuram ! »

PROMOUVOIR L’ARBITRAGE DU CÔTÉ DES FILLES ET DES FEMMES

L’évolution est en marche mais elle est lente. Très lente. Si aujourd’hui, on commence à médiatiser les matchs des footballeuses, on est loin de l’égalité avec les footballeurs. Non seulement en terme de salaires mais également en terme de partenariats, de publicités, de sponsors, d’équipements sportifs, de promotion et de diffusion.

L’intérêt dans cette Coupe du Monde de Football 2019 repose principalement sur les joueuses. Mais qu’en est-il de toutes les autres femmes qui évoluent dans le secteur du football ? Dans sa mission, Laura Georges œuvre pour le développement et la médiatisation des femmes arbitres.

« Arbitre, c’est une fonction noble. C’est un métier qui apprend l’autorité et surtout la gestion des crises. Et puis ça apprend aussi à savoir prendre des décisions ! On a réuni il y a pas longtemps les meilleurs espoirs de l’arbitrage de ligue 1 et de ligue 2. Et à cette occasion, il y avait la première arbitre française. 84 ans ! On a maintenant plusieurs générations pour inspirer les jeunes filles ! », conclut Laura Georges, qui le répète : 

« C’est une belle et noble fonction l’arbitrage ! Il faut oser aller chercher le haut niveau, ça existe, ce n'est pas impossible ! »

Quand on regarde les matchs de cette Coupe du Monde, on n’en doute pas et on les soutient. 

 

 

Célian Ramis

Frédérique Jossinet : "Les filles et les femmes ont besoin de rôles modèles dans le football"

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Ancienne championne de judo, Frédérique Jossinet était à Rennes le 17 juin. L’occasion de réaliser le deuxième volet de notre série sur la Coupe du Monde de football : la directrice Foot féminin de la Fédération Française de Football.
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Multi médaillée pour ses performances en judo, la sportive de haut niveau Frédérique Jossinet était de passage à Rennes lundi 17 juin à l’occasion du match France – Nigéria. Avant cela, elle participait au déjeuner organisé par le réseau Forces Femmes aux Champs Libres, autour de la thématique de l’audace. L’occasion de réaliser le deuxième volet de notre série sur la Coupe du Monde de football : la directrice Foot féminin de la Fédération Française de Football. 

Elle a pratiqué un sport de combat et un art martial qui diffuse des valeurs de mixité. Ça, Frédérique Jossinet en a bien conscience : « Quand on regarde le judo à la télé, on voit aussi bien les filles que les garçons. C’est une vraie force et opportunité. Malgré tout, je voyais bien qu’il y avait une différence sur le rayonnement, sur l’implication des partenaires et des sponsors. » 

Au cours de sa carrière, elle a pris conscience d’un élément essentiel selon elle pour atteindre le haut niveau : l’entourage. Elle en parle précisément comme un besoin. Un énorme besoin. « Ça compte énormément. J’ai fait plein de rencontres qui m’ont donnée de la confiance et qui m’ont accompagnée. La confiance, c’est ce qui te permet d’oser, d’avoir de l’audace. Le succès des performances, c’est l’enfant de l’audace ! », souligne-t-elle.

En aparté, elle développe sa réflexion. L’audace n’est pas genrée. C’est uniquement une question de comment les femmes s’approprient l’audace. Et c’est bien là que se niche le problème. Le système éducatif global instaure des stéréotypes, dès la petite enfance : la performance et la réussite sociale seraient quasiment innées chez les garçons.

« Il faut alors déconstruire auprès des femmes les stéréotypes qu’on leur a inculquées dès le plus jeune âge pour construire de nouvelles images qui les emmènent vers le succès, qui je le dis souvent, est l’enfant de l’audace. Ça ne se fait pas tout seul. Il y a des freins à identifier et à casser pour être décomplexées. »
analyse Frédérique Jossinet. 

Elle a grandi avec deux frères, elle a fait du sport entourée de garçons. Devenir championne, rafler les grands titres, ça a toujours été une évidence pour elle. Après avoir définitivement quitté le tatami, elle entame des études de commerce à l’ESSEC. Désormais médaillée et diplômé, elle veut entrainer.

LE SEXISME, DANS LE SPORT COMME AILLEURS

Elle s’aperçoit alors qu’on préfère donner cette fonction à un jeune athlète, qui n’a pas son palmarès à elle. Loin de là : « J’ai été voir ma fédération et je leur ai demandé ce que c’était le problème ! En posant la question, je me suis dit « Ah mais c’est parce que je suis une fille ». Eux aussi l’ont entendu, même s’ils m’ont dit que c’était pas ça. J’ai été rappelée quelques temps plus tard pour entrainer à l’INSEP… J’ai compris qu’il y avait là un vrai sujet. »

Un vrai sujet. Un sujet vaste. Qui dépasse largement les frontières du football et les frontières du monde sportif en général. Puisqu’elle pointe là les stéréotypes appris dès l’enfance, qui finissent par se transformer en discriminations. Partout, on retrouve le plafond de verre, partout on retrouve le sentiment d’illégitimité et d’estime de soi en majorité chez les femmes.

« Quand je nomme des présidents de commission, ils me disent tout de suite oui. Parfois même sans savoir de quoi il s’agit exactement. Quand je nomme des présidentes de commission, elles me répondent qu’elles doivent réfléchir, voir avec leurs maris, voir avec leurs enfants, etc. Ça fait 5 ans que je suis à la Fédération, ça fait 5 ans que ça dure. Parce que c’est ancré dans les mentalités depuis le plus jeune âge. », commente la présidente du foot féminin au sein de la FFF. 

CONSTRUIRE DE NOUVELLES IMAGES DE SPORTIVES

Elle croit en la puissance du monde scolaire, en la puissance du monde éditorial. Ces deux grands pôles doivent jouer un rôle fondamental dans l’évolution des mentalités. Et cela passe par la diffusion et la valorisation des rôles modèles. Pour elle, il est essentiel d’en avoir dans tous les domaines. Essentiel également de se débarrasser de l’image que Pierre de Coubertin a laissé concernant les femmes dans le sport.

Il y en a eu des arguments pour éloigner la gent féminine de la pratique sportive. Notamment sanitaires, prétextant que certaines disciplines pourraient déplacer l’utérus, rendre stériles. Pendant longtemps, les JO ne leur étaient pas accessibles, les activités étaient parfois interdites aux femmes. Et puis, les tâches ménagères, l’éducation des enfants… Quel temps leur reste-t-il pour s’adonner ne serait-ce qu’à un loisirs ?

Elles ont été écartées des activités, évincées de l’Histoire. Comment se projeter en tant que sportives quand on n’en voit jamais dans les médias et à la télé ?

« Les filles et les femmes ont besoin de rôles modèles pour déconstruire les stéréotypes. Le rêve, la projection, doivent aussi faire partie de la construction des filles. Dans n’importe quel domaine ! Le foot, l’astronomie, dans tout ! »
poursuit Frédérique Jossinet. 

ENCOURAGÉES À OSER

A la Fédération, la féminisation des métiers est un des objectifs fixés. Du côté des arbitres et des entraineuses notamment. En janvier dernier, la FFF organisait à ce titre-là le premier séminaire du Club des 100 femmes dirigeantes. Pour encourager les femmes à prendre plus de responsabilités. À oser franchir la barrière invisible, le sentiment d’illégitimité, le manque de confiance.

« On les forme et on les accompagne pour qu’elles prennent confiance, qu’elles s’investissent et qu’elles s’engagent. On organise des espaces pour qu’elles échangent entre elles sur les bonnes pratiques mais aussi sur leurs ressentis, leurs difficultés, leurs freins. En 5 ans, il y a déjà eu une explosion du nombre de licences féminines mais on peut encore aller plus loin. », souligne la directrice. 

Aux rôles modèles, on y arrive. Plus tôt, il y a déjà eu Nicole Abar, Marinette Pichon, Mélissa Plaza. Elles, elles ont œuvré pour rompre le silence. Pour dénoncer les inégalités. Pour assurer de meilleures conditions d’accueil aux nouvelles. Aujourd’hui sur les terrains, Eugénie Le Sommer, Wendie Renard, Kadidiatou Diani, Amandine Henry, Marta, Ada Hegerberg et de nombreuses autres footballeuses font vibrer les stades et rêver les enfants :

« Les joueuses des 24 équipes sélectionnées sont les actrices de cette Coupe du Monde. Elles sont devenues les rôles modèles de toute une génération de petites filles. Les garçons aujourd’hui, ils vont assister à des matchs où ils voient des footballeuses et se rendent comptent que c’est un jeu performant aussi, qu’elles jouent super bien et qu’elles n’ont rien à envier aux garçons ! »

PRÉVOIR L’HÉRITAGE DE DEMAIN

Rien à envier aux garçons, sauf peut-être les salaires, la médiatisation, la qualité des équipements sportifs et le fait qu’ils ne vivent pas le sexisme dans le regard des gens, dans les jugements et les commentaires des matchs. Après tout, on ne demande pas au ballon d’or s’il sait twerker. Mais à la ballon d’or, si (Ada Hegerberg).

Aller plus loin, comme le mentionne Frédérique Jossinet, c’est ne pas laisser l’engouement suscité par la Coupe du Monde de Football 2019 retomber comme un soufflet. Qui sait la tournure que prendront les choses si les Bleues venaient malheureusement à être éliminées en quart de finale…

Comme le dit Brigitte Henriques, vice présidente déléguée de la FFF et vice présidente du Comité d’Organisation de la Coupe du Monde Féminine de Football de la FIFA, France 2019 :

« La réussite de cette compétition se mesurera à l’aune de l’héritage qu’elle laissera à notre football féminin à l’horizon 2020 avec des objectifs ambitieux : 250 000 licenciées, 8000 équipes 100% féminines, 1500 écoles féminines de football. »

C’est pour cela que la candidature de la France dans l’organisation du Mondial a choisi de se bâtir autour du plan Héritage 2019. Soit une enveloppe de 14 millions d’euros à destination des clubs amateurs. Le site dédié à ce plan (heritage2019.fff.fr) désigne trois niveaux d’actions : la structuration des clubs à vocation féminine, l’investissement pour les infrastructures et la formation à destination des futures dirigeantes, éducatrices et arbitres.

« Les enjeux sont là : le foot féminin est le fer de lance du sport féminin. Beaucoup de filles vont vouloir jouer au football à la rentrée prochaine. Alors, on ne pourra pas atteindre et on ne pourra pas accueillir 2 millions de licenciées (il y a déjà 2 millions de licenciés). Mais on doit pouvoir garantir l’accès des filles au football, dans des bonnes conditions. Ensuite, c’est à nous aussi de faire en sorte qu’elles restent avec nous, qu’elles encadrent, qu’elles dirigent, qu’elles arbitrent, etc. On doit penser en 360 pour le post Coupe du monde. », conclut Frédérique Jossinet.

Célian Ramis

À Rennes, toutes avec les Bleues !

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Près de 30 000 personnes étaient au Roazhon Park lundi 17 juin pour encourager et acclamer les Bleues. L’occasion de réaliser le premier volet de notre série sur la Coupe du Monde de Football, organisée en France du 7 juin au 7 juillet : les supportrices.
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Près de 30 000 personnes étaient au Roazhon Park lundi 17 juin pour encourager et acclamer les Bleues qui ont remporté la victoire, non sans difficulté, face au Nigéria (1 – 0), leur permettant ainsi de se qualifier officiellement pour les 8ede finale. L’occasion de réaliser le premier volet de notre série sur la Coupe du Monde de Football, organisée en France du 7 juin au 7 juillet : les supportrices.

« C’est la Coupe du Monde et ce sont des femmes qui jouent ! Je dis enfin !!! », s’exclame Clémence, 25 ans. Aux alentours de 19h45, elle se dirige vers le stade, en passant par le mail François Mitterand et le village des animations de la Fifa.

À quelques mètres de là, dans la fan zone, le Roazone Crew, un collectif rennais de jeunes danseuses-seurs hip hop et breakdance, a revêtit les maillots de l’équipe de France et présente - devant le public, la secrétaire générale de la fifa Fatma Samoura, la ministre des Sports Roxana Maracineanu et la maire de Rennes Nathalie Appéré – un extrait de son savoir-faire, délivrant une partie de l’étendue de son potentiel. Et ça envoie.

Clémence a déjà vu l’équipe de France jouer contre la Grèce en 2016 au Roahzon Park - un match qui avait battu le record d’affluence – et a assisté également au match Allemagne / Chine le 15 juin dernier, à l’occasion de la Coupe du monde :

« J’aime l’ambiance dans les tribunes, le fait qu’on chante tous ensemble des hymnes, etc. Et puis, c’est une fierté que la ville de Rennes accueille des matchs de la Coupe du Monde, c’est un sacré événement ! »

Elle est accompagnée de Marjorie, 33 ans, en accord avec ses propos. Ça fait 21 ans qu’elle s’engage en tant que bénévole dans le milieu du football. La victoire de 98 a provoqué en elle un déclic. Depuis, elle ne lâche plus et aime regarder la discipline, pratiquée par les hommes comme par les femmes.

« Techniquement, elles sont très bonnes. Vraiment, les femmes ont leur place dans le foot ! Les gens aiment regarder les footballeuses jouer parce qu’elles sont douées. Même si c’est un long parcours, je suis certaine que ça va faire venir des filles au foot. », s’enthousiasme-t-elle. 

Pareil pour Clémence qui voit dans cette Coupe du Monde l’occasion d’un impact positif et constructif sur l’égalité entre les femmes et les hommes.

« Le regard va changer sur les femmes. Je pense qu’un événement comme celui-là participe à l’évolution des mentalités sur la place des femmes dans la société. On ne reste plus à la maison à s’occuper des enfants… Il y a encore beaucoup à faire mais cette Coupe du Monde reflète l’évolution des mentalités. »
conclut la jeune femme, aux couleurs tricolores.

Vers 20h, le bagad s’élance dans une marche pour les Bleues, en direction de la route de Lorient, en passant le long de la Vilaine. Sur le chemin, on croise Gabrielle, 24 ans, et Laura, 28 ans, ferventes supportrices du football.

« On vient très souvent voir des matchs. Que ce soit pour la ligue 1, l’Europa League, etc. Et c’est la première fois qu’on va voir les femmes jouer ! C’est une fierté d’avoir un événement comme celui-là dans la ville de Rennes ! », s’exclament-elles. 

Elles ont déjà regardé les Bleues à la télé et pointent une meilleure visibilité de leurs matchs désormais mieux diffusés. Sans oublier la publicité qui commence à compter sur l’image des footballeuses !

Les deux amies, sur le trajet, discutent de la féminisation du football, de l’engouement suscité cette année et qui l’équipe de France devra affronter après le match du 17 juin. Les Etats-Unis, certainement… « Ça fait peur, c’est pas une très bonne nouvelle mais bon, on va le faire et puis comme ça, ce sera fait ! », rigole Laura, parée du drapeau français et d’un t-shirt tagué « #meufdefoot », lancé par Emilie Ros sur Twitter. 

Elle aime la ferveur que procure ce sport au sein du stade et le rassemblement que cela provoque : « Je vois plein de familles venir ! Et au-delà de l’image que ça donne du foot, il y a le rassemblement et la bonne humeur ! C’est cool ! »

Pour Gabrielle, même topo :

« On peut chanter, on peut crier. C’est vachement bien ce qui se passe autour des filles. C’est une très bonne équipe ! »

Enjouées, elles – qui ont pris leurs places plusieurs mois en avance - se préparent à faire la fête durant le spectacle qui finira par offrir la victoire aux Bleues.

À l’entrée du stade, devant la tribune Vilaine, on rencontre Sonia, 40 ans, venue d’Angers pour assister au match avec son frère qui vit à Rennes et des ami-e-s. Elle joue au football, en équipe féminine, depuis qu’elle est toute petite.

« J’ai toujours baigné dans le foot. J’aime l’ambiance, l’esprit d’équipe. Mes enfants aussi jouent au foot. », souligne-t-elle. 

Sa première fois au Roazhon Park, c’est aussi sa première fois face à des joueuses professionnelles : « Je les regarde à la télé, c’est une très bonne équipe, avec de très bonnes joueuses. Dommage qu’elles ne soient pas assez diffusées à la télé ! »

Il est 21h, le coup d’envoi retentit. Le Stade de la capitale bretonne affiche complet et arbore fièrement les couleurs tricolores. Pendant plus d’une heure et demie, hymnes, applaudissements, encouragements des joueuses – en particulièrement pour Eugénie Le Sommer, même bien avant son entrée en deuxième période – s’enchainent.

Les difficultés aussi et les Bleues, bien que dominantes durant la majorité du jeu, ont bien du mal à percer la défense nigériane et les filets de la gardienne Chiamaka Nnadozie. Il faudra alors compter, après un premier penalty manqué par la talentueuse Wendie Renard, sur la VAR (vidéo) et le nouveau règlement de la Fifa quant au positionnement des pieds sur la ligne de la cage, pour que la défenseuse française tire à nouveau le penalty, qui place l’équipe de France première de son groupe, direction les 8ede finale. 

Si le Roazhon Park n’a pas vu ce soir-là le plus beau match de la Coupe du Monde (et heureusement…), il a encore regroupé des milliers de femmes, d’hommes, de filles et de garçons dans les tribunes, tou-te-s bien enclin-e-s à encourager les Bleues et par moment à les tacler d’un « Allez les filles, c’est le bordel là ».

La ferveur nous a emporté, nous aussi, au sein de la rédaction. Mais ne nous a empêché de constater que malgré l’engouement, les joueuses sont acclamées par leurs prénoms, a contrario des joueurs qui eux sont sollicités par leurs noms de famille. Comme quoi, tout n’est pas encore gagné et la vigilance doit être de mise. Le sexisme se logeant également et principalement dans les détails que l’on voudrait penser pas importants, pas prioritaires.

  • D’autres femmes, professionnel-le-s du foot, décrypteront les avancées et les freins à l’égalité entre les femmes et les hommes, dans notre série sur la Coupe du Monde de Football. Et c’est à Rennes que ça se passe !

 

 

Célian Ramis

Duras & Platini : un duel au sommet

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Quand Michel Platini s’entretient avec Marguerite Duras en décembre 87 dans les locaux de Libération, c’est une interview surréaliste. Quand Mohamed El Khatib s’empare de la thématique en avril 2019 à la Parcheminerie, c’est un spectacle drôle et social.
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Quand Michel Platini s’entretient avec Marguerite Duras en décembre 87 dans les locaux de Libération, c’est une interview surréaliste. Quand Mohamed El Khatib s’empare de la thématique en avril 2019 sur la scène de la Parcheminerie, lors du festival Mythos, c’est un spectacle drôle et social qui défile sous nos yeux. 

On avait aimé découvrir en 2016, à l’occasion de ce même festival, la pièce Moi, Corinne Dadat, écrite et mise en scène par Mohamed El Khatib. On avait aimé parce qu’il savait utiliser l’humour pour piquer à vif. 

Il réitère, les 4 et 5 avril, au théâtre de la Parcheminerie à Rennes, avec Duras & Platini, une grande intellectuelle et un monstre du football. Elle a écrit, entre autres, L’amant et a reçu le prix Goncourt pour celui-ci quelques années plus tôt. Il a été le capitaine des Bleus, champion d’Europe et plusieurs fois demi finaliste de la Coupe du monde. Cette année-là, il raccroche les crampons. 

De cette interview, il garde le souvenir de « quelque chose de complètement irréaliste, ou plutôt surréaliste, dans la mesure où moi je ne savais pas qui était Marguerite Duras, je n’avais pas conscience de son rayonnement intellectuel. Non je n’étais pas impressionné, puisque je ne mesurais pas l’importance de cette personne dans un monde littéraire dont j’ignorais tout ou presque. En revanche, j’avais été très intéressé, car j’ai toujours adoré le contact avec des gens qui n’étaient pas du football. Avec elle, j’étais servi, car j’étais certain qu’elle n’était jamais allée à un match de football. »

Mohamed El Khatib est très jeune lorsqu’il apprend que le Maroc est divisé en deux catégories : d’un côté, les supporters du Real de Madrid et de l’autre, les supporters du FC Barcelone. Il a 6 ans quand, devant la télé, son oncle hurle : « On a niqué la reine d’Angleterre ! ». 

La « main de Dieu » de Diego Maradona propulse, en 1986, l’Argentine en demi finale de Coupe du monde, face à l’Angleterre. « Trente ans plus tard, ce même Maradona adresse au Nigéria et au monde entier un doigt d’honneur. », souligne le metteur en scène. 

Pour lui, il n’y a pas de football sans politique. Et le lien football et littérature lui apparaît comme une évidence, les deux étant des surfaces de réparation de la démocratie. Les deux posant la question du récit et comment on raconte la vérité. C’est ce qu’il va mettre en perspective pendant cette heure de théâtre-documentaire du passé pour comprendre le présent.

Et c’est cette question de la vérité qui va être au cœur de l’échange entre Marguerite Duras et Michel Platini qui s’en souviendra comme d’un moment bien plus difficile que tous les matchs qu’il a joué.

Comme à son habitude, Mohamed El Khatib ne quitte pas le plateau et accompagne durant tout le spectacle les comédiens qu’il a choisi pour interpréter ce duel : Anne Brochet et Laurent Poitrenaux.

Ensemble, ils font renaitre une partie d’un entretien fort intéressant à analyser alors que 30 années se sont écoulées depuis. L’angélisme dont parle l’autrice à propos du footballeur, on le perçoit à son propos à elle. C’est beau la manière dont elle appréhende l’homme qu’elle a en face d’elle et la manière dont elle saisit le sport.

« C’est mon métier de regarder le monde »
dit-elle. 

Elle paraît naïve dans ces questions parce qu’en réalité elle l’est, vierge de tout intérêt pour la discipline footballistique. Tout comme Michel Platini avoue n’avoir aucune connaissance du domaine littéraire.

Mais Marguerite Duras a l’avantage et creuse rapidement l’écart. Sans chercher à le piéger, elle le pousse dans l’intellect et dans l’analyse de quelque chose de plus profond, de plus viscéral. Alors qu’il défend le sport comme un spectacle, elle s’enfonce dans les méandres de l’âme humaine pour comprendre ce qui mène à la folie les nations, provoquée par le ballon rond.

Elle évoque le drame du Heysel, survenu en mai 1985 à Bruxelles. Liverpool contre la Juventus. 39 morts et plus de 450 blessés. Parce que des grilles de séparation et un muret ont cédé à la pression et au poids des supporters.

Lui, il n’a pas vu, il était dans les vestiaires. Personne n’avait conscience de ce qui se déroulait à quelques mètres de là. Alors, oui, ils ont joué. Le football, c’est, encore une fois, du spectacle. Duras ne le lâche pas, elle le titille. Que ce soit en prononçant mal le mot « football » (qu’elle prononce « footballe » tout le long de l’interview, malgré les nombreuses rectifications de Platini) ou en cherchant avec insistance ce qui fascine tant dans « ce jeu démoniaque et divin ». 

Il n’y a aucune vérité dans le foot, lui rétorque l’ancien numéro 10 qui estime que le match parfait n’existe pas, sinon il y aurait tout le temps 0 – 0. Ce sont les erreurs qui font gagner l’équipe adverse. Ce sont les coups de génie dans une action. Les coups de folie. Qui peuvent être positifs comme négatifs.

Pour lui, le football, c’est le « seul truc français dont on parle dans le monde entier. » Et « la littérature ? »,soulève Duras. À ce moment-là, le public rigole. Mais la célèbre femme de lettres n’en est pas moins sérieuse. Au contraire, elle y va, lui rentre dedans, lui soulignant qu’elle est traduite dans plus de 30 pays « ce qui fait plus que l’Europe et l’Amérique du Sud ». Et paf ! 

Il ne se démonte pas et lui rend le taquet :

« Oui, mais si vous allez dans les favelas, la littérature n’est pas importante, le football, oui. »

Centré sur sa discipline et sa carrière, il ne s’aperçoit pas de l’ampleur intellectuelle de celle qui se trouve en face de lui. Et lui renvoie par moment de la condescendance. 

Une condescendance que l’on peut saisir peut-être parce qu’il y a 30 ans d’écart entre l’interview et la pièce de Mohamed El Khatib. À l’époque, cela était sans doute considéré comme normal. Toutefois, elle soulève la misogynie du foot, le racisme et le « pré-fascisme ». Ils parlent récupération politique, Platini refusant toute approche à cet instant, et envisagent l’avenir du joueur qui deviendra peu de temps après sélectionneur des Bleus.

Son tempérament de leader, acquis parce que les gens avaient besoin de lui, elle lui permet de l’analyser sans fausse pudeur. Elle a ce don de le faire accoucher de son moi profond. Sans le savoir, il se livre, se dévoile et dit « des choses importantes, même s’il n’en a pas encore conscience ». Elle est visionnaire Marguerite Duras. 

Son approche sensible des événements, sa capacité à analyser très rapidement les propos de l’autre, son intelligence sous couvert de naïveté… Elle nous fascine. Pendant quasiment tout le spectacle, on en oublie que Platini est le cœur de l’interview. Parce que finalement, elle est la tête mais en devient aussi le cœur encore plus que lui. Elle l’envoie sur la touche.

Si l’interview est qualifiée de duel, on voit sur scène un duo. Entre légèreté et dureté, c’est sans doute un bras de fer intellectuel qui s’engage là, sous nos yeux de novices ignorant jusqu’alors l’existence de cette interview qui est loin d’être surréaliste. Quand la littérature de Duras et le football de Platini rencontrent le mordant d’El Khatib, de Poitrenaux et de Brochet, c’est un moment d’extase sociale et politique qui s’installe.

Célian Ramis

Le sport, pas pour les filles ?

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Melissa Plaza, footballeuse professionnelle et docteure en sociologie, animait le 27 mars une conférence interactive sur sa thématique de prédilection : « Sport : et si on laissait nos clichés au vestiaire », à la MIR.
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L’actualité sportive est constamment rythmée par les performances sexistes des commentateurs, présidents de compétition, personnalités politiques et autres. Et ça, Melissa Plaza, ancienne footballeuse professionnelle aujourd’hui docteure en sociologie engagée dans la lutte contre les discriminations de genre, ne le sait que trop bien. Elle animait mercredi 27 mars une conférence interactive sur sa thématique de prédilection : « Sport : et si on laissait nos clichés au vestiaire », à la MIR. Dans le cadre du 8 mars à Rennes. 

L’événement se déroule en pleine polémique à la suite des propos de Nathalie Boy de la Tour, présidente de la Ligue de Football Professionnel, caractérisant de « folkloriques » les chants et propos homophobes tenus dans les stades.

« Quand on ne condamne pas, on cautionne », souligne Yvon Léziart, conseiller municipal délégué aux Sports à Rennes, avant de rappeler que quand les sportives réclament, à juste titre, l’égalité salariale, les hommes, souvent, leur rigolent à la figure. Ce fut le cas récemment avec les footballeuses de Guingamp, club dans lequel Mélissa Plaza à terminer sa carrière après avoir joué à l’Olympique Lyonnais et au Montpellier Hérault. 

PRÉTEXTE À L’ÉMANCIPATION

Enfant, elle grandit dans une famille maltraitante et comprend vite que le foot sera une chance pour s’en extraire. Elle découvre « une lutte plus profonde », celle de la recherche de liberté, au-delà des normes, des codes et des interdits. Loin des modèles réducteurs des princesses Disney.

« Le football, c’était un moyen ou un prétexte pour être la personne que je voulais être et pas celle que l’on attendait que je sois. », souligne-t-elle. 

Elle se souvient de sa lente et longue ascension dans la cour de récré, entre le moment où elle était la dernière choisie de l’équipe et le moment où les garçons la désignaient capitaine parce qu’ils avaient compris « que pour gagner, il valait mieux m’avoir dans leur équipe ». 

Déterminée, elle va jusqu’à « s’oublier dans l’effort pour se donner les moyens d’atteindre le graal : devenir pro et jouer en équipe de France. »

Elle n’endosse pas seulement le maillot mais aussi le rôle de la râleuse. Parce qu’elle est révoltée de constater les conditions déplorables de travail. Des vestiaires insalubres, un salaire s’élevant à 400 euros net par mois, des équipements beaucoup trop grands pour les joueuses, des voyages interminables en bus pour aller jouer les matchs le week-end…

En parallèle, elle envisage l’après et mène de front sa carrière et ses études, prouvant que l’on peut être femme et footballeuse, footballeuse et doctorante :

« J’ai fait le choix de ne pas faire de choix entre les deux. Je suis devenue malgré moi la première footballeuse professionnelle à obtenir un doctorat en parallèle de ma carrière. Est-ce que ça n’aurait pas pu ou dû être plus simple ? Si à la place des posters dans ma chambre, à la place de Zidane et Henry, j’avais eu Abily et Dickenmann …? »

DES INÉGALITÉS BIEN PROFONDES

Le résumé de son parcours illustre bien le propos qu’elle va développer lors de la conférence sur les clichés de genre et le milieu sportif. Une conférence qu’elle choisit de rendre interactive et ludique en utilisant l’application Klaxoon – développée par une entreprise locale, située à Cesson Sévigné – qui permet de lancer des sondages auxquels peuvent participer toutes les personnes connectées via leur Smartphone.

C’est parti pour une heure d’un jeu bien terrifiant puisqu’il révèle au fil des questions une société bien empêtrée dans ces clichés sexistes et ces conséquences dramatiques. Preuve en est avec la première interrogation visant à demander la moyenne des écarts salariaux dans le sport et sa réponse : 57%.

« Les écarts ne sont pas les mêmes dans le foot / rugby que dans le volley / tennis / handball. Je vous donne un exemple d’écart, actuel. La meilleure joueuse de l’OL est payée 33 000 euros par mois. Le meilleur joueur de l’OL est payé 183 000 euros par mois. »

Ça choque. Forcément. Les inégalités salariales sont la partie émergée de l’iceberg. La plus visible et la moins contestée par les sceptiques. Mais le problème majeur dans la partie immergée. La partie très insidieuse puisque marquée depuis très longtemps par les stéréotypes de genre.

En matière de sport, les femmes pratiquent moins fréquemment, moins intensément et sont moins compétitives. Quand on regarde du côté des causes de mortalité, on s’aperçoit que la première chez les femmes est due aux pathologies cardiovasculaires.

« Or, qu’est-ce qui prévient des maladies ? Le sport ! Les femmes font moins de sport et meurent principalement de maladies cardiovasculaires. J’y vois là une vraie inégalité en terme de santé. », précise Mélissa Plaza. 

L’ARGUMENT BIOLOGIQUE…

Dans les pratiques, on observe d’un côté des sports pensés masculins et d’un autre des sports pensés féminins. Peu sont pensés comme mixtes. C’est ce qu’elle appelle le couloir de verre et qui se retrouve également dans la manière de penser les métiers. Sans oublier le plafond de verre, qui comprend les inégalités salariales mais aussi le constat – là aussi applicable aux métiers – que plus on grimpe dans les échelons, plus les femmes disparaissent, n’accédant que très rarement à des hauts postes à responsabilités.

Pourquoi ? Comment expliquer ces inégalités plurielles ? En premier est avancé l’argument biologique, « une aberration évidemment, les choses changent selon les époques et les contextes. Et puis si on prend par exemple le soccer aux Etats-Unis, c’est un sport quasi exclusivement joué par les femmes donc ça ne tient pas ! »

Sans nier les différences de puissance musculaire, due notamment à la testostérone, ou de force supérieure chez les hommes dans le haut du corps principalement, il est impossible de mettre l’argument biologique sur la table.

« Moi, ce que je dis à ceux qui y croient, quelque soit le contexte, c’est de repenser à l’esclavage. Nous avons asservi les noir-e-s à cause de ces prétendus arguments biologiques. », souligne la footballeuse. 

Elle donne des exemples inspirants de femmes ayant remporté des épreuves mixtes. En 1992, Zhang Shan remporte le titre, en tir sportif, aux JO de Barcelone et en profite pour battre le record mondial de cette épreuve. En 2002, 2003 et 2005, Pamela Reed remporte l’ultramarathon de Badwater.

En 2019, Jasmin Paris remporte la Montane Spine Race, l’un des plus difficiles ultramarathons au monde. Elle ne se contente pas de gagner, elle bat de 12h le record (établi avant elle à 95h) de ses homologues masculins. Et ce en faisant plusieurs pauses pour tirer son lait.

On peut multiplier les exemples du nombre de sportives à rafler les médailles et à trôner en haut des podiums, sans qu’elles ne soient des exceptions. Pourtant, on a souvent tendance à penser qu’elles ne sont pas nombreuses à pouvoir réaliser ces performances que l’on qualifiera alors d’exploits, impliquant ainsi une forme de rareté ou d’exception venue confirmer la règle.

FACE AUX STÉRÉOTYPES

Cette règle qui finalement n’est rien de moins qu’un stéréotype de genre : « A la base, le cliché, c’est une technique d’impression pour dupliquer à l’infini des documents. Walter Lippmann nous dit qu’on a tous des images dans la tête pour comprendre notre environnement. Parce que pour catégoriser les milliers d’informations qui nous parviennent à la minute, on a tous et toutes besoin des stéréotypes. Il faut être extrêmement vigilants, à tous les instants, face aux stéréotypes de genre. On est tous et toutes potentiellement auteur-e-s et victimes de discrimination. »

Pour comprendre les stéréotypes, Melissa Plaza approfondit la notion de « gender studies », un courant de recherches scientifiques sur les représentations genrées. On y distingue sexe biologique, qui s’apparente à de l’inné, et genre, qui s’apparente à de l’acquis.

« Le sexe biologique se définit par 4 critères : le sexe apparent, les chromosomes (XX ou XY), les hormones (testostérone ou œstrogène) et les gonades (ovaires ou testicules). Mais il arrive qu’on ne rentre pas dans les cases. Rappelez-vous de Caster Semenya (athlète double championne olympique et triple championne du monde du 800 mètres, ndlr) qui a un chromosome XXY, on l’a met où ? Elle a été questionnée sur son identité par de nombreux examens intrusifs et on lui a dit qu’il fallait soit qu’elle se fasse réduire le clitoris soit injecter des oestrogènes. En 2018. Qui décide du taux pour les hommes ou pour les femmes ? », s’insurge Mélissa Plaza. 

Elle milite pour que soient inclus d’autres critères tels que la pilosité, la voix, etc. « 10% de la population est androgyne. C’est le même pourcentage que pour les roux. La catégorisation ne convient pas à l’extraordinaire singularité que sont les êtres humains. », précise-t-elle. 

Dès la naissance et la définition du sexe de l’enfant selon les 4 points abordés précédemment, l’enfant va être traité différemment selon qu’il soit fille ou garçon. On peut être autoritaire, sensible et aimer les enfants et ce peu importe son sexe. Mais dès la petite enfance, les stéréotypes de genre interviennent et marquent notamment le processus de socialisation :

« Chez les garçons, on va leur apporter une stimulation moteur. Aux petites filles, on va parler et sourire. On va privilégier les sports pour les garçons, les activités calmes comme la lecture pour les filles. »

DES CONSÉQUENCES LOURDES

Les rayons et catalogues se remplissent de bleu et de rose, les jouets des garçons d’un côté, les jouets des filles de l’autre. Des jouets bleus qui emmènent l’enfant vers l’extérieur, des jouets roses qui cantonnent l’enfant à l’intérieur.

Et les conséquences de ce marketing genre, de cette éducation différenciée, se retrouvent dans la cour de récré. Avec des terrains de foot et de baskets majoritairement utilisés par les garçons et des zones périphériques dans lesquelles les filles se réfugient non par choix mais par intégration de l’idée que l’espace central ne leur appartient pas.

« Dans un coin, on peut difficilement se développer. Et de là, s’instaure un rapport hiérarchique. On peut projeter plus loin : les femmes qui prennent la parole en réunion le font difficilement et en plus s’excusent de le faire, se dévalorisent. Les gars prennent la parole pour dire qu’ils ont des choses à dire, les filles prennent la parole quand elles ont quelque chose d’intéressant à dire. Et encore, même quand elles ont des choses intéressantes à dire, elles ne prennent pas forcément la parole. », souligne Mélissa Plaza qui a bien connu la difficulté de s’intégrer dans les matchs de foot dans la cour de l’école, épreuves qu’elle raconte dans son livre qui paraitra, aux éditions Robert Laffont, le 9 mai prochain, intitulé Pas pour les filles ?.

La grande difficulté de ces stéréotypes réside dans leur influence inconsciente. Dans le fait qu’ils s’activent automatiquement dans les esprits. Mais, comme le souligne la docteure en sociologie, cela ne veut pas dire qu’on les considère comme vrais. Tout dépendra de l’éducation – pas uniquement parentale, mais aussi scolaire, artistique, sportive, médiatique, etc. – que l’on aura reçue.

Toutefois, le stéréotype, lorsqu’il s’active et qu’il peut potentiellement nous concerner, entraine souvent la sous-performance. C’est ce que montrent différents tests utilisant d’un côté la menace du stéréotype et de l’autre non :

« On réussit bien moins que si le stéréotype n’a pas été activé. Ça s’est démontré avec un test de géométrie pour un groupe et un test de dessin pour un autre, alors qu’en fait il s’agissait du même exercice. Les filles ont bien réussi en géométrie qu’en dessin. Parce que le stéréotype s’est activé sur la géométrie. Ça marche aussi dans le sport. Et ça touche évidemment la motivation. Combien de gens passent à côté de leurs vies ? Combien sont frustrés, malheureux… à cause de ça ? »

DU STÉRÉOTYPE À LA DISCRIMINATION

Ce que Mélissa Plaza explique à partir du stéréotype, c’est que celui-ci est un socle de connaissances. Qui va ensuite passer au niveau supérieur en y ajoutant une valeur morale : le préjugé. Et se transformer in fine en discrimination. C’est-à-dire qu’il va agir sur le comportement.

Elle s’insurge : « C’est la conséquence ultime du stéréotype. Et dans le foot, elle se loge dans tous les détails : les écarts de salaire, les équipements trop grands, exactement comme dans le cas de la mission spatiale qui devait être 100% féminine et qui finalement est mixte car impossible de trouver deux combinaisons en M, c’est impensable ! En 2009, je gagnais 400 euros par mois alors que pourtant on était en ligue des champions. Et beaucoup de filles ne gagnent même pas ça ! »

Tellement profondément ancré, le sexisme devient « ordinaire ». C’est sur le récit d’un événement qui lui est arrivé que la footballeuse termine. En 2011, alors qu’elle joue à Montpellier, le club décide de faire de la promo et sollicite quatre joueuses pour réaliser une pub.

On leur explique cependant que ni leurs noms, ni leurs visages, ni le nom du club n’apparaitront sur la campagne d’affichage. Elles tapent du poing sur la table et obtiennent gain de cause. Noms, visages et club seront signalés sur les affiches.

Lors du shooting, Mélissa Plaza réalise que les poses demandées sont très suggestives mais elle l’avoue, elle ne réagit pas. Il est trop tard. Elle se découvre placardée en 4x3 sur des panneaux la montrant de dos, torse nu, en mini short. Le slogan : « Samedi soir, marquer à la culotte ». L’objectif : vendre des abonnements pour les matchs de l’équipe masculine du Montpellier Hérault.

« Et bien je peux vous dire que j’ai regretté qu’il y ait mon nom, mon visage et le club. Ils ont fait des affiches similaires avec les footballeurs. Je peux vous dire que c’était autre chose quand même. Olivier Giroud caressait son cuir et le slogan était « Samedi soir, lâcher la pression ». L’affiche sur laquelle je suis s’est retrouvée dans la cafet’ de ma fac où je faisais une thèse sur les stéréotypes de genre. », commente-t-elle, devant les yeux ébahis de stupeur des personnes présentes à la conférence. 

AGIR CONTRE LE PATRIARCAT, PAS ORDINAIRE ! 

Lors de son témoignage, elle révèle l’affiche, preuve d’une manipulation malheureusement aussi « ordinaire » que le sexisme qui l’accompagne. « Cette image, je la laisse sur le net pour bien me souvenir de pourquoi je monte sur scène chaque jour. », conclut la footballeuse et docteure en sociologie qui au quotidien agit contre les discriminations de genre dans le milieu sportif, mais pas seulement. 

Pas de doute, Melissa Plaza sera là du 7 juin au 7 juillet pour encourager les footballeuses du monde entier lors de la coupe du monde de football – organisée en France, dans plusieurs villes d’accueil dont Rennes -, apprécier la beauté de ce sport qu’il lui a sauvé la vie et donner l’occasion de s’émanciper mais aussi pour rappeler que la vigilance face aux discriminations (pas seulement de genre) s’effectue au quotidien.

Célian Ramis

Corps en souffrance : Les forces de la liberté

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Les manières de se réapproprier son corps sont aussi nombreuses que les souffrances que l’on peut endurer en tant que femmes. Comment la reconstruction trouve-t-elle soutien et force dans l'énergie d'un collectif non mixte ?
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Du 5 au 29 mars, la Ville de Rennes met l’accent sur les luttes passées, actuelles et à venir en matière de droits des femmes, en vue de l’égalité entre les femmes et les hommes. La thématique de cette année : « Des esprits libres, des corps libres, construisons ensemble l’égalité ».

De par les violences sexistes et sexuelles, de par la pression d’une société basée sur l’apparence, de par la construction sociale et culturelle, de par des maladies impactant les zones intimes de la féminité, le corps est mis régulièrement à l’épreuve.

De quelles manières peut-on se réapproprier son corps lorsque celui-ci a été mis en souffrance ? Quel est l’apport de cette démarche individuelle lorsque celle-ci est intégrée à un collectif, quasi exclusivement composé de femmes concernées de près ou de loin par les mêmes problématiques ?

Le corps des femmes constitue un enjeu politique très fort dans les rapports de domination. Preuve en est avec le viol comme arme de guerre mais aussi comme base de conception d’une culture qu’on répand dans les médias, les œuvres cinématographiques et artistiques, dans l’éducation genrée et sexiste, dans les publicités, etc. La culture du viol contraint à penser que les hommes sont sujets et dominent les femmes qui elles sont objets. De cette société aux valeurs patriarcales intégrées et transmisses de génération en génération découle donc l’idée que le corps des femmes ne leur appartient pas entièrement, pas réellement. Elles n’en disposent pas librement. Grand nombre de souffrances viennent chatouiller, ou plutôt poignarder, nos bourrelets, seins, vergetures, utérus, culs, jambes et amas de cellulite. Et pourtant, ces corps combattent, main dans la main avec l’esprit, contre les injonctions, les épreuves, les difficultés. Pour la réappropriation des corps, plus libres, plus réels, plus vivants. 

Les petites filles sont éduquées dans l’idée qu’elles sont fragiles, discrètes, sensibles. Mais aussi dans l’idée qu’elles vont devoir souffrir. Souffrir pour être belle, enfanter dans la douleur, se tordre à l’arrivée des règles… Le paradoxe de l’injonction à être femme. Douillettes, elles doivent serrer les dents et les fesses. Une vie de souffrance, d’injustices et de discriminations les attend, mieux vaut les préparer dès la petite enfance, à endurer les épreuves de la féminité et à payer les dérives de la masculinité toxique. Pourquoi ?

DE DÉESSES À IMPURES

Au moment des premières règles – appelées les ménarches – les filles intègrent le poids de la honte et de la peur, transmis de manière plus ou moins inconsciente dans l’imaginaire collectif. Dans l’essai Le mythe de la virilité, la philosophe Olivia Gazalé démontre que pendant un temps les femmes, de par le pouvoir de donner la vie, étaient érigées en déesses.

Elles étaient alors vénérées jusqu’à la découverte que « la procréation n’est plus le privilège exclusif et magique de la femme, cette prérogative sacrée au nom de laquelle il avait fallu, durant des millénaires, l’adorer, la prier et lui faire des offrandes, mais une affaire de semence mâle et de labour viril du sillon matriciel. »

Dès lors, la femme ne devient rien d’autre « que le réceptacle destiné à recueillir le précieux liquide séminal. Tandis que son ventre est discrédité, le sperme devient un objet de culte, au même titre que la fascinante machine dévolue à son intromission dans le ventre féminin : le phallus. »

Depuis, les femmes enceintes sont sacralisées, les femmes menstruées dénigrées. Le moment des règles représentant l’impureté, les non fécondées sont mises de côté, écartées, exilées, exclues (l’exil menstruel existe encore dans certains endroits, comme le Népal où le rituel est pourtant interdit par le gouvernement depuis 2005).

À cela, la philosophe ajoute : « Au commencement de l’histoire, les règles auraient donc été considérées, dans certaines cultures, comme sacrées, avant que les religions patriarcales ne les stigmatisent et assimilent la femme à l’animalité dans ce qu’elle peut avoir de plus répugnant, l’obligeant à s’éloigner périodiquement de la communauté humaine à la première goutte de sang et à se décontaminer avant d’y être réintégrée. »

LA DÉPOSSESSION DU CORPS

Ainsi, le tabou perdure, les jeunes filles intégrant cet héritage inconscient et patriarcal qui participe à leur invisibilisation dans la société. Elles grandissent avec la peur de la tâche de sang sur le pantalon, la peur des mauvaises odeurs, la honte d’évoquer et de nommer précisément les menstruations.

« Cette peur d’être trahie par son corps en permanence, c’est la base de la dépossession de nos corps. », expliquait justement la réalisatrice militante Nina Faure, auteure du documentaire Paye (pas) ton gynéco, lors de sa venue à Rennes le 27 novembre dernier.

Et en s’emparant de nos corps, les hommes pensent détenir le pouvoir suprême. Et vont plus loin, comme le souligne Olivia Gazalé dans son chapitre « La légitimation de l’exclusion par l’infériorité féminine » : « Il se pourrait en outre que le sang menstruel ait joué un rôle encore plus important dans l’histoire de la construction des sexes que la simple exclusion temporaire des femmes du lit conjugal ou de la maison. Il est possible qu’il soit aussi la cause (ou plutôt le prétexte) de leur exclusion permanente de certaines professions, et cela dès l’époque des chasseurs-cueilleurs, donc bien avant l’apparition des grandes religions. Une division des tâches qui est aussi un partage du monde en deux, entre une sphère masculine, très vaste, mais hermétiquement close, et une sphère féminine, beaucoup plus limitée, faite d’empêchements, d’entraves et d’interdits. »

CONTRÔLER LE SEXE FÉMININ

Le corps des femmes n’a donc pas toujours été l’apanage des hommes mais l’est devenu depuis très longtemps et divise l’humanité en deux catégories dont l’une est soumise à l’autre, dans une violence inouïe. Dans Le mythe de la virilité toujours, l’autrice démontre de nombreuses symboliques à ce propos.

Si le vagin est un antre obscur puisque caverneux et a priori dangereux, les hommes n’ont pas d’autre choix que de l’accepter pour engendrer des fils. Mais le clitoris lui a bien trop de puissance sur la jouissance et d’inutilité scientifique sur la reproduction : « L’idée est simple : sans clitoris, pas de jouissance, donc moins de risque d’adultère. » 

L’excision est donc une protection supplémentaire contre l’infidélité de la femme, dont la figure dominante est celle de la femme à l’insatiable sexualité. « Cette opération dangereuse, qu’elle prenne la forme d’une ablation du clitoris ou d’une infibulation, s’est pratiquée et se pratique encore à une très large échelle à travers le monde. Elle n’a toujours pas disparu en France, où elle est exécutée clandestinement, dans des conditions d’hygiène désastreuses, par des communautés venues du Mali, du Sénégal, de Mauritanie, de Gambie ou de Guinée. »

Elle analyse également le viol comme arme politique, « arme de destruction massive », comme l’écrit Annick Cojean dans Le Monde en 2014, pour parler de la situation en Syrie mais ces termes sont applicables également au Viêtnam, au Rwanda, en Bosnie, en Centrafrique et au Soudan du Sud, rappelle Olivia Gazalé :

« Engrosser la femme de l’ennemi est la meilleure façon d’étendre son empire et d’anéantir la lignée d’en face. C’est donc un meurtre contre la filiation, le meurtre symbolique de la communauté, l’extension du domaine de la folie génocidaire. Quand tout commence et tout finit dans le ventre des femmes… »

Un ventre bien contrôlé qui dans les années 70 prendra également la forme d’un crime peu connu et reconnu que la politologue féministe Françoise Vergès met en avant dans Le ventre des femmes – Capitalisme, racialisation, féminisme : les stérilisations et avortements forcés à la Réunion pratiqués par des médecins blancs, sur ordre du gouvernement français. 

LES RAPPORTS DE DOMINATION PERSISTENT

Si aujourd’hui on aime à penser une évolution certaine grâce aux luttes féministes des années 60 et 70 pour l’accès à la contraception et à l’avortement ainsi que la libération sexuelle, on se fourvoie. Les combats ont permis d’obtenir des droits, c’est une réalité, heureusement.

Mais ces droits conquis sont sans cesse menacés, principalement par les montées des extrêmes au pouvoir un peu partout dans le monde mais aussi par la perpétuation des traditions archaïques et misogynes. Fin janvier 2019, une jeune népalaise de 21 ans décède durant son exil menstruel (rappelons encore une fois que le rituel chhaupadi est interdit depuis 14 ans maintenant).

Fin février 2019, une jeune argentine de 11 ans accouche par césarienne à la suite d’un viol commis par le compagnon de sa grand-mère (en Argentine, l’avortement est illégal mais autorisé en cas de viol, sauf quand la Justice laisse trainer les dossiers de demande d’avortement afin de dépasser le délai pour le pratiquer…).

Début mars 2019, en France, 30 femmes ont été tuées depuis le 1er janvier par leur compagnon ou ex compagnon. Le corps des femmes reste un enjeu terriblement actuel dans les rapports de domination. La souffrance corporelle et psychologique comme héritage maternel n’est ni entendable ni tolérable.

Les voix des femmes sont nombreuses à s’élever contre ces diktats essentialistes, visant à faire croire à la population que cela serait « naturel » chez les femmes de subir leurs cycles ou d’accoucher dans la douleur, et autres sornettes du genre. Les violences gynécologiques et plus largement médicales sont sévèrement dénoncées ces derniers mois mais peu prises au sérieux, dans le sens où la parole des femmes reste remise en cause et que les formations ne sont toujours pas composées de modules continus concernant l’accueil et l’écoute des patientes.

Car il est nécessaire aujourd’hui de déconstruire le rapport de domination qui place le sachant sur un piédestal et le patient – particulièrement lorsque celui-ci est une personne de sexe féminin, une personne transgenre, une personne racisée, une personne intersexe, une personne non binaire, une personne homosexuelle, bisexuelle, pansexuelle, etc. – dans une position d’infériorisation.

« On a toujours été conditionnées pour souffrir. C’est une construction sociale et culturelle et on voit la force de cette création qui se transmet de génération en génération. Ça a une incidence sur notre manière de concevoir nos cycles… J’ai été libérée le jour où j’ai compris que non, on n’a pas à souffrir ! »
explique Lucie Cavey, 39 ans, professeure de yoga (HappyKorpo) qui anime des cours notamment au sein de la structure O’nidou.

Elle constate, pour sa génération, un manque d’éducation et de transmission quant au corps féminin et son fonctionnement. Un sujet tabou, souvent tu dans les familles, ou peu évoqué, rarement enseigné au cours de la scolarité, que l’on soit dans le public ou dans le privé.

« Je pense que c’est important d’être éduquées à ces questions-là dès l’enfance. Je suis d’une génération où avec mes parents je n’ai pas eu l’impression d’avoir une transmission sur les cycles, les règles, la sexualité, etc. Et ça m’a manqué. En tant que mère, j’en parle à mes filles. Je n’ai aucun tabou par rapport à ça, je veux pouvoir répondre à toutes les questions pour qu’elles ne soient pas surprises ensuite. », poursuit-elle. 

FIN DU SILENCE ?

La surprise, on en parle de plus en plus. La surprise de ne recevoir aucune information en consultation gynécologique autour de tous les moyens de contraception. La surprise de n’être que trop rarement consultées quant à notre consentement face à un examen médical, en particulier quand celui-ci nécessite une pénétration dans le corps. La surprise d’être traitées uniquement comme un corps dont on ne s’occuperait pas bien si le médecin n’était pas là pour nous rappeler les bases, un corps qui ne renfermerait rien d’autre que des organes, des tissus, des vaisseaux sanguins, etc.

La surprise d’être violentées verbalement – et sexuellement dans certains cas – à travers des réflexions sexistes, LGBTIphobes, racistes, grossophobes, handiphobes… Le silence a duré parce que les femmes avaient – encore aujourd’hui – intégré l’infériorisation et la dépossession de leur corps.

« Aujourd’hui par exemple l’accouchement est devenu un acte médical et la grossesse une maladie. J’ai des ami-e-s qui vivent des démarches de PMA (Procréation Médicalement Assistée) et qui me racontent, je suis horrifiée. C’est un moment qui est dur physiquement et psychologiquement, durant lequel leur corps est fragilisé par le problème de fertilité et les traitements et elles passent de médecin en médecin, pénétrées d’examen en examen… C’est très difficile. », précise Lucie qui pointe alors la déshumanisation ressentie par de nombreuses femmes – et hommes – face au corps médical.

Pour elle, il faut « qu’en tant que femmes on s’affirme, on demande des informations face aux professionnel-le-s, qu’on apprenne et qu’on ose dire non, que l’on refuse leur façon de faire quand ça nous va pas, qu’on les oblige à nous respecter. Certaines personnes concernées le font déjà et ce sont elles qui font bouger les choses. Il est important de mieux connaître notre corps pour être plus sereines et vivre tout ça de manière moins passive, comme par exemple je pense à l’accouchement, où on ne nous dit pas qu’on peut bouger même une fois qu’on a eu la péridurale mais c’est possible ! Il faut retrouver ou gagner en confiance pour oser dire les choses et affirmer nos choix. Si on ne dit rien, le protocole médical sera suivi, point. Quand le corps médical voit arriver une femme bien décidée, il laisse faire et vient en soutien. » 

DÉPOSSÉDÉES PAR LA MALADIE

Annie, 58 ans, et Chantal, 63 ans, sont toutes les deux membres de l’équipage des Roz’Eskell, pratiquant le dragon boat  - le bateau dragon est un type de pirogue – activité proposée par l’association CAP Ouest (Cancer Activité Physique) pour les femmes ayant été atteintes du cancer du sein. Pour Chantal, pas question de se laisser manipuler sans comprendre le pourquoi du comment :

« Je veux tout savoir pour comprendre et choisir. C’était une étape pour moi pour accepter la maladie. À ce moment-là, on est actrices de la survie immédiate. Mais quand les soins sont terminés, il y a un grand vide. Parce qu’après ça, tu fais l’inventaire des dégâts et il y en a sur le plan social, physique, professionnel, financier… Et puis on rentre avec des drains à la maison, on ne sait pas quoi en faire… Surtout que maintenant ils essayent de tout faire en ambulatoire… Moi j’avais envie de rester à l’hôpital, qu’on s’occupe de moi. Je me sentais pas reconnue et vulnérable. »

Pour Annie, le temps s’est accéléré au moment de la nouvelle. Tout s’est enchainé rapidement : « Après les examens qu’on m’a fait passer, je m’attendais à ce qu’on me dise que j’ai un cancer du sein mais ça m’est tombé dessus du jour au lendemain et surtout je ne m’attendais pas à la mammectomie. En une semaine, hop, tu passes au bloc. Tu y rentres avec deux seins, tu ressors avec un seul. Et tu vois que c’est plat, même s’il y a des pansements. À ce moment-là, on est complètement dirigées par les médecins. On est dépossédées de ce qu’on peut faire de notre corps à cause de la maladie. »

FEMMES AU-DELÀ DES ÉPREUVES

Face au cancer du sein, qui touche un peu plus de 50 000 femmes par an, les réactions sont diverses, en fonction des individus. « Avec le cancer, on a un corps meurtri, un corps fatigué. Lors de mon premier cancer, j’ai pas entendu. Le deuxième, j’étais vraiment très fatiguée. La question de la réappropriation, ça va être ‘Comment je me réapproprie un corps fatigué ?’. La mammectomie par contre, ça met un coup sur le plan de la féminité, de la sexualité. Et ça, on n’en parle pas en consultation. Moi je me suis dit ‘Bon tu étais une femme avant et bien tu restes une femme !’ », déclare Chantal qui arrive désormais à affirmer qu’elle se sent mieux, qu’elle se sent bien.

Pour Annie, le travail mental a été différent. « Le regard du conjoint est important et mon regard à moi aussi bien sûr. Le fait de mettre la prothèse le matin, l’enlever le soir… À ce moment-là, j’avais l’impression que tout le monde le voyait, que c’était marqué sur ma figure. Moi, je matais les seins de toutes les femmes, je pouvais pas m’en empêcher. Alors, avec une prothèse, tu ne t’habilles plus pareil, tu fais attention aux habits par rapport à ta poitrine. T’es obligée d’aller dans des boutiques spécialisées pour la lingerie pour avoir des trucs moches comme tout. Tu te dis que plus jamais tu pourras mettre des jolis petits soutifs… Ça prend du temps, la réappropriation se fait en plusieurs temps, petit à petit. Moi, j’ai opté pour la reconstruction mammaire, j’ai fini récemment. Maintenant je ne regarde plus les seins des autres et j’arrive à dire que j’ai deux seins ! », affirme-t-elle, sourire aux lèvres.

Si elles s’accordent à dire que la féminité n’est pas définie que ou par la poitrine, elles parlent toutes les deux d’une nouvelle et d’un passage traumatisants et bouleversants lorsque les médecins annoncent et réalisent la mammectomie. Sans oublier les complications qui peuvent survenir post opération.

« J’ai eu une nécrose à la suite de ça, ça a été deux mois de pansement à domicile. C’est un peu traumatisant. », confie Chantal. Un point libérateur pour elle est survenu lorsque son chirurgien a employé le terme de « mutilation » :

« Ça m’a fait énormément de bien de l’entendre dire ça. Parce que oui, c’est une mutilation. Et ça m’a fait du bien de l’entendre au moment j’allais faire la reconstruction. » 

SE CONNECTER À SON CORPS, À SON CYCLE

Le travail d’acceptation et de réappropriation peut être long, fastidieux et intense face à la maladie, même en cours de rémission ou en rémission. On parle pour les femmes principalement de cancer du sein, mais il existe aussi l’endométriose qui peut entrainer le corps et l’esprit dans de grandes souffrances. Ici, liées au cycle menstruel.

Lucie Cavey anime régulièrement chez O’nidou des séances Happy Moon durant lesquelles le cycle est spécifiquement le sujet (la prochaine aura lieu le 5 avril, de 19h30 à 21h30), et tous les jeudis midis, un cours de yoga doux à destination des femmes :

« L’idée est de pouvoir se réapproprier son corps. On n’est pas obligées d’être victimes de nos cycles. On peut s’appuyer sur chaque période du cycle pour mieux les vivre et essayer de travailler des postures qui soutiennent l’énergie. On a tous de l’énergie masculine et de l’énergie féminine mais comme on vit dans une société très masculine, on ne sait plus trop ce qu’est l’énergie féminine. Dans les cours de yoga doux, je leur demande comment elles vont, comment elles se sentent et où elles en sont en gros dans les cycles et à partir de là, j’adapte la séance. Car il y a des postures qui peuvent faire du bien plus à une période qu’à une autre. »

La professionnelle pratique également le yoga régénérateur (dont la prochaine séance aura lieu le 24 avril de 19h30 à 21h30), une pratique spécifique à réaliser allongée, en étant soutenue par des coussins, des couvertures, etc. dans un but de relâchement total pour mettre le corps au repos.

Ce qui permet non seulement de recharger les batteries mais également d’amener de la respiration dans le bas ventre et l’utérus. Pour elle, corps en activité et corps au repos doivent aller de pair dans la journée, non de manière simultanée mais différenciée, toujours dans l’écoute de son corps :

« On peut prendre appui sur nos cycles et pour ça on doit s’autoriser à écouter son propre rythme. Et on doit être libre d’en parler, ça c’est encore problématique. Dans les cours de yoga, on va pouvoir par exemple travailler des postures qui peuvent soulager l’endométriose ou les règles douloureuses. Il y a un poids social très fort autour des règles. Même les douleurs au moment de l’ovulation, on en parle très peu. Je travaille actuellement là-dessus au niveau personnel, il est important de mieux se connaître, de dédramatiser et d’oser affirmer qu’à certains moments du cycle, on a besoin de repos. Il est important que les femmes reprennent le rôle de leur vie. Personne ne peut savoir à notre place. Et c’est pareil avec le corps des femmes enceintes. C’est notre corps et personne ne peut décider ou savoir à notre place. »

Dans les groupes, elle a des femmes de différents âges, avec (ou sans) des problématiques diverses, de l’endométriose à la ménopause en passant par la démarche de PMA et les cycles irréguliers, qui en sont à des étapes différentes de leur vie de femme à part entière.

Ce qui l’intéresse, c’est de les mener vers l’écoute de leurs besoins et de leurs possibilités. En cherchant à reconnecter le corps et l’esprit quand ceux-ci se sont décalés :

« L’automassage par exemple est un bon moyen d’être en connexion : le fait de palper, toucher. On ne le fait quasiment jamais parce que c’est un tabou. Mais c’est important de toucher le bassin, le ventre, les seins, le pubis et ça permet d’enlever les tabous par rapport à ça. En observant son corps et les énergies qui y circulent tout comme les tensions, on apprend beaucoup de choses. »

PORTÉES PAR L’ÉNERGIE COLLECTIVE

À partir de démarches individuelles dans un objectif individuel, de reconstruction personnelle et de réappropriation d’un corps en souffrance ou ayant été en souffrance, elles vont trouver de la liberté et du soutien dans le collectif. Au moment ou à la période où survient la mise en difficulté du corps, la personne vit seule l’épreuve.

« Même quand tu es entourée, que tes proches sont présents, tu es seule dans la maladie, le cancer isole, tu es seule au bloc. », souligne Chantal qui a rejoint les Roz’Eskell peu de temps après la création de l’activité par l’association CAP Ouest, tandis qu’au départ, elle ne souhaitait pas intégrer une groupe de femmes :

« Je n’ai jamais été qu’avec des femmes donc ce n’était pas évident pour moi. Rapidement, j’ai été convaincue par l’énergie collective. Quand on est fatiguée, on peut s’arrêter de pagayer pour souffler et le bateau avance quand même. Et puis en dragon boat, on pagaie vers l’avant. Ça donne de l’espoir de toutes faire avancer le bateau ensemble. C’est une activité qui est bonne pour le drainage lymphatique, une activité physique adaptée pendant ou après le traitement. Et c’est un tremplin pour revenir ensuite vers une activité physique ordinaire. On vit des choses tellement exceptionnelles qu’on y reste. »

Annie est devenue une dragon lady fin 2014, en venant avec une amie à elle également atteinte d’un cancer du sein : « Déjà, ça nous permet de faire autre chose et de ne pas être définies que par les rendez-vous médicaux. Et puis, on est allées à la vogalonga de Venise. Avoir un but comme ça, c’est un défi à relever. Fin 2014, j’étais encore en chimio. En mai 2015, j’étais à Venise avec l’équipe. Et comme dit Chantal, quand on est sur l’eau, on le dit à chaque fois aux nouvelles, on arrête dès qu’on est fatiguées, on se repose et un jour, elles aussi pagaieront pour celles qui auront besoin de se reposer. C’est sportif comme activité. Il faut faire à son rythme. On doit adapter à celles qui sont fatiguées, qui arrivent, qui sont encore en traitement, etc. même si on aurait envie de progresser davantage, de faire en plus une équipe mixte, pas uniquement réservé aux personnes malades, etc.» 

LA SORORITÉ, POUR SOUFFLER ET AVANCER

Finalement, elles expriment là une appropriation complète de l’activité en elle-même qui leur a permis non seulement de reprendre le sport mais aussi de trouver un groupe porteur d’énergie dans lequel elles ont évolué et gagné en confiance. L’appréhension de Chantal s’est évaporée rapidement :

« En fait, j’ai vraiment envie de parler de sororité. On a développé une certaine sororité entre nous, même si on s’entend mieux avec certaines personnes que d’autres, ça c’est normal. Avant ça, j’avais un rapport à la féminité, que j’ai encore aujourd’hui, où je pense que chacun est comme il est mais moi je ne me maquillais jamais, je ne portais jamais de tenues extravagantes. Là, d’être avec des femmes qui mettent des boucles d’oreille, du rouge à lèvre, etc. ça donne envie. Par exemple, je pense en ce moment à me faire un vrai tatouage car l’encre du tatouage fait lors de la reconstruction est éphémère. Je n’aurais pas envisagé ça avant. Mais y a pas d’âge pour un tatouage ! Peut-être en fait tout simplement que le fait de partager cette activité entre femmes me permet de m’autoriser à plus de choses. »

Pendant son cancer et son traitement, Annie était très vigilante à l’image qu’elle renvoyait quant à son physique. Ne pas porter la perruque n’a pas été une option envisageable : « Je ne serais pas sortie sans ! Aujourd’hui, les femmes assument plus et viennent aux entrainements sans leur perruque. Aujourd’hui, je me dis que je pourrais le faire. Parce que j’ai parcouru tout ce chemin ! C’est une sacrée école d’aller sur le bateau. Je ne vais pas rester là toute ma vie mais pour l’instant, j’ai envie de cocooner les nouvelles, de prendre soin des unes des autres, d’être bienveillante. Et quand on est bien avec soi, on est bien généralement avec les autres. On ne parle pas forcément beaucoup de la maladie ou autre mais ça arrive que l’une d’entre nous évoque des douleurs, ou parle d’un rendez-vous (Chantal intervient : « Si elle n’a personne pour l’accompagner on peut lui proposer de venir avec elle si elle le souhaite. »), des médicaments. Quand certaines ont su que j’avais fait de la reconstruction mammaire, elles sont venues me poser des questions. On échange. »

ESPACE DE LIBERTÉ ET D’ÉCHANGES

De la même manière, Lucie Cavey évoque la sororité dans les cours de yoga doux, un espace dans lequel les unes et les autres peuvent partager des vécus et expériences communs et/ou différents mais aussi des lectures ou autres.

« Les femmes pour la plupart ne sont plus en lien avec leurs cycles. On ne leur apprend pas à écouter, observer, prendre le temps de se reposer quand c’est nécessaire et ça l’est. Ici, on est entre nous, c’est un chouette espace d’échanges où on peut dire librement qu’on est à la masse, comment on vit sa PMA, etc. On peut libérer la parole et apprendre des unes et des autres. Il y a des femmes qui ont des enfants, d’autres qui essayent d’en avoir, d’autres qui n’en veulent pas, des femmes qui travaillent, d’autres non, par choix ou pas…», commente Lucie qui rejoint également le discours d’Annie et Chantal concernant le vecteur boostant et stimulant du collectif sécurisant et bienveillant.

Elles expriment toutes un gain ou regain de confiance en elles, ayant eu alors la preuve de leurs capacités et de leur ancrage en tant que femme malgré l’épreuve subie. « Il n’y a pas une seule manière de vivre ses cycles ou les difficultés de manière générale. Le groupe fait ressortir la multiplicité d’une base commune. », conclut la professeure de yoga.

Un propos global qui se retrouve également du côté de l’association rennaise ACZA qui lutte contre l’excision à travers des actions de sensibilisation et de partage dans les témoignages et les événements, comme tel est le cas avec l’élection de Miss Afrika ou encore avec la marche contre l’excision  - qui a eu lieu le 1erdécembre – à l’occasion de laquelle des membres de la structure, victimes d’excision dans leur enfance, avait exprimé cette sororité.

Une sororité essentielle à la libération de la parole qui s’accompagne en parallèle – pas toujours – d’une reconstruction chirurgicale du clitoris. Une sororité qui agit donc en soutien à une démarche personnelle de réparation dans certains cas et de réappropriation du corps et qui peut participer à l’acceptation, au mieux-être et au bien-être. 

NE PLUS ACCEPTER D’ÊTRE DÉPOSSÉDÉES

Travailler sur la confiance en soi permet donc de lutter contre le processus de dépossession du corps dont parle Nina Faure puisque cela va permettre de au moins diminuer la peur d’être lâchées ou trahies par notre propre corps à n’importe quel instant. Et de cette réflexion, on peut tirer la ficelle jusqu’à la représentation de nos corps dans l’espace public.

Le « clac clac » des talons va prévenir qu’une femme traverse la rue, la jupe va attirer l’attention sur les formes, les jambes et les fesses. Peut-être va-t-elle remonter et sa porteuse, être insultée, harcelée, agressée. Parce qu’elle est seule en pleine nuit. Depuis petites, les filles sont éduquées à la peur de l’inconnu, la peur de l’espace public – nocturne particulièrement – et la peur du prédateur.

Elles intègrent des injonctions et des assignations, imposant alors des stratégies d’évitement – ne pas rentrer seule, mettre des baskets pour rentrer, emprunter des trajets que l’on sait plus fréquentés et mieux éclairés, ne pas perdre le contrôle – que les garçons en majorité n’apprennent pas de leur côté…

La femme serait fragile et l’homme un prédateur en proie à ses pulsions sexuelles. Deux idées reçues toxiques mais largement diffusées et médiatisées dans ce qu’on appelle la culture du viol. De l’image de la femme-objet que l’homme peut posséder dans la sphère publique comme dans la sphère privée découlent le harcèlement de rue, les violences sexistes et sexuelles, incluant également les violences conjugales.

RENFORCER SA CONFIANCE 

« Depuis 5 ans, on a un cours spécifique pour les femmes et on a de plus en plus de femmes présentes. L’augmentation a été fulgurante. Il y avait environ une dizaine de personnes au départ maintenant on a 48 inscrites le mercredi et 45 le jeudi. Il y a parmi elles des femmes qui viennent pour des problèmes de violences par leur compagnon ou ex compagnon. Les violences sexuelles, faut bien le rappeler, c’est pas l’image du prédateur qui les attend dans la rue, c’est à 80% commis par des personnes de l’entourage ou des connaissances. De plus en plus de jeunes femmes qui viennent à cause du harcèlement de rue. », explique Frédéric Faudemer, coach en self défense et krav maga chez Défenses Tactiques, qui anime le cours Amazon training.

Il souhaite à l’avenir que le cours soit dirigé par des femmes, actuellement en formation pour devenir coachs : « Moi, je suis un gars, c’est compliqué, je ne vis pas ce qu’elles, elles vivent au quotidien. Et puis dans ce cours, spécifique aux femmes, les filles se gèrent entre elles. Elles se viennent en aide. Quand il y a des cas lourds, elles m’en réfèrent, je peux faire le lien avec mes collègues de la gendarmerie qui n’est pas toujours formée à ces problématiques mais qui en prend conscience pour améliorer l’accueil et l’écoute. Pour l’instant, c’est une collègue femme qui intervient, spécialisée dans ce domaine. »

L’objectif du cours : proposer une discipline basée sur le renforcement musculaire, l’entrainement du cardiovasculaire, la gestion du stress et l’analyse des risques. Morgane, 28 ans, secrétaire de l’association SOS Victimes 35, et Fanny, 26 ans, juriste pour la même structure souhaitant intégrer la police, suivent les séances depuis respectivement 3 ans et un an et demi (et devraient, selon Frédéric, pouvoir prendre le lead à la rentrée prochaine).

Parce qu’elles ont conscience « que contre un homme, on n’est pas à arme égale ». Ici, elles apprennent « des choses simples », pour « acquérir des réflexes », et pouvoir prendre la fuite en cas de situation dangereuse ou agression. « Il faut que ça devienne des réflexes. Pour pouvoir réagir en automatique malgré l’adrénaline sur le moment. », signale Morgane, rejointe par Fanny : « On n’aime pas prendre des coups mais le corps s’habitue ainsi à l’impact, à la douleur. »

Ainsi, le corps se renforce dans sa tonicité musculaire, dans sa capacité à encaisser et esquiver. Dans l’objectif toujours de se dégager. De fuir. Fanny et Morgane insistent sur ce point :

« On ne peut pas nier la différence physique entre les hommes et les femmes. On ne vient pas là pour apprendre à mettre des coups. Mais on apprend à être des femmes responsables, conscientes et citoyennes. C’est important aussi d’avoir conscience des limites qu’on a au niveau corporel et psychologique. Ici on apprend à avoir conscience de nos corps, de nos corpulences et surtout de nos potentiels corporels. » 

LA HARGNE DES GUERRIÈRES

Au-delà de l’apport des mécanismes, les femmes participantes peuvent aussi trouver un espace de sororité et de liberté, pour parler et pour souffler. Relâcher la pression qui pèse parfois sur leurs épaules que ce soit par rapports à des agressions subies ou le poids social d’une société aux valeurs patriarcales :

« Beaucoup de personnes viennent se reconstruire ici. On voit rapidement quand ce sont des personnes qui ont vécu des situations traumatisantes. Elles arrivent, elles sont assez renfermées, elles peuvent aussi fondre en larmes parfois sur certains exercices qui se rapprochent de ce qu’elles ont vécu. Le fait d’être une communauté de femmes fait qu’on est là pour écouter, pour échanger et puis aussi pour encourager ! »

La reconstruction passe par la réappropriation de son corps pour ne plus le ressentir comme fragile. Sans dire que l’entrainement les rend invincibles, les femmes renforcent l’assurance de leurs corps et esprit. « L’assurance, c’est très important. Ça se voit tout de suite dans la rue. Quand une femme longe les murs, on la repère. Déjà marcher avec de l’assurance diminue le risque d’agression. », souligne Fanny.

Morgane précise : « Ici, on apprend plein de petites choses pour savoir réagir n’importe quand. On apprend à se défendre avec un sac à main, un magazine, une ceinture, un portable, des talons, un parapluie, des clés… Tous les objets du quotidien qu’on pourrait avoir avec nous ou autour de nous. On n’est pas démunies, c’est ça aussi qu’on apprend. Amazon training, c’est la figure de la guerrière ! Ça a tout son sens. On est des femmes guerrières. On peut être grave fières de nous toutes. »

Si elles sont majoritairement âgées entre 20 et 30 ans, tous les âges et tous les profils se côtoient au sein des cours du mercredi et du jeudi soirs, dans le quartier Ste Thérèse. C’est là qu’aura lieu samedi 9 mars une journée de stage à la self défense réserveé aux femmes. L’occasion de découvrir dans un cadre bienveillant que chaque femme est en capacité de s’affranchir des diktats de son sexe et genre. 

Les manières de se réapproprier son corps sont aussi nombreuses que les souffrances que l’on peut endurer, particulièrement en tant que femmes. Si la reconstruction nécessite au départ une volonté personnelle, elle peut trouver du soutien et de la force dans l’énergie collective d’un groupe non mixte, ayant vécu ou vivant des difficultés similaires ou diverses. De chaque rencontre ressort la puissance symbolique, libératrice et émancipatrice des groupes de femmes bien résolues à unir corps et esprits dans un combat au féminin pluriel.

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Lutter contre la dépossession du corps
La sororité, comme arme de réappropriation du corps
Regards sur les luttes

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