Célian Ramis

Non, les filles ne sont pas nulles en maths

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Photo de Garance Gourdel doctorante en bio-informatique au tableau, écrivant des formules mathématiques.
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Les biais de genre influencent l’avenir des enfants dont les choix scolaires et professionnels s’en ressentent fortement, notamment en maths et informatique. Dans l’angle mort des réflexions : la recherche autour des pratiques évaluatives des enseignant-es.
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En 2025, les stéréotypes de genre ont toujours la vie dure. Les déconstruire constitue une lutte quotidienne, à laquelle il est essentiel de participer et de se former pour en comprendre les tenants et les aboutissants. Pourquoi ? Parce que les biais de genre influencent l’avenir des enfants dont les choix scolaires et professionnels s’en ressentent fortement. La preuve notamment dans les domaines scientifiques, et particulièrement les maths et l’informatique. Dans l’angle mort des réflexions sociologiques : la recherche autour des pratiques évaluatives des enseignant-es. Mathilde Benmerah-Mathieu se penche sur le sujet.

À l’école, résoudre des exercices abstraits était un jeu pour María García Vigueras. Maitresse de conférences à l’INSA Rennes, elles y étudie les systèmes électromagnétiques. Elle qui très jeune se rêvait ballerine a opté pour transcender sa passion des mathématiques en vocation professionnelle : « J’étais bonne en maths et j’ai toujours eu d’excellentes professeures. Aujourd’hui, je suis chercheuse en ingénierie, un domaine très masculin, mais j’ai eu la chance de ne pas en avoir conscience et ne pas le sentir pendant mes études. C’est pour ça que je me suis lancée… » Elle enseigne les maths au lycée, avant de poursuivre son post-doctorat à l’école Polytechnique de Lausanne, en Suisse. Un parcours qu’elle dévoile dans l’exposition Les vies intenses : itinéraires de femmes scientifiques*, à découvrir jusqu’au 28 mars au Jeu de Paume à Rennes.

Une série de portraits démontrant non seulement la présence des femmes dans le milieu de la recherche mais aussi la diversité des parcours et profils. « Je suis assez timide et si je ne pensais pas que c’était nécessaire, je ne l’aurais pas fait. Nous sommes toutes conscientes de l’importance de la visibilité des femmes dans les filières scientifiques. Pour donner l’exemple aux plus jeunes et les inspirer ! », se réjouit-elle. Un témoignage qui laisse percevoir la profondeur de la problématique : les inégalités entre femmes et hommes dans les sciences persistent.

FAIRE PARLER LES CHIFFRES

Ils sont édifiants. En mars 2024, la publication « Filles et garçons sur le chemin de l’égalité » - publiée par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Education Nationale – confirmait l’impact des stéréotypes de genre sur les choix d’orientations scolaires et professionnelles. Le rapport signale : « Alors que les filles étaient déjà beaucoup moins nombreuses que les garçons à suivre un parcours scientifique avant la réforme du bac, celle-ci a aggravé considérablement la situation. Selon le collectif Maths et sciences, on a observé depuis la réforme du lycée une baisse de plus de 60% du nombre de filles suivant un enseignement de plus de six heures de mathématiques par semaine en terminale. Aujourd’hui, à 17 ans, une fille française sur deux n’étudie plus les mathématiques, contre seulement 1 garçon sur 4. » 

De son côté, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes faisait état en 2024 de l’intégration des stéréotypes de genre dès le plus jeune âge, entrainant des conséquences directes : « 74% des femmes n’ont jamais envisagé de carrière dans les domaines scientifiques ou techniques ». Sans compter que « les discours sexistes et masculinistes ont gagné en visibilité » là où « les femmes restent invisibilisées » et « les propos sexistes trop coutumiers », affirme le HCE, début 2025. Le lien, depuis longtemps établi, est constant et inquiétant.

À l’instar de l’enquête réalisée, en mars dernier, par l’association Elles bougent auprès de 6000 femmes ingénieures, techniciennes et étudiantes en formation, interrogeant « Carrières en sciences : l’orientation est-elle toujours genrée en 2024 ? ». La réponse est sans équivoque. Les freins sont « persistants » et l’étude évoque « une réalité alarmante », soulignant que « les stéréotypes de genre continuent d’influencer négativement l’orientation des filles et des femmes vers les métiers scientifiques et techniques. » La structure précise : « En France, seulement un quart des ingénieurs en activité sont des femmes et parmi les étudiants en sciences, seulement 30% sont des femmes. » C’est peu. Les chiffres indiquant des discriminations, du sexisme et découragements sont quant à eux élevés : 82% des femmes interrogées qui ont fait l’expérience de stéréotypes de genre durant leur parcours, 44% ayant entendu qu’elles étaient moins compétentes en mathématiques que leurs homologues masculins et 65% des femmes actives perçoivent les secteurs industriels comme peu accessibles.

LE CERVEAU N’A PAS DE GENRE

Mégane Bournissou, post doctorante en mathématiques, qui vient de poser sur un tableau l'équation de Schrodinger.Là, au milieu d’un éventail de freins, la dissuasion directe des filles à qui il a ouvertement été dit qu’elles étaient moins bonnes en maths que leurs camarades masculins. Que ce soit dans Matheuses – Les filles, avenir des mathématiques – co-écrit par Claire Marc, Clémence Perronnet et Olga Paris-Romaskevich – ou dans les travaux de la neuroscientifique Catherine Vidal, les études démontrent que le cerveau n’a pas de genre, les capacités des filles et des garçons n’étant pas naturellement différenciées mais fruits d’une construction sociale et d’un ensemble de facteurs émanant de l’environnement de la personne. Les biais de genre des adultes influencent les intérêts et les choix des enfants, notamment à travers les vêtements, les jouets, les jeux et les comportements sociaux.

Ainsi, en 2025, on pense encore qu’il serait inné pour les garçons de mieux appréhender les disciplines scientifiques (principalement, les maths, l’informatique et la physique…), là où les filles seraient par nature meilleures en communication et dans le soin aux autres. Dans l’essai cité, on peut lire : « Les discours pseudoscientifiques qui prétendent prouver l’origine biologique de l’intelligence et les processus d’évaluation à l’œuvre dans le système scolaire desservent systématiquement les femmes. » C’est sur la pratique évaluative que Mathilde Benmerah-Mathieu, docteure en Sciences de l’Éducation et de la Formation et directrice pédagogique de l’Inspé de Lorraine, est intervenue le 12 mars lors de la journée « Égalité et sciences : la place des femmes » organisée par l’Université de Rennes, au Diapason.

DES ATTENTES DIFFÉRENCIÉES, DÈS LE PLUS JEUNE ÂGE

À travers une étude didactique et sociologique, elle s’est intéressée à l’influence des biais d’évaluation en mathématiques sur la trajectoire des filles dans les disciplines scientifiques. Parce que l’évaluation est « un processus socialement et culturellement ancré, qui légitime une certaine forme de savoirs et de compétences et qui perpétue des normes », il est important d’explorer les pratiques évaluatives des enseignant-es, non exempt-es des stéréotypes de genre. « Historiquement, les mathématiques sont associées aux garçons. Les filles ne sont pas incitées à développer leur créativité mathématique. Les attentes et les sollicitations en classe ne sont pas les mêmes pour les filles et les garçons, et les évaluations contribuent à renforcer ces inégalités », souligne la chercheuse, précisant que les écarts de niveau et de réussite, dans la discipline étudiée, commencent tôt – dès le début de l’école primaire – et se creusent au fil de la scolarité. 

C’est le constat tiré de l’étude de l’Institut des Politiques Publiques : si les filles sont au même niveau, voire très légèrement meilleures, que les garçons à l’entrée du CP, en mathématiques, ce n’est plus le cas dès le milieu de l’année et la baisse des performances s’accentue dès le CE1. Le décrochage est flagrant et encore une fois, les chercheur-euses l’attribuent aux stéréotypes de genre, notamment aux idées reçues autour de la fameuse bosse des maths, précisant l’idée qu’en terme d’intelligence, on pense majoritairement au masculin dans l’inconscient populaire. L’impact est direct : les filles ont moins confiance en leurs capacités et plus d’anxiété face à l’échec, les garçons, eux, ont une meilleure confiance face aux évaluations, même s’ils peuvent être plus en difficulté.

DES DONNÉES SIGNIFICATIVES

Ainsi, elle a conduit une étude qualitative en primaire à travers plusieurs temps importants. Les données récoltées sont parlantes. En amont des séances, des entretiens individuels ont été réalisés pour recueillir les attentes des enseignant-es et leur demander de réaliser les portraits de six élèves, représentatif-ves de la classe, en établissant un pronostic de réussite : « Ils et elles anticipent la réussite des garçons. 75% favorables de réussite pour les garçons. Alors qu’il y a dans les portraits des filles déclarées en réussite en maths et des garçons estimés en difficulté. » 

Lors des interventions en classe, l’observation portait sur les épisodes évaluatifs - définis comme « des moments où l’enseignant-e émet un jugement furtif ou appuyé sur les savoirs des élèves au cours de la séance » - afin d’analyser les tâches demandées, selon le genre, et la durée de celles-ci, selon les mêmes paramètres. Résultats : les garçons sont davantage interrogés sur des tâches jugées complexes (13 reprises pour les garçons, 4 pour les filles), nécessitant de « la prise de risque et de la réflexion ». Les filles, quant à elles, sont majoritairement sollicitées pour des démonstrations et des exercices techniques, qui requièrent de la précision et de l’exactitude.

« On valorise les capacités intellectuelles et le potentiel en mathématique chez les garçons et on valorise les efforts et la persévérance chez les filles »
commente Mathilde Benmerah-Mathieu. 

Une donnée que l’on retrouve également dans les portraits des enseignant-es qui décrivent les filles comme appliquées, scolaires, peu confiantes et peu assurées, là où ils dépeignent les garçons comme performants, peu attentifs et en mouvement constant sur leurs chaises.

QUAND LE SENTIMENT D’ILLÉGITIMITÉ COLLE À LA PEAU

Les professionnel-les de l’éducation ont une influence immense sur les choix établis par les élèves même des années après, comme en témoigne María García Vigueras mais aussi de manière générale les lauréates du prix jeunes talents L’Oréal-Unesco. Ce fut le cas de Mercedes Haiech, mathématicienne, récompensée en 2020 par la fondation qui œuvre pour les femmes et les sciences. C’est au départ un professeur qui la stimule à travers un challenge de taille puisqu’elle devra chercher la solution sur Internet, réalisant alors « l’infinie liberté » des mathématiques. Deux ans plus tard, c’est Mégane Bournissou, post-doctorante en mathématiques à Bordeaux, qui devient à son tour lauréate du Prix. Elle évoque ses années lycées et sa réflexion autour de son orientation : « J’aimais beaucoup apprendre et je pense que j’ai été très influencée par les professeur-es que j’avais. J’ai choisi les études scientifiques parce que j’aimais ça mais aussi parce que le discours, c’était que ça ouvrait plus de portes. » Son parcours : un bac S, une prépa en maths-physique, l’ENS Rennes avec en parallèle une licence de physique et pour finir une thèse. Et après tout cela, elle affirme que le prix L’Oréal représente pour elle « une manière de se rassurer sur sa légitimité. » 

Longtemps, elle a subi cette impression de ne pas être en adéquation avec l’idée qu’on se fait d’un mathématicien. Elle a considéré tout au long de sa scolarité que les questions d’illégitimité qu’elles se posaient étaient liées à des insécurités personnelles et intimes. « Récemment, j’ai rencontré l’idée que l’intime pouvait être politique et ça m’a fait me poser beaucoup de questions », souligne-t-elle. Des interrogations qui viennent en résonnance des vécus et ressentis partagés par certaines de ses élèves : « J’ai des jeunes femmes qui sont venues me parler et qui ont tenu exactement le même discours que moi j’avais tenu à leur place. Ne pas se sentir légitimes, ne pas correspondre aux attendus… La similarité de discours m’a fait dire que le problème n’est sans doute pas intime. J’ai l’impression que dans le parcours, il y a eu une intériorisation. » Un cheminement qui démontre la difficulté à se détacher de ce sentiment d’illégitimité, intégré au fil des stéréotypes dès l’enfance.

L’année suivante, on rencontre Garance Gourdel, doctorante en bio-informatique à l’Université de Rennes. On aborde sa scolarité. Au lycée, elle ne réalisait pas vraiment le sexisme ambiant. Elle entend tout de même dire que les filles ne sont pas douées en géométrie car elles ne voient pas en 3D, soi-disant, mais la réflexion lui parait isolée, et surtout ridicule. « On se rend compte du sexisme quand ça s’accumule et là, on prend du recul. En prépa, j’ai fini par réaliser qu’en tant que fille, on était moins entrainée à la compétition. On est également habituée à être bonne élève », analyse-t-elle.

QUEL IMPACT ET QUELS LEVIERS ?

Ainsi, l’’étude de Mathilde Benmerah-Mathieu permet de débusquer des traces potentielles du système de genre et de confronter la cohérence entre l’intention et la pratique évaluatives. Les éléments récoltés et analysés mettent alors en lumière la « dimension genrée dans les logiques évaluatives des enseignant-es ».Elle ajoute : « Ces biais ont des répercussions significatives sur la confiance des élèves. Et cela les conforte dans leur posture genrée et contribue à la sous-représentation des filles dans les filières mathématiques. » Un élément loin d’être anodin et anecdotique puisque ces dernières années, le constat de la diminution du nombre de filles dans les disciplines mathématiques et informatique inquiète. Cette réalité se reflète dans l’enseignement supérieur. À la rentrée, l’école Polytechnique alertait sur le nombre d’étudiantes : seulement 16% d’inscrites, contre 21% en 2023. 

Pour autant, la docteure en Sciences de l’Éducation et de la Formation ne désespère pas. Au contraire, l’étude précède une large palette d’outils permettant de favoriser l’égalité et la mixité. « Pour cela, il est essentiel de questionner les pratiques d’évaluation et de penser des dispositifs plus égalitaires, pas uniquement pour les filles. Il s’agit de s’assurer que l’on donne les mêmes chances à tout le monde », s’enthousiasme-t-elle. Par la formation spécifique aux biais évaluatifs des enseignant-es, par la diversification des modalités d’évaluation, par la valorisation à même niveau des capacités et des efforts, par le travail sur l’estime de soi en mathématiques. Entre autres.

« On doit modifier nos représentations et ouvrir davantage l’accès des filles aux mathématiques. L’évaluation façonne la manière dont les élèves se projettent dans ces filières. Dès l’école primaire. Et cela alimente les représentations sociétales sur le long terme… »
insiste Mathilde Benmerah-Mathieu.

Il y a urgence à agir. A prendre conscience de l’intégration et de l’imprégnation des stéréotypes de genre dès la petite enfance et de leur impact sur les choix d’orientation scolaire, de carrières professionnelles et sur la manière même d’être au monde, régie par des injonctions patriarcales néfastes à l’épanouissement individuel, et collectif. 

DES ACTIONS CONCRÈTES

Agir sur tous les fronts. Autant sur la question de l’éducation non genrée dès la très petite enfance que sur la question des représentations. Rendre les femmes visibles. Réhabiliter le matrimoine (littéraire, scientifique, artistique, sportif, militant…). Dans l’espace public comme dans les amphithéâtres et les gouvernances de laboratoires, écoles, universités, etc. Nicoletta Tchou, maitresse de conférences en mathématiques au sein de l’IRMAR et vice-présidente à l’Université de Rennes, en charge de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, est formelle : dans toutes les filières scientifiques, et notamment en mathématiques, physique et informatique, « les enjeux sont extrêmement importants et les femmes sont extrêmement importantes également. Partout, il faut des femmes et des hommes qualifiés, on ne peut pas faire sans ».  À cela, la sociologue Clémence Perronnet ajoute la notion d’inclusivité concernant l’accès de toutes les classes sociales au secteur des maths, où les personnes issues des quartiers populaires sont largement sous-représentées. 

« On ne peut pas renvoyer la problématique uniquement à l’école primaire. Il faut s’occuper des stéréotypes de genre dès l’enfance mais aussi de la formation des profs qui vont être celles et ceux qui transmettent les sciences aux enfants. Il est essentiel de bien les former à l’égalité femmes-hommes. Que tout le monde s’interroge sur les moyens à sa propre échelle : chacune et chacun doit prendre ses responsabilités sur ces questions ! », insiste la référente égalité. Cela passe par la sensibilisation à l’égalité, les formations contre les violences sexistes et sexuelles, la parité lors des recrutements (aussi bien dans les jurys de sélection que dans les admissions) mais aussi la nomination des rues aux noms de femmes. « C’est important qu’on ait des modèles et qu’on les voit partout ! », s’enthousiasme Nicoletta Tchou. En mars 2025, le campus Beaulieu inaugurera des allées rendant femmage à des chercheuses en physique, en informatique, en géologie, en philosophie, en biologie ou encore en économie. L’occasion de se projeter dans les pas de celles qui marquent les sciences.

Mercedes Haies, mathématicienne, devant un tableau rempli de formules mathématiques.Sans oublier la myriade d’actions impulsées et portées par l’Université de Rennes et les établissements d’enseignement supérieur partenaires. De l’accueil des collégiennes pour le stage de 3e à l’IRISA au programme d’accompagnement de 10 000 jeunes femmes d’ici 2026 dans les études supérieures dans le numérique à l’INRIA, en passant par la création d’une chaire scientifique d’enseignantes-chercheuses à Sciences Po Rennes et l’organisation de nombreuses journée autour de l’égalité et de la parité sur les campus rennais… Les structures se mobilisent au sein de leurs établissements mais aussi conjointement. « Plus on voit des femmes dans les filières scientifiques, plus on normalise leur présence », soutient Manuela Spinelli, maitresse de conférences à l’Université Rennes 2, spécialisée dans les Études de genre et co-fondatrice de Parents et féministes (également co-autrice du libre Eduquer sans préjugés, avec Amandine Hancewicz). Un discours qui met toutes les lauréates du Prix L’Oréal d’accord, ayant manqué majoritairement de rôles modèles féminins dans leurs parcours. « Il faut agir dès le plus jeune âge pour susciter des vocations. Casser un peu l’image du mathématicien dans sa tour d’ivoire. Montrer aux jeunes filles qu’il y a des femmes dans les milieux scientifiques », s’enthousiasme Mercedes Haiech. Elle poursuit : « J’aime transmettre les mathématiques ! Que ce soit dans les TD dans le cadre du doctorat, lors de la Fête de la Science, les journées Filles et Maths, les RDV des jeunes mathématiciennes à l’ENS… Quand on a une passion, on aime la partager ! »

Même discours côté informatique, pour Garance Gourdel, qui s’enthousiasme des programmes existants permettant aux filles, en mixité choisie, de découvrir la programmation loin des jugements et des moqueries potentielles, rompre avec la menace du stéréotype et déconstruire les idées reçues. « Dans les stages Girls can code, on fait découvrir le code python, qui est un langage accessible de programmation. Et des filles en stage s’orientent ensuite vers l’informatique, c’est super chouette ! Et même celles qui ne continuent pas dans cette voie-là, ça les familiarise avec le secteur, elles ont moins peur. C’est aussi et surtout un espace de sororité ! », scande-t-elle avec allégresse, citant également le dispositif L codent, L créent, lancé à Rennes par des chercheuses de l’IRISA dans une même volonté de casser les normes et permettre l’accès aux sciences et à l’informatique pour les filles et les femmes dès le collège. Elle n’oublie pas non plus Femmes@numeriques, plateforme d’information autour de la place des femmes dans le secteur. Ou encore l’association ESTIMnumérique. Elle insiste : « Vraiment, ça vaut le coup de se lancer dans ces carrières. C’est très intéressant, c’est collaboratif ! Ce n’est pas juste que les femmes y aient moins accès ! »

INCLURE ET TRANSMETTRE

Donner les mêmes chances aux enfants de développer leurs compétences et de trouver leur vocation, en dehors des stéréotypes de genre. Encourager les filles et les femmes à poursuivre, au cours de leur parcours scolaire et professionnel, leur passion pour les sciences. Lutter contre les violences sexistes et sexuelles à tous les niveaux de la société. Permettre aux scientifiques de transmettre leurs métiers. A l’instar de la mission qui incombe aux doctorantes et post-doctorantes primées par la Fondation L’Oréal en octobre, à l’occasion du Prix pour les femmes et les sciences. Chaque année, une trentaine de chercheuses en sont lauréates et deviennent à leur tour ambassadrices de l’égalité et des sciences auprès des jeunes filles et femmes. Un cercle vertueux qui participe à déconstruire les clichés et à placer la question de l’inclusion au cœur des filières scientifiques. 

 

*Conjointement réalisée par l’Université de Rennes, l’EHESP, l’INSA Rennes, la délégation Bretagne et Pays de la Loire du CNRS, la délégation Inserm Grand Ouest, le centre INRIA de l’Université de Rennes, en collaboration avec l’Agence Sensible : https://lesviesintenses.univ-rennes.fr/projets-et-partenaires

 

En photo : 

- Page d'accueil : Garance Gourdel, doctorante en bio-informatique.

- Dans l'article, première photo : Mégane Bournissou, post-doctorante en mathématiques.

- Dans l'article, deuxième photo : Mercedes Haiech, mathématicienne.

Célian Ramis

"C'est important de dire qu'il existe des femmes scientifiques !"

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Delphine Leclerc, biologiste, et Mégane Bournissou, mathématicienne, croisent leurs regards et leurs parcours sur les trajectoires scientifiques et les problématiques liées aux inégalités persistantes entre les hommes et les femmes.
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Lauréates du prix jeunes talents L’Oréal-UNESCO – Pour les femmes et la science en 2022, Delphine Leclerc, 25 ans, doctorante en biologie moléculaire et cellulaire à Rennes, et Mégane Bournissou, 27 ans, post-doctorante en mathématiques à Bordeaux, croisent leurs regards et leurs parcours sur les trajectoires scientifiques et les problématiques liées aux inégalités persistantes entre les hommes et les femmes. 

Les chiffres sont édifiants : en Europe, seulement 14% des postes scientifiques à responsabilité sont occupés par des femmes. À l’échelle mondiale, elles ne représentent que 33,3% des chercheur-euse-s et moins de 4% des prix Nobel scientifiques ont été décernés à des femmes. Intégration des stéréotypes de genre dès la petite enfance, manque de représentation des personnes sexisées dans les matières scientifiques, violences sexistes et sexuelles difficiles à dénoncer et plafond de verre sont autant de freins à identifier qu’à lever pour permettre aux concerné-e-s d’accéder à des métiers restant aujourd’hui encore des bastions masculins. 

Même là où ça progresse, la figure du scientifique blanc, âgé, cisgenre, hétérosexuel et bourgeois prédomine encore dans les imaginaires collectifs. Ainsi, les revendications en faveur de l’égalité se multiplient. Financements équitables de leurs travaux, égal accès à la prise de paroles, opportunités de publications et de promotions, visibilité des femmes à travers la diversité des domaines et des profils sont les enjeux du programme Pour les femmes et la science, porté par la fondation L’Oréal, associée à l’Unesco, qui, à ce titre, récompensent chaque année plusieurs dizaines de doctorantes en France. Ainsi, elles obtiennent une reconnaissance financière et professionnelle et deviennent les ambassadrices de l’égalité femmes-hommes dans les carrières scientifiques. 

 

YEGG : Que signifie, pour vous, ce prix ? 

Delphine : C’est une très grande fierté. Ça récompense mon travail et permet d’offrir de la visibilité à mes travaux. Actuellement, les chercheurs académiciens sont récompensés plutôt vers le milieu ou la fin de leur carrière. Là, le fait de recevoir un prix dès le début de notre carrière, c’est vraiment très encourageant ! 

Mégane : Ça permet, je pense, d’asseoir une certaine confiance en nous et notre place dans le monde dans lequel on évolue. Ça permet de se rassurer sur sa légitimité. 

 

YEGG : Avant le doctorat, quel a été votre parcours ?

Delphine : Petite, j’ai été très stimulée par mes parents. Ma mère ne travaillait pas et j’ai fait beaucoup de jeux de logique et de stratégie avec elle. Mes parents m’ont très souvent emmenée au Palais de la Découverte et pour moi, c’était comme la caverne d’Ali Baba !

Je regardais les chercheurs qui réalisaient des expériences devant moi et c’était comme de la magie. J’avais envie de comprendre comment ils faisaient…

J’ai alors fait un baccalauréat scientifique à Caen et ensuite, j’ai décidé de m’orienter dans la biologie car j’étais intéressée par la recherche médicale. J’ai fait un IUT Génie Biologique à l’université de Caen et j’ai poursuivi mes études à Rennes où j’ai fait une licence 3 en Biologie, le master Biologie moléculaire et cellulaire et là je suis en 3e année de thèse au laboratoire INSERM U1242. 

Mégane : Pour moi, c’était moins clair, au sens où au lycée, j’aimais énormément l’école et apprendre de manière générale. Je me rappelle avoir été passionnée par les explications de texte en français autant que par les exercices de maths. J’aimais beaucoup apprendre et je pense que j’ai été très influencée par les professeur-e-s que j’avais. J’ai choisi les études scientifiques parce que j’aimais ça mais aussi parce que le discours c’était que ça ouvrait plus de portes. J’ai fait un bac S à Poitiers et après, dans la continuité, j’ai fait une prépa, à Poitiers toujours, en maths-physique. J’ai finalement choisi les maths et j’ai intégré l’ENS Rennes. Mais vu que je n’aime pas choisir, dans le département de mathématiques, j’ai fait une double licence de physique en parallèle. Puis, j’ai poursuivi en thèse à l’ENS Rennes.

 

YEGG : Pouvez-vous vulgariser vos travaux de thèse ? 

Delphine : Je peux partir d’un chiffre. Dans le monde, il y a 250 millions de personnes qui souffrent de maladies génétiques et malheureusement, la plupart n’ont pas accès à des traitements curatifs. Mon rôle en tant que biologiste, ça va être de concevoir de nouveaux traitements et de tester leur efficacité in vitro pour corriger les mutations dans l’ADN qui sont responsables de ces maladies génétiques. Pour ça, j’utilise la technologie, très connue dans mon domaine, CRISPR-Cas9, qui s’appelle également le « gene editing ». 

YEGG : Que fait cette technologie ? 

Delphine : Elle permet d’agir sur l’ADN pour modifier les nucléotides et réécrire à façon le génome pour corriger des mutations. La technologie existait déjà, moi je l’ai adaptée à la pathologie sur laquelle je travaille. 

YEGG : Vous avez testé ? 

Delphine : Oui, j’ai testé l’efficacité de cet outil sur les cellules d’un patient en particulier qui était atteint d’une maladie génétique qu’on appelle la gangliosidose. C’est une maladie neuro-dégénérative et les patients ne disposent pas de traitement. J’ai prouvé que la technologie utilisée était efficace pour corriger la mutation associée à cette pathologie. Je n’ai bien évidemment fait aucun test sur le patient. Uniquement in vitro sur des cellules en culture. Et l’objectif dans le futur, c’est d’apporter ces outils vers la clinique, tout en sachant qu’aux Etats-Unis, il y a déjà certains essais cliniques qui ont démarré pour le traitement notamment de la drépanocytose. On a encore peu de recul sur les résultats mais le peu qu’on a laisse sous-entendre que cette technologie est vraiment ultra efficace.  

 

YEGG : Et vous, Mégane ? 

Mégane : Avant d’expliquer mon sujet de thèse, je dois souligner que je fais de la recherche fondamentale en mathématique. Un des buts est d’améliorer la compréhension du monde au travers des mathématiques. Pour ma part, je suis à un niveau très très abstrait. Je vais étudier des modèles qui ont des difficultés mathématiques particulières et je vais chercher comment les résoudre. Comme je vous le disais, ça se situe à un niveau théorique abstrait parfois loin de la réalité. 

YEGG : Vous travaillez en théorie du contrôle…

Mégane : En théorie du contrôle, on s’intéresse à des systèmes physiques sur lesquels on a les moyens d’agir. D’abord un contre-exemple : sur la chute libre d’une balle, la force qui intervient est la force gravitationnelle et on ne peut rien faire à cette force-là, on peut seulement observer le mouvement de la balle. Nous, ça ne va pas nous intéresser. On va s’intéresser à des systèmes comme la voiture ou la trajectoire de la voiture. On n’a pas un rôle d’observateur mais de contrôleur puisqu’à chaque instant, en tournant le volant, en accélérant, etc. on peut influencer cette trajectoire. Sur ce genre de système, on se demande si l’action qu’on a sur la voiture est suffisante pour faire passer le système de n’importe quel état A à n’importe quel état B en un temps arbitrairement court. Pour la voiture, cela correspond à dire : est-ce qu’on peut faire Paris-Marseille en un temps arbitrairement court ? À cause de la phrase « temps arbitrairement court », la réponse est non puisqu’on a des limitations de vitesse ou de mécanique. Si on veut faire une trajectoire spécifique, est-ce qu’on a un moyen d’agir sur le système pour réaliser cette trajectoire ? Moi, je fais ça sur le modèle de la physique quantique, sur l’équation de Schrödinger, qui a une signification physique qui modélise le comportement d’une particule quantique. Je prends ce modèle physique non pas pour l’application qu’il pourrait avoir mais parce qu’il a une difficulté mathématique qui va m’intéresser et que je vais chercher à résoudre. C’est une particule quantique qui est soumise à un laser (une particule quantique a des niveaux d’énergie quantifiés) et on se demande si on a une manière d’utiliser notre laser pour faire passer la particule à un état d’excitation qu’on voudrait. 

YEGG : Pardon de poser la question, mais Schrödinger, c’est en lien avec le chat ? 

Mégane : (Rires) Avec Schrödinger oui, le physicien, mais pas avec le chat. En mécanique quantique, Schrödinger a fait beaucoup de choses ! Nous, on s’intéresse au comportement d’une particule quantique localisée spatialement qui est soumise à un laser. 

YEGG : Y a-t-il eu obtention d’un résultat ?

Mégane : On a eu plusieurs résultats. Le problème, c’est que la réponse n’est pas juste oui ou non, même si la question a été simplifiée à un niveau où on peut la comprendre. Mais la réponse est très technique et fait appel à des outils mathématiques. La chose qu’on peut comprendre, c’est qu’on a un modèle qui est compliqué et une façon de l’étudier, c’est de regarder des modèles simplifiés de l’équation générale. On a identifié des modèles approchés suffisamment précis pour en déduire des informations. 

 

YEGG : Qu’est-ce qui vous anime dans vos recherches ? 

Delphine : C’est un moteur au quotidien de me dire qu’un jour, mes recherches pourront peut-être servir à soigner des patient-e-s. C’est très appliqué et c’est de la recherche médicale donc il y a vraiment le/la patient-e derrière qui est là pour, peut-être, pouvoir bénéficier d’un traitement ou bénéficier d’outil pour améliorer son diagnostic.

Mégane : C’est de se dire qu’on contribue à améliorer la compréhension de l’outil mathématique et donc, de manière un peu simplifiée, à améliorer la compréhension du monde. C’est un peu un socle pour comprendre les phénomènes physiques, biologiques, etc. Et même si on est en amont de la chaine, on sait qu’on contribue à développer des outils que d’autres personnes après pourront utiliser pour comprendre des phénomènes et faire des choses avec. 

 

YEGG : Vous avez évoqué tout à l’heure la confiance en soi et la légitimité. Au fil de votre parcours, vous êtes-vous questionnées sur cette légitimité et sur votre place chacune dans votre domaine ? 

Delphine : En biologie, la parité n’est pas respectée, en tout cas dans mon laboratoire. Cependant, il n’y a pas non plus une femme pour 10 hommes. Il y a encore des améliorations à faire mais ce n’est pas catastrophique on va dire. En ce qui me concerne, je n’ai pas rencontré de difficulté particulière remettant en question ma place. En revanche, il m’est arrivé parfois d’arriver en stage et de me retrouver dans une équipe 100% masculine et c’est vrai que ça peut être intimidant. J’ai toujours eu des personnes bienveillantes dans mon entourage, à l’écoute et toujours prêtes à m’aider. J’aimerais souligner le fait qu’il y a des efforts qui sont faits dans le domaine. Depuis quelques années, je sais que les écoles doctorales demandent à ce que les jurys de thèse respectent la parité, par exemple. Il y a des petites actions comme ça qui font qu’on essaye d’améliorer les égalités hommes-femmes. Les sciences sont vraiment des disciplines créatives et on a besoin de diversité au niveau des profils pour innover et faire travailler l’intelligence collective. La diversité, c’est à la base de l’innovation.

Mégane : La situation est peut-être plus compliquée en mathématiques, c’est un monde majoritairement masculin. Je pense qu’à niveau conscient, ça n’a jamais impacté mon comportement. Quand j’ai décidé de faire ces études-là et d’intégrer ce monde-là, je ne me suis pas posée la question de si j’allais être minoritaire ou pas ni de l’impact que ça pourrait avoir. J’ai eu une chance incroyable de tomber dans des environnements très bienveillants. Après, il y a quand même quelque chose… J’ai eu à un niveau personnel pas mal de questions sur ma légitimité. J’avais l’impression de ne pas forcément me conforter à l’idée qu’on peut se faire d’un mathématicien. Un discours qu’on peut avoir sur soi-même et que j’ai sur moi-même, c’est que je suis très scolaire et très méthodique et en mathématiques, on a besoin de gens qui ont des intuitions, qui voient les choses… Et donc j’avais l’impression de ne pas me conforter à ça parce que c’était un peu l’image véhiculée. 

J’ai longtemps considéré que ces questions d’illégitimité étaient liées à des insécurités personnelles et intimes. Récemment, j’ai rencontré l’idée que l’intime pouvait être politique et ça m’a fait me poser beaucoup de questions. 

Notamment parce que j’ai des élèves, des jeunes femmes, que j’ai eu en cours, qui sont venues me parler et qui ont tenu exactement le même discours que moi j’avais tenu à leur place. Ne pas se sentir légitimes, ne pas correspondre aux attendus… La similarité de discours m’a fait dire que le problème n’est sans doute pas intime. J’ai l’impression que dans le parcours, il y a eu une intériorisation. 

 

YEGG : Durant la semaine encadrant la remise du prix, vous avez assisté à des ateliers et conférences. On vous a appris à répondre aux remarques sexistes et parlé des biais de genre. Est-ce que cela a résonné en vous ? 

Mégane : C’est durant la rencontre sur « Comment répondre aux remarques sexistes ? » que je me suis aperçue que j’avais eu la chance d’avoir un parcours bienveillant parce que je pouvais me dire que les situations présentées ne m’étaient jamais arrivées. Et bien sûr, ce n’est pas parce que ça ne m’est pas arrivé que ce n’est pas un problème. Là où ça m’a le plus frappée, c’est comme je l’ai dit par rapport à mes élèves, c’est de se rendre compte de la manière dont on se parle à soi, les voix méchantes dans notre tête… Même si on est différentes, on avait quand même toutes ce sentiment d’illégitimité, de doute, etc. Cette similarité de discours est frappante. 

Delphine : Il y a un environnement très bienveillant qui s’est instauré entre les 35 gagnantes et certaines ont pu livrer les difficultés rencontrées. Je suis un peu tombée des nues et je ne réalisais pas à quel point j’étais chanceuse. Ça m’a vraiment sensibilisée sur le sujet et j’ai pris conscience de l’importance de ce sujet. A l’avenir, je vais être plus vigilante. On nous a donné des clés de réponse à donner à la personne concernée lorsque l’on est victimes de remarques sexistes et je pense que je vais les utiliser si ça m’arrive à moi ou si ça arrive à une personne de mon environnement. 

 

YEGG : Est-ce que dans vos parcours, vous avez eu des figures un peu modèles ? 

Delphine : Les modèles que j’ai eu étaient souvent des maitres de stage (deux hommes et deux femmes). Ce sont elles et eux qui m’ont tout appris : à rédiger un rapport de stage, à mettre au point des expériences, etc. C’est grâce aux stages que j’ai évolué sur le plan personnel, humain, car j’étais très timide et ça m’a montré que moi aussi j’étais capable de donner des résultats à l’oral, devant les autres. Mais aussi sur les plans techniques et scientifiques. 

YEGG : Pendant vos études, on ne vous parle pas de personnes ayant œuvré dans ce domaine-là ? 

Delphine : Si, mais ça me paraissait un peu abstrait car ce ne sont pas des personnes que je connaissais… Les personnes qui se sont vraiment investies auprès de moi, je considère que ce sont elles qui ont participé à mon éducation. 

Mégane : C’est un peu pareil pour moi. Je me suis peu posée la question de « est-ce que quelqu’un d’autre avant moi l’a fait ? ». Je me suis dit « je vais là et puis on verra bien ». Je n’ai pas de personne qui corresponde à l’idée de modèle mais un peu comme Delphine, j’ai des gens qui au quotidien m’ont énormément soutenue et auprès de qui j’ai énormément appris. Je pense à certain-e-s de mes profs de prépa et puis mes encadrant-e-s de thèse qui au quotidien ont eu un impact énorme sur la personne que je suis maintenant. Ils et elles ont nourri des parts de moi qui avaient besoin d’être nourries.

 

YEGG : Vous avez un rôle de transmission désormais et même d’inspiration : quelle importance accordez-vous à ce rôle ? 

Mégane : Même avant le prix, là où j’ai eu l’impression de faire une différence même infime, c’était en tant que prof. Pendant ma thèse, j’ai donné des cours à l’ENS Rennes et je pense à ces jeunes femmes dont je parlais tout à l’heure : elles sont venues me voir parce que au-delà d’être entendues, elles seraient comprises et ça c’était très important. Je ne veux pas parler pour elles mais le fait de leur dire qu’elles ont le droit d’exister telles qu’elles sont dans ce monde-là, ça a été hyper fort. De manière générale, on rencontre beaucoup de réticence envers les mathématiques et les gens sont souvent hermétiques. C’est assez dur de savoir quel discours adopter pour montrer quelle peut être la beauté des mathématiques. 

Delphine : L’Oréal nous pousse fortement à rencontrer des jeunes. Par exemple, retourner dans notre école primaire pour parler de notre travail, les éveiller aux sciences et aux applications qu’il y a derrière. Je pense que c’est ce que je vais faire, aussi bien en primaire, au collège ou au lycée. On a vraiment un rôle d’ambassadrices et c’est ce que je vais essayer de remplir. Au niveau des conseils que je pourrais donner au niveau des jeunes filles qui souhaitent entreprendre des études scientifiques, c’est de ne pas trop se poser de questions, suivre la voie qu’elles aiment, écouter leur cœur et pas forcément ce que les autres vont dire. Il est important que les professeur-e-s et les parents les mettent en confiance dès le plus jeune âge. Faire attention aussi aux stéréotypes hommes-femmes véhiculés dans l’imaginaire collectif. Par exemple, quand on demande aux enfants de dessiner un scientifique, ils vont avoir tendance à dessiner un homme. C’est important de leur dire qu’il existe des femmes scientifiques. Et puis bien sûr, faire intervenir dans des classes des modèles, pour que les jeunes filles puissent s’identifier à ce genre de parcours et puissent se projeter plus facilement. 

Mégane : Moi comme conseil, j’ajouterais de ne pas oublier de prendre soin de soi. À cause de l’exigence scolaire ou l’exigence que l’on peut se mettre nous-même liée à notre position de femme, on a l’impression de devoir exceller pour prouver qu’on a notre place… On se sent aussi de devoir prendre soin de nos camarades, en leur passant nos notes ou je ne sais quoi… N’oublions pas de prendre soin de nous ! L’exigence ne doit pas avoir pour prix sa propre santé. On ne pourra pas apporter au monde quoi que ce soit si nous on ne va pas bien. 

 

YEGG : Qu’envisagez-vous pour la suite ? 

Delphine : Grâce à ce prix, en tant que doctorante, on gagne une bourse de 15 000 euros. Pour notre usage personnel. Mais on nous demande de l’utiliser pour promouvoir nos recherches. J’ai décidé de partir aux Etats-Unis pour assister à des conférences internationales parce que là-bas ce sont des leaders dans mon domaine de recherche. Et je vais profiter pour visiter des laboratoires dans lesquels je pourrais effectuer mon post doctorat. J’ai encore un an de thèse. 

Mégane : Je suis actuellement en post doctorat à Bordeaux. Le projet est de continuer à explorer le monde de la recherche. Après, je n’ai pas de plan fixe parce qu’en fait, il y a certaines difficultés aujourd’hui en France à trouver des postes permanents en recherche fondamentale. L’idée aujourd’hui est plus de voir quelles sont les opportunités qui vont se présenter et de suivre le chemin qui va se dessiner au fur et à mesure. 

Célian Ramis

Réduire concrètement les inégalités femmes-hommes dans les sciences

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Quand on pense aux sciences, on a en tête l’image d’un chimiste en blouse blanche dans son laboratoire, du mathématicien en train de noircir son tableau d’équations, de l’ingénieur qui conçoit les technologies de demain. On pense au masculin, à tort.
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Quand on pense au domaine des sciences, on a très souvent l’image d’un chimiste en blouse blanche dans son laboratoire, du mathématicien en train de noircir son tableau d’équations, de l’ingénieur qui conçoit les technologies de demain. On pense au masculin, à tort. Les filles et les femmes s’investissent dans les carrières scientifiques mais pâtissent d’un manque de visibilité et d’un manque d’encouragement, pouvant donner lieu à un sentiment d’illégitimité, sans oublier les violences sexistes et sexuelles qu’elles vont subir durant leurs études et l’exercice de leur fonction.

Les choses bougent. Lentement mais elles bougent. Ainsi, on constate ces dernières années qu’enfin des femmes obtiennent par exemple le Docteur Honoris Causa, un titre honorifique que l’université décerne à une personnalité éminente.

Entre 1987 et 2012, à l’université Rennes 1, 48 titres ont été remis. Uniquement à des hommes. Le 8 mars 2013, 3 femmes, dont la mathématicienne Hélène Esnault, ont accédé au DHC. Entre 2014 et 2019, le titre a été décerné à seulement 3 femmes contre 12 hommes. Ça progresse mais c’est largement insuffisant.

« Identifier et réduire les inégalités dans les sciences », c’est la thématique choisie par l’université Rennes 1 pour une conférence en ligne qui a eu lieu le 8 mars, journée internationale des droits des femmes.

Colette Guillopé et Marie-Françoise Roy sont toutes les deux professeures émérites, respectivement de l’université Paris-Est Créteil et de l’université Rennes 1, engagées pour l’égalité femmes-hommes dans les sciences, et ont participé au projet international « The gender gap in science – A global approach to the gender gap in mathematical, computing and natural sciences : how to measure it, how to reduce it ? » dont l’ouvrage réalisé – publié il y a un an - est actuellement traduit en français par les deux intervenantes.

Entre 2017 et 2019, à l’initiative de l’Union internationale de mathématiques (à travers son Committee for women in mathematics) et l’Union internationale de physique, 11 coordinatrices et 1 coordinateur, issu-e-s de toutes les disciplines scientifiques et de différents pays ont mené une enquête auprès de 32 000 scientifiques répondant-e-s depuis 130 pays, ont analysé des millions de publications et revues depuis les années 70, ont créé une base de données des bonnes pratiques, référençant 68 activités, et ont dressé une liste de recommandations à destination des parents, des organisations locales et des institutions scientifiques.

DES DIFFÉRENCES CONSTATÉES SIGNIFICATIVES

Pour cette enquête, hommes et femmes ont été interrogées sur l’ensemble de leur vie universitaire et professionnelle. Résultat :

« Les expériences des femmes sont moins positives que celles des hommes. »
commente Colette Guillopé.

Les femmes sont souvent moins encouragées dans leurs études et carrières par leurs proches et leurs familles. Elles disposent de moins de rôles modèles, perçoivent un salaire moindre et voient leurs carrières évoluaient plus lentement que celles des hommes. 

Autre point non négligeable : un quart des femmes interrogées ont signalé avoir été victimes de harcèlement sexuel pendant leurs études ou au travail. Il est essentiel de travailler à la culture de l’égalité dans tous les secteurs de la société.

Dans l’analyse des publications de 1970 à 2018, Colette Guillopé constate une augmentation régulière de la proportion des femmes autrices d’articles scientifiques. Dans ce qui est considéré comme les meilleures revues, les plus renommées du moins, l’amélioration en astronomie et en chimie est nette (20% en 2020), tandis qu’il n’y a pas de progrès en mathématiques et en physique théorique où elles sont toujours moins de 10%.

En ce qui concerne la base de données des bonnes pratiques, Colette Guillopé établit qu’il est difficile de savoir ce qui relève de la « bonne » pratique et ce qui n’entre pas dans la catégorie : « Surtout qu’il y en a certainement plein mais qu’on ne les connaît pas forcément. »

L’intérêt n’est pas nécessairement de constituer une liste exhaustive mais surtout de sensibiliser les familles et les communautés pour promouvoir les carrières en science auprès des filles, surtout quand celles-ci vont à l’encontre des normes et des préjugés. Pour encourager les femmes à s’intéresser aux questions scientifiques. Pour promouvoir un soutien pour les femmes, via des systèmes de marrainage et de réseaux par les chercheuses et professionnelles confirmées dans les STIM.

LES AXES DE RECOMMANDATIONS

« Nous avons listé une trentaine de recommandations qui sont des choses plus ou moins déjà faites maintenant que, depuis 2013, les chargé-e-s de mission Égalité sont obligatoires dans les établissements d’enseignement supérieur. », explique la professeure de Paris-Est.

À destination des parents et des professeur-e-s, les préconisations concerneront le fait d’éviter les préjugés relatifs aux femmes et aux hommes et de plutôt promouvoir l’égalité des sexes et sensibiliser aux questions de genre.

Il y a également de nombreuses actions à entreprendre au niveau des organismes scientifiques et des établissements d’enseignement sur l’axe par exemple du harcèlement sexuel et de la discrimination afin de les empêcher, signaler et les condamner, mais aussi l’axe de la promotion de l’égalité des sexes dans les politiques de l’établissement ou encore l’axe de la parentalité, de son impact sur les carrières mais aussi de sa gestion avec l’environnement professionnel.

Concernant les recommandations formulées pour les unions scientifiques et autres organismes internationaux, Colette Guillopé et Marie-Françoise Roy conseillent de travailler sur le changement des normes, d’encourager les bonnes pratiques, d’augmenter la visibilité des femmes scientifiques et de créer des comités pour les femmes en science.

« ÉGALITÉ EN SCIENCE ! »

Afin de pouvoir accès aux mesures concrètes proposées et aux résultats de l’enquête, il faudra attendre encore quelques temps. La traduction est en cours, assurent les deux expertes. Et elle sera partielle avec cependant l’ajout de deux chapitres, un sur les mathématiciennes africaines – grâce à l’African women in mathematics association – et un sur les mathématiciennes françaises – grâce à l’association Femmes et mathématiques.

Le livre en français s’appelle : Égalité en science ! Une approche globale des inégalités femmes-hommes en mathématiques, informatique et sciences : comment les mesurer ? comment les réduire ?

Concernant les mathématiciennes françaises, elles en ont sélectionnées 5 et les ont interrogées sur leur parcours, leurs résultats scientifiques et leur action phare pour l’égalité femmes-hommes en mathématiques. Figurent ainsi Anne Boyé, Clotilde Fermanian, Geneviève Robin, Olga Romaskevich, Anne Siegel.

On y trouve aussi des statistiques plutôt accablantes sur la proportion de femmes et d’hommes professeur-e-s de maths depuis 1996. Les femmes représentent moins de 10% et leur nombre diminue progressivement avec le temps.

« En 2075, il n’y aura plus une seule profe de maths à l’université en France si ça continue. »
déplore Marie-Françoise Roy.

FAIRE PROGRESSER L’ÉGALITÉ CONCRÈTEMENT

À l’occasion de la conférence, Marie-Françoise Roy s’appuie sur différentes situations et actions que l’on peut mettre en lumière dans le cadre des avancées dues à des mouvements en faveur de l’égalité femmes – hommes.

Elle prend l’exemple du CIRM – Centre international de recherches mathématiques – un centre de rencontres organisées sur une semaine, dans le sud de la France. Créé en 1981, « il était interdit depuis le début d’y amener des bébés. Si une mère voulait allaiter, elle devait sortir de l’enceinte de la structure. » Et quand elles venaient en famille avec des enfants même plus âgés que les nourrissons, elles devaient louer un hébergement en dehors du CIRM au lieu de loger avec les autres.

A coups de protestations et de pétitions, « l’impossible est devenu possible ». Depuis 2016, soit 35 ans après son ouverture et à la suite d’une rénovation des locaux, le CIRM autorise les bébés et les enfants, installés avec leurs parents dans des studios familiaux. Les familles peuvent donc depuis 5 ans manger et loger avec le reste des personnes présentes. « Quand ils ont changé le règlement, ils n’ont pas fait beaucoup de pub à ce sujet… », conclut la professeure qui embraye rapidement sur les initiatives positives mises en place sur le campus de Beaulieu.

L’université Rennes 1, en collaboration avec l’université Rennes 2, l’EHESP, l’INSA, l’ENSAB et l’ENSCR, ont mis en place un dispositif de prévention et de lutte contre le harcèlement sexuel. Sur le site de Rennes 1, un espace est dédié par exemple pour alerter une ou des situations de harcèlement sexuel, que l’on en soit victime ou témoin.

Une fois l’alerte effectuée, la présumée victime peut avoir accès à une cellule de soutien, composée de médecins, d’une assistance sociale, d’une psychologue et d’un soutien juridique. Elle pourra éventuellement être orientée vers l’association SOS Victimes. Si elle le souhaite, elle pourra suivre les mesures conservatoires et/ou disciplinaires avec l’établissement.

Autre initiative en faveur de l’égalité femmes-hommes : l’inauguration en octobre 2019 de l’amphithéâtre Maryam Mirzakhani, pemière et seule mathématicienne à avoir obtenu la médaille Fields en 2014. Une exposition sur la vie et le travail de Maryam Mirzakhani a eu lieu au Diapason, à la Bibliothèque universitaire ainsi qu’à la MIR et deux tables rondes ont été organisées en 2019 et en 2020, dans le cadre du 8 mars à Rennes, sur la place des femmes dans les sciences, et notamment en mathématiques.

L’université Rennes 1 engage une politique de lutte contre les violences sexuelles, pour la visibilité des femmes scientifiques et œuvre plus largement contre toutes les formes de violences sexistes, dont celles qui concernent la grossesse des post-doctorantes, en soutenant financièrement les pertes éventuelles de rémunération (du contrat de recherche) pendant leur congé maternité. 

Un projet est à l’étude en ce moment concernant le congé pour recherche ou conversions thématique (CRCT) – qui permet une période de recherche à plein temps et dispense de l’enseignement et des activités administratives pendant six mois à un an – afin que celui-ci soit accordé de droit aux enseignantes-chercheuses de l’université Rennes 1 qui en font la demande au retour de leur congé maternité.

En 2021, ce sont des actions innovantes. Les mentalités évoluent. Lentement. Trop lentement. Mais les politiques en faveur de l’égalité femmes-hommes, à l’instar de toutes les politiques en faveur de la lutte contre les discriminations, doit être encouragée. Afin que ce soit les filles et les femmes qui en bénéficient. Dans leurs orientations scolaires, choix de métier, évolutions de carrières, possibilité d’articuler vie professionnelle et vie personnelle sans sacrifices visant toujours les mêmes individus.