Célian Ramis

Violences : la bataille contre le sexisme

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Face à l'étendue des violences exercées à l'encontre des femmes, il n'est pas toujours évident de réagir. Manifestations, témoignages, écoute, empathie, solidarité, coups de gueule... Les combattantes d'aujourd'hui ont mille façons d'agir individuellement et:ou collectivement.
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« Le temps de la colère, les femmes / Notre temps est arrivé / Connaissons notre force, les femmes / Découvrons nous des milliers ! Reconnaissons-nous, les femmes / Parlons-nous, regardons-nous / Ensemble, on nous opprime, les femmes / Ensemble, révoltons-nous ! »

Le 24 novembre dernier, à Rennes comme ailleurs en France ce même jour, l’Hymne des femmes parcourait les rangs de la marche contre les violences sexistes et sexuelles.

Elles (et ils) étaient plusieurs milliers, main dans la main, à dénoncer toutes les violences à l’égard des femmes, à affirmer que « Non c’est non » et à revendiquer le droit à être les égales des hommes. D’une seule voix, elles ont prôné leur droit à la liberté.

Fin 2017, l’affaire Weinstein, #MeToo et #BalanceTonPorc agissaient en véritable accélérateur des consciences. La société, ahurie, découvrait une partie de l’ampleur des violences contre les femmes... En 2018, la question bouillonnante de la place des femmes n’a pas cessé d’agiter l’actualité française, européenne et internationale. Et pour chaque avancée, il a fallu essuyer les retours de bâton d’un patriarcat malheureusement très implanté et infusé dans toutes les sphères de la société. Susan Faludi, essayiste et gagnante du Pulitzer, l’écrivait déjà en 1991, dans son livre Backlash : « En effet, il s’agit d’un phénomène récurrent : il revient à chaque fois que les femmes commencent à progresser vers l’égalité, une gelée apparemment inévitable des brèves oraisons du féminisme. » (Newsletter n°16 des Glorieuses, 26 décembre 2018, « Après le retour de bâton, la révolution »). Heureusement, nombreuses sont les révoltées, militantes, résistantes et combattantes du quotidien. Marianne, symbole de liberté, a désormais des milliers de visages.

On oublie souvent qu’un des plus forts symboles de la République est une femme. On oublie souvent de la citer. Pourtant, elle est une guerrière affranchie de ses entraves. Une femme qui ose prendre les armes pour défendre ses droits et sa liberté. Une personnalité qui aujourd’hui représente la citoyenneté dans sa globalité et qui prend de temps à autre des allures de grandes stars, telle une Brigitte Bardot ou une Catherine Deneuve (celle-là même qui début 2018 signait une tribune réclamant le droit à être importunée, avant de présenter ses excuses face à une polémique dépassant les meilleures attentes d’un patriarcat qui savoure bien paisiblement devant son écran la bataille des femmes contre les femmes).

Récemment, cinq Marianne ont attiré l’attention des médias à l’occasion d’une action éclair le 15 décembre lors d’une manifestation des gilets jaunes à Paris. Sur les Champs Elysées, seins nus, corps et visages recouverts de peinture argentée et gilets à capuche rouge, elles s’opposent, immobiles et en silence, à un cordon de CRS. Selon Franceinfo, il s’agirait d’une performance que l’on devrait à l’artiste luxembourgeoise, habituée des happenings, Déborah de Robertis.

On aime l’image, on aime le message, on aime imaginer une Marianne aux multiples visages, profils, parcours et origines. Lesbienne, trans, noire, grosse, mince, hétéro, bi, activiste ou non, croyante ou non, issue de la classe ouvrière ou de la classe bourgeoise, occupant une fonction plus ou moins importante ou recherchant un emploi. Peu importe, face aux violences, elle lutte. Avec acharnement. Sa quête toujours en tête : la liberté. 

LES VIOLENCES, QUELLES VIOLENCES ? 

En 2018, 22% de violences supplémentaires à l’encontre des femmes sont constatées par le ministère de l’Intérieur, ayant présenté les chiffres de la délinquance en septembre dernier. Une augmentation peu surprenante qui va de pair avec l’après #MeToo et #BalanceTonPorc, mouvements qui ont permis de rassembler les témoignages des femmes victimes de violences, révélant davantage l’ampleur des inégalités entre les femmes et les hommes.

Révélant également le silence plombant et les nombreuses conséquences des idées reçues qui régnaient depuis tout ce temps au-dessus de ces sujets. Que sait-on réellement des violences exercées à l’encontre des femmes ? Après deux ans d’enquête sur les féminicides, la journaliste essayiste Titiou Lecoq fait le bilan dans Libération, le 3 janvier 2019 dans un article intitulé « Meurtres conjugaux : deux ans de recensement, plus de 200 femmes tuées et tant de victimes autour ».

Elle décortique et analyse les maux et les mots : « Il y a un point commun : ce sont des hommes qui tuent des femmes parce qu’ils considèrent qu’elles doivent leur appartenir. Qu’elles n’ont pas le droit de partir, de tromper, de refuser, de crier, de reprocher, de faire la gueule, d’agir comme bon leur semble. Ils ne supportent pas qu’elles soient des personnes libres et indépendantes. Ils ne tuent jamais par amour. Ils ne tuent pas parce qu’ils aiment trop. Ils tuent pour posséder, et posséder ce n’est pas et ce ne sera jamais aimer. » 

Elle poursuit, bien décidée à ce que l’on appelle un chat un chat et un meurtre un meurtre : « Mais le plus terrible au milieu de toutes ces horreurs, c’est qu’il y ait encore des procureurs pour déclarer :

« C’est une séparation qui se passe mal. » Autre phrase fausse : tous les trois jours une femme meurt sous les coups de son compagnon. Nous devrions la rayer de nos formules toutes faites. Ces femmes ne meurent pas sous les coups. Elles sont tuées. Parfois elles sont battues à mort, mais pas toujours. Outre que cette phrase passe sous silence l’intention meurtrière, elle invisibilise l’étendue du phénomène en ne prenant pas en compte les survivantes. La réalité, c’est que presque tous les jours, en France, un homme tente de tuer sa compagne ou son ex-compagne. » 

Autre vérité dont elle fait état dans son article : il s’agit bel et bien de tentatives d’homicide et les chiffres ne prennent en compte que les meurtres commis par le partenaire ou l’ex-partenaire. « Si on ne parle que d’une femme tuée tous les trois jours, c’est uniquement parce que le taux de réussite n’est pas de 100%. », souligne-t-elle, à raison. 

DROIT DE VIE ET DE MORT 

Certaines s’en sortent. D’autres sont tuées parce qu’elles ont refusé les avances d’un homme. D’autres encore se suicident. Malgré tout, elles restent souvent présumées coupables. Elles ont dû le chercher, elles ont dû le mettre en colère, elles ont dû le provoquer...

Début janvier, la décision de la Commission d’indemnisation des victimes frappe les mentalités. Rappelons les faits : un soir en 2013, au Mans, la police intervient au domicile d’un couple. En effet, l’homme vient d’agresser un ami commun. Les forces de l’ordre conseillent à sa compagne de ne pas rester dans l’appartement mais il n’y a plus de train pour rejoindre sa famille, elle n’obtient aucune réponse favorable du 115 et de son entourage, elle dort sur place.

Quelques heures plus tard, il la défenestre, la frappe à nouveau au sol, le tout causant sa paraplégie. Il est condamné à 15 ans de prison mais la commission d’indemnisation des victimes ne retient qu’une indemnisation partielle, établissant qu’il y a un partage de responsabilité et que la femme a commis une faute civile en restant chez elle. L’information choque. 

Et pourtant, régulièrement, les femmes sont placées sur le banc des accusées tandis qu’elles dénoncent des situations dont elles sont victimes. Violences conjugales, féminicides, agressions sexuelles, viols... Les faits sont minimisés, les témoignages peu pris en compte et les plaignantes culpabilisées, voire humiliées.

« La folie prend la forme de notre société, et dans une société sexiste où les femmes, leurs corps, leurs vies, sont toujours soumises au contrôle, dans une société où elles n’ont pas encore acquis leur droit réel à exister en tant que telles, la folie des hommes reflète les processus de domination sous-jacents qui font nos implicites sociaux. Elle cristallise le sexisme ordinaire comme un précipité chimique et le transforme en son point le plus extrême : le droit de vie et de mort. », explique Titiou Lecoq dans Libération.

PAS UNIQUEMENT PHYSIQUES 

Plus percutantes dans les esprits, les violences physiques et sexuelles sont souvent les premières citées, les plus médiatisées aussi. On pense aux femmes battues, aux femmes violées, aux femmes mutilées. Pourtant, les violences prennent diverses formes et se nichent dans bien des détails. 

Quand on lui demande à quoi cela fait référence pour elle, Morgane, 44 ans, répond : « Aux coups, aux gifles, aux baffes, aux coups de pied dans le ventre. Au viol. Aux mains aux fesses et à toutes les agressions sexuelles du même type. À un mari, un concubin, un conjoint qui forcerait sa femme, sa concubine, sa conjointe à avoir un rapport sexuel. Mais les discriminations professionnelles (salaires, plafond de verre, postes à responsabilités inaccessibles, etc.) et privées (tâches ménagères, charge mentale et émotion- nelle) peuvent aussi être violentes... Une blague sexiste, un commentaire dans la rue sont des violences, un collègue qui mate ton boule, un autre qui met des calendriers de femmes nues dans son bureau, etc. c’est violent ! » 

Virginie, 31 ans, pense instantanément à la violence psychologique. Celle qui peut mener ensuite à la violence physique. « Ça commence toujours en général par le psychologique. Ça me fait penser à mon expérience personnelle familiale, à ce qu’a vécu ma mère, à ce qu’ont vécu mes sœurs. J’ai grandi avec un père pervers narcissique. On dit que c’est un terme à la mode, moi, je trouve ça dur qu’on dise ça car ça décrédibilise. Je ne crois pas que ce soit à la mode, simplement, aujourd’hui on met enfin un mot sur une attitude dangereuse des hommes comme ça. Il y a aussi des femmes, je sais, mais ce sont généralement des hommes. À cause de lui, on a vécu des violences psychologiques et de la manipulation psychologique parce qu’on était des femmes et donc qu’on avait aucune valeur. Après, j’ai subi d’autres violences, comme malheureusement 90% des femmes de mon âge : des relations non consenties, des regards sur nos corps qui nous ont fait beaucoup de mal parce qu’on ne voulait pas être regardées comme ça, des violences de rue gratuites qui s’ajoutent à celles de la rue (peur de l’inconnue, peur de se faire agresser, etc.). C’est la double peine. », analyse-t-elle. 

LA DOUBLE PEINE 

Interroger les femmes sur leurs vécus de femmes, c’est prendre le risque de s’exposer à des violences inouïes. Parce qu’elles ont toutes, la plupart du temps, des récits lourds, qu’ils aient été conscientisés ou non. 

Pour Anne, 40 ans, c’est en répondant à la question qu’elle en vient à réaliser que subir de la violence quand on est une femme est quasiment une norme acceptée :

« Je ne m’intéresse pas particulièrement au sujet mais je trouve qu’il est de plus en plus visible dans les médias. Assez, je ne sais pas, car finalement c’est montré, mais seulement montré. Étrangement, à l’idée de l’avoir vécue cette violence, j’aurais dit que non au premier abord. Mais en fait, si. Se faire traiter de « connasse », « pétasse », etc. est d’une violence déjà incroyable. Sans aller jusqu’aux insultes, cela peut passer par des remarques régulières très rabaissantes. Et là, ce qui peut faire peur c’est que ça en devient banal. Et je me rends compte en répondant à cette question, que j’ai failli banaliser ce qui a pu m’arriver, pensant que « quand même il y a pire et que j’avais qu’à ceci...cela. » C’est dingue le mécanisme de culpabilisation qui se met en place ! »

De son côté, Virginie évoque aussi ce rapport à la normalité : « Je pensais que tout le monde vivait ça. Que c’était normal. J’en ai toujours vécu et vu dans mon voisinage, mon entourage... Comme si on devait subir ça parce qu’on n’avait pas le choix. En faisant une thérapie, j’ai réalisé que je n’avais pas à subir quelque chose que je n’accepte pas. Par là, je suis arrivée à en parler avec des amies qui lisaient, se renseignaient sur le sujet. Mais là, on a 30 ans, on est entre adultes, c’est plus simple en quelque sorte. Je voudrais que la prise de conscience arrive plus tôt. Que dès l’école, le collège, le lycée, la parole se libère. Je me rappelle cette époque-là, avec la peur d’être une salope, d’être considérée comme une salope, une fille facile. C’est une violence et ça m’a toujours énormément pesé. » 

APPRENDRE À SE TENIR À SA PLACE... 

Dès la petite enfance, l’éducation genrée va venir inculquée aux filles et aux garçons de nombreuses assignations dues à leur sexe. Elles aiment le rose, jouer à la poupée et au poney, sont douces, discrètes, polies. Elles rêvent d’être chanteuses, coiffeuses ou actrices. Elles feront des études littéraires et seront puéricultrices, institutrices ou assistantes sociales.

Ils aiment le bleu, jouer au foot et à la bagarre, parlent forts, prennent toute la place, se font sans cesse reprendre en classe parce qu’ils sont indisciplinés. Ils rêvent d’être médecins, astronautes, sportifs de haut niveau ou encore ingénieurs. Ils feront des études scientifiques et deviendront médecins, astronautes, sportifs de haut niveau ou encore ingénieurs. 

C’est caricatural ? Non. Le champ des possibles, pour les filles, se réduit à mesure qu’elles grandissent. Car depuis leur tendre enfance et cette chère poupée qu’elles coiffent, habillent, promènent en poussette et changent, cette chère dinette, grâce à laquelle elles ont cuisiné tant de bons petits plats à leurs poupées, ce bon vieux package ‘balai, serpillière’ avec lequel elles ont tellement amusé leurs parents en mettant de l’eau partout sur le sol, elles ont été conditionnées à s’occuper de la sphère privée : tâches domestiques et éducation des enfants sont leur grand dada, quand elles ne sont pas occupées à rêver du prince charmant des Disney et des contes pour enfants. 

Doucement mais surement, bien imprégnées de la culture du viol diffusée en masse dans les publicités, les jeux vidéos, les films, les médias, etc. elles intègrent qu’elles sont des objets à disposition des hommes et traitent au quotidien avec une charge mentale à nous faire péter les plombs dès le petit matin. Les violences sont vicieuses, pernicieuses, tapies dans l’ombre mais constamment et confortablement installées dans les souliers pas du tout douillets de la moitié de l’humanité qui subit, persuadée que « c’est normal ». 

Les injonctions sont nombreuses et sortir des assignations, c’est s’exposer à un rappel à l’ordre : quand une femme outrepasse sa fonction, elle paye une note plus ou moins salée et traumatisante. Cela peut être dans un commissariat où l’on ne prendra pas sa plainte parce qu’au moment des faits elle avait bu ou qu’elle a suivi le mec chez lui avant de lui dire « Non », un Non qui veut pourtant dire Non. 

Cela peut être dans l’entourage proche ou professionnel persuadé que celle qui dénonce « exagère» parce que « franchement, Marc, de la compta, c’est un gars bien, propre sur lui, beau gosse » qui n’a aucune raison de s’en prendre à Annabelle, une « fille banale ».

On la changera peut-être de service si elle persiste dans ses dires. On éloignera une femme de son foyer si son mari s’avère vraiment violent. On cherchera à atténuer les propos, à nuancer les actes mais rarement à traiter la source du problème. Et les femmes en pâtissent, souvent dans le plus grand silence. 

« Je me suis sentie très vulnérable face à la brutalité masculine, physiquement bien sûr mais mentalement aussi quand mes agresseurs ont ri de moi... Tous les jours, mes amies et collègues subissent des réflexions, des discriminations, sont contraintes de prouver qu’elles sont capables de bien faire leur boulot, qu’elles sont légitimes à leur poste, qu’elles n’ont pas à attendre l’assentiment de quiconque (généralement un ou des mecs) pour porter une jupe courte, pour rire fort et gras, pour bouffer avec les mains des frites bien grasses, pour draguer, pour picoler, pour baiser, avorter, enfanter, pour faire la vaisselle et de la couture si elles veulent, ou pas. Bref, la violence, c’est aussi ça, que chacun de nos gestes, chacune de nos paroles, chacun de nos choix, soient dictés par le patriarcat, soit épié et condamné quand ça ne colle pas aux codes de notre bonne vieille société patriarcale. », s’insurge Morgane, bien lasse et scandalisée « d’être traitée d’hystérique dès que tu émets une idée et c’est pire quand tu gueules légitimement contre un truc. »

Elle poursuit :

« La violence c’est de vouloir faire de nous de pauvres petites choses fragiles, douces, soumises, dociles, à la cuisine, au supermarché, avec les mômes mais surtout pas dans les sphères politiques, entrepreneuriales, financières, à des hauts postes, au comptoir des cafés, etc. ça non, surtout pas et ça, c’est violent. » 

DIFFICILES À NONCER 

Depuis longtemps, les femmes dénoncent les inégalités. En attestent les luttes féministes et les avancées obtenues grâce à cela. Malgré tout, les résistances perdurent et les retours de bâton sont bel et bien présents. Les militantes sont traitées de feminazies, d’anti-hommes, de mal baisées, etc. Parce qu’elles osent mettre en évidence les conséquences d’un patriarcat trop peu remis en question et souvent jugé comme obsolète.

Rappelons-nous de ce fameux JT de France 2, présenté par un David Pujadas sûr de lui en annonçant que la fin du patriarcat datait des années 60... On a alors tendance à vouloir très vite éteindre le feu dès lors qu’une femme souffle sur les braises et réanime la flamme d’une lutte complexe puisqu’elle touche à l’ensemble d’un système social et politique, profondément sexiste, raciste, classiste et LGBTIphobe.

Difficile là-dedans de faire entendre sa voix sans que celle-ci ne soit isolée, méprisée, décrédibilisée, voire assassinée, comme tel est le cas de la brésilienne Marielle Franco, tuée en mars 2018. Elle dérangeait une partie de la classe politique. Ses opposants l’ont tuée. Alexia Daval aussi dérangeait son mari. Elle l’étouffait, il parait. Il l’a tuée. L’opinion publique est secouée.

Mais le doute subsiste pour certain-e-s qui persistent à penser qu’elle détient une partie de la responsabilité de sa propre mort. Fallait pas faire chier. Fallait pas atteindre la virilité de son homme. L’ambivalence est le meilleur allié du patriarcat qui aime semer le doute, diviser. 

Et même avec une conscience politique et engagée autour de ces sujets, il est très compliqué de prendre conscience, de nommer, de dénoncer et de ne pas culpabiliser. Manon, 25 ans, s’intéresse de près à ces thématiques.

« Ma grand-mère maternelle est une ancienne femme battue, j’ai donc toujours eu conscience de cette violence physique. Le sujet a souvent été évoqué dans les repas de famille car ma grand-mère disait que mon grand-père était un connard et ma mère répliquait qu’elle aurait dû partir plus tôt. Personnellement, j’ai été violée mais j’ai mis plusieurs années à me rendre compte que c’était un viol malgré le fait que j’avais déjà un éveil féministe à l’époque. Cela ne m’a pas empêché de subir des violences psychologiques de la part des hommes. Au quotidien, je ne sais pas si je vis des violences. J’ai la chance de ne pas subir de harcèlement. Peut-être en ligne où les hommes ont facilement tendance à m’ajouter sur Facebook ou Instagram car ils me trouvent jolie. Pour moi, qu’on puisse être attiré par moi est une violence depuis mon adolescence. C’est quelque chose que je n’ai jamais recherché, que je n’ai pas demandé mais on me le fait comprendre quand même.» 

La question du consentement apparait dans le débat comme extrêmement complexe. Parce qu’il y aurait le « Non qui veut dire Oui » et la fameuse zone grise. Celle de l’hésitation, celle des signaux brouillés, voire contradictoires. Rapidement, des explications viennent éclairer la problématique pour montrer de manière assez efficace en quoi elle est, en réalité, très simple. Déjà, Non veut dire Non. Ensuite, il suffit de poser des questions, d’écouter la personne et de la respecter dans ses choix, y compris si celle-ci change d’avis en cours de route. 

Dans sa vidéo Tea Consent, Blue Seat Studios utilise la métaphore de la tasse de thé pour démontrer la simplicité de la question : « Si vous êtes capable de comprendre qu’il est totalement ridicule d’obliger quelqu’un à boire du thé alors que cette personne n’en veut pas, et si vous êtes capable de comprendre quand les personnes ne veulent pas de thé, est-ce si difficile de comprendre ce raisonnement lorsqu’il s’agit de sexe ? Qu’il s’agisse de thé ou de sexe, le consentement, c’est primordial. » 

Pourtant, on cherche encore les preuves de consentement dans les tenues ou attitudes des femmes. Une jupe courte, un sourire, un silence sont encore, dans l’imaginaire collectif, des signaux d’encouragement, des marques de désir d’être convoitées et objetisées, jusqu’à l’agression sexuelle ou le viol.

Et quand certaines tentent d’expliquer les rouages et conséquences de la culture du viol, comme l’a fait la youtubeuse Marion Seclin à propos du harcèlement de rue, elles reçoivent insultes, menaces de viols et de mort. Plus les femmes témoignent, plus en face se multiplient les démonstrations de misogynie, de sexisme, de racisme et d’homophobie. 

NIER LA MOITIÉ DE L’HUMANITÉ

En élisant des Donald Trump, Jair Bolsonaro, en acquittant des Denis Baupin ou Georges Tron, en répudiant l’écriture inclusive, en demandant (en Andalousie, extrême droite, janvier 2019) de réduire les mesures contre la violence machiste, en considérant un string comme une preuve de consentement de la part d’une victime de viol, en proclamant – sans explication complète – qu’une femme peut jouir pendant un viol, en comparant en toute impunité les femmes à des juments et l’avortement à un homicide, en ne légalisant pas le droit à l’IVG partout et sans condition, en demandant à la première footballeuse détentrice du ballon d’or si elle sait twerker, en jugeant la tenue d’une des meilleures joueuses de tennis non correcte, en rétablissant dans les programmes scolaires les rôles genrés des femmes et des hommes, en pénalisant une joueuse de tennis sous prétexte qu’elle change son tee-shirt sur le cour... on envoie un message fort et violent : les femmes sont inférieures aux hommes. Pourquoi ? On ne sait pas mais c’est ainsi et pas autrement. 

« C’est notre quotidien à nous, les femmes, et nier ce qui préoccupe la moitié de la population est violent. Il est violent de nier le plaisir féminin, d’infantiliser les femmes enceintes ou de les réduire à des corps disponibles et utiles à l’humanité qu’on peut toucher, conseiller, ausculter. Il est violent de nier la surmédicalisation des grossesses et des accouchements qui dépossèdent les femmes de leurs corps, faire de leur utérus un bien commun. Il est brutal de faire de la fausse couche un tabou, réduisant la femme à la procréatrice, à celle qui doit forcément enfanter, devenir mère pour s’épanouir en tant que femme et qui là échoue et ne doit pas le dire ni le montrer. Ou bien considérer qu’il ne s’est rien passé, qu’il n’y a pas eu de grossesse, donc pas de souffrances. », dénonce à juste titre Morgane. 

PATRIARCAT CACA 

Le corps des femmes est en permanence jugé et fait l’objet de constantes injonctions paradoxales, réduisant sa propriétaire à un objet que l’on peut façonner à sa guise. Un objet fragile mais toujours responsable des malheurs qui lui arrivent. Les agressions sexistes et sexuelles ne sont que peu punies. Du dépôt de plainte à la condamnation, c’est le parcours de la combattante. Puissance plusieurs millions.

Car il faudra se justifier, répondre à des accusations déguisées en procédure judiciaire, tomber sur la bonne personne au commissariat, qui accepte de faire son travail et de prendre la plainte. De là, de nombreuses épreuves attendent encore la victime qui tout au long du chemin sera, souvent, mise sur le banc des accusées tandis que son agresseur ne sera, généralement, pas inquiété. 

Heureusement, une lueur d’espoir transparait. Ce qui avant se murmurait uniquement entre les femmes, et restait entre les femmes, commence à s’ébruiter et les expériences concordent. Depuis des générations, des siècles, les femmes subissent la violence de leur condition imposée, la violence physique, la violence psychologique, la violence sexuelle, la violence sexiste, les violences gynécologiques, la violence du silence.

Aujourd’hui, à travers les réseaux sociaux, les #MeToo et #BalanceTonPorc, les tumblr Paye ta shnek, Paye ta blouse, Paye ta police, Paye ton journal, Paye ta robe, etc., les femmes crient au grand jour l’horreur de leurs vécus face à un système qui les ignore, que ce soit dans un cabinet médical, au poste de police, dans les entreprises, dans la rue ou à la maison. 

Et elles vont plus loin puisque le 24 novembre plusieurs milliers de femmes ont défilé dans les rues à l’occasion de la marche contre les violences sexistes et sexuelles.

À Rennes, c’est la première fois qu’une manifestation féministe dévoile cette ampleur-là. Malgré les dissensions entre les #NousToutes et #NousAussi, ce sont les associations, les militant-e-s, les élu-e-s, les citoyen-ne-s qui foulent le pavé ensemble, réuni-e-s autour de l’image qui fera le plus réagir dans le cortège. Celle d’un petit garçon, sur les épaules de son papa, portant fièrement la pancarte : « Patriarcat caca ». 

OSER, PARLER, SE LIBÉRER 

Ce jour-là, la revendication principale est celui du droit à l’égalité, évidemment, mais surtout du droit à la liberté. Les femmes exigent, à juste titre, le respect. Le respect de leur personne en tant qu’individu. En tant qu’humain. Il faut lever les tabous autour des conditions de vie des femmes. Sortir du silence pour pouvoir se réapproprier son corps, (re)devenir sujet et non objet.

« Le silence détruit des vies quand on n’arrive pas à comprendre, à analyser ce qui nous est arrivé, ce qui nous arrive et que l’on vit avec la culpabilité. Ça donne des adultes borderline sur le plan psychologique. Pour moi, parler est la seule clé pour sortir de cette impasse. Maintenant, j’ai décidé de toujours écrire et diffuser quand je subis des violences. Pour arrêter de culpabiliser et pour déculpabiliser les personnes qui vivent la même chose. Dire et communiquer, c’est pour moi la clé de la résilience. Et ça évite d’être en colère contre soi, envers soi-même. Ça permet d’arrêter de se faire du mal pour des choses dont on n’est pas responsables. », souligne Virginie qui avoue à quel point tout cela est usant. 

Et à quel point il n’est pas toujours évident ou possible de prendre du recul, de prendre sur soi pour expliquer aux autres en quoi ils sont blessants ou violents (parce que les femmes se doivent toujours de rester calmes pour évoquer ces sujets, sous peine d’être traitées d’hystériques et donc d’être décrédibilisées) :

« En fait, c’est hyper contextuel. On ne peut pas demander à tout le monde, tout le temps, d’avoir la patience de déconstruire, d’expliquer les choses de la même manière à ton cercle proche qu’à un mec qui insiste dans un bar. C’est difficile de déconstruire. On se prend de la violence et en plus c’est à nous d’expliquer, on a le droit d’être fatiguées, de ne pas avoir envie de le faire. Malheureusement, certains ne comprennent pas ça et ne comprennent pas les explications. Perso, ça m’est arrivé d’en venir aux mains, d’utiliser la violence physique pour sauver ma peau ou celle de mes potes. Et là encore on se prend le revers de la médaille parce que c’est un moment très violent et destructeur. » 

Son conseil : après une situation de violence, prendre le temps au calme d’analyser les événements et essayer de mettre des mots et des émotions dessus. Se remettre en question sans prendre la responsabilité de ce qu’il s’est passé. Ne plus avoir peur de parler.

« Et si on n’y arrive pas seule, je conseille vraiment d’aller en thérapie. C’est extrêmement libérateur et ça permet d’avoir moins peur des autres et moins peur d’oser faire des choses. On peut aussi suivre des comptes Instagram sur le féminisme ou lire des bouquins, y en a des milliards là-dessus ! Moi, c’est vraiment Annie Ernaux qui m’a aidé à mettre des mots, à déconstruire, tellement elle est dans une description et une déconstruction totale de plein d’événements de sa vie. », conclut-elle. 

Y A DU BOULOT... POUR TOUT LE MONDE ! 

Chacun-e peut à son échelle bousculer l’ordre établi. Faire évoluer les mentalités. Comme Manon qui essaye d’aborder ce type de sujets avec sa cousine de 13 ans, pour la sensibiliser dès le plus jeune âge à l’importance de l’égalité entre les sexes. Ou Anne qui dans ses cours, majoritairement remplis de garçons, cherche à leur inculquer les valeurs de respect et de communication bienveillante.

Lutter contre les discriminations est un exercice difficile, qui demande du temps et de l’investissement : « C’est très difficile car ça appartient à l’humain et tout ce qui appartient à l’humain est lié à un individu et toute sa complexité. Ce n’est pas une machine qu’on répare ou un programme. Mais déjà la communication de base, la communication non violente, la gestion des émotions... C’est important parce que je me dis que tout ceci vient d’une colère enfouie, d’une frustration, d’un égo bien trop présent. Il faut apprendre à donner de la valeur et à se donner de la valeur. Je pense que ça passe par donner la place à chacun-e avec ce qu’il/elle est, à autoriser et s’autoriser de dire les choses et tout ça dès le plus âge. » 

Un point sur lequel Morgane la rejoint entièrement puisqu’elle milite pour une éducation non genrée, déjà auprès de ses enfants. Mais elle milite aussi de multiples façons : « En m’insurgeant contre toutes les violences quotidiennes que je vois, j’entends, je vis. En gueulant, au risque de passer pour une hystérique, une féminazie. Avec Les Héroïnes (émission diffusée un vendredi par mois sur la radio Canal b que l’on recommande vivement d’écouter – les podcasts sont sur le site, ndlr) chaque mois. En écoutant mes amies, mes relations féminines, les victimes, quel que soit ce qu’elles ont vécu (un « salope » dans la rue ou pire), en leur faisant comprendre que je suis avec elles, que je compatis. Je n’ai jamais eu à m’interposer ou à prendre la défense d’une fille, d’une femme, dans la rue, dans un espace public, ou aider, mais je sais que je le ferais. » 

Elle défend l’idée que ce ne sont pas uniquement aux petites filles d’être éduquées aux risques qu’elles
encourent en grandissant.Mais aux petits garçons également d’apprendre le consentement, le respect, l’égalité. Pour avancer, la liste est longue :

« Ouhlala, faut tout changer ! Mettre des modules spéciaux dans les études de gynécologie et les formations de flics et gendarmes, légiférer sur le congé paternité, partager la charge mentale (si les petites filles ne sont pas éduquées comme leur mère, la charge mentale n’existera plus), former correctement flics, gendarmes, gynécos, accompagner les victimes, condamner lourdement les violeurs, les agresseurs, les maris violents, virer Marlène Schiappa (secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes, ndlr), mettre de vrais moyens sur la table, arrêter de nous traiter d’hystériques, etc. Mais aussi transparence des salaires et condamnation des entreprises qui payent moins leurs salariées que leurs salariés à diplôme et compétences égaux, application des lois déjà existantes, etc. » 

Sans oublier comme le signale Manon de s’arrêter et s’interroger sur le langage employé : « Putain, PD, etc. Cela vient d’expressions sexistes et homophobes. Reprendre les personnes quand elles emploient des termes dégradants envers les minorités. Ne pas désigner quelqu’un que par son physique. » 

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, SORORITÉ

On peut donc chacun-e agir contre le sexisme systémique. Par le biais d’une association, d’abonnements à des newsletters féministes, les réseaux sociaux (avec bienveillance), en étant attentives/tifs aux divers comportements autour de nous, en écoutant les récits et témoignages des femmes sans systématiquement les remettre en question, en osant parler, en utilisant l’écriture inclusive, en diffusant l’idée que « Non » c’est « Non », en ne parlant pas à la place des autres, en s’indignant contre les inégalités, en ouvrant l’œil face aux publicités, en interrogeant les rôles des personnages féminins dans les séries, films, livres, etc. Il n’y a que l’embarras du choix. Encore faut-il en avoir la volonté. Mais l’espoir y est. 

Car malgré la fatigue et l’épuisement dus à la lutte, les femmes ne lâchent pas prise. Que ce soit dans la newsletter des Glorieuses ou dans le post de Paye ta shnek rédigé le 4 janvier sur Facebook, le message est clair : les retours de bâton ne nous feront pas reculer, nous aurons toujours la force et le courage d’aller de l’avant.

« Si vous avez l’impression de ne rien pouvoir faire pour changer les choses, sachez qu’être solidaire de toutes les femmes, même très différentes de vous, c’est déjà un acte de résistance immense. Soyons plus que jamais solidaires. Je ne sais plus qui disait qu’on ne peut pas gagner un match sans la moitié de l’équipe. Et bien la moitié manquante, en 2019, j’en suis sûre et certaine : elle va secouer le monde entier. », écrit PTS. Pour nos combattantes aux mille visages, une devise : Liberté, égalité, sororité.

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Violences sexistes : lutter contre le fléau au quotidien
Combattantes aux mille visages
Non à l'excision

Célian Ramis

Héroïnes de A à Z

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De tous les pays, de toutes les origines sociales, de toutes les époques, les femmes ont marqué et continuent de marquer la grande Histoire. Marilyn Degrenne et Florette Benoit ont dressé et illustré leurs portraits dans L’ABC…Z des héroïnes.
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De tous les pays, de toutes les origines sociales, de toutes les époques, les femmes ont marqué et continuent de marquer la grande Histoire. Marilyn Degrenne et Florette Benoit ont dressé et illustré leurs portraits dans L’ABC…Z des héroïnes.

A comme aventurière, B comme boulangère, C comme coureure automobile, D comme dompteuse de puces, E comme espionne… À chaque lettre correspond un métier. Et une femme, au parcours rédigé par Marilyn Degrenne, et à l’univers illustré par Florette Benoit dans un ouvrage édité par l’association rennaise La balade des livres.

On y découvre la kényane Wangari Muta Maathai, biologiste, professeure d’anatomie en médecine vétérinaire et militante pour l’écologie, de l’américaine Maria Beasley, inventrice et femme d’affaires du XIXe siècle, de la marocaine Fatima Al Ifriki, journaliste et productrice TV, menacée de mort, de la russe Vera Ignatievna Giedroyc, princesse devenue la première chirurgienne de son pays, ou encore de la turque Sabiha Gökçen, première femme à devenir pilote de chasse.

« Lorsque l’on cherche des infos en bibliothèque sur des personnages illustres, il y a plus de références masculines. Comme dans les livres d’histoire ou de français. Et quand il y a des femmes citées, on retombe toujours sur les mêmes. »
explique Marilyn.

Les deux femmes se sont lancées à la recherche de toute une galerie de femmes audacieuses, combattives et militantes des libertés individuelles. Des héroïnes internationales, représentatives de la diversité, dont les noms n’ont pas été retenus, l’Histoire étant écrite majoritairement par les hommes.

« Les portraits sont denses, riches et constituent des abreuvoirs de connaissance. L’idée de cet album (à partir de 8 ans, ndlr) est que les gens se l’approprient. Et ils accrochent très vite au principe, comme s’il y avait besoin de ça, de la découverte de ses références féminines, pour prendre son élan, pour justifier sa propre audace. », souligne Florette.

Une manière d’aborder la place des femmes à travers les pays et les époques ainsi que l’évolution des droits, dont les acquis sont constamment menacés. « L’Histoire peut se répéter très vite, il faut être vigilant-e-s. Il est donc important de parler des luttes et des droits fondamentaux. Le livre permet de libérer des choses. », précise Marilyn.

L’ABC…Z des héroïnes constitue un support de réflexion pour tou-te-s, servant d’outil pour les établissements scolaires et les bibliothèques mais aussi au sein d’ateliers enfants et adultes menés par La balade des livres. Ces derniers donneront lieu à une exposition composée de nouveaux portraits de femmes, à découvrir dès du 7 au 31 mars à la Bibliothèque Cleunay. Le vernissage a lieu le 8 mars à 18h.

Célian Ramis

Les Bretonnes bougent pour la mixité professionnelle

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Rennes
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La délégation bretonne de l'association Elles bougent fédère les actions déjà implantées qui incitent les étudiantes à s'orienter vers des secteurs scientifiques non-mixtes, comme l'informatique, l'aéronautique ou l'aérospatial.
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L'association Elles bougent a inauguré le 12 janvier dernier sa nouvelle délégation bretonne, à Rennes. Elle fédérera les actions déjà implantées qui incitent les étudiantes à s'orienter vers des secteurs scientifiques non-mixtes, comme l'informatique, l'aéronautique ou l'aérospatial.

La dix-huitième délégation régionale s'est lancée dans la capitale bretonne, le mois dernier. Créée par Marie-Sophie Pawlak en 2005, l'association Elles bougent souhaite donner envie aux filles d'aller vers des disciplines dans lesquelles elles sont quasiment absentes, comme la mécanique, l'informatique, le ferroviaire et l'aéronautique.

Or les entreprises sont en demande d'effectif féminin. Mais l'augmentation bouge lentement : aujourd'hui, selon les statistiques réalisées par l'association, 12% de filles, qui décrochent leur baccalauréat scientifique, s'orientent en écoles d'ingénieurs tandis qu'elles étaient 10% il y a une décennie. Alors que la moitié des élèves au lycée, en classe scientifique de filière générale, sont des femmes.

L'une des explications ? Peu de monde connaît réellement les métiers d'ingénieurs. L'imaginaire de la blouse blanche, du bleu de travail ou du casque de chantier jaune est ancré dans les préjugés. Et les collégiennes et lycéennes pensent alors que ce n'est pas pour elles. L'association parisienne, qui regroupe à la fois des établissements scolaires et des entreprises des secteurs non-mixtes, en a fait son cheval de bataille.

LES MARRAINES, DES RÔLES MODÈLES

Le rôle des marraines, qui servent de modèles, est essentiel. Au total, 2 040 salariées des 45 entreprises partenaires s'adressent aux filles pour parler de leurs professions. « Je fais des interventions dans des collèges, lycées, classes préparatoires ou dans des salons d'orientation », développe Claire Vantouroux, responsable sécurité et pyrotechnie à DCNS, marraine depuis deux ans et déléguée régionale de la nouvelle antenne bretonne.

Après avoir participé à la 3e édition de la journée des « Sciences de l'ingénieur au féminin » organisée par Elles bougent et UPSTI, le 26 novembre 2015, elle a gardé contact avec les filles qu'elle a rencontrées dans un lycée de l'académie de Rennes.

« C'est sympa de voir qu'elles ont été boostées ou confortées dans leurs choix par la suite ! »
s'exclame la cadre de 28 ans qui a elle-même connu Elles bougent en terminale.

VOLONTÉ NATIONALE

44 établissements scolaires de la région ont participé à l'évènement l'année dernière, un chiffre qui s'est démarqué des 26 autres académies inscrites. La Bretagne étant très dynamique dans ce domaine. Pour cette raison, « c'était facile de lancer cette délégation, explique Annaick Morvan, déléguée régionale aux droits des femmes et égalité entre hommes et femmes. L'intérêt est de fédérer et de formaliser tout ce qui se fait déjà. »

Selon elle, l'association s'inscrit dans la continuité de la Convention académique pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif en Bretagne, signée en 2014. Une déclinaison régionale de l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes mise en route depuis 2012, qui était portée par l'ancienne ministre aux droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem. 

Cette volonté a été renforcée par le lancement de la campagne nationale en faveur de la mixité des métiers il y a deux ans. L'objectif a été donné : d'ici 2025, 30% des métiers devront être mixtes, contrairement à 12% aujourd'hui. Cependant, Annaick Morvan le sait bien :

« La mixité en soi ne suffit pas. Ce n'est pas parce qu'on rajoute des femmes dans des entreprises qu'on lutte contre l'ensemble des inégalités. »

C'est un travail de longue haleine à faire dès l'éducation jusqu'au monde du travail afin de combattre les stéréotypes genrés.    

Célian Ramis

Sciences : Laboratoire des inégalités ?

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Rennes
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Les filières scientifiques sont-elles encore réservées aux hommes ? Quelles difficultés demeurent dans ce secteur pour les filles/femmes ? Enquête auprès de celles qui prouvent que la parité n'est pas une inconnue.
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Le 10 décembre se tient la journée « Filles et maths, une équation lumineuse ». Elle vise à encourager les jeunes filles à s’orienter vers des études scientifiques, à intégrer des écoles d’ingénieur… Car elles y sont encore trop peu nombreuses. À Rennes, pour la 3e édition, l’École Normale Supérieure, l’Institut National des Sciences Appliquées, l’École Nationale de la Statistique et de l’Analyse de l’Information, les universités Rennes 1 et Rennes 2, le rectorat et l’Office National d’Information sur les Enseignements et les Professions, reçoivent 80 lycéennes venues de Saint-Malo, Combourg et Saint-Brieuc.

L’occasion pour YEGG de s’interroger sur l’absence des filles dans ses filières et sur la place des femmes dans les sciences. Un état des lieux consternant. Si on note un frémissement quant à la prise de conscience sur ce manque cruel de filles dans ces cursus et du besoin de plus de mixité dans les écoles et les entreprises, les mentalités n’évoluent que trop lentement, les stéréotypes de genres persistent et le conditionnement des enfants génère toujours trop d’inégalités.

Connaissez-vous Stephanie Kwolek, Lise Meitner, Françoise Barré-Sinoussi, pour ne citer qu’elles. La première a inventé le Kevlar, fibre textile synthétique très résistante. La seconde a découvert la fission nucléaire, pour laquelle son collègue Otto Hahn a reçu le Prix Nobel en 1944. La troisième a été co-lauréate du Prix Nobel de Médecine en 2008, mais on a oublié son nom, ne retenant que celui de son confrère avec lequel elle a isolé le virus du Sida, Luc Montagnier.

Des découvertes essentielles pour l’humanité, des femmes brillantes, totalement ignorées. Aujourd’hui encore, quand une scientifique publie l’objet de ses travaux d’études, on lui conseille de co-signer avec un homme afin d’apporter du crédit à ses propos, ou on remet ses recherches en cause.

Quand ce ne sont pas leurs compétences, c’est leur physique ou leur caractère soi-disant spécifique à leur sexe qu’on attaque.

Le prix Nobel de médecine, Timothy Hunt, a ainsi déclaré cet automne : « Laissez-moi vous dire ce qui se passe quand elles arrivent dans les labos, vous tombez amoureux, ou alors elles tombent amoureuses de vous, et si jamais vous leur faites une critique, elles se mettent à pleurer ». Dévalorisées et dissuadées de suivre des carrières scientifiques, les filles en sont arrivées à s’auto-persuader de leur incapacité à faire des sciences.

ESPRIT CONDITIONNÉS ET STÉRÉOTYPES PERSISTANTS

De la même façon qu’on dit encore aux petits garçons qu’ils doivent être forts et aimer le foot, on dit aux petites filles qu’il n’est pas grave et même normal qu’elles ne soient pas bonnes en maths. « Au lycée, oui, les profs peuvent encore dire cela, c’est pesant ! Même si ce n’est ni conscient ni malveillant », assure Andréa, 19 ans, en 3e année de Génie Maths à l’INSA (Institut National des Sciences Appliquées, situé sur le campus de Beaulieu). Nous en sommes encore là.

Rozenn Texier-Picard, mathématicienne, maître de conférence, vice-présidente de l’ENS (École Normale Supérieure) de Rennes, chargée de la parité et de la diversité, s’appuie sur l’étude La menace du stéréotype pour démontrer le phénomène :

« C’est un test neuro-scientifique classique réalisé auprès d’élèves de 6e et 5e séparés en deux groupes mixtes. On leur demande d’observer une figure géométrique complexe pendant une minute, puis de la reproduire, individuellement. À l’un des groupes on dit qu’il s’agit d’un exercice de dessin, à l’autre d’un exercice de géométrie. Dans le premier groupe, les filles réussissent mieux. Ce sont des résultats probants et troublants. Les clichés sont si présents qu’ils nuisent aux performances des filles ! ».

Plus tard encore, on continue de les stigmatiser, comme le raconte Anne-Marie Kermarrec, ancienne directrice de recherche à l’INRIA (Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique), fondatrice de la startup Mediego :

« J’ai vu beaucoup de lettres de recommandations dans lesquelles il est écrit « gentille » pour les étudiantes et « brillant » pour les étudiants ».

Un déterminisme social et éducatif fort instauré dès l’enfance qui perdure donc.

« Il faut former les instituteurs et les enseignants et faire en sorte que les gens de l’enseignement supérieur aillent plus encore à la rencontre des plus jeunes. Mais les filles sont aussi formatées par leur entourage familial et amical… En outre, le combat contre les préjugés se fait des deux côtés et en même temps : dire aux filles qu’elles peuvent conduire un camion et aux garçons qu’ils peuvent avoir peur et pleurer ! », affirme Marie Babel, maître de conférence à l’INSA.

Prises au piège dès l’enfance, les femmes se laissent donc convaincre et finissent par s’interdire d’envisager des études scientifiques.

LES FILLES S’AUTOCENSURENT

Déjà en 1990, la sociologue Marie Duru-Bellat racontait - dans son ouvrage L’Ecole et les filles. Quelle formation pour quels rôles sociaux ? - comment le conditionnement pèse sur leur manque d’ambition et leur autocensure. Même arrivées à un haut niveau, elles continuent d’éprouver ce sentiment d’incertitude :

« Ça m’a touchée, à 35 ans ! J’ai alors pris conscience que j’avais au fond de moi cette idée de ne pas avoir les compétences, pourtant je suis maître de conférence dans une grande école ! »
confie Rozenn Texier-Picard.

En s’auto-dévalorisant, les filles finissent par avoir peur d’échouer et cela joue sur leurs performances. Sur les 15 derniers thésards qu’elle a jugé à l’INRIA, Anne-Marie Kermarrec se rappelle qu’il y avait deux filles, et deux filles en manque cruel de confiance en soi. La cheffe d’entreprise nomme cela les « biais de l’inconscient ».

Chimiste théoricienne, chercheuse au CNRS de Rennes, Karine Costuas l’observe également lors des tables rondes et des rencontres auxquelles elle participe comme « Un métier ça n’a pas de sexe » : « Les filles pensent faire un bac +2 ou 3, c’est tout, elles ne comptent pas aller plus loin, elles se cantonnent à cela puisqu’au départ on ne les aide pas à imaginer qu’elles peuvent faire plus. Tout cela est lié à la structuration sociale : c’est l’homme qui doit avoir une bonne situation, un bon métier ».

Mais comment se projeter et envisager de suivre de telles études quand peu d’efforts sont faits au niveau même des locaux et de l’accueil des filles dans les prépas et les écoles : « À l’internat du lycée Chateaubriand, en 2010, chaque garçon de prépa avait sa chambre à lui quand les filles étaient « parquées » par dortoir de 4. On les accueille mal ! », signale Fabienne Nouvel, maître de conférence à l’INSA. Romane, 22 ans, en 4e année de Génie des Matériaux dans la même école, indique qu’il suffit de vouloir aller aux toilettes pour constater que les filles ne sont pas attendues dans les écoles d’ingénieur :

« Les WC des filles sont tout petits ! Parce que ce sont de vieux locaux, pas réaménagés, mais c’est révélateur ».

Tout est donc fait pour rebuter les filles.

MÉCONNAISSANCE DES MÉTIERS ET MAUVAISES ORIENTATIONS

Étudiantes, enseignantes, chercheuses, entrepreneuses, toutes s’accordent à dire qu’il y a un problème de représentation et d’orientation. Une étude s’est récemment intéressée à ce que les enfants imaginent du métier de scientifique à travers des dessins : « Dans la majorité des cas, ils dessinent des hommes avec des machines. Ils ne voient pas le contact humain, le travail d’équipe. Je suis persuadée que le fait de croire à tort qu’il n’y a pas de relations humaines dans nos métiers est un frein pour les filles », relate Rozenn Texier-Picard.

Un sentiment confirmé par l’enquête Rose, réalisée auprès de jeunes de 15 ans dans une vingtaine de pays sur la perception des scientifiques et la projection dans leur vie professionnelle.

Les réponses sont assez variables d’un pays à l’autre, c’est donc un fait culturel. Il y a néanmoins un point commun : la réponse des filles à la question « Voudriez-vous travailler avec des machines ou avec des humains ? », 80 % d’entre elles répondent « avec des humains ». Des éléments pertinents dans la compréhension de l’orientation.

Andréa, Fanny, Diane, Marie, Iman et Romane, élèves de l’INSA, sont formelles : elles ne savaient rien des filières scientifiques avant de croiser, par hasard, une prof de math, le père ingénieur d’une amie, ou d’aller surfer elles-mêmes sur Internet… « Peut-être que les conseillers d’orientation sont aussi mal renseignés », avance Andréa.

Iman, 20 ans, en 3e année d’informatique l’assure : « L’orientation est très vague au lycée, il faut l’améliorer et ce dès le collège, il faut aller montrer les métiers scientifiques aux enfants ! ». Son amie Diane, 20 ans, en 3e année d’informatique, acquiesce, navrée :

« Si on a envie de faire quelque chose, on le fait, peu importe le qu’en dira-t-on, mais encore faut-il savoir que ça existe ! Or, on ne nous dit rien, c’est à nous d’aller chercher les informations ».

Outre ce problème de méconnaissance des débouchés des cursus, des concepts surannés encombrent encore les esprits : l’image du geek enfermé dans sa chambre ou celle du matheux boutonneux asocial ont la vie dure. Là aussi, les stéréotypes demeurent, et les filles en souffrent.

FÉMINITÉ, BEAUTÉ, MATERNITÉ

À l’origine de la journée « Filles et maths, une équation lumineuse », les Associations Femmes et Mathématiques ont fait un constat surprenant : « Elles ont découvert que faire des maths et être féminine peut générer trop de pression chez beaucoup de jeunes filles. Cette image de matheuse pèse notamment très fort sur les collégiennes. De surcroit, comme elles sont peu nombreuses dans ces filières, elles sont trop regardées. Ce sont des questions très subtiles sur la féminité », commente Barbara Schapira, mathématicienne et maître de conférence.

La scientifique raconte comment elle-même s’est laissée prendre au piège face à une consœur belle et élégante, dont elle a découvert par la suite les brillants travaux. Trop féminine et trop belle, ou pas assez, il y a toujours quelque chose de douteux chez les femmes scientifiques. Une autre pression pèse sur elles : la maternité.

« Le désir d’enfant est un autre facteur qui freine les filles, car on pense que ces métiers sont inconciliables avec la vie de famille, c’est totalement faux ! »
remarque Rozenn Texier-Picard.

Si l’on peut se réjouir de vivre dans un pays où le congé maternité est relativement assuré et où les enfants sont accueillis dans des structures publiques dès leur plus jeune âge, restent certaines ombres au tableau.

« Lors de ma première grossesse, je me suis rendue compte qu’à la fac personne ne savait à quoi j’avais droit et que si j’accouchais l’été, comme nos heures de cours sont annualisées, je n’avais droit à aucune décharge d’enseignement. Deux de mes trois filles sont nées l’été, ce n’est pas une science exacte ça ! », reproche Barbara Schapira.

Elle s’est battue et a contribué à ce qu’en avril 2012 un décret réglemente les congés maternité des enseignantes chercheuses. Car le monde universitaire est encore archaïque par certains côtés.

Il n’a ainsi pas encore pris en compte que parmi ses membres il y a aujourd’hui beaucoup de couples. « Or, on nous demande de la mobilité mais nous n’avons pas le droit au rapprochement familial. Mon mari a obtenu son poste à la fac de Rennes en 2012, il a été très compliqué pour moi d’obtenir ma mutation ici, je viens juste d’arriver… » poursuit Barbara Schapira.

LA CONQUÊTE DE BASTIONS MASCULINS

« Les garçons de notre école adorent quand on organise une fête avec Pharma ! », sourit Fanny, 20 ans, en 3e année d’informatique à l’INSA. Car il est des secteurs scientifiques que les filles ont largement investis. « Des filières où les filles sont même devenues majoritaires, c’est le cas en médecine. Cette inversion s’est produite y’a 15 ans », relève Rozenn Texier-Picard. Elles sont également majoritaires en Pharma et Véto.

Mais tout n’est pas si rose, puisqu’on entend, depuis l’arrivée en masse des filles dans ces métiers, qu’ils sont dévalorisés ! Comme on le dit de l’Éducation Nationale.

« Quand un métier perd du prestige, il se féminise, ou inversement. L’autre souci de ces disciplines aujourd’hui dominées par les femmes, est qu’il n’y a plus de mixité »
note Anne-Marie Kermarrec.

Heureusement, pour briser la prédestination des sexes, les clichés et le sexisme, des projets sont mis en place depuis quelques années.

LES INITIATIVES POSITIVES

« En France, on commence à faire des efforts, par le biais de la discrimination positive notamment. Quand on m’appelle pour des jurys parce qu’il faut une femme de rang A, je joue le jeu même si je ne suis pas pour. Car il faut provoquer les choses, les imposer pour que ça devienne une habitude. Si cela permet de mettre en valeur les capacités des femmes, pourquoi pas. Ce n’est pas la panacée, mais je l’accepte », confie Karine Costuas.

Maître de conférence, mais également élue à Acigné, Marie Babel travaille avec le collège de sa ville sur la prochaine journée de la femme (8 mars 2016) avec le projet « Casser les clichés sur les métiers ». Si les métiers n’ont pas de genre, la scientifique note néanmoins que « notre société patriarcale est difficile à faire bouger ! ». Enfin, à Rennes, le premier trimestre de l’année scolaire est ponctué de plusieurs journées organisées pour inciter les filles à s’orienter vers les sciences.

« Lors de la journée du 10 décembre des témoins, étudiantes et scientifiques, viennent parler de leurs cursus aux collégiennes afin de désacraliser les maths. On leur montre que c’est possible pour tout le monde, pour qu’elles n’aient plus peur d’y aller. Cela se déroule autour de rencontres et d’une pièce de théâtre suivie d’un débat »
énonce Fabienne Nouvel.

En octobre les élèves de 3e et de seconde peuvent assister à la journée « Le Numérique, des métiers en tous genres ». Fin novembre, une action est consacrée aux sciences de l’ingénieur au féminin.

« Si beaucoup d’associations sont investies et que depuis 30 ans le Ministère a des politiques en ce sens, que l’égalité est inscrite dans la loi, les choses bougent très lentement, c’est effrayant car ça reste sporadique finalement, la sensibilisation est trop peu faite et les politiques ne sont pas appliquées partout. En outre, il faut aborder le sujet avec une approche scientifique, s’appuyer sur des travaux de recherches, des études et ne pas tenir de discours militant et passionné, au risque d’échouer dans notre mission », confie Rozenn Texier-Picard. Le chemin est encore long et périlleux.

Regard infiniment bleu sur lequel glisse une mèche brune, Claire Livet, 18 ans et demi, ne se départit jamais de son sourire. Heureuse et bien dans sa peau, assurément, déterminée aussi. La jeune fille est en 1ère année de mécatronique à l’École Nationale Supérieure de Rennes. Comme un poisson dans l’eau, elle évolue là avec aisance, parmi les 14 garçons de sa promo, et aux côtés des deux autres filles de sa classe.

Quel est votre parcours ?

En seconde générale, je voulais faire médecine et m’orienter vers un bac S option SVT. Mais j’ai réalisé que certaines choses me gênaient, je ne supportais pas les dissections ! Alors j’ai changé de lycée pour faire un bac S option Sciences de l’ingénieur, c’était plus simple pour moi : apprendre comment ce qu’on a créé marche !

Puis j’ai poursuivi avec une prépa PTSI (Physique, technologie et sciences industrielles) et en 2e année de prépa j’étais en PT Etoile (PT*. Les meilleures prépa sont étoilées, ndlr). J’ai passé les concours et j’ai réussi l’ENS. J’y suis entrée en septembre 2015 en mécatronique.

Qu’est-ce que la mécatronique ?

C’est une jeune discipline, ça ne fait qu’une vingtaine d’années qu’elle existe. C’est de la mécanique et de l’électronique. Ce sont deux systèmes différents, découplés. Là, on a les deux enseignements pour une parfaite synergie des deux, car il était stupide de les séparer finalement, c’est assez logique d’avoir les deux ensemble, et même totalement cohérent.

Et justement, le mélange des deux c’est ce qui me plait. Vraiment, j’aime beaucoup, on apprend énormément pour mettre en pratique tout de suite. (Pluridisciplinaire – car aussi automatique et informatique - cet enseignement vise la conception de systèmes automatiques, de produits dont on augmente ainsi le fonctionnement, les performances, ndlr)

Aviez-vous beaucoup de filles à vos côtés dans vos classes ?

Le bac S Sciences de l’ingénieur est peu connu, alors nous n’étions que 3 filles sur 30 élèves en première, puis plus que 2 sur 30 en terminale… En classe prépa PTSI nous étions 8 filles sur 38 élèves… Peu donc.

Est-ce qu’on est plus solidaires entre filles du fait d’être peu nombreuses ?

Pas forcément, cela dépend du tempérament. Pour ma part j’ai un contact plus naturel avec les garçons, je suis plus à l’aise avec eux.

Avez-vous souffert de sexisme de la part des élèves garçons, des enseignants ?

Des blagues, oui forcément, mais que des blagues. Je n’ai jamais eu aucun problème. Plutôt de la discrimination positive, comme j’étais tête de ma classe, les profs me faisaient plus confiance. Quand il s’agissait de faire un choix par exemple, de « piocher », on me choisissait comme « main innocente » ! Je ne souffre d’aucun sexisme, néanmoins je ne nie pas que certaines filles le subissent et je trouve cela aberrant ! Moi, j’ai sans doute beaucoup de chance.

Comment avez-vous été accueillie à l’ENS en mécatronique ?

On est plutôt bien accueillies, comme il n’y a pas beaucoup de filles, les garçons et les enseignants ne veulent pas nous effrayer ! Ils sont tellement contents qu’on soit là et veulent faire venir plus de filles, donc ils agissent en conséquence. Ils nous mettent très à l’aise, ils sont bienveillants, ils ne font pas de différences, en tout cas c’est ce que je ressens.

Alors oui, les choses ont évolué, ce n’était peut-être pas comme ça avant, je suis sans doute arrivée au bon moment ! Ma génération souffre sans doute moins de la situation !

Comment expliquez-vous la quasi inexistence des filles dans les sciences ?

Je pense que c’est un problème d’éducation : on apprend encore aux petites filles à jouer à la poupée et à faire la cuisine et aux garçons à jouer aux voitures, et les idées préconçues durent, les clichés sont toujours très forts. Moi, mon père m’a guidée quand j’ai dit que je ne voulais pas faire de bac S SVT, que je ne pouvais pas suivre d’études de médecine.

Chez moi, il y avait l’exemple de mes deux frères aînés. Ils ont également fait des études de mécatronique. Et donc, sous l’impulsion de mon père, je suis le même cursus, sans que personne ne se pose la question de savoir s’il peut y avoir une différence avec mes frères…

Il y a peut-être aussi un problème au niveau de l’orientation, il faudrait revoir le procédé, moi ça m’a saoulée ! On nous en parle tout le temps, trop tôt, on n’a aucune idée de ce que l’on veut faire et dès la 3e on nous parle du bac… Et finalement on n’a pas beaucoup d’informations sur les différents bacs, il faut revoir tout ça !

Qu’est-ce qui pourrait faire évoluer cette situation ?

Pour changer les choses il faut faire des campagnes d’information – d’ailleurs je participe à l’une d’elles - cela permet de faire bouger les choses, mais c’est progressif, c’est lent, trop lent. Peut-être qu’à force de voir des filles en sciences, cela va devenir normal. Je crois qu’on a déjà bien avancé, il y a déjà une belle évolution.

À quoi vous destinez-vous ?

J’aimerais être professeure de prépa en sciences de l’ingénieur. J’ai adoré l’ambiance de la prépa, vraiment super, j’ai trouvé hyper intéressant ce que faisait mes enseignants. Et le chemin le plus direct pour y parvenir c’est l’ENS, c’est la voix royale.

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Femmes & Sciences, la mauvaise équation ?
Les femmes prennent la tangente
Les entreprises ont besoin de femmes
Les mentalités engluées dans les clichés
Florilège de réflexions sexistes
Élève en mécatronique, le bel exemple de Claire

Célian Ramis

Lumière sur la violence éducative

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Rennes
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Coralie Salaün interpelle la population quant à la violence éducative ordinaire, un problème qu'elle met en lumière à travers 26 photographies dans son projet "Les enfants fichus".
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Au bout de deux ans, Coralie Salaün est rendue à la moitié de son projet photographique Les enfants fichus, qui met en scène les peurs enfantines à travers 26 images. L'artiste rennaise le terminera en résidence, à la galerie Le Carré d'Art de Chartres-de-Bretagne, qui s'étalera de septembre à avril 2016.

Le titre est provocateur. La photographe Coralie Salaün le sait : « L'expression "Les enfants fichus" interpelle, c'est volontaire mais en fait, c'est tout le contraire. Ce n'est pas ma manière de voir les choses. » Pour elle, les enfants ont « la tête haute » et sont « dignes » face à la violence éducative ordinaire, un problème qu'elle met en lumière à travers 26 photographies.

Sur chaque cliché, un enfant est au centre, le regard fixe, dans un décor sombre. « Il y a toujours la présence d'un danger autour de lui », développe l'artiste, telle qu'une araignée gigantesque pendue, une locomotive au loin... créant ainsi une atmosphère oppressante.

HISTOIRES INTROSPECTIVES

Son projet s'est construit à partir de l'abécédaire The Gashlycrumb Tinies, de l'illustrateur américain Edward Gorey, qui raconte en images et en poèmes la mort imminente de 26 enfants. En 2013, après avoir lu le livre, Coralie Salaün s'en est inspirée et a commencé « Les enfants fichus ».

Au départ, elle a réalisé tout un travail d'écriture autour de personnages sortis de son imaginaire en trouvant pour chacun une histoire en rimes et une lettre de l'alphabet ; « Azazel dépareillé de ses propres ailes » pour la lettre A, « Cassandre que personne ne veut entendre » pour la lettre C ou encore « Victoire broyée dans la nuit noire » pour la lettre V. Harmonie, Prudence, Ulysse, Victoire, Judas et les autres ont rapidement pris vie sous ses coups de crayon. Elle a ensuite elle-même dessiné et mis en maquette les décors des photographies.

L'univers onirique qui se dégage des images suggère la fin de l'innocence enfantine, à travers la peur. Un écho à sa propre enfance. « Quand j'étais jeune, je me réfugiais dans un imaginaire. C'est un travail avec la petite fille que j'ai été », dit-elle en esquissant un sourire. Une petite fille qui a souffert de violence éducative et qui le révèle à travers ce projet.

« La violence éducative se résume à tous les coups, fessées et claques. Cela comprend aussi la violence psychologique comme le rabaissement »
définit-elle.

Son vécu personnel, elle en parle assez peu. Plus à l'aise à l'écrit, elle a préféré le raconter en trois pages dactylographiées. « Toute mon enfance, j'ai entendu que je n'y arriverais jamais – ce que je faisais n'était jamais assez bien pour évoquer de l'intérêt – je me prenais des baffes, des claques, des fessées déculottées, des torgnoles pour calmer mes excès de liberté », raconte-t-elle dans son texte.

LUEUR D’ESPOIR DANS LA PÉNOMBRE

« Beaucoup de personnes ne comprennent pas ce qu'est la violence ordinaire », admet Coralie Salaün. Les phrases "Une bonne fessée, ça n'a jamais tué personne" ou "Une bonne claque ça ne fait pas de mal, ça remet les idées en place" sont souvent rétorquées. Néanmoins, l'artiste remarque la violence des propos en les transposant dans un autre contexte : « Il y a quelques jours, je me suis dit : "Imaginez si on disait ça à propos d'une femme !" » Ces actes seraient assimilés à de la violence conjugale.

Son abécédaire photographique veut lever le voile sur un sujet tabou et ainsi « sauver des enfants chaque année ». Le verbe est fort. Mais comme Coralie l'écrit, « la terreur dans laquelle [elle a] grandi a laissé des traces – et ça ne [l]'a clairement pas remis les idées en place, bien au contraire ». Cependant, « Les enfants fichus » se veut avant tout être un message d'espoir.

Elle a donc contacté une vingtaine de professionnel-le-s, psychologues, écrivain-e-s ou cinéastes, qui s'intéressent à la non-violence éducative, c'est-à-dire éduquer dans la bienveillance. Elle leur a demandé d'adresser des lettres à ces « enfants fichus ». Pour l'instant, treize personnes ont répondu favorable.

« Dans leurs lettres, il y a beaucoup de courage et de poésie »
s'enthousiasme Coralie.

Leurs mots font partie intégrante du projet.

OUVERTURE DU PROJET

En deux ans, treize photographies ont été capturées. Une quatorzième sera faite le 30 juillet. Le projet en est à la moitié. Cela a pris du temps puisqu'elle l'a porté à bout de bras, ou presque. Il lui a fallu repérer, seule ou à l'aide de son ami Frédéric Bosson, les endroits pour les séances photos -Rennes, Saint-Malo, Malansac, Cancale, Cesson-Sévigné, etc.- et trouver des enfants volontaires dans son entourage.

À partir du mois d'août, le projet va s'ouvrir vers l'extérieur. Coralie Salaün part en Suède rencontrer la cinéaste Marion Cuerq pendant une semaine, avec qui elle a échangé. L'occasion également de prendre trois nouvelles images avec des lettres caractéristiques de l'alphabet suédois, Å, Ä et Ö. En septembre, elle entrera en résidence à la galerie Le Carré d'Art, à Chartres-de-Bretagne, qui sera clôturée par l'exposition des « Enfants fichus », du 21 avril au 21 mai 2016.

Pendant ces neuf mois, elle sera aidée par des enfants d'ateliers de théâtre et d'arts plastiques ainsi que ceux de foyers éducatifs rennais. Ils créeront ensemble les décors des mises en scène. Cela lui permettra de discuter avec eux des émotions : « Je l'avais déjà fait avant avec « L'école émouvante » [en 2012, ndlr]. On ne laisse pas les enfants le droit d'exprimer ce qu'ils ressentent, comme par exemple la tristesse pour les garçons... Les parents ne permettent pas à leurs enfants d'être en colère car eux n'ont sûrement pas eu le droit de l'être enfants. Cela part de là. »

METTRE L’HUMAIN AU CENTRE

S'engager contre la violence éducative, Coralie Salaün le fait dans sa vie personnelle. Elle anime la page Facebook, « Lumière sur la NON-violence éducative ! » et le site Tumblr du même nom, créés respectivement en mars et en avril dernier. Ils ont pour but de rassembler des projets éducatifs autour de ce thème. Le 2 mai, elle a présenté « Les enfants fichus » au salon de thé rennais l'Enchantée, à l'occasion de la Journée de la non-violence éducative.

Sa démarche artistique a pris un tournant engagé depuis 2013. « C'est intuitif mais cela me plaît d'aller dans cette direction ! », sourit Coralie. En parallèle de son abécédaire photographique, elle a mené un projet en 2014, avec la Ligue de l'enseignement, au centre pénitentiaire de Vezin-le-Coquet, Têtes d'affiche. En prenant des portraits des incarcérés, elle a travaillé avec eux sur la mise en scène de soi et leur a fait parler de leurs histoires : « J'ai trouvé ça incohérent d'enfermer des personnes qui avaient honte. »

Pour la jeune femme, la violence n'est pas innée. Elle viendrait de l'enfance. D'où la nécessité, selon l'artiste, de mettre en place une loi française contre les violences physiques sur les enfants, notamment la fessée. « Cela fait trente ans en Suède qu'ils ont passé la loi et les prisons se vident », compare-t-elle. Le fruit du hasard ? Peut-être pas, d'après ses recherches.      

Têtes d'affiche est venu « se mettre dans le projet « Les enfants fichus » », sur lequel elle travaillait déjà depuis un an. Dans ces deux projets, Coralie Salaün remet l'humain au centre, de l'image et de l'attention, pour parler des violences, en allant dans l'intime. Une continuité et une cohérence qu'a voulu souligner la galerie Le Carré d'Art. Puisque pour inaugurer la résidence de la photographe rennaise, Têtes d'affiche sera exposé dans leurs locaux de fin octobre à fin novembre.      

Célian Ramis

Mathilde Seigner, dans la peau d'une mauvaise mère ?

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Cinéma Gaumont, Rennes
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Une mère peut-elle et doit-elle aimer son enfant de manière inconditionnelle, même quand ce dernier dévoile « défaillances » et violence ? C’est la question que pose la réalisatrice Christine Carrière dans son film, Une mère.
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Une mère peut-elle et doit-elle aimer son enfant de manière inconditionnelle, même quand ce dernier dévoile « défaillances » et violence ? C’est la question que pose la réalisatrice Christine Carrière dans son nouveau film Une mère, qu’elle présentait mardi 16 juin, accompagnée de Mathilde Seigner, en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes.

« Il est mauvais fils, elle sera mauvaise mère ». Le synopsis est intriguant, la problématique posée. Qui de la mère ou de l’enfant influe sur l’autre ? Doit-on forcément et entièrement blâmer les parents pour la mauvaise éducation de leurs enfants ? Avec Une mère, Christine Carrière ne prétend pas répondre aux questions soulevées, simplement à présenter une certaine réalité à travers un rapport mère/fils.

« Je suis passionnée par les ados et par le rapport parents/enfants. J’ai rencontré pas mal de femmes seules face à la violence de leurs enfants et je crois qu’en France c’est un sujet tabou. J’ai voulu crever les abcès et déculpabiliser les mamans. »
explique Christine Carrière, avant la projection. 

Elle installe la caméra au cœur du conflit qui oppose Marie à son fils, Guillaume, un adolescent de 16 ans, sans se retrancher derrière une facilité narrative qui nous dévoilerait grossièrement les événements antérieurs, justifiant cette incapacité commune à communiquer l’un avec l’autre.

Elle parsème au fil de l’histoire des informations sur les « défaillances » de Guillaume, relevées par des médecins, sans en préciser la nature, et nous fait comprendre qu’il est un habitué, avec ses ami-e-s, du poste de police. Entre protection, épuisement et lassitude de ne pouvoir vivre sa vie, la figure de la mère prête à tout pour son enfant est esquintée pour présenter une autre réalité : celle d’une femme à bout, en prise à son rôle maternel et à son ressenti face à cet être, victime d’un coup d’un soir, qu’elle rêve par moment de n’avoir jamais mis au monde.

Une facette réaliste et intéressante qui nous plonge au cœur d’un sujet de société complexe dont on ne perçoit encore que la partie émergée de l’iceberg. Toutefois, on regrette que la question de l’amour inconditionnel ne soit pas portée à son paroxysme, comme si la réalisatrice n’assumait pas entièrement sa volonté de déculpabiliser les femmes, étouffant légèrement la violence qui se dégage de cette situation délicate et anxiogène.

RÔLE NUANCÉ ET FÉMININ

Pour Mathilde Seigner, mère d’un petit garçon de 8 ans, le sujet de l’adolescence ne lui est pas encore familier mais s’est glissé sans difficultés particulières dans la peau de cette mère désabusée et désillusionnée. Et elle l’incarne avec le talent et le naturel qu’on lui connaît, embarquant le spectateur dans une sorte de huis clos avec ses émotions et ses entraves, entre nostalgie, inquiétude et désir de liberté. Et ce soir-là, l’actrice témoigne également d’un besoin de se frotter à un rôle plus nuancé que ceux proposés par le registre des comédies.

Vingt ans avant Une mère, Mathilde Seigner interprétait son premier rôle au cinéma. Dans Rosine, signé Christine Carrière. L’histoire d’une adolescente en admiration face à sa mère. Deux décennies sont passées. Mathilde Seigner s’est affirmée en tant qu’actrice et s’est imposée dans le cinéma français, imprimant noir sur blanc son franc parler et sa gouaille. Aujourd’hui, elle interprète un rôle sur mesure, écrit pour elle, par celle qui a lancé sa carrière. Un rôle qui lui va bien mais aussi qui lui fait du bien, ravivant son inspiration pour les personnages dramatiques, plus intéressants selon la comédienne, qui ne renie pas complétement le plaisir de jouer dans une comédie.

« Les comédies offrent des rôles sympathiques mais la palette est plus limitée. Et ce n’est pas ce qu’il y a de plus valorisant pour une comédienne. Et il faut dire que dans les comédies populaires, ce sont souvent les hommes qui font rire et qui ont les beaux rôles. »
dénonce Mathilde Seigner avec parcimonie.

Elle a pourtant joué dans des films au casting féminin, dans Vénus beauté, Tout pour plaire, ou encore Bowling… Aucun n’aura le succès des Ch’tis, ni de Camping dans lequel elle joue « mais encore une fois, c’est le personnage masculin, celui de Franck Dubosc, qui fait rire ».

Toutefois, les deux professionnelles n’en restent pas à ce constat et font le pari d’aborder un sujet de fond et de le proposer au grand public sans l’appâter via les grands noms bankable du cinéma français, comme Kad Merad, Dany Boon ou encore Omar Sy. La réalisatrice - qui n’avait pas présenté de nouvel opus depuis Darling en 2007 (avec Marina Foïs et Guillaume Canet, livrant l’histoire forte d’une femme luttant pour sa dignité) - n’hésite pas à prendre le public à partie afin de le sensibiliser aux difficultés actuelles de produire un film de ce type (peu de noms connus, sujet sensible…), les financeurs restreignant les budgets dans ces cas-là.

Main dans la main pour alerter des problématiques actuelles qui envahissent le 7e art depuis plusieurs années, Christine Carrière et Mathilde Seigner savourent néanmoins leurs retrouvailles et la lumière donnée à Une mère, qui sera diffusé dans les salles obscures dès le 24 juin.

Célian Ramis

Vers une nouvelle pédagogie à l'école ?

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Maison de quartier de Villejean, Rennes
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Ancienne institutrice et directrice d'école maternelle, Françoise Ancquetil parle de ses luttes menées contre les réformes scolaires, qu'elle juge inégalitaires, formatées et élitistes.
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Le 27 février dernier, le collectif Université Populaire Gesticulante a invité la conférencière Françoise Ancquetil, à la Maison de Quartier de Villejean, sur le thème « L'école est finie ? ». Ancienne institutrice et directrice d'école maternelle, elle est intervenue pour parler de ses luttes menées depuis 2001 contre les réformes scolaires, qu'elle juge inégalitaires, formatées et élitistes.

L'école, Françoise Ancquetil la connaît bien. « Il y a la grande Histoire, moi j'ai ma petite histoire avec l'école, confie-t-elle, au début de sa conférence « L'école est finie ? ». Je suis arrivée à 14 mois dans la cour d'école. » Orpheline, elle a été adoptée par un couple, tous les deux directeurs d'école ; sa mère dirigeait l'école des filles d'un village proche de Rennes et son père, l'école des garçons, au même endroit.

Après ses études dans le secondaire, Françoise se destine à son tour à l'enseignement. Elle passe le concours de l’Éducation nationale et devient enseignante dans une école maternelle, puis directrice de cette même école, située à l'ouest de Rennes. Trente-sept ans plus tard, Françoise Ancquetil a pris sa retraite en septembre 2013. Désormais, elle partage son expérience. Dans les mois qui ont suivi, Françoise s'est formée en tant que conférencière gesticulante à la Scop brétillienne Le Pavé, dissoute le 15 décembre dernier. Une nouvelle Scop, Le Contre Pied, l'a remplacée.

« UN POINT DE VUE : LE MIEN »

De cette formation, « L'école est finie ? » est née. Un titre, quelque peu provocateur, qui interpelle. Pour preuve, ce vendredi 27 février, à la Maison de quartier de Villejean, la salle est presque pleine. Une soixantaine de personnes est venue assister à cette conférence organisée par le collectif Université Populaire Gesticulante.

« Je n'y donne qu'un point de vue : le mien »
prévient dès le départ Françoise Ancquetil.

Pendant une heure et demi, l'ancienne institutrice a expliqué comment elle, son équipe pédagogique et les parents d'élèves sont entrés en résistance contre le système de l’Éducation nationale.

C'est en 2001 que tout a commencé. Confrontée à un problème, Françoise invite le public de la salle à le résoudre, sur un petit papier. Elle n'a pas oublié ses anciens réflexes, le public est redevenu sa classe. Sur un tableau d'école, elle écrit l'énoncé : sur cinq classes, deux maîtres sont en congés. Sachant que chaque classe contient 28 élèves, combien d'élèves seront répartis dans les deux classes restantes ? La réponse : 47, 47 et 46 élèves.

DÉSOBÉISSANCE COLLECTIVE

« Cela a été ma première réflexion collective de désobéissance car avec ces effectifs, on ne pouvait faire que de la garderie, se souvient Françoise. Les enfants étaient obligés de venir en classe mais aucun remplacement ne pouvait être fait... L'équipe pédagogique et moi avons informés les parents de la situation. Ces derniers ont fait signer une pétition, ils ont envoyé un courrier adressé à la mairie, à l'Inspecteur d'académie et aux députés. » Au final, une seule classe a été remplacée. Mais la situation était supportable, selon l'ancienne institutrice.

Autre exemple : en 2007 et 2008, lorsque Xavier Darcos était ministre de l’Éducation, Françoise Ancquetil et son équipe ont lutté contre des réformes scolaires jugées inégalitaires. Une action nationale avait été lancée pour « échanger sur l'école » lors d'une matinée « conviviale ». « Nous devions débattre ensemble du système français mais nous avons également parlé des dangers et des vices cachés de la réforme Darcos », développe-t-elle.

La mise en place des 4 jours par semaine et surtout de l'aide personnalisée obligatoire pour les enfants dits en difficulté inquiète l'équipe pédagogique de son école.

Ils décident de ne pas mettre le dispositif en place, qu'ils considèrent discriminant, contrairement à toutes les autres écoles d'Ille-et-Vilaine.

« Tous les enfants sont en difficulté, certains ont du mal à maîtriser la langue orale, d'autres l'écrit. Il faut tous les prendre »
a répliqué Françoise Ancquetil à l'Inspecteur d'académie.

FORMATAGE AU MONDE DU TRAVAIL

« Je me suis rendue compte qu'il y avait une crise de l'école », atteste Françoise. Cette crise, elle l'explique en partie par les réformes scolaires, impulsées par l'Organisation de Coopération et de Développement Économique (OCDE), depuis les années 90. Et les directives tendent, selon elle, vers une école compétitive et élitiste, loin de la visée émancipatrice et du slogan républicain écrit sur les façades des écoles :

« En 2002, l'OCDE a intégré ce que j'appelle des "gros mots" à l'école : compétences, évaluations, performances et résultats. »

Les réformes scolaires ont suivi ces indications. En maternelle, des fiches de compétences et des fichiers Base élèves, ce que Françoise Ancquetil appelle du « fichage », sont instaurés. Une personne dans le public, interloquée, chuchote : « Cela me fait penser au monde du travail. » L'usage de ce vocabulaire, utilisé dans des logiques d'entreprise, est problématique. L'ancienne directrice s'est opposé à tous ces changements à cause des problèmes éthiques qu'ils soulevaient.

CLASSES MULTI ÂGES

Et la jeune retraitée de l’Éducation nationale les a tous contournés. Au lieu de « livrets de compétences », elle a créé des « livrets de progrès », plus ludiques et accessibles, avec les mêmes données imposées par l'académie.

« Même dans une école traditionnelle, on peut créer, inventer des choses et s'opposer »
martèle-t-elle.

Son avancée la plus significative : les classes multi âges. Depuis 2007, Françoise Ancquetil et son équipe pédagogique ont travaillé pour regrouper les élèves, de petite, moyenne et grande sections, ensemble.

Malgré la réticence des parents au début, les résultats ont été très concluants au bout d'un an. L'apprentissage des élèves se fait plus rapidement. De leur côté, les instituteurs coopèrent entre eux dans un « climat de confiance ». « Avant, on faisait des projets chacun dans nos classes mais là, on se donnait même nos fiches ! », se rappelle Françoise.

 L'école est-elle alors vraiment finie ?

« Elle est quand même bien touchée et bien attaquée, répond l'ancienne directrice d'école maternelle. Une petite lueur d'espoir subsiste tout de même. »

Les attentats à Paris, en janvier dernier, ont renforcé le discours des politiques sur l'école. « J'ai senti qu'on la tenait responsable de ce qui s'était passé. Mais elle n'enferme pas tous les maux de la société », conclut Françoise Ancquetil.

MODÈLE PÉDAGOGIQUE ALTERNATIF

Les questions de religions et de différences culturelles ne sont pas abordées en classe. « Après les attentats, les instituteurs se sont mis à en parler aux élèves. Mais on devrait pourtant parler de ces sujets tous les jours ! Et également valoriser les différences, les cultures des autres. L'école ne joue plus son rôle d'intégration », regrette Françoise.

Désormais, ses collègues et d'autres prennent la relève. Mises en place depuis sept ans, les classes multi âges ont inspiré une autre école maternelle, située également dans l'ouest de Rennes. L'exemple de Françoise montre qu'une autre pédagogie est possible dans les établissements républicains : centrée sur l'élève, basée sur la coopération, la curiosité d'apprentissage et la tolérance de l'Autre.   

 

Célian Ramis

Éducation à l'égalité : L'enjeu de la transmission

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Rennes
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L'éducation à l'égalité, un enjeu majeur dans la question du rapport féminin/masculin.
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Rumeurs, journées de retrait de l’école, récupération politique, enterrement de l’ABCD de l’égalité fin juin – qui renaitra de ses cendres, début juillet, sous le nom de Plan d’action pour l’égalité entre les filles et les garçons à l’école – et on en passe… Côté éducation, le thème de l’égalité a été secoué au fil des différentes actualités qui ont bouleversé le 1er semestre 2014. La question du genre fait frémir quelques partisans de la Manif pour tous, emportés par Farida Belghoul et le sms terrifiant – qui ferait un bon titre de bouquin pour la littérature jeunesse – prédisant des cours de masturbation enseignés directement par les professeurs de l’Éducation nationale.

On aurait pu penser que le léger réaménagement des rythmes scolaires mis en place dès cette rentrée prendrait la relève, niveau polémique. Mais c’était sans compter les nouvelles péripéties de la fin août qui bousculent le gouvernement, qui nomme Najat Vallaud-Belkacem, jusqu’alors ministre des Droits des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, au ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.

Au royaume de l’Éducation, la nouvelle reine imposera-t-elle l’égalité comme priorité ? Une chose est sûre, les professionnels de la question n’ont pas attendu pour potasser leurs leçons et tenter de les appliquer concrètement au quotidien. Mais la prise de conscience, elle, est loin d’être généralisée. 

Finies les représentations de la petite fille en princesse esseulée et du petit garçon en sauveur de ces demoiselles en détresse. La cloche a sonné et avec elle, le temps de la prise de conscience concernant l’impérative éducation à l’égalité des sexes dès le plus jeune âge.

Les filles seraient plus littéraires et les garçons plus scientifiques. Les filles seraient guidées par leur intuition, les garçons par leur sens de l’orientation. Les filles seraient plus douées pour la gestion du foyer et des tâches ménagères, les garçons pour la vie professionnelle et les postes à responsabilité. C’est du moins ce que nous dictent l’Histoire et la Science. Foutaises ! Le cerveau n’a pas de sexe. C’est ce que démontre et défend la neurobiologiste et directrice de recherche de l’Institut Pasteur, Catherine Vidal, dans sa conférence « Le cerveau a-t-il un sexe ? ».

« Le bébé nait avec 100 milliards de neurones qui ne vont pas cesser de se multiplier. Mais il faut savoir qu’à la naissance, seulement 10% des neurones sont connectés entre eux », nous expliquait la neurobiologiste le 16 mai dernier, lors de la Biennale de l’égalité femmes-hommes organisée à Lorient. Ainsi, les 90% restants se fabriqueraient durant la petite enfance et tout au long de notre existence. Elle est catégorique :

« Hormis l’hypothalamus qui active chaque mois des neurones afin de déclencher l’ovulation chez la femme, il n’y a pas de différence entre les sexes pour les fonctions cognitives. »

Les connexions s’effectuent alors intrinsèquement en fonction de l’environnement, social et culturel, fréquenté. « Jusqu’à 2 ans et demi, l’enfant n’est pas capable de s’identifier au masculin ou au féminin. Il n’a pas conscience de son sexe », affirme Catherine Vidal. Dans ces années-là, l’enfant est donc inconsciemment formaté par les éléments qui l’entourent, que ce soit la décoration de sa chambre, les couleurs de ses habits ou encore les jouets qu’il manipule.

La neurobiologiste conclut alors sur l’importance de l’éducation et de l’apprentissage, ainsi que sur la nécessité pour les biologistes de s’engager auprès des sciences sociales « pour diffuser la culture de l’égalité entre les femmes et les hommes ».

NOURRIS AUX INÉGALITÉS

Les stéréotypes et les idées reçues sont donc ingérés par les tout-petits, avant même qu’ils n’aient conscience de leur sexe. « Entre 5 et 7 ans, on comprend la norme, et cela devient invariable », met en garde Rozenn Moro, co-formatrice, spécialiste techniques d’animation et éducation populaire auprès de l’association féministe Questions d’égalité, à Rennes.

La structure entre dans le vif du sujet et propose une formation « Mettre en place l’égalité filles-garçons dans le secteur de la petite enfance : pourquoi ? Comment ? », dont la première sera organisée les 8 et 9 décembre. La session de juin ayant été reportée faute de participants suffisamment nombreux : « Les professionnel-le-s de la petite enfance n’ont pas forcément connaissance de cette possibilité, n’ont pas conscience de véhiculer des inégalités ou encore sont formé-e-s par leurs employeur-e-s (lire notre encadré La ville forme ses agents) – et là c’est une bonne chose ».

Pourtant, nombreux sont les discours établissant la corrélation entre les adultes travaillant au contact des petits et la transmission de certaines idées reçues à l’enfant. L’objectif de l’association est alors de dresser un état des lieux des inégalités distinguées, de comprendre la reconstruction des rôles « traditionnellement masculins et féminins » dans les interactions adultes-enfants et d’établir des actions éducatives concrètes à mettre en place.

« On recueille les représentations que les un-e-s et les autres ont, on travaille sur les stéréotypes qui sont véhiculés dans l’univers de la petite enfance et on pointe du doigt les différences qui se révèlent très tôt et qui se nichent dans l’inconscient »,
Rozenn Moro, membre de l'association rennaise Questions d'égalité.

Sans chercher à culpabiliser les pros ou les familles, des phases d’observations, d’échanges et de travail sur divers supports vont s’alterner afin de comprendre la nature de ce qui nous conditionne en tant que femmes et hommes. La représentation de la figure maternelle, allouée aux tâches domestiques et quotidiennes, et de la figure paternelle, orientée vers le jeu et l’autorité, la construction de l’environnement avant la naissance du nourrisson, la manière de s’adresser aux petites filles et aux petits garçons… Les comportements diffèrent selon le sexe de l’individu.

Mi-mai, Questions d’égalité invitait Elsa Arvanitis et Sophie Collard, sociologues de formation qui ont fondé Artémisia à Toulouse dans l’optique d’analyser ces problématiques auprès des structures dédiées à la petite enfance et de sensibiliser les professionnel-le-s. « Elles sont parties d’un constat très parlant : Les petites filles sont souvent encouragées sur leur apparence, tandis que les petits garçons sont encouragés sur leurs performances, sachant qu’on leur accorde plus d’importance, on les réprimande davantage », résume Rozenn.

Lors de la Biennale, Nicole Abar, ancienne footballeuse internationale, chargée de l’animation de l’expérimentation ABCD de l’égalité en 2013/2014, orientait son discours dans la même direction :

« En me rendant dans les écoles, j’affichais une grande feuille blanche contre le mur et je demandais aux enfants d’aller dessiner ce qu’ils voulaient. Ce que je voyais était effarant. Les garçons se jetaient sur la feuille et prenaient un grand espace pour leurs dessins tandis que les filles attendaient qu’on les pousse à aller griffonner une toute petite fleur. C’est très révélateur. »

L’heure n’est donc plus au bilan mais bel et bien à la prise de conscience et à l’action.

LUTTER CONTRE LE SEXISME

Chez Questions d’égalité, on regrette qu’aucune crèche pilote en terme d’égalité des sexes n’existe. Une structure comme celle qui se développe à Saint-Ouen (93) depuis 2009, la crèche Bourdarias - établit sur le modèle suédois - qui lutte contre les stéréotypes de genre en adoptant une méthode éducative non-différenciée. Les enfants sont amenés à participer à des jeux, ateliers, lectures, etc. sans attribuer de sexe à l’objet ou à l’animation.

Pour remédier au manque de lieux expérimentaux et progressistes - qui sont pourtant recommandés par l’Inspection Générale des Affaires Sociales - l’association rennaise, qui serait alors formatrice et accompagnatrice, lance un appel à projets pour lancer une crèche pilote, la fiche informative étant à leur soumettre avant le 15 novembre.

De son côté, l’association féministe rennaise Mix-Cité dénonce le sexisme des jouets, dans un mini-catalogue intitulé « Pas de cadeaux pour le sexisme », et y décrypte les comportements forgés par les objets de loisirs. D’une part, des outils de bricolage, armes, jeux de guerre ou expériences scientifiques ; les garçons sont influencés par la virilité, la violence et la réflexion. De l’autre, des Barbies, des déguisements de princesse, des dinettes, des poupons et des tables de repassage ; les filles sont alors formées à la passivité et au rôle de femmes au foyer.

« Les jouets en eux-mêmes ne sont pas sexistes, ce sont leur utilisation et les représentations auxquelles nous les faisons correspondre qui sont sexistes », informe le dépliant, qui invite à être attentif à nos propres préjugés que l’on véhicule à nos petites têtes blondes. Des alternatives sont alors proposées sur les choix de jeux collectifs, de construction, de découverte et d’éveil ou encore de lectures. Ces dernières étant particulièrement décriées à l’heure actuelle par les spécialistes de la littérature jeunesse (lire notre interview).

Dans le même esprit, le 25 juin, à l’occasion de la conférence de l’auteure Jessie Magana à la MJC Bréquigny, la bibli Clôteaux-Bréquigny proposait une sélection d’albums, documentaires, romans et BD – empruntables dans toutes les bibliothèques de Rennes – recommandée en terme d’égalité filles-garçons. Un fascicule permettant ainsi de s’orienter vers des ouvrages ou supports qui bousculent les représentations de genre dans un domaine très impacté par le sexisme.

Un élément fondamental selon les spécialistes qui établissent indéniablement un lien entre ses fameuses représentations de genre – maman aux fourneaux, papa aux activités ludiques et pédagogiques, ou encore maman au foyer, papa médecin, pompier, directeur, etc. – et les orientations scolaires choisies selon le sexe, les filles osant moins se destiner à des carrières « prestigieuses », les laissant inconsciemment aux hommes.

OBJECTIF FORMATION ET APPRENTISSAGE

Nombreux sont celles et ceux qui prônent l’éducation à l’égalité. À tort ou à raison, le rôle de l’école et de l’apprentissage serait donc fondamental. Que ce soit au cours du premier ou du second degré, les alertes se sont multipliées pour sonner l’alarme et l’urgence de la mission, et le gouvernement s’est emparé du dossier. Tout d’abord, avec Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes de mai 2012 à août 2014, qui avait alors fait de ce sujet un cheval de bataille en instaurant l’ABCD de l’égalité en expérimentation dans 10 académies françaises, soit 247 écoles, à la rentrée 2013.

Début 2014, les événements s’enchainent et se bousculent, le sms de Farida Belghoul embrasent les esprits échauffés et terrifiés à l’idée de soi-disants cours de masturbation dès 4 ans et autres rumeurs qui poussent certains parents à retirer leurs enfants des établissements scolaires à l’occasion des Journées de retrait de l’école. La machine est en route et la ministre, en lien avec Benoit Hamon, alors ministre de l’Éducation nationale, décident d’enterrer cet outil.

Ce dernier ne disparaît pas tout à fait et revient sous le nom de Plan d’action pour l’égalité entre les filles et les garçons à l’école. 4 axes se sont dégagés de l’ABCD de l’égalité, salué par l’inspection générale de l’Éducation nationale (IGEN), à la suite de son évaluation. Dans les mesures principales du Plan figurent la formation du personnel éducatif inscrite dorénavant dans les écoles supérieures du professorat - et du personnel déjà en activité - la mise en place d’une mallette pédagogique à destination des enseignants, l’information aux parents ou encore l’intégration de séquences pédagogiques dans les programmes (EPS, éducation morale et civique, français, géographie et histoire).

Un point qui ne devrait pas déplaire à Nicole Lucas, agrégée et docteure en histoire, licenciée en histoire de l’art, membre associée du laboratoire CERHIO/CNRS/UMR 6258 – Université Rennes 2, qui a orienté ses études, depuis plusieurs années, sur les manuels scolaires, l’enseignement de l’histoire et la place des femmes dans l’Histoire.

« Elles ne sont pas totalement absentes mais leur place est minime. En 2008, les manuels scolaires ont intégré les femmes médiévales, Emilie de Chatelet et les femmes dans la Première guerre mondiale. Sinon rien n’a bougé », scande-t-elle.

Mentionner Olympe de Gouges ou Simone Weil en quelques lignes dans les textes est bien loin d’être satisfaisant. Selon la spécialiste, l’espace accordé à la gente féminine dans les livres scolaires est dramatique. Quatre ou cinq textes de femmes sur une centaine, « c’est pire que de ne pas les voir apparaître ! » Indignée, elle nous montre les chiffres publiés, sous forme d’un tableau, dans son ouvrage Éducation des femmes – Héritages, expériences, identités, co-écrit avec Danielle Ohana : pour exemples, dans un manuel édité chez Magnard en 2010, pour une classe de 2nde, sur 20 auteurs, seulement 3 femmes ! Ou encore dans un manuel édité chez Hachette, la même année pour le même public, aucune bio de femmes sur 48.

« Pour que ce soit vendeur, les femmes se trouvent en couverture de livres. Mais pas trop dans les textes… Ou alors on fait un dossier sur elles. Ce n’est pas bon, il faut les intégrer dans le continuum de l’Histoire. Il y a plein de femmes dans l’Histoire ! », précise-t-elle. Le sujet est terrifiant, la conversation passionnante. Car c’est une passionnée Nicole Lucas, qui nous liste les femmes oubliées – volontairement ?! - des manuels : celles l’Antiquité, du Moyen-âge, les aristos, les abbesses (« qui avaient autant de pouvoir que les hommes »), les paysannes…

« Toutes avaient un rôle dans la société. On fait comme si elles n’apparaissaient qu’au XXe siècle ! Les manuels nous enseignent une histoire d’hommes… Ma formule, c’est : Une histoire mixte et équilibrée », rigole-t-elle.

L’auteure de Dire l’histoire des femmes à l’école reconnaît alors les défaillances des manuels scolaires, soumis à des programmes, les problèmes de formation des enseignant-e-s et la frilosité des professeur-e-s et des familles à s’attaquer à ce sujet. Toutefois, elle se ravit de voir que la question interroge et attise la curiosité des professionnel-le-s – Magali Hardouin, de l’Université Rennes 2 également, loin d’être la seule,  a publié, en 2012, un rapport sur la représentation des femmes dans les manuels de géographie – mais aussi des élèves.

La preuve avec la pétition d’Ariane Baillon, 17 ans, envoyée à Benoit Hamon – aujourd’hui sur le bureau de Najat Vallaud-Belkacem, par conséquent – s’indignant de constater qu’une seule femme figurait au programme de philosophie en terminale : Hannah Arendt. Mi-août, elle avait déjà récolté plus de 12 000 signatures.

Elle précise également, dans un article écrit pour Rue89 Bordeaux, son indignation face à la présentation des femmes, en lettres par exemple : à travers leurs liaisons avec les « grands hommes », et prend pour exemple George Sand, abordé dans sa relation avec Alfred de Musset seulement. La prise de conscience est initiée. Espérons qu’elle ne se perde pas en chemin. Une certitude pour Nicole Lucas :

« Il faut des outils multipolaires à l’école, pour les professeur-e-s et les élèves. Les manuels restent un support pour l’enseignant comme pour l’enfant. Des femmes, il faut en parler à tous les âges ! »

Parce que l’égalité des sexes n’est pas que dans les livres…

Quelle est la politique de la ville en matière d’égalité filles-garçons, femmes-hommes ? Quels sont les outils mis à disposition des fonctionnaires municipaux ? Quels sont les programmes établis par la ville ? Des interrogations que la rédaction de YEGG est allée soumettre aux élues de la ville de Rennes, en charge de ces questions, Lénaïc Briéro, adjointe déléguée à l’éducation et aux politiques mémorielles, et Geneviève Letourneux, chargée des droits des femmes et de l’égalité.

Récemment élues (début avril), elles n’avaient pas encore eu le temps, mi-juillet, de prendre pleinement connaissance de leurs nouveaux dossiers. De surcroît, leurs agendas ne leur laissent que peu de temps pour répondre aux journalistes. Néanmoins, elles ont rapidement rappelé que cette préoccupation n’est pas récente à Rennes, que l’égalité s’inscrit « dans l’ADN de la ville » et que la nouvelle municipalité « poursuit la dynamique impulsée il y a plusieurs années ».

Concrètement ? Côté éducation, Lénaïc Briéro annonce que :

« Nous commencerons par une sensibilisation de notre personnel dans les écoles aux luttes contre les discriminations filles-garçons. Cela devrait se poursuivre par des formations ».

Quand ? Bientôt sans doute… Côté droits des femmes, Geneviève Letourneux signale que « Pour ainsi dire, il y a la dimension de la formation du personnel d’accueil, qui est importante ». Elle ajoute « Nous avons entrepris un gros travail institutionnel, qui est fondamental pour faire la preuve par l’exemple, de sensibilisation des employés municipaux ». Un bon début. La promesse la plus notable concerne le personnel municipal de la Petite Enfance.

Ainsi, en mars dernier, lors de la journée pédagogique qui lui est consacrée, a été mise en place une formation continue sur l’égalité filles-garçons. « Cela devrait permettre de donner des habitudes de travail qui irriguent le quotidien », se félicite Geneviève Letourneux. Encourageant, certes. Reste à savoir si cela sera pérennisé et suivi d’effets.

 

 

En février dernier, la rédaction de YEGG contactait l’Inspection Académique dans le cadre d’un Décryptage sur l’ABCD de l’Égalité. À l’époque, de vilaines rumeurs se diffusaient via sms, prétendant que cet ABCD n’était rien d’autre qu’une théorie du genre, que les enseignants allaient dispenser des cours de masturbation aux enfants et faire d’eux des homosexuels… etc, et incitant les parents à des journées de retrait de l’école.

La droite extrême et la droite dure se sont empressées d’envenimer les choses. Face à cela, l’Inspection Académique a choisi de pratiquer la politique de l’autruche, pensant que moins on parlerait de l’ABCD de l’Egalité, plus les parents d’élèves oublieraient la rumeur. Elle a donc refusé de répondre à nos questions. Or, on sait que la communication sur des sujets aussi sensibles est toujours meilleure que le silence.

En outre, ce programme n’avait rien de révolutionnaire (cf. Décryptage – N°23) et il aurait été intelligent de mettre les points sur les « i » une bonne foi pour toutes. L’ABCD de l’Egalité abandonné par le ministre de l’Education Benoît Hamon en juin dernier, la rédaction a fait une nouvelle demande d’entretien à l’Académie, pour évoquer plus largement l’éducation à l’égalité à Rennes, connaître les dispositifs déjà mis en place dans la ville. Nouveau refus. Sans explication. Une attitude navrante dont les esprits malveillants à l’origine des rumeurs sur les conséquences potentielles de la théorie du genre se délectent et se réjouissent.

« Nous n’avons que très peu de temps pour faire de nos élèves des citoyens intelligents humainement », explique Ronan Chérel, professeur d’histoire-géographie au collège Rosa Parks, à Rennes. L’an dernier, il a participé avec un groupe 8 élèves – 6 filles et 2 garçons - de 3e, aux Olympes de la parole, un concours annuel organisé par l’Association françaises des femmes diplômées des universités, sur le thème suivant : « De nos jours, le sport est-il un facteur d'émancipation des filles et des femmes dans la société ? Tous les sports individuels ou collectifs sont-ils ouverts aux filles et aux femmes ? »

Pour le professeur rennais, le programme scolaire permet de canaliser les énergies vers du positif. C’est ensuite la sensibilité de l’enseignant qui mène à traiter le thème de l’égalité, dont l’égalité des sexes. Se saisir des opportunités offertes par l’Institution, comme le concours d’éloquence, est alors capital pour leur donner matière à « plaider des choses civiquement, démontrer une réflexion, une implication, un militantisme naissant, peu importe. Pour construire leur humanisme. »

Il reviendra plus tard dans la discussion sur les programmes scolaires :

« La présence des femmes y est encore sous évaluée. Personnellement, je suis pour saisir les situations exemplaires dans l’Histoire, à travers les hommes ou les femmes. Celui ou celle qui illustre le mieux notre propos. »

Il conclut alors sur la situation actuelle, celle d’une démarche personnelle de la part des enseignants qui souhaitent en apprendre davantage sur les sujets. « Nous n’avons pas une connaissance universelle des choses, les manuels n’enseignent pas tout. C’est donc à nous de nous renseigner. Mais notre enseignement mériterait que l’on nous y aide », précise-t-il.  

Rennaise d’adoption, éditrice et auteure, Jessie Magana a fait de l’égalité filles-garçons son cheval de bataille. Dans ses ouvrages – Comment parler de l’égalité filles/garçons aux enfants, Editions du Baron Perché et Les mots indispensables pour parler du sexisme aux Editions Syros, co-écrit avec Alexandre Messager - elle livre des pistes éducatives pour y parvenir. Rencontre.

YEGG : Pourquoi l’éducation à l’égalité vous tient-elle tant à cœur ?

Jessie Magana: Tout le monde pense que l’égalité des sexes est réalisée, mais non ! Elle n’existe pas dans les esprits. Et les chiffres le prouvent - 80 % des tâches ménagères exécutées par les femmes, 16 à 20 % d’écart de salaires, 14% de femmes maires en France…etc.

Depuis Olympe de Gouges et les suffragettes, les choses ont bougé. Il y a eu de gros jalons historiques, 1945, les années 1970, et ce qui en a découlé est fort. Juridiquement, il y a eu des leviers puissants, comme la loi sur la parité, mais ça n’a pas été suffisant pour que les mentalités évoluent. Les femmes elles-mêmes sont conditionnées.

Comment peut-on faire évoluer les mentalités ?

La société projette des rôles avant même la naissance, il faut donc commencer à travailler avec les parents et les professionnels de la petite enfance sur les représentations, en s’affranchissant des stéréotypes notamment, sans pour autant tomber dans la neutralité.

Mon travail consiste à clarifier les choses de façon raisonnée, expliquer que le sexe biologique, le sexe culturel et l’orientation sexuelle sont trois choses bien différentes. Et toutes les combinaisons sont possibles ! On peut être très féminine et chef de chantier. On peut être très féminin et hétéro !

Le débat dépassionné est donc essentiel ?

Oui ! La confusion totale liée à l’ignorance et la crainte pose problème aujourd’hui. Nous sommes là pour discuter, mettre en perspective les choses, mais c’est très dur dans ce monde de l’immédiateté où les médias jouent sur les effets d’annonce. Il faut donc faire un travail pédagogique, malheureusement contré par les groupuscules anti-genre (Alliance Vita…etc.) qui jouent sur l’affect et la passion, eux.

Le but ?

Aboutir à une société plus juste où chacun se respecte, s’épanouit indépendamment de son orientation sexuée, accepte l’autre, est ouvert. Cela permettrait aussi de faire baisser les violences faites aux femmes. Si on continue de voir la sexualité de l’homme comme un besoin que la femme doit assouvir, alors il y aura toujours autant de viols et d’agressions.

Quel est le meilleur âge pour cela ?

Tous ! C’est mieux si on intervient tôt. Jusqu’à 2 ans, l’enfant ne sait pas s’il est fille ou garçon. C’est son entourage qui agit en fonction de son sexe. Il faut alors déconditionner les adultes. De 2 à 5 ans, les enfants construisent leur identité sexuée, en imitant l’adulte. On doit les laisser faire, les laisser jouer ensemble, favoriser la mixité. À 6-7 ans, ils restent entre sexes, et entrent dans la représentation. Là, il faut travailler sur les images, répondre à leurs interrogations.

C’est l’âge où l’on prend conscience du jugement des autres. Les adultes ont alors peur du regard de la société sur l’enfant, il ne faut pas, il faut laisser ouvert le champ des possibles. C’est plus facile pour les filles, car elles sont déjà dévalorisées. Les revaloriser est primordial afin que les garçons acceptent et accèdent à leurs jeux, sans se sentir pour autant rabaissés, voire humiliés. Ils n’ont pas le droit de jouer à la poupée, de pleurer, d’être faible… Quelle ânerie !

Enfin, chez les adolescents, le sexe est la question centrale. Or l’éducation sexuelle n’est pas faite. À l’école, on n’évoque que la prévention et la reproduction, et les parents ont du mal à discuter sur le sujet. Jamais on ne parle aux ados du sexe sous son aspect plaisir, relation avec l’autre. Résultat, ils filent vers le porno. L’âge moyen du visionnage du premier film porno est 13 ans !

Quel est l’âge le plus critique ?

L’adolescence. S’il n’y a pas d’ouverture maximale, les ados restent sur le modèle ancestral qui prétend que le sexe est un besoin physique de l’homme comblé par la femme. On a noté que dès la classe de 3e les filles s’imposent elles-mêmes des limites. Elles choisissent, spontanément, des domaines d’études en sciences humaines, psycho… Se disant, à tort, que les matières scientifiques ne sont pas pour elles.

Comment détruit-on les stéréotypes ?

Je fais des parallèles avec le racisme ou je demande « tu n’as jamais été confronté à une injustice dans ta vie ? » Il faut aussi inverser les rôles, parler aux gens de leur enfance, faire émerger des choses de cette période, qu’ils se souviennent de ce qu’ils ont vécu, ressenti alors. Il faut questionner leurs représentations. Mais aborder l’identité sexuée c’est toucher au très intime, c’est donc très complexe.

Que pensez-vous de l’abandon de l’ABCD de l’Egalité ?

Quel dommage ! Car il y a là du boulot, les enseignants sont inconsciemment conditionnés, comme nous tous. ABCD ou pas, ce qui m’importe c’est la prise de conscience de l’égalité à tous les niveaux, de la crèche à la fac, qu’elle soit au cœur de l’éducation, de la société, des mentalités. Que tous les intervenants soient formés, que l’on travaille sur les stéréotypes, à des jeux sur les métiers avec les enfants, des jouets mixtes.

On doit former les enseignants et leur fournir des outils afin que cela fasse partie de leur quotidien, soit au centre de leur enseignement. Les manuels scolaires doivent être revus, mais aussi la littérature jeunesse, et toute la culture. L’effort doit être fait pour mettre en valeur des figures féminines en littérature, en histoire. Cette année, au brevet des collèges, les élèves ont eu un texte de Charlotte Delbo ! Ce sont les enseignants qui l’ont choisi, ce qui prouve qu’ils sont des têtes de pont. L’égalité des sexes est une fragile révolution, balbutiante et remise en cause. Il faut y travailler à tous les niveaux de la société, à tout instant.

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L'égalité, sur les bancs de l'éducation
Zéro pointé : la copie est à revoir
La ville forme ses agents
L'inspection académique fait l'autruche
L'égalité, pas que dans les livres
Jessie Magana, l'égalité à tout prix

Célian Ramis

YEGG fait sa BIennale de l'égalité : "Parler pour libérer les consciences" (4/5)

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Lors de la 4e Biennale de l’égalité femmes-hommes, la ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud Belkacem a répondu à nos questions, samedi 17 mai.
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À l’occasion de la 4e Biennale de l’égalité femmes-hommes, la ministre des Droits des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, Najat Vallaud Belkacem était de passage à Lorient, samedi 17 mai. Elle a répondu à nos questions lors d’un point presse, à l’issue du débat auquel elle participait – en compagnie de Pierrick Massiot, président du Conseil régional de Bretagne – autour des politiques publiques d’égalité.

YEGG : La 4e Biennale de l’égalité se termine aujourd’hui en Bretagne, seule région à proposer ce type de manifestation (la ville de Reims organise également une Biennale de l’égalité). Pourrait-on imaginer que la Biennale de l’égalité soit imposée dans chaque région française, et chapotée par le ministère des Droits des femmes ?

Najat Vallaud Belkacem : C’est une très bonne idée ! Il faudrait en parler aux collègues des autres régions pour organiser tout ça. Ce que je peux dire de la Biennale de l’égalité en Bretagne, c’est que je trouve que c’est une initiative formidable. Deux jours pour mettre en lumière les inégalités et pour rassembler les acteurs autour d’un débat commun. C’est aussi l’occasion de découvrir des combats menés par d’autres structures.

J’aime aussi l’idée qu’elle tourne, qu’elle ne soit pas définie dans une ville en particulier (la Biennale a été organisée à Brest, Morlaix et Saint-Malo, ndlr). Aussi, la Biennale soulève des points cruciaux dont il est important de parler pour libérer les consciences. Car souvent les victimes n’ont même pas conscience d’en être ! Il faut leur faire prendre conscience de tout ça, c’est tout l’enjeu ici. Et ça passe par la communication…

YEGG : … et par la transversalité. On le sait, vous aimez jouer et agir avec tous vos domaines de compétence (droits des femmes, ville, jeunesse et sports). La preuve avec la récente nomination d’une ancienne athlète pour lutter contre l’homophobie dans le sport…

Najat Vallaud-Belkacem : Tout à fait ! J’ai le plaisir d’être en charge des Sports et de pouvoir agir pour sa féminisation. Je pense qu’il faut lutter contre toutes les discriminations. Et surtout lorsqu’elles sont subies en raison de son orientation sexuelle. J’ai nommé Maguy Nestoret-Ontanon pour être en charge de la lutte contre l’homophobie dans tous les sports. Je pense que quand on ne nomme pas le mal, on a du mal à le combattre. Pour l’homophobie, c’est la même chose. D’où la nomination de cette ancienne athlète pour lutter contre ça.

Média : La Biennale s’intéresse à l’égalité au quotidien. Alors qu’est-ce que l’égalité change au quotidien ?

Najat Vallaud-Belkacem : Aujourd’hui, nous n’avons pas l’égalité. Il faudrait donc se demander ce qu’elle changera quand on l’aura réalisée. L’égalité donne la liberté d’être soi. D’être une femme et être chef d’entreprise dans le BTP. D’être un homme et être assistant maternel. C’est génial comme projet de société et l’égalité est un élément essentiel dans tous les pays, nous l’avons encore dit lors du débat.

Média : Il y avait vendredi matin un débat intitulé « Éducation : faut-il avoir peur ? ». Qu’est-ce que vous en pensez ?

Najat Vallaud-Belkacem : Je suis ravie que la Biennale ait osée cet intitulé. Le droit des femmes ne doit pas se contenter de parler qu’aux initiés. Sinon, on avance très vite mais finalement on se rend compte que l’on est seul et que la société ne nous suit pas. Il faut acquérir le réflexe de l’égalité. Dans les médias, la télé, les pubs… tout dans la société nous pousse à exclure de notre champ d’horizon des rôles ou des métiers parce qu’ils sont attribués aux filles ou aux garçons.

L’éducation à l’égalité explique les différences qui existent mais explique aussi et surtout que nous aspirons aux mêmes choses. Il faut changer les mentalités, s’autoriser à ambitionner des choses. Et ça, ça se construit très jeune. Avoir accès à l’éducation à l’égalité, c’est ce que défendent les valeurs de la République.

Célian Ramis

YEGG fait sa BIennale de l'égalité : Le cerveau a-t-il un sexe ? (1/5)

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Lorient
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La neurobiologiste et directrice de recherche de l’Institut Pasteur, Catherine Vidal, présentait vendredi 16 mai sa conférence « Le cerveau a-t-il un sexe ? »
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À l’occasion de la 4e Biennale de l’égalité femmes-hommes, organisée par la région Bretagne au Palais des congrès de Lorient, la neurobiologiste et directrice de recherche de l’Institut Pasteur, Catherine Vidal, présentait vendredi 16 mai sa conférence « Le cerveau a-t-il un sexe ? »

Elle mène une double vie, Catherine Vidal, comme elle aime le dire au début de sa conférence. Dans sa première vie, elle est dans son labo et travaille sur la vie et la mort des neurones dans les maladies neuro-dégénératives. Et dans la seconde, elle s’intéresse aux stéréotypes et aux idées reçues qui concernent les femmes et les hommes.

Pas n’importe lesquels : ceux qui émanent de l’idéologie du déterminisme biologique. À savoir que les femmes et les hommes auraient un cerveau différent, d’où les inégalités entre les sexes. Pendant près d’une heure, la neurobiologiste va balayer les grandes idées reçues profondément gravées dans l’imagerie populaire. Le médecin, anatomiste et anthropologue Paul Broca défend, au XIXe siècle, l’idée d’une infériorité féminine due à la taille et au poids de leur cerveau, pesant environ 1,200 kg contre 1,350 kg en moyenne pour les hommes.

« Mais déjà à cette époque, on savait qu’il n’y avait pas de relation entre la taille et le poids du cerveau et l’intelligence. Par exemple, le cerveau d’Anatole France pesait 1 kg et celui d’Einstein 1,250 kg. On ne serait jamais allé dire qu’Einstein aurait pu être une femme… », démontre Catherine Vidal. Pour déconstruire les stéréotypes les plus ancrées dans l’opinion, elle se base alors sur plusieurs études et sondages menés d’abord dans les années 80 – le cerveau est découpé et placé dans le formol – puis dans les années 90 jusqu’à aujourd’hui – les études sont réalisées par IRM : « Ces dernières montrent que statistiquement, il n’y a pas de différences entre le cerveau d’une femme et le cerveau d’un homme. Avant, avec le formol, on tirait des conclusions à partir de probabilités. On disait alors que les femmes étaient plus douées en matière de communication car leur hémisphère gauche était plus développé et que les hommes étaient plus doués pour se repérer dans l’espace car leur hémisphère droit était plus développé. »

Plasticité cérébrale et théorie du genre

Mais le cerveau, et c’est là que réside toute la difficulté, est bien plus complexe. Catherine Vidal, elle, choisit de présenter et d’expliquer, simplement, le fonctionnement de la plasticité cérébrale, qui rejoint la théorie du genre « qui n’est pas une théorie mais un concept ».

C’est lors de la vie intra-utérine que se forment les organes et que se construit le cerveau : « Le bébé nait avec 100 milliards de neurones qui ne vont pas cesser de se multiplier. Mais il faut savoir qu’à la naissance, seulement 10% des neurones sont connectés entre eux ». 90% de nos milliards de synapses se fabriquent lors de la petite enfance et tout au long de notre existence. Si notre vision est très sommaire jusqu’à nos 5 ans – le temps que le nerf optique se développe intégralement jusqu’à la connexion au système nerveux – il en résulte que l’exposition de l’œil à la lumière est une condition obligatoire pour la connexion des neurones aux voies visuelles. Il en est alors de même pour toutes les connexions.

Pour la scientifique, pas de doute : « L’interaction avec l’environnement est indispensable à la construction du cerveau, sinon il ne peut pas se câbler. L’environnement et l’apprentissage jouent donc un rôle très important ». En effet, des études réalisées sur des pianistes, mathématiciens ou encore des jongleurs montrent que l’entrainement régulier, dès le plus jeune âge, amène l’épaississement de certaines zones nécessaires à la pratique choisie, et inversement, l’arrêt des exercices entraine un rétrécissement de ces zones.

D’autres cas école sont montrés ce vendredi à l’assemblée réunie dans l’Auditorium pour appuyer l’argument de la neurobiologiste : le cerveau est malléable – il est en effet plissé dans la boite crânienne – et peut s’adapter à certaines anomalies physiques sans les répercuter sur le mental – certaines personnes subissent des ablations d’un hémisphère du cerveau et récupèrent leurs capacités après rééducation de l’hémisphère restant. Seule compte la stimulation, l’interaction, avec son environnement social et culturel.

Interférence entre idéologie et pratique scientifique

« Hormis l’hypothalamus (dont une des fonctions est de réaliser la liaison entre le système nerveux et le système endocrinien, ndlr) qui active chaque mois des neurones afin de déclencher l’ovulation chez la femme et qui marque donc une différence associée à la reproduction, il n’y a pas de différence entre les sexes pour les fonctions cognitives », explique la conférencière.

Elle poursuit : « Jusqu’à 2 ans et demi, l’enfant n’est pas capable de s’identifier au masculin ou au féminin. Il n’a pas conscience de son sexe ». Par conséquent, ses goûts et sa personnalité sont forgés par son environnement, son éducation et sa culture – décor de la chambre, jouets, vêtements, etc. – « en fonction des normes de sexe ».

La plasticité cérébrale conforte donc la notion de sexe et de genre, conduisant inéluctablement à la théorie du genre, qui selon Catherine Vidal est une « réalité conceptuelle qui ne nie pas la réalité biologique, bien au contraire, elle l’intègre ». L’homme ne serait donc pas biologiquement programmé à mieux se repérer dans l’espace et la femme ne serait pas naturellement intuitive : « Les instincts sont ancrés dans la biologie mais leur expression est contrôlée par la culture ». Et donc par tous les stéréotypes véhiculés et transmis de génération en génération.

Pour Catherine Vidal, rien ne prouve que les cerveaux masculins et féminins sont diamétralement opposés, ni même légèrement différents mais tout converge vers la conclusion de la plasticité cérébrale : « Il n’y a pas de corrélation entre humeurs et fluctuations d’hormones. Chaque femme vit à sa façon son cycle mensuel, sa grossesse, sa ménopause… » En d’autres termes, chaque cerveau, féminin ou masculin, diffère en fonction de l’histoire de l’individu qui le porte, de son environnement et de ses interactions à l’extérieur au cours de son existence.

« Il y a une interférence entre l’idéologie et la pratique scientifique et l’idée d’un déterminisme biologique persiste toujours. Les biologistes doivent s’engager auprès des sciences sociales pour diffuser la culture de l’égalité entre les femmes et les hommes », conclut Catherine Vidal, fortement applaudie au terme de sa conférence.

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