Célian Ramis
Sexisme et racisme : créer à l'intersection des dominations

Cantonnées aux marges, les questions raciales sont majoritairement reléguées au second plan et assignées aux artistes concerné-es. À l’invitation d’HF+ Bretagne, Amandine Gay et Bérénice Hamidi ont mis en lumière les mécanismes imbriqués de domination – sexisme, racisme et privilège blanc – qui traversent les arts et la culture en France, en soulignant l’urgente nécessité à transformer, en profondeur, les institutions et les imaginaires.
En 2006, le rapport de Reine Prat, réalisé pour le ministère de la Culture et de la Communication, fait l’effet d’une bombe, déclenchant une prise de conscience des inégalités entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture. Si la parité existe approximativement aux postes administratifs des grandes institutions culturelles, l’écart est vertigineux aux postes de direction. Trois ans plus tard, un second rapport est publié pour analyser les évolutions. Celui-ci révèle l’absence de changement, voire une dégradation dans certaines disciplines. C’est dans cette nécessité d’actions que naissent les antennes HF qui s’attachent à compter pour non seulement obtenir des statistiques solides révélant l’ampleur des inégalités, mais aussi observer les espaces et postes auxquels on trouve les femmes et les hommes.
INTERROGER LES MÉCANISMES DE DOMINATION
L’autrice et metteuse en scène Marine Bachelot Nguyen, en introduction de la rencontre, parle d’un « milieu qui se perçoit progressiste » pourtant « traversé par des discriminations et imaginaires empreints de sexisme, de racisme, du passé colonial, etc. » Si la question du genre, à la fois au sein des structures et dans les thématiques portées auprès du public, est posée depuis 20 ans à l’échelle nationale et institutionnelle, celle de la diversité a plus de peine à s’ancrer dans le débat et les mentalités. La soirée interroge non seulement le sexisme existant mais aussi et surtout les mécanismes de la domination blanche, voire de la suprématie blanche qu’Amandine Gay décrit comme « un régime politique qui nous imprègne toutes et tous, au même titre que le patriarcat et le capitalisme. »
C’est avant tout d’intersectionnalité dont les deux invitées parleront, au prisme de leurs parcours et domaines d’expertise croisés pour présenter une analyse en profondeur de la situation des artistes racisé-es en France et proposer des outils engagés et efficaces pour agir concrètement.
DES EXISTENCES NIÉES
Leurs trajectoires professionnelles sont imprégnées des logiques discriminatoires banalisées dans et par la société. Elles en témoignent, chacune à son endroit. Au départ, Amandine Gay se rêvait comédienne. Et pour cela, elle intègre le Conservatoire des arts dramatiques de Paris. Les auditions qu’elle décroche ont en commun le stéréotype des femmes noires. Esclave, exilée, travailleuse du sexe ou taularde… Elle claque la porte « frustrée de ces ‘’castings de noire’’ ». Elle écrit des fictions et travaille notamment sur une série inspirée d’un Sex and the city à la française. « Ça part en développement ! Une des personnages était noire, sommelière et lesbienne. Et en 2012, c’était trop ! On m’a dit que ce n’était pas réaliste. Que cette fille-là n’existe pas en France… », déplore-t-elle, en précisant : « J’ai managé des bars à vin, je suis noire et je suis bi donc pour moi, c’était réaliste… »
L’étau se resserre. Apparait une alternative en 2014 : réaliser son propre film en donnant la parole aux personnes concernées. De là, nait le documentaire Ouvrir la voix, qu’elle fabrique par ses propres moyens avec son compagnon, dans leur salon. Résultat : en voyant le rendu, iels prennent conscience de la qualité et de la puissance de la vidéo. Réappropriation de la narration par les femmes noires, plans serrés, légère contreplongée et respirations théâtrales, les choix sont engagés et impactants. « C’est un film sans thunes où les femmes noires sont belles. Et dans lequel je voulais montrer qu’on avait des pratiques artistiques qu’on ne nous autorisait pas », déclare la réalisatrice. L’œuvre, destinée à une mise en ligne sur Youtube, sortira finalement au cinéma en 2017.
UN DÉNI FAMILIAL
De son côté, Bérénice Hamidi a longtemps esquivé les questions de genre et de race et s’est penchée sur la cause de ce déni colonial et patriarcal dans son militantisme et dans sa famille. « Mon père est en partie algérien et j’ai découvert à 40 ans que j’étais issue de la 2e génération. J’ai été socialisée à incorporer les normes patriarcales et aussi dans l’intériorisation du racisme », souligne-t-elle. Dans une famille communiste, la question de classe est prioritaire. Le reste, secondaire. Voire totalement impensé. Pour autant, ça lui a fourni « une bonne matrice. » Saisir l’imbrication des discriminations lui prend du temps, selon ses dires, mais elle finit par mettre le doigt sur le concept théorisé par Kimberlé Crenshaw, l’intersectionnalité. Parce que les femmes noires ne vivent pas le même sexisme que les femmes blanches et ne vivent pas non plus le même racisme que les hommes noirs, penser les dominations sous un prisme universel est impossible, voire désastreux. « L’intérêt, c’est de penser à la racine ce qu’il y a de commun dans les mécanismes de racisme, de sexisme, de classisme, etc. et de se doter de catégories pour ne pas redoubler d’aveuglement », analyse la sociologue.
De la pratique du théâtre à la recherche, en passant par le cirque et la maternité, Bérénice Hamidi entremêle expériences empiriques et théoriques. Avec le rapport de Reine Prat, elle sait désormais que le sexisme n’agit pas uniquement dans les professions artistiques mais aussi dans l’ensemble des représentations culturelles. « Je suis fan de séries et je constate par exemple que chez Netflix, il y a des productions moins sexistes et plus progressistes. On voit apparaitre la diversité des corps, mais aussi la diversité dans des récits, des interactions et des dynamiques narratives qu’il n’y avait pas dans le théâtre subventionné », observe-t-elle. Un parcours dans lequel son histoire personnelle et son cadre professionnel façonnent et affutent son regard sur les inégalités de genre, de race et de classe.
DES CONTROVERSES QUI CONFRONTENT À LA RÉALITÉ
Si le talent n’a pas de sexe, il ne devrait pas non plus avoir de couleur de peau. Pourtant, les choix politiques opérés dans un contexte de déni postcolonial établissent une hiérarchie des causes où la question raciale reste reléguée au second plan derrière les politiques de genre. En 2006, le rapport de Reine Prat ne traite d’ailleurs que des questions de genre : « Elle n’a pas pu analyser toutes les discriminations. Mais déjà, la demande est arrivée par le haut, ce qui facilite les choses je dirais. » Une différence nette en termes de visibilité et de légitimité là où les controverses sur le racisme vont arriver « par le bas et de biais », lit-on dans l’ouvrage collectif Les damné-es de la scène, co-dirigé par Bérénice Hamidi. Après « plusieurs arrivées manquées », la question raciale s’inscrit au programme de la saison 2014/2015, à travers deux affaires.
D’un côté, le spectacle Exhibit B, pensé comme une dénonciation du racisme critiquant les zoos humains, est accusé de recréer des rapports de domination en mettant en scène des corps noirs dans une disposition scénique reproduisant des schémas de pouvoir, sous la direction d’un artiste blanc (Brett Bailey). De l’autre, le dispositif Premier Acte, destiné à favoriser l’accès d’acteur-ices racisé-es aux grandes écoles, est vivement critiqué lors de son inauguration pour avoir créé un parcours à part, stigmatisant et pensé sans remise en question des rapports existants. Ces polémiques, et d’autres qui suivront, ont un point commun : elles confrontent la manière dont on lutte contre les discriminations, pour qui on le fait, comment et par qui ? Ces enjeux mènent à l’émergence du collectif Décoloniser les arts qui interroge non seulement les représentations portées au plateau, la place des artistes racisé-es dans les rôles et les équipes mais aussi les structures directement des institutions culturelles.
DERRIÈRE LES CHIFFRES, DES ÉVOLUTIONS POSSIBLES
Si en France, on résiste aux statistiques ethniques officielles – car officieusement, on sait que 30% de la population française a des origines extra-européennes, comme le souligne Marine Bachelot Nguyen – la chaine de télévision britannique BBC s’appuie depuis longtemps sur des chiffres spécifiques pour sa politique d’équité et de diversité, basés sur la race, la classe, le genre, le handicap et l’orientation sexuelle. À partir des « BBC Target », l’entreprise observe l’évolution de ces indicateurs dans ses équipes administratives, créatives et techniques. C’est, pour Amandine Gay, un des exemples les plus frappants : « Mes séries préférées viennent de la BBC. Ce sont des récits que je n’ai jamais vus ailleurs ! Parce qu’ils ont transformé toute leur structure ! »
Une base solide, plutôt qu’une façade derrière laquelle se niche un intérêt capitaliste. « Leur slogan, c’est - en français – ‘‘Vous y appartenez, vous êtes important-es parce que la BBC vous appartient’’. On est dans des demandes politiques, pas identitaires ! C’est le service public qu’on paye avec nos impôts, on a le droit de récupérer notre argent pour nos productions ! », revendique la créatrice. Malgré son succès, elle est toujours reléguée à la commission diversité, « et pas à celle où il y a les gros sous ». D’où l’importance de structurer en profondeur les institutions avec les personnes concernées. Ne pas être simplement un nombre mais devenir une voix du changement.
L’IMPORTANCE DE LA COERCITION
C’est là l’enjeu, selon Bérénice Hamidi pour qui compter apparait comme la première étape, indispensable « pour objectiver les discriminations et inégalités ». Un travail colossal réalisé depuis de longues années par HF, comme elle le signale avant de poursuivre sur la deuxième étape : celle de la coercition. « Si on n’oblige pas aux objectifs chiffrés, les dominants ne veulent pas donner le pouvoir. Sur les représentations, c’est plus compliqué. Il y a la notion de charge de la visibilité ! », constate-t-elle. Lutter à l’échelle individuelle, et notamment pour les artistes racisé-es, est une mission ardue : « Peu ont de la notoriété. Ils et elles portent la charge raciale, l’injonction à l’exemplarité… Il y a des initiatives mais il est encore demandé aux personnes qui subissent les oppressions de créer les dispositifs pour sortir de ces oppressions ! »
Membre du collectif 50/50, une association pour promouvoir l’égalité femmes-hommes ainsi que la diversité sexuelle et de genre dans le cinéma et l’audiovisuel, Amandine Gay explique l’idée du malus pour les équipes disposant de moins de 30% de femmes, en opposition avec le bonus parité mis en place par la structure : « On entend tout le temps dire qu’on ne trouve pas les femmes… Je peux vous dire que quand on met des malus, vous les trouvez vite les femmes ! » Pareil, elle rappelle l’importance de la coercition. Et témoigne des conséquences de la charge raciale de représentation dont fait état la chercheuse qui déverrouille la pensée du sexisme comme affaire de femmes et le racisme affaire de racisé-es. « On parle peu de la liberté d’expression et de création pour les personnes opprimées. On ne se demande pas ce que ça veut dire pour nous, artistes, de passer du temps à faire de la pédagogie, de monter des dispositifs, etc. », livre l’autrice d’Une poupée en chocolat. C’est là une part de sa réalité : « Je n’ai pas le privilège d’être juste une artiste ! »
POUR DES IMAGINAIRES RICHES ET COMPLEXES
Par manque de relais (et de volonté) institutionnel, ces luttes reposent sur celles et ceux qui subissent les dominations, transformant leurs expériences en expertise contrainte : assigné-es à éduquer, militer et à créer les solutions et leviers, les artistes concerné-es se retrouvent réduites à ce domaine, au détriment de leur liberté d’expression et de création. « On reproche à Théodora de ne pas s’engager suffisamment contre le capitalisme dans l’industrie musicale. Mais fait-on le même reproche aux artistes blanc-hes ? On nous ramène à l’injonction à la lutte… », scande Amandine Gay. Résultat : « On est 3 réalisatrices noires à avoir nos films en salle sur des sorties nationales… Alice Diop, Mati Diop et moi. Mais qu’est-ce qui se passe quand on n’a pas fait Sciences Po ? Ou quand on n’a pas des parents blancs ? »
Les représentations proposées à l’écran en sont directement impactées. Encore façonnés par les héritages postcoloniaux et patriarcaux, les imaginaires sont restreints, limités et même biaisés, faussés, malmenés.
« Le male gaze est aussi un white gaze, un cis gaze, etc. À la racine, ce sont les mêmes mécanismes de binarité. Le dominant crée les catégories et se visibilise »
ajoute Bérénice Hamidi.
Et de là s’impose le cadre de nos émotions, et notamment de notre empathie. Un privilège dont bénéficient les personnages accédant à une forme de complexité et d’humanité, à l’instar « des hommes violents, blessés, à excuser… »
BESOIN DE DIALOGUE ET DE COLLECTIF
Ensemble, elles pointent la responsabilité des artistes, des institutions majoritaires et globalement des personnes blanches à interroger leurs pratiques, leur position dominante et les privilèges qui y sont attribuées ainsi que leur rôle d’allié-es dans la transformation des récits et des structures. « Réfléchir en termes de rapports de pouvoir, c’est important. Pour sortir de l’ignorance, il faut se situer. Toujours », poursuit Amandine Gay.
Elle invoque avec conviction et aussi une forme d’urgence la nécessité du collectif. Par les associations, les syndicats ou autres, elle y voit une porte d’entrée salvatrice et indispensable pour se former, monter en compétences, connaitre ses droits, lutter contre les dominations et l’obscurantisme, délester les concerné-es d’une charge qui entrave leurs parcours et carrières, ce qui limite au passage l’émergence de nouveaux récits, plus riches, plus complexes, plus justes, plus profonds et nuancés, plus vrais. « Ça ne va pas se régler tout seul ! Rentrer dans des collectifs, ça permet d’avoir une base commune et donc de lutter contre la destruction du commun ! », targue Amandine Gay, qui rejoint la conclusion de Bérénice Hamidi sur le besoin vital de dialogue pour ne pas sombrer dans l’obscurantisme : « La liberté d’expression est sacrément malmenée en ce moment. Une des priorités, c’est de confronter les personnes qui sont en train de perdre leurs repères ! »
- Rencontre croisée organisée par HF+ Bretagne aux Ateliers du Vent à Rennes le 12 mars, dans le cadre du 8 mois et du mois de lutte pour les droits des femmes et minorités de genre.

En 1971, dans la Zup Sud de Rennes, le premier hypermarché de la capitale bretonne ouvre ses portes, là où siège désormais Carrefour Alma. Quatre ans plus tard, en septembre 1975, Mammouth connaitra une grève importante de 18 jours, avec occupation des lieux. En caisse, ce sont majoritairement des femmes, et celles-ci prennent leur place et légitimité dans le mouvement social. « Dans un premier temps, ce sont les gars – de la CFDT – qui ont mené la grève. Mais on a ensuite vite mis notre grain de sel ! », se souvient Ghislaine Mesnage à l’initiative du documentaire Nous, les caissières, réalisé par Histoire du féminisme à Rennes, aux côtés de Cécile Crenn Chapelain et Chloé Henry. Dans ce film de 21 minutes, la militante prête sa voix à la narration, aux côtés de Marie-Hélène, Yolande, Sylvie et Marjick, quasiment toutes présentes au moment des faits. « Le film n’est pas sur la grève. Pour ça, il y a un très beau film aux Champs libres qui aborde les revendications de 1975. Nous, on n’en parle pas. Le sujet, c’est le parcours des femmes qui ont travaillé là et l’évolution du travail », souligne-t-elle.
Grâce au rapport de confiance qu’elles entretiennent avec les client-es, elles obtiennent leur soutien. Pendant 18 jours, les grévistes occupent le magasin. Les caddies s’accumulent devant les portes, symbole de protestation. Les images d’archives figurant dans le documentaire en attestent, à l’instar de la solidarité dans le quartier, mais aussi de l’ambiance conviviale, collective et sorore de l’époque. À l’extérieur, « des personnes nous faisaient à manger. » À l’intérieur, « des couples se sont formés au sein de l’entreprise. » En creux de cet événement crucial, elles découvrent encore plus concrètement les inégalités qui subsistent entre les hommes et les femmes. Aucune pression familiale du côté des premiers lorsqu’ils se mettent en grève, tandis que pour les secondes, certaines se voient interdites de piquet par les maris. Et subissent même « des paires de claques ». Sans oublier « que pour les jeunes filles, les pères refusent qu’elles couchent dans la galerie marchande, et que pour les femmes, cela implique de laisser le mari avec les gosses ! », ajoute Ghislaine. Malgré la pression et les violences familiales, elles « tiennent jusqu’au bout ».
Dans Citoyennes ou rebelles – Des Bretonnes dans la Révolution française, l’historienne Solenn Mabo met en lumière les frontières qui séparaient femmes et hommes à l’époque et révèle la diversité des rôles féminins, de l’engagement civique à la rébellion. Elle démontre que leurs actions, loin d’être anecdotiques, constituent une part essentielle du matrimoine breton.
Les contre-révolutionnaires, par exemple, cachent les prêtres par loyauté et dévotion au clergé. Si les hommes sont mobilisés également, un profil spécifique se dessine tout de même : celui de la femme sans mari. Célibataires ou veuves - voire mariées mais dont l’époux est loin - constituent 90% des personnes arrêtées pour trahison. « Elles sont plus réprimées aussi car elles n’ont pas de mari pour faire écran… Et c’est souvent parce qu’elles n’ont pas d’hommes autour d’elles qu’elles se sont autant investies dans l’Église : celle-ci leur offrait une protection à une époque où il était mal vu d’être sans mari », souligne la maitresse de conférences. Leur sort judiciaire révèle d’ailleurs une véritable ambivalence : certaines obtiennent l’indulgence des juges au nom de leur supposée « nature faible » et de leur rôle maternel, tandis que d’autres sont au contraire sévèrement condamnées, parfois davantage que les hommes.
Elles ne sont pas seulement penchées les filles dont parle Cécile Cayrel dans sa pièce de théâtre. Elles sont aussi invisibles, rebelles et résistantes à l’ordre patriarcal. Elles rêvent de liberté, interrogent la place des femmes dans la société et dénoncent leurs trajectoires entravées et brisées par un système qui les jugent coupables de transgresser les normes sociales et de genre et, pour cela, les enferment en maison de redressement. Ici, l’autrice réhabilite une page de notre histoire contemporaine peu connue qui résonne pourtant avec notre société. Un écrit puissant, valorisé par la lecture théâtralisée de la compagnie Groupe Odyssées, le 12 mars à la bibliothèque universitaire de Beaulieu, à Rennes.
Les femmes doivent obéissance à leur mari, sont privées de droits juridiques au même titre que « les mineurs, les criminels et les débiles mentaux », n’ont pas le droit d’étudier, de signer un contrat – « sauf celui du mariage » - de voter, de travailler ou le cas échéant, de toucher directement leur salaire. « C’est une place et c’est une mauvaise place », clament-elles. Les filles penchées mettent en évidence les injonctions normatives et paradoxales. La maison, « seul endroit où nous sommes les maitresses, les patronnes, les boss, les gestionnaires, les kings » n’offre aucune place à la – prétendue – douceur féminine : « Et là, pas de fragilité, pas de grâce, mais de la poigne, pour laver, récurer, brasser, étendre, moudre, cuire, fricasser, raccommoder, asperger, gratter, balayer, et surtout, accoucher, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois, six fois, sept fois, huit fois, neuf fois, aïe aïe aïe ! Et après ? Biberonner, emmailloter, changer, câliner, donner la becquée, soigner, essuyer, habiller, soigner, coudre, porter, et ce, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois, six fois, sept fois, huit fois, neuf fois. Être crevées. Et crever. »
ENTRAVÉES ET EMPÊCHÉES
Au total, 52 000 filles vivent dans les couvents juste avant la seconde guerre mondiale et 10 000 religieuses s’occupent d’elles, partout en Europe. Ensuite, le vent change, progressivement, même si dans les années 60, « pour une fille, il suffit toujours de trainer, pour être une trainée ». Un soubresaut. Une évolution lente. Due aux nombreux et puissants combats des militant-es pour les droits des femmes. « En 1947, elles grimpent sur le toit de la maison d’arrêt de Fresnes et elles crient Liberté ! » Les filles penchées, elles en ont marre et hurlent leur ras-le-bol. Dans les couvents, les sœurs sont dédommagées pour leur travail et formées (elles « deviennent éducatrices spécialisées »), l’Etat donne un prix de journée et on apprend aux filles des métiers arts ménagers, couture et dactylo, « elles ont le droit de sortir, notamment pour des vacances, toutes ensemble à la mer ». Pour autant, il n’y a pas de raison de se réjouir : « La déco change mais la charpente est là : on continue d’enfermer les filles, on continue de les envoyer chez les sœurs, on continue de les couper d’elles-mêmes, parce qu’elles sont des filles. » Vient mai 68, puis les années 70 et sa vague féministe, « la fin d’une ère » pour Saint-Cyr qui ferme ses portes en 1976, dix ans avant que la ville devienne propriétaire du domaine.
« J’ai vu le documentaire Mauvaises filles (réalisé par Émerance Dubas ndlr) au TNB et je suis sortie, comme toute la salle je pense, en pleurant. Elles racontent des histoires tragiques. Et la douleur. Leurs parents leur ont envoyé des lettres, des vêtements, des preuves d’amour et elles ne le savaient même pas. Et l’après couvent était souvent catastrophique… On les avait coupées de leur corps, de leurs capacités à déceler le bien, le mal… », commente-t-elle. Elle le dit, elle n’est pas historienne, elle n’est pas sociologue. Elle se place à son endroit à elle. Celui de l’écriture contemporaine, pour laquelle elle s’est rendue auprès des sœurs en maison de retraite et des archives. « La difficulté a été de trouver les documents car il y a une sorte de mouvement MeToo des couvents, des enquêtes sont menées et les sœurs mettent le grapin sur leurs archives. J’ai pu accéder à des archives et utiliser les mots qui étaient inscrits sur ces documents, notamment pour le juge et ce qu’écrivaient les sœurs sur les carnets qu’elles tenaient, où elles décrivaient les filles « vicieuses, menteuses… », rien n’allait et tout était sous le prisme de la culpabilité », signale-t-elle. 
Là, au milieu d’un éventail de freins, la dissuasion directe des filles à qui il a ouvertement été dit qu’elles étaient moins bonnes en maths que leurs camarades masculins. Que ce soit dans Matheuses – Les filles, avenir des mathématiques – co-écrit par Claire Marc, Clémence Perronnet et Olga Paris-Romaskevich – ou dans les travaux de la neuroscientifique Catherine Vidal, les études démontrent que le cerveau n’a pas de genre, les capacités des filles et des garçons n’étant pas naturellement différenciées mais fruits d’une construction sociale et d’un ensemble de facteurs émanant de l’environnement de la personne. Les biais de genre des adultes influencent les intérêts et les choix des enfants, notamment à travers les vêtements, les jouets, les jeux et les comportements sociaux.
Sans oublier la myriade d’actions impulsées et portées par l’Université de Rennes et les établissements d’enseignement supérieur partenaires. De l’accueil des collégiennes pour le stage de 3e à l’IRISA au programme d’accompagnement de 10 000 jeunes femmes d’ici 2026 dans les études supérieures dans le numérique à l’INRIA, en passant par la création d’une chaire scientifique d’enseignantes-chercheuses à Sciences Po Rennes et l’organisation de nombreuses journée autour de l’égalité et de la parité sur les campus rennais… Les structures se mobilisent au sein de leurs établissements mais aussi conjointement. « Plus on voit des femmes dans les filières scientifiques, plus on normalise leur présence », soutient Manuela Spinelli, maitresse de conférences à l’Université Rennes 2, spécialisée dans les Études de genre et co-fondatrice de Parents et féministes (également co-autrice du libre Eduquer sans préjugés, avec Amandine Hancewicz). Un discours qui met toutes les lauréates du Prix L’Oréal d’accord, ayant manqué majoritairement de rôles modèles féminins dans leurs parcours. « Il faut agir dès le plus jeune âge pour susciter des vocations. Casser un peu l’image du mathématicien dans sa tour d’ivoire. Montrer aux jeunes filles qu’il y a des femmes dans les milieux scientifiques », s’enthousiasme Mercedes Haiech. Elle poursuit : « J’aime transmettre les mathématiques ! Que ce soit dans les TD dans le cadre du doctorat, lors de la Fête de la Science, les journées Filles et Maths, les RDV des jeunes mathématiciennes à l’ENS… Quand on a une passion, on aime la partager ! »
Aliénation et enfermement se conjuguent au féminin dans Rouge, Amère Fantasmagorie, pièce théâtrale et plastique de la compagnie La Morsure, qui bouscule les codes du spectacle vivant aussi bien que les normes de la société patriarcale. Un spectacle immersif et déambulatoire au cœur d’une passe entre une prostituée et son client. Mais pas que…
C’est là tout le propos de la compagnie La Morsure qui nous embarque dans une déambulation au sein d’un bordel habité par le passé. La pièce Rouge, Amère Fantasmagorie nous met au pied du mur. Face à ces objets, face à cette prostituée, face à nous-même. Elle convoque nos fantasmes, nos imaginaires collectifs, nos expériences, nos préjugés et nous confronte à notre rapport au féminin. Et surtout, elle nous engage à prendre position. « Il y a ce temps dans l’antichambre où les gens arrivent et restent 30 minutes avant d’être invités à entrer dans l’espace clos. C’est une expérience sensible qui passe par le corps pour pouvoir se dire ‘on est bien’ et ‘on est mal’. Comment et à quoi ça tient tout ça ? », interroge Marie Parent, co-fondatrice de la compagnie, co-autrice et co-metteuse en scène avec Christophe Le Cheviller du spectacle.
LA FOLIE, REFUGE DES VIOLENCES
En septembre 2023, la plasticienne a installé son exposition Plates coutures au sein du centre pénitentiaire pour femmes de Rennes, un travail débuté durant le confinement. Elle se met à coudre une carte postale sur laquelle figure La Muette, de Raphaël. « Je me suis mise à lui coudre la bouche et les yeux. Et puis, j’ai continué à faire ça sur toutes les cartes postales que j’avais et les beaux livres d’art entre le 12e et le 20esiècle. Je ne suis pas contre les œuvres, je les aime ! Mais j’aime l’idée avec cette couture de dire ‘Voilà où on a été reléguées, nous les femmes, muses, modèles… Rarement créatrices’ ! », s’exclame-t-elle. Son militantisme est joyeux et communicatif, politique et collectif.