Célian Ramis

L'éducation à l'égalité, pas encore gagnée...

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Le 12 mars, le CIDFF 35 réunissait à la MIR, Geneviève Guilpain, enseignante-chercheuse et philosophe, et Janine de Nascimento, présidente de l’association Égalité par Éducation, pour parler éducation à l'égalité.
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« Former à l’égalité : défi pour une mixité véritable ». L’intitulé est un peu barbare et pourtant, l’enjeu est important. Jeudi 12 mars, le CIDFF 35 réunissait à la MIR, Geneviève Guilpain, enseignante-chercheuse et philosophe, et Janine de Nascimento, présidente de l’association Égalité par Éducation, pour une conférence autour du sujet. 

En règle générale, ce qui profite au patriarcat, c’est la confusion qui règne dans les esprits, soit par manque d’information, soit par un trop plein de concepts et de notions à comprendre et à intégrer. En guise d’introduction, Géneviève Guilpain proposait donc de mettre à plat certains points. Histoire de commencer sur un pied d’égalité.

Ainsi, elle commence par définir la mixité, soit le mélange de personnes des deux sexes dans une même communauté. Dans Le mélange des sexes, l’anthropologue Françoise Héritier explique que pour pouvoir parler de mixité, il faut qu’au moins 30% du groupe soit constitué par des femmes (la conférence tourne autour de la mixité entre les deux sexes et n’aborde pas un autre type de mixité).

Juridiquement, elle rappelle que tout est ouvert et mixte. Ça, c’est dans la théorie, puisque dans la pratique, les loisirs et les métiers, par exemple, sont genrés. Pour certains, comme professeur-e-s des écoles, le mélange s’effectue très peu. On compte 90% d’institutrices en maternelle et 80% en élémentaire.

« Les textes sont là pour garantir la mixité mais elle n’est pas réelle. Par exemple, la langue française est extrêmement genrée. Il y a aussi une confusion : la mixité n’est pas l’égalité. On peut poser la question de l’occupation des cafés par exemple : est-ce que ce sont des lieux de mixité ou de pseudo mixité ? À certains endroits, les femmes ne se sentent pas ou plus autorisées à les fréquenter. On peut poser la question aussi de la rue : est-ce que les femmes et les hommes se comportent de la même manière dans l’espace public ? Prenons l’école maintenant, la cour de récréation est-elle un endroit mixte ? Filles et garçons peuvent fréquenter les écoles mixtes depuis 1975 mais l’occupation de nos espaces est fortement différente et inégale dans nos cours de récréation… Enfin si on veut prendre encore un exemple, il y a celui de la prise de parole. Il peut y avoir 80% de femmes dans la salle, c’est souvent un homme qui pose la première question après une conférence.»

La mixité ne signifie ni la parité, ni l’égalité. Et Geneviève Guilpain l’affirme : on ne peut pas aller trop loin dans l’égalité. « Les féministes ne sont pas trop égalitaires. Ça n’a pas de sens de dire qu’elles sont trop égalitaires. Tout comme ça ne veut rien dire de parler des sexes opposés. Hommes et femmes ne s’opposent pas. Ça vient de l’idée récurrente que la différence entre les deux sexes relève d’une complémentarité naturelle… », souligne-t-elle. 

Cette approche philosophique date du 18esiècle et de Jean-Jacques Rousseau et son traité sur l’éducation, Emile ou de l’éducation. Les hommes et les femmes ne seraient pas comparables. Ainsi, comme ils sont différents, leur destinée sociale ne peut pas être identique. Jean-Jacques Rousseau en conclut qu’il faut les éduquer de manière différente. 

« Quand on forme à l’égalité, c’est déterminant de montrer que les stéréotypes s’enracinent dans une Histoire et dans des systèmes. Il faut agir avec tact et ne pas stigmatiser les individus. C’est une organisation générale qui est en cause, et non pas un individu seul. »

commente-t-elle, en présentant quelques dates clés :

19esiècle : division sexuée des savoirs et séparation des corps. 1850 : la loi Falloux ordonne l’ouverture des écoles aux filles. 1924 : unification des programmes. 1971 : 50% des étudiants sont des femmes. 1975 : la loi Haby rend la formation scolaire obligatoire entre 6 et 16 ans.

En somme, ce qu’elle préconise dans un premier temps, c’est de bien définir les termes et de les mettre en perspective dans leur contexte historique et patriarcal. Ensuite, concrètement, l’observation par chaque enseignant-e de ses propres pratiques, de ce qui se passe dans ses cours, dans la répartition de la parole en classe mais aussi dans la répartition des espaces en maternelle, comme en élémentaire.

« Les enseignants laissent faire car ils ne s’en rendent pas compte. Ils sont persuadés de mettre en place une pédagogie égalitaire. »
souligne-t-elle.

Pour autant, elle ne juge pas outre mesure le personnel enseignant qui n’est pas exempt de l’absorption des stéréotypes genrés inculqués depuis la petite enfance. On reste dans le général et dans le politiquement correct, soit. Pour Geneviève Guilpain, il est donc important de travailler sur la formation des enseignant-e-s mais aussi sur les outils d’accompagnement et d’éducation, comme les manuels scolaires par exemple, « encore aujourd’hui assez archaïques ».

Elle conseille en conclusion d’enrôler les élèves dans ces démarches, comme le propose Edith Maruejouls, spécialiste de la géographie du genre. Les élèves peuvent être initiés aux recherches sociologiques pour apporter les preuves menant ensuite à la déconstruction. L’enseignante-chercheuse donne l’exemple d’un plan de la cour de récréation, réalisé par un collégien.

C’est le même principe qu’avait utilisé la réalisatrice Eléonor Gilbert dans son court-métrage Espace, dans lequel une fille nous explique la répartition genrée et très inégalitaire de sa cour de récréation. Le documentaire a été diffusé à Rennes à plusieurs reprises aux Champs Libres, dans le cadre des Docs au féminin, organisés par Comptoir du doc. 

IMPLIQUER LES ÉLÈVES

C’est justement pour pourfendre les stéréotypes en tous genres avec les personnes concernées qu’est née l’association Egalité Par Education, aussi appelée ÉPÉ. La mission : éduquer à l’égalité en créant des outils pédagogiques à mettre à disposition des jeunes.

Dans cet axe, la BD Égaux sans égo a été créé à la suite des réponses reçues à un questionnaire ainsi que d’un débat autour d’un film. Leurs paroles ont été recueillies et adaptées en cinq histoires regroupées autour des thématiques Image vestimentaire, Sport, Ordis et jeux vidéos, Mixité des filières et Relations amoureuses et sexualité.

« On ne comptait pas en rester là, relate Jeanine de Nascimento. Sur le temps scolaire et sur le temps périscolaire, des jeunes ont mis en scène nos histoires. Leurs histoires. Et ils ont présenté ça à la biennale de l’égalité à Lorient en 2014. Il y a eu aussi plusieurs forums lycéens organisés. »

En 2016, elle s’exporte au Maroc à l’occasion du premier festival de la BD ado. En 2017, le 8 mars précisément, une version numérique – travaillée en collaboration avec le réseau Canopé – est mise en ligne. La course d’orientation, qui a été présentée à la biennale, est même interactive.  

En 2018, ÉPÉ propose un concours à la manière des Lettres persanes, en Belgique, en France, en Tunisie et au Maroc. Cette matière donne lieu à un roman graphique, Au carrefour des mondes, élaboré par l’autrice Gwénola Morizur et la dessinatrice Laëtitia Rouxel, toutes deux artistes rennaises. 

Dans celui-ci, se croisent mondes terrestre, intergalactique et mondes intérieurs des adolescent-e-s. Et surtout engendre une réflexion sur les questions de sexisme qui traverse nos sociétés. « Le roman graphique est présent dans les collèges et les lycées. Il est mis à la disposition des élèves. L’éducation, c’est notre grande affaire. », termine Jeanine de Nascimento. 

Multiplier les actions en direction des personnels éducatifs et en direction des élèves. Les amener conjointement à une réflexion autour l’éducation à l’égalité, en les faisant participer à cette évolution et construction. Un travail de longue haleine qui a le mérite de chercher des solutions et des outils ludiques pour nous faire avancer ensemble, vers plus de mixité et vers l’égalité.

 

Célian Ramis

En mathématiques, comment résoudre l’équation de l’égalité ?

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Les mathématiciennes étaient mises à l'honneur à la MIR le 11 mars, dans le cadre de l'exposition "Remember Maryam Mirzakhani" et de la conférence sur la place des femmes dans les mathématiques.
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Les filles, elles sont nulles en math. Elles n’ont pas l’esprit scientifique. C’est plutôt un truc de garçon. Evidemment, ce sont des idées reçues et des stéréotypes issus d’une construction sociale agissant à travers l’éducation genrée dès le plus jeune âge, qui influe ensuite sur l’orientation scolaire, les choix universitaires et enfin sur les carrières professionnelles.

À la Maison Internationale de Rennes, 18 tableaux ornent la galerie du 10 au 17 mars dans l’exposition Remember Maryam Mirzakhani, orchestrée par le Committee for Women in Mathematics (Comité pour les Femmes en Mathématiques) en 2018 autour de celle qui reste aujourd’hui encore la seule femme à avoir obtenu la médaille Fields en 2014, lors du Congrès International des Mathématiciens.

Actuellement, dans le monde, circule 20 copies de cette exposition dont les droits sont donnés gratuitement par le CWM en fonction de la cohérence du projet examiné. Le 15 octobre 2019, l’université Rennes 1 la dévoilait pour la première fois à Rennes à l’occasion de l’inauguration de son amphithéâtre Maryam Mirzakhani.

À chaque fois, il est exigé de bien respecter le format et l’ordre des affiches, établies selon le parcours de cette femme, née en Iran en 1977 et qui grandit à Téhéran. Au lycée, elle étudie dans un établissement dédié aux filles exceptionnellement douées et très vite, elle remporte la médaille d’or lors des Olympiades Mathématiques Internationales, en 1994 et en 1995.

Tous les posters renvoient à une thématique de sa vie. Que ce soit à travers des photos de famille, des photos de sa fille Anahitah qui pensait, voyant sa mère faire des dessins sur des feuilles, que celle-ci était une artiste peintre, d’elle en train de travailler. Mais aussi à travers des mots, de concepts et de citations. Jusqu’à la compilation d’articles de journaux abordant sa mort en 2017, à la suite d’un cancer du sein.

Elle est un formidable exemple de réussite, dépassant les frontières des assignations genrées. Mais aussi une exception. Malgré elle. Elle est la première et unique mathématicienne à avoir obtenu la médaille Fields à ce jour. Une médaille remise tous les 4 ans, à 4 lauréat-e-s âgé-e-s de moins de 40 ans.

« Sur 55 ou 56 titulaires, il n’y a eu qu’une seule femme depuis que la médaille a été créée, en 1936 je crois. Maryam a eu un destin tragique puisqu’elle est décédée à 40 ans. Elle n’a pas pu donner son exposé dans ce cadre-là car elle était déjà atteinte du cancer du sein. Mais elle voulait dédier sa distinction à toutes les femmes qui viendraient après elle. »
précise Marie-François Roy, présidente du CWM.

UN MONDE DE MECS…

Le 11 mars, après le vernissage de l’exposition, le laboratoire de mathématiques de Rennes 1 proposait de poursuivre les réflexions autour d’une conférence sur la place des femmes dans les mathématiques, animée par Nicoletta Tchou, chargée de mission Parité et lutte contre les discriminations et maitresse de conférences en mathématiques.

Le monde des mathématiques est reconnu comme majoritairement masculin. Les femmes représentent 30%, dans le monde, à la base des mathématiques, c’est-à-dire dans les écoles de formation. Dans les revues et dans les lauréat-e-s des prix, elles ne sont plus que 10% et ce pourcentage n’a pas évolué depuis 50 ans, ce qui n’est pas le cas dans d’autres disciplines scientifiques, comme la chimie par exemple.

« Depuis 1996, jusqu’à 2016, la part des filles en série S est passée de 42% à 47%. La pente est faible mais quand même, on voit une augmentation du nombre de filles en S. On voit en revanche, dans le suivi post bac, que les études médicales sont plus choisies par les filles qui avaient des profils scientifiques au lycée que les sciences dures ou l’ingénierie. En fait, dès qu’il y a de l’humain dans l’intitulé, il y a globalement plus de filles. », souligne Nicole Guenneuguès, chargée de mission égalité filles-garçons au sein du rectorat.

De son côté, Christophe Ritzenthaler, responsable de la commission Parité de l’Institut de recherche mathématique de Rennes, fournit des chiffres nationaux et locaux. En France, on comptabilise 21% de femmes dans le secteur des mathématiques dans les universités. Un chiffre stable depuis 1996. Elles sont 27% à être maitresses de conférences et autour de 10% au niveau supérieur. Dans les mathématiques dites « pures », on compte 31 femmes pour 467 hommes.

« Et ce n’est pas plus réjouissant à Rennes. En fait, on perd à chaque étage. Plus on progresse dans les échelons, plus on perd les femmes. Parmi les doctorant-e-s et post-doctorant-e-s, il y a environ 30% de femmes et 10% au niveau supérieur. », précise-t-il. 

Avec la commission, il s’est replongé dans des études concernant le recrutement. Il en partage une avec la salle. 127 CV, en biologie, sont fournis à un comité de recrutement composé de manière paritaire. Parmi les CV, certains sont identiques, sauf qu’un exemplaire est au nom d’une femme et qu’un autre exemplaire est au nom d’un homme. Résultat : plus de postes sont proposés aux hommes, « avec des meilleurs salaires ! »

DES LEVIERS À ACTIONNER

Les discriminations ne s’effectuent pas toujours de manière consciente. Le sexisme commence dès le plus jeune âge à travers l’éducation genrée. On ne parle pas de la même manière aux filles qu’aux garçons, on n’attend pas d’elles et d’eux les mêmes comportements et compétences, on privilégie les qualités d’écoute et d’empathie pour les filles et des qualités d’actions pour les garçons.

« Un des premiers leviers, c’est celui de la formation des personnels. Au-delà des mathématiques. Femmes et hommes enseignant-e-s ont aussi des représentations stéréotypées. Ça se voit avec les mêmes copies, le regard, les encouragements et les commentaires ne sont pas les mêmes. Quand on attend quelque chose de nous, on a tendance à aller vers cet attendu. Pour les garçons, c’est plus de savoir compter. Pour les filles, de savoir parler. »
explique Nicole Guenneuguès.

Au sein de l’académie, différentes actions sont mises en place, comme par exemple une journée de formation à destination des professeur-e-s de mathématiques pour lutter contre la menace du stéréotype, une journée Filles et Maths composée de conférences animées par des mathématiciennes, de speed meetings et d’un théâtre forum sur les stéréotypes, ou encore un partenariat avec Orange sur la base de marrainages, afin de travailler sur la confiance en soi et le poids du modèle.

Un projet interdisciplinaire, dont nous fait part Marie-Françoise Roy, a permis d’interroger 32 000 scientifiques (50% de femmes et 50% d’hommes) sur leurs conditions, vécus et ressentis afin d’établir un diagnostic assez précis et représentatif de la situation et de construire une base de données des initiatives à travers le monde.

Sur le site du projet (gender-gap-in-sciences.org), on retrouve donc l’enquête globale qui témoigne qu’environ un quart des femmes ont eu une expérience personnelle de harcèlement sexuel durant leurs études ou au travail, et que les écarts de salaire sont significatifs entre les hommes et les femmes, la parentalité ayant un impact très différent sur les vies des hommes et des femmes.

On trouve également l’étude des modes de publication qui analyse des millions de publication, de 1970 à aujourd’hui dans les domaines de l’astronomie, les mathématiques, la chimie ou encore la physique théorique. Résultat : moins de 10% d’autrices dans les revues renommées en 1970 / 20% d’autrices dans les revues renommées en 2020. Sauf en mathématiques, où elles restent à moins de 10%.

Enfin, l’enquête délivre des recommandations aux parent-e-s et enseignant-e-s, aux organisations locales (départements scientifiques des universités, centres de rencontres, groupes de recherche dans l’industrie) ainsi qu’aux unions scientifiques.

A titre d’exemple, parent-e-s et enseignant-e-s peuvent encourager à des activités non mixtes adaptées pour stimuler la confiance des filles en elles-mêmes et leurs capacités à s’exprimer, ou encore utiliser des livres et des médias promouvant l’égalité femmes-hommes et mettant en évidence les contributions des femmes dans les sciences.

Les organisations locales peuvent créer une atmosphère de travail respectueuse et de qualité, définir des bonnes pratiques pour prévenir, signaler et résoudre les cas de harcèlement sexuel et de discrimination au travail, ou encore prendre en compte l’impact de la parentalité sur les carrières des femmes.

Les unions scientifiques peuvent travailler collectivement au changement de culture et de normes pour réduire les différents aspects des inégalités entre femmes et hommes, et peuvent encourager la diversification des prix scientifiques mais aussi encourager la présence de femmes dans les comités éditoriaux, etc.

« Il y a beaucoup d’initiatives pour que la situation évolue. Mais c’est extrêmement lent. Car c’est le reflet d’autres problèmes dans la société. Le problème ne va pas être facile à résoudre car on rencontre des blocages profonds. Il y a des actions à faire à tous les niveaux, à tous les étages. »
commente la présidente du Committee for Women in Mathematics.

DES AVANCÉES ET DES RÉSISTANCES…

En effet, on sait que le sexisme est systémique, comme le racisme, les LGBTIphobies, le validisme, etc. On doit donc travailler sur la déconstruction des stéréotypes auprès des adultes et sur la construction d’un modèle et de valeurs égalitaires. Dès le plus jeune âge, une nouvelle pédagogie doit être pensée et appliquée. Et le travail est en cours. Malheureusement, on sait que toutes les villes, tous les territoires, ne s’accordent pas sur les mêmes enjeux, à la même vitesse, ce qui creuse également les inégalités dans le sujet de l’égalité.

Toutefois, il est évident que les initiatives sont à encourager. Christophe Ritzenthaler intervenait le 11 mars sur quelques exemples d’axes mis en place : « La commission a été créée en 2018 et nous avons donné 3 axes. Un par année. Le premier, c’est de regarder le recrutement. Le deuxième, le vivre ensemble. Et le troisième concerne les questions d’enseignement. »

En France, il est interdit de créer des postes spécifiques, pour les femmes. « Mais on peut sensibiliser nos collègues, transmettre les statistiques, échanger. Dans le comité de recrutement, on a mis en place un couple de veilleurs chargé de vérifier que l’on n’a pas fait d’oubli dans le recrutement. », signale-t-il. 

Même chose du côté des séminaires où il a fallu également discuter de la faible présence des femmes. En un an, leur présence a quasi doublé dans les événements organisés :

« Il suffit que les collègues se rendent un peu compte. Et c’est pareil pour les financements de colloques et de séminaires. On met maintenant des conditions. »

Il y a donc un travail à réaliser pour permettre la prise de conscience de tout ce qui se joue au niveau des inconscients, des impensés. Il y a aussi un travail de sensibilisation et d’échanges. Le comité a donc également fait appel au théâtre forum, outil ludique et interactif qui met en scène les situations de discrimination et demande la participation des volontaires, dans le public, pour proposer des manières de dénouer le problème.

Et puis, il y a les résistances. Dans les couloirs du labo, un affichage permanent valorise les mathématiciennes en Europe. « Par deux fois, les panneaux ont été vandalisés. », conclut-il. C’est souvent là que ça coince. Dans la phase de valorisation. Parce que nombreuses sont les personnes à ne pas comprendre pourquoi on met l’accent sur les femmes et non sur les femmes et les hommes. 

Le sexisme est systémique. Il se niche dans le quotidien et dans ce qui semble être du détail. En mathématiques, comme en littérature, on retient les noms des hommes qui ont marqué l’histoire. Parce qu’on étudie uniquement les auteurs et les mathématiciens et quasiment jamais les autrices et les mathématiciennes. Pourtant, nombreuses sont leurs contributions à l’histoire, et par conséquent à ce qui donne la société dans laquelle nous évoluons actuellement.

Célian Ramis

Les femmes et les LGBTIQ+, toujours sur la touche du football

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Sa conférence-performée se présente comme un match de football dont elle est l’organisatrice, la joueuse, la commentatrice et l’arbitre en même temps. Mais le jeu se déroule ici sur le terrain des inégalités.
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C’est au sous-sol du TNB que résonnent, ce dimanche 9 février, les airs de coupes du monde de football. « Magic in the air », de Magic System, ou encore « Waka Waka », de Shakira, Hortense Belhôte les ralentit, en les accompagnant au ukulélé. Cet après-midi-là, la comédienne, metteuse en scène et historienne de l’art présentait sa conférence-performée Une histoire du football féminin, dans le cadre des Menaces d’éclaircie (festival Waterproof / Les Tombées de la Nuit).

Sa conférence-performée se présente comme un match de football dont elle est l’organisatrice, la joueuse, la commentatrice et l’arbitre en même temps. Mais le jeu se déroule ici sur le terrain des inégalités. Lors de la première mi-temps, Hortense Belhôte se concentre sur la première partie du XXe siècle, époque durant laquelle les femmes commencent à s’émanciper.

PREMIÈRE MI-TEMPS

Au sortir de la Première guerre mondiale, non seulement les femmes investissent les terrains de football mais elles créent également des organisations pour les femmes. Dans les années 1920, le peintre mexicain Angel Zarraga peint d’ailleurs une série sur les Footballeuses.

Dans l’Hexagone, elles jouent en coupe de France et intriguent les journalistes. Jeunes, pas mariées, ouvrières, dactylos… certaines sont là pour l’effort musculaire, d’autres pour la compétition et l’envie de gagner, et d’autres encore viennent de familles sportives.

Mais en parallèle, les critiques pleuvent et s’abattent sur la gent féminine. Fortement impliqué dans l’essor et le développement des sports, et connu pour être le rénovateur des Jeux Olympiques, Pierre de Coubertin ne s’illustre pas dans l’accompagnement des femmes dans le milieu sportif. Si celles-ci veulent exercer une activité, qu’elles le fassent mais en toute discrétion et sans public…

Les arguments sexistes se multiplient : pour (soi-disant) des raisons esthétiques, médicales, financières et morales, les femmes feraient mieux de ne pas se mettre au sport. Ou au moins, de ne pas trop en faire.

« Violette Morris est une sportive, footballeuse, lanceuse de poids, lanceuse de disque, aviatrice, qui fait aussi du waterpolo… Et qui s’affiche bisexuelle. Elle est exclue pour atteinte aux bonnes mœurs. »
explique Hortense Belhôte. 

En 1929, gros krach boursier. Montée du chômage. Les femmes rentrent à la maison, « Marie Claire et Vogue prennent en charge la culture féminine. » En 1941, le gouvernement de Vichy interdit vigoureusement la pratique du football féminin. L’arbitre Belhôte siffle : « Fin de la première mi-temps. Autant vous dire qu’on ne mène pas. »

DEUXIÈME MI-TEMPS

La deuxième mi-temps est dédiée à la seconde partie du XXe siècle, époque qui connaît l’essor de la télévision et voit le football devenir une histoire de gros sous. Après 30 ans d’absence, les footballeuses sont de retour.

Nous sommes dans les années 70 et les femmes luttent pour l’accès légal à la contraception, à l’avortement, le partage de l’autorité parentale ou encore pour le droit à disposer librement de leurs salaires.

C’est aussi l’âge d’or des filles du stade de Reims, et certaines font le tour du monde pour la reconnaissance du football féminin. Mais elles ne sont toujours pas considérées comme professionnelles. Pour cela, il faudra attendre encore plusieurs dizaines années.

« Après ses années rebelles, le football féminin va être mis sous la tutelle de la Fifa. On réécrit alors l’Histoire et on dit qu’ont lieu les premiers championnats officiels dans les années 80/90. »
souligne l’historienne de l’art.

La deuxième mi-temps touche à sa fin : « Et le match est toujours un peu nul. » Mais l’issue n’est pas encore déterminée. Sonne alors l’heure des « tirs au (dé)but du XXIe siècle ». Heureusement, depuis une dizaine d’années, le vent tourne et on retransmet à la télévision française les matchs des footballeuses. 

TIRS AU BUT

Panini édite son premier album à l’effigie des joueuses. En parallèle, la coupe du monde de football masculin, en 2010, est une catastrophe. Brigitte Henriques, ancienne footballeuse française et internationale, devient vice-présidente de la Fédération Française de Football. Sa mission : féminiser le football.

Les femmes sont plus que jamais sous les feux des projecteurs. Mais à quel prix ? Là où avant, on leur filait des maillots trop grands, on les faisait jouer sur des terrains pourris le dimanche après-midi, désormais on les expose face aux médias et au public, avec des maillots cintrés et des shorts courts.

« Elles passent à la télé et doivent changer de visage. Le slogan, l’an dernier, pour la coupe du monde de football féminin, c’était quand même « Le moment de briller »… Et la mascotte apparaissait avec les cheveux longs, du maquillage et faisait des cœurs avec ses doigts… »
commente la comédienne. 

Elle dénonce le sexisme et la lesbophobie qui règne dans le milieu du football. Si à l’OL, on encourage les femmes à parler de leurs maris et de leurs enfants, on laisse encore une fois sur la touche les lesbiennes.

Côté mecs, même combat, l’homosexualité n’est pas mieux traitée, rappelle-t-elle, indiquant qu’a lieu le premier coming-out en 1990. L’auteur de celui-ci se suicide en 1998.

Pour Hortense Belhôte, l’instant est au débrief. Malgré les embuches, les femmes résistent et percent à la fois les stratégies d’attaque et les stratégies de défense du patriarcat. Pour autant, peut-on penser qu’elles ont gagné le match ?

DEBRIEF

On est ravi-e-s de retrouver Hortense Belhôte, dont on avait déjà fortement apprécié la conférence-performée « Les arts du sexe », au Diapason (Rennes 1) en décembre 2017. Toujours aussi percutante, pertinente et militante.

Avec ses diapos, son humour, sa voix, son esprit et son corps, elle nous plonge sans difficulté aucune dans l’histoire du football féminin, grâce aux recherches effectuées dans les ouvrages de Laurence Prudhomme-Poncet, profe d’EPS et autrice, et de Béatrice Barbusse, handballeuse et sociologue du sport.

Mais avant cela, ce qui motive sa démarche, c’est sa participation au spectacle de danse contemporaine de Mickaël Phelippeau, Footballeuse,et son expérience personnelle avec le ballon rond, au sein du collectif Les dégommeuses, qu’elle ne nomme pas dans la conférence mais dans une interview à Libération : 

« J’ai aussi fait l’expérience d’un autre football, dans le club des Dégommeuses, qui au-delà du sport est aussi un club militant, luttant pour le droit des femmes, des personnes LGBT et des migrants. J’ai pu donc, grâce au football, voyager, jouer des matchs dans des compétitions internationales, me permettant de me rendre compte des nombreuses questions sociales que l’on peut déceler à travers le football, notamment auprès des populations vulnérables que sont les réfugiés ou encore les populations LGBT de certains pays du monde. De fait, tout l’enjeu a été de restituer ces deux choses : d’une part mon histoire personnelle, avec ma passion pour le foot et mon engagement militant, et d’autre part l’histoire des femmes dans ce sport, afin de gagner en vérité et en profondeur. »

C’est une réussite. Elle distille avec agilité et habileté des analyses géopolitiques, de l’Afrique du Sud à l’Afghanistan, entre deux dates, deux citations ou encore deux photos de Wiltord et de Cissé, pour mettre en perspective le contexte et les conditions dans lesquelles s’intègre l’histoire de ce football, qui à l’image des injonctions paradoxales est toujours trop ou pas assez.

Ainsi, dans la conférence-performée d’Hortense Belhôte, il y a du contenu scientifique, de l’expérience personnelle, du sens critique, de la légèreté, de l’engagement et plus encore. Elle se saisit d’un sujet encore sous-exploité qui pourtant nous apparaît depuis l’an dernier, et la médiatisation autour de la coupe du monde, comme étant largement traité.

C’est là toute la puissance et la subtilité du travail et de la création de la comédienne. Produire du divertissement au sens noble du terme, en nous ouvrant les yeux sur les angles morts du patriarcat et du capitalisme. On la suit avec plaisir et on en redemande.

Célian Ramis

Rokhaya Diallo : « Ne pas voir les couleurs, c’est un luxe »

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Le 21 janvier, la journaliste, autrice, militante antiraciste Rokhaya Diallo était à l’université Rennes 2, au Tambour précisément, pour échanger, dans le cadre des Mardis de l’égalité, autour de la thématique du corps.
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Le 21 janvier, la journaliste, autrice, militante antiraciste Rokhaya Diallo était à l’université Rennes 2, au Tambour précisément, pour échanger, dans le cadre des Mardis de l’égalité, autour de la thématique du corps, et particulièrement quand celui-ci sort du cadre normatif. Un cadre normatif imposé par les personnes dominantes, blanches, occidentales, cisgenres, hétérosexuelles, valides…

« Ne pas voir les couleurs, c’est un luxe. », explique Rokhaya Diallo qui souligne que pour les personnes racisées, voir les couleurs est justement une acuité qu’il leur faut développer pour survivre au quotidien. 

D’où l’introduction des podcasts de Kiffe ta racedans lesquels Grace Ly et elle, toutes deux animatrices de l’émission, demandent à leurs invité-e-s si ielles se situent sur le plan racial et si oui, comment : « C’est important de dire que quelque soit le groupe social auquel on appartient, on a un rapport situé à la race. Ensuite, on essaye de voir comment la question raciale est entrée dans leur vie. »

Comme de nombreuses personnes racisées, Rokhaya Diallo a découvert, en France, qu’elle était une femme noire à travers le regard des autres. Dans l’Hexagone, pays qui est le sien, elle le dit, elle a toujours été traitée comme une femme noire.

Penser que se situer, s’affirmer en tant que personne blanche ou en tant que personne racisée, n’a pas d’impact au quotidien pour soi et pour les autres, c’est nier le rapport de domination qui existe. Elle parle de processus :

« Noir-e, c’est une construction socio-historique liée à la domination. Noir ou blanc, c’est une altérité radicale qui permettait de justifier qu’on asservisse la population. Noir-e est un processus et non une description parce que les noir-e-s ne sont pas noir-e-s réellement, il y a une carnation très variée de la peau noire. Et les blanc-he-s ne sont pas blanc-he-s, on se rapproche plus du beige… »

Et souvent la valeur d’une personne croit et décroit en fonction de la clarté de sa peau. Plus la peau est claire, plus la personne est valorisée. Plus la peau est foncée, plus la personne est dévalorisée. Et l’Histoire a montré avec la théorie de la goutte de sang que les humains dominants pouvaient aller très loin : aux Etats-Unis, cette règle affirmait que quiconque avait ne serait-ce qu’un ancêtre d’ascendance africaine était considéré comme noir et pouvait donc être potentiellement réduit en esclavage.

LES AUTRES, LES NON-BLANC-HE-S

Rokhaya Diallo note également que l’on désigne les personnes racisées par des couleurs mais que l’on ne nomme jamais les blanc-he-s. « C’est la question de Qui a le droit de nommer ? Qui a le droit de réagir ? », interroge-t-elle. La couleur de peau sert à souligner que la personne n’est pas blanche. Soit pas dans la norme établie par un rapport de domination, qui subsiste encore profondément aujourd’hui. 

De même, « on ne décrit jamais la forme des yeux sauf pour désigner les personnes asiatiques. Et quand une minorité nomme la majorité et dit donc « blanc-he-s », on dit que les membres de cette minorité sont racistes. Il n’y a qu’à voir les réactions extrêmement hostiles qu’il y a eu lorsque Lilian Thuram a parlé des blancs. »

Elle le dit, le démontre et insiste : ne pas voir les couleurs est un luxe de privilégié-e-s. Un luxe qui dénote également une touche d’hypocrisie. D’un côté, on ne voit pas les couleurs. D’un autre, on interroge sans cesse les personnes non blanches sur leurs origines (réelles ou supposées). 

« Ça n’a aucun sens de ne pas voir les couleurs. C’est absurde. Peut-on être maquilleuse sans voir les couleurs ? Peut-on être coiffeur sans voir les couleurs ? Non. Nous, on ne peut pas se permettre de ne pas voir ce que ça implique dans le quotidien. »
déclare-t-elle. 

La militante en vient à aborder la question raciale d’un point de vue publicitaire, commercial. Pour elle, pas question de penser que les entreprises sont militantes, quand elles proposent des poupées Barbie racisées ou quand elles sortent un hijab de running, mais :

« Il y a des femmes musulmanes aussi veulent aller courir ou veulent à la piscine. Les entreprises ont des raisons commerciales, marketing. Comme Barbie. Je ne pense pas que ce soit la révolution féministe chez Mattel mais c’est important pour les petites filles, et les petits garçons, de voir des poupées handicapées par exemple. Ça n’empêche pas d’avoir un regard critique. Mais ça répond à des besoins. Tout le monde n’a pas le luxe de pouvoir boycotter une entreprise capitaliste qui traite mal ses employé-e-s. Encore une fois, c’est une question de privilèges. »

Elle rappelle la réalité par exemple des personnes noires qui ne trouvent pas en supermarché de shampooing adapté à leurs cheveux. Ou de produits cosmétiques adaptés à leurs teints. Il faut alors se tourner vers une boutique spécialisée, penser à s’y rendre puis s’y rendre. La charge mentale des personnes racisées est une question négligée, voire même méprisée.

SYMBOLES DE L’IMPENSÉ

Les inégalités sont profondes et restent encore largement impensées quand il s’agit de les regarder et de les analyser à travers la question raciale. Et des écarts se creusent quand certaines personnes médiatisées à outrance, à l’instar des Kardashian, s’approprient un héritage.

« La silhouette associée aux femmes noires était considérée comme vulgaire. La Vénus Hottentote a été étudiée même après sa mort, comme un corps anormal, comme un corps de cirque. Un corps qu’aujourd’hui les Kardashian essayent de reproduire. Et ça, ça leur rapporte de l’argent ! Elles en tirent des bénéfices alors que les femmes noires qui sont naturellement comme ça sont considérées comme vulgaires ! »

À la question « Est-ce là de l’appropriation culturelle ? », Rokhaya Diallo répond du tac au tac que « l’appropriation culturelle, c’est quand Kim Kardashian essaye de déposer le mot « kimono » comme original. Alors que tout le monde sait que « kimono » existe déjà et ce que ça désigne. »

L’exemple fait rire et sourire dans la salle. Mais finalement, elle pointe là une réalité qui existe et agit dans le quotidien, sans que l’on envisage sa violence, en tant que personne située dans la norme blanche occidentale. Tout comme elle avait souligné dans une émission la problématique du sparadrap, qu’elle évoque comme symbole de l’impensé.

« Les personnes non dominantes doivent sans cesse s’adapter. On prend la couleur du sparadrap comme acquise. Alors, on m’a dit « Oui, mais le sparadrap, il est pas vraiment blanc, c’est plus beige, plus foncé. » Oui, enfin le sparadrap il a quand même une teinte plus proche de la peau des blanc-he-s que de la mienne. Il y a le sparadrap mais il y a l’oreillette à la télévision, les collants, on dit « couleur chair »… ou même les chaussons de danse ! Les danseuses noires, elles teignent leurs chaussons en noir. Vous imaginez là encore le temps qu’elles y passent ? C’est du temps où elles ne dansent pas. Il faut sans cesse s’adapter, passer du temps à se renseigner, aller chercher le produit, colorer les trucs… Au CAP coiffure, ne pas savoir coiffer les cheveux crépus n’est pas un critère pour le diplôme. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que si tu as des cheveux crépus, peut-être que dans ton salon de coiffure, on ne va pas savoir s’occuper de toi. Qu’il va falloir te renseigner sur l’endroit où te faire coiffer, que ça va coûter cher, peut-être même finalement que tu vas pas être coiffé-e. Il faut habiter les grandes villes et mettre une logistique en place.», précise-t-elle. 

Pour son exemple du sparadrap, elle sera cyberharcelée pendant 15 jours. Parce que comme elle le dit, elle a fait exister sur la sphère publique un sujet qui n’avait jamais été traité. « Cette agressivité est liée par le fait qu’ils aient contraints de se positionner par rapport à ça. », précise l’autrice de La France tu l’aimes ou tu la fermes ?.

JUSQU’OÙ VA LA STIGMATISATION, LE MÉPRIS, LA MOQUERIE ?

Le corps non blanc est pensé et vu comme un corps hors norme. Pire, il est pensé et vu comme un corps qu’on peut habiter. Dont on peut se parer pour se déguiser. C’est bien là l’enjeu du blackface que Rokhaya Diallo tient à traduire en français par le terme barbouillage, soulignant ici l’ancrage de cette pratique - visant à se grimer pour ressembler aux personnes noires – en France (mais aussi en Europe, dans les pays esclavagistes).

« Quand on se déguise, on met un costume qui représente une profession ou une personnalité connue. On ne se déguise pas en autre humain. C’est là la manière la plus brutale de déshumaniser l’autre. On imite pour se moquer. On animalise, on décrédibilise une partie de la population. Et souvent dans des espaces où ces personnes sont minorisées. »
scande Rokhaya Diallo. 

Elle fait référence notamment au sketch « Le chinois » de Gad Elmaleh et Kev Adams : « Ils font un sketch en se déguisant et en se moquant alors que les personnes asiatiques sont complètement invisibilisées. Y a quasi 0 asiatique à la télévision française. C’est une dépossession de l’humanité des gens concernés et une dévalorisation de leur culture. »

Elle conclut son intervention dans le cadre des Mardis de l’égalité sur le titre de son dernier ouvrage Ne reste pas à ta place ! (sous-titré : Comment s’accomplir en ne faisant rien de ce qui était prévu). Un titre qui a pu déranger certaines personnes concernées, craignant qu’une injonction en remplace une autre.

L’autrice se justifie : l’intitulé n’a pas été voulu comme une injonction. « C’est un privilège que j’ai eu dans mon parcours. Et j’ai bien conscience que quand on appartient à un groupe opprimé, on n’a pas forcément la possibilité individuellement de s’extraire des injonctions et des oppressions. », poursuit-elle.

Le message, c’est de ne pas stigmatiser les personnes qui subissent une oppression, tout comme il est également très important, l’a-t-elle souligné précédemment dans son discours, d’arrêter de juger les femmes voilées en France et de leur ordonner d’ôter leurs voiles. Pour Rokhaya Diallo, il est important de célébrer « les victoires individuelles » et de « s’encourager les un-e-s les autres pour nos petite victoires. »

Sans se fixer des objectifs irréalisables, il est bon « de savoir que l’on peut avoir un impact chacun-e à son échelle. » Reconnaître ses privilèges en fait parti. Ainsi, une des premiers leviers que l’on peut actionner à titre individuel, c’est une remise en question autour de nos pratiques.

« Quand on est de gauche souvent on refuse de se poser des questions sur nous même, sur nos erreurs, sur nos fautes. La faculté à se remettre en question doit être intégrée. La gauche a besoin de revoir son histoire, c’est la gauche initialement qui était coloniale. », souligne-t-elle.

Il nous faut abandonner la rhétorique post-colonialiste et raciste. Celle qui consiste à vouloir penser « que la colonisation n’a pas eu que des mauvaise côtés… ». « On nous parle des routes mais qui a construit les routes dans le pays colonisés ? Pas ceux qui ont colonisé, je pense pas ! Les habitants n’en avaient pas les besoins, il ne faut pas inverser les choses. », resitue-t-elle dans le contexte.

Il y a aussi celle qui consiste à dire « Je suis pas raciste, je suis marié à une personne noire. » Rokhaya Diallo dégage cette absurdité avec une répartie bien sentie :

« Mais dans ce cas-là, ça veut dire qu’aucun homme hétérosexuel n’est macho ! Personne ne dit « Je suis pas sexiste, je suis marié à une femme ». Et quand l’exemple ne passe pas avec une femme, ça ne passe nulle part ! » 

Ecouter les personnes concernées. Ne pas stigmatiser. Réfléchir à nos pratiques et à nos privilèges. Se situer clairement. Cela constitue la base, la première marche. On peut aussi écouter les podcast de Kiffe ta race, suivre les événements organisés par des structures telles que déCONSTRUIRE à Rennes et même se rendre dans la bibliothèque de l’association. À nous de nous renseigner. À nous de faire le chemin. Pour être des allié-e-s et non des passeurs-euses de rapports de domination.

Célian Ramis

Quand les militantes féministes bricolent le cinéma, quelle libération !

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Les Mardis de l'égalité ont fait leur rentrée le 1er octobre avec une passionnante conférence d'Hélène Fleckinger sur les cinémas féministes des années 70. En partenariat avec HF Bretagne.
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Les Mardis de l’égalité faisaient leur rentrée le 1eroctobre dernier et lançaient leur 4eédition au Tambour, à l’université Rennes 2, avec une conférence sur le cinéma féministe des années 70, animée par Hélène Fleckinger. En partenariat avec HF Bretagne. 

Quelle est la relation entre le cinéma, la vidéo et le féminisme ? C’est la question à laquelle Hélène Fleckinger, maitresse de conférences à Paris 8, était invitée à répondre ce mardi 1eroctobre, devant une salle blindée. Pour la conférencière, une plongée dans l’histoire s’impose pour comprendre une époque en pleine ébullition militante et créative. 

Elle s’amuse d’ailleurs de la coïncidence : « L’année prochaine, on fêtera les 50 ans du Mouvement de Libération des Femmes. Ce sera aussi les 50 ans de votre université. De mon université aussi. » C’est là dans cette période post 68 que militantisme et créativité vont se lier. Au printemps 70, nait le Mouvement de Libération des Femmes (MLF).

REVENDIQUER AVEC CRÉATIVITÉ

« Gardez votre gauche », « Le muguet a encore augmenté », « Ni faux cils ni marteaux piqueurs », « Quand les femmes s’aiment, les hommes ne récoltent pas » ou encore « Les sorcières peuvent aussi guérir les mots d’ordre »… 

Les slogans, que l’on retrouve dans le film Où est-ce qu’on se mai ?de Delphine Seyrig et Ioana Wieder, « témoignent d’une grande créativité, qui va avec la créativité du MLF. Une femme qui a fait une vidéo a aussi souvent fait une chanson, a participé à des publications, etc. Il n’y a pas que le cinéma dans cette période, c’est un ensemble d’expressions : des chansons, des photos, des tracts, des affiches… »

Le Mouvement de Libération des Femmes affirme son autonomie à l’égard des politiques et des syndicats et dénonce le sexisme qui régit également le militantisme. Le mouvement est informel, sans carte ni adhésion. Et en non mixité. Ce qui ne sera pas le cas ensuite du Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception, créé en 1973.

Les militantes féministes s’approprient alors, entre autre, la caméra, comme outil de contre pouvoir, d’intervention et de créativité. « Si je parle dans cette conférence du cinéma féministe, il faut quand même préciser qu’il revêt des formes et des orientations politiques différentes. Il faudrait en parler au pluriel. Des cinémas féministes. », souligne Hélène Fleckinger. 

Des cinémas souvent expérimentaux où les femmes explorent non seulement la question de la libération des femmes mais aussi la réappropriation des images. Pour cela, elles s’éloignent du cinéma « classique », celui investit par les hommes, dont elles sont exclues. Car si elles peuvent accéder aux formations, elles en sont souvent découragées avant même d’y entrer.

LE CINÉMA MILITANT POST 68

En 1968, naissent les Etats généraux du cinéma. Au sein de cet événement, les caméras circulent, la volonté est claire : investir le cinéma comme arme de lutte politique et d’échanges politiques.

« Mais dans les pratiques militantes post 68, la question simplement des femmes est à peine relayée. C’est une affaire d’hommes qui rejoue les mêmes répartitions genrées : les hommes à la réalisation et, les fois où il y a des femmes, elles sont au montage. »
précise la maitresse de conférences. 

Avec son film Sorcières camarades, Danielle Jaeggi, une des rares à l’époque à ressortir de sa formation avec la mention « Réalisatrice », signe une œuvre manifeste, en 1971, qui annonce une libération. Elle produit ici un « Film sur les femmes, un film par les femmes, un film pour les femmes, Avec une caméra d’homme. » Pour la libération, « celle des femmes ».

À l’exception d’un des films majeurs en terme de cinéma militant féministe – Histoire d’A, de Charles Brémont et Marielle Issartel, en faveur de l’avortement, avant sa légalisation – les femmes ne vont pas investir les techniques argentiques, mais vont plutôt s’orienter vers des techniques plus amateures, comme avec la Super 8.

INVENTION ET CRÉATION DE LEURS CINÉMAS

« Elles vont investir la Super 8 pour le coût mais aussi pour l’adéquation avec leur libération en tant que femmes et la libération des images. »
souligne Hélène Fleckinger.

De nombreux collectifs féministes non mixtes vont se constituer, toujours dans la lignée des 3 missions : contre pouvoir, intervention, libération des images. 

Arrive alors sur le marché la vidéo, permettant à l’aide d’une caméra et d’un magnétoscope, d’enregistrer les paroles dans la longueur, le son étant relié de manière synchrone. Dans les publicités, ce sont d’ailleurs les femmes qui sont mises en avant. Mais la raison n’est pas féministe. Bien au contraire, on utilise leur image parce que le public visé est celui de la famille.

Qu’importe, elles vont en faire autre chose. La vidéo va véritablement servir à recueillir les paroles occultées des femmes, accompagnant les mobilisations pour le droit à l’IVG, les manifestations contre le viol, l’action des prostituées à Lyon revendiquant droits et dignité ainsi que les grèves d’ouvrières.

Mais la vidéo s’insère aussi dans les intimités bafouées, voire interdites, des femmes. Elles parlent de sexualité, de lesbianisme, d’accouchement, ou encore du travail domestique.

TRANSMISSION ET DIFFUSION D’UN MOYEN DE LUTTE IDÉOLOGIQUE

Avec la vidéo, les militantes se forment sur le tas et donnent des stages aux autres femmes. Puisque les femmes ne sont pas encouragées à suivre les formations dans les écoles, elles seront leurs propres professeures et tutrices.

C’est ce qu’a fait Carole Roussopoulos, « pionnière de la vidéo militante et de la libération des femmes. » Elles expérimentent sur le terrain directement, ont la possibilité d’effacer les images en direct et peuvent ainsi créer un climat de confiance avec les interviewées. 

« C’est un moyen de lutte idéologique ! », déclare la conférencière qui démontre alors que les collectifs de vidéos féministes sont à cette époque déterminés à dénoncer l’image et le rôle stéréotypés des femmes véhiculées par les médias. Parce que rien ne relève du détail en matière d’inégalités et de discrimination, elles signent les productions uniquement de leurs prénoms, affirmant ainsi le refus de l’identité transmise par le père. 

Les images, documentaires, films expérimentaux, etc. sont ensuite projetés sur des moniteurs ressemblant à des écrans de télévision, avec la possibilité d’obtenir un son très fort. Dans les événements, sur les marchés, partout où elles veulent, elles peuvent installer les moniteurs et diffuser leurs productions qui ne sont pas uniquement des « moyens d’agitation et outils de contre pouvoir, mais aussi des outils d’expression et de réponses à la télévision. » Elles sont « investies dans la création. »

UNE INFLUENCE CERTAINE MAIS LENTE

Le Mouvement de Libération des Femmes qui s’illustre par son autonomie, son militantisme et sa créativité, influence alors le milieu cinématographique, y compris dans la fiction. En 1969, seulement 3% des cinéastes sont des femmes. Dix ans plus tard, elles sont 10%.

« Ce n’est pas la panacée mais bon… On assiste à des nouvelles histoires, de nouveaux récits, des points de vue différents… La notion de films de femmes devient stratégique pour les féministes. Aujourd’hui, on ne l’entend plus comme ça mais à l’époque, c’était stratégique. »
s’enthousiasme Hélène Fleckinger.

En 2020, le Festival International de Films de Femmes de Créteil et du Val de Marne célèbrera sa 49eédition. 

La prise de conscience militante féministe, soulevée par le MLF mais aussi par tout un contexte de nombreuses luttes à venir et de luttes passées, s’est donc effectuée par petits groupes, utilisant la vidéo parce qu’il était alors un « média vierge, sans école, sans passé et sans usage accaparé par les hommes. »

Mais aussi parce qu’elle a permis « une organisation souple du travail et de participer à tous les postes de la réalisation au montage, elles ont cassé la division genrée du travail et il faut savoir que les modes de diffusion à ce moment-là étaient fastidieux, elles devaient tout faire elles-mêmes. »

Et lorsqu’elles organisaient une projection, celle-ci était toujours suivie d’une discussion. D’une certaine manière, la vidéo a permis de recueillir la parole occultée et individuelle des femmes pour la libérer ensuite en assemblée. Un cycle qui continue aujourd’hui encore et permet à de nombreuses femmes d’exprimer et de partager leurs vécus et ressentis et à de nombreuses femmes également de ne plus se sentir seules.

 

 

QUELQUES FILMS ÉVOQUÉS PAR HÉLÈNE FLECKINGER

• Où est-ce qu’on se mai ?, de Delphine Seyrig et Ioana Wieder

• Sorcières camarades, de Danielle Jaeggi

• Histoires d’A, de Charles Bremont et Marielle Issartel

• Mais qu’est-ce qu’elles veulent ?, de Coline Serreau

• Quand les femmes ont pris la colère, de René Vautier et Soizic Chappedelaine

• Double labyrinthe, de Maria Klonaris et Katerina Thomadaki

• L’une chante, l’autre pas, d’Agnès Varda

• L’amour violé, de Yannick Bellon

 

 

POUR ALLER PLUS LOIN :

Très prochainement, sera mise en ligne la plateforme fondée par Hélène Fleckinger, Bobines Féministes. « Cet automne j’espère, au plus tard en janvier. », souligne la maitresse de conférences, expliquant que l’on y trouvera des archives audios, iconographiques, photographiques, graphiques, des films, des extraits vidéos, etc. « Ce sera une grosse base de données éditorialisée sur laquelle on peut parcourir et rebondir sur les ressources. », conclut-elle.