Célian Ramis

Des caisses à la lutte : paroles de travailleuses engagées

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Quatre femmes témoignant dans le documentaire Nous les caissières, réalisé par Histoire du féminisme à Rennes sur la condition des femmes ouvrières dans les années 70
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Employées chez Mammouth lors de la grève de 1975, elles témoignent de leurs conditions de travail, leur entrée dans le syndicalisme et la manière dont les luttes collectives ont façonné leurs trajectoires de femmes et de salariées.
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À travers le documentaire Nous, les caissières, l’association Histoire du féminisme à Rennes donne la parole à celles que l’histoire sociale a laissées dans l’ombre. Employées chez Mammouth au moment de la grève en 1975, elles témoignent de leurs conditions de travail, leur entrée dans le syndicalisme et la manière dont les luttes collectives ont façonné leurs trajectoires de femmes et de salariées.

Depuis 12 ans, l’association Histoire du féminisme à Rennes s’attache, à travers un travail minutieux de recherches et de témoignages, à visibiliser et valoriser les parcours et rôles des femmes, connues ou anonymes, ayant lutté pour leurs droits et pour faire avancer les mentalités. Dans le matrimoine rennais, on croise Colette Cosnier, Louise Bodin, Clotilde Vautier, Thérèse Pierre et bien d’autres femmes de passage, à l’instar des journalistes du journal féministe La Fronde, venues pour le procès Dreyfus. « L’idée, c’est d’étudier les femmes qui ont vécu ou qui sont passées par Rennes et de rendre leurs existences vivantes à travers des déambulations », signale Ghislaine Mesnage, investie dans le bureau de la structure. Cette volonté de transmission passe par un travail de terrain pour incarner le vivant.

DANS LES PAS DES RENNAISES ENGAGÉES

Ainsi, les militantes proposent de retracer les parcours de ces femmes illustres ou anonymes et de marcher dans les pas de celles qui se sont engagées, à des périodes différentes, pour le droit de vote des femmes, qui ont marqué la société de leurs plumes et de leurs pinceaux, qui ont travaillé à la réhabilitation des femmes dans l’Histoire, qui ont été incarcérées dans la capitale bretonne pour leur résistance, qui ont enseigné aux filles et aux futures institutrices ou encore celles qui ont permis aux autres d’avorter, de décider de leur corps mais aussi de leur vie. 

Parmi les visites guidées, un itinéraire rencontre un écho particulier : celui du Rennes féministe dans les années 70. Une période charnière où les luttes pour les droits des femmes croisent aussi les combats sociaux du monde du travail. Les mouvements s’organisent et si on en retient essentiellement des figures masculines, les travailleuses des galeries marchandes et rangées de caisses, elles aussi se forment et s’affirment par la lutte syndicale. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le nouveau travail de mémoire porté par l’association.

UN FILM POUR RACONTER L’INTÉRIEUR 

Ghislaine Mesnage, à l'initiative du documentaire Nous les caissières réalisé par Histoire du féminisme à RennesEn 1971, dans la Zup Sud de Rennes, le premier hypermarché de la capitale bretonne ouvre ses portes, là où siège désormais Carrefour Alma. Quatre ans plus tard, en septembre 1975, Mammouth connaitra une grève importante de 18 jours, avec occupation des lieux. En caisse, ce sont majoritairement des femmes, et celles-ci prennent leur place et légitimité dans le mouvement social. « Dans un premier temps, ce sont les gars – de la CFDT – qui ont mené la grève. Mais on a ensuite vite mis notre grain de sel ! », se souvient Ghislaine Mesnage à l’initiative du documentaire Nous, les caissières, réalisé par Histoire du féminisme à Rennes, aux côtés de Cécile Crenn Chapelain et Chloé Henry. Dans ce film de 21 minutes, la militante prête sa voix à la narration, aux côtés de Marie-Hélène, Yolande, Sylvie et Marjick, quasiment toutes présentes au moment des faits. « Le film n’est pas sur la grève. Pour ça, il y a un très beau film aux Champs libres qui aborde les revendications de 1975. Nous, on n’en parle pas. Le sujet, c’est le parcours des femmes qui ont travaillé là et l’évolution du travail », souligne-t-elle. 

L’événement est une toile de fond pour un récit plus intime, porté par les travailleuses de l’époque qui racontent leur entrée dans la vie professionnelle, la condition des femmes issues de milieux modestes dans les années 70, leurs réalités de travail, l’ambiance des occupations et l’impact durable de leur engagement syndical. « Elles sont jeunes, elles ont 18 ans, pas de bagage scolaire pour la plupart, pas d’expérience syndicale… Moi, j’étais un peu allée à la fac mais c’est tout… », relate Ghislaine en interview. 

DONNER LA PAROLE AUX CONCERNÉES

L’une a un brevet professionnel agricole, a déjà réalisé « des boulots à droite, à gauche » mais pas de travail stable. L’autre a foiré ses études. Deux se sont d’abord dirigées vers la coiffure. Sylvie n’a pas eu son CAP. Marie-Hélène n’a pas aimé son apprentissage. Pour elle comme pour Yolande, les parents imposent leur entrée dans la vie active sans attendre. Le chômage n’est pas une option. Elles démarrent directement en CDI, en 1973, excepté pour Marjick qui arrive 3 ans plus tard.

« Ce n’était pas passionnant mais on avait un meilleur rapport aux clients, on allait beaucoup moins vite et entre collègues, c’était formidable. On avait le temps de discuter entre nous, ce n’était pas du tout la même ambiance ni les mêmes cadences qu’à la fin de ma carrière »
témoigne-t-elle.

Le film documente leurs parcours mais aussi une époque. Celle où l’entreprise payait des taxis aux caissières de service lors des nocturnes, pour rentrer chez elles. Celle où elles pouvaient bénéficier de rendez-vous au Planning Familial qui tenait des permanences au magasin. « Ça a aidé beaucoup de personnes. Moi, je l’ai fréquentée l’association, Sylvie aussi. Ça a été un bon point ! », se réjouit Marie-Hélène. Au fil des années, les conditions de travail se délitent en faveur du productivisme. L’arrivée du scanner, des caméras, du chronomètre ou encore de la pointeuse favorisent la rentabilité et détériorent les relations au sein du personnel. À partir de 1979, l’ambiance change drastiquement : les horaires sont individualisés et la notion d’équipe, éclatée. « Avant, on faisait des repas ensemble ou une crêperie par semaine. Après, on ne se voyait plus », déplore Marjick. Elles, les caissières qui rapidement étaient devenues « une bande de copines » se retrouvaient isolées, coupées également de la relation de proximité avec la clientèle.

L’APPRENTISSAGE DE LA LUTTE

À cette transformation managériale s’ajoute une pression croissante sur les salariées engagées. Sylvie raconte : « Ça faisait plusieurs années que j’envoyais des courriers pour aller au textile (pour avoir des horaires cohérents avec ceux de ses enfants, ndlr). En janvier, je me suis mise sur la liste (du syndicat, ndlr). En mars, ils ont mis ma copine au textile à ma place. » Pareil pour Marie-Hélène qui était, dans son service, « la seule à l’ouvrir ». Après 20 ans d’aide comptabilité, elle est convoquée par sa hiérarchie et descend dès le lendemain aux caisses, où elle passera les 15 dernières années de sa carrière. « Mon mari et moi, on avait des projets, là ça changeait mes horaires… », poursuit-elle. Loin de se résigner, elle devient déléguée syndicale en 2011.

Parler devant une assemblée, exprimer ses idées et ses revendications, négocier ses droits face au directeur, « c’est pas toujours bien facile, surtout pour une femme, surtout pour une jeune de 20 ans. » Pour Yolande, le syndicalisme représente la formation, l’accès à l’information : « Mettre notre nez dans le Code de Travail, c’était intéressant. Moi, je le regrette pas, ça m’a apporté beaucoup de choses. Et surtout, une autonomie. » C’est aussi une prise de conscience de l’utilité de leur travail. À l’époque, les femmes sont aux caisses, les hommes en rayon. Ce sont eux au départ qui mènent la grève. Et pourtant :  

« Sans caissières, le magasin ne fonctionnait pas. Ghislaine était là et on s’est imposées ! On s’est toutes mises ensemble et on s’est enfermées dans le magasin. »

INÉGALITÉS SOCIALES ET VIOLENCES DE GENRE

Le documentaire Nous les caissières, réalisé par Histoire du féminisme à Rennes, donne la parole aux ouvrières des années 70Grâce au rapport de confiance qu’elles entretiennent avec les client-es, elles obtiennent leur soutien. Pendant 18 jours, les grévistes occupent le magasin. Les caddies s’accumulent devant les portes, symbole de protestation. Les images d’archives figurant dans le documentaire en attestent, à l’instar de la solidarité dans le quartier, mais aussi de l’ambiance conviviale, collective et sorore de l’époque. À l’extérieur, « des personnes nous faisaient à manger. » À l’intérieur, « des couples se sont formés au sein de l’entreprise. » En creux de cet événement crucial, elles découvrent encore plus concrètement les inégalités qui subsistent entre les hommes et les femmes. Aucune pression familiale du côté des premiers lorsqu’ils se mettent en grève, tandis que pour les secondes, certaines se voient interdites de piquet par les maris. Et subissent même « des paires de claques ». Sans oublier « que pour les jeunes filles, les pères refusent qu’elles couchent dans la galerie marchande, et que pour les femmes, cela implique de laisser le mari avec les gosses ! », ajoute Ghislaine. Malgré la pression et les violences familiales, elles « tiennent jusqu’au bout ».

Présentes et déterminées, les chevilles ouvrières de la grande distribution s’ancrent durablement dans la lutte. Et c’est précisément l’objet de Nous, les caissières : « l’univers syndical et du fait que les luttes sont des lieux de formation, pour apprendre le droit du travail, parler devant un patron, faire un comité de grève, se former à l’autodéfense ouvrière. Parce qu’aller en manifestation, c’est s’exposer ! » Elles prennent pleinement part aux revendications sociales, indissociables de leur condition féminine, et les affichent sur des pancartes mettant en avant la double journée de travail, les problèmes de garde d’enfant ou encore l’embauche à l’apparence. « On avait appelé ça ‘’Beau cul belles cuisses’’ », rigole Ghislaine. Elles sont femmes, ouvrières, et elles sont soudées.

UNE TRANSMISSION PRÉCIEUSE ET INDISPENSABLE

Cinq ans plus tard, Carrefour rachète Mammouth et les employé-es obtiennent sa convention collective et ses salaires. Pour les caissières, c’est une victoire. « On a toujours pensé que c’était grâce aux grèves qu’on avait faites », disent-elles. Fières, elles affirment :

« Nos mouvements nous ont bénéficié ! Un débrayage, ce n’est jamais perdu, même si on n’obtient pas beaucoup tout de suite. »

Témoignages et archives nous replongent dans une époque et une condition. De femmes et de travailleuses qui s’émancipent des normes de genre, qui s’affranchissent des injonctions et du poids de la société patriarcale et capitaliste, qui défient l’autorité masculine et patronale pour affirmer leurs existences et leurs droits. Le documentaire nous donne à entendre les voix et parcours des concernées pour unir les trajectoires dans le collectif, sans les vider de leur singularité et de leur individualité, et à voir le terreau et l’héritage qu’elles ont fabriqué et transmis aux générations suivantes jusqu’à aujourd’hui. Elles laissent trace de leur passage et de leurs combats, comme un fil rouge, une connexion invisible et puissante entre les femmes d’hier et de demain.

« Tout le monde connait les caissières mais personne ne connait leurs conditions de travail. Ce sont des anonymes… » La conclusion de Ghislaine Mesnage résonne avec les événements de 2020, la pandémie et les confinements. Premières de cordée, elles sont essentielles. Au même titre que ce documentaire, indispensable et précieux.

 

  • Le documentaire était présenté jeudi 19 mars au Polyblosne à Rennes, dans le cadre du 8 mars et du mois de lutte pour les droits des femmes et minorités de genre.

Célian Ramis

8 mars : tou-te-s en grève !

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Le patriarcat ne tombera pas tout seul, organisons-nous pour lui péter la gueule ! Plus qu’un slogan de manifestation, c’est une ligne de conduite. Les militant-e-s féministes répondent à l’appel et œuvrent sans relâche à la grève féministe du 8 mars.
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Le patriarcat ne tombera pas tout seul, organisons-nous pour lui péter la gueule ! Plus qu’un slogan de manifestation, c’est une ligne de conduite. Les militant-e-s féministes répondent à l’appel et œuvrent sans relâche à la grève féministe qui se profile à l’horizon du 8 mars prochain (et du suivant, et du suivant du suivant, et ainsi de suite). À Rennes, les membres de Nous Toutes 35 s’y préparent, conciliant militantisme et festivités comme armes de lutte contre le patriarcat et le capitalisme. 

Depuis le 8 novembre, le célèbre air des années 90 signé Gala envahit l’espace public rennais. Dalle du Colombier, parvis de la gare, parc du Thabor, place Sainte-Anne ou encore sur les campus, les militant-e-s ont organisé tous les mois un flashmob, invitant à la grève féministe. En ce 8 mars 2023, le rendez-vous est donné sur l’esplanade Charles de Gaulle afin de danser ensemble, se mobiliser, s’échauffer et faire entendre les nouvelles paroles de la chanson : « Patriarcat au feu, et les patrons au milieu ! » Le ton est donné. Les corps en mouvement dans l’espace public, la synchronisation des gestes – la choré peut s’apprendre grâce à un tuto YouTube – et le volume à fond : le message est clair. 

Bloquer le pays. Prendre la rue. Prendre le droit de se mettre en grève. Exprimer les revendications. Exposer les conditions de vie des personnes sexisées. Si les femmes s’arrêtent (de travailler, de gérer les tâches ménagères et l’éducation des enfants, etc.), le monde s’arrête. Sans le travail reproductif pris en charge par les femmes, en parallèle de leur travail productif, le monde s’écroule. S’organiser pour faire force et mettre KO le capitalisme. De punchlines en réflexions et liens sur la manière dont sont articulés les rapports de domination, les militant-e-s de Nous Toutes 35 échangent sur le pourquoi du comment d’une grève féministe, inscrite à l’ordre du jour de leur séance plénière qui se déroule à l’Hôtel Pasteur, quelques jours avant le festival. Constats autour du travail domestique non rémunéré et ses conséquences, de son invisibilisation et sa participation à la dépendance économique des femmes à leurs maris, rendant inopérant le principe d’égalité entre les individus, des formes de violences qui en découlent opérant dans l’intimité du foyer et analyse des leviers à actionner pour briser les chaines de l’oppression exercée sur les minorités de genre par le patriarcat. L’enjeu du festival est rappelé : « Se rencontrer et se rendre compte que l’on fait corps autour de ça. Et ensuite, construire le mouvement de la grève générale. Le festival, c’est une étape avant la grève. »

DES GRÈVES INSPIRANTES

Pour faire bouger les lignes et obtenir des droits, les femmes ont souvent eu recours à des grèves massives (sociales, sexuelles, domestiques, etc.). En France, on se rappelle de la série de grèves menée au début du XXe siècle (1905 et 1924) par les sardinières de Douarnenez. Ouvrières des conserveries de poisson, elles se sont mobilisées et unies pour protester contre la pénibilité du travail et réclamer une augmentation des salaires. En Islande, c’est la grève d’octobre 1975 qui marque les esprits, réunissant près de 90% des femmes du pays dont une large majorité manifestera dans les rues de Reykjavik. Les grévistes exigent l’obtention de l’égalité entre les hommes et les femmes et la reconnaissance de leur rôle dans l’économie du pays et la gestion des familles. En clair, elles démontrent qu’elles sont indispensables. Tout simplement. Un message fort envoyé à la société qui va devoir faire évoluer drastiquement ses mentalités. Une inspiration pour les Espagnoles qui le 8 mars 2018 ont répondu massivement à l’appel de 8-M, fédération d’associations féministes, alliée aux syndicats : concerts de casseroles dans Madrid, arrêts des métros et des trains, défilés devant les enseignes commerciales, journaux télévisés sans présentatrices… Elles dénoncent toutes les formes de discriminations et de violences à l’encontre des personnes sexisées. Sans elles, tout s’arrête, elles l’ont encore prouvé et nos voisines suisses n’ont pas hésité l’année suivante, en 2019, a impulsé la grève des femmes dans leur pays, réclamant en premier lieu la fin des inégalités salariales – elles dénoncent les différences de salaire durant les carrières mais également les conséquences sur la retraite, les femmes étant les principales impactées par les réformes retraite… - et la reconnaissance sociale et financière des postes et secteurs occupés par les femmes, et en second lieu la fin des violences sexistes et sexuelles de manière globale.

C’est un fait, tout est lié. De l’injonction à gérer l’espace privé et les tâches qui y sont assignées à la culture du viol, en passant par l’inégal accès et la faible représentativité au travail, à la santé, à la scène politique comme culturelle et artistique, les militant-e-s féministes attaquent de front le système patriarcal dans son ensemble afin de déconstruire les mécanismes d’oppression exercés à tous les niveaux de la société. Les 11 et 12 juin, au festival Mars ou grève, les camarades suisses sont présent-e-s pour partager leurs expériences. « Ce qui nous a fait le plus de bien, c’est qu’elles ont montré que c’était possible ! Elles sont parties d’un terrain où tout était à construire. Elles ont beaucoup tafé et l’engrenage s’est enclenché. Et c’est une des plus grosses mobilisations sociales ! C’est inspirant ! », s’enthousiasme Mélissa, membre de Nous Toutes 35. Elle est accompagnée de Val et d’Aline, toutes deux également militantes au sein du collectif féministe. « C’est une source d’inspiration et d’admiration. Et puis de voir toutes ces marées vertes et violettes sur les villes d’Amérique du sud, d’Amérique centrale, d’Inde, d’Europe, etc. On a envie de ça, de quelque chose de global qui renverse le système capitaliste et patriarcal. Pas juste à Rennes. C’est pour ça que c’est nécessaire de construire ça massivement. », souligne Val.

SE RASSEMBLER POUR PESER

Rien ne se fait en un claquement de doigts. Déboulonner les stéréotypes et rôles genrés, intégrés dès le plus jeune âge et infusés dans toute la société de manière plus ou moins pernicieuse, de manière plus ou moins consciente, demande du temps et des moyens. Pour expliquer d’où proviennent les inégalités, comment elles s’expriment et comment elles perdurent. Il est primordial de fédérer et de s’organiser. « À Rennes, en 2019, on était plusieurs à vouloir monter une structure féministe dans l’objectif d’organiser la manifestation du 25 novembre (journée internationale de lutte contre les violences sexistes et sexuelles faites à l’encontre des personnes sexisées, ndlr). On s’est posé la question de lancer une inter orga ou un collectif. L’idée n’était pas de remplacer les associations féministes existantes mais de coordonner les énergies. À cette époque, les collages commençaient aussi. Entre le 25 novembre et le 8 mars (journée internationale pour les droits des femmes, ndlr), on a bien posé les bases du collectif. », explique Aline. L’année 2020 est bousculée par la crise sanitaire et les confinements qui révèlent la précarité des métiers essentiels et surtout de celles qui les font tourner. « À ce moment-là, Nous Toutes 35 était en contact avec différents collectifs nationaux indépendants. Une poignée s’est organisée et c’est comme ça qu’est née la Coordination féministe. », poursuit Val. Autour de la question « Comment traiter la crise sanitaire d’un point de vue féministe et s’organiser politiquement en temps de confinement ? » s’affinent l’idée et la volonté de transformer profondément et radicalement la société. Après une première mobilisation axée sur un déconfinement féministe, interpelant l’opinion publique quant aux conditions des premières de cordée et de corvées et demandant une revalorisation de leurs statuts et de leurs salaires, éclosent les premières Rencontres nationales féministes, organisées par la Coordination féministe et Nous Toutes 35 (qui fait parti du regroupement national), à Rennes. 

GELER LE PAYS

Nous sommes en janvier 2022 et là encore le propos est à la grève générale. Quelques mois plus tard, la manifestation du 8 mars prend lieu et place le jour même et non comme à son habitude le week-end précédant ou suivant la journée internationale. Un premier pas qui ancre dans les mentalités la faisabilité d’une grève à venir… Une invitation à arrêter de travailler, à l’instar du mouvement #3Novembre9h22 (en 2021), #4Novembre16h16 (en 2020) ou #5Novembre16h47 (en 2019) qui marque le moment de l’année où les femmes commencent à travailler bénévolement, en raison de l’écart des salaires. À la différence que l’effet ici est réduit, malgré la volonté de pointer et de visibiliser cette inégalité criante. La grève féministe va plus loin puisqu’elle tend à geler le pays, bien au-delà de la symbolique. En arrêtant de travailler le 8 mars et en refusant de réaliser les tâches domestiques assignées, elles dépassent la revendication d’égalité salariale. Pour les militantes de Nous Toutes 35, « c’est là que s’articule le mouvement en terme de revendications féministes, en soulignant les différentes dimensions du travail productif (salarié) et du travail reproductif (domestique). » Elles initient une prise de conscience qui pourrait s’avérer spectaculaire. Réaliser le poids des femmes et minorités de genre dans la société et leur impact si elles démissionnent de leurs rôles sexuels et genrés, c’est prendre conscience du pouvoir qu’elles ont, c’est faire comprendre que sans elles, rien n’est possible. C’est imposer leurs revendications et conditions dans l’espace et le débat public pour une refonte complète du système, pour un fonctionnement égalitaire. Qui doit également prendre en compte les nombreuses discriminations qui s’articulent au croisement du sexisme et des rapports de domination en raison des origines réelles ou supposées, du handicap, de la classe sociale, de l’orientation affective et sexuelle, de l’identité de genre, etc. Sans oublier la dimension des territoires (milieu rural, milieu urbain, centre ville, quartiers populaires, etc.).

MOBILISER TOU-TE-S LES PERSONNES CONCERNÉES

La grève féministe, c’est un état d’esprit dans lequel les personnes concerné-e-s se mettent : « On ne peut pas vérifier dans les foyers que tout le monde est en grève. Il ne faut pas être trop puriste. J’aimerais personnellement qu’on arrête tout mais la construction va se faire pas à pas. » Les femmes peuvent débrayer toute la journée, une heure, une minute, porter un badge, rejoindre le mouvement après la journée de boulot. Elles font ce qu’elles peuvent. Car il est nécessaire de penser aux conditions sine qua non au déroulement de la grève. « Si on veut que tout s’arrête, il faut penser les effets en cascade. », souligne Val. Elle explique : « Si les enseignantes se mettent en grève, les enfants sont renvoyés à la maison. Et là, qui va les prendre en charge en général ? Si on s’arrête, des personnes vont rester seules, notamment les enfants, les personnes fragilisées, les personnes handicapées (les métiers de l’éducation, des services à la personne, de la santé, etc. étant majoritairement occupés par les femmes, ndlr). La question se pose : comment on construit la grève autour des enjeux et de la forme avec des alternatives pour ne pas mettre à mal les personnes dont on s’occupe majoritairement ? Il ne faut pas que ça retombe sur les femmes elles-mêmes. » Et que l’on ne reproduise pas les schémas dénoncés, à savoir que ce ne soit pas uniquement les femmes blanches, aisées, cisgenres, valides, hétérosexuelles qui soient en mesure d’affirmer la grève, biaisant une partie des revendications en s’octroyant la parole des concernées absentes. « La question des enfants est centrale. Comment organiser la garde des enfants et transformer ça en sujet collectif ? », interroge Mélissa, qui poursuit plus globalement : « On a besoin de savoir précisément comment ça se passe dans les différents métiers, pour apporter des réponses alternatives à la grève si elles ne peuvent pas y participer entièrement ou pour pouvoir s’organiser afin qu’elles y participent. Et pour ça, on a besoin des syndicats. »

COLLABORER AVEC LES SYNDICATS

S’atteler à la tâche colossale de l’organisation d’une grève générale, on l’aura compris, ne peut s’effectuer seul-e et séparément. Unir les forces mais aussi les compétences et savoirs. Et en cela, chaque collectif, association et syndicat est expert-e du secteur qu’il défend, du secteur dans et sur lequel il opère. « Là, je parle en mon nom et non en celui de Nous Toutes 35. Pour moi, il est important de travailler avec les syndicats. Si on veut mobiliser sur les lieux de travail, on va avoir du mal à le faire sans eux. Je sais que certain-e-s ont peur qu’on ne soit que la caution paillettes (comprendre ici que la collaboration serve de faire valoir à l’action des syndicats qui en collant l’étiquette féministe pourrait être tenté de se débarrasser du travail de remise en cause du système patriarcal au sein même de leurs pratiques et de leurs organisations, ndlr). Mais je pense qu’il faut travailler ensemble à des revendications communes. Les syndicats ont un pied là où nous on n’est pas organisé-e-s, sur des sujets sur lesquels on n’a pas de prise. », commente Aline. Depuis plusieurs années, le collectif rennais s’active à penser la relation partenariale avec notamment la commission féministe de Solidaires et « un peu » FO, la CGT et la CNT, dans le cadre des manifestations des 8 mars et 25 novembre.

Les premières marches sont donc déjà gravies. Si les militantes s’accordent à établir que les énergies et les modes opératoires ne sont pas nécessairement similaires entre engagement militant et engagement syndical, force est de constater que sur le terrain d’une grève générale féministe, il y a tout intérêt à faire alliance. « C’est important de s’emparer de la question de l’exploitation dans les métiers du soin, d’entretien, d’aides à domicile, d’aides soignantes, etc. Car il s’agit là de travail reproductif mais salarié. Sous payé… Notre rôle est de réappuyer sur ces points et de bien indiquer nos raisonnements et revendications aux syndicats. », analyse Val. Aline poursuit la réflexion : « Les secteurs fortement féminisés sont souvent sous syndicalisés. Il nous faut construire les rencontres vers ces personnes employées. En prenant en compte que dans les secteurs tels que les aides à domicile, il n’y a pas forcément de lieux de travail fixes. Si on a envie de diffuser largement cette idée de grève, les syndicats sont indispensables car, eux, ont un accès plus simples aux salarié-e-s que pour nous. S’ils ne suivent pas, on le fera quand même mais ça marchera moins bien. » 

RÉPANDRE L’INFORMATION

Les militantes montrent bien à quel point la situation est complexe et transversale à tous les niveaux de la société. L’ampleur de la tâche ne les démonte pas. Elles savent que le travail va être long. Elles savent que le travail va être compliqué. Leur détermination et leur volonté s’affichent à la hauteur de la mission. Echanges, partages des vécus et des expériences et réflexions sont au cœur de leurs opérations. Au sein du collectif, de la Coordination féministe et des Rencontres nationales (dont la deuxième édition est organisée du 13 au 17 juillet 2022 à Grenoble), la parole se veut libre et l’écoute bienveillante. Il est question de visibilité et de lutte contre l’invisibilisation du travail reproductif non rémunéré, de l’exploitation des personnes sexisées dans les secteurs du care, de l’inégale répartition du travail productif mais aussi de violences conjugales et intrafamiliales, de féminicides et de violences sexuelles. Un propos lourd à porter, difficile à faire reconnaître, parfois même décourageant. Et pourtant, les militant-e-s sont là, répondent présent-e-s et affirment leur adelphité, comme le signalait en février dernier Lisa de la Coordination féministe (lire notre Focus « Inclusion : croiser les forces » / Numéro 95 – Printemps 2022) : « On est pour un militantisme qui ne soit pas du sacrifice. Ça ne veut pas dire que c’est simple à organiser un événement comme on a fait à Rennes, ça veut simplement dire que la balance de force et de bien que ça nous apporte pèse plus que la difficulté. Ça nous donne de la force pour la suite. Des fois, on se sent seul-e-s. Echanger avec des personnes qui ont les mêmes difficultés, ça fait du bien. On s’envoie des messages de cœurs, d’étoiles, on discute dans la joie et la bonne humeur. C’est un mélange de rage et de paillettes ! »

En réunion à l’Hôtel Pasteur, les membres de Nous Toutes 35 évoquent les joies du militantisme et font part du plaisir procuré par des événements qui mêlent engagement et festivités, à l’instar de Big Up organisé en marge du 8 mars à la Maison de quartier de Villejean, à Rennes, ou le festival Mars ou grève. Elles le disent, l’objectif de ce week-end, c’est « de faire un premier pas vers la diffusion de cette grève du 8 mars », « d’appâter avec des animations et des concerts des personnes qui ne seraient pas venues autrement » et « toucher un maximum de gens, en plantant la graine pour dire qu’une grève massive aura lieu en 2023, et rencontrer des gens qui sont intéressés. » Sans oublier que ces événements permettent également aux militant-e-s de s’auto-former sur les questions féministes. « On n’a pas de recette magique. Il faut diffuser l’info, la rabâcher partout, tout le temps. Partout où on va, il faut en parler. Afficher le drapeau « Grève féministe 2023 », partout, tout le temps. Et puis, il faut qu’on réussisse à construire des revendications qui parlent de nos vies quotidiennes pour que ça parle. Les féministes suisses ont écrit un manifeste en 19 points en disant « Si tu te reconnais, viens faire grève avec nous ! ». Il faut qu’en septembre, on ait ça aussi ! », scande Aline. 

Et surtout faire passer le mot : une grève générale féministe massive n’est pas seulement envisageable et envisagée, elle est déjà sur les rails, elle est possible et elle est largement susceptible de fonctionner. Ensemble, on s’arrête tou-te-s. Le 8 mars 2023. Le 8 mars 2024. Le 8 mars 2025. Parce que nos voix comptent. Que nos existences comptent. 

Célian Ramis

Les sages-femmes tentent le camping des cigognes à Rennes

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Rennes
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Les sages-femmes de Rennes et des alentours ont décidé de se mobiliser pour leur profession, en grève depuis le 16 octobre dernier, et d’installer le « Camping des cigognes » sur le parvis de l’Hôpital Sud de Rennes.
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Jeudi 12 décembre, les sages-femmes de Rennes et des alentours ont décidé de se mobiliser pour leur profession, en grève depuis le 16 octobre dernier, et d’installer le « Camping des cigognes » sur le parvis de l’Hôpital Sud de Rennes. Un moyen de sensibiliser les passants à leurs revendications.

Depuis deux mois, les sages-femmes ont entamé un mouvement national de grève à l’initiative d’un collectif – composé de 6 membres*. Un mouvement suivi à Rennes, et plus largement en Bretagne. Jeudi 12 décembre, les sages-femmes ont planté les tentes sur un carré de pelouse, sur le parvis de l’Hôpital Sud de Rennes.

Dès 16h, le « Camping des cigognes » est installé et la vente de gâteaux, thé, café et bracelets « je soutiens les sages-femmes » démarre, dans le but de récolter de l’argent qui servira à payer le transport jusqu’à Paris, lundi 16 novembre. « Deux cars partiront de Bretagne, un de Lorient et de Rennes, pour que nous puissions participer à la seconde manifestation nationale », explique Charlotte Godet, sage-femme à Rennes.

À 21h, une dizaine de professionnels, toujours vêtus de leur blouse blanche, est réunie dans la froideur hivernale à quelques mètres du camping et se retrouve autour d’une table, avant de manger, dans une ambiance plutôt festive.

Sortir de l’invisibilité

Une action qui a également pour objectif de faire sortir la profession de son « invisibilité » : « Nous souffrons d’une méconnaissance du grand public. Même les femmes enceintes n’ont pas forcément connaissance de toutes nos compétences, elles le découvrent au fur et à mesure », explique Alice Froger.

Parmi ces compétences figurent le suivi gynécologique obstétrical, le suivi post-partum, la préparation à l’accouchement ou encore l’échographie. Une liste non exhaustive qui leur permet de manifester leur volonté d’être reconnues en tant que praticiens de premier recours. « À la différence des gynécologues – mais nous ne pouvons pas faire de généralités non plus – nous avons plus de temps à consacrer à la femme enceinte, qui peut parfois se sentir seule (dans le labyrinthe médical). Les gynécologues sont souvent overbookés et sont les spécialistes de la grossesse pathologique. Nous, nous sommes des spécialistes de la grossesse dite normale », poursuit la sage-femme rennaise.

Elles revendiquent également l’importance du suivi physiologique qui a été reconnu dans un rapport de la Cour des Comptes en 2011 comme un facteur « permettant de limiter les risques d’accouchements prématurés » mais aussi de diminuer les risques de mortalité des mères et des bébés.

Autre revendication essentielle pour les professionnelles de la grossesse : le statut des sages-femmes. « Depuis toujours, nous sommes considérées comme personnel non-médical, la seule profession qui n’est pas inscrite dans son Code de déontologie », déclare Charlotte Godet. Un statut qui limite leur autonomie dans le milieu professionnel et dans le quotidien de leur exercice. Phénomène paradoxal, elles sont intégrées au personnel médical devant le Tribunal et pour l’Assurance Maladie.

« Par contre, concernant le nombre de médicaments autorisés lors des prescriptions, nous sommes à nouveau en « non-médical ». Et nous n’avons pas non plus le droit aux primes de risque », ajoute-t-elle. Si le corps médical semble comprendre et approuver le mouvement des sages-femmes, en revanche elles ne sentent pas reconnues à leur juste valeur et soutenues dans leur grève. Une grève en grande partie invisible puisqu’elles continuent de travailler et d’assurer leurs fonctions « mais nous ne déclarons pas les cotations, que nous remplissons par informatique, et qui donnent ensuite à l’hôpital accès aux remboursements de la Sécurité Sociale ».

Le « camping des Cigognes » sera présent sur le parvis de l’Hôpital Sud de Rennes jusqu’à vendredi 13 décembre, 16h. Avant de lever le camp, les sages-femmes mobilisées poursuivront leur vente de gâteaux et de bracelets pour rembourser leurs frais de transport en direction de la Capitale afin de défiler aux côtés de leurs consœurs et confrères, lundi 16 décembre.

*Association nationale des étudiants sages-femmes, Conférence nationale des enseignants en maïeutique, Collège national des sages-femmes, Organisation nationale syndicale des sages-femmes, Association nationale des sages-femmes cadres, CFTC.