Célian Ramis

8 mars : Quand les sardinières s'en sont allées en lutte !

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Musée de Bretagne, Rennes
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1924. Les Penn Sardin brandissent l’étendard de la lutte. C’est l’objet des visites commentées « Histoire de femmes, femmes dans l’Histoire et La révolte des sardinières par Charles Tillon », organisées le 4 mars, au premier étage des Champs Libres.
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Écrite principalement au masculin, l’Histoire établit des exceptions pour certaines figures féminines. Souvent classées dans des catégories. Souvent mystifiées, elles sont des saintes, des sorcières (dans son terme péjoratif) ou des tentatrices. Au sein des collections du musée de Bretagne, on en croise pourtant certaines qui n’ont pas hésité à brandir l’étendard de la lutte. C’est l’objet des visites commentées « Histoire de femmes, femmes dans l’Histoire et La révolte des sardinières par Charles Tillon », organisées le 4 mars (toutes les heures entre 14h30 et 17h30), au premier étage des Champs Libres.

Un conseil : ne vous laissez pas happer par la galerie des costumes pour laquelle vous seriez tenté-e-s de traverser la partie « Contestation du conservatisme » à vive allure. Trop vive pour ne serait-ce qu’apercevoir le tableau de Charles Tillon, La révolte des sardinières. S’il n’est sans doute pas suffisamment valorisé dans la vitrine, il est toutefois un rendez-vous avec l’Histoire des femmes.

Parce que dans l’histoire des luttes, on ne peut négliger celles des ouvrières de Douarnenez, employées des conserveries, qui vont se mettre en grève en 1905 tout d’abord pour revendiquer d’être payées à l’heure et non plus à la pièce et une diminution des heures de travail, puis en 1924 ensuite, pendant plus de 40 jours, pour revaloriser les salaires, dont les heures de nuit et les heures supplémentaires, encore non majorées.

HISTOIRE D’UN TABLEAU

C’est Raymonde Tillon-Nédélec, en 1987, qui fait don de l’œuvre de son époux au musée de Bretagne. Elle-même est une figure de la résistance et du militantisme politique (lire notre Coup de cœur Raymonde Tillon-Nédélec, résistante communiste engagée et inspirante – Septembre 2016).

« C’est une figure très forte, très marquée à gauche. Elle a été déportée pendant la Seconde guerre mondiale et s’est échappée. Elle va beaucoup soutenir Charles Tillon quand il va revenir à Rennes, de là où il est originaire. »
souligne Philippe Dagron, médiateur culturel au musée de Bretagne.

Lors de l’hommage rendu à Raymonde Tillon-Nédélec, le 25 juillet 2016, place du Parlement à Rennes, une citation de son époux clôture la cérémonie : « En Bretagne, la terre, la mer et la chanson du vent parlent toujours de liberté. » En 1926, c’est exactement ce qu’il couche sur sa toile, réalisée d’après ses souvenirs. Après s’être engagé dans la Grande guerre, puis dans les mutineries de la mer Noire avant d’être envoyé au bagne au Maroc, il soutiendra ensuite la lutte des droits des femmes, dont celle des Penn Sardin.

Il ne peindra pas les faits exacts. Les manifestantes, drapeau rouge à la main, défilent sur la dune de Lesconil, tandis que ce sont les pavés de Douarnenez qui ont été foulés fin 1924/début 1925. On note également qu’elles portent la coiffe bigoudène et non la Penn Sardin, coiffe de travail, coiffe des ouvrières, des usinières.

HISTOIRE D’UNE RÉGION

« Il y a des références, au dos du tableau à la guerre 14-18 et à la révolte des bonnets rouges sous Louis XIV lorsque les clochers furent rasés en pays bigouden. Le mythe veut que les femmes aient rétorqué « Puisque le roi a rasé nos clochers, nous les porterons sur la tête ». La coiffe bigoudène n’était pas alors aussi haute que celle que l’on connaît. Avec tout cela et ses souvenirs, Charles Tillon rend hommage aux grandes révoltées ! », analyse Philippe Dagron.

Courant XIXe, dans une région rurale, l’activité se développe sur le littoral sud, avec « une pêche plus moderne et moins dangereuse que celle de la morue de la côte nord. Les hommes sont pêcheurs, les fils sont mousses, les femmes et les filles, dès 12 ans, travaillent dans les usines. Elles y sont serrées « comme des sardines » et gagnent des salaires des plus bas. Quand les sardines viennent à manquer, c’est la misère. Sinon, elles peuvent enchainer jusqu’à 16 heures de boulot. »

HISTOIRE D’UNE LUTTE

La lutte est intense, puissante et exemplaire. Deux mille femmes des 21 usines se mettent en grève et la majorité se syndique. Les patrons font, au départ, bloc, les tensions montent, jusqu’à embaucher des casseurs de grève, qui s’en prendront physiquement à Daniel Le Flanchec, « un sacré personnage aussi, un espèce d’anar qui aurait été gigolo », depuis quelques mois élu maire de Douarnenez, première ville communiste de France (en 1921).

« Ce qui est inédit, c’est l’ampleur et le contexte ! Le mouvement de colère, porté par les femmes (les marins les rejoindront plus tard) qui protestent véritablement, et soutenu politiquement, dans cette première mairie communiste. La grève dans 21 usines, l’agression du maire, l’acceptation des revendications… Sans oublier la présence Joséphine Pencalet, ouvrière qui deviendra la première femme élue au conseil municipal. », souligne le médiateur culturel.

Le mouvement des Penn Sardin est, selon ses termes, la conciliation d’une coiffe symbolique d’un terroir et d’une lutte sociale gagnée haut la main. Le tableau de Charles Tillon, qui sera ensuite repris par un affichiste breton, devient un symbole de cette lutte qui vient casser le cliché de la femme bretonne regardant au loin en attendant le retour de son époux parti en mer.

« Elles sont actives et à contre-courant de l’image de la Bretagne des années 20 avec cette idée d’une région conservatrice et catholique. », insiste Philippe Dagron, rejoint par Pascal Nignol, également médiateur – proposant des visites en langue bretonne - au musée de Bretagne :

« Ici, on a tendance à beaucoup parler de cette lutte dans nos visites. C’est un mouvement très très connu dans le secteur, très important dans l’histoire régionale. C’est donc un classique de nos visites, même les visites généralistes. »

PAS QU’UNE HISTOIRE D’HIER

Si à Douarnenez, l’événement reste prégnant dans leur histoire, qu’en reste-t-il aujourd’hui au-delà des frontières finistériennes ? Pour les deux médiateurs, elle reste dans les mémoires. « Mais nous, on a le nez dedans ! On ne se rend pas forcément compte de la place qu’on lui donne globalement dans les luttes ouvrières et dans les luttes féministes. Mais c’est vrai que de manière générale, les gens ici ne connaissent pas bien l’histoire de leur région. », conclut Pascal Nignol.

D’où l’importance de se remémorer ce que les femmes d’hier ont accompli pour les conditions salariales. À travers l’art, avec le tableau de Charles Tillon, le film de Marc Rivière Penn Sardines, sorti en 2003 ou encore le livre de Daniel Cario Les coiffes rouges, publié en 2014.

Mais aussi à travers Bretonnes ? un ouvrage collectif référence, qui publie, aux Presses Universitaires de Rennes en 2016, sous la direction de Arlette Gautier et Yvonne Guichard-Claudic, les recherches menées par des historiennes, des littéraires, des politologues, des sociologues et une juriste.

Parmi « l’ensemble de femmes (évoquées) à partir du prisme de l’appartenance à un territoire à forte identité culturelle, géographique, historique » (quatrième de couverture), on trouvera un chapitre sur les femmes dans le secteur maritime en Bretagne, signé Yvonne Guichard-Claudic, anciennement maitresse de conférences en sociologie et actuellement membre du Laboratoire d’études et de recherches en sociologie, ainsi qu’un chapitre dédié à Joséphine Pencalet « une Penn Sardin à la mairie », signé Fanny Bugnon, maitresse de conférences en Histoire / Etudes sur le genre et responsable du DIU numérique Etudes sur le genre à Rennes 2.

Pour en apprendre plus sur notre histoire commune et pouvoir la poursuivre.

 

ALLER PLUS LOIN AVEC D’AUTRES HISTOIRES

Autre visite guidée proposée par le musée de Bretagne « Histoire de femmes, femmes dans l’Histoire » : dimanche 11 mars de 17h à 19h

Des représentations de divinités de l’époque antique à Bécassine, tantôt divines, reines ou révoltées, les femmes présentes dans les collections sont surprenantes ! Cette visite vous propose d’aborder les collections du musée sous un angle nouveau.

 

Célian Ramis

Travelling 2016 : Les femmes prennent la colère et s’en vont en lutte

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Cinéma Arvor, Rennes
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Lors du festival Travelling était projeté le documentaire Quand les femmes ont pris la colère, réalisé par Soazic Chappedelaine et René Vautier, mardi 9 février, au cinéma Arvor de Rennes.
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L’association Clair Obscur a profité du festival Travelling pour rendre hommage au réalisateur breton, René Vautier, décédé début 2015. À cette occasion, était projeté mardi 9 février, au cinéma Arvor de Rennes, le documentaire Quand les femmes ont pris la colère, réalisé par Soazic Chappedelaine, sa femme. En présence d'Eve Meuret-Campfort, docteure en sociologie et spécialiste de la lutte à Tréfimétaux.

1975. Couëron, près de Nantes. Les ouvriers de l’usine Tréfimétaux sont en grève. Ils revendiquent une augmentation de salaires. Lorsque la direction envoie un courrier aux familles sommant les hommes de plier, le coup de pression est difficile à digérer. Les femmes prennent la colère. Peu d’entre elles travaillent mais leurs maris connaissent des conditions de travail déplorables, les couples en pâtissent, ne connaissant le « confort » qu’en période de vacances. Elles s’indignent, viennent grossir les rangs des grévistes investissant alors le piquet de grève devant l’usine.

Douze d’entre elles vont rencontrer le directeur afin de négocier et lui signifier leurs revendications deux heures et demie durant. En vain. Les présentes l’assurent, discussions et échanges ont été les seuls objets de cette réunion dans le bureau. Mais de son côté, le patron ne l’entend pas de la même oreille et porte plainte pour séquestration, donnant lieu à plusieurs procès contre les femmes inculpées, les années suivantes.

En 1976, les réalisateurs René Vautier et Soazic Chappedelaine s’intéressent aux accusées, les suivant lors des manifestations organisées pour demander leur relaxe mais aussi dans leur intimité, alternant ainsi entre le collectif et l’individuel. Le duo signe un documentaire militant abordant la place des femmes dans les luttes ouvrières et les sections syndicales mais aussi leurs rapports avec leurs conditions de vie et surtout de femmes.

MUTATIONS SOCIALES

Les bouleversements sociaux sont au cœur de cette période post 68. Lutte des classes mais aussi lutte des sexes s’organisent, se côtoient mais peinent encore à se rejoindre, malgré l’évolution des mentalités. Du côté des femmes, la prise de conscience est plus nette, même si toutes ne réagissent pas simultanément. Les combats concernant la contraception, l’avortement et la sexualité ont permis un rassemblement, une bataille collective.

Mais si les groupes et sections de femmes commencent à se dessiner dans le paysage sociétal et syndical, il semblerait qu’ils ne soient encore considérer que comme secondaires. L’affaire de Tréfimétaux portera les femmes dans la lumière, placées en première ligne des manifestations et portant toutes une écharpe sur laquelle trône le mot Liberté, en référence à inculpation pour séquestration.

Un symbole fort et clair, qui s’assombrit au fil du documentaire, témoin des pensées et réflexions des 12 accusées, communistes ou non, militantes ou non, travailleuses ou non. Qui ne regrettent rien. Qui referaient la même chose si c’était à refaire.

LES FEMMES DANS LES LUTTES

Féministes ? « Il y a une prise de conscience féministe à ce moment-là mais je ne suis pas sûre qu’elles se diraient féministes… C’est aujourd’hui encore un mot qui fait peur ! », souligne Eve Meuret-Campfort, docteure en sociologie et spécialiste de la lutte à Tréfimétaux, présente pour échanger avec les spectatrices et spectateurs, à l’Arvor ce mardi 9 février.

Si cette lutte est aujourd’hui emblématique de la rencontre entre les ouvriers et les femmes, l’analyse féministe n’est apparue que bien plus tard. Sur le moment, la CGT se concentre sur l’aspect répressif et dénonce la condition de cette classe sociale avec laquelle les femmes vont être solidaires, majoritairement en qualité de « femmes d’ouvriers ».

« Cette lutte a permis de questionner les pratiques syndicales, de voir la place laissée aux femmes dans les instances… On s’est demandé alors s’il fallait soutenir les luttes quand les femmes prennent la parole même si ce n’est pas dans le fond féministe. », précise la sociologue. Le livre Elles s’en vont en lutte – Histoire et mémoire du féminisme à Rennes (1965 – 1985), écrit par les militantes rennaises Lydie Porée et Patricia Godard, fait état dans sa deuxième partie « Rennaises en mouvement » de l’investissement des femmes dans les luttes sociales.

Les auteures mettent en relief cette mise à l’écart des femmes au sein des combats « généralistes ». Pourtant, elles y prennent part, défilent dans les manifestations, se battent pour leurs droits, leurs conditions de travail et leurs conditions de vie. Mais sont cantonnées aux problèmes de femmes, dans des groupes de femmes et dans des actions entre femmes.

« Les années 70 marquent une remise en question des mœurs, de la famille, de la maternité. Mais il faut comprendre que c’est très compliqué pour elles de remettre ça en question et de l’afficher. Elles invoquent donc la solidarité des classes. », insiste Eve Meuret-Campfort. L’image publique est donc celle de femmes qui défendent leurs maris, le documentaire pointant précisément cet angle de surface.

ÉMANCIPATION INDIVIDUELLE

Car au delà de l’apparence, du lien montré entre maris et femmes, Soazic Chappedelaine et René Vautier vont creuser la réflexion qui se joue en coulisses, dans l’intimité individuelle ou en non-mixité. Certaines livrent leurs ressentis, de manière spontanée et naturelle. Des discours poignants qui démontrent l’épuisement des femmes qui s’occupent du foyer et se font battre le soir par des maris lessivés de leurs journées et conditions d’ouvriers.

C’est aussi une plongée dans le couple qui doit surmonter les conditions de vie difficiles et fatigantes. En plus des aléas de la vie. Certaines se mettent à travailler, d’autres s’engagent dans le militantisme. Toutes gardent en mémoire la lutte de Tréfimétaux et éprouvent de la fierté. Si le changement de mentalité et le chemin de l’émancipation sont longs, elles auront agi – pour leurs maris principalement – pour défendre ce qu’elles pensent être juste et gouté à une forme de liberté.

« La projection de ce film a été très subversif. A Couëron, en 1977, tout le monde, y compris les femmes, n’approuvait pas ce qui était dit dans le documentaire. », précise la docteure en sociologie. En effet, l’intime, le couple, la sexualité, la condition féminine y sont les éléments principaux, bien au delà d’une lutte syndicale. Aujourd’hui, les discours résonnent et font écho à la société contemporaine : les époques ne sont plus les mêmes, les contextes également, les luttes sont mouvantes mais qu’en est-il des combats actuels et de la place des femmes dans les syndicats ?

Le 3 mars prochain, l’association Histoire du féminisme à Rennes organise une conférence intitulée « Les ouvrières de l’usine textile SPLI (Société parisienne de lingerie indémaillable, implantée en 1966 dans la capitale bretonne, ndlr) à Rennes en 1978 : quand les femmes luttent pour leurs droits et leurs emplois », en présence de Fanny Gallot, spécialiste de l’histoire des femmes dans les luttes ouvrières. À la Maison des associations, à 18h30.