Célian Ramis

Forum Libé : en 2030, les féministes au pouvoir ?

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Champs Libres, Rennes
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Une bourrasque féministe s’est abattue sur la salle de conférence des Champs Libres, prête à insuffler un nouveau souffle : « 2030 : un nouveau féminisme ? »
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La semaine dernière, le Forum Libé s’installait à Rennes avec 40 débats et une multitude d’intervenants réunis autour du thème 2030. Vendredi 11 avril, en fin d’après-midi, une bourrasque féministe s’abattait sur la salle de conférence des Champs Libres, prête à insuffler un nouveau souffle : « 2030 : un nouveau féminisme ? »

Un nouveau souffle ? On n’en doute pas mais peu d’éléments seront donnés pour nous permettre d’imaginer le futur. Néanmoins, rien n’interdit de rêver et de fantasmer deux ou trois utopies pour la suite d’un mouvement pluriel. Luc Le Vaillant, journaliste pour Libération, était chargé de modérer le débat et pour l’occasion, il était entouré de quatre expertes : Safia Lebdi, à l’origine du mouvement Ni putes ni soumises, Françoise Picq, politiste et spécialiste de l’histoire du féminisme, Michèle Fitoussi, écrivaine, et Chekeba Hachemi, ancienne diplomate afghane.

L’avenir du féminisme, Françoise Picq le voit flou : « On ne connaît ni le contexte politique de 2030, ni le contexte social ». Pour elle, à chaque mouvement féministe se crée un mouvement réactionnaire visant à l’empêcher d’exister. « Aujourd’hui, la contre révolution féministe n’est pas principalement du fait des hommes mais surtout du poids des religieux et des idéologies traditionnelles », explique-t-elle, esquivant d’un tour de manche la question.

L’utopie en 2030 pour Michèle Fitoussi, c’est « la même salle qu’aujourd’hui remplie par une majorité d’hommes. Que tout le monde comprenne que le féminisme, c’est l’affaire de tous ». Là non plus, elle ne se mouille pas. Elle émet alors deux hypothèses. La pire, celle de la montée du pouvoir réac’ avec « le resserrement des crédits sociaux qui empêche les femmes d’aller bosser et la diminution, voire la suppression, de l’IVG ».

La meilleure, celle de l’égalité qui prime. Celle qui voit les hommes prendre le congé paternité, s’investir dans les tâches domestiques. Celle qui voit les écarts de salaires se réduire, le sexisme être éradiquer. Celle qui voit les femmes crever les plafonds de verre, les stéréotypes se déconstruire à travers l’éducation à l’égalité dans les écoles et les familles.

Chekeba Hachemi, elle, partage deux espoirs. Pour l’Afghanistan, « ce serait d’avoir une salle comme celle-ci ». Elle s’explique : « Car leur présence signifierait liberté et éducation. Dans le pays où il fait le moins bon vivre pour les femmes, l’éducation des petites filles est primordiale, c’est aussi important qu’un programme alimentaire. » Pour la France, elle souhaite que les femmes aient le choix de faire un enfant. Que ce ne soit pas un frein à l’emploi. Que ce ne soit pas un risque à prendre. « On en est encore loin », termine-t-elle. Safia Lebdi voit un espoir du côté des pays arabes et 2030 devrait être influencée par l’international.

« Il y a la même émulsion aujourd’hui dans les pays arabes et les pays de l’Est qu’en France, au Canada et aux Etats-Unis dans les années 60 », explique-t-elle.

L’activiste, comme elle se définit, entame un discours très optimiste. Le réveil de ces pays « qui s’attachent aux valeurs que portent la France avec encore plus d’enthousiasme puisqu’elles représentent la liberté pour les femmes » allié à la génération Internet « qui permet la transmission de l’information avec rapidité et sécurité et qui voit naitre de plus en plus de jeunes femmes informées » engendrent la libération de la parole qui se propage sur les blogs et les réseaux sociaux.

Elle pose alors une hypothèse : 2030, potentiellement, les femmes au pouvoir ? Une question qu’elle soulève pour servir son argument qu’elle porte comme son cheval de bataille : la création d’un parti politique féministe. « Les femmes ont du mal à prendre le pouvoir, à l’assumer – sans oublier que l’on ne veut pas leur donner – et la question est centrale dans tous les pouvoirs. Pourtant aujourd’hui, elle est minime dans les affaires politiques », déclare la conseillère régionale écologiste (en Ile-de-France).

Les femmes révolutionnaires ?

De tout temps, les femmes se sont battues pour leurs droits en exerçant une résistance passive. Mais pour les faire avancer, ce sont les périodes de révolution qui permettent aux femmes de tirer leur épingle du jeu. Pour Françoise Picq, spécialiste de l’histoire des femmes, « il n’y jamais eu d’histoire autonome du féminisme. Il a toujours eu une relation liée à la politique ». Elle cite alors les incontournables comme Olympe de Gouges qui durant la Révolution française a signé l’ouvrage Déclaration des droits de la femmes et de la citoyenne ou encore Flora Tristan qui s’est battue pour la condition féminine à l’époque du marxisme.

« Ces femmes-là s’inspirent du discours politique et en tirent les conclusions de ce que cela doit être valable pour les femmes », analyse-t-elle.

Car pour elle, le féminisme remet en question les équilibres sur lesquels la société repose en mettant le doigt sur les problèmes complexes de cette société, « à un niveau où les autres ne les ont pas posé. Comme la prostitution ou le voile par exemple. Le voile, le débat a commencé en 1989 avec le problème de la laïcité. Et c’est Ni putes Ni soumises qui nous a ouvert les yeux sur cette question-là ».

C’est donc très rapidement que le débat se centre sur ce sujet, qui étonnament ne crée aucune dissension entre les quatre femmes présentes à la table. « À l’époque des Talibans, j’entendais souvent la question : à quand les femmes afghanes sans l’habit qui les couvre ? Mais on ne parle jamais des autres droits bafoués ! », s’insurge Chekeba Hachemi. Selon elle, c’est le jour où elles auront accès à l’éducation, au travail, aux finances, qu’elles enlèveront naturellement le voile.

« Il faut les écouter ces femmes. Pas décider en tant que femmes blanches du bon côté du périph’ », lance-t-elle sous un tonnerre d’applaudissements, avant que Safia Lebdi ne reprenne la parole et son argument principal.

Le féminisme international. Le seul qui puisse servir à faire avancer les sociétés en matière de droits des femmes. Le féminisme de Ni putes Ni soumises.

« L’intégrisme et le fascisme sont à nos portes ! Et on le dit depuis 10 ans. Lorsque l’on a mis cette question sur le tapis, on a eu l’impression de vivre dans une France qui ignorait une partie de sa population. Les meufs vivent une double discrimination : celle d’être femme et celle d’être femme d’origine », scande Safia.

Et 2030 alors ?

La question de l’avenir a vite été écartée par les intervenantes, plus à l’aise dans l’observation et l’analyse de la situation actuelle, basée sur des luttes féministes profondes et récentes. Luc Le Vaillant utilise alors son rôle de modérateur pour recentrer le débat et pour tourner les regards vers ce que pourrait être l’avenir de ce mouvement pluriel.

C’est avec le sourire et un ton un brin provocateur – qu’il confesse aisément – qu’il se lance dans l’arène : « Revenons sur les points de conflit. Imaginons alors 2030, l’utérus artificiel ? Faut-il externaliser la gestation pour que les hommes et les femmes soient égaux ? » Une question qui fait bondir les expertes féministes ! Françoise Picq y saisit alors l’opportunité de préciser qu’il n’est pas question de perdre la spécificité de la maternité :

« Je n’ai pas envie d’échanger mon identité de genre. Là dessus, Antoinette Fouque n’avait pas tort. Il y a un slogan du MLF – Mouvement de libération des femmes – que j’aime beaucoup : « Un homme sur deux est une femme ». Nous sommes un homme sur deux mais nous ne sommes pas un homme comme les autres ».

Et elle revient alors sur la réalité actuelle, à savoir que les hommes, dans l’incapacité physique d’avoir des enfants entre eux, doivent passer par le corps des femmes. « Des femmes précaires, fragilisées. C’est la marchandisation du corps », ajoute Michèle Fitoussi, pour qui égalité des droits ne rime pas avec mimétisme.

Un lien vers un autre sujet sensible, que le journaliste de Libération ne résiste pas à saisir au vol : « Et alors, les bordels d’État pour hommes et femmes ? Possible ? » Et si personne ne se risque à répondre à ce qui pourrait être interprété comme un affront – 1h30 ne suffit pas pour entamer cet angle là – Luc Le Vaillant tente une échappatoire satirique et cynique : « Ce serait un bon moyen pour l’État de récupérer de l’argent ». De quoi détendre l’ambiance avant donner la parole au public.

Tout le monde est concerné

Une parole divisée qui va orienter la conférence sur le féminisme, l’affaire de tous. Safia Lebdi revendique le fait d’être féministe, que l’on soit homme ou femme. « Ce sont les hommes qui doivent se réveiller ! On construit l’avenir de demain, on résiste face à la mondialisation et aux questions morales ! », déclare-t-elle. Et quand un jeune homme prend la parole pour exprimer son envie de mettre l’humain au cœur du débat, Chekeba Hachemi lui rétorque avec ferveur et engagement :

« ça fait un demi siècle que l’humain est au cœur du débat et rien n’avance pour les femmes ».

Et Françoise Picq enchaine : « En se libérant, les femmes libèrent l’humanité toute entière ! » C’est à Michèle Fitoussi que revient l’honneur de conclure, et cette dernière ne s’éloignera pas de la ligne des inégalités qui subsistent entre les hommes et les femmes : « Vu la pente actuelle, il faudrait 120 ans pour arriver à une parité réelle. Quand on voit l’Assemblée nationale, il n’y a pas de diversité, pas de femmes alors que nous ne sommes pas une minorité, nous sommes 50% de la population. Je fais tout comme les hommes dans ce pays, je veux être traitée de la même manière ! » 2030, un nouveau féminisme ? On ne saura pas. Faudra être là…

 

3 questions à Safia Lebdi : « Mieux vaut être Zahia… »

Durant le débat, votre discours était plutôt optimiste avec un féminisme porté par la jeune génération via Internet. Pourtant, les jeunes femmes revendiquent leur volonté de ne pas être affiliées au féminisme et prônent l’égalité des sexes. Qu’est-ce qui fait peur dans le féminisme ?

Le féminisme français est squatté par les anciennes féministes. Le MLF, le droit à l’IVG, c’est obsolète pour les jeunes ! Mieux vaut être Zahia et gagner son argent avec son corps. Pour la nouvelle génération, Zahia incarne la réussite, la liberté. Cette génération est déconnectée de l’ancienne ! Rien que dans l’apparence…

C’est aussi pour ça que les Femen ont marché. Elles sont décomplexées et utilisent le corps comme une arme de combat. Le public qui y adhère est large et jeune. Moi, je suis une femme française issue de l’immigration, je m’identifie à des femmes qui me ressemblent. On ne peut pas se reconnaître dans l’ancien féminisme. Et ce sont les anciennes qui ont créé le rejet. Sans oublier qu’on met tout et n’importe quoi dans ce terme.

Comment ramène-t-on les jeunes femmes à la mobilisation et comment les sensibilise-t-on au mouvement ?

À travers le féminisme international ! Avec Facebook, en 3 ou 4 clics, on parle avec quelqu’un en Égypte, au Chili, en Angleterre. Il faut utiliser la blogosphère internationale. Car s’il existe des différences entre les pays, on dit la même chose sur le plan des droits des femmes. Toutes les femmes disent la même chose : mes libertés sont mises à mal. La religion, le communautarisme… elles vivent la même chose au Brésil, pour prendre un exemple. La parole est universelle. On a besoin d’une Gandhi. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de leader dans le féminisme. Il faut créer cette figure de leader.

Personne aujourd’hui ne peut incarner cette figure ? Najat Vallaud-Belkacem le pourrait-elle ?

Absolument pas ! Et non il n’y a personne actuellement. C’est pourquoi je pense qu’il faut créer un parti politique. Mais pas la liste européenne féministe ! Cette liste sera essentiellement constituée de femmes issues de la classe aisée. Elles vont mettre un peu de minorité mais très peu. Et surtout, elles ne mettront pas une tête inconnue en tête de liste. C’est un one-shot, soit tu cartonnes, soit tu dégages. Alors après ça peut être une stratégie politique. Elles vont peut-être permettre – et c’est la seule chose positive – d’aborder ces questions-là pendant la campagne. Moi je fais partie d’Europe Ecologie Les Verts, pour la laïcité, l’égalité, la liberté. On ne bougera pas là dessus et ces valeurs-là, on n’y touche pas !

Célian Ramis

Europe : Femmes, au-delà des frontières

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Alors que les élections européennes approchent – la France votera pour les eurodéputés le 25 mai prochain – la confusion règne, l’abstention gagne du terrain, le pouvoir de l’Europe est remis en cause, menaçant ainsi les acquis féminins et féministes.
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En mars, la capitale bretonne a profité de la journée internationale des femmes pour braquer les regards sur la question de l’égalité en Europe à l’heure où « certains gou­vernements fragilisent les droits acquis », précise le programme proposé par la ville de Rennes. Conférences, débats, projections de documentaires, expositions… les ma­nifestations apportaient une dimension européenne et internationale sur les écarts et discriminations qui subsistent et qui creuse un fossé entre les sexes. Si l’identité euro­péenne peine à s’imposer et ne se fait pas ressentir à Rennes, nombreuses sont celles qui ont souhaité interroger, comprendre et analyser les disparités ou les luttes communes de ces femmes qui œuvrent pour la cause. Alors que les élections européennes approchent – la France votera pour les eurodéputés le 25 mai prochain – la confusion règne, l’abstention gagne du terrain, le pouvoir de l’Europe est remis en cause, menaçant ainsi les acquis féminins et féministes.

Dès le 6 mars, l’exposition « Portraits de femmes européennes » est un des premiers événements à inaugurer la Journée internationale des Femmes à Rennes. Neuf portraits de femmes d’origine étrangère, résidant dans le quartier de Maurepas, sont présentés dans le hall de l’Espace social commun Gros Chêne. Nelly Raynal est médiatrice pour cette structure et est à l’origine de ce projet, mené en collaboration avec la photographe Elise Ruello.

L’objectif : créer du lien social entre les femmes du quartier et le centre social. Pour elle, qui a passé du temps à discuter avec chacune des participantes, très peu se sentent concernées par l’identité européenne. « Quand elles arrivent à être intégrées par le pays d’accueil, c’est là le principal pour elles », explique Nelly. Un point sur lequel la rejoint Marina, 38 ans, d’origine arménienne, ayant vécu 15 ans en Russie et arrivée à Rennes en 2005.

« C’est dur de créer du lien ! Surtout qu’en Russie, on fait beaucoup plus la fête entre femmes. L’avantage de ne pas avoir l’égalité des sexes, c’est que les hommes travaillent et que les femmes ont le temps de se réunir entre elles »
Nelly Raynal, médiatrice à l’Espace social commun Gros Chêne.

Toutefois, elle est ravie d’avoir participé à ce projet qui lui a permis de rencontrer les habitantes de son quartier, « et maintenant on se voit très régulièrement. On mélange les cultures, c’est magnifique ! »

UN CONTEXTE SOCIAL

« La promotion des droits des femmes est issue des directives et lois européennes depuis plus d’un demi siècle. On s’intéresse maintenant à la poursuite de ce travail. L’Europe de demain sera-t-elle encore plus populiste et réactionnaire ? ». Jocelyne Bougeard, alors adjointe au maire, déléguée aux Droits des femmes, à l’Égalité des droits et à la Laïcité – à l’heure où nous écrivons ces lignes, le nouveau conseil municipal n’a pas encore été constitué – s’interroge et souhaite mobiliser la population rennaise sur ce sujet.

Elle renouvelle ainsi son intérêt et sa volonté d’inscrire la capitale bretonne en tant que territoire engagé par la signature de la charte européenne de l’égalité entre les  femmes et les hommes depuis 2006 mais aussi en tant que territoire participant à l’unité et la cohérence de l’Europe. Un sujet qui semble manquer de visibilité auprès des Rennais peu informés et sensibilisés à la thématique.

« L’Union Européenne n’est plus une force motrice dans ce domaine depuis plusieurs années », explique Maxime Fourest, membre du Haut Conseil à l’Égalité, présent à Rennes le 11 mars pour une conférence intitulée « L’Europe de l’égalité est-elle en panne ? Le rôle des politiques d’égalité communautaires dans les états membres ». La pertinence de la question tombe à pic et soulève ainsi d’autres interrogations, à savoir le rôle exact et le pouvoir de cette Union politique, économique et sociale.

C’est en 1957, lors du traité de Rome (article 119 – devenu article 141), que figure pour la première fois le principe d’égalité entre les femmes et les hommes, concernant l’égalité de rémunération.

« Un principe qui restera inaperçu pendant au moins deux décennies avant que les luttes féministes ne s’emparent de cette arme juridique »
Maxime Fourest, membre du Haut Conseil à l’Égalité.

Quarante ans plus tard, le traité d’Amsterdam est signé dans un contexte de renforcement de l’unité européenne. Il prévoit alors la modification de l’article 2 en incluant la promotion de l’égalité entre les sexes dans l’énumération des missions que se fixe la Communauté ainsi que la modification de l’article 3, dans lequel un alinéa est ajouté : « Lorsqu’elle réalise toutes les actions visées au présent article, la Communauté cherche à éliminer les inégalités, et à promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes ».

Né alors le volet social de l’Union Européenne qui porte la question de l’égalité comme un levier de développement et de lutte contre les discriminations. La Communauté, en 1990, soutient et appuie la création du Lobby Européen des Femmes, qui réunit actuellement plus de 2500 organisations dans 31 pays. Leur rôle : « Faire du lobbying au niveau européen et fournir des informations aux responsables politiques afin que les droits des femmes et leurs besoins ainsi qu’une perspective de genre soient pris en compte lors de l’élaboration des politiques et législations.

Promouvoir la participation des organisations de femmes au niveau de l’UE et leur fournir les informations nécessaires à une telle participation. » Pour Maxime Fourest, si l’élargissement de l’Europe aux pays de l’Est a permis de faire naitre des politiques d’égalité dans des pays qui n’en avaient pas, il souligne toutefois le manque de leadership européen et d’investissement des États pour porter ces questions-là et les faire évoluer. « Le Parlement européen a renforcé dans les années 2000 son rôle de vigie, rend des rapports notamment sur l’IVG, pour un droit européen à l’avortement mais travaille aussi sur la prostitution, la traite des êtres humains », explique-t-il.

Pourtant, les deux derniers rapports en date ont été rejetés par les élus européens. Tout d’abord le rapport Estrela, sur le droit à l’avortement en Europe, rejeté le 10 décembre dernier. Ensuite, le rapport Zuber, concernant l’égalité de rémunération à travail égal, l’interdiction des départs forcés en cas de maternité ou encore la lutte contre les stéréotypes sexistes, rejeté le 11 mars dernier.

« Il y a une vraie volonté de remettre en cause les acquis des droits des femmes »
 Nicole Kiil-Nielsen, eurodéputée écologiste siégeant à la commission Droits des femmes et égalité des genres.

Pourtant, c’est entre autre l’abstention de certains élus de son parti qui a bloqué l’adoption de ce rapport initiative. Pour cause, « nous sommes divisés sur la question de la prostitution au sein de notre groupe ». Les écarts se creusent, les clivages se renforcent et les forces se radicalisent. 

FEMMES, PREMIÈRES VICTIMES DE LA CRISE

Elisabeth Crémieu, agrégée de géographie et ancienne enseignante à Sciences Po Paris, explique dans son ouvrage Géopolitique de la condition humaine qu’en théorie « les droits des femmes avancent quand les partis de gauche, normalement progressistes, sont au pouvoir, et ce pour des raisons idéologiques et politiques : le vote des femmes, conservateur dans les premiers temps, se déplace vers les partis de gauche dans de nombreux pays.

Il y a alors interaction : beaucoup de femmes votent à gauche, et la gauche au pouvoir fait avancer les droits des femmes. Mais la réalité est plus complexe que cela. » Une réalité complexe et compliquée en effet à laquelle vient s’ajouter la peur due à la montée au pouvoir des conservateurs, comme en témoigne l’actualité espagnole, avec le projet de loi sur l’accès à l’Interruption Volontaire de Grossesse dans seulement deux cas – à savoir en cas de viol, avec dépôt de plainte obligatoire, et en cas de danger pour la santé de la mère. Une loi qui rejoindrait l’esprit des politiques plus restrictives comme celles de la Pologne, de Chypre ou encore de l’Irlande.

La belge Christine Van Den Daelen n’en démord pas : « Les femmes sont un champ d’expérimentation en terme de régression sociale ». Membre du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde, elle était invitée par l’association rennaise Questions d’égalité, le 13 mars, pour développer son point de vue sur l’impact de la dette publique européenne sur la population féminine. En ligne de mire, les mesures d’austérité prises en réaction à la crise de 2008. Les conséquences : la diminution des revenus du travail rémunéré des femmes, la casse de la protection sociale, la destruction du service public, la remise en cause du droit du travail et l’augmentation de la TVA.

Et tout cela « sape l’autonomie financière et les libertés des femmes ». Elle exprime et démontre alors la féminisation de la pauvreté, qui n’apparaît pas comme un phénomène nouveau mais qui impacte les droits des femmes « En Espagne, on a supprimé le ministère de l’Égalité, en Italie, on a réduit de 70% les budgets des politiques familiales, en Allemagne, on débourse des sommes incroyables pour qu’un enfant soit pris en charge en crèche… » Et sa liste ne cesse de s’allonger et de tirer la sonnette d’alarme à chaque exemple et chiffre donnés.

Un argumentaire détaillé qui se veut le reflet d’une situation chaotique mais pas sans issue. Un souhait : « Annuler le côté illégitime de la dette. Les femmes sont les créancières de la dette publique, ce n’est pas normal. » En février 2011, le réseau Femmes en mouvement contre la dette et les plans d’austérité en Europe se constitue et développe un panel d’initiatives. En Grèce, les membres du collectif exigent des audits de comptes publics, d’hôpitaux, de centres sociaux, d’écoles, etc. Les actions de rue, les campagnes pour les droits à la santé des femmes mais aussi des droits sexuels et reproductifs également, se multiplient.

Pour Monica Karbowska, membre de « Initiative Féministe Européenne », il est important de sensibiliser les femmes à ces problématiques et de mettre en lien les mouvements sociaux européens.

« Il y a une multitude de mouvements et de manifestations depuis 2010/2011. Si on prend le cas de la Bulgarie, la Bosnie, la Grèce, la Slovénie, la Serbie, la Hongrie et plus récemment l’Ukraine. Mais en France, on n’entend pas beaucoup parler de tout ça. »
Monica Karbowska, membre de Initiative Féministe Européenne.

Ne pas rester dans son coin, sa solitude, « il faut se sortir de la logique individualiste ». Un message très politisé qu’elle lance à la petite assemblée réunie à la Maison internationale de Rennes. Elle poursuit : « On nous habitue à nous soumettre, on nous habitue à l’humiliation, à se dire que l’on est rien. Et quand on vit avec les minima sociaux, on a des revenus tellement bas que l’on s’isole et que l’on devient exclu de la citoyenneté ». Retrouver sa citoyenneté avant tout pour pouvoir être mobilisés, engagés, dans des causes communes, militantes.

PROBLÈME IDENTITAIRE

Et c’est justement vers les pays de l’Est et les pays des Balkans que se sont tournés les regards lors du week-end Documentaires au féminin, organisé par l’association Comptoir du Doc en partenariat avec Les Champs Libres, à Rennes. Les 15 et 16 mars, quatre films ont été diffusés et ont fait l’objet de débats et d’échanges avec le public à l’issue de chaque projection.

Parmi la sélection, Femmes des 12 frontières, de Claudine Bories, met particulièrement l’accent sur le militantisme, l’action politique et citoyenne d’une cinquantaine de femmes, qui viennent du Kosovo, de Bosnie, de Croatie, de Serbie, d’Albanie ou encore de Macédoine et qui vont se réunir et retourner sur les routes encore traumatisées par les différentes guerres et tensions pour transgresser les frontières. Un documentaire qui marque aussi l’envie de ses femmes de partager leurs expériences, leurs souvenirs et leurs engagements politiques, qu’elles souhaitent transmettre à la jeune génération.

Autre regard sur la précarité des femmes, celui du réalisateur autrichien Ed Moschitz. Ce dernier s’est intéressé à la situation des femmes en Moldavie qui émigrent illégalement vers l’Europe de l’Ouest pour gagner de l’argent et s’occuper de leur famille. À l’origine, Mama illegal est un reportage proposé à la télé autrichienne sur la vie d’Aurica et de son mari.

« C’était la nounou de mes enfants. Elle ne m’avait pas dit qu’elle était en situation illégale. Quand elle me l’a avoué, j’ai souhaité faire un reportage sur elle. J’ai alors été frappé par la découverte de la Moldavie et l’émission a passionné l’Autriche ».
Ed Moschitz, réalisateur autrichien.

Ce qui ne devait être qu’un sujet de quelques minutes devient un deuxième reportage puis un sujet de documentaire. Pendant 7 ans, le réalisateur va suivre l’évolution d’Aurica et va rencontrer d’autres jeunes femmes dans la même situation, qui vont accepter de témoigner. « La plupart des femmes qui partent sont souvent assez jeunes. Elles ont souvent un métier en Moldavie. Par exemple, Aurica était maitresse en maternelle », précise Ed Moschitz.

Mais le chômage et la pauvreté les font quitter leur pays pour aller travailler « vers la Russie et l’Ukraine pour les hommes et vers l’Autriche, l’Allemagne ou l’Italie pour les femmes qui vont être embauchées dans les services à la personne en général ». Si le réalisateur met en lumière l’incroyable combat de ces femmes et leur lutte pour la survie de leurs foyers, il met le doigt sur un point crucial de leur parcours : la découverte de l’ailleurs et le problème identitaire.

« Quand elles partent, elles n’ont aucune idée de ce qui les attend. Sur place, elles découvrent la place des femmes et les droits des femmes en Europe de l’Ouest. Cela devient un véritable problème quand elles rentrent chez elles », décrypte-t-il. À leur retour, leur vision a fondamentalement changé. Leur maison est trop petite, insalubre, leurs enfants ont grandi, sans elles. Le choc est brutal. Mama illegal montre alors des femmes bloquées entre leur pays d’origine qui ne leur correspond plus et leur pays d’accueil dans lequel elles sont clandestines. « Elles n’ont plus de pays d’attache. Nous contribuons à la destruction de ces femmes, de ces pays, de leurs familles », précise-t-il.

1, 2, 3, 4, 5… VITESSES

C’est donc une Europe à plusieurs vitesses qui est présentée dans le cadre de ce mois des femmes et qui cristallise les nombreuses inégalités qui subsistent entre les pays mais aussi les différences entre les femmes de chaque État. Des différences dues à la culture et l’histoire de leur pays. Le mouvement HF Bretagne, qui œuvre pour l’égalité femmes-hommes dans les arts et la culture organisait le 10 mars, aux Ateliers du Vent, une lecture-conférence en présence de plusieurs artistes rennaises.

Ces dernières ont choisi de sélectionner des textes d’auteures étrangères abordant des thèmes forts comme la prostitution ou les violences conjugales, en isolant des données chiffrées révélatrices du long chemin qu’il reste à parcourir. En effet, on y apprend qu’en Italie, sur 100 femmes violées, ¼ d’entre elles le sont pas leur mari. Et que 90% de ces femmes ne dénoncent pas leur violeur. Début mars, une enquête de l’Agence européenne des droits fondamentaux dévoilait qu’au sein de l’Union Européenne, 1 femme sur 3 a été victime de violences physiques ou sexuelles au moins une fois dans sa vie et qu’une femme sur 20 a été violée.

Des résultats qui font frémir et qui révèlent une proportion de femmes agressées plus élevée dans les pays de l’Europe du Nord, qui sont pourtant régulièrement pris à titre d’exemple sur la question de l’égalité des sexes. L’explication réside alors simplement dans le fait que la parole étant plus libérée, plus nombreuses sont celles qui osent dénoncer les violences subies, en opposition à la pudeur des pays du Sud.

Mari Flones, chorégraphe norvégienne installée aujourd’hui à Brest, invitée au débat du Mouvement HF Bretagne, avoue avoir été surprise, lors de sa première réunion en France, par la question d’un chorégraphe lui demandant s’il était important pour elle d’être autonome financièrement :

« J’ai eu l’impression qu’il fallait avoir un compagnon pour vivre. Je n’ai pas du tout été éduquée comme ça et je n’avais eu cette question avant… J’ai alors pensé que c’était la culture française… »

Malgré cette anecdote, elle tempère le discours tenu par les médias sur l’avancée des pays nordiques : « On aime penser qu’on est en avance en matière d’égalité femmes-hommes mais il reste encore des choses à faire, surtout maintenant que le gouvernement a changé… Certains points annoncés par l’ancien gouvernement socialiste sont actuellement remis en question ». Une nuance qui fait frémir dans l’assemblée. Et qui terrifie les Institutions qui redoutent une montée en puissance des conservateurs à l’occasion des prochaines élections européennes.

Euro-députée écologiste depuis 2008, l’an­cienne adjointe au maire de Rennes (2001-2008) siège aujourd’hui au Parlement européen au sein de la commission des Affaires étran­gères et de la commission Droits des femmes et égalité des genres. Elle est également pré­sente dans les délégations Asie Centrale et Conseil législatif palestinien. Elle revient sur le mandat en cours – jusqu’au 25 mai.

Après presque 5 ans de mandat, quel état des lieux – concernant l’égalité femmes-hommes en Europe - dres­sez-vous ?

Cette année a été assez chaude car il y a une peur de basculer à droite mais sinon… Le rapport sur le congé parental n’avance pas ! Il est bloqué depuis 2010. En 2009, le Parlement a voté afin de l’allonger à 20 semaines et de rendre le congé de paternité non transmissible/obligatoire. La proposition a été adoptée mais le Conseil bloque le processus. De nombreux États ne veulent pas d’une décision européenne, préférant une compétence nationale.

Comme cela a été le cas avec le rapport Estrela sur « la santé et les droits reproductifs et génésiques » en dé­cembre 2013 ?

Oui, alors qu’il n’est pas révolutionnaire ! Le pire, c’est qu’au sein de la Commission, il y avait une grande majorité favorable. Mais des milliers de courriels ont été envoyés aux élus de toute l’Europe. Ils étaient fondés sur la désinformation. On parlait alors de législation de la pédophilie. De la folie ! Alors que le rapport traite de l’accès à la contraception, d’éducation sexuelle, de légalisation de l’IVG. Puis les mobilisations de certains extrémistes ont entrainés les conserva­teurs… Le Parti populaire européen et des députés UMP français ont voté contre. Ils ont regretté et ont parlé d’un problème de traduction. C’est de la bêtise ! Après ils se disent les héritiers de Simone Veil…

La situation en Espagne a beaucoup agité l’Europe en ce début d’année. A-t-on raison d’avoir peur ?

C’est un des enjeux du 25 mai, j’en suis convaincue ! On sent un durcissement, une volonté de remettre en cause les acquis des droits des femmes. Quand on voit la position de la Lituanie, de Malte, de l’Espagne concernant l’IVG… Ou qu’en Italie, 85% des médecins font jouer l’objection des consciences et que c’est lé­gal ! Sans oublier les mesures d’austérité sur les financements des services publics, des hôpitaux, etc. Tout cela pèse sur les femmes.

Comment agir, au niveau européen, pour faire évoluer les mentalités ?

On évolue très lentement, ce n’est pas spontané. On lance des rapports d’initiative qui ne forcent pas les États à appliquer les di­rectives mais qui les conseillent avant de proposer une loi. Il faut de la pédagogie, des efforts. Quand on a défendu l’avortement, on était une minorité. Pareil pour la contraception pour les mi­neurs. Là, on ajoute à la campagne électorale la question de la traite des êtres humains, c’est une compétence de l’Union Euro­péenne. Et la question de la prostitution y est incluse. La loi fran­çaise – examinée par le Sénat en juin prochain - est très attendue. La France est souvent prise pour exemple par l’Union Européenne en matière de droits des femmes. Sinon, l’évolution passe par la sensibilisation des collé­giens et les lycéens. Ainsi que les échanges Erasmus !

Et par le Gender mainstreaming ?

Ah ! C’est un terme qui a été intégré au langage courant (rires). Oui, la Commission est vigilante à ce niveau-là et souhaite que chaque commission interne prenne en compte la question du genre. Réaliser des études genrées, c’est un point qui a été bien accepté par tout le monde.

À quelques semaines des élections européennes, des structures rennaises travaillent activement pour informer les électeurs. C’est le cas de la Maison de l’Europe à Rennes.

Située 10 place du Parlement à Rennes, la Maison de l’Europe « informe les citoyens sur l’Union Européenne, encourage les échanges européens, fait découvrir une Europe Unie dans la diversité et développe le sentiment d’appartenance à l’Union européenne* ». Ouverte au grand public, elle possède 12 antennes en Ille-et-Vilaine. « On a créé cette Maison avec quelques amis fin 2001, au moment où l’Europe passait à la monnaie unique. Les rennais se posaient des questions : on voulait y répondre et débattre », explique la présidente Jeanne-Françoise Hutin.

Depuis, l’association organise des animations pédagogiques, des cours de langues, des livrets d’informations ou encore des manifestations (conférences, débats, colloques). Pour les élections européennes - le 25 mai en France - un fascicule sur le rôle du parlement européen est distribué. « Le 24 avril prochain, on organise un forum. Les candidats répondront aux questions des électeurs sur leur motivation, leur mode de gouvernance et leur vision de l’Europe dans le monde », explique-t-elle. Fin juin, la structure réunira aussi les députés élus avec des jeunes - qui apporteront des propositions de lois.

« Les rennais ne s’intéressent pas trop à ces élections. Il y a 5 ans, on enregistrait 60% de taux d’abstention. D’ailleurs, durant les campagnes municipales, les élus ont peu parlé de la position de la ville par rapport à l’Europe, alors que c’est un sujet central ».
Jeanne-Françoise Hutin, présidente de la Maison de l'Europe.

Et du côté des femmes ? « Certaines se sentent très européennes et militent, mais c’est un petit nombre », dit-elle. Le droit des femmes repose bien sûr sur la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne (notamment, avec l’article 23 sur l’égalité entre hommes et femmes) mais les enjeux restent multiples : « L’Europe doit préconiser le respect de la femme dans son intégrité morale et physique - comme pour toutes les catégories d’ailleurs - lutter contre les violences faites aux femmes, défendre la parité, notamment au niveau des instances européennes et faire attention aux acquis », confie Jeanne-Françoise Hutin.

Concernant les sujets de société, « les députés européens actuels pensent que c’est du ressort des États. Lorsque cela touche trop à l’anthropologie, il est difficile de faire une loi qui s’impose à tous, mais nous devons rester unis dans la diversité », souligne-t-elle.

* Extrait du livret « Des maison de l’Europe de Bretagne »

Infographie : © Sophie Barel

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Droits des femmes : quelle Europe pour les Rennaises ?
Elles questionnent l'égalité européenne
Entretien avec Nicole Kiil-Nielsen
Union Européenne : mobilisation compliquée à Rennes

Célian Ramis

Festival Zanzan : comme une envie de changer l'image de l'autisme

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« J’ai fait ce film pour présenter une enfant qui a une liberté rare qu’on ne retrouve pas chez nous, les « normaux ». On a beaucoup à se reprocher sur notre liberté, les limites de notre normalité » explique la réalisatrice Eugénie Bourdeau
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« J’ai fait ce film pour présenter une enfant qui a une liberté rare qu’on ne retrouve pas chez nous, les « normaux ». On a beaucoup à se reprocher sur notre liberté, les limites de notre normalité » explique la réalisatrice Eugénie Bourdeau dont le documentaire, Sa normalité a été projeté vendredi 4 avril aux Champs Libres dans le cadre de la troisième édition du festival Zanzan, « Cinéma des arts et des différences » dirigé par Philippe Thomas, qui se déroulait du 3 au 6 avril à Rennes.

Ce documentaire de vingt-six minutes compile dix années de moments d’intimité de la vie d’Eugénie Bourdeau et de sa fille Lucile, 12 ans, diagnostiquée autiste à 4 ans. À la maison, en région parisienne puis à Avignon, en voiture sur un air de Francis Cabrel, lors d’une fête de la musique où l’enfant danse dans la foule ou bien à l’école, tant de moments de la vie quotidienne capturés par la caméra et le smartphone de cette mère, ancienne scripte pour le cinéma, qui décide, lorsqu’elle se retrouve seule avec Lucile à l’âge de un an de passer à la réalisation afin de filmer celle qu’elle considère comme « passionnante ».

Monté en une semaine, ce film l’a été à l’occasion d’un décrochage d’une des expositions des travaux de Lucile, « La Tribu de Lulu »*.

Parce que oui, Lucile dessine. Elle dessine frénétiquement au stylo noir, presque compulsivement, sur des centaines de feuilles par jour, des corps enlacés, en mouvement, dans un style qui, s’il est très naïf, n’en est pas moins vif et précis. Sur la vingtaine de minutes du documentaire, beaucoup de plans se concentrent sur cette activité qui accapare une grande partie du temps de l’adolescente.

Le dessin pour Lucile « c’est sa lecture des choses, une manière de traduire ce dont elle est témoin » selon sa mère. Cette voie prise par Lucile leur a ouvert de nombreuses portes explique la réalisatrice, qui déplore la succession de mauvaises expériences qu’elles ont connu dans ce système d’école ou avec des personnes qui n’ont pas su comprendre ou s’adapter à la singularité de l’enfant.

« Pour eux, nous sommes les handicapés »

En voyant ces images, on ne peut que sentir l’émotion, les moments de joie et d’amour de cette relation fusionnelle entre une mère et sa fille. C’est un documentaire joyeux, lumineux, sur un air du groupe Islandais Sigur Rós, que réalise Eugénie Bourdeau, qui a fait le choix de ne pas intégrer les colères de Lucile au montage par souci d’intimité.

C’est ainsi un film très positif qui nous est donné de voir, mais c’est en discutant avec la réalisatrice que l’on comprend en quoi le faire a été pour elle, un travail sur soi. Outil de mémoire, ce film lui a permis, en visionnant les images, de prendre du recul sur Lucile, leur relation et de s’approprier une seconde lecture des choses.

Pour la mère, le problème avec l’autisme, c’est les autres. « On fait subir à ces enfants notre propre incompétence à ne pas les comprendre. Être face à l’autisme demande un vrai travail sur soi et de revoir sa façon d’être. Les gens ne s’adaptent pas et pourtant, il faut respecter les autistes en tant que personnes », explique la réalisatrice qui garde un œil sur sa fille qui joue au soleil et s’adresse à des inconnus de manière spontanée.

Sa normalité accompagne ainsi les expositions de Lucile Notin-Bourdeau et devait tout d’abord s’adresser à un public restreint de proches. Or, si Eugénie Bourdeau n’envisageait pas sa diffusion au grand public de prime abord, l’idée de pouvoir engager des débats autour de l’autisme l’a conquise et ce fut le cas après sa projection aux Champs Libres, en sous-titré et en audio description pour ceux qui le souhaitaient.

Dans la salle certains connaissent et comprennent l’autisme, d’autres sont moins sensibilisés et posent des questions. Lucile monte sur l’estrade et commence à chanter Highway to Hell du groupe ACDC ou Down On My Knees de l’artiste Ayo sous le regard bienveillant des spectateurs qui s’amusent de son énergie et de sa liberté dont nous parle tant sa mère.

« J’ai voulu montrer une autre façon d’être, la beauté dans sa liberté », conclut Eugénie Bourdeau qui parle de « singularité » pour l’autisme plutôt que de handicap; cette singularité qui encore aujourd’hui reste compliquée à comprendre, à expliquer mais qui cette fois, rime avec légèreté et sourire.

* Pour voir les dessins de l’artiste Lucile Notin-Bourdeau : latribudelulu.com

Célian Ramis

Municipales 2014 : Nathalie Appéré, première femme maire de Rennes

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Après un suspens quasi nul, Rennes reste le bastion de la gauche. C’est ce qu’a confirmé le second tour, hier soir, malgré une abstention de 46,61%, des élections municipales.
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Après un suspens quasi nul, Rennes reste le bastion de la gauche. C’est ce qu’a confirmé le second tour, hier soir, malgré une abstention de 46,61%, des élections municipales. Nathalie Appéré, candidate socialiste, porte donc sa liste Rennes créative et solidaire à la victoire avec 55,83% des voix contre 44,16% pour son adversaire, Bruno Chavanat, leader du centre-droite. Une femme à la tête de Rennes, une grande première pour la capitale bretonne.

« Je suis un produit de la parité », nous disait Nathalie Appéré en décembre 2013, dans le cadre de notre article sur la parité dans les scrutins, à lire dans le numéro 21 – janvier 2014 et sur notre site. Ce dimanche soir, la candidate socialiste élue au poste de maire de Rennes rejoint le faible pourcentage de femmes maires, tout comme ses consœurs Johanna Rolland à Nantes ou encore Anne Hidalgo à Paris.

En 2008, elles étaient 13,9% en France. Un chiffre que Jocelyne Bougeard, jusqu’alors adjointe au maire, déléguée aux droits des femmes, redoute de voir encore diminuer. Le 30 mars, celle qui figurait en 29ème position durant l’entre-deux tours signe pour un nouveau mandat, aux côtés de la députée-maire Nathalie Appéré. Pour cette dernière, qui fait son entrée, aux alentours de 21h20, dans le grand salon de l’Hôtel de ville sous les nombreux applaudissements des militants, « les Rennais ont souhaité écrire une nouvelle page de notre histoire ».

Un discours succinct prononcé par celle qui succède à Daniel Deleveau – maire de Rennes et président de Rennes Métropole depuis 2008 – au milieu de son équipe, qui devrait se mettre au travail dès vendredi prochain lors du conseil municipal. Et un discours qu’elle termine, sourire aux lèvres, en saisissant la main de Matthieu Theurier – co-tête de liste Europe Écologie Les Verts – Front de gauche durant la campagne et en 2ème position après la fusion avec la liste Rennes créative et solidaire – qui lui en revanche n’affiche pas le même large sourire que ses nouveaux camarades fraichement élus (ou réélus pour la majorité).

De son côté, Jocelyne Bougeard regrette la douloureuse séparation de certains colistiers – due à l’alliance de la liste de Nathalie Appéré et de celle de Matthieu Theurier – Valérie Faucheux – mais se déclare extrêmement contente « et consciente des engagements pris vis-à-vis de la population rennaise ». Et évidemment, ravie « qu’une femme soit élue ».

Si pour l’heure, elle ne peut (veut) pas s’avancer sur la délégation dont elle sera chargée, elle exprime et confirme sa volonté de conserver sa responsabilité au sein de la délégation aux droits des femmes, « même si quelqu’un d’autre pourrait très bien le faire ». Une délégation qui lui tient à coeur. Pour elle, l’égalité des sexes et les droits des femmes restent une priorité forte, « notamment la situation des femmes pauvres ». Et si Nathalie Appéré mentionne, dans son discours les axes prioritaires de son nouveau conseil municipal, l’emploi, la qualité de vie environnementale, la démocratie locale entre autres, elle taira la question de la parité et de l’égalité femmes-hommes.

Un sujet qu’elle n’a pas porté au cœur de sa campagne également mais auquel elle se dit particulièrement sensible, « notamment dans le fait de maintenir la ville de Rennes en tant qu’employeur exemplaire et novateur, aussi bien au niveau de la parité qu’au niveau de la qualité des emplois ». Le prochain conseil municipal de la capitale bretonne sera constitué vendredi 4 avril. Selon les informations communiquées par la Préfecture d’Ille-et-Vilaine, le conseil devrait être constitué de 48 sièges pour la majorité et 13 sièges pour l’opposition.

Célian Ramis

Droit à l'avortement : Désirée ou l'art du court-métrage rennais

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Et si en France l’avortement n’était pas complètement légalisé ? Et si en France, il fallait avoir été violée pour avoir accès à l’IVG ?
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Et si en France l’avortement n’était pas complètement légalisé ? Et si en France, il fallait avoir été violée pour avoir accès à l’IVG ? Deux jeunes rennais, Mathilde Joubaud et Paul Marques Duarte, ont décidé de transposer l’actualité espagnole à la France, dans leur court-métrage Désirée.

Une production rennaise – le collectif informel HCBS Productions – des acteurs rennais, des réalisateurs rennais, en quelques mots un court métrage 100% rennais. Mais le message transgresse les frontières et va au-delà de la capitale bretonne.

En janvier 2014, Mathilde Joubaud, lycéenne à Saint-Martin en option Cinéma, et Paul Marques Duarte, étudiant en Arts du spectacle à Rennes 2 – qui se sont rencontrés au lycée Saint-Martin et sur le tournage d’un court-métrage, réalisé par Paul, sur les effets de l’alcool au volant – décident de travailler ensemble sur le projet Désirée, en réaction à la loi espagnole restreignant l’accès à l’IVG à deux cas seulement : en cas de viol (avec dépôt de plainte obligatoire) ou en cas de danger pour la santé de la mère.

« J’avais entendu parler de cette loi et je voulais réagir. J’ai fait beaucoup de recherches pour comprendre les modifications de cette loi et le timing qu’on avait pour faire le film », explique Mathilde. Âgée de 17 ans, elle est touchée par la violence de cette actualité : « En tant que femme, je me sens concernée. Mais j’ai aussi une amie espagnole, que j’ai vu perturbée par les événements. C’est inadmissible ce qu’il se passe ! »

Dans ce très court-métrage, de 2 minutes, Paul et Mathilde ont choisi parmi plusieurs scénarios de présenter le cas d’une jeune femme de 18 ans – interprétée par Sydney Massicot, élève au lycée Saint-Martin – qui, enceinte, décide d’aller consulter son médecin – interprété par Eddy Del Pino, fondateur du collectif Un film, un jour – pour avorter. Ce dernier, ravi que la patiente attende un enfant – « c’est formidable » lui dira-t-il d’emblée – s’assombrit en découvrant qu’elle ne souhaite pas le garder. « Pas violée, pas d’IVG », la phrase est cinglante, le message brutal, l’impact percutant.

Une réalité peu probable dans l’Hexagone, qui a renforcé le 20 janvier 2014 sa position sur le droit à l’avortement en supprimant le caractère d’urgence inscrit dans la loi Veil, mais qui deviendra celle de l’Espagne puisque le 20 décembre dernier le gouvernement de Mariano Rajoy a approuvé le projet de loi – qui devrait être voté par le Parlement après les élections européennes, fin mai. C’est alors un choix des réalisateurs de transposer la situation espagnole à un cas français en flirtant avec le registre de la comédie :

« Elle n’est pas faite uniquement pour divertir mais également pour faire passer le message. Désirée n’est pas tellement une comédie au fond, on tire sur l’humour noir à fond ».

La comédie, un genre sérieux. Un argument défendu par de nombreux réalisateurs, tels qu’Alexandre Astier ou tel que l’avait expliqué Bertrand Tavernier, lors de son passage à Rennes le 8 octobre 2013 pour l’avant-première de son dernier film Quai d’Orsay.

Un impact important

La tendance actuelle est à la transposition. À l’occasion de la journée internationale des femmes, la réalisatrice française Lisa Azuelos (qui avait écrit un scénario pour la cause gay féminine dans les années 90, sous son nom d’épouse à l’époque, Lisa Alessandrin) utilisait ce principe dans un court-métrage de 4 minutes, 14 millions de cris, avec Julie Gayet, Alexandre Astier, Adèle Gasparov et Philippe Nahon. Un mini film dont l’objectif était de dénoncer les 14 millions de filles mineures mariées de force dans le monde.

Ici, Paul Marques Duarte et Mathilde Joubaud n’ont pas la prétention de « faire bouger les choses mais de faire réfléchir, en touchant un public large, et jeune. C’est important que les jeunes comprennent la situation ». En le projetant au lycée Saint-Martin, l’idée fait son chemin. Désirée provoque les rires dus à la situation, à la réaction naïve et spontanée – à première interprétation – du médecin, qui se transforment peu à peu en rires nerveux pour ensuite se figer sur place. Peut-on rire de tout ? La question est posée à demi-mots de manière à ne pas empiéter sur le sujet principal et les réactions des un(e)s et des autres. Vient ensuite le temps de la réflexion et des premiers ressentis.

« Étonnamment, nous avons eu pas mal de réactions masculines qui, une fois le rire passé, trouvaient ça intéressant et juste dans le traitement, pas dans la loi. Et pour les filles, certaines ont trouvé ça abusé »
confie Mathilde, interpellée.

Dérangées par le message ? Pourtant, en France, les Marches pour la vie ont envahi les rues de Paris, en janvier 2014, afin de défendre « le respect envers toute vie humaine ». Sans oublier que début décembre 2013, le Parlement européen (dont des députés UMP français) a rejeté le rapport Estrela sur la santé et les droits sexuels et génésiques, refusant ainsi de faire de l’avortement un droit européen. Une grande « bêtise de la part des héritiers de Simone Veil », nous confie l’ancienne adjointe au maire de Rennes, Nicole Kiil-Nielsen, actuellement eurodéputée écologiste.

Une suite engagée et envisagée

Pour Mathilde Joubaud, il est inacceptable de voir bafoués des droits obtenus après plusieurs décennies (lire notre article Rennes : un lieu de rassemblement pour le droit à l’avortement – 24 mars 2014). « Pourquoi régresse-t-on de cette façon ? On sait que par temps de crise, les droits sont menacés. Il suffit de peu de chose : les droits ne sont jamais acquis », s’insurge-t-elle.

Un point sur lequel la rejoint Paul Marques Duarte, qui aime s’attaquer à des sujets de société et marquer les esprits, comme il l’avait déjà fait auparavant avec son court-métrage Reflet, sur le harcèlement scolaire. Un très court-métrage réutilisé par l’État pour lutter contre ce type de harcèlement. Ou encore avec Fruit qu’on fit, dans lequel il aborde le divorce du point de vue de l’enfant, sélectionné en hors-compétition (short film corner) au festival de Cannes, l’an dernier. Tous deux ont conscience de l’impact des arts et notamment celui du cinéma sur le public et l’opinion publique.

« Plus c’est percutant, mieux c’est. Et plus c’est court, plus les jeunes regardent. En deux minutes le message passe, c’est efficace », explique Paul.

Du haut de ses 18 ans, il signe le scénario de Désirée et co-réalise le mini film en une après-midi à Laillé, près de Rennes. Il opte également pour des plans fixes « afin de montrer que les choses ne bougent pas, et surtout que personne ne bouge ». Un choix qui sera certainement réemployé dans leur deuxième court-métrage, sur le même thème mais avec un scénario différent, cette fois signé Mathilde Joubaud.

« On se placera sans doute du point de vue de la femme dans le prochain. Là, on expliquait la situation. Maintenant, on montrera le ressenti de la femme. Dans cette loi, on prend plus en compte la valeur du bébé que celui de la mère. Cette dernière doit s’effacer au profit de son enfant, ce n’est pas normal », précise la jeune réalisatrice. Toujours dans l’objectif de transmettre que l’avortement est un droit : « On peut garder l’enfant. On peut ne pas garder l’enfant. C’est un choix. Un droit. »

Pour l’heure, le duo pense d’abord à réenregistrer le son de Désirée en le post-synchronisant dans les studios rennais, Nomades productions – et peut-être modifier le titre de ce court-métrage à la suite de réactions sensibles au fait que c’était un nom mixte employé ici au féminin – puisque le film pâtit actuellement d’une mauvaise qualité nuisible à son efficacité. Des projets de diffusion sont en cours – notamment pour une projection au festival Court en Betton si le film est retenu parmi la sélection – et le tournage du deuxième volet devrait suivre dans les semaines à venir. Pour visionner la première partie de leur travail, cliquez ici.

Célian Ramis

Rennes, un lieu de rassemblement pour le droit à l'avortement

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Dans le cadre de la journée internationale des femmes, une conférence sur « L’histoire des mobilisations pour la libéralisation de l’avortement à Rennes » était organisée par les Archives de la ville.
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Dans le cadre de la journée internationale des femmes, une conférence sur « L’histoire des mobilisations pour la libéralisation de l’avortement à Rennes » était organisée par les Archives de la ville. Patricia Godard et Lydie Porée retraçaient les luttes comprises entre 1972 et 1974.

Jeudi dernier, les deux membres de l’association Histoire du féminisme à Rennes présentaient les archives de la section locale du groupe Choisir Rennes, une association en faveur de l’avortement. Les documents permettaient de retracer les manifestations et rassemblements pour la libéralisation de ce droit dans la capitale bretonne, à partir desquels Patricia Godard et Lydie Porée ont rédigé l’ouvrage Les femmes s’en vont en lutte, publié en février dernier aux éditions Goater. L’occasion de découvrir une partie de l’histoire des luttes féministes ayant eu lieu au début des années 70.

Époque dite de la « deuxième vague ». Ce soir-là, une trentaine de personnes sont présentes dans la salle. La conférence débute par une série de dates projetées sur le mur :

- 1967 : la loi Neuwirth qui autorise la contraception
- 1972 : la création de l’association Choisir Rennes
- 1973 : la grève de la faculté de médecine
- 1975 : la loi Veil.

Quelques repères pour attester du rôle déterminant de Rennes dans les mobilisations pour le droit à l’Interruption volontaire de grossesse (IVG). Les archives proviennent du fonds de Patrick Wiener – surnommé Angela : un ancien étudiant en médecine à Rennes. « Il nous a donné des documents importants sur l’association « Choisir Rennes » », explique Lydie Porée. Croquis, tracts, fiches de renseignements, lettres, brouillons… L’homme a tout conservé. « Un trésor » selon la jeune femme, très peu de militants du groupe l’ayant fait.

C’est en raison des décès fréquents, des répressions menées à l’encontre des femmes y ayant recours et des difficultés à contrôler la fécondité, que les mobilisations ont commencé. À cette époque, c’est la méthode d’aspiration du contenu utérin, appelée « de Karman », qui était employée – un croquis d’un appareil génital, provenant des archives de Patrick Wiener, a été retrouvé. Une technique simple, selon les conférencières, peu agressive qui « permettait aux femmes de se réapproprier leur corps », commente Patricia Godard. Et c’est dès l’été 1972 qu’une équipe rennaise pratiquait cette méthode sur les femmes souhaitant avorter illégalement.

1972 : La naissance de Choisir Rennes

Cette même année, l’association prend forme. Composées de féministes et de militantes maoïstes, elle constituait une antenne du mouvement national – avant que le groupe ne s’en détache pour Défendre la femme. D’après les archives, Choisir Rennes revendiquait des idées politiques et anticapitalistes. « Les femmes de la classe bourgeoises restaient des privilégiées qui avaient plus de moyens d’aller avorter à l’étranger que les autres », précise Lydie Porée. La grève de la faculté de médecine est à l’époque, un « catalyseur ».

L’association y recrute des étudiants pour pratiquer les IVG et les demandes affluent. Le profil des bénéficiaires ? « Des rennaises, âgées de 20 à 30 ans, travailleuses, étudiantes ou en recherche d’emploi », détaille les spécialistes. Entre 1973 et 1974, des fiches de renseignements sont d’ailleurs minutieusement rédigées par les militantes et conservées par Patrick Wiener.

1974 : Choisir Rennes s’éteint au profit du MLAC

Dès 1974, Choisir Rennes s’associe au Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), avant de disparaitre. Composé principalement de trotskystes, ce dernier distribuait des tracts et diffusait  Histoire d’A, un documentaire réalisé par Charles Belmont et Marielle Issartel sur l’interruption volontaire de grossesse, effectuée de manière clandestine, et sur la contraception. De quoi faire réagir les plus sceptiques et remuer la population.

 « Les mobilisations à Rennes ont été nombreuses et n’ont pas eu lieu qu’à Paris », conclut Lydie Porée. Le droit à l’avortement est, comme en témoignent les archives, issu de hautes luttes, et les rennais y ont donc activement participé. Une page de l’histoire de la ville qu’il convient de ne pas l’oublier…

 

À savoir : En 1974, plusieurs propositions de lois, portées par le Parti Socialiste seront présentées puis abandonnées. Jusqu’au 20 décembre 1974, date à laquelle la loi Veil sera adoptée.

Célian Ramis

Marche féministe à Rennes : "Machos ! Machos ! Vous nous cassez le clito !"

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« La société enseigne « Ne vous faites pas violer » plutôt que « Ne violez pas » », « Un enfant est un choix. L’IVG est un droit », « Une femme voilée agressée, c’est toutes les femmes qui sont visées ».
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« La société enseigne « Ne vous faites pas violer » plutôt que « Ne violez pas » », « Un enfant est un choix. L’IVG est un droit », « Une femme voilée agressée, c’est toutes les femmes qui sont visées ». Hier soir, mardi 18 mars, était organisée une marche féministe non-mixte, à l’initiative de trois syndicats étudiants de Rennes 2 – SLB Skol Veur Roazhon, CNT-FAU et Solidaires étudiant-e-s Rennes. Un objectif en tête : se réapproprier l’espace public, de nuit.

C’est à l’heure où tombe la nuit qu’elles ont décidé de se rassembler sur la place de la Mairie ce mardi. Plusieurs dizaines de femmes ont répondu à l’appel des syndicats étudiants et formé un cercle autour des pancartes qui seront ensuite brandies fièrement lors de la marche.

Sur le papier, elles sont lesbiennes, trans, bisexuelles, hétéras, queers, intersexuées, grandes, noires, communistes, libertaires, maquillées, mères, sœurs, bretonnes, filles d’immigrées, libertines et bien d’autres choses encore. Et tout en même temps.

C’est l’idée qui est portée au travers de ce mouvement, organisé à l’occasion du mois du féminisme, par l’université Rennes 2. « Le but est de se réapproprier la rue en tant que femmes, dans n’importe quelle tenue, dans n’importe quel lieu », s’écrie Leila, du syndicat Solidaires étudiant-e-s Rennes, dans le mégaphone avant d’ouvrir la marche. Il est 19h30 et le cortège, composé d’une soixantaine de personnes selon les forces de l’ordre, s’élance dans la rue d’Orléans, pour rejoindre les quais avant de remonter la rue de la Monnaie, la place des Lices, la place Sainte Anne pour terminer rue Legraverend, au bar 1675.

La non-mixité comme outils de lutte féministe

Pendant une heure, la manifestation féministe revendique les droits des femmes parmi lesquels figurent ceux de ne plus avoir peur seules la nuit, « peur de se faire juger, évaluer, interpeller, suivre, agresser, violer, arrêter… » explique le tract qu’elles distribuent aux passants, tantôt sceptiques, tantôt intéressés.

« Sur le trajet, un homme nous a traité de sales putes et nous a fait un doigt d’honneur. Ce n’est pas évident de mobiliser autour du féminisme et d’expliquer pourquoi la marche est non-mixte. Certains hommes, et certaines femmes, ont du mal à le comprendre », précise Leila. Le choix de n’autoriser que la gente féminine à défiler marque une volonté de libérer la parole et l’espace pour les femmes : « Aujourd’hui, on considère l’égalité femmes-hommes acquise mais c’est justement dans ce genre d’événement que l’on se rend compte que c’est faux. La non-mixité est un outils de lutte féministe qui permet de comprendre à quel point on intègre au quotidien l’oppression masculine ».

Selon les participantes, marcher entre femmes permet d’oser prendre la parole, d’oser crier des slogans et d’oser s’assumer. Hier soir, elles refusaient donc de se laisser enfermer dans les stéréotypes et carcans infligés, selon les discours, par la société. Le message est clair et direct : elles veulent être libres dans leur corps, dans leur sexualité, dans leur mode de vie, dans leur manière d’être et dans leur manière de s’habiller.

Un point qui a fait l’actualité ces derniers jours avec l’histoire de Jack parker, blogueuse et ex-rédactrice en chef du site Madmezoille.com, qui raconte le 13 mars avoir été agressée sexuellement dans le métro parisien. Un « quadra lambda » faufile sa main sous la jupe de cette femme et enfonce ses doigts dans son entrejambe, à travers le collant. Certains commentaires sexistes ont été publiés par l’hebdo Les Inrocks – article du 17 mars 2014 « Agressée sexuellement dans le métro, une blogueuse est accusée d’avoir porté une jupe », www.lesinrocks.com.

Des slogans radicaux ?

Ce soir-là, les militantes peuvent marcher sur la route, de nuit, sans craindre le discours réprobateur des juges de la bienséance et des contrôleurs de l’image des femmes. Et défiler avec fierté, dans une ambiance décontractée et joyeuse. Elles scandent en chœur des slogans qui ont le mérite d’être francs et directs et qui pourraient être qualifiés de radicaux pour certains. « Machos ! Machos ! Vous nous cassez le clito », « À bas, l’hétéro-patriarcat ! » ou encore « Non c’est non ! La prochaine fois, ce sera un coup de cutter dans ta bite connard ».

Une violence à la hauteur de leur colère face aux disparités qui subsistent, voire qui se creusent davantage dans la société actuelle, entre les femmes et les hommes. Une violence qui démontre aussi leur volonté de se démarquer et, par ce message, de se libérer de cette emprise dominatrice. « L’idée est que chacun et chacune puissent circuler dans l’espace sans avoir peur et puissent se charger de comment se défendre », explique Pauline, qui marche à quelques pas d’une militante tenant la pancarte « Ne me libérez pas, je m’en charge ».

La jeune femme fréquente les milieux militants et les collectifs féministes informels. Elle a eu vent de la marche par le bouche à oreille et a souhaité participer. Pour elle, la lutte « passe aujourd’hui par le militantisme mais ça devrait être évident ! » Au cours du mois du féminisme, plusieurs actions sont organisées telles qu’une chorale féministe, des interventions des sages-femmes toujours mobilisées ou encore un débat sur le sexisme à l’université.

Célian Ramis

Accoucher chez soi, une liberté remise en cause

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Rennes
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L’accouchement assisté à domicile est menacé et il devient difficile de trouver des sages femmes qui le pratiquent.
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Depuis plus de cinq mois les sages femmes sont en grève et poursuivent les manifestations, à Rennes. Elles revendiquent le statut de praticien hospitalier. En parallèle, l’accouchement assisté à domicile est menacé et il devient difficile de trouver des sages femmes qui le pratiquent.

80 à 90% des naissances ont lieu à domicile, dans le monde. C’est seulement après la Seconde Guerre mondiale que l’accouchement à l’hôpital s’est peu à peu généralisé dans les pays occidentaux. Les progrès techniques et médicaux ont été tels, notamment depuis les années 70, que la grossesse et la naissance sont devenus aujourd’hui surmédicalisées, surtout en France. Simultanément, l’accouchement assisté à domicile (AAD), encore assez répandu en Europe du Nord – aux Pays Bas, en Grande-Bretagne, en Belgique ou encore en Allemagne – est mal perçu dans notre pays, considéré comme archaïque, dangereux, inconscient.

Aucune étude n’a pourtant prouvé qu’il augmente les risques. « Dans le cas d’une grossesse normale, dite physiologique, sans mauvaise position du bébé ou du placenta, sans diabète gestationnel, avec une bonne préparation, l’AAD offre plus de confort, de confiance et de liberté à la femme et les suites de couches sont vraiment mieux vécues », confie Katell Chantreau, 37 ans. Elle a mis au monde ses trois enfants chez elle, à Rennes, et a réalisé le documentaire Fait Maison qui suit la grossesse et l’accouchement à domicile de son amie Kate Fletcher (http://film.fait.maison.free.fr/).

Au début des années 2000, l’AAD a connu un regain d’intérêt dans notre pays, « C’est une réaction logique face aux excès. Les femmes ne veulent plus de cette surmédicalisation. Elles ont pris conscience qu’elles pouvaient « consommer mieux » leurs grossesses et leurs accouchements, elles ont plus de discernement de ce côté là, plus de réflexion, elles ne subissent plus. Souvent, elles ont eu un premier mauvais vécu, elles ont été déçues, frustrées voire traumatisées », confie Emmanuelle Oudin, une des deux sages-femmes qui pratiquent l’AAD en Ille-et-Vilaine.

Liberté de choix

« À la maison, si on est bien préparé, si la sage-femme connaît bien le couple, cela supprime un tas d’éventuelles complications. On peut prendre un bain, se détendre, ça change beaucoup de choses. On choisit sa position ! Et cette liberté posturale n’est pas négligeable. Si je devais militer pour quelque chose, ça serait pour ça ! En outre, les pères sont plus impliqués. Et puis il y a moins de baby blues ! », insiste Katell pour défendre l’AAD tant décrié.

La jeune femme pense que son documentaire a le mérite d’alimenter la réflexion et le débat sur les différents modes d’accouchement et surtout de poser cette question : « Est-ce un droit d’avoir le choix ? ». Or, aujourd’hui, selon elle, on n’a, en France, de l’accouchement et de la grossesse qu’une vision pathologique. Un sentiment fortement partagé par la professionnelle brétillienne :

« Nous sommes formatées à l’école, on ne nous apprend que le culte de la peur, le principe de risque, alors que partout ailleurs en Europe l’AAD fait partie de la formation ». Pas étudié, mal vu, l’AAD est aujourd’hui remis en cause par une loi datant de 2002.

L’AAD remis en cause

La loi Kouchner de 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé prévoit que les sages-femmes pratiquant l’AAD soient assurées. Jusqu’ici rien d’anormal. En 2011, un rapport de la Cour des Comptes, d’autre part élogieux pour les sages-femmes, a mis le doigt sur le fait que sur les 72 sages-femmes pratiquant l’AAD en France à l’époque, seulement 4 étaient assurées.

« Oui, car les assureurs nous demandent des sommes exorbitantes ! 20 000 euros en moyenne par an. Impossible », explique la sage-femme.

Ces primes sont en effet calquées sur les accouchements à risque, or l’accouchement à domicile est physiologique pas pathologique. « Nous ne prenons aucune risque, l’AAD n’est possible que si la grossesse est normale », ajoute-t-elle. Une situation incompréhensible et inextricable pour les adeptes de l’AAD. Résultat ? « Déjà critiquées, beaucoup de sages-femmes vont arrêter. Sauf que les mères qui ont eu un enfant chez elles ne vont pas aller en maternité pour leur(s) futur(s) bébé(s), elles accoucheront seules, et là il y a danger », avance Katell Chantreau.

Peu nombreuses à l’heure actuelle – entre 70 et 80 au total en France – les professionnelles risquent donc de voir encore leur nombre diminuer et ne pourront pas répondre à la demande qui elle, augmente. La France pourrait alors se faire taper sur les doigts par l’Europe, car l’article 8 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme prévoit que la femme a le droit de choisir où elle accouche.

Célian Ramis

Mille et une voluptés rennaises

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L’érotisme nourrit le quotidien des hommes et des femmes, stimule l’imaginaire à travers la suggestion, l’éveil des sens, le jeu de la séduction, les plaisirs charnels, le désir et la découverte physique de son corps et de l’Autre…
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Dans les médias, la question de l’érotisme est très souvent traitée comme une notion permettant de pimenter la vie sexuelle des couples. On réduit donc cet art, défini dans Le Petit Robert par tout ce « qui a rapport à l’amour physique, au plaisir et au désir sexuel distincts de la procréation », à une simple alternative susceptible de pallier les problèmes existants dans les rapports sexuels. Pourtant, l’érotisme nourrit le quotidien des hommes et des femmes, stimule l’imaginaire à travers la suggestion, l’éveil des sens, le jeu de la séduction, les plaisirs charnels, le désir et la découverte physique de son corps et de l’Autre… Aujourd’hui commercialisé dans différents registres (chic, glamour, populaire, etc.), l’accès à l’érotisme semble simple et direct et il est avéré que le marché attire des femmes de plus en plus nombreuses. Elles poussent les portes des sex shops, fréquentent le salon de l’érotisme, organisent des soirées entre copines ou couples ou encore consultent une sexologue. YEGG explore le monde voluptueux de l’érotisme.

Le marché du sexe s’est-il démocratisé ? Les femmes semblent ne plus avoir peur d’entrer dans les boutiques spécialisées et de s’adonner à de nouvelles pratiques. Qu’en est t-il réellement ? Où se placent les rennaises ? YEGG a rencontré deux vendeuses de produits érotiques. Elles nous expliquent.

Depuis plusieurs années, le marché du plaisir s’est ouvert à un large public d’adulte. La multiplication des points de vente, la diversité des produits et l’amélioration de la qualité y sont, en partie, responsables. Des changements s’opèrent, la clientèle évolue et de nombreux acteurs du milieu le constatent. C’est le cas de deux femmes. Elles travaillent dans des boutiques spécialisées au sein de la métropole rennaise. L’une est vendeuse à Dorcel Store, à Saint-Grégoire depuis plus de 2 ans et l’autre est la seule femme salariée d’un sex-shop* à Rennes depuis 25 ans.

Au quotidien, elles observent une féminisation de la clientèle. Pour la plus ancienne des vendeuses, entrée dans le milieu par hasard en 1986 en cherchant un poste de libraire, « les femmes sont plus nombreuses depuis une douzaine d’années ». En raison du développement du marché sur Internet et de l’ouverture d’esprit des nouvelles générations : « Des femmes viennent entre copines pour trouver des idées ou organiser un enterrement de vie de jeune fille, par exemple  ». Dans son magasin, tous les âges, toutes les classes sociales et les statuts (célibataire, en couple ou marié) sont présents. Cependant, leurs goûts diffèrent.

« Une femme seule achète davantage un accessoire, type « sex toy  », pour un plaisir solitaire alors qu’une personne en couple se tourne vers les huiles, la lingerie ou les jeux de société  ». Cependant, dans l’ensemble, l’attirance des femmes pour tel ou tel article reste similaire. « Les femmes aiment les sex toys et autres accessoires qui tolèrent le contact avec l’eau et achètent également des DVD ».
Salariée de Dorcel Store.

Elle relève une consommation de films X qui varie dans les choix selon les hommes et les femmes.

ÉROTIQUE CHIC

Et les rennaises ? « Elles aiment les choses sophistiquées, assez couteuses et qualitatives  », ajoute l’employée. « Les entrées de gamme les intéressent moins qu’auparavant et côté esthétique, elles apprécient surtout les couleurs et les articles travaillés  ». Quant à l’écart de goût entre les femmes et les hommes, il se réduit. « Il y a encore une quinzaine d’année, l’homme était plus physique et les femmes plus cérébrales dans leurs achats. Aujourd’hui, c’est moins frappant  », confie la salariée du centre ville.

Pour sa concurrente, les femmes ont également une influence sur les achats de leur compagnon : « Ils prennent des articles qui plaisent à leurs femmes et n’hésitent pas à les partager  ». Certaines lectures féminines, à succès, telles que Cinquante nuances de Grey de E.L. James, ont même un impact sur leur manière de consommer des accessoires érotiques. Toutes les deux constatent que le marché s’ouvre. « Les femmes entrent facilement dans la boutique », raconte la jeune vendeuse. Elles se décident à venir grâce au bouche à oreille et à l’aspect moderne du magasin : la lumière claire, les couleurs chatoyantes et les univers bien distincts y contribuent.

« Cela rassure » commente-t-elle. Bien sûr, les vendeuses font tout pour mettre à l’aise leurs clients. « On les accompagne, les conseille et dédramatise leurs achats. Certains vont même jusqu’à nous confier leurs secrets  », nous dit-on à Saint-Grégoire. Pour ce qui est de la pérennité du marché ? L’avenir semble prometteur… «   Il n’y aura pas de période dans la vie où les gens n’auront plus de plaisir  », explique l’employée de Dorcel Store. « Il fait parti d’un équilibre pour tout être humain. C’est un point essentiel », conclut enfin la plus ancienne des deux. Portée par un marché prospère et en pleine ébullition, la notion de plaisir se maintient sur le podium des priorités féminines.

  • Sur demande de la vendeuse, le nom n’est pas cité.

Véritable effet de mode depuis plusieurs années, les réunions entre copines sont idéales pour consommer des produits érotiques en toute intimité.

© Sophie Barel

C’est en dehors de Rennes que nous assistons, un vendredi soir, à une soft party. Maelys est « ambassadrice du bonheur  » pour Soft Paris en Ille-et-Vilaine depuis 3 ans. Onze femmes sont réunies chez Tina pour l’occasion. « Je n’ai jamais fait ce genre de réunions, comme la majorité des personnes qui sont là, j’en ai entendu parler par des copines et dans les médias et j’ai décidé d’en organiser une par curiosité. Il n’y a pas de tabous  », explique-t-elle.

La professionnelle de la vente directe est venue pour vendre du rêve, « du chic et du glamour. Pour cela, il faut également penser au langage employé pour ne pas choquer et pour mettre en confiance.  » Un point sur lequel la rejoint Véronique, ambassadrice depuis 4 ans et qui a entre temps lancé son business, Plaisirs charnels. « Il faut s’adapter à la clientèle. Si la structure de la réunion est plus ou moins la même, on peut personnaliser l’événement  », explique-t-elle.

La structure type, c’est la présentation du catalogue : lingerie, huiles, jeux/accessoires coquins et sex toys. Chez Tina, l’ambiance est frileuse au départ, le temps de se mettre en jambe puis l’atmosphère se réchauffe. Portes-jarretelles, culottes surprises (fendues au niveau des lèvres), nuisettes, poudres comestibles, baumes à lèvre, crèmes hydratantes, crèmes de stimulation clitoridienne, jeux de rôle ou encore boules de geisha et vibromasseurs… la multiplicité des produits démontre la diversité des possibilités liées à la sexualité des femmes, des couples et des hommes.

« Il faut oser se faire plaisir. Il est important de connaître son anatomie, se connaître, pour connaître son corps, et guider son partenaire pour prendre du plaisir »
explique Maelys aux participantes.

Ce soir-là, Virginie questionne l’ambassadrice sur sa silhouette et sur ses difficultés à trouver de la lingerie adaptée à sa poitrine (bonnet G). C’est sa première réunion entre copines. « J’essaye de trouver comment mettre mon corps en valeur. Avec ma copine, on discute beaucoup autour de notre sexualité et on utilise parfois des jouets  », confie-t-elle, en dehors du groupe.

Ce qu’elle apprécie dans la soirée – et qui la fera acheter plusieurs produits - c’est la délicatesse de la présentation, le glamour des produits : « érotique mais pas choquant, coquin sans être vulgaire. Dans un sex shop, je ne me sens pas à l’aise. Trop frontal pour moi ». Pour Véronique, il est important de démocratiser le marché de l’érotisme qui est souvent confondu avec la pornographie. « L’utilisation d’un objet n’est pas encore ancré dans les moeurs et je note en organisant des réunions de couples que ce sont souvent les hommes qui y sont réticents », souligne-t-elle.

Pour attirer les femmes, les fournisseurs multiplient les couleurs, les formes, les textures. Une fois la présentation terminée, les deux ambassadrices procèdent de la même manière : elles définissent une pièce intime qui leur permet de discuter en toute intimité, tour à tour, avec chacune des participantes. Un moment qui permet de poser des questions, d’apporter des précisions, « les ambassadrices de Soft Paris étant toutes formées par un sexologue pour être au fait des questionnements actuels  ».

Un moment propice à la commande de produits, puisque tel est le but premier : la prestation n’est pas facturée « mais lorsque je rencontre l’organisatrice en amont, je suis claire à ce sujet, je ne me déplace pas pour rien non plus », précise Maelys. Du côté de sa concurrente, même fonctionnement. Pour cette dernière, le côté commercial, l’entretien du réseau, la fidélisation des clients et le renouvèlement des formules proposées sont essentiels pour éviter la mort de ces réunions qui, avoue-t-elle, relèvent plus de l’effet de mode que du réel besoin, « même s’il est important d’ouvrir le marché aux femmes ».

Elle conclut sur une pensée effrayante : « J’arrête ce métier le jour où une femme me dit qu’elle n’a plus besoin d’un homme. Ce n’est pas le but des accessoires et de l’érotisme, loin de là  ».

Le temps d’un week-end, le parc expo de Rennes ouvre les portes de toutes les voluptés charnelles réunies dans un salon, organisé par Eropolis. Les 18 et 19 janvier, plus de 10 000 personnes « de 16 à 77 ans », nous dit-on du côté de l’organisation, ont foulé les allées de ce supermarché populaire de l’érotisme.

Au centre, 40 exposants de produits allant des tenues sexy aux jouets coquins en passant par les indispensables accessoires de massages. On se croirait plutôt boulevard Michelet à Saint-Ouen lors du marché aux puces qu’au milieu de Pigalle, quartier qui révèle une multitude de facettes, libère les fantasmes et envoute les esprits libidineux.

« L’objectif est de démocratiser l’érotisme et lever les tabous en mettant l’accent sur tout ce qui est artistique et la valorisation du corps féminin. »
Maya Cortes, chargée de la logistique et de l’animation.

Des shows artistiques donc sont présentés sur une scène « grand public » sur laquelle défilent stripteaseurs et stripteaseuses avant de se diriger vers une zone plus « hard » pour des shows individuels, dans des cabines isolées des regards indiscrets. « La majeure partie du salon est en lien avec l’érotisme mais on sait que les visiteurs restent à l’affut de plus. Ils trouvent ce qu’ils viennent chercher dans la partie + de 18 ans  », précise Maya. Catch sexuel, spectacle animé par des stars du X, stand sado-maso… Dans cet espace, la pornographie prend la main sur le monde des fantasmes et de la sensualité.

Ici, tout est montré, plus rien n’est suggéré, en dehors des strip, qui en moyenne oscillent entre 25 et 60 euros (du show soft au show « X sex toy »). Angel fait partie de la tournée Eropolis et pratique cet art depuis 4 ans. Pour elle, pas de vulgarité, uniquement de l’érotisme : « Ce n’est pas la classe du Crazy Horse mais on cherche à avoir une approche sensuelle. Que ce soit dans le regard, la douceur, la suggestion. On suscite l’envie avec cela. On vend du rêve ». Barbara, 27 ans, et Anaïs, 30 ans, venues de Saint-Malo et de Saint-Brieuc, reviennent cette année au salon de Rennes pour la 2e année consécutive.

« On recherche la nouveauté, les pratiques tendances. Cela évite la monotonie et permet d’acheter des produits comme des oeufs vibrants ou de la lingerie », confient-elles. Sans complexes, elles laissent tout de même paraître une gêne quant au côté porno :

« Nous sommes là depuis deux heures et nous n’avons pas encore vu un show soft. Sans être choquées, on note quand même une confusion. Sans mentionner que depuis l’an dernier, il y a de plus en plus de choses payantes  ».

En effet, il faut compter 15 euros pour l’entrée, à laquelle se rajoute 3,90 euros pour accéder à la zone + de 18 ans et encore 10 euros pour entrer dans le théâtre X (qui alterne avec l’espace réservé aux femmes dans lequel les anciennes ados des années 90 ont pu se rincer l’oeil sur le strip tease d’Allan Théo). C’est ici que les visiteurs peuvent assister au tournage d’une scène X entre deux acteurs porno, pendant laquelle les spectateurs ont le droit à des explications concernant les prises de vue, les regards caméra, les positions mais aussi sur le clitoris et le point G.

Une manière de sensibiliser les curieux autour de la sexualité avant de conclure : « Communiquez avant de niquer ! » Le ton n’est pas subtile, le contexte détonnant, mais le message est essentiel.

Marie-Claire Bouchery-Carlier est sexologue analyste depuis 22 ans à Rennes. Son cabinet, situé au 49 boulevard de la liberté, accueille chaque jour des femmes en difficulté dans leur vie sexuelle. Elle observe leur rapport à l’érotisme et leurs diverses préoccupations. Pour YEGG, Elle répond à nos questions.

Qu’est ce que l’érotisme selon vous ?

L’érotisme est un espace de créativité où l’imaginaire et le symbolique peuvent s’exprimer. Il n’est pas évident pour tout le monde. Il n’existe pas un érotisme mais des éro­tismes. On est dans une définition d’espace qui est ludique et propre à chacun. Il se situe avant le passage à l’acte mais c’est une notion compliquée qui est riche et vaste.

Tient-il une place importante dans la vie d’une femme ?

Bien sûr. Et dans le cadre d’un couple, il est vital. Sans érotisme, on constate une atténuation progressive du désir qui peut conduire à la misère sexuelle. Il y a du « Je » et du « jeu » avec l’autre et s’il n’y a pas d’élabora­tion du désir, les couples se retrouvent dans l’impasse. Ceux qui sont disposés à travailler sur l’érotisme s’en sortent mieux, mais cela demande un travail sur soi. Les femmes expriment le plus souvent la baisse du désir dans le couple car il est le baromètre de leur vie amoureuse.

Comment les femmes appréhendent-elles leur sexualité aujourd’hui ? Y a-t-il des évolutions ?

Les choses ont bougé mais il y a encore du travail pour qu’elles soient dans une autonomie psychique et appré­hendent leur « être femme ». Il s’agit d’une construction. Les femmes doivent s’appartenir dans leur corps, dans leur sexe et se détacher du poids de l’éducation et de la culture judéo-chrétienne. Contrairement aux petits garçons qui ont un sexe qui se tourne vers l’extérieur, le sexe des petites filles est à l’intérieur de leur corps. De ce fait, elles se créent des blocages lorsqu’elles ne sont pas autorisées à le découvrir.

On parle de libération des moeurs, qu’en est-il réel­lement ?

Certains nous font croire que les moeurs se sont libérées, mais ce n’est pas la réalité. Au contraire, je pense que les femmes, avec ce matraquage d’images retravaillées, pensent ne pas avoir ce qu’il faut. J’ai l’impression qu’avec Internet, se crée une confusion entre sexualité et pornogra­phie. Cela rend la sexualité très technique, déshumanisée, ce qui participe au développement de complexes. L’image est ici destructrice, car on se trouve dans la comparaison.

Les femmes sont-elles davantage maitresses de leur désir de nos jours ?

Je pense que les femmes étaient plus épanouies dans les années 1970, au moment de la libération sexuelle. À cette époque, il y avait un désir que le corps appartienne à la femme, de casser l’image de la femme objet. Malheureusement, aujourd’hui, on y revient. On observe beaucoup de frustrations, d’angoisses, une forme de pression et non de légèreté (que pourtant requiert l’érotisme pour pouvoir jouer et donner envie à l’autre de jouer).

Que pensez-vous des salons de l’érotisme, des sex shops et des réunions entre copines ?

Ce n’est que du business. On ne parle absolument pas d’érotisme mais de sexe et d’argent. On est en plein dans l’effet pervers de la libération des moeurs. Cependant, si le but est de jouer et qu’il est intégré dans une relation, pourquoi pas. Ce sont des ingrédients, (comme un artiste qui utilise telle ou telle couleur) qui ne remplacent pas le sujet, mais qui peuvent le mettre dans une situation érotisante et ludique. Malgré tout, cela reste du commerce pour les vendeurs.

Conseillerez-vous à vos patients de se rendre dans ce type d’endroit ?

Pour le salon de l’érotisme, pas vraiment. Il n’est pas très qualitatif, mais il n’y a pas de fiche technique sur la sexualité. Je suis sexologue psychanalyste / psychothérapeute. Je travaille donc sur l’être humain La sexualité est avant tout un travail sur l’intime avec quelqu’un que l’on choisit.

Pensez-vous que les femmes font bien la différence entre l’érotisme commercial et l’érotisme lié à la sensualité ?

Oui mais beaucoup sont encore victimes de cette notion de femme objet. Elles ont l’impression que les hommes attendent ça d’elles. Elles doivent évoluer pour aller dans le « Je » et le « jeu » qui leur correspondent.

La sexualité est-elle encore tabou chez les femmes ?

On parle peu de sexualité. Dans mon cabinet, les femmes se libèrent. Elles évoquent en premier lieu leurs inhibitions et leur baisse de désir. Pour y remédier, elles doivent s’interroger avant tout sur ce qui se passe chez elles (ce qui est souvent lié à leur histoire).

Pensez-vous que la sexualité évolue avec l’âge ?

Dans l’idéal, la sexualité évolue avec l’âge et l’historicité de son couple. Avec le temps, ils vont par exemple s’élaborer, être dans une finesse de code.

Existe-t-il un effet pervers à une société dite libérée et performante ?

Oui. Souvent les femmes ne se trouvent pas à la hauteur. Avec la pression sociale, l’image de la femme hyper sexuelle véhiculée par les médias ou le cinéma, les femmes se créent des complexes et se posent des questions inutiles. Si une femme est ouverte et heureuse sexuellement, elle sera d’autant plus libérée et sexy. La sexualité se situe dans le ressenti et dans la sensation du corps. En se regardant, les femmes se coupent d’elles mêmes et ne sont plus connectées à un soi d’une manière sexuelle et sensorielle.

Les femmes viennent-elles vous voir seules ou en couple ?

Les deux. Mais lorsque vous venez dans un espace thérapeutique, le choix de venir seule ou en couple a un sens. Celles qui viennent seules pressentent que la racine de leur problème se trouve dans leur histoire personnelle.

Tab title: 
Quand le marché du plaisir suggère l’éveil féminin
L’érotisme, dans les rayons des sex-shops
Dans l'intimité des sex-shops
La grande distribution popularise l'érotisme
L'érotisme, analysé par une sexologue

Modèles, tempête sous les crânes

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Carré Sévigné
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Ce mardi soir, la tempête Petra a fait tournoyer la pluie dans des rafales de vent glacé… Ce mardi soir, la tempête a aussi soufflé sous les crânes des spectateurs, venus assister à la représentation du spectacle Modèles.
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Ce mardi soir, la tempête Petra a fait tournoyer la pluie dans des rafales de vent glacé… Ce mardi soir, la tempête a aussi soufflé sous les crânes des spectateurs, venus assister à la représentation du spectacle Modèles, de la compagnie La part des anges – mise en scène de Pauline Bureau – au Carré Sévigné.

Au moment même où l’actualité réveille et secoue les consciences sur le droit à l’avortement et la théorie des genres, Modèles tombe à point. Sur scène, Rachel Arditi, Sabrina Baldassarra, Sonia Floire, Gaëlle Hausermann et Céline Milliat-Baumgartner, se mettent à nue, aux sens propre et figuré – quand la mise en scène le réclame – pour raconter l’Histoire des femmes et des histoires de femmes, véritables échos aux vies de chacune, aux expériences, joyeuses ou douloureuses, que chaque femme a pu traverser ou traversera.

Elles rappellent qu’il y a encore 48 ans un mari pouvait interdire à son épouse de travailler et d’ouvrir un compte en banque ; qu’en 2004 celle qui fait le choix d’avorter peut encore être mal traitée ; qu’il est, en 2014, normal pour la société qu’une mère assume boulot-enfants-maison et qu’un père qui fait les courses ou le ménage une fois par mois est un demi-dieu. Alors, le spectateur frisonne, pleure, rit et sourit, se crispe, enrage, compatit, rougit avec elles.

Il n’est pas ici question de féminisme, du moins pas de celui qui voudrait voir les hommes réduits au silence et à la castration, non, Modèles ne stigmatise pas la gent masculine, mais la société tout entière, celle qui a fait et qui continue de faire qu’aujourd’hui

« les filles, on ne leur dit pas qu’il faut faire de la psychologie plutôt que de la sociologie. Or, statistiquement, il y a beaucoup plus de filles en psychologie (l’âme, l’intime, la maison) qu’en sociologie (la politique, l’agora). Ca veut dire qu’inconsciemment les filles s’orientent vers ce pour quoi elles se pensent faites (…). Elles collaborent inconsciemment », comme le décrit si bien ce texte de Pierre Bourdieu sur lequel s’ouvre le spectacle.

Une mise en scène audacieuse

Les textes de Bourdieu, Despentes, Duras…etc., mis en scène de façon originale et intelligente – les comédiennes se glissent dans la peau des auteurs pour les réciter sous forme d’interviews filmées – ponctuent une pièce où se mêlent scènes théâtrales classiques, projections vidéos, chants (dont une très bonne reprise de Fuck You de Lily Allen), danses, mimes et où les allégories sont poético-trash, parfois borderlines mais jamais vulgaires.

Et puis, les comédiennes sont accompagnées d’un musicien, Raphaël Aucler, dont les riffs de guitare et les solos de batterie apportent une intensité notable au spectacle. Outre son intelligence, son originalité, sa volonté d’interpeler sans agresser, Modèles fait du bien, en ces temps où ressurgit une morale à la tolérance douteuse qui voudrait maintenir l’humanité dans une immobilité réac’ où la femme ne travaille pas, ne bronche pas, ne sort pas de sa cuisine, n’avorte pas, ne désobéit pas à son mari, n’est pas l’égale de l’homme…

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