Célian Ramis
Jeanne Cherhal, entre poésie, engagement et liberté

C’est elle qui ouvre le festival Mythos. Ce vendredi 3 avril, Jeanne Cherhal relève le défi d’une inauguration inoubliable. Sous le chapiteau du Magic Mirror à Rennes, l’artiste fait circuler l’énergie dans un concert vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.
Elle n’en est pas à son coup d’essai : elle vient au festival pour la sixième ou septième fois. Et de cette fidélité et de cet attachement nait une émotion particulière qu’elle partage en introduction de son spectacle. « Ça me touche », confie-t-elle, avant de s’improviser maitresse de cérémonie déclarant officiellement ouverte l’édition de Mythos. Avec l’humour qu’on lui connait : « Ne perdons pas de temps, j’ai une heure avant les Vêpres ! » Le ton est donné : entre autodérision et proximité, on adhère instantanément. Dans la chaleur qui s’installe, la chanteuse nous enveloppe dans une ambiance feutrée et jazzy pour nous ramener dans la froideur hivernale dont elle est un remède efficace et dynamisant.
AU SERVICE DU RÉEL
Avec elle, pas le temps de déprimer. On passe d’un registre à l’autre et d’une thématique à l’autre, avec une agilité remarquable. Jeanne Cherhal navigue avec aisance et poésie dans les abymes du quotidien et de la société. Ici, tout est harmonieux : des mélodies à son phrasé, en passant par son déhanché et sa pugnacité littéraire, le public se fait saisir par l’ampleur et la hauteur de son talent au service de son engagement musical et social.
On écoute chaque mot qui peuple et rythme la chanson « Sous le toits », extrait de son nouvel album, dans laquelle l’autrice-compositrice aborde les violences conjugales avec habileté et lucidité. Elle explore ici l’intimité de ces drames (pas si) silencieux qui se jouent derrières les murs, dans un climat d’oppression qu’elle vient révéler et fissurer. Quelques minutes après, avec « La maman et la putain », elle s’attaque aux injonctions faites à la féminité dans un autoportrait affranchi. « L’une ou l’autre, quand je veux », chante-t-elle, vibrante de liberté.
Son énergie est communicative, sa verve délicate et explosive s’exprime dans son corps également. La pianiste n’hésite pas à grimper sur son instrument pour danser et libérer une énergie rock émancipatrice qui invite largement au lâcher-prise et à la célébration des instants d’union et de partage. C’est là le génie de Jeanne Cherhal. Outre sa plume aussi brillante que ses tenues festives, elle maitrise le rythme et l’intensité de son set qu’elle offre avec générosité et profondeur d’âme.
Elle nourrit et répare nos imaginaires, en créant une bulle joyeuse et puissante, un cocon dans lequel les paillettes, l’humour et la poésie se conjuguent aux récits, tantôt légers tantôt noircis, de la vie. Conteuse hors pair, l’artiste musicienne dévoile des histoires qui nous font du bien, même quand le sujet blesse. À l’instar de son titre frissonnant « La belle et la bête » qui ne laisse pas de suspens sur les violences sexuelles qu’elle dénonce et qui nous projette dans un instant suspendu à son piano-voix, avant de monter crescendo dans un chœur inattendu de « Quand c’est non, c’est non », nous prenant tripes et larmes. Dans la salle, le silence est aussi dense que la moiteur de nos mains et de nos souffles. L’émotion est palpable et, de ce système de loop faisant résonner le refus de la violence subie, nait l’espoir et la puissance d’un cri collectif. La honte change enfin de camp.
L’ART DU CONTRASTE
La proposition est sublime. Jeanne Cherhal, engagée et libre, excelle dans les contrastes. Et c’est là qu’elle nous cueille. Dans les bascules qu’elle provoque, dans les ruptures qu’elle convoque tout autant que les souvenirs. Elle se risque à livrer au public sa madeleine de Proust, sourire en coin et regard espiègle : une chanson d’enfance qu’elle n’interprète que très rarement mais ce soir-là, la confiance règne et Jeanne Cherhal nous partage son goût pour l’ambiance et les odeurs de la station d’épuration. « Je sais que vous ne me jugerez pas », lance-t-elle l’œil frétillant.
Assise au piano, elle enchaine avec « La vie est trop courte », rappelant l’importance de la vivre pleinement mais aussi de se détacher de son ego et de son orgueil pour la partager profondément. Encore une fois, elle nous invite à trouver le remède dans les beautés, joies et futilités de la vie, comme un fil rouge qui traverse le spectacle mais aussi la personnalité de l’artiste qui distille une force vitale solide et durable, qui se travaille avec la même hargne que ses exercices de style qui explosent dans « Jean », qu’elle tente de rebaptiser « Yann » pour l’occasion, sans succès. « C’est nul », rigole-t-elle, avant de reprendre ses jeux de mots malicieux et de clore son concert en femmage aux sales connes avec « Le cri des loups ».
Elle ose tout, Jeanne Cherhal, et c’est ce qu’on aime. Entre gravité et légèreté, engagement et fantaisie, elle propose un moment rare et intense. Une performance incarnée, un mouvement libéré, dans lequel le verbe est une arme mais aussi un refuge et un levier d’émancipation personnel et collectif. Avec la même énergie, elle révèle les maux et la beauté du monde. Dans une simplicité et une authenticité fines et précieuses.

Impossible de contracter un prêt par téléphone, jamais le banquier ne la prendrait au sérieux. Avoir des enfants ? Non merci, pas pour elle, inutile de subir 9 mois de jugement pour que son gosse l’appelle papa. Par contre, gros avantage : sa voix lui a permis d’éviter une bonne dizaine de viols. « Si je hurle « Au viol ! », on prend ça pour un cri de ralliement… », précise-t-elle. Alors, elle a décidé d’en rire. Et pas uniquement de sa voix. Au rythme palpitant du stand-up, l’humoriste passe en revue ses failles et ses vulnérabilités.
« Il me reste la bite », lâche-t-elle au fil du décompte de ses tares, en enfonçant le clou : « Il me reste aussi la dépression et la laïcité ! » Doully, elle a ce don de créer des ruptures trash dans la montée des émotions qu’elle provoque. Le sens de la mesure. La veine de l’humour cru qui choque pour désacraliser, rire un bon coup et finalement, réfléchir autrement. Sans entraves ni pincettes, elle aborde la question de la sobriété et surtout de la difficulté que cela représente aujourd’hui en France dans une société qui banalise l’alcool, ses dérives et ses dangers. Elle parle de drogues sans jugement ou discours moralisateur et en fait même son plan vieillesse : « À 85 ans, je serais Porte de la Chapelle et je vais m’en foutre plein le buffet ! »

Elle aura 80 ans en 2020. Si en entrant dans le magic mirror, ses pas sont lents, Calypso Rose, une fois le pied sur la scène et la musique dans les oreilles, place son énergie au service d’un spectacle aussi enflammé que sa carrière – initiée en 1955 - et que la ferveur de son engagement.
Pourtant, les sujets qu’elle traite dans ses chansons ne prêtent pas à rire ou à se réjouir. Avec « No Madame », elle aborde la condition de travail, en 1974, des domestiques de son archipel natal et appelle à la désobéissance parce qu’elle se souvient des pleurs de ces derniers qui travaillent pour un salaire de misère.
La Miriam Makeba des Caraïbes, comme certain-e-s la surnomment, fait passer ses messages avec un sourire large et chaleureux. Elle est solaire et sa bonne humeur est contagieuse. Tout comme son sens de l’humour et sa manière de bouger le bassin et le ventre, qu’elle nous montre à plusieurs reprises soulevant son haut d’un air malicieux, avant de donner plusieurs baisers à un homme du public auprès de qui elle déclare sa fougue : « J’adore ton sourire et j’adore ta barbe ! »
De cette période à aujourd’hui sur la scène du Bacchus, Marine Baousson n’a pas cessé de travailler à l’amélioration de son spectacle et au perfectionnement de son rôle :
Pour construire son one-woman-show, sa démarche est logique : mettre à plat qui elle est et d’où elle vient. « Je me suis demandée ce qui me faisait rire, partant du principe que si ça me touche, ça peut toucher les autres. », précise-t-elle. Son arrivée à Paris, la province – la Bretagne -, le métro… Les classiques. Mais Marine Baousson accroche son audience par ce qui lui semble évident : son poids.