Célian Ramis

Imany, la colère comme puissance libératrice

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Imany en concert, à l'occasion du festival Mythos
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Coup de cœur et poing en l’air avec Imany et son nouvel album Women Deserve Rage. En concert, elle impose un moment intense rare et inoubliable. La chanteuse fait circuler la colère, en la transformant en expérience et force collective pour aller de l’avant et vivre pleinement. Percutant.
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Imany en concert, à l'occasion du festival MythosCoup de cœur et poing en l’air avec Imany et son nouvel album Women Deserve Rage. En concert, elle impose un moment intense rare et inoubliable. A l’occasion du festival Mythos, la chanteuse a fait circuler la colère, en la transformant en expérience et force collective pour aller de l’avant et vivre pleinement. Percutant.

Sous le chapiteau, on étouffe. L’air manque, les corps - agglutinés les uns contre les autres – chauffent. Si l’envie de sortir prendre l’air traverse l’esprit, cette pensée ne dure jamais bien longtemps. La voix d’Imany nous saisit. Grave, profonde, elle cloue littéralement le public au parquet. On reste suspendu-es à ses lèvres, saisi-es par la puissance de sa présence. Sans oublier l’intensité de son propos et de sa musique, ample et habitée, qui impose l’écoute. On  en prend plein les yeux, le cœur, les oreilles et le corps. Son concert s’inscrit dans toutes les particules de nos êtres jusqu’à ne plus nous quitter.

TRANSFORMATION DE LA COLÈRE

Imany en concert à l'occasion du festival MythosAprès plusieurs chansons qui donnent le ton, la chanteuse pose le cadre de son nouvel album Women Deserve Rage. « La colère est un droit fondamental, mesdames », clame-t-elle, largement applaudie par le public. Elle annonce la couleur de l’expérience musicale qu’elle propose : un mouvement collectif. Elle cite notamment Maya Angelou : « Quand une femme se met debout, c’est pour tout le monde ». Le propos est clair et engagé, profondément féministe. Elle invite ici à ne plus contenir la colère. Au contraire, il y a urgence à l’exprimer cette colère, trop souvent réprimée, biaisée ou sanctionnée quand elle vient d’une ou des femmes. Urgence à la comprendre pour non pas la supprimer mais plutôt la transformer. « D’abord, on va l’adresser cette colère, l’exprimer et puis on va la guérir et enfin on va se libérer parce qu’on sera devenu-es des êtres entiers ! », poursuit-elle, avant de souligner : « Ça va être une thérapie de groupe ! »

Avant de reprendre son set, Imany adresse aux hommes un message puissant et inclusif, porteur de sens et d’espoir : « Messieurs, quand vous voyez une femme qui se libère, ne restez pas en travers de son chemin. Parce qu’elle le fait pour elle et pour vous aussi. » Par là, elle nous transmet de sa force, elle impulse le mouvement que l’on rejoint immédiatement, sans l’ombre d’une hésitation. Sa parole s’inscrit comme un prolongement de son projet musical, sorti fin 2025, qui délivre un véritable manifeste artistique, revendiquant la colère des femmes, sa légitimité et même sa nécessité, loin des injonctions pesantes et néfastes du genre. Ici, fini le silence, brisée la docilité, l’artiste ne s’excuse pas. Elle parle, elle chante, elle s’entoure et se fait entendre. Elle est une inspiration supplémentaire, un repère dans la tourmente permanente.

FÉDÉRER LE COLLECTIF

Imany en concert à l'occasion du festival MythosLa disposition scénique en impose. Des musicien-nes en arc de cercle. La chanteuse au milieu. Les places ne sont pas figées, elles encouragent les échanges, les interactions, la circulation du son et elles favorisent la captation de notre attention. Tout est cohérent, tout se répond, tout s’alimente. Le propos nous embarque, autant que la musique et la présence corporelle. Il y a du rythme, une dynamique constante et une montée en puissance qui met nos viscères en ébullition. Imany incarne chaque chanson avec une intensité impressionnante. Elle nous rassure. Elle fait tomber les barrières de la peur. Celle qui peut bloque nos réactions et entrave le passage à l’action. Elle déboulonne tout ça et nous donne accès à nos propres leviers.

Tout est maitrisé et percutant. Sa voix est l’élément central, un fil rouge qui nous embarque dans son histoire. Presque magnétique, profondément envoutante. Elle suscite dès les premières notes notre curiosité et nous fascine jusqu’au point final du concert. On pourrait suffoquer de la chaleur montante mais le spectacle est hypnotisant, l’expérience est enclenchée et le lien impossible à rompre. Imany a posé les conditions nécessaires et indispensables à cet éveil : elle a fédéré le collectif autour de sa musique, de sa voix et de son propos. Le partage est complet, la promesse tenue. La colère est adressée, guérie, libérée. Elle devient un moteur et se transforme sous nos yeux et dans nos individualités pour devenir des êtres entiers, comme annoncé au début du concert. L’énergie de l’espoir, de la résilience, de la force et de l’apaisement. Celle qui permet d’avancer, de parler et d’exister pleinement. L’artiste nous offre la combativité et le soulagement. Le repos moral, la force vitale. 

L’INTIME EST POLITIQUE

Imany en concert à l'occasion du festival MythosOn la savait engagée sur le terrain des droits des femmes. Elle confirme et renforce son positionnement. Elle prend la scène et s’en saisit pour témoigner et affirmer que l’intime est politique. Que la musique – et l’art en général – est un espace politique. Autant que sensible. Et c’est ça qui crée la synergie et l’étincelle. C’est là, entre autres, que l’on peut croiser et lier les trajectoires, souder les forces et rassembler les récits prenant part à une histoire collective et commune, dans laquelle l’énergie mute en levier d’émancipation. La prise de conscience par l’émotion et le ressenti.

Il est des instants qui nous transforment et nous accompagnent tout au long de notre vie. Le concert d’Imany en fait partie intégrante. Parce qu’il vient nous structurer, nous donner de l’élan, de l’espoir. Parce qu’il nous met en réflexion et en mouvement. Parce qu’il nous inspire. La chanteuse transmet avec brio son message résolument féministe et humaniste : nos voix comptent, nos colères sont légitimes et sources de forces, nos histoires méritent d’être racontées, entendues et prises en considération. Intense et sensible, Imany livre une performance profonde et puissante qui vient désormais constituer une partie des êtres entiers que nous sommes devenu-es ce soir-là, à ses côtés.

Célian Ramis

Jeanne Cherhal, entre poésie, engagement et liberté

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Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival Mythos
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Jeanne Cherhal, c'est tout ce qu'on aime. Une conteuse, une plume, une performeuse et bien plus encore. En concert, l’artiste fait circuler l’énergie dans un spectacle vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.
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Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosC’est elle qui ouvre le festival Mythos. Ce vendredi 3 avril, Jeanne Cherhal relève le défi d’une inauguration inoubliable. Sous le chapiteau du Magic Mirror à Rennes, l’artiste fait circuler l’énergie dans un concert vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.

Elle n’en est pas à son coup d’essai : elle vient au festival pour la sixième ou septième fois. Et de cette fidélité et de cet attachement nait une émotion particulière qu’elle partage en introduction de son spectacle. « Ça me touche », confie-t-elle, avant de s’improviser maitresse de cérémonie déclarant officiellement ouverte l’édition de Mythos. Avec l’humour qu’on lui connait : « Ne perdons pas de temps, j’ai une heure avant les Vêpres ! » Le ton est donné : entre autodérision et proximité, on adhère instantanément. Dans la chaleur qui s’installe, la chanteuse nous enveloppe dans une ambiance feutrée et jazzy pour nous ramener dans la froideur hivernale dont elle est un remède efficace et dynamisant.

AU SERVICE DU RÉEL

Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosAvec elle, pas le temps de déprimer. On passe d’un registre à l’autre et d’une thématique à l’autre, avec une agilité remarquable. Jeanne Cherhal navigue avec aisance et poésie dans les abymes du quotidien et de la société. Ici, tout est harmonieux : des mélodies à son phrasé, en passant par son déhanché et sa pugnacité littéraire, le public se fait saisir par l’ampleur et la hauteur de son talent au service de son engagement musical et social.

On écoute chaque mot qui peuple et rythme la chanson « Sous le toits », extrait de son nouvel album, dans laquelle l’autrice-compositrice aborde les violences conjugales avec habileté et lucidité. Elle explore ici l’intimité de ces drames (pas si) silencieux qui se jouent derrières les murs, dans un climat d’oppression qu’elle vient révéler et fissurer. Quelques minutes après, avec « La maman et la putain », elle s’attaque aux injonctions faites à la féminité dans un autoportrait affranchi. « L’une ou l’autre, quand je veux », chante-t-elle, vibrante de liberté.

Son énergie est communicative, sa verve délicate et explosive s’exprime dans son corps également. La pianiste n’hésite pas à grimper sur son instrument pour danser et libérer une énergie rock émancipatrice qui invite largement au lâcher-prise et à la célébration des instants d’union et de partage. C’est là le génie de Jeanne Cherhal. Outre sa plume aussi brillante que ses tenues festives, elle maitrise le rythme et l’intensité de son set qu’elle offre avec générosité et profondeur d’âme.

Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosElle nourrit et répare nos imaginaires, en créant une bulle joyeuse et puissante, un cocon dans lequel les paillettes, l’humour et la poésie se conjuguent aux récits, tantôt légers tantôt noircis, de la vie. Conteuse hors pair, l’artiste musicienne dévoile des histoires qui nous font du bien, même quand le sujet blesse. À l’instar de son titre frissonnant « La belle et la bête » qui ne laisse pas de suspens sur les violences sexuelles qu’elle dénonce et qui nous projette dans un instant suspendu à son piano-voix, avant de monter crescendo dans un chœur inattendu de « Quand c’est non, c’est non », nous prenant tripes et larmes. Dans la salle, le silence est aussi dense que la moiteur de nos mains et de nos souffles. L’émotion est palpable et, de ce système de loop faisant résonner le refus de la violence subie, nait l’espoir et la puissance d’un cri collectif. La honte change enfin de camp.

L’ART DU CONTRASTE

La proposition est sublime. Jeanne Cherhal, engagée et libre, excelle dans les contrastes. Et c’est là qu’elle nous cueille. Dans les bascules qu’elle provoque, dans les ruptures qu’elle convoque tout autant que les souvenirs. Elle se risque à livrer au public sa madeleine de Proust, sourire en coin et regard espiègle : une chanson d’enfance qu’elle n’interprète que très rarement mais ce soir-là, la confiance règne et Jeanne Cherhal nous partage son goût pour l’ambiance et les odeurs de la station d’épuration. « Je sais que vous ne me jugerez pas », lance-t-elle l’œil frétillant.

Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosAssise au piano, elle enchaine avec « La vie est trop courte », rappelant l’importance de la vivre pleinement mais aussi de se détacher de son ego et de son orgueil pour la partager profondément. Encore une fois, elle nous invite à trouver le remède dans les beautés, joies et futilités de la vie, comme un fil rouge qui traverse le spectacle mais aussi la personnalité de l’artiste qui distille une force vitale solide et durable, qui se travaille avec la même hargne que ses exercices de style qui explosent dans « Jean », qu’elle tente de rebaptiser « Yann » pour l’occasion, sans succès. « C’est nul », rigole-t-elle, avant de reprendre ses jeux de mots malicieux et de clore son concert en femmage aux sales connes avec « Le cri des loups ». 

Elle ose tout, Jeanne Cherhal, et c’est ce qu’on aime. Entre gravité et légèreté, engagement et fantaisie, elle propose un moment rare et intense. Une performance incarnée, un mouvement libéré, dans lequel le verbe est une arme mais aussi un refuge et un levier d’émancipation personnel et collectif. Avec la même énergie, elle révèle les maux et la beauté du monde. Dans une simplicité et une authenticité fines et précieuses. 

Célian Ramis

Enfermement des femmes : dans l’antre de la folie

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Photo extraite du spectacle Rouge amère fantasmagorie, de la compagnie La Morsure. Ici on aperçoit la prostituée dans sa cabine, volontairement floue et insaisissable.
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Aliénation et enfermement se conjuguent au féminin dans cette pièce théâtrale et plastique bousculant codes du spectacle vivant et normes patriarcales, au cœur d’une passe entre une prostituée et son client.
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Composition de photos dans le cadre du spectacle RougeAliénation et enfermement se conjuguent au féminin dans Rouge, Amère Fantasmagorie, pièce théâtrale et plastique de la compagnie La Morsure, qui bouscule les codes du spectacle vivant aussi bien que les normes de la société patriarcale. Un spectacle immersif et déambulatoire au cœur d’une passe entre une prostituée et son client. Mais pas que…

Une atmosphère rouge tamisée. Des objets partout. Et une voix qui murmure : « Ça fait longtemps que t’es pas venu me voir / Je t’ai préparé une surprise ». On entre timidement dans la pièce. La peur de déranger. La peur de renverser les verres disposés sur la table, de faire valdinguer le chandelier, de s’emmêler les pinceaux dans les fils, d’être emprisonné-e-s dans la toile. Et pourtant, on avance, guidé-e-s par la curiosité, l’envie de fouiner et de débusquer des secrets, de se frotter aux interdits… Le frisson du danger. De l’illégalité. De l’intimité. Nos yeux parcourent la salle, nos corps se meuvent lentement, nos respirations sont haletantes et saccadées. On entend presque les cœurs s’emballer. On distingue la gêne camouflée dans l’air grave et sérieux des visages qui n’osent croiser d’autres regards. Chacun-e bien concentré-es. Pour ne pas avoir l’air voyeur. Mais aussi pour ne rien rater.

Pour ne pas manquer un seul des objets disposés dans ce capharnaüm. Alors, dans un silence pesant, tout le monde scrute minutieusement le moindre détail de ce bordel qui semble abandonné. Au milieu des cachets, des boucles d’oreille, tétines, prothèses mammaires, d’une baignoire remplie de fils et d’aguilles, des seringues et des tableaux brodés, on ressent l’inconfort. L’inconfort face aux tabous. Au déséquilibre provoqué par la confrontation du vivant et du mortel. D’une histoire passée et d’une réalité présente. L’inconfort d’avoir pénétré, à la vue de tou-tes et en groupe, dans une maison close qui semble hantée par les vies qui l’ont occupée et les vécus qui l’ont marquée. Petit à petit, on dézoome notre vision, on aperçoit une porte rouge qui trône derrière un parterre de roses. L’œil de bœuf nous invite à lorgner les activités de celle que l’on entend chanter « Love me tender » et susurrer « C’est la première fois pour toi ? / Déshabille toi / Je suis contente que tu sois venu ». Et puis, la porte s’ouvre sur le boudoir de la prostituée. Et nous voilà à la fois projeté-es au cœur de son intimité et à la fois observateur-ices extérieur-es de la passe qui s’y déroule. 

PRENDRE POSITION

Photo extraite du spectacle Rouge avec les femmes du passé qui ressurgissent sur un écran projeté sur la cabine de la prostitutéeC’est là tout le propos de la compagnie La Morsure qui nous embarque dans une déambulation au sein d’un bordel habité par le passé. La pièce Rouge, Amère Fantasmagorie nous met au pied du mur. Face à ces objets, face à cette prostituée, face à nous-même. Elle convoque nos fantasmes, nos imaginaires collectifs, nos expériences, nos préjugés et nous confronte à notre rapport au féminin. Et surtout, elle nous engage à prendre position. « Il y a ce temps dans l’antichambre où les gens arrivent et restent 30 minutes avant d’être invités à entrer dans l’espace clos. C’est une expérience sensible qui passe par le corps pour pouvoir se dire ‘on est bien’ et ‘on est mal’. Comment et à quoi ça tient tout ça ? », interroge Marie Parent, co-fondatrice de la compagnie, co-autrice et co-metteuse en scène avec Christophe Le Cheviller du spectacle.

L’idée : bousculer, déstabiliser. « L’expérience féminine et l’expérience masculine sont en général très différentes. Le procédé immersif et déambulatoire fait son effet. Tu te retrouves toi-même. Il n’y a pas d’obscénité, il y a une stylisation du décor et on ramène le spectateur à son rapport physique et l’homme à sa position de dominant », poursuit-elle. Se déplacer, être en mouvement dans le cabinet de curiosité d’un côté. Se figer, retenir son souffle face à la cabine, de l’autre. Constater l’aisance des hommes choisis pour la passe. Ou une tentative de camouflage du malaise présent ? La discussion enclenchée par la prostituée peut paraitre anodine, banale, et pourtant, elle entre en intimité avec son client, le dévoile et le met à nu, au vu de tou-tes, le pousse à se démasquer ou à révéler sa carapace. La tension est palpable et omniprésente. L’action est lente, intense et puissante.

« On ne cherche pas à effrayer, on cherche le déséquilibre. De là, on peut mettre une pensée, une indignation, un questionnement. On veut que les gens soient en mouvement pour ça. Pour les renvoyer à leur positionnement. Il n’est pas question de jugement ou de morale de notre part », souligne Marie Parent.

LE POINT DE DÉPART

Depuis 8 ans, la compagnie La Morsure réalise un travail pluridisciplinaire, basé sur l’improvisation et le sensible, dans lequel se mêlent théâtre, danse et performances plastiques. Les textes ne sont jamais figés, l’œuvre, toujours en mouvement, prête à « se développer de l’intérieur ». La question qui jalonne leurs esprits à chaque création : comment garantir, au sein du spectacle vivant, un propos, une esthétique ? « On n’est pas dans l’impro pure sinon on peut tomber dans la caricature, le cliché. Mais on est sur la question du tragicomique : regarder le monde et son chaos en face, tout en gardant le ressort comique (qui n’est pas très présent dans Rouge…). Ça vient se contredire et c’est là qu’on crée du vivant ! »

Marie Parent et Christophe Le Cheviller allient les compétences et exigences du théâtre professionnel au regard nouveau et hors des codes de la pratique amateure. « Ça déstabilise l’édifice ! On aime particulièrement bosser avec des publics atypiques (Itep, Ehpad, centre de détention…), comme ils sont moins formatés, on s’éloigne de l’art savant », se réjouit la comédienne. À partir de là, la compagnie ouvre le champ à l’exploration des invisibles. Les femmes sacrifiées, les folies et les limites sont des thématiques récurrentes qui agissent comme un fil rouge dans leurs créations. « Dans notre premier spectacle, We are family, on parlait de la famille nucléaire avec un personnage de la mère, cette femme sacrifiée dans notre époque moderne où elle travaille mais elle est violentée par le contexte de la famille. À tel point, qu’elle devient aliénée. Puis on a eu envie de développer ce personnage », analyse Marie Parent. Ainsi, né un « stand up tragique » sur une femme qui souhaite parler, sans savoir quoi dire et comment le dire :

« Elle cherche une forme à laquelle elle n’a pas accès. C’est drôle et tragique, avec une forme d’espoir. L’idée : qu’on laisse les femmes tranquilles ! »

Photo extraite du spectacle Rouge dans lequel un spectateur joue le client de la prostituéeLA FOLIE, REFUGE DES VIOLENCES

Le thème de la folie intrigue et inspire La Morsure qui creuse son sillon artistique dans l’antre viscérale et psychique du féminin. « La folie féminine nous intéresse. A force d’être tabassée, on finit par sombrer… » La figure de Camille Claudel plane dans les esprits et pourtant, son exemple est loin d’être singulier. La question de l’enfermement apparait rapidement dans les réflexions et processus de création de Marie Parent et Christophe Le Cheviller qui vont poursuivre le cheminement et le parcours de cette mère aliénée, en la fantasmant prostituée dans le spectacle Le Bordel. « Le propos n’est pas du tout autour d’un jugement sur la prostitution. On explore l’enfermement dans les maisons closes. Du choix de la pratique à l’enfermement des femmes qui y travaillent », souligne l’artiste.

Va naitre le dispositif de Rouge, Amère Fantasmagorie dans laquelle éclos l’idée d’un bordel hanté, se matérialisant par la projection vidéo, directement sur la cabine, de prostituées revenantes. À l’extérieur, une performeuse danse et boxe, incarnant la femme qui se débat, qui lutte et qui combat, à quelques mètres de ces fantômes qui viennent nous rappeler l’histoire des femmes, leurs conditions et leur héritage oublié et méprisé par ceux qui ont écrit la grande Histoire. « Une moitié de l’humanité exerce un pouvoir féroce sur l’autre. Comment ça fait pour durer ? Comment ça se fait qu’on mette la responsabilité sur les femmes ? », questionne Marie Parent, animée par toutes les interrogations que soulèvent les thématiques de la folie féminine, du matrimoine et des féminismes. 

VISIBILISER LES FEMMES

En septembre 2023, la plasticienne a installé son exposition Plates coutures au sein du centre pénitentiaire pour femmes de Rennes, un travail débuté durant le confinement. Elle se met à coudre une carte postale sur laquelle figure La Muette, de Raphaël. « Je me suis mise à lui coudre la bouche et les yeux. Et puis, j’ai continué à faire ça sur toutes les cartes postales que j’avais et les beaux livres d’art entre le 12e et le 20esiècle. Je ne suis pas contre les œuvres, je les aime ! Mais j’aime l’idée avec cette couture de dire ‘Voilà où on a été reléguées, nous les femmes, muses, modèles… Rarement créatrices’ ! », s’exclame-t-elle. Son militantisme est joyeux et communicatif, politique et collectif.

De son fil rouge vif, elle visibilise l’Histoire et le sort réservé aux femmes à travers les époques. Et elle transmet son message, son procédé. Aux détenues auprès de qui elle s’est rendue. « On a tissé une toile d’araignée dans la bibliothèque, réalisé un travail d’écriture, des performances photos d’elles qui écrivent, tissent, etc. », souligne-t-elle. Des ateliers ont également eu lieu autour du spectacle Rouge, Amère Fantasmagorie : « On a travaillé sur les enfermements féminins. Pas uniquement en tant que détenues. Elles sont bien placées pour parler de ça et ça les branche, elles sont contentes d’accéder à ce type de proposition. Leurs idées et réflexions permettent d’être en frontale et de nourrir la création. Ce n’est pas juste une action culturelle, on fait de l’impro, on adapte et on gagne des choses dans le spectacle ! »

Dans Rouge, c’est donc tout un imbroglio de vécus et de parcours de vie de femmes qui se matérialisent et se racontent. Avec son lot de violences, de fantasmes, de réalités et de folies. Regarder le monde et son chaos en face, ici, le leitmotiv de la compagnie résonne et vient nous percuter les entrailles, entrant en connexion avec la performance aussi esthétique que militante de Marie Parent qui vit dans sa chair, tout l’après-midi durant, cette condition de domination :

« On se met dans l’état de cette corporalité commune. Et c’est fatiguant parce que c’est dur les oppressions féminines ! »

L’expérience de cette immersion est inédite, brutale et cathartique. Elle bouleverse, secoue, déstabilise. Elle nous unie, nous rend moins seule, nous console, nous répare de son fil invisible et puissant de sororité.