Célian Ramis
Contes à rebours : une autopsie féministe désopilante et libératrice

Des manuels du patriarcat déguisés en contes de fées… Dans son spectacle Contes à rebours, Typhaine D les réduit en cendres, exposant les mécanismes de violences masculines nichées dans chaque récit (dés)enchanteur ayant bercé nos enfances. À coups d’humour corrosif, l’artiste gratte le vernis et transforme cet héritage empoisonné en feu de joie féministe. Ici, les héroïnes prennent la parole, et le pouvoir, et affirment leurs existences.
À la Maison des Fées, un groupe de paroles réunit celles qui ont brillé, le temps d’un conte, par leur beauté, leur (extrême) jeunesse, leur côté ingénu et leur passivité. Dans une chaumière reculée en ruralité, elles racontent leurs histoires, livrent leurs réalités. Celles que l’on n’a pas voulu voir, celles en qui on n’a pas voulu croire, celles que l’on a abandonnées, au profit du prince charmant et de son bras armé : le fameux « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfant ».
DE LA POUDRE AUX YEUX PATRIARCALE
Ici, Cendrillon, Blanche Neige, Arielle et d’autres dévoilent les faits réels de leurs trajectoires et demandent des comptes à un système qui fabrique et légitime leurs agresseurs. Elles dénoncent les violences subies, affirment leurs existences et provoquent un remue-ménage dans l’univers féérique ultra transformé des récits populaires. Sans balai ou serpillère pour cacher les atrocités sous le tapis, elles dépoussièrent les vieux schémas patriarcaux qui contaminent les mentalités dès la petite enfance jusqu’à supplanter toute réflexion remettant en cause la domination masculine et ses conséquences. Ici, les princesses Disney, elles se lèvent et elles se cassent. L’inversion de la culpabilité, elles y mettent fin et en prenant les contes à rebours, remettent le monde à l’endroit.
Ici, le merveilleux ne provient pas d’un nuage de fumée basé sur l’héroïsme et l’amour du beau mâle blanc au rang social élevé mais de l’émancipation individuelle de chaque protagoniste féminine autant que de la sororité qui s’en dégage et de la solidarité envers les animaux. Ici, ce ne sont pas les souris mais la matière cérébrale qui est grise, et celle-ci est puissante, à l’instar de la résistance à l’abrutissement des masses qui se met en place face à la brutalité d’une culture populaire reposant sur des schémas discriminatoires aiguisés pour nous endormir et nous aveugler sur les places et rôles différenciés des femmes et des hommes.
En clair, ici comme dans le quotidien de Typhaine D, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin. Par la féminine universelle, la langue qu’elle a créée, l’artiste déclenche une prise de conscience collective. Absentes du langage français, les femmes sont effacées, invisibilisées, niées. Les faire réapparaitre dans les mots pour qu’elles expriment leurs maux mais aussi qu’elles relatent qui elles sont à partir de leurs points de vue situés, et non d’un regard masculin s’octroyant la neutralité, et la légitimité, pour valider ou non les femmes, et ainsi distinguer le bon du mauvais féminin.
LA VOLONTÉ D’ÉCRIRE DES CONTES FÉMINISTES
Typhaine D est une jeune comédienne quand elle donne des cours de théâtre à des filles et des garçons et travaille avec elleux à la réécriture de cette matière commune que sont les contes et leurs réinterprétations : « J’ai grandi avec Disney comme tout le monde, on rêve avec ce qu’on a. Et comme beaucoup de gens, j’ai rêvé avec ces princesses-là. Je me suis dit que c’était un imaginaire commun, j’allais prendre dans la culture populaire et réécrire tout ça de manière féministe. » En parallèle, elle accumule des savoirs et développe son expertise, grâce au militantisme, notamment au sujet de la culture du viol, tout en la subissant dans le milieu artistique. Elle décide de quitter le circuit traditionnel du théâtre et du cinéma.
« Ça a été un gros deuil, mais tant pis. Je me suis dit que j’allais créer mes propres pièces, les écrire, les jouer et de cette manière, je serais tranquille, je serais d’accord avec ce que je raconte et je ne traumatiserais pas les spectatrices », souligne-t-elle. Le déclic survient dès la première phrase. En couchant sur le papier le célèbre « Il était une fois ». Le bug. « Je me suis demandée qui était ce mec qui voulait commencer mon bouquin féministe ! J’ai écrit « Elle était une fois » et c’est comme ça qu’est né, en 2012, Contes à rebours d’une part et la féminine universelle d’autre part. »
EFFACER LES FEMMES DU LANGAGE
Parce que le langage structure la pensée, Typhaine D élabore la sienne loin des conventions grammaticales inégalitaires, en féminisant son parler et en donnant ainsi à entendre cette moitié silenciée de l’humanité dont on doit l’effacement, en grande partie, au cardinal Richelieu. « Le méchant des Trois mousquetaires » - qui a la particularité « de haïr les femmes » - crée en 1634 l’Académie française, « un genre d’ehpad » pour vieux hommes blancs qui, quelques années plus tard, décident qu’en matière linguistique le masculin l’emporte sur le féminin. Une règle encore apprise et intégrée aujourd’hui par les élèves en France.
Pour sa féminine universelle, des milliers de cyberharceleurs lui font subir durant des années insultes, menaces et autres violences masculinistes (fin 2025, 9 des cyberharceleurs sont reconnus coupables par le tribunal et « condamnés à des peines d’amende et, selon les cas, à des stages de citoyenneté et de sensibilisation au respect des personnes dans l’espace numérique, ainsi qu’à payer des dommages et intérêts », rapporte Le Crayon Media - le 24 septembre 2026, un nouveau procès aura lieu à Paris : 2 hommes seront jugés pour cyberharcèlement à l'encontre de la comédienne). Parmi les reproches à son encontre, figure celui d’abîmer la langue de Molière, emblématique auteur qui, à son époque, « appliquait la règle de proximité » et pouvait également opter pour la règle de majorité ou de choix. Rien à voir avec le sexisme du langage que l’on connait depuis la fin du 17e siècle…
« Quand on fait disparaitre un mot, on efface le possible qu’il portait »
scande Typhaine D sur scène.
Ainsi, l’écriture, la médecine, l’instruction, la philosophie, la politique (disciplines toutes grammaticalement féminines), entre autres, sont de fait masculines dès lors que l’on s’emploie à ne connaitre que les termes d’auteur, médecin, professeur, philosophe ou encore de maire, et que même si certains sonnent « neutres », on les envisage dans nos esprits au masculin. Comment alors se rêver écrivaine ?, interroge la comédienne qui rappelle les luttes menées par les actrices de la Commedia dell’arte pour avoir le droit de monter sur scène (et de faire entrer le mot dans le dictionnaire) ou encore des militantes féministes qui œuvrent depuis plusieurs décennies à la féminisation du langage pour réhabiliter les autrices, les ingénieuses ou les cheffesses, permettre aux filles de se rêver créatrices et rompre avec l’image d’épinal de la femme muse et/ou récréative. « Doit-on encore obéir en 2026 à un homme religieux mort ? Même quand ils sont en vie, c’est dangereux #Betharram », déclame malicieusement Typhaine D, poursuivant sur un ton frondeur : « Quand une règle est injuste, on n’est pas tenu-es de la respecter ! »
SE RÉAPPROPRIER SA PROPRE HISTOIRE
Elle s’engage pour remettre les femmes au cœur du sujet, au centre de l’Histoire, maitresses de leurs parcours et de leurs existences. Rendre l’agentivité des femmes, en restituant la richesse du matrimoine ignoré et spolié, en dénonçant les inégalités et en prêtant sa voix, avec des mots adéquats, à celles que l’on a fait taire. Dans Contes à rebours, Typhaine D raconte non pas l’History mais l’herstories, « leurs histoires à elles, celles des tues, des tuées, des sœurs, des survivantes, des soeurvivantes, des héroïnes. » Elle chante l’indépendance des filles sur l’air de Blanche Neige, elle transforme la protagoniste en guerrière aux joues rouges marquées par le sang menstruel et elle pointe, avec humour et justesse, l’absurdité des récits passés à la moulinette patriarcale.
Parce que si l’Histoire est écrite par les hommes pour les hommes, le passage de l’oralité des contes à leur écriture est lui aussi emprunté par les hommes pour ancrer dans l’imaginaire collectif et populaire un discours moralisateur, bourgeois, conservateur et religieux. Pour Typhaine D, les traditions orales étaient sans doute moins misogynes : « Mais ça devait l’être un peu quand même… Les femmes créaient des contes pour les enfantes et enfants et les transmettaient de génération en génération dans un contexte où elles-mêmes étaient imprégnées par la propagande patriarcale et leurs vécus. Mais ça devait, c’est sûr, être moins misogyne. Ça devait servir à prévenir des agressions et non à renverser la culpabilité. » C’est ici que ça bascule. Au tournant du 19e siècle notamment, époque d’application des morales patriarcales, puis à l’ère des Disney qui achèvent de romantiser, dans la culture populaire, les dominations et les violences masculines.
LA FIGURE DE LA FILLE FRAGILE
Ces récits enferment les figures féminines dans des rôles perpétuant une vision profondément inégalitaire des rapports de genre. Les héroïnes y sont présentées comme vulnérables et soucieuses de leur apparence, destinées au mariage et à la maternité, une place cantonnée à la sphère domestique et au soin des autres. Cette représentation, de douceur, de dévouement et de passivité, n’a rien d’anecdotique : elle façonne l’imaginaire des enfant-es, légitime des attentes différentes selon le sexe et participe à l’intériorisation des normes genrées qui nourrissent et entretiennent les inégalités entre filles et garçons.
Pendant 1h30, Typhaine D s’attache à décrypter ces places normatives que les œuvres assignent aux protagonistes. Avec une ironie mordante, l’artiste démonte les mécanismes de chaque histoire en pointant les signaux d’alerte. Suivre un chasseur armé au cœur d’une forêt inquiétante, s’affoler en raison de branches coiffant une chevelure parfaitement lissée, se découvrir « une envie irrépressible de faire le ménage » chez des inconnus, se réveiller entourée de vieillards armés de pioches (et en être jouasse), être exposée dans un cercueil en verre comme un objet précieux, s’émouvoir du baiser du prince sur un corps endormi sans consentement et s’en réjouir… Présentés comme romantiques, ces ressorts narratifs accumulent les situations problématiques qui devraient pourtant agir comme des red flags.
Ici, les hommes sauvent tandis que les femmes s’écharpent. Car il existe deux catégories : les jeunes et jolies, les vieilles et aigries. Cette dernière incarne la coupable idéale : la vilaine belle-mère. Une femme indépendante, puissante, acariâtre, réduite au cliché de la rivale hystérique obsédée par la beauté d’une plus jeune. Derrière cette jalousie caricaturale se joue un vieux scénario patriarcal : dresser les femmes les unes contre les autres, organiser leur division plutôt que leur alliance, annihiler la puissance de la sororité en la rendant impossible, inimaginable. Typhaine D renverse ce schéma. En éclairant le regard, elle brise cette opposition factice et révèle l’autre côté du miroir : une histoire d’amour lesbienne, là où on nous vendait une guerre de reflets.
FAIRE ENTENDRE LES VOIX DES FEMMES
À la fois voix des 7 sœurs sacrifiées, dévorées à la place des 7 frères du Petit Poucet, voix de Cendrillon à la robe rose gants Mapa, « noyée dans l’eau de vaisselle » et « devenue esclave domestique et sexuelle dans son château », de Shéhérazade, prise en chasse et harcelée pendant 1001 nuits, ou encore d’Arielle, déracinée de son milieu naturel et silenciée « par amour » d’un prince humain, l’artiste dénonce les violences sexistes et sexuelles qui résident dans tous les chapitres de ces contes pour enfant-es.
Imaginant la suite, elle ne décortique pas seulement les mécanismes de la domination. Elle va plus loin puisqu’elle projette ces héroïnes dans un présent délesté du vernis du merveilleux, mettant à nu les rouages très concrets des violences masculines. Cendrillon en témoigne, elle qui n’aspirait pas au bal mais plutôt aux mathématiques et à qui on a répété qu’elle n’était ni assez intelligente ni assez légitime. Dévalorisée, elle renonce. Le conte de fées se fissure : le prince ne la sauve pas, il la contraint. Une grossesse forcée, obtenue par retrait du préservatif sans consentement, fait basculer l’histoire dans la réalité des violences conjugales. Cendrillon s’isole et se déteste tandis que son époux jongle entre mensonges et brutalité, avant de s’excuser et d’entamer à nouveau la phase de lune de miel, précédant les crises et enfermant dans le cycle des violences intrafamiliales.
Loin des trajectoires rêvées, le récit s’inscrit dans le prolongement des fausses promesses romantiques dont usent les contes, dissimulant ainsi les mécanismes de l’emprise, de dépossession et de contrôle du corps et des parcours des femmes. Une vision sombre et réaliste, conforme aux statistiques sur les violences masculines et au continuum de celles-ci.
LE POUVOIR DES SORCIÈRES
Toutefois, l’espoir subsiste. Et il vient de la capacité des femmes à redevenir sujets. Ce sont des héroïnes du quotidien que Typhaine D dépeint dans chacune de ses personnages. Une quinzaine au total depuis la création du spectacle : « À chaque fois et selon l’endroit où je joue, je choisis des extraits, je crée mon puzzle. Il y a des clins d’œil à l’actualité, plus ou moins marqués selon les contextes. Si un jour je les joue toutes dans une seule version, j’en ai pour six heures », explique-t-elle, soulignant la richesse et la modularité de son univers.
Ce soir-là, les protagonistes s’affranchissent des injonctions et comportements déviants des Richelieu, « Depardiable » ou encore des masculinistes. « Moi, je les appelle « les mascouillinistes », pour qu’on comprenne bien que leur projet a la beauté de ce genre de trucs. Et aussi pour qu’on ne pense pas qu’il s’agit du pendant du féminisme. C’est confusant. Comme dit la philosophesse Geneviève Fraisse, on devrait parler de virilisme, c’est-à-dire l’affirmation de la caractéristique telle qu’est le patriarche dans notre société. »
Ici, elles se mobilisent. Au sein d’associations ou collectifs féministes par exemple. Pour se mettre à l’abri et protéger leurs enfants. Pour soutenir la militante marocaine Betty Lachgar, incarcérée pour avoir porté un tee-shirt arborant le message « Allah est lesbienne ». Pour dénoncer le harcèlement de rue, les violences conjugales, les insultes, les menaces, les agressions sexuelles, les viols, le contrôle des corps, les stéréotypes de genre. Pour prôner la sororité, mettre les poings sur (les idées de) leurs agresseurs et affirmer à voix haute et forte :
« Si un loup nous dévore, c’est à lui d’avoir tort ! La justice, nous la ferons, nous ! »
DE LA PRISE DE CONSCIENCE AUX VIOLENCES,
DES RÉACTIONS CONTRASTÉES
Bientôt 14 ans que le spectacle tourne. Dans les espaces culturels, les lieux de proximité ou encore les établissements scolaires. La création évolue au fil de l’actualité, et les réactions, elles aussi, sont mouvantes. Typhaine D observe un certain contraste dans ses assemblées. De nombreuses femmes y trouvent un espace libérateur et jubilatoire, un moyen d’affirmer leur voix et de questionner les normes de genre. « Elles me disent que la féminine universelle les redresse, leur donne des forces. Qu’elle y a quelque chose de jouissive de s’entendre dans la langue et de prendre l’ascendante dans chaque phrase ! », précise-t-elle, poursuivant : « Elles me disent que ça leur fait une bienne folle au moral, qu’elle y a même une dimension soignante d’exister enfin, de s’affirmer et de désobéir aussi. C’est un acte subversif d’utiliser la féminine universelle qui ne coûte pas trop cher. En tout cas, quand on le fait dans un cercle privé… »
Et puis, il y a celles qui mettent un temps à accueillir les réflexions. Les réactions de mise à distance, Typhaine D les comprend : « Chacune fait comme elle la peut. Quand tu t’es pliée toute ta vie aux injonctions, que tu as subi les hommes, que tu as fait 100% des tâches ménagères pour un glandu… et que tu leur expliques que l’orthographe est une construction sociale pourrave, élitiste et sexiste, tu te dis que tu as gâché tant d’années de ta vie ! J’ai de l’empathie pour elles. » Réagir au spectacle apparait comme un réflexe d’autodéfense face à toutes les stratégies mises en place pour survivre au système patriarcal auquel elles ont dû se conformer et en intérioriser les règles.
Du côté des hommes, les réactions vont du rire à la prise de conscience, mais certains manifestent une hostilité ouverte, allant jusqu’à la violence verbale et les comportements malveillants – l’un lui volera ses livres, l’empêchant de vendre ses productions, et l’autre urinera à 360° dans le hall du théâtre – relatant la réticence et la résistance aux critiques de la domination masculine. Parce qu’en grattant les récits populaires, elle dérange et heurte les sensibilités des hommes là où traditionnellement le système (linguistique mais aussi artistique et culturel) leur assure l’impunité.
INSUFFLER UNE DYNAMIQUE D’ÉVOLUTION
Avec humour et vitriol, Typhaine D nous questionne et provoque le débat sur les rapports de genre. « Dans les Disney, on a plus vu les souris coudre des robes et les oiseaux étendre le linge que des mecs le faire ! », lance-t-elle sur scène avec une dérision cynique qui a l’art de décrocher plus d’un rire et d’un déclic. Elle plante les graines de la conscientisation parce que la société reste engluée dans les mêmes terreaux putrides : « On est héritières et héritiers de cette culture-là. Encore que chez Disney au moins, il y a une évolution avec des meufs qui se battent comme des folledingues. Mais dans les programmes, dans les œuvres qu’on étudie, ça n’avance pas. L’Education Nationale va moins loin que Disney ! On va encore étudier Barbe Bleue et il n’y a toujours rien sur les féminicides et les violences conjugales. Au secours ! »
Ce dont on peut se réjouir en revanche, ce sont des émules que le sujet crée. Parce que cet héritage des contes et plus largement de la mythologie, et de leurs adaptations par des grosses productions capitalistes, continuent d’être interrogées et déconstruites par une nouvelle génération de créatrices. Des œuvres, comme Et à la fin, ils meurent, de Lou Lubie, revisitent les contes de fées avec un humour noir qui révèle leurs origines violentes, sexistes et racistes. Et montrent la manière dont ces récits, quand ils sont transmis sans critique et accompagnement, façonnent notre imaginaire culturel et collectif. La lecture de la bande dessinée Chères marâtres, de Solenn Bardet et Marion Chancerel, nous en propose la démonstration, donnant la parole à des femmes concernées, pâtissant des stéréotypes néfastes et réducteurs des rôles caricaturaux de vilaines belles-mères, et ouvrant en 2026 des perspectives plus nuancées et humaines sur ces figures féminines. On trouvera dans la même lignée de ces réécritures, les deux tomes de Mythes & Meufs de Blanche Sabbah qui déconstruisent avec humour et expertise les mythologies, contes et légendes pour souligner leur impact dans l’éducation patriarcale et pour proposer d’autres imaginaires et possibles.
ET ELLES VÉCURENT HEUREUSES ET EURENT BEAUCOUP D’AMIES
Ainsi, dans cette même dynamique, plusieurs essais récents réhabilitent l’amitié féminine, la sororité et les liens affectifs qui échappent aux schémas hétéronormés dominants. Dans Elles vécurent heureuses, Johanna Cincinatis explore la puissance politique et intime des solidarités entre femmes, longtemps reléguées derrière le couple hétéro présenté comme unique horizon désirable. Ces récits, précieux et indispensables pour penser le monde de demain, rappellent que d’autres modèles existent et peuvent coexister. Des modèles basés sur le consentement, l’attention à l’autre et à l’environnement, les liens choisis, l’entraide, la justice sociale, l’écoute et le partage. Autant de pistes pour changer nos représentations et bâtir une société féministe aux relations plus apaisées, solidaires et bienveillantes. Entre et envers les femmes, les enfant-es, le vivant. Et même les hommes.

C’est elle qui ouvre le festival Mythos. Ce vendredi 3 avril, Jeanne Cherhal relève le défi d’une inauguration inoubliable. Sous le chapiteau du Magic Mirror à Rennes, l’artiste fait circuler l’énergie dans un concert vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.
Avec elle, pas le temps de déprimer. On passe d’un registre à l’autre et d’une thématique à l’autre, avec une agilité remarquable. Jeanne Cherhal navigue avec aisance et poésie dans les abymes du quotidien et de la société. Ici, tout est harmonieux : des mélodies à son phrasé, en passant par son déhanché et sa pugnacité littéraire, le public se fait saisir par l’ampleur et la hauteur de son talent au service de son engagement musical et social.
Elle nourrit et répare nos imaginaires, en créant une bulle joyeuse et puissante, un cocon dans lequel les paillettes, l’humour et la poésie se conjuguent aux récits, tantôt légers tantôt noircis, de la vie. Conteuse hors pair, l’artiste musicienne dévoile des histoires qui nous font du bien, même quand le sujet blesse. À l’instar de son titre frissonnant « La belle et la bête » qui ne laisse pas de suspens sur les violences sexuelles qu’elle dénonce et qui nous projette dans un instant suspendu à son piano-voix, avant de monter crescendo dans un chœur inattendu de « Quand c’est non, c’est non », nous prenant tripes et larmes. Dans la salle, le silence est aussi dense que la moiteur de nos mains et de nos souffles. L’émotion est palpable et, de ce système de loop faisant résonner le refus de la violence subie, nait l’espoir et la puissance d’un cri collectif. La honte change enfin de camp.
Assise au piano, elle enchaine avec « La vie est trop courte », rappelant l’importance de la vivre pleinement mais aussi de se détacher de son ego et de son orgueil pour la partager profondément. Encore une fois, elle nous invite à trouver le remède dans les beautés, joies et futilités de la vie, comme un fil rouge qui traverse le spectacle mais aussi la personnalité de l’artiste qui distille une force vitale solide et durable, qui se travaille avec la même hargne que ses exercices de style qui explosent dans « Jean », qu’elle tente de rebaptiser « Yann » pour l’occasion, sans succès. « C’est nul », rigole-t-elle, avant de reprendre ses jeux de mots malicieux et de clore son concert en femmage aux sales connes avec « Le cri des loups ». 
À l’occasion du festival Mythos, Mina Tindle offre une respiration nouvelle. Un espace pour reprendre son souffle, ralentir et prendre soin de soi. Vendredi 3 avril, l’artiste envoutait le public de sa musique pop folk intimiste et planante.
Entre deux chansons, Mina Tindle s’assure que tout le monde va bien. Elle partage quelques mots rapides, souvent très courts. Non pas par timidité ou manque d’inspiration. Au contraire, elle le dit, elle est très bavarde et risquerait de ne plus s’arrêter. Elle préfère partager sa musique avec le public, « venu pour ça » avant tout. Elle s’exprime dans son art accompagné des guitares et tisse une toile sensible où chaque morceau offre une respiration, un instant apaisant. « Il me semble que c’est une chose précieuse de jouer ensemble », souligne-t-elle, avant de laisser sa musique parler dans une parenthèse appréciée. L’imaginaire domine dans ce voyage de contemplation. On s’évade, on se laisse voguer, sans opposer aucune résistance. On ferme les yeux et on flotte.
Tout est ralenti ce soir-là dans le Magic Mirror. Ce qui nous saisit, c’est cette capacité qu’elle a, Mina Tindle, à rendre palpable l’indicible. Dans l’air, des étoiles étincelantes se matérialisent. On quitte la brutalité de notre plan pour pénétrer dans une bulle protectrice et nourrissante. La parenthèse dans laquelle nous sommes invité-es à prendre part est une ressource pour la suite. On oublie le dehors pour se blottir dans le calme intérieur, malgré la chaleur étouffante et le fracas de l’actualité. Elle nous extirpe sans violence de la condition humaine et on fait corps avec sa proposition artistique, sans se poser de questions. On lâche prise, on se détend et on étend le temps. On libère nos pensées.
Aliénation et enfermement se conjuguent au féminin dans Rouge, Amère Fantasmagorie, pièce théâtrale et plastique de la compagnie La Morsure, qui bouscule les codes du spectacle vivant aussi bien que les normes de la société patriarcale. Un spectacle immersif et déambulatoire au cœur d’une passe entre une prostituée et son client. Mais pas que…
C’est là tout le propos de la compagnie La Morsure qui nous embarque dans une déambulation au sein d’un bordel habité par le passé. La pièce Rouge, Amère Fantasmagorie nous met au pied du mur. Face à ces objets, face à cette prostituée, face à nous-même. Elle convoque nos fantasmes, nos imaginaires collectifs, nos expériences, nos préjugés et nous confronte à notre rapport au féminin. Et surtout, elle nous engage à prendre position. « Il y a ce temps dans l’antichambre où les gens arrivent et restent 30 minutes avant d’être invités à entrer dans l’espace clos. C’est une expérience sensible qui passe par le corps pour pouvoir se dire ‘on est bien’ et ‘on est mal’. Comment et à quoi ça tient tout ça ? », interroge Marie Parent, co-fondatrice de la compagnie, co-autrice et co-metteuse en scène avec Christophe Le Cheviller du spectacle.
LA FOLIE, REFUGE DES VIOLENCES
En septembre 2023, la plasticienne a installé son exposition Plates coutures au sein du centre pénitentiaire pour femmes de Rennes, un travail débuté durant le confinement. Elle se met à coudre une carte postale sur laquelle figure La Muette, de Raphaël. « Je me suis mise à lui coudre la bouche et les yeux. Et puis, j’ai continué à faire ça sur toutes les cartes postales que j’avais et les beaux livres d’art entre le 12e et le 20esiècle. Je ne suis pas contre les œuvres, je les aime ! Mais j’aime l’idée avec cette couture de dire ‘Voilà où on a été reléguées, nous les femmes, muses, modèles… Rarement créatrices’ ! », s’exclame-t-elle. Son militantisme est joyeux et communicatif, politique et collectif.
Impossible de contracter un prêt par téléphone, jamais le banquier ne la prendrait au sérieux. Avoir des enfants ? Non merci, pas pour elle, inutile de subir 9 mois de jugement pour que son gosse l’appelle papa. Par contre, gros avantage : sa voix lui a permis d’éviter une bonne dizaine de viols. « Si je hurle « Au viol ! », on prend ça pour un cri de ralliement… », précise-t-elle. Alors, elle a décidé d’en rire. Et pas uniquement de sa voix. Au rythme palpitant du stand-up, l’humoriste passe en revue ses failles et ses vulnérabilités.
« Il me reste la bite », lâche-t-elle au fil du décompte de ses tares, en enfonçant le clou : « Il me reste aussi la dépression et la laïcité ! » Doully, elle a ce don de créer des ruptures trash dans la montée des émotions qu’elle provoque. Le sens de la mesure. La veine de l’humour cru qui choque pour désacraliser, rire un bon coup et finalement, réfléchir autrement. Sans entraves ni pincettes, elle aborde la question de la sobriété et surtout de la difficulté que cela représente aujourd’hui en France dans une société qui banalise l’alcool, ses dérives et ses dangers. Elle parle de drogues sans jugement ou discours moralisateur et en fait même son plan vieillesse : « À 85 ans, je serais Porte de la Chapelle et je vais m’en foutre plein le buffet ! »
C’était mieux avant, parait-il. Pour qui ? Pour quoi ? Adapté de la pièce Angry Alan de Penelope Skinner, le seul en scène Backlash, du groupe Vertigo, s’attaque au masculinisme, décortiquant avec brio les mécanismes âpres et insidieux d’un relent conservateur et nauséabond face aux avancées du féminisme.
Jusqu’ici, on se serait tenté-es de voir le positif de la situation et de penser en termes d’empouvoirement et d’empuissancement. Une émancipation individuelle nécessaire, au même titre que celle des femmes et des personnes sexisées qui s’affranchissent peu à peu des codes, normes et assignations de genre, dénonçant la construction sociale établie par le patriarcat et inventant de nouvelles manières de penser et de vivre, en dehors du sexisme et de la binarité. Pourtant, on ne se réjouit pas. Car on comprend dès le départ que Danny, paumé et en perte de repères, se jette dans les filets du masculinisme qui utilise la rhétorique du féminisme pour mieux la piétiner et la tourner en discours victimaire, avant de s’approprier celui-ci, au titre d’un soi-disant « sexisme gynocentriste ».
Ça transpire la mauvaise foi et ça nous explose les neurones et les entrailles. On voudrait lui arracher la bouche à cet Angry Alan qui profite du monde virtuel pour répandre sa haine dans le monde réel. On voudrait le secouer ce Danny qui croit au regain de sa vitalité grâce à cet élan de brutalité et de violence qu’il n’entrevoit même pas. Jusqu’à braquer un fusil sur son fils qui lui s’interroge sur la fluidité des genres. Et la pièce nous laisse là, dans cette distinction entre une partie du monde refusant catégoriquement d’avancer et d’évoluer en regrettant l’ancien temps, le fameux « c’était mieux avant », et une partie du monde s’affichant progressiste et déterminée à s’affranchir des codes et normes du vieux monde patriarcal qui divise dans une guerre des sexes qui n’a pas lieu d’exister si chacun-e peut décider librement et en pleine conscience de son identité.
Écouter un album d’Eddy de Pretto - n’importe lequel - est une expérience. Assister en live à un concert d’Eddy de Pretto en est une autre. Et c’est à l’occasion du Crash Cœur Tour, honorant son troisième opus, qu’on en a pris plein la vue : auteur talentueux maniant le verbe qui claque, chanteur confirmé de la scène pop rappée, il est également un performeur incontestable. Le 6 avril dernier, sur la scène du Liberté, il régalait le public rennais d’un show moderne et empouvoirant.
De « Parfaitement » à « R+V », en passant par « Kid », « Papa sucre » ou encore « Être biennn », Eddy de Pretto casse l’image Colgate et sa représentation idyllique, blanche et lisse pour nous « emmener dans (sa) conception du bonheur, (sa) vie et (son) sourire ». Dans sa vision de l’avenir, « il n’y aura jamais d’espace pour enfant dans (son) planning », pas « ces dimanches où l’on étale beauté rustine » ou encore « ces vacances comme vendues dans les magazines ».
Dans ses textes, comme sur la scène ce soir-là, le chanteur se joue de la virilité pour nous livrer ses tripes, sa rage mais aussi ses failles et ses vulnérabilités, ses forces et ses espoirs. S’il clame que désormais son seul but dans la vie, « c’est d’être bien avec moi-même », il prône également l’acceptation de soi et des autres. Dans son et leur entièreté, noirceurs et addictions comprises, en parallèle du chemin éprouvé et de l’amour revendiqué.
Créé fin 2022, le spectacle Désirs Plurielles nait d’une enquête réalisée auprès de 25 femmes et d’une nécessité personnelle, ressentie par Anne-Laure Paty. « En 2020, on a lancé le projet autour d’une grille d’entretiens abordant la question des femmes et de leur relation aux désirs à travers l’axe du transgénérationnel, du rapport à la transgression et du vécu », souligne la comédienne. Résultat : 25 témoignages, 40 heures de dérush… et une matrice globale pour écrire le spectacle. Elle poursuit : « Après ma première grossesse, le sujet du désir était très compliqué pour moi. J’ai fait une thérapie et c’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il fallait que j’en fasse un spectacle ! » Dire sa relation au désir passe aussi par l’exploration des ressentis d’autres femmes. Parce que si ce rapport au désir est intime, il relève également d’une expérience collective pour les jeunes filles et femmes grandissant et se construisant dans une société patriarcale. 

Pareil pour Amélie Grosselin, qui parle aussi d’un gain de confiance en elle, et pour Astrid Radigue, qui constate une écoute différente, où l’égo prend moins le pas sur la création et le temps accordé à se comprendre et évoluer ensemble. Claire Grupallo ne partage pas ces ressentis.