Célian Ramis
Louisadonna, en rage et en paillettes contre le patriarcat


De la rage et des paillettes. Elle incarne son époque, Louisadonna. Militante féministe, psychologue au sein d’une association qui accompagne les jeunes femmes victimes de violences, autrice-compositrice-interprète… Elle porte ses convictions de la scène aux réseaux sociaux, en passant par sa vie professionnelle. Elle dénonce les violences patriarcales, redonne aux concernées du pouvoir d’agir et revendique la sororité et la joie militante. De passage à Rennes pour la journée « Sans oui c’est non », dédiée au consentement, Louisadonna s’est confiée à YEGG sur ses engagements, ce qui nourrit et lie son militantisme, son travail et sa création artistique. Rencontre.
Samedi, fin de matinée. À peine descendue du train, Louisadonna nous rejoint, guitare sur le dos, sweat « More women on stage » et grand sourire aux lèvres, sur le parvis de la gare de Rennes pour partager un café. Et ses convictions. Comme celle de conjuguer joie et colère dans un univers pop et flashy, où le rose et les paillettes côtoient les textes engagés et les punchlines féministes. Dans les différents espaces d’écoute, de parole et d’expression qu’elle investit, elle crée les conditions pour convoquer de la douceur et de la légèreté, face aux violences patriarcales auxquelles elle est confrontée au quotidien. « Même dans mon travail de clinicienne, je mets du rose et des paillettes. On a besoin de photos de chatons ! », plaisante-t-elle.
DES FIGURES INSPIRANTES
Mettre de la couleur et du fun. Du mignon même. Face aux réalités les plus obscures. Les inégalités de genre et les violences institutionnelles résonnent avec son histoire personnelle. D’abord dans son entourage familial. Aux côtés de trois frères, elle grandit en intériorisant une certaine misogynie : le rose et les Barbies, c’est nul – « et j’y croyais moi ! ». En filigrane, le féminin, ça craint. Puis dans son cercle amical. Enfant à cette époque, elle affronte le suicide de son amie Babe après un parcours marqué « par les violences d’une psychiatrie qui ne l’entend pas et ne prend pas en charge le psychotrauma ». Pour ne jamais l’oublier et lui rendre femmage, elle donne son nom à son label artistique. « C’est peut-être pour ça aussi que je suis devenue psy… », confie-t-elle.
Stéréotypes de genre, éducation genrée, dysfonctionnements du système… la colère monte. Et devient un moteur pour Louisadonna, à mesure qu’elle développe sa conscience féministe. Au fil de son parcours, elle puise son inspiration auprès de grandes figures du mouvement. A l’instar de Gisèle Halimi, de Nikki de Saint-Phalle ou plus récemment de Judith Godrèche : « Pouvoir utiliser le caca boudin du patriarcat pour faire de l’art, je trouve ça extraordinaire ! » Elle poursuit : « Ce sont des militantes qui ont amené ces sujets-là dans la société et qui les ont imposés comme des sujets sociétaux auxquels on ne pouvait plus échapper et sur lesquels il fallait que les mentalités bougent. C’est extrêmement inspirant. » Aujourd’hui, sa première source de motivation, elle le dit, ce sont ses patientes.
LE BESOIN D’UNE PRISE EN CHARGE SPÉCIFIQUE
Depuis 10 ans, Louisadonna exerce en tant que psychologue auprès de femmes victimes de violences. Et 4 ans qu’elle œuvre au sein de l’association LAO Pow’her, dont l’accompagnement vise spécifiquement les 15-25 ans, en Seine-Saint-Denis et à Paris. « Quasiment l’entièreté de notre population est une population qui a vécu des violences intrafamiliales », précise-t-elle. Éducatrices, conseillère conjugale et familiale, juriste, psys et coachs travaillent conjointement à leur prise en charge, allant de la mise en sécurité à l’accès aux droits, en passant par les besoins médicaux, le suivi psychologique et les groupes de paroles : « J’en anime un sur l’inceste, un sur des activités créatives mais il y en aussi sur les violences intrafamiliales, la confiance en soi, etc. » Ici, l’accompagnement est pluridisciplinaire mais aussi et surtout construit par les jeunes femmes elles-mêmes.
« Les jeunes femmes sont les premières victimes de violences, et ce sont les dernières à aller consulter dans les lieux de droit commun. Pourquoi ? Parce que les institutions ne sont pas adaptées aux besoins de ce type de patientèle »
s’insurge Louisadonna.
Investie pleinement dans le sujet, elle nous embarque avec ferveur dans son quotidien. Violences économiques, psychologiques, physiques, sexuelles, inceste, mariages forcés, excision, violences conjugales ou encore situations de prostitution… les parcours sont multiples, souvent complexes et souvent marqués par les violences intrafamiliales. « C’est un type de patientèle qui est extrêmement fragile, précaire, qui n’a généralement pas connu de lien suffisamment étayant pour construire quelque chose, pour avoir des liens d’attachements suffisamment bons. Donc les structures qui leur proposent des rendez-vous sans suivi particulier, elles n’y adhèrent pas. » Au LAO Pow’her, elles peuvent venir dans la journée, sans prévenir. Se poser dans le canapé, regarder la télé, boire un café. Elles peuvent aussi appeler un numéro d’urgence 24h24 : « C’est un public particulièrement retraumatisé. Il y a vraiment besoin qu’il y ait quelqu’un qui sache les dangers dans lesquels elles sont capables de se mettre et aille les repêcher. »
NE PLUS TRAITER LES SOUFFRANCES ENGENDRÉES PAR LES INSTITUTIONS
On la sent impliquée, touchée, bienveillante. Loin des jugements. Proche de ses patientes. Disponible pour elles. Parce que la structure le permet. « Notre cheffe nous permet d’avoir du temps pour recréer du lien. On a le temps d’aller les chercher si elles ne viennent pas au rdv. Et il y en a plein qui nous disent qu’on les a sauvées. Parce qu’ici on crée un lien de confiance, on se tutoie, on propose une prise en charge horizontale », signale la psychologue. C’est là ce qui l’anime particulièrement : mobiliser le pouvoir d’agir des jeunes femmes accueillies et accompagnées. Leur redonner leur capacité à décider : « Je leur dis : ‘c’est toi la cheffe de ta prise en charge, nous on est là pour te donner tes droits, des outils, des choses dont tu pourrais avoir besoin pour construire ton parcours !’ » Ce lien d’attachement, provoqué par les éducatrices puis renforcé par les membres de l’équipe, c’est ce qui rend le reste possible. La porte ouverte à toutes, sans condition et sans limite dans le temps. « Parce qu’il y a eu ce lien, elles savent qu’elles peuvent revenir six mois, un an plus tard, etc. Qu’elles ne seront pas jugées et que ce sont elles les cheffes. Et ça, c’est rare dans les lieux de prise en charge », analyse Louisadonna.
Au quotidien, elles sont en première ligne sur le terrain pour constater les dysfonctionnements institutionnels. « Extrêmement nombreux », selon Louisadonna. Parfois de la part de l’aide sociale à l’enfance. Parfois de la Justice. Elle prend pour exemple la réouverture de près de 70 000 dossiers impliquant des affaires de pédocriminalité, demandée en début d’été par Gérald Darmanin à la suite de l’affaire Lyhanna. Trois des patientes de Louisadonna ont été concernées : « Je n’avais jamais vu des classements sans suite réouverts. C’est du délire ! Ça dit bien qu’il n’y avait pas eu de travail d’investigation. Et que quand il y a ce travail, finalement ça donne lieu à des poursuites. » Ce qu’elle identifie également, c’est le manque de budget pour la prise en charge des femmes victimes de violences (de manière générale et spécifique), traduisant l’absence de volonté politique concernant ces sujets. Elle soutient la réforme, en profondeur, des institutions « pour revenir mettre un de peu de sens dans la vie des patientes. » Parce qu’actuellement, les dysfonctionnements observés et documentés génèrent de la souffrance, sur des situations déjà traumatisantes : « Je rêve de ne plus avoir à traiter la souffrance des institutions. Pour l’instant, ce n’est pas possible. »
PASSER DU VOUS, AU JE, AU NOUS
Elle prend précisément le cas des classements sans suite dont les pourcentages dépassent les 90% concernant les affaires de viols. Des taux qui renvoient aux victimes un message de non reconnaissance de leurs situations. Pour Louisadonna, ce n’est pas entendable : « Que la société, que la Justice, disent à mes patientes qu’elles doivent vivre dans un monde où il est autorisé de faire ça sans qu’il n’y ait de conséquence, ça m’est insupportable. Parce que ça leur est insupportable. Et que la souffrance vient de là aussi. » Elle poursuit avec émotion :
« Parce qu’après, il faut prendre en charge la patiente à cause de ce classement sans suite. C’est imposé une violence sociétale à la victime qui est une violence de revictimisation extrême. »
La gravité des faits pèse dans sa voix et s’affiche sur son visage. Et on retrouve dans sa musique ce mélange de colère, de stupéfaction et de révolte. C’est là son espace cathartique, nourri par les constats dressés au sein de sa structure, au contact de ses patientes. « Là-bas, je suis tenue au secret professionnel, je mets ma casquette de psy et quand je fais de la musique, par contre, c’est le moment où je parle en mon nom. Le moment où je me lâche sur cette colère, sur ces sujets qui sont des grandes causes du quinquennat mais qui ne sont pas du tout traitées comme telles », scande-t-elle, sourire en coin.
Elle a l’œil espiègle, Louisadonna. Elle manie le verbe et l’art de la punchline – qui donne son nom à une de ses chansons - avec un franc parler qui vient créer des étincelles avec son univers flash et pailleté. Une manière pour elle de se réapproprier la couleur rose, longtemps écartée de sa vie par intériorisation de la misogynie ambiante, d’apporter de la douceur sur des sujets douloureux et violents et de déconstruire l’idée que la grossièreté serait l’apanage des garçons, comme elle l’a perçu dans son enfance. « On peut faire passer des messages directs, cash, sur un aspect accessible. C’est ça que j’aime. La pop, c’est populaire, c’est accessible, tout le monde peut chanter sous la douche », s’enthousiasme-t-elle. Sans oublier sa volonté de rassembler, de fédérer autour de ses textes, thématiques et mélodies. Donner aux gens l’envie de militer :
« C’est hyper important d’amener de la joie dans les milieux militants, d’insuffler l’envie de faire partie des mouvements, d’être dans quelque chose de joyeux, de festif. »
SA MUSIQUE POPULAIRE ET FÉMINISTE, UN REFLET DE SON ÉPOQUE
Sans pour autant effacer son propos. Louisadonna revendique à travers ses compositions sa volonté d’éradiquer le patriarcat, de libérer la société des injustices et discriminations et de détruire l’état fascisant qui s’instaure drastiquement. Elle vise dans son album intitulé Parasite tout ce qui anéantit la démocratie, la planète, qui divise la population, qui violente les personnes sexisées, etc.
Tout nous réjouit dans sa musique. Son phrasé, sa lucidité, sa radicalité, sa légèreté et son rebond constant avec l’actualité. Sans oublier sa créativité. Elle soigne son écriture avec humour et précision, elle ne lâche rien et vise toujours juste, permettant à un large public de se reconnaitre dans ses textes et ses valeurs. Sortir de l’isolement, se découvrir des milliers. Puissant-es. À l’instar de sa chanson, interprétée avec Mathilde, Petites filles, qui nous donne espoir et nous remobilise quand, parfois, on vacille. « C’est Judith Godrèche et son discours (lors de la cérémonie des César en 2024, ndlr) que j’avais vraiment trouvé incroyables qui m’ont inspiré cette chanson. Grâce au mouvement MeToo, la peur change de camp, méfiez-vous parce que maintenant on ne se laissera plus faire. On ne se taira plus. Et si ça entraine des choses sur les carrières, ce n’est plus notre souci en fait ! C’est ça que ça dit… », se révolte Louisadonna avec aplomb.

ENSEMBLE, MOBILISÉ-ES
Elle chante également la sororité comme réponse politique à un besoin réel : militer ensemble, pouvoir affirmer ensemble qu’il y a des problèmes structuraux et demander ensemble un changement systémique. « On est obligées de le faire ensemble. Et on sait très bien que cette rivalité entre femmes sert le patriarcat. On déconstruit ça aujourd’hui », espère-t-elle. Au-delà d’un vœu d’union et de solidarité, elle le constate au quotidien dans son boulot, dans les amitiés nouées entre les patientes et dans la confiance accordée au sein et entre l’équipe : « C’est exceptionnel ! »
Ce travail collectif, elle n’hésite pas à le mobiliser dans les ateliers rap et consentement qu’elle anime dans les collèges et lycées. Toujours dans une approche participative et horizontale. Le but étant de « les amener à être des sujets pensants qui comprennent les enjeux du consentement et à écrire eux-mêmes des paroles sur ce sujet pour se l’approprier réellement. » Elle est dans le mouvement, la réflexion et l’action. Avec ce public, jeune et (souvent) déjà sensibilisé à la thématique, elle souhaite questionner concrètement l’intérieur et la profondeur du sujet. Pas uniquement transmettre les contours mais explorer la définition du consentement, qu’elle rappelle lors de la journée « Sans oui c’est non » devant être éclairé, libre, enthousiaste et révocable, et toute sa complexité. « À la fois, c’est un sujet qui parait extrêmement simple, et souvent ils sont un peu soulés quand j’arrive, et en même temps, on est dans une société qui ne nous apprend pas à consentir. Notamment les enfants qui sont éduqués d’une façon où leur consentement n’a pas été questionné », souligne-t-elle, prenant également l’exemple d’un consentement contraint par l’autorité ou la menace : « Quand on te demande ton portable en sortant un couteau, tu le donnes mais tu n’es pas consentant. »
Derrière cette notion, se jouent des rapports de pouvoir, des mécanismes de domination et des possibles à construire. Des réalités que Louisadonna s’attache à interroger, déconstruire et rendre visibles. Toujours dans cet esprit créatif, festif et collectif, et cette volonté de stimuler le pouvoir d’agir individuel. Pour éveiller les consciences, développer l’esprit critique, mobiliser les énergies militantes et secouer les mentalités.
- La journée « Sans oui, c’est non », autour du consentement, était organisée par les CPTS Cœur de Rennes et Rennes Nord, le 3 octobre 2026 au théâtre de La Paillette.

Il y a de la colère dans Mitote. Mais aussi des joies militantes, des corps qui dansent, se réapproprient l’espace, se libèrent et expérimentent. Pour son deuxième album, Najma Dream entremêle intime, addictions, injonctions, lutte contre les VSS et électro punk aux sonorités balkaniques. Cécile inscrit dans sa musique et dans son rapport à la scène son engagement féministe et queer, au cœur des enjeux qui traversent profondément l’espace festif nocturne.
Du studio à la scène, d’un duo à un solo, d’un premier à un deuxième album… Najma Dream se transforme au fil de la tournée, des expériences professionnelles et du cheminement personnel. D’un point de vue technique, Cécile poursuit son autonomisation, s’allégeant d’un matériel pesant en direction d’un dispositif scénique plus light, ce qui lui permet au passage une meilleure proximité avec le public. De sa vie intime, elle puise la matière pour écrire en français, avec la volonté d’être comprise : « Sur le premier, je chantais en roumain, je me cachais derrière un langage que j’aime beaucoup parce que j’ai pas mal voyagé là-bas mais que j’ai eu, petit à petit, envie de lâcher. » Là encore, c’est un challenge. Une mise à nu mais aussi une nécessité : « Dans cette évolution, il y a eu tout un travail thérapeutique. J’en parle sur scène parfois quand je suis en café-concert, que j’ai le temps de faire de la prise micro, d’être dans l’échange. »
Avant tout des lieux de sociabilisation, les clubs, salles et bars à concerts peuvent être réinvestis, dans un esprit festif d’émancipation, de liberté et d’acceptation. « Il y a une volonté claire avec cet album de remettre le corps au centre. Parce que moi, le mien, je l’ai dévasté pendant des années. Ça a été le chantier. Et pourtant, c’est de par lui que je suis en interaction avec le monde, avec les gens », se réjouit-elle. Dé et reconstruire ensemble, de manière durable : « Reprendre soin de mon corps, me réapproprier mon corps face aux injonctions sociales… J’ai ouvert la porte mais ce n’est pas encore fini. J’ai pris 15 kilos en 2 ans et je milite pour me foutre la paix. À moi et à mon corps. En tout cas, j’essaye ! »
Au sein de Najma Dream, Cécile fait vaciller les normes et bouscule les représentations. Dans ses productions audiovisuelles ou dans le choix de ses tenues de scène, elle renforce la teneur de ses messages politiques et revendique la liberté d’exister à travers un corps assumé. Crâne rasé, ventre apparent, soutif au placard et cache-tétons arborés sous des vestes ou tee-shirts transparents, elle se positionne à l’écoute de ses désirs et expérimente au gré de ses volontés et influences, nommant Peaches (rockeuse canadienne née dans les années 60) sa référence actuelle : « C’est une grosse inspiration pour moi. Elle a plus de 60 et elle porte des cache-tétons avec des touffes de poils ! Elle va assez loin, j’adore ! La scène, c’est un moment où on peut essayer des choses plus ou moins en sécurité… »
Coup de cœur et poing en l’air avec Imany et son nouvel album Women Deserve Rage. En concert, elle impose un moment intense rare et inoubliable. A l’occasion du festival Mythos, la chanteuse a fait circuler la colère, en la transformant en expérience et force collective pour aller de l’avant et vivre pleinement. Percutant.
Après plusieurs chansons qui donnent le ton, la chanteuse pose le cadre de son nouvel album Women Deserve Rage. « La colère est un droit fondamental, mesdames », clame-t-elle, largement applaudie par le public. Elle annonce la couleur de l’expérience musicale qu’elle propose : un mouvement collectif. Elle cite notamment Maya Angelou : « Quand une femme se met debout, c’est pour tout le monde ». Le propos est clair et engagé, profondément féministe. Elle invite ici à ne plus contenir la colère. Au contraire, il y a urgence à l’exprimer cette colère, trop souvent réprimée, biaisée ou sanctionnée quand elle vient d’une ou des femmes. Urgence à la comprendre pour non pas la supprimer mais plutôt la transformer. « D’abord, on va l’adresser cette colère, l’exprimer et puis on va la guérir et enfin on va se libérer parce qu’on sera devenu-es des êtres entiers ! », poursuit-elle, avant de souligner : « Ça va être une thérapie de groupe ! »
La disposition scénique en impose. Des musicien-nes en arc de cercle. La chanteuse au milieu. Les places ne sont pas figées, elles encouragent les échanges, les interactions, la circulation du son et elles favorisent la captation de notre attention. Tout est cohérent, tout se répond, tout s’alimente. Le propos nous embarque, autant que la musique et la présence corporelle. Il y a du rythme, une dynamique constante et une montée en puissance qui met nos viscères en ébullition. Imany incarne chaque chanson avec une intensité impressionnante. Elle nous rassure. Elle fait tomber les barrières de la peur. Celle qui peut bloque nos réactions et entrave le passage à l’action. Elle déboulonne tout ça et nous donne accès à nos propres leviers.
On la savait engagée sur le terrain des droits des femmes. Elle confirme et renforce son positionnement. Elle prend la scène et s’en saisit pour témoigner et affirmer que l’intime est politique. Que la musique – et l’art en général – est un espace politique. Autant que sensible. Et c’est ça qui crée la synergie et l’étincelle. C’est là, entre autres, que l’on peut croiser et lier les trajectoires, souder les forces et rassembler les récits prenant part à une histoire collective et commune, dans laquelle l’énergie mute en levier d’émancipation. La prise de conscience par l’émotion et le ressenti.
C’est elle qui ouvre le festival Mythos. Ce vendredi 3 avril, Jeanne Cherhal relève le défi d’une inauguration inoubliable. Sous le chapiteau du Magic Mirror à Rennes, l’artiste fait circuler l’énergie dans un concert vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.
Avec elle, pas le temps de déprimer. On passe d’un registre à l’autre et d’une thématique à l’autre, avec une agilité remarquable. Jeanne Cherhal navigue avec aisance et poésie dans les abymes du quotidien et de la société. Ici, tout est harmonieux : des mélodies à son phrasé, en passant par son déhanché et sa pugnacité littéraire, le public se fait saisir par l’ampleur et la hauteur de son talent au service de son engagement musical et social.
Elle nourrit et répare nos imaginaires, en créant une bulle joyeuse et puissante, un cocon dans lequel les paillettes, l’humour et la poésie se conjuguent aux récits, tantôt légers tantôt noircis, de la vie. Conteuse hors pair, l’artiste musicienne dévoile des histoires qui nous font du bien, même quand le sujet blesse. À l’instar de son titre frissonnant « La belle et la bête » qui ne laisse pas de suspens sur les violences sexuelles qu’elle dénonce et qui nous projette dans un instant suspendu à son piano-voix, avant de monter crescendo dans un chœur inattendu de « Quand c’est non, c’est non », nous prenant tripes et larmes. Dans la salle, le silence est aussi dense que la moiteur de nos mains et de nos souffles. L’émotion est palpable et, de ce système de loop faisant résonner le refus de la violence subie, nait l’espoir et la puissance d’un cri collectif. La honte change enfin de camp.
Assise au piano, elle enchaine avec « La vie est trop courte », rappelant l’importance de la vivre pleinement mais aussi de se détacher de son ego et de son orgueil pour la partager profondément. Encore une fois, elle nous invite à trouver le remède dans les beautés, joies et futilités de la vie, comme un fil rouge qui traverse le spectacle mais aussi la personnalité de l’artiste qui distille une force vitale solide et durable, qui se travaille avec la même hargne que ses exercices de style qui explosent dans « Jean », qu’elle tente de rebaptiser « Yann » pour l’occasion, sans succès. « C’est nul », rigole-t-elle, avant de reprendre ses jeux de mots malicieux et de clore son concert en femmage aux sales connes avec « Le cri des loups ». 
À l’occasion du festival Mythos, Mina Tindle offre une respiration nouvelle. Un espace pour reprendre son souffle, ralentir et prendre soin de soi. Vendredi 3 avril, l’artiste envoutait le public de sa musique pop folk intimiste et planante.
Entre deux chansons, Mina Tindle s’assure que tout le monde va bien. Elle partage quelques mots rapides, souvent très courts. Non pas par timidité ou manque d’inspiration. Au contraire, elle le dit, elle est très bavarde et risquerait de ne plus s’arrêter. Elle préfère partager sa musique avec le public, « venu pour ça » avant tout. Elle s’exprime dans son art accompagné des guitares et tisse une toile sensible où chaque morceau offre une respiration, un instant apaisant. « Il me semble que c’est une chose précieuse de jouer ensemble », souligne-t-elle, avant de laisser sa musique parler dans une parenthèse appréciée. L’imaginaire domine dans ce voyage de contemplation. On s’évade, on se laisse voguer, sans opposer aucune résistance. On ferme les yeux et on flotte.
Tout est ralenti ce soir-là dans le Magic Mirror. Ce qui nous saisit, c’est cette capacité qu’elle a, Mina Tindle, à rendre palpable l’indicible. Dans l’air, des étoiles étincelantes se matérialisent. On quitte la brutalité de notre plan pour pénétrer dans une bulle protectrice et nourrissante. La parenthèse dans laquelle nous sommes invité-es à prendre part est une ressource pour la suite. On oublie le dehors pour se blottir dans le calme intérieur, malgré la chaleur étouffante et le fracas de l’actualité. Elle nous extirpe sans violence de la condition humaine et on fait corps avec sa proposition artistique, sans se poser de questions. On lâche prise, on se détend et on étend le temps. On libère nos pensées.

Et c’est précisément là où Jeanne Desoubeaux et la compagnie Maurice et les autres veulent nous amener. Par le dispositif itinérant proposé, les spectateur-ices deviennent aussi des témoins dont la participation est presque aussi centrale que le propos. Et celui que la metteuse en scène développe et déploie est habile et finement travaillé. « Dans le livret original, ce n’est pas bourgeois. Ni les personnages ni les lieux. Immerger le public permet d’instaurer une proximité qui fait que l’émotion advient forcément », souligne-t-elle.
AUX PREMIÈRES LOGES DE LA MISE À MORT
L’intensité du parallèle entre la corrida, visibilisée au centre de l’arène par le toréador ensanglanté, et le féminicide, mimée en marge de la scène, est saisissante. La musique, prenante. Les souffles, coupés. Les visages, tiraillés entre l’horreur de l’action et la gêne. On détourne le regard. On attend en silence. Don José avoue le meurtre et demande à être arrêté, les mains recouvertes de sang. Absence totale de réaction. Faut-il se lever et l’interpeler ? Sommes-nous complices ? Avons-nous cautionné les violences et le féminicide ? Y avons-nous même participé ? Le temps nous est donné mais rien ne se passe. Il s’enfuit. On reste abasourdi-es. Le malaise est total. « Nous avons apporté un geste musical nécessaire, on ne plaque pas l’accord final de Carmen, qui est très joyeux et qui donne envie de se lever et d’applaudir à tout rompre. On ne soutient pas Don José ! », précise Jeanne Desoubeaux.
C’est le génie de cette version contemporaine et engagée qui vient dépoussiérer l’originale datant de la fin du 19e siècle. « J’ai pris la liberté d’écrire la scène d’autodéfense féministe du début et la formation accélérée sur les préservatifs, la légitime défense… Sinon, c’est plutôt de la modernisation du langage. Le livret est globalement respecté », signale la metteuse en scène. De cette œuvre emblématique, elle en fait un manifeste féministe. Elle raconte la liberté de cette femme au caractère sulfureux et indomptable. Et face à cela, elle raconte l’ambivalence des hommes, épris et séduits mais également menacés par son tempérament, utilisé alors pour la dévaloriser, l’exotiser, la mépriser et la tuer. Il y a dans Carmen une confusion entre l’amour porté à une femme et le désir de la posséder, et le mécanisme d’inversion de la culpabilité y est bien rodé et démontré.
Là encore, l’œuvre de Jeanne Desoubeaux s’attache à coller au réel. Dans un espace public largement dominé par les hommes mais récemment réapproprié par les femmes qui revendiquent leurs droits et places. Au même titre que dans les représentations des personnages que dans les situations décrites. « L’enjeu, c’est de représenter le parcours et le féminicide de manière réaliste. Oui, un gentil garçon peut déraper et c’est ça qu’il faut montrer en 2h. Les différents visages d’une même personne », explique Kaëlig Broché, le ténor qui interprète ici Don José. Il ajoute : « Je dois la tuer à coups de poing. Et même si je fais semblant, je m’excuse à chaque fois auprès de la comédienne. J’ai accepté de jouer ce rôle en raison du dispositif scénique de proximité que je trouve extrêmement intelligent. » Puissant et efficace, et qui révèle toutes les subtilités du sujet et la complexité de nos regards et gestes, parasités par l’apprentissage et l’intégration d’un système résultant d’une longue construction sociale patriarcale, entre autres. 
Elle nait à Paris, le 7 juillet 1887, au moment où la Tour Eiffel se construit, et grandit dans une capitale en pleine urbanisation, symbole du prestige de la France à la Belle époque. Fille de Camille Durey, ingénieur ayant repris l’entreprise familiale de matériel de voirie et de pompes à incendie, et de Louise Sohy, cantatrice amateure passionnée de musique, elle est envoyée très tôt en école de solfège, avec Nadia Boulanger, née la même année. Elle se passionne pour l’orgue, s’exerce à son domicile avant de débuter son apprentissage de la composition auprès de Mel Bonis, sa professeure jusqu’à son entrée à la Schola Cantorum, où elle rencontre son compagnon. Enceinte de sa première fille, elle compose et signe sous le nom de son grand-père, Charles Sohy, une habile manière de contourner les préjugés sur les femmes dans la musique.
« Les opéras programment 10% de directrices musicales, 21% de metteuses en scène, 5% d’autrices de livret. Côté interprètes : 15% des artistes programmées dans les scènes de jazz sont des femmes, 5% des percussionnistes des orchestres sont des femmes, 9% des albums primés aux Victoires de la Musique en 2020 sont interprétés par des femmes. Ce n’est pas fameux… »
Elle cite Donne – women in music en Angleterre ou la base de données Clara, en référence à la pianiste et compositrice allemande Clara Schumann. Réhabiliter les pièces qui méritent une place dans la musique constitue une seconde étape, pour laquelle elle a créé la structure Elles Women Composers, un collectif de musicien-nes à géométrie variable qui se réunit pour des séances de lecture. « On a tou-tes nos instruments et on met des partitions sur nos pupitres, on déchiffre et ça nous permet de nous faire un avis. On ne lit pas toujours des chefs d’œuvre mais il y a des moments de rencontre assez fous avec certaines œuvres et ça, ça me porte en tant que musicienne », souligne-t-elle.
De la douceur, du rire, du partage et du plaisir, voilà ce que nous a offert Juliette en ce 12 avril, qui dévoile et nous régale, sur la scène du Cabaret botanique, de son nouvel album Chansons de là où l’œil se pose.
Fantasque, elle nous transbahute dans son univers, subtil mélange de facéties, de nuances et de contrastes, de réalisme et de poésie. C’est doux et familier, rassurant et poignant, déjanté et percutant. La chanteuse conte l’âme et le quotidien, les espoirs et les désillusions. Elle sonde la noirceur et la folie humaines mais aussi les éclairs d’espoir, les victoires et les rébellions. Juliette, c’est un remède contre la morosité. Avec elle, pas de fatalité. Au contraire, les normes et les carcans, elle les envoie balader. Au placard, les complexes. Place au rire et à la détente. Elle qui se chante « ronde du cul, frisée du tif », qui se décrit dans l’enfance comme « mignonne, sage et obéissante », fait plier le public avec sa verve libératrice et sarcastique. Toujours poétique.
Écouter un album d’Eddy de Pretto - n’importe lequel - est une expérience. Assister en live à un concert d’Eddy de Pretto en est une autre. Et c’est à l’occasion du Crash Cœur Tour, honorant son troisième opus, qu’on en a pris plein la vue : auteur talentueux maniant le verbe qui claque, chanteur confirmé de la scène pop rappée, il est également un performeur incontestable. Le 6 avril dernier, sur la scène du Liberté, il régalait le public rennais d’un show moderne et empouvoirant.
De « Parfaitement » à « R+V », en passant par « Kid », « Papa sucre » ou encore « Être biennn », Eddy de Pretto casse l’image Colgate et sa représentation idyllique, blanche et lisse pour nous « emmener dans (sa) conception du bonheur, (sa) vie et (son) sourire ». Dans sa vision de l’avenir, « il n’y aura jamais d’espace pour enfant dans (son) planning », pas « ces dimanches où l’on étale beauté rustine » ou encore « ces vacances comme vendues dans les magazines ».
Dans ses textes, comme sur la scène ce soir-là, le chanteur se joue de la virilité pour nous livrer ses tripes, sa rage mais aussi ses failles et ses vulnérabilités, ses forces et ses espoirs. S’il clame que désormais son seul but dans la vie, « c’est d’être bien avec moi-même », il prône également l’acceptation de soi et des autres. Dans son et leur entièreté, noirceurs et addictions comprises, en parallèle du chemin éprouvé et de l’amour revendiqué.
Remarquée avec son EP Vénus, puis son premier album Sérotonine, Joanna transforme l’essai avec Where’s the light ?, opus paru fin 2023 et se positionne en artiste émergente et engagée sur la nouvelle scène pop française. De la poésie et des uppercuts dans les textes, de la puissance dans la voix, des mélanges dans les styles musicaux, de la poigne dans la revendication de son indépendance… Joanna, c’est la promesse d’une exploration authentique et féministe des failles et des forces humaines. Autrice-compositrice-chanteuse, elle était sur la scène du Liberté, le 6 avril dernier, en première partie d’Eddy de Pretto.
Ce mélange, Joanna le défend et le revendique. Au même titre que sa liberté et son indépendance, au sein de l’industrie musicale mais aussi dans la représentation qu’elle incarne. Autrice, compositrice et chanteuse, elle est aussi vidéaste - marquée par son cursus scolaire au lycée Bréquigny en option cinéma et son parcours universitaire en histoire de l’art à Rennes 2 - et dans ses productions, elle n’oublie pas de jouer d’une esthétique du clair-obscur dont elle ne cesse, dans son rapport à l’art, de sonder les recoins, de la même manière méticuleuse et poétique qu’elle relate l’histoire d’une âme qui sombre.
Joanne déploie une énergie puissante et communicative et nous propose une plongée dans son univers éclectique, marqué par des textes intenses qui sondent l’âme humaine en profondeur, dans sa plus grande noirceur autant que dans ses recoins les plus joyeux et jouissifs. Parce qu’elle parle, avec poésie et réalisme, du désir, de l’attirance, du plaisir et de la séduction, nom de sa toute première chanson qu’elle interprète ce soir-là sur la scène du Liberté avant de nous faire frissonner d’effroi et d’émotion en entamant « Ce n’est pas si grave ».