Célian Ramis

Louisadonna, en rage et en paillettes contre le patriarcat

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Portrait de Louisadonna, lors de sa venue pour la journée sur le consentement Sans oui c'est non
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Elle incarne son époque, Louisadonna. De la scène aux réseaux sociaux, en passant par son cabinet de psy, elle dénonce les violences patriarcales et prône la joie militante.
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Louisadonna, lors de la journée Sans oui c'est non, aux côtés d'Elise Brotte et Charline Vermont

De la rage et des paillettes. Elle incarne son époque, Louisadonna. Militante féministe, psychologue au sein d’une association qui accompagne les jeunes femmes victimes de violences, autrice-compositrice-interprète… Elle porte ses convictions de la scène aux réseaux sociaux, en passant par sa vie professionnelle. Elle dénonce les violences patriarcales, redonne aux concernées du pouvoir d’agir et revendique la sororité et la joie militante. De passage à Rennes pour la journée « Sans oui c’est non », dédiée au consentement, Louisadonna s’est confiée à YEGG sur ses engagements, ce qui nourrit et lie son militantisme, son travail et sa création artistique. Rencontre.

Samedi, fin de matinée. À peine descendue du train, Louisadonna nous rejoint, guitare sur le dos, sweat « More women on stage » et grand sourire aux lèvres, sur le parvis de la gare de Rennes pour partager un café. Et ses convictions. Comme celle de conjuguer joie et colère dans un univers pop et flashy, où le rose et les paillettes côtoient les textes engagés et les punchlines féministes. Dans les différents espaces d’écoute, de parole et d’expression qu’elle investit, elle crée les conditions pour convoquer de la douceur et de la légèreté, face aux violences patriarcales auxquelles elle est confrontée au quotidien. « Même dans mon travail de clinicienne, je mets du rose et des paillettes. On a besoin de photos de chatons ! », plaisante-t-elle.

DES FIGURES INSPIRANTES

Louisadonna, de passage à Rennes pour la journée sur le consentement Sans oui c'est non - rencontre et interview avec YEGGMettre de la couleur et du fun. Du mignon même. Face aux réalités les plus obscures. Les inégalités de genre et les violences institutionnelles résonnent avec son histoire personnelle. D’abord dans son entourage familial. Aux côtés de trois frères, elle grandit en intériorisant une certaine misogynie : le rose et les Barbies, c’est nul – « et j’y croyais moi ! ». En filigrane, le féminin, ça craint. Puis dans son cercle amical. Enfant à cette époque, elle affronte le suicide de son amie Babe après un parcours marqué « par les violences d’une psychiatrie qui ne l’entend pas et ne prend pas en charge le psychotrauma ». Pour ne jamais l’oublier et lui rendre femmage, elle donne son nom à son label artistique. « C’est peut-être pour ça aussi que je suis devenue psy… », confie-t-elle.

Stéréotypes de genre, éducation genrée, dysfonctionnements du système… la colère monte. Et devient un moteur pour Louisadonna, à mesure qu’elle développe sa conscience féministe. Au fil de son parcours, elle puise son inspiration auprès de grandes figures du mouvement. A l’instar de Gisèle Halimi, de Nikki de Saint-Phalle ou plus récemment de Judith Godrèche : « Pouvoir utiliser le caca boudin du patriarcat pour faire de l’art, je trouve ça extraordinaire ! » Elle poursuit : « Ce sont des militantes qui ont amené ces sujets-là dans la société et qui les ont imposés comme des sujets sociétaux auxquels on ne pouvait plus échapper et sur lesquels il fallait que les mentalités bougent. C’est extrêmement inspirant. » Aujourd’hui, sa première source de motivation, elle le dit, ce sont ses patientes.

LE BESOIN D’UNE PRISE EN CHARGE SPÉCIFIQUE

Depuis 10 ans, Louisadonna exerce en tant que psychologue auprès de femmes victimes de violences. Et 4 ans qu’elle œuvre au sein de l’association LAO Pow’her, dont l’accompagnement vise spécifiquement les 15-25 ans, en Seine-Saint-Denis et à Paris. « Quasiment l’entièreté de notre population est une population qui a vécu des violences intrafamiliales », précise-t-elle. Éducatrices, conseillère conjugale et familiale, juriste, psys et coachs travaillent conjointement à leur prise en charge, allant de la mise en sécurité à l’accès aux droits, en passant par les besoins médicaux, le suivi psychologique et les groupes de paroles : « J’en anime un sur l’inceste, un sur des activités créatives mais il y en aussi sur les violences intrafamiliales, la confiance en soi, etc. » Ici, l’accompagnement est pluridisciplinaire mais aussi et surtout construit par les jeunes femmes elles-mêmes.

« Les jeunes femmes sont les premières victimes de violences, et ce sont les dernières à aller consulter dans les lieux de droit commun. Pourquoi ? Parce que les institutions ne sont pas adaptées aux besoins de ce type de patientèle »
s’insurge Louisadonna.

Investie pleinement dans le sujet, elle nous embarque avec ferveur dans son quotidien. Violences économiques, psychologiques, physiques, sexuelles, inceste, mariages forcés, excision, violences conjugales ou encore situations de prostitution… les parcours sont multiples, souvent complexes et souvent marqués par les violences intrafamiliales. « C’est un type de patientèle qui est extrêmement fragile, précaire, qui n’a généralement pas connu de lien suffisamment étayant pour construire quelque chose, pour avoir des liens d’attachements suffisamment bons. Donc les structures qui leur proposent des rendez-vous sans suivi particulier, elles n’y adhèrent pas. » Au LAO Pow’her, elles peuvent venir dans la journée, sans prévenir. Se poser dans le canapé, regarder la télé, boire un café. Elles peuvent aussi appeler un numéro d’urgence 24h24 : « C’est un public particulièrement retraumatisé. Il y a vraiment besoin qu’il y ait quelqu’un qui sache les dangers dans lesquels elles sont capables de se mettre et aille les repêcher. »

NE PLUS TRAITER LES SOUFFRANCES ENGENDRÉES PAR LES INSTITUTIONS

Louisadonna, en table ronde sur le consentement aux côtés de Charline Vermont - article YEGGOn la sent impliquée, touchée, bienveillante. Loin des jugements. Proche de ses patientes. Disponible pour elles. Parce que la structure le permet. « Notre cheffe nous permet d’avoir du temps pour recréer du lien. On a le temps d’aller les chercher si elles ne viennent pas au rdv. Et il y en a plein qui nous disent qu’on les a sauvées. Parce qu’ici on crée un lien de confiance, on se tutoie, on propose une prise en charge horizontale », signale la psychologue. C’est là ce qui l’anime particulièrement : mobiliser le pouvoir d’agir des jeunes femmes accueillies et accompagnées. Leur redonner leur capacité à décider : « Je leur dis : ‘c’est toi la cheffe de ta prise en charge, nous on est là pour te donner tes droits, des outils, des choses dont tu pourrais avoir besoin pour construire ton parcours !’ » Ce lien d’attachement, provoqué par les éducatrices puis renforcé par les membres de l’équipe, c’est ce qui rend le reste possible. La porte ouverte à toutes, sans condition et sans limite dans le temps. « Parce qu’il y a eu ce lien, elles savent qu’elles peuvent revenir six mois, un an plus tard, etc. Qu’elles ne seront pas jugées et que ce sont elles les cheffes. Et ça, c’est rare dans les lieux de prise en charge », analyse Louisadonna.

Au quotidien, elles sont en première ligne sur le terrain pour constater les dysfonctionnements institutionnels. « Extrêmement nombreux », selon Louisadonna. Parfois de la part de l’aide sociale à l’enfance. Parfois de la Justice. Elle prend pour exemple la réouverture de près de 70 000 dossiers impliquant des affaires de pédocriminalité, demandée en début d’été par Gérald Darmanin à la suite de l’affaire Lyhanna. Trois des patientes de Louisadonna ont été concernées : « Je n’avais jamais vu des classements sans suite réouverts. C’est du délire ! Ça dit bien qu’il n’y avait pas eu de travail d’investigation. Et que quand il y a ce travail, finalement ça donne lieu à des poursuites. » Ce qu’elle identifie également, c’est le manque de budget pour la prise en charge des femmes victimes de violences (de manière générale et spécifique), traduisant l’absence de volonté politique concernant ces sujets. Elle soutient la réforme, en profondeur, des institutions « pour revenir mettre un de peu de sens dans la vie des patientes. » Parce qu’actuellement, les dysfonctionnements observés et documentés génèrent de la souffrance, sur des situations déjà traumatisantes : « Je rêve de ne plus avoir à traiter la souffrance des institutions. Pour l’instant, ce n’est pas possible. »

PASSER DU VOUS, AU JE, AU NOUS

Elle prend précisément le cas des classements sans suite dont les pourcentages dépassent les 90% concernant les affaires de viols. Des taux qui renvoient aux victimes un message de non reconnaissance de leurs situations. Pour Louisadonna, ce n’est pas entendable : « Que la société, que la Justice, disent à mes patientes qu’elles doivent vivre dans un monde où il est autorisé de faire ça sans qu’il n’y ait de conséquence, ça m’est insupportable. Parce que ça leur est insupportable. Et que la souffrance vient de là aussi. » Elle poursuit avec émotion :

« Parce qu’après, il faut prendre en charge la patiente à cause de ce classement sans suite. C’est imposé une violence sociétale à la victime qui est une violence de revictimisation extrême. »

La gravité des faits pèse dans sa voix et s’affiche sur son visage. Et on retrouve dans sa musique ce mélange de colère, de stupéfaction et de révolte. C’est là son espace cathartique, nourri par les constats dressés au sein de sa structure, au contact de ses patientes. « Là-bas, je suis tenue au secret professionnel, je mets ma casquette de psy et quand je fais de la musique, par contre, c’est le moment où je parle en mon nom. Le moment où je me lâche sur cette colère, sur ces sujets qui sont des grandes causes du quinquennat mais qui ne sont pas du tout traitées comme telles », scande-t-elle, sourire en coin.

Elle a l’œil espiègle, Louisadonna. Elle manie le verbe et l’art de la punchline – qui donne son nom à une de ses chansons - avec un franc parler qui vient créer des étincelles avec son univers flash et pailleté. Une manière pour elle de se réapproprier la couleur rose, longtemps écartée de sa vie par intériorisation de la misogynie ambiante, d’apporter de la douceur sur des sujets douloureux et violents et de déconstruire l’idée que la grossièreté serait l’apanage des garçons, comme elle l’a perçu dans son enfance. « On peut faire passer des messages directs, cash, sur un aspect accessible. C’est ça que j’aime. La pop, c’est populaire, c’est accessible, tout le monde peut chanter sous la douche », s’enthousiasme-t-elle. Sans oublier sa volonté de rassembler, de fédérer autour de ses textes, thématiques et mélodies. Donner aux gens l’envie de militer :

« C’est hyper important d’amener de la joie dans les milieux militants, d’insuffler l’envie de faire partie des mouvements, d’être dans quelque chose de joyeux, de festif. »

SA MUSIQUE POPULAIRE ET FÉMINISTE, UN REFLET DE SON ÉPOQUE

Sans pour autant effacer son propos. Louisadonna revendique à travers ses compositions sa volonté d’éradiquer le patriarcat, de libérer la société des injustices et discriminations et de détruire l’état fascisant qui s’instaure drastiquement. Elle vise dans son album intitulé Parasite tout ce qui anéantit la démocratie, la planète, qui divise la population, qui violente les personnes sexisées, etc.

Tout nous réjouit dans sa musique. Son phrasé, sa lucidité, sa radicalité, sa légèreté et son rebond constant avec l’actualité. Sans oublier sa créativité. Elle soigne son écriture avec humour et précision, elle ne lâche rien et vise toujours juste, permettant à un large public de se reconnaitre dans ses textes et ses valeurs. Sortir de l’isolement, se découvrir des milliers. Puissant-es. À l’instar de sa chanson, interprétée avec Mathilde, Petites filles, qui nous donne espoir et nous remobilise quand, parfois, on vacille. « C’est Judith Godrèche et son discours (lors de la cérémonie des César en 2024, ndlr) que j’avais vraiment trouvé incroyables qui m’ont inspiré cette chanson. Grâce au mouvement MeToo, la peur change de camp, méfiez-vous parce que maintenant on ne se laissera plus faire. On ne se taira plus. Et si ça entraine des choses sur les carrières, ce n’est plus notre souci en fait !  C’est ça que ça dit… », se révolte Louisadonna avec aplomb.

Louisadonne, en table ronde sur le consentement aux côté d'Elise Brotte et Charline Vermont - article YEGG

ENSEMBLE, MOBILISÉ-ES

Elle chante également la sororité comme réponse politique à un besoin réel : militer ensemble, pouvoir affirmer ensemble qu’il y a des problèmes structuraux et demander ensemble un changement systémique. « On est obligées de le faire ensemble. Et on sait très bien que cette rivalité entre femmes sert le patriarcat. On déconstruit ça aujourd’hui », espère-t-elle. Au-delà d’un vœu d’union et de solidarité, elle le constate au quotidien dans son boulot, dans les amitiés nouées entre les patientes et dans la confiance accordée au sein et entre l’équipe : « C’est exceptionnel ! »

Ce travail collectif, elle n’hésite pas à le mobiliser dans les ateliers rap et consentement qu’elle anime dans les collèges et lycées. Toujours dans une approche participative et horizontale. Le but étant de « les amener à être des sujets pensants qui comprennent les enjeux du consentement et à écrire eux-mêmes des paroles sur ce sujet pour se l’approprier réellement. » Elle est dans le mouvement, la réflexion et l’action. Avec ce public, jeune et (souvent) déjà sensibilisé à la thématique, elle souhaite questionner concrètement l’intérieur et la profondeur du sujet. Pas uniquement transmettre les contours mais explorer la définition du consentement, qu’elle rappelle lors de la journée « Sans oui c’est non » devant être éclairé, libre, enthousiaste et révocable, et toute sa complexité. « À la fois, c’est un sujet qui parait extrêmement simple, et souvent ils sont un peu soulés quand j’arrive, et en même temps, on est dans une société qui ne nous apprend pas à consentir. Notamment les enfants qui sont éduqués d’une façon où leur consentement n’a pas été questionné », souligne-t-elle, prenant également l’exemple d’un consentement contraint par l’autorité ou la menace : « Quand on te demande ton portable en sortant un couteau, tu le donnes mais tu n’es pas consentant. »

Derrière cette notion, se jouent des rapports de pouvoir, des mécanismes de domination et des possibles à construire. Des réalités que Louisadonna s’attache à interroger, déconstruire et rendre visibles. Toujours dans cet esprit créatif, festif et collectif, et cette volonté de stimuler le pouvoir d’agir individuel. Pour éveiller les consciences, développer l’esprit critique, mobiliser les énergies militantes et secouer les mentalités.

 

  • La journée « Sans oui, c’est non », autour du consentement, était organisée par les CPTS Cœur de Rennes et Rennes Nord, le 3 octobre 2026 au théâtre de La Paillette.

Célian Ramis

Najma Dream : secouer les culs et les esprits !

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Cécile, autrice compositrice et chanteuse de Najma Dream
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Cécile inscrit dans sa musique son engagement féministe et queer, au cœur des enjeux qui traversent profondément l’espace festif nocturne.
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Najma Dream, artiste féministe et queerIl y a de la colère dans Mitote. Mais aussi des joies militantes, des corps qui dansent, se réapproprient l’espace, se libèrent et expérimentent. Pour son deuxième album, Najma Dream entremêle intime, addictions, injonctions, lutte contre les VSS et électro punk aux sonorités balkaniques. Cécile inscrit dans sa musique et dans son rapport à la scène son engagement féministe et queer, au cœur des enjeux qui traversent profondément l’espace festif nocturne.

Au départ, il y a le saxophone qu’elle apprend au conservatoire de Limoges, dès l’enfance. Et puis, il y a la rupture avec l’enseignement classique, à l’adolescence : « Je me suis fait virer du conservatoire parce que je n’arrivais pas à rentrer dans le moule. » Vient alors la découverte des musiques balkaniques, à travers les films de Tony Gatlif et Emir Kusturica. S’ensuit l’entrée à la fac, à Bordeaux, pour étudier la psychologie et l’anthropologie, et renouer avec sa passion jusqu’à quitter les bancs de l’université pour se professionnaliser dans une école de musiques actuelles. « Je ne suis devenue intermittente qu’en 2020. J’ai passé pas mal d’années avec la trouille de l’intermittence. Je faisais pas mal de petits boulots, beaucoup d’aide à domicile », souligne Cécile. 

Entre-temps, elle sillonne avec son compagnon de l’époque la Roumanie, intègre un groupe de balkan fusion à Limoges et sort un premier EP avant l’arrivée du covid. « Le groupe ne s’est pas relevé mais je me suis rapprochée d’un beatmaker avec qui on a lancé le projet Najma Dream. À cette période, je me suis intéressée aux pédales d’effet, aux loopers, à la musique assistée par ordinateur… Ces outils-là étaient un moyen de pouvoir produire chez soi et de communiquer de la musique en s’envoyant des fichiers », raconte-t-elle. Un premier album, Nadara, est enregistré en studio et Cécile, qui évolue désormais seule, investit le projet pour le porter sur la scène. « C’était un méga challenge ! J’étais en résidence permanente pendant ce temps-là ! », rigole la musicienne.

LE RÉVEIL DE LA COLÈRE

Najma Dream, artiste féministe et queerDu studio à la scène, d’un duo à un solo, d’un premier à un deuxième album… Najma Dream se transforme au fil de la tournée, des expériences professionnelles et du cheminement personnel. D’un point de vue technique, Cécile poursuit son autonomisation, s’allégeant d’un matériel pesant en direction d’un dispositif scénique plus light, ce qui lui permet au passage une meilleure proximité avec le public. De sa vie intime, elle puise la matière pour écrire en français, avec la volonté d’être comprise : « Sur le premier, je chantais en roumain, je me cachais derrière un langage que j’aime beaucoup parce que j’ai pas mal voyagé là-bas mais que j’ai eu, petit à petit, envie de lâcher. » Là encore, c’est un challenge. Une mise à nu mais aussi une nécessité : « Dans cette évolution, il y a eu tout un travail thérapeutique. J’en parle sur scène parfois quand je suis en café-concert, que j’ai le temps de faire de la prise micro, d’être dans l’échange. »

Depuis le mois de mars, elle inaugure l’ère de son deuxième opus, espace dans lequel les sonorités balkaniques rencontrent l’esprit électro punk qu’elle insuffle dans Mitote. Un titre qu’elle doit à la lecture du 5eaccord toltèque. Derrière ce terme, l’idée de vacarme et de chaos. « Ça correspondait bien à cet état de colère avec lequel j’étais en train de renouer. J’étais alors en rémission de mon passé addictif », indique Cécile. Ses comportements toxiques, sa consommation d’alcool notamment, ses troubles alimentaires, elle ne les cache pas. Au contraire, elle aborde ces sujets dans sa musique pour ne pas en faire un tabou, une honte. Ni pour elle, ni pour toustes celleux qui vivraient des expériences similaires. Par ce biais, elle se libère de ce qu’elle a longtemps considéré comme des béquilles pour avancer. Et avec, elle ouvre la voi(e)x à la parole, « à tout ce qui était noyé et étouffé dans ces comportements et qui ressort. » La colère jaillit, la prise de conscience opère : « J’ai deux grandes sœurs qui me disent que des fois elles ont l’impression que j’étais comme la Belle au bois dormant. Le réveil a été costaud. La notion d’injonction sociale sur le corps des femmes, le poids du patriarcat… ça m’a mis dans un état de colère ! »

LE DANCEFLOOR AUSSI EST POLITIQUE

La colère, et la légitimité à l’exprimer, traverse l’ensemble des 12 chansons. Najma Dream démontre que l’intime est politique. Et c’est ce que raconte Mitote en dénonçant la sexualisation du corps des femmes dans les relations hétéros, les performances pornos et sur les sites de rencontre, en questionnant le consentement et les limites, en célébrant la sororité et en s’attaquant à une société capitaliste comme garante des systèmes d’oppression et de domination. Santé mentale, injonctions, sexualités et violences sexistes et sexuelles se mêlent dans cet album où le personnel résonne dans le collectif. C’est là son espace de militantisme. La musique, la scène, le dancefloor. 

Son slogan : bouger des culs pour secouer les esprits. « J’ai besoin de poser les choses, de le verbaliser et de passer par le corps. Les lieux de teufs sont souvent liés à la consommation de drogue, d’alcool, d’abus et d’excès, mais aussi de violences. J’ai quand même l’impression qu’il y a de plus en plus une prise de conscience où il y a besoin d’endroits safe », analyse la productrice de musiques électro. À la manière de Rebekka Warrior, mais aussi d’associations et de collectifs tels que Consentis ou Stourm entre autres, elle engage une réflexion profonde sur le milieu festif, notamment nocturne, où les rapports de domination peuvent être renforcés par des comportements toxiques, eux-mêmes banalisés par certains stéréotypes associés aux genres musicaux. 

REMETTRE LE CORPS AU CENTRE

Najma Dream, artiste féministe et queerAvant tout des lieux de sociabilisation, les clubs, salles et bars à concerts peuvent être réinvestis, dans un esprit festif d’émancipation, de liberté et d’acceptation. « Il y a une volonté claire avec cet album de remettre le corps au centre. Parce que moi, le mien, je l’ai dévasté pendant des années. Ça a été le chantier. Et pourtant, c’est de par lui que je suis en interaction avec le monde, avec les gens », se réjouit-elle. Dé et reconstruire ensemble, de manière durable : « Reprendre soin de mon corps, me réapproprier mon corps face aux injonctions sociales… J’ai ouvert la porte mais ce n’est pas encore fini. J’ai pris 15 kilos en 2 ans et je milite pour me foutre la paix. À moi et à mon corps. En tout cas, j’essaye ! » 

Sans pression ni jugement dans son discours. Pas question d’ajouter de l’injonction là où elle milite pour l’émancipation. Elle sait les difficultés liées aux addictions. « Je pense qu’il y a des moments où on est en capacité d’être en lutte et des moments où on ne l’est pas », poursuit-elle, en référence à la « Règle numéro 1 » qui introduit son album : ne pas se résigner. « Dans le fond, même quand on sait qu’on n’y arrive pas, on peut quand même penser qu’on va y arriver. Il y a quand même une grosse déter de fond. Mais avec bienveillance et souplesse quand, des fois, on trébuche ! », rigole-t-elle : « Ça c’est mon passé d’addict qui parle. En fait, l’idée c’est de ne pas trop se mettre la pression mais un peu quand même, sinon personne ne va te sortir de là à ta place. Pour moi, il y a un état d’urgence. »

CRÉER UN ESPACE D’EXPRESSION

C’est de cet état d’urgence que jaillit le militantisme de cet opus qui ne s’excuse ni de son engagement ni de ses propos percutants. Si au quotidien, les discussions autour des sujets de société peuvent être houleuses et compliquées, elle n’hésite pas à les lancer à son endroit artistique : « Sur scène, pour le coup, je les secoue ! C’est le moment où je propose d’en parler. De chanter, de danser, on peut même en rigoler. J’essaye de trouver un équilibre avec un ton un peu léger et frontal en même temps. » Le ton est cash, la démarche réfléchie, motivée par la volonté d’agir concrètement :

« Le truc avec le consensuel, c’est qu’à un moment donné, je trouve, qu’on risque de perdre du temps… Il y a des gens qui meurent en fait de ça ! Du patriarcat et de la société qui nous rend, réellement, malades. » 

Elle cite Suzane qui, dans sa chanson « Viril », rappelle que rien n’est acquis et que les femmes peuvent à tout moment perdre leurs droits, et leurs vies. Dans son entourage, elle ressent l’aspect anxiogène et touchy de ces sujets : « Ça met mal à l’aise de prendre conscience de la réalité des rapports hommes-femmes dans leurs intimités, dans leurs désirs, etc. C’est très délicat. On en est encore là. » Mais elle le dit aussi, c’est exaltant. La mise en mouvement, les discussions, l’action. « Je n’ai pas prémédité d’être militante sur cet album. Le militantisme, tu le fais parce que quelque chose de viscéral te pousse. Il y a un côté prenant et on se sent en action, si on arrive à trouver un endroit pour le faire. Moi je ne vais pas en manif. Mon médium, c’est la musique et la scène », commente Cécile. Ainsi, elle favorise la création d’un espace de paroles. Même si celles-ci ne sont pas toujours acceptables : « Le concert, il engage pas mal de discussions. Et c’est parfois difficile avec les hommes notamment. Un jour, mon cerveau s’est mis en déni pour ne pas foutre une paire de baffes à un mec… »

VISIBILISER LES CORPS DES PERSONNES SEXISÉES

Najma Dream, artiste féministe et queerAu sein de Najma Dream, Cécile fait vaciller les normes et bouscule les représentations. Dans ses productions audiovisuelles ou dans le choix de ses tenues de scène, elle renforce la teneur de ses messages politiques et revendique la liberté d’exister à travers un corps assumé. Crâne rasé, ventre apparent, soutif au placard et cache-tétons arborés sous des vestes ou tee-shirts transparents, elle se positionne à l’écoute de ses désirs et expérimente au gré de ses volontés et influences, nommant Peaches (rockeuse canadienne née dans les années 60) sa référence actuelle : « C’est une grosse inspiration pour moi. Elle a plus de 60 et elle porte des cache-tétons avec des touffes de poils ! Elle va assez loin, j’adore ! La scène, c’est un moment où on peut essayer des choses plus ou moins en sécurité… »

Un corps est un corps. En clair : ne pas se justifier est également un enjeu féministe qu’elle investit. Évoluer dans le milieu LGBTQIA+ lui permet cet accès aux possibles. S’imposer sur scène, chanteuse, autrice, compositrice, musicienne, productrice de musiques électroniques mais aussi femme queer, militante. Un tout, un ensemble. Avec un corps en mouvement, qui danse et qui existe. En dehors des injonctions genrées, à la minceur et aux cheveux longs. « J’ai une poitrine importante, des formes, elles sont là, elles sont assumées et c’est hyper agréable, en tout cas encourageant. Parce que les femmes me voient et se disent que je pète la féminité, avec le crâne rasé, etc. C’est des trucs que tu prémédites pas ! », s’enthousiasme Cécile. 

Elle participe au changement des représentations et à la visibilisation des corps des personnes sexisées. Par son engagement militant dans sa musique, par sa liberté de ton et de parole en tant qu’artiste indépendante mais aussi par ses choix d’entourage professionnel. Convaincue de l’importance de la sororité et de l’adelphité dans les transformations sociales et sociétales, elle collabore avec le label Vlad Productions et avec Nymphea Bourreau, fondatrice de Queer et femmes sur scène ainsi que du café associatif Les Imperti.nantes. « Je suis trop contente de l’avoir rencontrée. C’est une personne qui pose les choses sur son engagement, son militantisme, sur la visibilisation des femmes et des personnes queer dans le milieu du spectacle vivant. La classe ! Ça fait du bien de sentir qu’on peut avoir un entourage professionnel comme ça ! », prône l’artiste de Najma Dream.

Une manière de faire collectif pour mieux faire bouger les lignes. Et de faire de la colère, des corps et de la fête des espaces de lutte, mais aussi de joie et d’émancipation.

Célian Ramis

Imany, la colère comme puissance libératrice

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Imany en concert, à l'occasion du festival Mythos
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Coup de cœur et poing en l’air avec Imany et son nouvel album Women Deserve Rage. En concert, elle impose un moment intense rare et inoubliable. Percutant.
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Imany en concert, à l'occasion du festival MythosCoup de cœur et poing en l’air avec Imany et son nouvel album Women Deserve Rage. En concert, elle impose un moment intense rare et inoubliable. A l’occasion du festival Mythos, la chanteuse a fait circuler la colère, en la transformant en expérience et force collective pour aller de l’avant et vivre pleinement. Percutant.

Sous le chapiteau, on étouffe. L’air manque, les corps - agglutinés les uns contre les autres – chauffent. Si l’envie de sortir prendre l’air traverse l’esprit, cette pensée ne dure jamais bien longtemps. La voix d’Imany nous saisit. Grave, profonde, elle cloue littéralement le public au parquet. On reste suspendu-es à ses lèvres, saisi-es par la puissance de sa présence. Sans oublier l’intensité de son propos et de sa musique, ample et habitée, qui impose l’écoute. On  en prend plein les yeux, le cœur, les oreilles et le corps. Son concert s’inscrit dans toutes les particules de nos êtres jusqu’à ne plus nous quitter.

TRANSFORMATION DE LA COLÈRE

Imany en concert à l'occasion du festival MythosAprès plusieurs chansons qui donnent le ton, la chanteuse pose le cadre de son nouvel album Women Deserve Rage. « La colère est un droit fondamental, mesdames », clame-t-elle, largement applaudie par le public. Elle annonce la couleur de l’expérience musicale qu’elle propose : un mouvement collectif. Elle cite notamment Maya Angelou : « Quand une femme se met debout, c’est pour tout le monde ». Le propos est clair et engagé, profondément féministe. Elle invite ici à ne plus contenir la colère. Au contraire, il y a urgence à l’exprimer cette colère, trop souvent réprimée, biaisée ou sanctionnée quand elle vient d’une ou des femmes. Urgence à la comprendre pour non pas la supprimer mais plutôt la transformer. « D’abord, on va l’adresser cette colère, l’exprimer et puis on va la guérir et enfin on va se libérer parce qu’on sera devenu-es des êtres entiers ! », poursuit-elle, avant de souligner : « Ça va être une thérapie de groupe ! »

Avant de reprendre son set, Imany adresse aux hommes un message puissant et inclusif, porteur de sens et d’espoir : « Messieurs, quand vous voyez une femme qui se libère, ne restez pas en travers de son chemin. Parce qu’elle le fait pour elle et pour vous aussi. » Par là, elle nous transmet de sa force, elle impulse le mouvement que l’on rejoint immédiatement, sans l’ombre d’une hésitation. Sa parole s’inscrit comme un prolongement de son projet musical, sorti fin 2025, qui délivre un véritable manifeste artistique, revendiquant la colère des femmes, sa légitimité et même sa nécessité, loin des injonctions pesantes et néfastes du genre. Ici, fini le silence, brisée la docilité, l’artiste ne s’excuse pas. Elle parle, elle chante, elle s’entoure et se fait entendre. Elle est une inspiration supplémentaire, un repère dans la tourmente permanente.

FÉDÉRER LE COLLECTIF

Imany en concert à l'occasion du festival MythosLa disposition scénique en impose. Des musicien-nes en arc de cercle. La chanteuse au milieu. Les places ne sont pas figées, elles encouragent les échanges, les interactions, la circulation du son et elles favorisent la captation de notre attention. Tout est cohérent, tout se répond, tout s’alimente. Le propos nous embarque, autant que la musique et la présence corporelle. Il y a du rythme, une dynamique constante et une montée en puissance qui met nos viscères en ébullition. Imany incarne chaque chanson avec une intensité impressionnante. Elle nous rassure. Elle fait tomber les barrières de la peur. Celle qui peut bloque nos réactions et entrave le passage à l’action. Elle déboulonne tout ça et nous donne accès à nos propres leviers.

Tout est maitrisé et percutant. Sa voix est l’élément central, un fil rouge qui nous embarque dans son histoire. Presque magnétique, profondément envoutante. Elle suscite dès les premières notes notre curiosité et nous fascine jusqu’au point final du concert. On pourrait suffoquer de la chaleur montante mais le spectacle est hypnotisant, l’expérience est enclenchée et le lien impossible à rompre. Imany a posé les conditions nécessaires et indispensables à cet éveil : elle a fédéré le collectif autour de sa musique, de sa voix et de son propos. Le partage est complet, la promesse tenue. La colère est adressée, guérie, libérée. Elle devient un moteur et se transforme sous nos yeux et dans nos individualités pour devenir des êtres entiers, comme annoncé au début du concert. L’énergie de l’espoir, de la résilience, de la force et de l’apaisement. Celle qui permet d’avancer, de parler et d’exister pleinement. L’artiste nous offre la combativité et le soulagement. Le repos moral, la force vitale. 

L’INTIME EST POLITIQUE

Imany en concert à l'occasion du festival MythosOn la savait engagée sur le terrain des droits des femmes. Elle confirme et renforce son positionnement. Elle prend la scène et s’en saisit pour témoigner et affirmer que l’intime est politique. Que la musique – et l’art en général – est un espace politique. Autant que sensible. Et c’est ça qui crée la synergie et l’étincelle. C’est là, entre autres, que l’on peut croiser et lier les trajectoires, souder les forces et rassembler les récits prenant part à une histoire collective et commune, dans laquelle l’énergie mute en levier d’émancipation. La prise de conscience par l’émotion et le ressenti.

Il est des instants qui nous transforment et nous accompagnent tout au long de notre vie. Le concert d’Imany en fait partie intégrante. Parce qu’il vient nous structurer, nous donner de l’élan, de l’espoir. Parce qu’il nous met en réflexion et en mouvement. Parce qu’il nous inspire. La chanteuse transmet avec brio son message résolument féministe et humaniste : nos voix comptent, nos colères sont légitimes et sources de forces, nos histoires méritent d’être racontées, entendues et prises en considération. Intense et sensible, Imany livre une performance profonde et puissante qui vient désormais constituer une partie des êtres entiers que nous sommes devenu-es ce soir-là, à ses côtés.

Célian Ramis

Jeanne Cherhal, entre poésie, engagement et liberté

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Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival Mythos
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Une conteuse, une plume, une performeuse et bien plus... L’artiste fait circuler l’énergie dans un spectacle vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.
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Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosC’est elle qui ouvre le festival Mythos. Ce vendredi 3 avril, Jeanne Cherhal relève le défi d’une inauguration inoubliable. Sous le chapiteau du Magic Mirror à Rennes, l’artiste fait circuler l’énergie dans un concert vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.

Elle n’en est pas à son coup d’essai : elle vient au festival pour la sixième ou septième fois. Et de cette fidélité et de cet attachement nait une émotion particulière qu’elle partage en introduction de son spectacle. « Ça me touche », confie-t-elle, avant de s’improviser maitresse de cérémonie déclarant officiellement ouverte l’édition de Mythos. Avec l’humour qu’on lui connait : « Ne perdons pas de temps, j’ai une heure avant les Vêpres ! » Le ton est donné : entre autodérision et proximité, on adhère instantanément. Dans la chaleur qui s’installe, la chanteuse nous enveloppe dans une ambiance feutrée et jazzy pour nous ramener dans la froideur hivernale dont elle est un remède efficace et dynamisant.

AU SERVICE DU RÉEL

Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosAvec elle, pas le temps de déprimer. On passe d’un registre à l’autre et d’une thématique à l’autre, avec une agilité remarquable. Jeanne Cherhal navigue avec aisance et poésie dans les abymes du quotidien et de la société. Ici, tout est harmonieux : des mélodies à son phrasé, en passant par son déhanché et sa pugnacité littéraire, le public se fait saisir par l’ampleur et la hauteur de son talent au service de son engagement musical et social.

On écoute chaque mot qui peuple et rythme la chanson « Sous le toits », extrait de son nouvel album, dans laquelle l’autrice-compositrice aborde les violences conjugales avec habileté et lucidité. Elle explore ici l’intimité de ces drames (pas si) silencieux qui se jouent derrières les murs, dans un climat d’oppression qu’elle vient révéler et fissurer. Quelques minutes après, avec « La maman et la putain », elle s’attaque aux injonctions faites à la féminité dans un autoportrait affranchi. « L’une ou l’autre, quand je veux », chante-t-elle, vibrante de liberté.

Son énergie est communicative, sa verve délicate et explosive s’exprime dans son corps également. La pianiste n’hésite pas à grimper sur son instrument pour danser et libérer une énergie rock émancipatrice qui invite largement au lâcher-prise et à la célébration des instants d’union et de partage. C’est là le génie de Jeanne Cherhal. Outre sa plume aussi brillante que ses tenues festives, elle maitrise le rythme et l’intensité de son set qu’elle offre avec générosité et profondeur d’âme.

Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosElle nourrit et répare nos imaginaires, en créant une bulle joyeuse et puissante, un cocon dans lequel les paillettes, l’humour et la poésie se conjuguent aux récits, tantôt légers tantôt noircis, de la vie. Conteuse hors pair, l’artiste musicienne dévoile des histoires qui nous font du bien, même quand le sujet blesse. À l’instar de son titre frissonnant « La belle et la bête » qui ne laisse pas de suspens sur les violences sexuelles qu’elle dénonce et qui nous projette dans un instant suspendu à son piano-voix, avant de monter crescendo dans un chœur inattendu de « Quand c’est non, c’est non », nous prenant tripes et larmes. Dans la salle, le silence est aussi dense que la moiteur de nos mains et de nos souffles. L’émotion est palpable et, de ce système de loop faisant résonner le refus de la violence subie, nait l’espoir et la puissance d’un cri collectif. La honte change enfin de camp.

L’ART DU CONTRASTE

La proposition est sublime. Jeanne Cherhal, engagée et libre, excelle dans les contrastes. Et c’est là qu’elle nous cueille. Dans les bascules qu’elle provoque, dans les ruptures qu’elle convoque tout autant que les souvenirs. Elle se risque à livrer au public sa madeleine de Proust, sourire en coin et regard espiègle : une chanson d’enfance qu’elle n’interprète que très rarement mais ce soir-là, la confiance règne et Jeanne Cherhal nous partage son goût pour l’ambiance et les odeurs de la station d’épuration. « Je sais que vous ne me jugerez pas », lance-t-elle l’œil frétillant.

Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosAssise au piano, elle enchaine avec « La vie est trop courte », rappelant l’importance de la vivre pleinement mais aussi de se détacher de son ego et de son orgueil pour la partager profondément. Encore une fois, elle nous invite à trouver le remède dans les beautés, joies et futilités de la vie, comme un fil rouge qui traverse le spectacle mais aussi la personnalité de l’artiste qui distille une force vitale solide et durable, qui se travaille avec la même hargne que ses exercices de style qui explosent dans « Jean », qu’elle tente de rebaptiser « Yann » pour l’occasion, sans succès. « C’est nul », rigole-t-elle, avant de reprendre ses jeux de mots malicieux et de clore son concert en femmage aux sales connes avec « Le cri des loups ». 

Elle ose tout, Jeanne Cherhal, et c’est ce qu’on aime. Entre gravité et légèreté, engagement et fantaisie, elle propose un moment rare et intense. Une performance incarnée, un mouvement libéré, dans lequel le verbe est une arme mais aussi un refuge et un levier d’émancipation personnel et collectif. Avec la même énergie, elle révèle les maux et la beauté du monde. Dans une simplicité et une authenticité fines et précieuses. 

Célian Ramis

Mina Tindle, une respiration face au tumulte ambiant

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Mina Tindle, en concert à Rennes à l'occasion du festival Mythos
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À l’occasion du festival Mythos, Mina Tindle offre une respiration nouvelle. Vendredi 3 avril, l’artiste envoutait le public de sa musique pop folk intimiste et planante.
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Mina Tindle, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosÀ l’occasion du festival Mythos, Mina Tindle offre une respiration nouvelle. Un espace pour reprendre son souffle, ralentir et prendre soin de soi. Vendredi 3 avril, l’artiste envoutait le public de sa musique pop folk intimiste et planante. 

Dès les premières notes, elle donne le ton : son spectacle est une invitation au lâcher-prise et à l’écoute méditative. La douceur et la légèreté nous enveloppent instantanément de par la musique aérienne et l’atmosphère évanescente qui s’installent dans nos corps et esprits. C’est un cocon sonore que l’artiste crée et dans lequel elle nous glisse avec générosité et bienveillance.

UNE PARENTHÈSE PRÉCIEUSE

Mina Tindle, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosEntre deux chansons, Mina Tindle s’assure que tout le monde va bien. Elle partage quelques mots rapides, souvent très courts. Non pas par timidité ou manque d’inspiration. Au contraire, elle le dit, elle est très bavarde et risquerait de ne plus s’arrêter. Elle préfère partager sa musique avec le public, « venu pour ça » avant tout. Elle s’exprime dans son art accompagné des guitares et tisse une toile sensible où chaque morceau offre une respiration, un instant apaisant. « Il me semble que c’est une chose précieuse de jouer ensemble », souligne-t-elle, avant de laisser sa musique parler dans une parenthèse appréciée. L’imaginaire domine dans ce voyage de contemplation. On s’évade, on se laisse voguer, sans opposer aucune résistance. On ferme les yeux et on flotte.

C’est la magie de Mina Tindle, pseudo derrière lequel se cache Pauline de Lassus, autrice-compositrice qui manie l’art de la pop-folk intime, aussi bien en français qu’en anglais. Après 5 années éloignée du tumulte de la scène musicale, elle revient avec un nouvel album, Compass Rosa, décrit comme une boussole émotionnelle guidée par la mémoire et les liens intimes. Son besoin de se recentrer face au bruit du monde, on le perçoit dans une intense délicatesse. Tout en sensibilité, cet opus se ressent dans toutes les cellules du corps. Elle partage ses fragilités et crée une force invisible qui circule dans l’air et fédère les esprits. Son titre « Lady », sorti le jour-même, s’inscrit dans cette continuité. Comme un cadeau ou une confidence au public, il prolonge cet effet d’instant rare et suspendu.

AU RALENTI

Mina Tindle, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosTout est ralenti ce soir-là dans le Magic Mirror. Ce qui nous saisit, c’est cette capacité qu’elle a, Mina Tindle, à rendre palpable l’indicible. Dans l’air, des étoiles étincelantes se matérialisent. On quitte la brutalité de notre plan pour pénétrer dans une bulle protectrice et nourrissante. La parenthèse dans laquelle nous sommes invité-es à prendre part est une ressource pour la suite. On oublie le dehors pour se blottir dans le calme intérieur, malgré la chaleur étouffante et le fracas de l’actualité. Elle nous extirpe sans violence de la condition humaine et on fait corps avec sa proposition artistique, sans se poser de questions. On lâche prise, on se détend et on étend le temps. On libère nos pensées.

Son univers, qu’elle façonne dans cet album aux côtés notamment de Sufjan Stevens et Bryce Dessner, ancre cette douceur et tendresse dans une forme de résistance. Une manière d’exprimer et réparer les failles, sans les nier ou les minimiser. Sans les chasser du système de pensées mais en anéantissant le monde de la binarité au profit de quelque chose de plus vaste et de plus nuancé. On contemple les visages, les silhouettes, le plafond illuminé, les contrastes qui s’en dégagent, l’infinité des possibilités. On ralentit, on respire et, dans l’ouverture de cette accalmie, de cette invitation à la décélération, on se recentre. Sur l’essentiel, sur le précieux. Sur la simplicité. Mina Tindle, c’est un souffle, une expérience pour descendre doucement au plus profond de soi et pour se connecter durablement avec ce qui nous entoure. Entre douceur, sérénité et poésie, l’artiste offre une ode au silence dans le vacarme du monde, à la force dans la délicatesse et la fragilité et à l’union dans une société distordue. 

Célian Ramis

Carmen, opéra féministe et engagé

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Opéra itinérant et féministe Carmen, de Jeanne Desoubeaux
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Un opéra itinérant, résolument engagé et féministe. C’est la proposition de Jeanne Desoubeaux qui dépoussière Carmen et interroge notre rapport aux violences masculines.
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Opéra itinérant et féministe Carmen de Jeanne Desoubeaux

Trois actes, trois lieux. Un opéra itinérant, dans l’espace public et résolument engagé et féministe. C’est la proposition de la metteuse en scène Jeanne Desoubeaux qui dépoussière la plus célèbre œuvre de Bizet, Carmen, et interroge notre rapport aux violences masculines. 

Si l’opéra revêt une connotation bourgeoise, ici, il n’en est rien. Au contraire, l’esprit folklorique et populaire cueille le public qui profite directement dans l’espace public des airs très connus, et festifs de Carmen, et déambule aux côtés de l’orchestre dans les trois lieux choisis pour représenter le parvis de la manufacture du tabac, la taverne et la corrida. L’esthétique est léchée, l’air d’une soirée de juillet agréable et l’ambiance, conviviale. Le decorum nous plonge dans une aventure trépidante dans laquelle les spectateur-ices se trouvent au cœur de l’action.

UN PUBLIC IMMERGÉ

Opéra itinérant et féministe Carmen de Jeanne DesoubeauxEt c’est précisément là où Jeanne Desoubeaux et la compagnie Maurice et les autres veulent nous amener. Par le dispositif itinérant proposé, les spectateur-ices deviennent aussi des témoins dont la participation est presque aussi centrale que le propos. Et celui que la metteuse en scène développe et déploie est habile et finement travaillé. « Dans le livret original, ce n’est pas bourgeois. Ni les personnages ni les lieux. Immerger le public permet d’instaurer une proximité qui fait que l’émotion advient forcément », souligne-t-elle. 

Scène inédite créée de toute pièce par la metteuse en scène, l’introduction met les pieds dans le plat avec une initiation à dire non. « Vous avez le droit de ne pas être d’accord avec un geste ! », nous signale-t-on d’entrée de jeu. Par exemple, en réaction à une main sur la cuisse – sans consentement – on pourra crier « à hauteur de la violence du geste déplacé ». Et surtout, « on ne s’excuse pas ! » Les deux cantatrices rappellent les chiffres : un viol ou une tentative de viol toutes les 2’30 et un féminicide tous les 3 jours. 

BOUSCULER NOS IMAGINAIRES

Elles enchainent avec des simulations d’agressions échouées, démontrant l’importance – pour changer nos imaginaires collectifs - de partager des scénarios ratés, soit des situations dans lesquelles les victimes ont mis en place des stratégies – redonnant ainsi du pouvoir d’agir aux concerné-es. Face au harcèlement de rue avec insultes, elles caquètent, provoquant les rires d’un public qui se lève pour expérimenter et pratiquer. « On ne se focalise pas sur ce que va faire l’agresseur mais sur ce que nous on va lui faire. Et pour ça, il faut savoir où viser : les yeux, les oreilles, les parties intimes… J’attrape, je tourne, je tire », ordonnent-elles. Le public, hilare, s’exécute. 

Malgré une entrée en matière ludique, le message est glaçant et alors que retentissent piano, violoncelle, hautbois ou encore trompette, les soldats imposent leur rythme militaire et leur présence pesante. Les Halles en commun se transforment en parvis de manufacture de tabac, et rapidement en théâtre des violences masculines. Ici, les soldats performent la virilité et la domination des hommes sur les femmes. Et Carmen, libre et sauvage, est assimilée à la séductrice, la tentatrice, la sorcière. Accusée de provoquer la bagarre, insultée et arrêtée, elle prône la légitime défense et en rappelle les critères avant de s’enfuir, aidée par Don José, brigadier sous le charme de la bohémienne et finalement incarcéré pour son geste.

Opéra itinérant et féministe Carmen de Jeanne DesoubeauxAUX PREMIÈRES LOGES DE LA MISE À MORT

Après une marche encadrée par l’orchestre, c’est aux Cartoucheries, à quelques pas de là, que la fête se poursuit dans un bal populaire où danses et chants se mêlent aux rires et aux effluves de l’alcool qui coule à flot. L’arrivée de José, sorti de prison et dégradé, gâte les festivités quand, à l’appel des clairons, celui-ci se précipite vers la caserne. Une dispute avec Carmen éclate. Il la gifle. Le conflit tourne autour de la notion de liberté pour elle, la notion de loyauté pour lui. Ce sont là les prémices des violences d’un homme qui ne supporte pas d’être rejeté. Elle le quitte, il la tue. Le slogan militant figure en sous-titre de l’opéra de Jeanne Desoubeaux. 

De retour vers les Halles en commun, les spectateur-ices savent d’avance que le dernier acte sera macabre. Toutefois, la curiosité – ou peut-être le voyeurisme - l’emporte et le public s’engouffre dans le hangar pour assister à la corrida finale et fatale. Carmen trône au centre de l’arène. La proximité avec l’action est dérangeante, les tambours, mortifères. Tou-tes les comédien-nes sont réuni-es autour pour l’entrée du toréador, qui a désormais gagné le cœur de la cigaretière. « Vous êtes aux premières loges pour la mise à mort ! », lance-t-il, ajoutant de la tension au drame à venir, Don José rodant dans l’assemblée. 

NE PAS OUBLIER

Opéra itinérant et féministe Carmen de Jeanne DesoubeauxL’intensité du parallèle entre la corrida, visibilisée au centre de l’arène par le toréador ensanglanté, et le féminicide, mimée en marge de la scène, est saisissante. La musique, prenante. Les souffles, coupés. Les visages, tiraillés entre l’horreur de l’action et la gêne. On détourne le regard. On attend en silence. Don José avoue le meurtre et demande à être arrêté, les mains recouvertes de sang. Absence totale de réaction. Faut-il se lever et l’interpeler ? Sommes-nous complices ? Avons-nous cautionné les violences et le féminicide ? Y avons-nous même participé ? Le temps nous est donné mais rien ne se passe. Il s’enfuit. On reste abasourdi-es. Le malaise est total. « Nous avons apporté un geste musical nécessaire, on ne plaque pas l’accord final de Carmen, qui est très joyeux et qui donne envie de se lever et d’applaudir à tout rompre. On ne soutient pas Don José ! », précise Jeanne Desoubeaux. 

Elle n’est pas de celle qui pense qu’une œuvre ne peut être modifiée et doit impérativement être respectée à la lettre. Changer la fin, comme l’avait fait en 2018 le metteur en scène Leo Muscato à l’Opéra de Florence en Italie, n’est pas une trahison, de son point de vue. « C’est même un contresens de ne pas vouloir modifier les œuvres. Tout est possible ! », ajoute-t-elle. Jeanne Desoubeaux partage la vision du directeur du Teatro del Maggio, qui à l’époque de la polémique soulignait « qu’à notre époque, marquée par le fléau des violences faites aux femmes, il est inconcevable qu’on applaudisse le meurtre de l’une d’elles ». Alors, pour éviter que cela se produise, la compagnie Maurice et les autres trouble le final. Fidèle à la version originale, la troupe ne se contente pas de suggérer le féminicide, elle le contextualise et l’installe dans un crescendo de violences intenable et paralysant, terminant par la longue exécution de Carmen. « Pour ne pas oublier ! », scande la metteuse en scène, qui achève son opéra « sans triomphe ni pardon ».

ABSENCE TOTALE DE RÉACTION

« On laisse le vertige, on laisse le public dans une situation de malaise. On lui a donné un rôle d’acteur-ices spectateur-ices. Il peut arrêter Don José mais il ne le fait pas. Pourquoi ? Parce qu’il a les codes du spectacle. Mais aussi parce que face à ce genre de situation dans la société, on laisse faire. On ne dit rien, on ne fait rien. » Troublant mais criant de vérité. D’autant qu’ici, on connait par avance la fin de l’œuvre. On pourrait interrompre Don José avant qu’il ne parvienne à se saisir du corps de Carmen et à le rouer de coups. On pourrait séparer le bourreau de sa victime. On pourrait le faire sortir dès les premiers instants où on l’aperçoit près de l’arène. On pourrait empêcher l’assassinat de la jeune femme qui ne fuit pas, refusant de céder à la peur et aux menaces de son agresseur. On ne le fait pas. On reste en suspens. Personne, au cours des diverses représentations, n’a jamais fait vaciller le scénario. Personne ne peut dire « On ne savait pas ».

UN MANIFESTE FÉMINISTE

Opéra itinérant et féministe Carmen de Jeanne DesoubeauxC’est le génie de cette version contemporaine et engagée qui vient dépoussiérer l’originale datant de la fin du 19e siècle. « J’ai pris la liberté d’écrire la scène d’autodéfense féministe du début et la formation accélérée sur les préservatifs, la légitime défense… Sinon, c’est plutôt de la modernisation du langage. Le livret est globalement respecté », signale la metteuse en scène. De cette œuvre emblématique, elle en fait un manifeste féministe. Elle raconte la liberté de cette femme au caractère sulfureux et indomptable. Et face à cela, elle raconte l’ambivalence des hommes, épris et séduits mais également menacés par son tempérament, utilisé alors pour la dévaloriser, l’exotiser, la mépriser et la tuer. Il y a dans Carmen une confusion entre l’amour porté à une femme et le désir de la posséder, et le mécanisme d’inversion de la culpabilité y est bien rodé et démontré. 

Agissant au gré de ses désirs et envies, usant de la séduction pour parvenir à ses fins, étrange et potentiellement dangereuse dans son anticonformisme et ses origines, la protagoniste est rapidement placée sur le banc des accusées et son assassin, vu comme la victime d’un drame passionnel. Un schéma sexiste et raciste, carastéristique du 19e siècle, qui perdure encore : « Heureusement, aujourd’hui, on définit le meurtre de Carmen comme un féminicide. Parce que les outils féministes sont là ! Depuis, par exemple, les collages féministes existent et nous avons pu jouer dans des espaces où il y avait des messages collés, c’était fort ! »

ŒUVRE RÉALISTE ET PUISSANTE

Jeanne Desoubeaux, metteuse en scène de CarmenLà encore, l’œuvre de Jeanne Desoubeaux s’attache à coller au réel. Dans un espace public largement dominé par les hommes mais récemment réapproprié par les femmes qui revendiquent leurs droits et places. Au même titre que dans les représentations des personnages que dans les situations décrites. « L’enjeu, c’est de représenter le parcours et le féminicide de manière réaliste. Oui, un gentil garçon peut déraper et c’est ça qu’il faut montrer en 2h. Les différents visages d’une même personne », explique Kaëlig Broché, le ténor qui interprète ici Don José. Il ajoute : « Je dois la tuer à coups de poing. Et même si je fais semblant, je m’excuse à chaque fois auprès de la comédienne. J’ai accepté de jouer ce rôle en raison du dispositif scénique de proximité que je trouve extrêmement intelligent. » Puissant et efficace, et qui révèle toutes les subtilités du sujet et la complexité de nos regards et gestes, parasités par l’apprentissage et l’intégration d’un système résultant d’une longue construction sociale patriarcale, entre autres.  

« Le silence final est un bon résumé du spectacle : on ne fait rien, on ne dit rien, on n’agit pas et pourtant, on n’est pas d’accord », conclut-il, admiratif de l’habileté avec laquelle le spectacle cristallise de nombreux sujets de société, toujours d’actualité au 21e siècle. Car même à l’époque où on parle de féminicides, où on pointe les mécanismes de domination viriliste, et où on dénonce en profondeur les violences masculines, les normes intégrées face aux VSS nous ébranlent encore et toujours, marquant l’urgence et la nécessité à changer nos regards et nos représentations. Et l’intérêt et l’importance à questionner notre rapport aux violences, l’origine et les modes de transmission des stéréotypes menant aux discriminations, à la marginalisation, à la minimisation des faits et aux comportements déviants, mais aussi notre capacité à intervenir, à refuser la soi-disant fatalité des féminicides, à devenir sujet et à dire non aux violences masculines. Et à s’émanciper.

 

 

 

Célian Ramis

Compositrices oubliées, on connait la musique… (hélas)

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Héloïse Luzzati, violoncelliste engagée pour réhabiliter les compositrices au fil de l'histoire des musiques classiques. Photo de Célian Ramis.
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Héloïze Luzzati, violoncelliste engagée pour le matrimoine musical, décortique l’invisibilisation et les mécanismes d’effacement de ces musiciennes.
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Pourquoi ne connaissons-nous pas, ou peu, les noms des compositrices et de leurs œuvres ? Leur absence dans les programmations serait-elle synonyme de leur faible présence à travers l’histoire de la musique classique ? Certainement pas, explique Héloïze Luzzati, violoncelliste engagée pour le matrimoine musical qui décortique, dans sa conférence Histoire de compositrices, l’invisibilisation et les mécanismes d’effacement de ces musiciennes.

Héloïse Luzzati, engagée pour le matrimoine dans les musiques classiques, lors du concert dessiné sur Charlotte Sohy à l'université Rennes 2. Photo de Célian Ramis.Elle nait à Paris, le 7 juillet 1887, au moment où la Tour Eiffel se construit, et grandit dans une capitale en pleine urbanisation, symbole du prestige de la France à la Belle époque. Fille de Camille Durey, ingénieur ayant repris l’entreprise familiale de matériel de voirie et de pompes à incendie, et de Louise Sohy, cantatrice amateure passionnée de musique, elle est envoyée très tôt en école de solfège, avec Nadia Boulanger, née la même année. Elle se passionne pour l’orgue, s’exerce à son domicile avant de débuter son apprentissage de la composition auprès de Mel Bonis, sa professeure jusqu’à son entrée à la Schola Cantorum, où elle rencontre son compagnon. Enceinte de sa première fille, elle compose et signe sous le nom de son grand-père, Charles Sohy, une habile manière de contourner les préjugés sur les femmes dans la musique.

VALORISER LE MATRIMOINE MUSICAL

La vie de Charlotte Sohy, rythmée par ses compositions, l’écriture de son opéra (plus tard couronné), la naissance de ses 7 enfants, les guerres et la mobilisation de son époux, puis sa mort en 1955 des suites d’une hémorragie cérébrale, c’est la violoncelliste Héloïse Luzzati qui le raconte sur sa chaine vidéo, La Boite à Pépites. Elle trône aux côtés de Emilie Mayer, Louise Farrenc, Mel Bonis, Rita Strohl, Fanny Mendelssohn, Augusta Holmès ou encore Lili Boulanger, Dora Pejacevic et Alice Mary Smith. Des noms qui, au mieux, nous parlent vaguement et, au pire, n’évoquent rien.

Des femmes et des œuvres tombées dans l’oubli. Une injustice que la musicienne pallie en réhabilitant leurs mémoires, en cherchant méticuleusement les partitions disparues ou non éditées et en proposant de les diffuser via des récits-concerts animés par les illustrations de la dessinatrice Lorène Gaydon qui nous plongent non seulement dans la vie d’une compositrice invisibilisée mais aussi dans une époque et un contexte social. L’objectif : valoriser le matrimoine musical tout en décryptant la mécanique sexiste à l’œuvre dans le processus d’effacement des compositrices.

« Quand on demande à un mélomane de citer au moins 5 compositeurs, il en est toujours capable mais quand il s’agit de compositrices, c’est tout de suite et souvent beaucoup plus difficile », explique Héloïze Luzzati, fondatrice en 2020 de Elles Women Composers, une association dont la mission est de pallier l’absence des femmes dans les programmations musicales actuelles. Elle aime citer cette anecdote sur la compositrice française Louise Farrenc, née au tout début du 19e siècle : « En 1872, elle est alors âgée de 68 ans et le dictionnaire universel lui promet une place des plus honorables dans l’Histoire de la musique française. Huit ans après sa mort, il ne subsiste que cette mention : professeur du conservatoire. » C’est une opération qui se répète : une compositrice décède, son travail s’efface. L’absence d’édition des partitions, la non disponibilité des œuvres éditées, l’absence de descendant-e-s, l’absence de fonds enregistrés en bibliothèque sont, entre autres, des raisons expliquant cette disparition des mémoires. 

LE POUVOIR DES MOTS

À l’instar des autrices, les compositrices affrontent la problématique du langage et de la double féminisation d’un terme dont l’emploi est encore compliqué aujourd’hui. « Ce qu’on ne dit pas n’existe pas », souligne Héloïse Luzzati : « Et quand on emploie le mot, on parle des femmes compositrices ou des femmes compositeurs. On ne dit pas que Mozart est un homme compositeur… » Louise Farrenc, déjà en 1847, était décrite sous ces termes par la presse, dénotant le caractère exceptionnel de leurs existences pour le grand public.

« On pense à tort qu’elles étaient peu nombreuses. Elles ont toujours existé ! Au 19e, elles étaient extrêmement nombreuses, reconnues, jouées. L’Histoire les a effacées »

Un phénomène qui reste d’actualité près de 180 ans plus tard avec des programmateurs qu’elle définit « frileux à l’idée de programmer des œuvres que le public ne connait pas » et des journalistes musicaux encore susceptibles de penser que s’ils ne connaissent pas l’artiste, cela équivaut à préjuger de sa qualité médiocre. Elles brillent de par leur absence et pourtant, la presse estime qu’elles sont surmédiatisées. Contactée par un journaliste réalisant un article sur les femmes compositrices, la violoncelliste se souvient avoir échangé longuement avec celui-ci autour des mécanismes d’effacement et se rappelle de sa déception lors la parution du papier « Les compositrices, de l’oubli à la surexposition ». 

SUREXPOSÉES, VRAIMENT ?

Pour comprendre l’aberration d’une telle affirmation, Héloïse Luzzati puise dans les données scientifiques : les chiffres. D’abord dans différents champs culturels en France. En 2021, l’Observatoire de l’égalité entre les femmes et les hommes du ministère de la Culture comptabilise 46% de femmes chorégraphes, 38% de femmes exposées dans les centres d’art, 32% des photographes exposées dans les festivals, 26% de femmes programmées par les théâtres nationaux… « Et en ce qui concerne la musique classique, elle comptabilise à elle seule les pires chiffres culturels », alerte-t-elle avant de les citer :

Chanteuse d'opéra lors de la lecture concert sur la vie de Charlotte Sohy, à Rennes 2.« Les opéras programment 10% de directrices musicales, 21% de metteuses en scène, 5% d’autrices de livret. Côté interprètes : 15% des artistes programmées dans les scènes de jazz sont des femmes, 5% des percussionnistes des orchestres sont des femmes, 9% des albums primés aux Victoires de la Musique en 2020 sont interprétés par des femmes. Ce n’est pas fameux… »

Elle pointe également le manque de données complètes : « En 2019, le centre national de la musique, dans son document portant sur la visibilité des femmes dans les festivals de musique, comptabilisait seulement 10 festivals de musique classique (soit 649 représentations) : il y avait 547 compositeurs au total, dont 43 seulement étaient des femmes, soit 8%. Mais 10 festivals, ce n’est pas représentatif de toutes les programmations en France. » Les chiffres sont édifiants et permettent une prise de conscience, une mise en mouvement et en action. Une étude a été lancée pour comptabiliser la part des compositrices dans les festivals et les structures de diffusion.

La mission de comptage permettant d’observer l’intégralité des programmations : 57 lieux, 37 orchestres, 27 opéras et 134 festivals, soit « 3000 programmes de concert ! » Tout est épluché, analysé. Le nombre d’œuvres, le nombre de compositeur-ices, le temps précis de programmation… « Nous aurons accès à plein de petits chiffres et ce sont souvent eux qui sont intéressants ! Nous aurons le pourcentage des compositrices programmées nées avant et après 1950, le pourcentage par genre de musique (chambre ou symphonique) et le nom des compositrices les plus programmées aujourd’hui en France en musique ! », s’enthousiasme la musicienne.

DISPARUES DES MÉMOIRES

En parallèle, interrogation est faite sur les difficultés pour les structures et festivals, à les programmer. À l’instar de toutes celles qui ont participé et marqué l’histoire, les arts et la culture, elles n’apparaissent nulle part dans les manuels scolaires, ne figurent pas dans les musées, ne sont pas jouées par les orchestres, ne sont pas placardées au début des rues pour les nommer, ne donnent pas leur nom à des équipements publics… Les compositrices ont disparu des mémoires et il est parfois difficile de trouver traces de leurs œuvres, n’ayant pas été éditées ou enregistrées.

« On pourrait être tenté-es de penser que c’est parce que la musique ne le mérite pas mais ce n’est pas le cas… »
signale la créatrice du label La boite à pépites, du même nom que la chaine vidéo.

Charlotte Sohy, Rita Strohl ou encore Jeanne Leleu ont désormais leur monographie : « Pour aucune de ses œuvres, on ne trouve les partitions dans une boutique spécialisée ou sur internet, pour des raisons différentes. » Pour la première, par exemple, les manuscrits sont conservés chez son petit-fils, bien décidé à mettre en lumière et en gravure les œuvres de sa grand-mère. Pour la troisième, l’histoire est plus complexe, prévient la violoncelliste.

Née en 1898, elle a principalement été éditée de son vivant mais les œuvres ne sont plus disponibles, « les éditeurs ayant été rachetés par d’autres maisons d’édition ou n’ayant pas rééditées les premières gravures ». Morte en 1979, elle n’est pas encore dans le domaine public, il n’est donc pas envisageable de rééditer une partition : « Il faut envoyer des courriers, retrouver les ayant droits (elle n’a pas eu d’enfant), tout un processus qui rend le travail très compliqué. Ce chemin de croix que représente la recherche des partitions explique en partie cette invisibilisation des compositrices. » 

LE GENRE, UN FREIN À LA RECONNAISSANCE

Les mécanismes se répètent, tant et si bien que chaque génération de compositrices ignore la précédente. « Leur absence dans l’histoire de la musique ne date pas d’hier et le manque de modèles pour toutes les générations a toujours été un problème ! », scande Héloïse Luzzati. Elle cite Ethel Smyth, compositrice (la première à composer un opéra à New York en 1903, ce qui ne se reproduira pas avant 2016), cheffe d’orchestre et militante féministe britannique : « Elle-même n’avait pas connaissance de ses prédécesseuses ! » Pourtant, elles ont bel et bien existé, notamment au 19e siècle, où leur présence « est favorisée par l’accès des jeunes filles aux études musicales, y compris à la composition ».

Les portes du conservatoire de Paris s’ouvrent à la mixité et « une floraison de compositions féminines » éclot, élargissant l’horizon musical. Et laissant s’exprimer librement le sexisme ambiant, dans une société patriarcale des plus répressives. « Quand la réception des œuvres étaient positives, on soulignait leur côté viril, exceptionnel… Les compositrices avaient une place forte dans les journaux de l’époque. Alors, oui, parfois de manière dédaigneuse, genrée et misogyne, mais elles avaient une grande place et étaient bien plus identifiées qu’aujourd’hui », commente la musicienne. Un atout essentiel à la question de la transmission et de l’enseignement : le soutien de leurs homologues masculins dont certains, comme César Franck, Camille Saint-Saëns ou encore Frédéric Chopin, ne genrent pas le talent et, en dirigeant leurs œuvres, les aident à accéder à une notoriété majoritairement réservée aux hommes. « Même si ça ne veut pas dire qu’ils ont toujours été tendres avec elles, elles n’ont pas toujours été reléguées à un rang subalterne », ajoute Héloïse Luzzati. Elle le formule néanmoins :

« La question du genre apparait régulièrement comme un frein à la reconnaissance des compositrices dans une histoire durable de la musique classique. »

Reconnue pour sa technique implacable, son style profond et réfléchi, diffusée à la radio, répondant à des commandes d’Etat, jouée par les orchestres et les interprètes les plus prestigieux de son époque, Jeanne Leleu va essuyer de nombreuses critiques sexistes. Ses œuvres étant dépeintes comme viriles d’un côté et imprégnées de charme et de délicatesse d’un autre. 

LES JOUER, LES ÉCOUTER, LES (RE)DÉCOUVRIR

« Elle est un exemple brillant d’une compositrice qui a eu une carrière exceptionnelle, qui est morte il y a très peu de temps et, quand on cherche, on voit bien qu’il y a des traces de son parcours artistique partout mais il n’y a plus rien, elle n’existe plus, elle n’est programmée nulle part… Il y a juste une absence totale de son parcours. Elle a souffert d’être une femme et elle symbolise tous les mécanismes qui font que les compositrices disparaissent », regrette la fondatrice d’Elles Women Composers qui agit concrètement pour la réhabilitation de ce matrimoine musical. Identifier les répertoires est une première et grande étape pour réhabiliter leurs existences et travaux :

« Retrouver et échanger avec les descendants des compositrices (quand il y en a car elles sont nombreuses à ne pas avoir eu d’enfants), consulter les catalogues internationaux, faire la demande de numérisation dans les bibliothèques de France ou à l’étranger… »

A gauche, Lorène gardon, illustratrice, et à droite, Héloïse Luzzati, violoncelliste, à Rennes 2.Elle cite Donne – women in music en Angleterre ou la base de données Clara, en référence à la pianiste et compositrice allemande Clara Schumann. Réhabiliter les pièces qui méritent une place dans la musique constitue une seconde étape, pour laquelle elle a créé la structure Elles Women Composers, un collectif de musicien-nes à géométrie variable qui se réunit pour des séances de lecture. « On a tou-tes nos instruments et on met des partitions sur nos pupitres, on déchiffre et ça nous permet de nous faire un avis. On ne lit pas toujours des chefs d’œuvre mais il y a des moments de rencontre assez fous avec certaines œuvres et ça, ça me porte en tant que musicienne », souligne-t-elle.

Valoriser les partitions retenues figure également dans les étapes essentielles de ce travail de fond. D’où la création de la chaine vidéo La boite à pépites, permettant de faire découvrir et de rendre accessible, à travers des documentaires animés et un calendrier de l’avent original, la vie et la musique des nombreuses compositrices : « C’est une manière immédiate de rendre visible le travail de recherche et de toucher un public large mais ça ne remplace pas le spectacle vivant ! » De là, né le festival Un temps pour elles qu’Héloïse Luzzati perçoit comme « une zone d’expérimentation », un espace pour tester sur scène les œuvres non enregistrées auprès du public. 

Sa passion au service de la transmission, Héloïse Luzzati nous invite à découvrir des extraits d’opéra de Charlotte Sohy mais aussi des berceuses et sonates, tout en nous transportant grâce à l’univers illustré et animé de Lorène Gaydon dans la vie et l’époque de la compositrice. De fil en aiguille, c’est un ensemble de récits pluriels et d’œuvres variées dans lesquels on se plonge, au gré des émotions et des résonnances avec les parcours d’autre artistes, elles aussi effacées et ignorées.

« Les mécanismes d’invisibilisation des œuvres des compositrices sont nombreux et reposent sur de nombreux facteurs historiques, sociologiques, etc. Même s’il est parfois nécessaire de faire des généralités, chacune de leur histoire est unique et mériterait d’être fouillée, étudiée, cherchée. On manque cruellement d’ouvrages musicologiques et biographiques poussés sur les compositrices », conclue la musicienne, dans un espoir et dans un appel à la nouvelle génération à s’intéresser à cette histoire si riche et inspirante, pour ne plus reproduire les schémas patriarcaux dénoncés et faire naitre des vocations et des œuvres.

Célian Ramis

Juliette, légèreté profonde

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Juliette en concert à Rennes lors du festival Mythos
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De la douceur, du rire, du partage et du plaisir, voilà ce que nous a offert Juliette en ce 12 avril, qui dévoile et nous régale de son nouvel album.
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Juliette en concert, assise au pianoDe la douceur, du rire, du partage et du plaisir, voilà ce que nous a offert Juliette en ce 12 avril, qui dévoile et nous régale, sur la scène du Cabaret botanique, de son nouvel album Chansons de là où l’œil se pose.

Juliette, c'est la poésie, le réalisme et l'humour. Juliette, c'est la sensibilité et la capacité à faire de la banalité et du quotidien, un terrain d'exploration et de jeu. Juliette, c'est l'ambiance de la jeunesse, la sagesse de l’âge mur et l'espièglerie des grands enfants. 

Elle fait claquer les mots, rouler les idées, vibrer les émotions et elle tord la langue et les mots pour les rendre encore plus vivants et les entremêler avec les rythmes et les mélodies, au service de son texte et de son message.

De la « Météo marine » à « La madone des clébards », en passant par « Le seigneur des mouches » et « À carreaux », la chanteuse, parolière et compositrice nous embarque avec simplicité et authenticité dans son aventure narrative. De sa plume singulière, elle soigne ses transitions comme elle soigne les textes de ses chansons pour nous emporter dans son tourbillon d’imagination débordante. Qu’elle nous prédise un avis de coup de vent, qu’elle lise dans le marc de café ou qu’elle nous livre son cœur empli de lames et de larmes, Juliette passe habilement d’un personnage à l’autre, d’une atmosphère à l’autre, d’une émotion à l’autre.

Juliette en concert, assise au pianoFantasque, elle nous transbahute dans son univers, subtil mélange de facéties, de nuances et de contrastes, de réalisme et de poésie. C’est doux et familier, rassurant et poignant, déjanté et percutant. La chanteuse conte l’âme et le quotidien, les espoirs et les désillusions. Elle sonde la noirceur et la folie humaines mais aussi les éclairs d’espoir, les victoires et les rébellions. Juliette, c’est un remède contre la morosité. Avec elle, pas de fatalité. Au contraire, les normes et les carcans, elle les envoie balader. Au placard, les complexes. Place au rire et à la détente. Elle qui se chante « ronde du cul, frisée du tif », qui se décrit dans l’enfance comme « mignonne, sage et obéissante », fait plier le public avec sa verve libératrice et sarcastique. Toujours poétique.

On se laisse faire, malgré la chaleur accablante et étouffante du Magic Mirror. On se prend au jeu, on lâche prise et on vogue dans cette magie qui opère subtilement. C'est une histoire palpitante, un voyage apaisant que la chanteuse nous propose. Des récits piquants, amusants, hilarants parfois même, émouvants aussi. Qui agissent comme des bonbons acidulés, des chocolats qui éveillent nos papilles, des piments qui nous secouent les narines, nous bousculent et nous réconfortent le cœur. 

 

 

  • Dans le cadre du festival Mythos.

Célian Ramis

Eddy de Pretto, l'expression des masculinités entrecroisées

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Eddy de Pretto, en concert au Liberté, à Rennes le 6 avril 2024
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Auteur talentueux maniant le verbe qui claque, chanteur confirmé de la scène pop rappée, Eddy de Pretto est également un performeur incontestable.
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Eddy de Pretto en concert au Liberté à Rennes le 6 avril 2024Écouter un album d’Eddy de Pretto  - n’importe lequel - est une expérience. Assister en live à un concert d’Eddy de Pretto en est une autre. Et c’est à l’occasion du Crash Cœur Tour, honorant son troisième opus, qu’on en a pris plein la vue : auteur talentueux maniant le verbe qui claque, chanteur confirmé de la scène pop rappée, il est également un performeur incontestable. Le 6 avril dernier, sur la scène du Liberté, il régalait le public rennais d’un show moderne et empouvoirant.

Plongée dans le noir, la foule acclame l’artiste. Sur la scène, un écran rectangulaire à la forme de panneau publicitaire dévoile en gros plan les yeux du chanteur dont on entend la voix mais dont on ne voit pas encore la silhouette. A cappella, Eddy de Pretto interprète, à la manière d’un Jacques Brel, son nouveau titre « Love’n’Tendresse ». Le public, ébahi, retient son souffle. Hissé sur un échafaudage, l’auteur-compositeur de Crash Cœur bouge et danse, au rythme de la vidéo qui alterne image figée, effets visuels et chorégraphiés et affiche le groupe de musiciens, paraissant en live dans un studio différé. 

La scénographie, époustouflante de modernité, se met au service d’un artiste à l’énergie débordante et communicative. Sa dynamique nous embarque instantanément et nous cueille avec étonnement. Si on a l’habitude de vibrer au son de ses textes percutants et d’entrer en intimité avec les histoires racontées, on perçoit ici une autre facette de sa personnalité artistique. On plonge, sans retenue aucune, dans sa proposition. Une invitation au lâcher prise et à la joie militante.

ÔDE AUX MASCULINITÉS PLURIELLES

Eddy de Pretto en concert au Liberté à Rennes le 6 avril 2024De « Parfaitement » à « R+V », en passant par « Kid », « Papa sucre » ou encore « Être biennn », Eddy de Pretto casse l’image Colgate et sa représentation idyllique, blanche et lisse pour nous « emmener dans (sa) conception du bonheur, (sa) vie et (son) sourire ». Dans sa vision de l’avenir, « il n’y aura jamais d’espace pour enfant dans (son) planning », pas « ces dimanches où l’on étale beauté rustine » ou encore « ces vacances comme vendues dans les magazines ».

Dans son parcours, il a « cherché les exemples dans (sa) vie » et n’a « trouvé qu’une poignée de gens en or », qui heureusement parlent fort et l’accompagnent, le guident et lui parlent : « Rimbaud, Verlaine, Elton, Genet, RuPaul, Franck, Freddie, Warhol font partie de ma vie, me libèrent de tous mes ennuis / me libèrent de toutes mes envies ! » Depuis « Kid », son tube à succès sorti en 2017 - qui fait partie de « ces textes qui vous dépassent et finissent dans les manuels scolaires et à l’Assemblée nationale pour lutter contre les thérapies de conversion »- il en a fait du chemin et du bien à la scène musicale comme à l’explosion des codes de la virilité. 

La masculinité, Eddy de Pretto la convoque au pluriel pour s’approprier l’étendue du genre, en distordre les codes, en déconstruire les normes et en faire sa singularité. Auteur engagé, il parle d’intimité et celle-ci résonne en chacun-e de nous. Peu importe l’orientation sexuelle et affective, ses mots touchent au cœur et au plus profond des viscères. Ce qui est puissant avec Eddy de Pretto, c’est sa capacité à nourrir nos imaginaires d’autres formes de vécus, d’autres façons d’aimer que celle définie et martelée par l’hétéronormativité, d’autres manières d’appréhender le monde, d’autres voies d’épanouissement personnel. 

ET À L’AMOUR, TOUJOURS

Eddy de Pretto en concert au Liberté à Rennes le 6 avril 2024Dans ses textes, comme sur la scène ce soir-là, le chanteur se joue de la virilité pour nous livrer ses tripes, sa rage mais aussi ses failles et ses vulnérabilités, ses forces et ses espoirs. S’il clame que désormais son seul but dans la vie, « c’est d’être bien avec moi-même », il prône également l’acceptation de soi et des autres. Dans son et leur entièreté, noirceurs et addictions comprises, en parallèle du chemin éprouvé et de l’amour revendiqué.

Et cet amour, il le chante avec réalisme, désespoir, poésie, liberté et fierté. Sans oublier son parlé cru qui, allié à l’onirique sensualité et l’univers pailleté de Juliette Armanet, résonne dans une verve magistrale qui nous laisse bouche-bée de plaisir : « Quand je t’embrasse, je sens la tendresse qui s’étale et qui se crache / Sur les effluves lascives de nos salives jusqu’à en être dégouté / Quand je t’embarque, je sens le business de nos fluides qui s’éclaboussent / Sur le doux contour de nos bouches toujours mouillées. »

Il relate la complexité du système de pensée, du patriarcat de la société, des impacts de la virilité, il brise le silence autour de l’homosexualité, rompt les tabous autour de modes de vie prédéfinis par la charte de l’hétéronormativité, raconte la vie d’artiste. Il dévoile ses maux en mots et met son corps en mouvement, dans une sorte de rage festive qui nous invite à nous délester du poids des normes et à le suivre dans sa danse libératrice et émancipatrice. Il s’affranchit du regard jugeant d’un monde réducteur et nocif qu’il fracasse pour clamer son existence et son plein droit d’exister. Il nous montre une autre représentation de l’homme. Un homme qui embrasse le spectre large des masculinités pour se sculpter sa propre identité.

 

  • Dans le cadre du festival Mythos.

Célian Ramis

Joanna, guerrière sensible

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Joanna en concert au Liberté à Rennes
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La promesse d’une exploration authentique et féministe des failles et forces humaines. Autrice-compositrice-chanteuse, elle était le 6 avril dernier en 1ère partie d’Eddy de Pretto.
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Joanna en concert au Liberté à RennesRemarquée avec son EP Vénus, puis son premier album Sérotonine, Joanna transforme l’essai avec Where’s the light ?, opus paru fin 2023 et se positionne en artiste émergente et engagée sur la nouvelle scène pop française. De la poésie et des uppercuts dans les textes, de la puissance dans la voix, des mélanges dans les styles musicaux, de la poigne dans la revendication de son indépendance… Joanna, c’est la promesse d’une exploration authentique et féministe des failles et des forces humaines. Autrice-compositrice-chanteuse, elle était sur la scène du Liberté, le 6 avril dernier, en première partie d’Eddy de Pretto.

C’est dans une atmosphère vaporeuse, quasiment ésotérique, que Joanna entame ses premières envolées lyriques, sur la scène du Liberté le 6 avril dernier. « Protège-moi pendant que le monde s’écroule sous le poids des bombes », chante-t-elle dans Where’s the light, du nom de son deuxième album. Le cadre est posé, le ton annoncé. Ce disque, c’est celui de son cheminement personnel pour sortir de la dépression. La musique, brandie telle une démarche salvatrice, l’expression militante de sa résilience. Lentement, elle explore la tension grandissante qu’elle instaure en naviguant, par la puissance de sa voix et de ses textes percutants, dans des styles urbains et modernes mais aussi le rock et la pop. 

Joanna en concert au Liberté à RennesCe mélange, Joanna le défend et le revendique. Au même titre que sa liberté et son indépendance, au sein de l’industrie musicale mais aussi dans la représentation qu’elle incarne. Autrice, compositrice et chanteuse, elle est aussi vidéaste - marquée par son cursus scolaire au lycée Bréquigny en option cinéma et son parcours universitaire en histoire de l’art à Rennes 2 - et dans ses productions, elle n’oublie pas de jouer d’une esthétique du clair-obscur dont elle ne cesse, dans son rapport à l’art, de sonder les recoins, de la même manière méticuleuse et poétique qu’elle relate l’histoire d’une âme qui sombre. 

De cette mise à nu, sensible et vulnérable, Joanna nous dévoile les failles de ce « corps en souffrance » que représente l’ego lorsque celui-ci est poussé à son paroxysme, pour ne plus être qu’un amas de toxicité et d’égocentrisme. L’artiste-musicienne livre ici son combat pour remonter à la surface, s’attachant à toujours faire jaillir des profondeurs l’espoir et la nécessité de celui-ci. Enraciné dans les entrailles de son être, le faisceau vocal de Joanna libère sa verve viscérale pour saisir nos tripes et nous envahir de son énergie débordante de guerrière. 

REPRÉSENTATION ET EMPOUVOIREMENT

Parce que c’est ce qu’elle est, une guerrière. Qui monte sur la scène, à domicile ce soir-là confie-t-elle avec émotion : « Je joue ici, je viens d’ici donc c’est très spécial pour moi de chanter ici ce soir. Je suis très impressionnée, je n’ai pas l’habitude des salles aussi grandes ! » Elle saute dans le bain et ose révéler, face à plusieurs milliers de spectateur-ices - principalement venu-es pour assister au concert d’Eddy de Pretto - sa personnalité et son regard d’artiste en quête de son identité propre. Elle le dit avec humilité et sincérité, elle est en recherche et pour ça, elle explore, analyse, expérimente et ne s’interdit rien.

Surtout pas de s’approprier les codes de la féminité et de la sexualité dont elle tire les fils des paradoxes normatifs. Trop ou pas assez, elle déambule dans cette nébuleuse constituée des injonctions à la féminité aliénante et se libère des carcans pour exprimer ce qu’elle est, ce qu’elle a envie d’être, ce qu’elle veut montrer et représenter. Une personnalité à part entière et toujours en mouvement. 

DÉCONSTRUIRE LE MONDE PATRIARCAL

Joanna en concert au Liberté à RennesJoanne déploie une énergie puissante et communicative et nous propose une plongée dans son univers éclectique, marqué par des textes intenses qui sondent l’âme humaine en profondeur, dans sa plus grande noirceur autant que dans ses recoins les plus joyeux et jouissifs. Parce qu’elle parle, avec poésie et réalisme, du désir, de l’attirance, du plaisir et de la séduction, nom de sa toute première chanson qu’elle interprète ce soir-là sur la scène du Liberté avant de nous faire frissonner d’effroi et d’émotion en entamant « Ce n’est pas si grave ». 

L’histoire d’un viol et d’une victime rendue coupable par une société patriarcale pétrie de préjugés issus de la culture du viol. « Tout s’est passé dans le noir / Il est entré dans mon monde / J’en avais pas envie / Son visage devient immonde / J’lui dis laisse moi tranquille / Sur moi ses sous-vêtements tombent / Impossible de partir / Il m’a couvert de honte », chante-t-elle, face à un public mutique, bouleversé par la charge émotionnelle et la brutalité d’un texte qui raconte, dans la douceur de la mélodie, l’horreur d’un acte banalisé, minimisé et souvent nié. Le discours, résolument engagé de Joanna, perfore les questions de genre et de santé mentale pour mieux les reconstruire derrière et nous donner espoir en un avenir meilleur et plus égalitaire. Un avenir auquel elle appartient et participe ! 

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