Célian Ramis
Contes à rebours : une autopsie féministe désopilante et libératrice

Des manuels du patriarcat déguisés en contes de fées… Dans son spectacle Contes à rebours, Typhaine D les réduit en cendres, exposant les mécanismes de violences masculines nichées dans chaque récit (dés)enchanteur ayant bercé nos enfances. À coups d’humour corrosif, l’artiste gratte le vernis et transforme cet héritage empoisonné en feu de joie féministe. Ici, les héroïnes prennent la parole, et le pouvoir, et affirment leurs existences.
À la Maison des Fées, un groupe de paroles réunit celles qui ont brillé, le temps d’un conte, par leur beauté, leur (extrême) jeunesse, leur côté ingénu et leur passivité. Dans une chaumière reculée en ruralité, elles racontent leurs histoires, livrent leurs réalités. Celles que l’on n’a pas voulu voir, celles en qui on n’a pas voulu croire, celles que l’on a abandonnées, au profit du prince charmant et de son bras armé : le fameux « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfant ».
DE LA POUDRE AUX YEUX PATRIARCALE
Ici, Cendrillon, Blanche Neige, Arielle et d’autres dévoilent les faits réels de leurs trajectoires et demandent des comptes à un système qui fabrique et légitime leurs agresseurs. Elles dénoncent les violences subies, affirment leurs existences et provoquent un remue-ménage dans l’univers féérique ultra transformé des récits populaires. Sans balai ou serpillère pour cacher les atrocités sous le tapis, elles dépoussièrent les vieux schémas patriarcaux qui contaminent les mentalités dès la petite enfance jusqu’à supplanter toute réflexion remettant en cause la domination masculine et ses conséquences. Ici, les princesses Disney, elles se lèvent et elles se cassent. L’inversion de la culpabilité, elles y mettent fin et en prenant les contes à rebours, remettent le monde à l’endroit.
Ici, le merveilleux ne provient pas d’un nuage de fumée basé sur l’héroïsme et l’amour du beau mâle blanc au rang social élevé mais de l’émancipation individuelle de chaque protagoniste féminine autant que de la sororité qui s’en dégage et de la solidarité envers les animaux. Ici, ce ne sont pas les souris mais la matière cérébrale qui est grise, et celle-ci est puissante, à l’instar de la résistance à l’abrutissement des masses qui se met en place face à la brutalité d’une culture populaire reposant sur des schémas discriminatoires aiguisés pour nous endormir et nous aveugler sur les places et rôles différenciés des femmes et des hommes.
En clair, ici comme dans le quotidien de Typhaine D, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin. Par la féminine universelle, la langue qu’elle a créée, l’artiste déclenche une prise de conscience collective. Absentes du langage français, les femmes sont effacées, invisibilisées, niées. Les faire réapparaitre dans les mots pour qu’elles expriment leurs maux mais aussi qu’elles relatent qui elles sont à partir de leurs points de vue situés, et non d’un regard masculin s’octroyant la neutralité, et la légitimité, pour valider ou non les femmes, et ainsi distinguer le bon du mauvais féminin.
LA VOLONTÉ D’ÉCRIRE DES CONTES FÉMINISTES
Typhaine D est une jeune comédienne quand elle donne des cours de théâtre à des filles et des garçons et travaille avec elleux à la réécriture de cette matière commune que sont les contes et leurs réinterprétations : « J’ai grandi avec Disney comme tout le monde, on rêve avec ce qu’on a. Et comme beaucoup de gens, j’ai rêvé avec ces princesses-là. Je me suis dit que c’était un imaginaire commun, j’allais prendre dans la culture populaire et réécrire tout ça de manière féministe. » En parallèle, elle accumule des savoirs et développe son expertise, grâce au militantisme, notamment au sujet de la culture du viol, tout en la subissant dans le milieu artistique. Elle décide de quitter le circuit traditionnel du théâtre et du cinéma.
« Ça a été un gros deuil, mais tant pis. Je me suis dit que j’allais créer mes propres pièces, les écrire, les jouer et de cette manière, je serais tranquille, je serais d’accord avec ce que je raconte et je ne traumatiserais pas les spectatrices », souligne-t-elle. Le déclic survient dès la première phrase. En couchant sur le papier le célèbre « Il était une fois ». Le bug. « Je me suis demandée qui était ce mec qui voulait commencer mon bouquin féministe ! J’ai écrit « Elle était une fois » et c’est comme ça qu’est né, en 2012, Contes à rebours d’une part et la féminine universelle d’autre part. »
EFFACER LES FEMMES DU LANGAGE
Parce que le langage structure la pensée, Typhaine D élabore la sienne loin des conventions grammaticales inégalitaires, en féminisant son parler et en donnant ainsi à entendre cette moitié silenciée de l’humanité dont on doit l’effacement, en grande partie, au cardinal Richelieu. « Le méchant des Trois mousquetaires » - qui a la particularité « de haïr les femmes » - crée en 1634 l’Académie française, « un genre d’ehpad » pour vieux hommes blancs qui, quelques années plus tard, décident qu’en matière linguistique le masculin l’emporte sur le féminin. Une règle encore apprise et intégrée aujourd’hui par les élèves en France.
Pour sa féminine universelle, des milliers de cyberharceleurs lui font subir durant des années insultes, menaces et autres violences masculinistes (fin 2025, 9 des cyberharceleurs sont reconnus coupables par le tribunal et « condamnés à des peines d’amende et, selon les cas, à des stages de citoyenneté et de sensibilisation au respect des personnes dans l’espace numérique, ainsi qu’à payer des dommages et intérêts », rapporte Le Crayon Media - le 24 septembre 2026, un nouveau procès aura lieu à Paris : 2 hommes seront jugés pour cyberharcèlement à l'encontre de la comédienne). Parmi les reproches à son encontre, figure celui d’abîmer la langue de Molière, emblématique auteur qui, à son époque, « appliquait la règle de proximité » et pouvait également opter pour la règle de majorité ou de choix. Rien à voir avec le sexisme du langage que l’on connait depuis la fin du 17e siècle…
« Quand on fait disparaitre un mot, on efface le possible qu’il portait »
scande Typhaine D sur scène.
Ainsi, l’écriture, la médecine, l’instruction, la philosophie, la politique (disciplines toutes grammaticalement féminines), entre autres, sont de fait masculines dès lors que l’on s’emploie à ne connaitre que les termes d’auteur, médecin, professeur, philosophe ou encore de maire, et que même si certains sonnent « neutres », on les envisage dans nos esprits au masculin. Comment alors se rêver écrivaine ?, interroge la comédienne qui rappelle les luttes menées par les actrices de la Commedia dell’arte pour avoir le droit de monter sur scène (et de faire entrer le mot dans le dictionnaire) ou encore des militantes féministes qui œuvrent depuis plusieurs décennies à la féminisation du langage pour réhabiliter les autrices, les ingénieuses ou les cheffesses, permettre aux filles de se rêver créatrices et rompre avec l’image d’épinal de la femme muse et/ou récréative. « Doit-on encore obéir en 2026 à un homme religieux mort ? Même quand ils sont en vie, c’est dangereux #Betharram », déclame malicieusement Typhaine D, poursuivant sur un ton frondeur : « Quand une règle est injuste, on n’est pas tenu-es de la respecter ! »
SE RÉAPPROPRIER SA PROPRE HISTOIRE
Elle s’engage pour remettre les femmes au cœur du sujet, au centre de l’Histoire, maitresses de leurs parcours et de leurs existences. Rendre l’agentivité des femmes, en restituant la richesse du matrimoine ignoré et spolié, en dénonçant les inégalités et en prêtant sa voix, avec des mots adéquats, à celles que l’on a fait taire. Dans Contes à rebours, Typhaine D raconte non pas l’History mais l’herstories, « leurs histoires à elles, celles des tues, des tuées, des sœurs, des survivantes, des soeurvivantes, des héroïnes. » Elle chante l’indépendance des filles sur l’air de Blanche Neige, elle transforme la protagoniste en guerrière aux joues rouges marquées par le sang menstruel et elle pointe, avec humour et justesse, l’absurdité des récits passés à la moulinette patriarcale.
Parce que si l’Histoire est écrite par les hommes pour les hommes, le passage de l’oralité des contes à leur écriture est lui aussi emprunté par les hommes pour ancrer dans l’imaginaire collectif et populaire un discours moralisateur, bourgeois, conservateur et religieux. Pour Typhaine D, les traditions orales étaient sans doute moins misogynes : « Mais ça devait l’être un peu quand même… Les femmes créaient des contes pour les enfantes et enfants et les transmettaient de génération en génération dans un contexte où elles-mêmes étaient imprégnées par la propagande patriarcale et leurs vécus. Mais ça devait, c’est sûr, être moins misogyne. Ça devait servir à prévenir des agressions et non à renverser la culpabilité. » C’est ici que ça bascule. Au tournant du 19e siècle notamment, époque d’application des morales patriarcales, puis à l’ère des Disney qui achèvent de romantiser, dans la culture populaire, les dominations et les violences masculines.
LA FIGURE DE LA FILLE FRAGILE
Ces récits enferment les figures féminines dans des rôles perpétuant une vision profondément inégalitaire des rapports de genre. Les héroïnes y sont présentées comme vulnérables et soucieuses de leur apparence, destinées au mariage et à la maternité, une place cantonnée à la sphère domestique et au soin des autres. Cette représentation, de douceur, de dévouement et de passivité, n’a rien d’anecdotique : elle façonne l’imaginaire des enfant-es, légitime des attentes différentes selon le sexe et participe à l’intériorisation des normes genrées qui nourrissent et entretiennent les inégalités entre filles et garçons.
Pendant 1h30, Typhaine D s’attache à décrypter ces places normatives que les œuvres assignent aux protagonistes. Avec une ironie mordante, l’artiste démonte les mécanismes de chaque histoire en pointant les signaux d’alerte. Suivre un chasseur armé au cœur d’une forêt inquiétante, s’affoler en raison de branches coiffant une chevelure parfaitement lissée, se découvrir « une envie irrépressible de faire le ménage » chez des inconnus, se réveiller entourée de vieillards armés de pioches (et en être jouasse), être exposée dans un cercueil en verre comme un objet précieux, s’émouvoir du baiser du prince sur un corps endormi sans consentement et s’en réjouir… Présentés comme romantiques, ces ressorts narratifs accumulent les situations problématiques qui devraient pourtant agir comme des red flags.
Ici, les hommes sauvent tandis que les femmes s’écharpent. Car il existe deux catégories : les jeunes et jolies, les vieilles et aigries. Cette dernière incarne la coupable idéale : la vilaine belle-mère. Une femme indépendante, puissante, acariâtre, réduite au cliché de la rivale hystérique obsédée par la beauté d’une plus jeune. Derrière cette jalousie caricaturale se joue un vieux scénario patriarcal : dresser les femmes les unes contre les autres, organiser leur division plutôt que leur alliance, annihiler la puissance de la sororité en la rendant impossible, inimaginable. Typhaine D renverse ce schéma. En éclairant le regard, elle brise cette opposition factice et révèle l’autre côté du miroir : une histoire d’amour lesbienne, là où on nous vendait une guerre de reflets.
FAIRE ENTENDRE LES VOIX DES FEMMES
À la fois voix des 7 sœurs sacrifiées, dévorées à la place des 7 frères du Petit Poucet, voix de Cendrillon à la robe rose gants Mapa, « noyée dans l’eau de vaisselle » et « devenue esclave domestique et sexuelle dans son château », de Shéhérazade, prise en chasse et harcelée pendant 1001 nuits, ou encore d’Arielle, déracinée de son milieu naturel et silenciée « par amour » d’un prince humain, l’artiste dénonce les violences sexistes et sexuelles qui résident dans tous les chapitres de ces contes pour enfant-es.
Imaginant la suite, elle ne décortique pas seulement les mécanismes de la domination. Elle va plus loin puisqu’elle projette ces héroïnes dans un présent délesté du vernis du merveilleux, mettant à nu les rouages très concrets des violences masculines. Cendrillon en témoigne, elle qui n’aspirait pas au bal mais plutôt aux mathématiques et à qui on a répété qu’elle n’était ni assez intelligente ni assez légitime. Dévalorisée, elle renonce. Le conte de fées se fissure : le prince ne la sauve pas, il la contraint. Une grossesse forcée, obtenue par retrait du préservatif sans consentement, fait basculer l’histoire dans la réalité des violences conjugales. Cendrillon s’isole et se déteste tandis que son époux jongle entre mensonges et brutalité, avant de s’excuser et d’entamer à nouveau la phase de lune de miel, précédant les crises et enfermant dans le cycle des violences intrafamiliales.
Loin des trajectoires rêvées, le récit s’inscrit dans le prolongement des fausses promesses romantiques dont usent les contes, dissimulant ainsi les mécanismes de l’emprise, de dépossession et de contrôle du corps et des parcours des femmes. Une vision sombre et réaliste, conforme aux statistiques sur les violences masculines et au continuum de celles-ci.
LE POUVOIR DES SORCIÈRES
Toutefois, l’espoir subsiste. Et il vient de la capacité des femmes à redevenir sujets. Ce sont des héroïnes du quotidien que Typhaine D dépeint dans chacune de ses personnages. Une quinzaine au total depuis la création du spectacle : « À chaque fois et selon l’endroit où je joue, je choisis des extraits, je crée mon puzzle. Il y a des clins d’œil à l’actualité, plus ou moins marqués selon les contextes. Si un jour je les joue toutes dans une seule version, j’en ai pour six heures », explique-t-elle, soulignant la richesse et la modularité de son univers.
Ce soir-là, les protagonistes s’affranchissent des injonctions et comportements déviants des Richelieu, « Depardiable » ou encore des masculinistes. « Moi, je les appelle « les mascouillinistes », pour qu’on comprenne bien que leur projet a la beauté de ce genre de trucs. Et aussi pour qu’on ne pense pas qu’il s’agit du pendant du féminisme. C’est confusant. Comme dit la philosophesse Geneviève Fraisse, on devrait parler de virilisme, c’est-à-dire l’affirmation de la caractéristique telle qu’est le patriarche dans notre société. »
Ici, elles se mobilisent. Au sein d’associations ou collectifs féministes par exemple. Pour se mettre à l’abri et protéger leurs enfants. Pour soutenir la militante marocaine Betty Lachgar, incarcérée pour avoir porté un tee-shirt arborant le message « Allah est lesbienne ». Pour dénoncer le harcèlement de rue, les violences conjugales, les insultes, les menaces, les agressions sexuelles, les viols, le contrôle des corps, les stéréotypes de genre. Pour prôner la sororité, mettre les poings sur (les idées de) leurs agresseurs et affirmer à voix haute et forte :
« Si un loup nous dévore, c’est à lui d’avoir tort ! La justice, nous la ferons, nous ! »
DE LA PRISE DE CONSCIENCE AUX VIOLENCES,
DES RÉACTIONS CONTRASTÉES
Bientôt 14 ans que le spectacle tourne. Dans les espaces culturels, les lieux de proximité ou encore les établissements scolaires. La création évolue au fil de l’actualité, et les réactions, elles aussi, sont mouvantes. Typhaine D observe un certain contraste dans ses assemblées. De nombreuses femmes y trouvent un espace libérateur et jubilatoire, un moyen d’affirmer leur voix et de questionner les normes de genre. « Elles me disent que la féminine universelle les redresse, leur donne des forces. Qu’elle y a quelque chose de jouissive de s’entendre dans la langue et de prendre l’ascendante dans chaque phrase ! », précise-t-elle, poursuivant : « Elles me disent que ça leur fait une bienne folle au moral, qu’elle y a même une dimension soignante d’exister enfin, de s’affirmer et de désobéir aussi. C’est un acte subversif d’utiliser la féminine universelle qui ne coûte pas trop cher. En tout cas, quand on le fait dans un cercle privé… »
Et puis, il y a celles qui mettent un temps à accueillir les réflexions. Les réactions de mise à distance, Typhaine D les comprend : « Chacune fait comme elle la peut. Quand tu t’es pliée toute ta vie aux injonctions, que tu as subi les hommes, que tu as fait 100% des tâches ménagères pour un glandu… et que tu leur expliques que l’orthographe est une construction sociale pourrave, élitiste et sexiste, tu te dis que tu as gâché tant d’années de ta vie ! J’ai de l’empathie pour elles. » Réagir au spectacle apparait comme un réflexe d’autodéfense face à toutes les stratégies mises en place pour survivre au système patriarcal auquel elles ont dû se conformer et en intérioriser les règles.
Du côté des hommes, les réactions vont du rire à la prise de conscience, mais certains manifestent une hostilité ouverte, allant jusqu’à la violence verbale et les comportements malveillants – l’un lui volera ses livres, l’empêchant de vendre ses productions, et l’autre urinera à 360° dans le hall du théâtre – relatant la réticence et la résistance aux critiques de la domination masculine. Parce qu’en grattant les récits populaires, elle dérange et heurte les sensibilités des hommes là où traditionnellement le système (linguistique mais aussi artistique et culturel) leur assure l’impunité.
INSUFFLER UNE DYNAMIQUE D’ÉVOLUTION
Avec humour et vitriol, Typhaine D nous questionne et provoque le débat sur les rapports de genre. « Dans les Disney, on a plus vu les souris coudre des robes et les oiseaux étendre le linge que des mecs le faire ! », lance-t-elle sur scène avec une dérision cynique qui a l’art de décrocher plus d’un rire et d’un déclic. Elle plante les graines de la conscientisation parce que la société reste engluée dans les mêmes terreaux putrides : « On est héritières et héritiers de cette culture-là. Encore que chez Disney au moins, il y a une évolution avec des meufs qui se battent comme des folledingues. Mais dans les programmes, dans les œuvres qu’on étudie, ça n’avance pas. L’Education Nationale va moins loin que Disney ! On va encore étudier Barbe Bleue et il n’y a toujours rien sur les féminicides et les violences conjugales. Au secours ! »
Ce dont on peut se réjouir en revanche, ce sont des émules que le sujet crée. Parce que cet héritage des contes et plus largement de la mythologie, et de leurs adaptations par des grosses productions capitalistes, continuent d’être interrogées et déconstruites par une nouvelle génération de créatrices. Des œuvres, comme Et à la fin, ils meurent, de Lou Lubie, revisitent les contes de fées avec un humour noir qui révèle leurs origines violentes, sexistes et racistes. Et montrent la manière dont ces récits, quand ils sont transmis sans critique et accompagnement, façonnent notre imaginaire culturel et collectif. La lecture de la bande dessinée Chères marâtres, de Solenn Bardet et Marion Chancerel, nous en propose la démonstration, donnant la parole à des femmes concernées, pâtissant des stéréotypes néfastes et réducteurs des rôles caricaturaux de vilaines belles-mères, et ouvrant en 2026 des perspectives plus nuancées et humaines sur ces figures féminines. On trouvera dans la même lignée de ces réécritures, les deux tomes de Mythes & Meufs de Blanche Sabbah qui déconstruisent avec humour et expertise les mythologies, contes et légendes pour souligner leur impact dans l’éducation patriarcale et pour proposer d’autres imaginaires et possibles.
ET ELLES VÉCURENT HEUREUSES ET EURENT BEAUCOUP D’AMIES
Ainsi, dans cette même dynamique, plusieurs essais récents réhabilitent l’amitié féminine, la sororité et les liens affectifs qui échappent aux schémas hétéronormés dominants. Dans Elles vécurent heureuses, Johanna Cincinatis explore la puissance politique et intime des solidarités entre femmes, longtemps reléguées derrière le couple hétéro présenté comme unique horizon désirable. Ces récits, précieux et indispensables pour penser le monde de demain, rappellent que d’autres modèles existent et peuvent coexister. Des modèles basés sur le consentement, l’attention à l’autre et à l’environnement, les liens choisis, l’entraide, la justice sociale, l’écoute et le partage. Autant de pistes pour changer nos représentations et bâtir une société féministe aux relations plus apaisées, solidaires et bienveillantes. Entre et envers les femmes, les enfant-es, le vivant. Et même les hommes.

C’est elle qui ouvre le festival Mythos. Ce vendredi 3 avril, Jeanne Cherhal relève le défi d’une inauguration inoubliable. Sous le chapiteau du Magic Mirror à Rennes, l’artiste fait circuler l’énergie dans un concert vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.
Avec elle, pas le temps de déprimer. On passe d’un registre à l’autre et d’une thématique à l’autre, avec une agilité remarquable. Jeanne Cherhal navigue avec aisance et poésie dans les abymes du quotidien et de la société. Ici, tout est harmonieux : des mélodies à son phrasé, en passant par son déhanché et sa pugnacité littéraire, le public se fait saisir par l’ampleur et la hauteur de son talent au service de son engagement musical et social.
Elle nourrit et répare nos imaginaires, en créant une bulle joyeuse et puissante, un cocon dans lequel les paillettes, l’humour et la poésie se conjuguent aux récits, tantôt légers tantôt noircis, de la vie. Conteuse hors pair, l’artiste musicienne dévoile des histoires qui nous font du bien, même quand le sujet blesse. À l’instar de son titre frissonnant « La belle et la bête » qui ne laisse pas de suspens sur les violences sexuelles qu’elle dénonce et qui nous projette dans un instant suspendu à son piano-voix, avant de monter crescendo dans un chœur inattendu de « Quand c’est non, c’est non », nous prenant tripes et larmes. Dans la salle, le silence est aussi dense que la moiteur de nos mains et de nos souffles. L’émotion est palpable et, de ce système de loop faisant résonner le refus de la violence subie, nait l’espoir et la puissance d’un cri collectif. La honte change enfin de camp.
Assise au piano, elle enchaine avec « La vie est trop courte », rappelant l’importance de la vivre pleinement mais aussi de se détacher de son ego et de son orgueil pour la partager profondément. Encore une fois, elle nous invite à trouver le remède dans les beautés, joies et futilités de la vie, comme un fil rouge qui traverse le spectacle mais aussi la personnalité de l’artiste qui distille une force vitale solide et durable, qui se travaille avec la même hargne que ses exercices de style qui explosent dans « Jean », qu’elle tente de rebaptiser « Yann » pour l’occasion, sans succès. « C’est nul », rigole-t-elle, avant de reprendre ses jeux de mots malicieux et de clore son concert en femmage aux sales connes avec « Le cri des loups ». 

C’est l’affaire Denis Baupin, révélée par Mediapart grâce au travail de sa consœur Lénaïg Bredoux, qui va l’inviter à investiguer sur les violences sexistes et sexuelles. « On est en mai 2016 et c’est la première enquête de ce genre qui sort dans la presse sur le sujet. Durant les mois d’enquête – en partenariat avec France Inter, ce qui aide à diffuser plus largement – on a reçu énormément de témoignages de VSS, pas uniquement sur Denis Baupin. Il a fallu du renfort, je me suis portée volontaire », se remémore-t-elle. À cette époque, les VSS et les féminicides sont encore cantonnés et réduits aux pages faits divers dans les médias au lieu d’être traités comme « un phénomène systémique sur lequel il faut enquêter ». Un an plus tard, MeToo explose et la société écoute davantage les militantes féministes qui participent au changement de paradigme, imposant l’usage d’un terme désignant la spécificité de ces meurtres, en raison du genre des victimes et des criminels.
Aujourd’hui encore, l’accueil de la parole des victimes de VSS dépend des conditions de formation des agents de police (ou gendarmes) et des membres de la Justice. Si la voie de presse ne se substitue pas à cette dernière, elle apparait comme une alternative pour exprimer un vécu violent et mettre en évidence, par une enquête journalistique rigoureuse, la substance et les enjeux de la domination masculine. « À l’époque de l’enquête sur Denis Baupin, on a ouvert une boite mail dédiée aux témoignages de VSS et on a vu l’étendue du problème... Elle ne désemplit pas. C’est de l’ordre des milliers de messages », signale Marine Turchi, qui précise : « Il y a dans les mails, des personnes coincées dans des procédures interminables et espèrent que la voie médiatique leur permettra de sortir de cette impasse. Les personnes qui ne portent pas plainte, ça doit interroger la Justice… »
Toutes les deux défendent la liberté de la presse et les principes fondamentaux de la Justice, parmi lesquels figurent le droit de la défense, le procès équitable ou encore la présomption d’innocence. Pourtant, ce dernier est souvent opposé aux journalistes et militant-es féministes qui dénoncent les auteurs de VSS. « On entend des voix judiciaires, relayées par certains médias, se demander si le tout victimaire n’aurait pas pris le dessus ? Comme si nous étions dans une société vengeresse qui voudrait immoler des hommes innocents… », plaisante, à demi-mots, Anne Bouillon. La résurgence massive des mouvements masculinistes et réactionnaires l’inquiète profondément. Elle y voit là une stratégie pour détourner le propos : « On doit repartir au combat ! Pour moi, ce backlash est fait pour déplacer la focale sur une question qui n’est pas notre sujet ! »
De par la médiatisation de ces affaires, venant étayer les propos des victimes et des militantes, les représentations évoluent, exigeant des prises de position et de responsabilités claires et précises. Ainsi, l’an dernier, la sortie du film CE2, réalisé par Jacques Doillon, a été reportée à un mois dans sa diffusion en salles et le cinéaste a même été décommandé par le festival Viva II Cinéma, à Tours, en raison de l’ouverture d’une enquête pénale pour viols sur mineur-es. Cette année, c’est la sortie de Je le jure qui met l’industrie du cinéma dans l’embarras. En effet, le réalisateur Samuel Theis est accusé de viol par un technicien du film, tourné en 2023, et une enquête est en cours. La production, inquiète face aux enjeux financiers et sociétaux que l’affaire soulève, a opté pour un protocole de confinement jusqu’à la fin du tournage (absent du plateau pour « prendre acte d’une souffrance », le réalisateur a dirigé les scènes à distance) et la sortie du film est accompagnée d’un dispositif de « non mise en lumière du réalisateur » qui ne donne pas d’interview et ne participe à aucune avant-première. Des précautions, et des motivations, peut-être discutables mais qui ont le mérite d’interroger les alternatives possibles dans les situations d’accusations de VSS et de mettre en lumière que tout reste désormais à inventer. Un défi qui s’applique à tous les pans de la société.
L’idée de faire monter l’information sur scène, le temps d’une soirée, vient de Louise Katz, Julie Lallouet-Geffroy et Nathanaël Simon, co-fondateur-ices du nouveau média intitulé Les 3 ours. Le 24 janvier, c’est la journaliste Cindy Hubert qui revenait sur son quotidien de chroniqueuse judiciaire lors du procès des viols de Mazan qu’elle a couvert sur le terrain pour RTL, durant les 4 mois de cette affaire hors-norme.
À la salle de la Cité, c’est Cindy Hubert la première professionnelle à se lancer dans un spectacle d’informations de 45 minutes, environ, avant d’échanger avec la salle. Devant elle, une table, des chaises, un verre d’eau. Et ses carnets. Dans lesquels elle va compter les jours - « une habitude prise lors du procès du 13 novembre » - durant ces « quatre mois en apnée ». Cette fois, ce seront huit cahiers noircis de ses souvenirs, de ses impressions, ce qu’elle voit, ce qu’elle entend, de ce qui ne se voit pas mais se ressent… « Je vais les garder car il y a des procès qui ne nous quittent jamais tout à fait », commente-t-elle.
C’est par un acte illégal que le travail débute : obtenir le dossier d’instruction. « Ça appartient au secret de l’instruction. Je n’ai pas le droit de l’avoir. Je finis par l’avoir », signale Cindy Hubert, précisant l’importance de ce document pour les chroniqueur-euses judiciaires. Noms, faits, interrogatoires… Elle se plonge dans les 371 pages, durant 2 journées entières, stabilotant les passages intéressants, marquants, essentiels, incontournables. « Plus j’avance, plus c’est atroce. Il y a cet homme qui est venu 6 fois, ce pompier qui a gardé son uniforme, ce gamin de 20 ans… On comprend que sur les vidéos, on entend explicitement les ronflements de Gisèle Pelicot du début à la fin des viols. Ce que je vais finir par entendre plus tard au procès… », déplore-t-elle.
FACE À LA DÉFIANCE, LA TRANSPARENCE !
Et puis, il y a aussi ce que les journalistes ne relatent pas. Ce qu’ils choisissent de ne pas retranscrire dans leurs papiers et leurs chroniques. Pas uniquement parce que les calibres ou les durées imposées ne le permettent pas. Car en 1’10, soit deux pages de texte à écrire avant le direct, rodée à l’exercice, elle peut dire 1000 choses, choisir un angle d’attaque pour parler de l’enjeu de la journée ou d’un moment en particulier (qu’elle qualifie de « frissons d’assises »). « Dans un procès, on ne peut pas tout dire, tout raconter. Il y a des choses qu’on préfère taire », dit-elle, avant de partager quelques éléments avec nous.
Son récit nous captive. Fluide et impactant. Avec professionnalisme, loin d’une description voyeuriste, Cindy Hubert documente des aspects clés et essentiels à la compréhension de son métier mais aussi du procès. Ce qui en a fait son caractère hors-norme, ce qui a alimenté la machine médiatique durant toute sa durée. Elle nous donne les faits, elle partage son vécu, nous raconte le travail quotidien d’une chroniqueuse judiciaire, la spécificité de son métier et comment elle le vit. C’est fascinant et apaisant. Loin du tumulte de l’infobésité, un souffle pour réfléchir ensemble aux informations livrées. « C’est une autre manière d’accéder au récit journalistique. Ensemble, on respire, on écoute et on débriefe ensuite », s’enthousiasme Julie Lallouet-Geffroy.
Remarquée avec son EP Vénus, puis son premier album Sérotonine, Joanna transforme l’essai avec Where’s the light ?, opus paru fin 2023 et se positionne en artiste émergente et engagée sur la nouvelle scène pop française. De la poésie et des uppercuts dans les textes, de la puissance dans la voix, des mélanges dans les styles musicaux, de la poigne dans la revendication de son indépendance… Joanna, c’est la promesse d’une exploration authentique et féministe des failles et des forces humaines. Autrice-compositrice-chanteuse, elle était sur la scène du Liberté, le 6 avril dernier, en première partie d’Eddy de Pretto.
Ce mélange, Joanna le défend et le revendique. Au même titre que sa liberté et son indépendance, au sein de l’industrie musicale mais aussi dans la représentation qu’elle incarne. Autrice, compositrice et chanteuse, elle est aussi vidéaste - marquée par son cursus scolaire au lycée Bréquigny en option cinéma et son parcours universitaire en histoire de l’art à Rennes 2 - et dans ses productions, elle n’oublie pas de jouer d’une esthétique du clair-obscur dont elle ne cesse, dans son rapport à l’art, de sonder les recoins, de la même manière méticuleuse et poétique qu’elle relate l’histoire d’une âme qui sombre.
Joanne déploie une énergie puissante et communicative et nous propose une plongée dans son univers éclectique, marqué par des textes intenses qui sondent l’âme humaine en profondeur, dans sa plus grande noirceur autant que dans ses recoins les plus joyeux et jouissifs. Parce qu’elle parle, avec poésie et réalisme, du désir, de l’attirance, du plaisir et de la séduction, nom de sa toute première chanson qu’elle interprète ce soir-là sur la scène du Liberté avant de nous faire frissonner d’effroi et d’émotion en entamant « Ce n’est pas si grave ».