Célian Ramis

Imany, la colère comme puissance libératrice

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Imany en concert, à l'occasion du festival Mythos
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Coup de cœur et poing en l’air avec Imany et son nouvel album Women Deserve Rage. En concert, elle impose un moment intense rare et inoubliable. La chanteuse fait circuler la colère, en la transformant en expérience et force collective pour aller de l’avant et vivre pleinement. Percutant.
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Imany en concert, à l'occasion du festival MythosCoup de cœur et poing en l’air avec Imany et son nouvel album Women Deserve Rage. En concert, elle impose un moment intense rare et inoubliable. A l’occasion du festival Mythos, la chanteuse a fait circuler la colère, en la transformant en expérience et force collective pour aller de l’avant et vivre pleinement. Percutant.

Sous le chapiteau, on étouffe. L’air manque, les corps - agglutinés les uns contre les autres – chauffent. Si l’envie de sortir prendre l’air traverse l’esprit, cette pensée ne dure jamais bien longtemps. La voix d’Imany nous saisit. Grave, profonde, elle cloue littéralement le public au parquet. On reste suspendu-es à ses lèvres, saisi-es par la puissance de sa présence. Sans oublier l’intensité de son propos et de sa musique, ample et habitée, qui impose l’écoute. On  en prend plein les yeux, le cœur, les oreilles et le corps. Son concert s’inscrit dans toutes les particules de nos êtres jusqu’à ne plus nous quitter.

TRANSFORMATION DE LA COLÈRE

Imany en concert à l'occasion du festival MythosAprès plusieurs chansons qui donnent le ton, la chanteuse pose le cadre de son nouvel album Women Deserve Rage. « La colère est un droit fondamental, mesdames », clame-t-elle, largement applaudie par le public. Elle annonce la couleur de l’expérience musicale qu’elle propose : un mouvement collectif. Elle cite notamment Maya Angelou : « Quand une femme se met debout, c’est pour tout le monde ». Le propos est clair et engagé, profondément féministe. Elle invite ici à ne plus contenir la colère. Au contraire, il y a urgence à l’exprimer cette colère, trop souvent réprimée, biaisée ou sanctionnée quand elle vient d’une ou des femmes. Urgence à la comprendre pour non pas la supprimer mais plutôt la transformer. « D’abord, on va l’adresser cette colère, l’exprimer et puis on va la guérir et enfin on va se libérer parce qu’on sera devenu-es des êtres entiers ! », poursuit-elle, avant de souligner : « Ça va être une thérapie de groupe ! »

Avant de reprendre son set, Imany adresse aux hommes un message puissant et inclusif, porteur de sens et d’espoir : « Messieurs, quand vous voyez une femme qui se libère, ne restez pas en travers de son chemin. Parce qu’elle le fait pour elle et pour vous aussi. » Par là, elle nous transmet de sa force, elle impulse le mouvement que l’on rejoint immédiatement, sans l’ombre d’une hésitation. Sa parole s’inscrit comme un prolongement de son projet musical, sorti fin 2025, qui délivre un véritable manifeste artistique, revendiquant la colère des femmes, sa légitimité et même sa nécessité, loin des injonctions pesantes et néfastes du genre. Ici, fini le silence, brisée la docilité, l’artiste ne s’excuse pas. Elle parle, elle chante, elle s’entoure et se fait entendre. Elle est une inspiration supplémentaire, un repère dans la tourmente permanente.

FÉDÉRER LE COLLECTIF

Imany en concert à l'occasion du festival MythosLa disposition scénique en impose. Des musicien-nes en arc de cercle. La chanteuse au milieu. Les places ne sont pas figées, elles encouragent les échanges, les interactions, la circulation du son et elles favorisent la captation de notre attention. Tout est cohérent, tout se répond, tout s’alimente. Le propos nous embarque, autant que la musique et la présence corporelle. Il y a du rythme, une dynamique constante et une montée en puissance qui met nos viscères en ébullition. Imany incarne chaque chanson avec une intensité impressionnante. Elle nous rassure. Elle fait tomber les barrières de la peur. Celle qui peut bloque nos réactions et entrave le passage à l’action. Elle déboulonne tout ça et nous donne accès à nos propres leviers.

Tout est maitrisé et percutant. Sa voix est l’élément central, un fil rouge qui nous embarque dans son histoire. Presque magnétique, profondément envoutante. Elle suscite dès les premières notes notre curiosité et nous fascine jusqu’au point final du concert. On pourrait suffoquer de la chaleur montante mais le spectacle est hypnotisant, l’expérience est enclenchée et le lien impossible à rompre. Imany a posé les conditions nécessaires et indispensables à cet éveil : elle a fédéré le collectif autour de sa musique, de sa voix et de son propos. Le partage est complet, la promesse tenue. La colère est adressée, guérie, libérée. Elle devient un moteur et se transforme sous nos yeux et dans nos individualités pour devenir des êtres entiers, comme annoncé au début du concert. L’énergie de l’espoir, de la résilience, de la force et de l’apaisement. Celle qui permet d’avancer, de parler et d’exister pleinement. L’artiste nous offre la combativité et le soulagement. Le repos moral, la force vitale. 

L’INTIME EST POLITIQUE

Imany en concert à l'occasion du festival MythosOn la savait engagée sur le terrain des droits des femmes. Elle confirme et renforce son positionnement. Elle prend la scène et s’en saisit pour témoigner et affirmer que l’intime est politique. Que la musique – et l’art en général – est un espace politique. Autant que sensible. Et c’est ça qui crée la synergie et l’étincelle. C’est là, entre autres, que l’on peut croiser et lier les trajectoires, souder les forces et rassembler les récits prenant part à une histoire collective et commune, dans laquelle l’énergie mute en levier d’émancipation. La prise de conscience par l’émotion et le ressenti.

Il est des instants qui nous transforment et nous accompagnent tout au long de notre vie. Le concert d’Imany en fait partie intégrante. Parce qu’il vient nous structurer, nous donner de l’élan, de l’espoir. Parce qu’il nous met en réflexion et en mouvement. Parce qu’il nous inspire. La chanteuse transmet avec brio son message résolument féministe et humaniste : nos voix comptent, nos colères sont légitimes et sources de forces, nos histoires méritent d’être racontées, entendues et prises en considération. Intense et sensible, Imany livre une performance profonde et puissante qui vient désormais constituer une partie des êtres entiers que nous sommes devenu-es ce soir-là, à ses côtés.

Célian Ramis

Jeanne Cherhal, entre poésie, engagement et liberté

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Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival Mythos
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Jeanne Cherhal, c'est tout ce qu'on aime. Une conteuse, une plume, une performeuse et bien plus encore. En concert, l’artiste fait circuler l’énergie dans un spectacle vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.
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Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosC’est elle qui ouvre le festival Mythos. Ce vendredi 3 avril, Jeanne Cherhal relève le défi d’une inauguration inoubliable. Sous le chapiteau du Magic Mirror à Rennes, l’artiste fait circuler l’énergie dans un concert vibrant à son image : libre, engagé et profondément vivant.

Elle n’en est pas à son coup d’essai : elle vient au festival pour la sixième ou septième fois. Et de cette fidélité et de cet attachement nait une émotion particulière qu’elle partage en introduction de son spectacle. « Ça me touche », confie-t-elle, avant de s’improviser maitresse de cérémonie déclarant officiellement ouverte l’édition de Mythos. Avec l’humour qu’on lui connait : « Ne perdons pas de temps, j’ai une heure avant les Vêpres ! » Le ton est donné : entre autodérision et proximité, on adhère instantanément. Dans la chaleur qui s’installe, la chanteuse nous enveloppe dans une ambiance feutrée et jazzy pour nous ramener dans la froideur hivernale dont elle est un remède efficace et dynamisant.

AU SERVICE DU RÉEL

Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosAvec elle, pas le temps de déprimer. On passe d’un registre à l’autre et d’une thématique à l’autre, avec une agilité remarquable. Jeanne Cherhal navigue avec aisance et poésie dans les abymes du quotidien et de la société. Ici, tout est harmonieux : des mélodies à son phrasé, en passant par son déhanché et sa pugnacité littéraire, le public se fait saisir par l’ampleur et la hauteur de son talent au service de son engagement musical et social.

On écoute chaque mot qui peuple et rythme la chanson « Sous le toits », extrait de son nouvel album, dans laquelle l’autrice-compositrice aborde les violences conjugales avec habileté et lucidité. Elle explore ici l’intimité de ces drames (pas si) silencieux qui se jouent derrières les murs, dans un climat d’oppression qu’elle vient révéler et fissurer. Quelques minutes après, avec « La maman et la putain », elle s’attaque aux injonctions faites à la féminité dans un autoportrait affranchi. « L’une ou l’autre, quand je veux », chante-t-elle, vibrante de liberté.

Son énergie est communicative, sa verve délicate et explosive s’exprime dans son corps également. La pianiste n’hésite pas à grimper sur son instrument pour danser et libérer une énergie rock émancipatrice qui invite largement au lâcher-prise et à la célébration des instants d’union et de partage. C’est là le génie de Jeanne Cherhal. Outre sa plume aussi brillante que ses tenues festives, elle maitrise le rythme et l’intensité de son set qu’elle offre avec générosité et profondeur d’âme.

Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosElle nourrit et répare nos imaginaires, en créant une bulle joyeuse et puissante, un cocon dans lequel les paillettes, l’humour et la poésie se conjuguent aux récits, tantôt légers tantôt noircis, de la vie. Conteuse hors pair, l’artiste musicienne dévoile des histoires qui nous font du bien, même quand le sujet blesse. À l’instar de son titre frissonnant « La belle et la bête » qui ne laisse pas de suspens sur les violences sexuelles qu’elle dénonce et qui nous projette dans un instant suspendu à son piano-voix, avant de monter crescendo dans un chœur inattendu de « Quand c’est non, c’est non », nous prenant tripes et larmes. Dans la salle, le silence est aussi dense que la moiteur de nos mains et de nos souffles. L’émotion est palpable et, de ce système de loop faisant résonner le refus de la violence subie, nait l’espoir et la puissance d’un cri collectif. La honte change enfin de camp.

L’ART DU CONTRASTE

La proposition est sublime. Jeanne Cherhal, engagée et libre, excelle dans les contrastes. Et c’est là qu’elle nous cueille. Dans les bascules qu’elle provoque, dans les ruptures qu’elle convoque tout autant que les souvenirs. Elle se risque à livrer au public sa madeleine de Proust, sourire en coin et regard espiègle : une chanson d’enfance qu’elle n’interprète que très rarement mais ce soir-là, la confiance règne et Jeanne Cherhal nous partage son goût pour l’ambiance et les odeurs de la station d’épuration. « Je sais que vous ne me jugerez pas », lance-t-elle l’œil frétillant.

Jeanne Cherhal, en concert à Rennes à l'occasion du festival MythosAssise au piano, elle enchaine avec « La vie est trop courte », rappelant l’importance de la vivre pleinement mais aussi de se détacher de son ego et de son orgueil pour la partager profondément. Encore une fois, elle nous invite à trouver le remède dans les beautés, joies et futilités de la vie, comme un fil rouge qui traverse le spectacle mais aussi la personnalité de l’artiste qui distille une force vitale solide et durable, qui se travaille avec la même hargne que ses exercices de style qui explosent dans « Jean », qu’elle tente de rebaptiser « Yann » pour l’occasion, sans succès. « C’est nul », rigole-t-elle, avant de reprendre ses jeux de mots malicieux et de clore son concert en femmage aux sales connes avec « Le cri des loups ». 

Elle ose tout, Jeanne Cherhal, et c’est ce qu’on aime. Entre gravité et légèreté, engagement et fantaisie, elle propose un moment rare et intense. Une performance incarnée, un mouvement libéré, dans lequel le verbe est une arme mais aussi un refuge et un levier d’émancipation personnel et collectif. Avec la même énergie, elle révèle les maux et la beauté du monde. Dans une simplicité et une authenticité fines et précieuses. 

Célian Ramis

Juliette, légèreté profonde

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Juliette en concert à Rennes lors du festival Mythos
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De la douceur, du rire, du partage et du plaisir, voilà ce que nous a offert Juliette en ce 12 avril, qui dévoile et nous régale, sur la scène du Cabaret botanique, de son nouvel album Chansons de là où l’œil se pose.
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Juliette en concert, assise au pianoDe la douceur, du rire, du partage et du plaisir, voilà ce que nous a offert Juliette en ce 12 avril, qui dévoile et nous régale, sur la scène du Cabaret botanique, de son nouvel album Chansons de là où l’œil se pose.

Juliette, c'est la poésie, le réalisme et l'humour. Juliette, c'est la sensibilité et la capacité à faire de la banalité et du quotidien, un terrain d'exploration et de jeu. Juliette, c'est l'ambiance de la jeunesse, la sagesse de l’âge mur et l'espièglerie des grands enfants. 

Elle fait claquer les mots, rouler les idées, vibrer les émotions et elle tord la langue et les mots pour les rendre encore plus vivants et les entremêler avec les rythmes et les mélodies, au service de son texte et de son message.

De la « Météo marine » à « La madone des clébards », en passant par « Le seigneur des mouches » et « À carreaux », la chanteuse, parolière et compositrice nous embarque avec simplicité et authenticité dans son aventure narrative. De sa plume singulière, elle soigne ses transitions comme elle soigne les textes de ses chansons pour nous emporter dans son tourbillon d’imagination débordante. Qu’elle nous prédise un avis de coup de vent, qu’elle lise dans le marc de café ou qu’elle nous livre son cœur empli de lames et de larmes, Juliette passe habilement d’un personnage à l’autre, d’une atmosphère à l’autre, d’une émotion à l’autre.

Juliette en concert, assise au pianoFantasque, elle nous transbahute dans son univers, subtil mélange de facéties, de nuances et de contrastes, de réalisme et de poésie. C’est doux et familier, rassurant et poignant, déjanté et percutant. La chanteuse conte l’âme et le quotidien, les espoirs et les désillusions. Elle sonde la noirceur et la folie humaines mais aussi les éclairs d’espoir, les victoires et les rébellions. Juliette, c’est un remède contre la morosité. Avec elle, pas de fatalité. Au contraire, les normes et les carcans, elle les envoie balader. Au placard, les complexes. Place au rire et à la détente. Elle qui se chante « ronde du cul, frisée du tif », qui se décrit dans l’enfance comme « mignonne, sage et obéissante », fait plier le public avec sa verve libératrice et sarcastique. Toujours poétique.

On se laisse faire, malgré la chaleur accablante et étouffante du Magic Mirror. On se prend au jeu, on lâche prise et on vogue dans cette magie qui opère subtilement. C'est une histoire palpitante, un voyage apaisant que la chanteuse nous propose. Des récits piquants, amusants, hilarants parfois même, émouvants aussi. Qui agissent comme des bonbons acidulés, des chocolats qui éveillent nos papilles, des piments qui nous secouent les narines, nous bousculent et nous réconfortent le cœur. 

 

 

  • Dans le cadre du festival Mythos.

Célian Ramis

Algues vertes, entre chaos et résilience

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À travers l’exposition Algues maudites, a sea of tears, l’artiste photographe Alice Pallot présente sa vision d’un futur proche autour de la problématique des algues vertes et interroge l’omerta autour du sujet.
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À travers l’exposition Algues maudites, a sea of tears, l’artiste photographe Alice Pallot présente sa vision d’un futur proche autour de la problématique des algues vertes et interroge l’omerta autour du sujet. De la Belgique à la Bretagne, en passant par l’Occitanie, elle a réalisé un travail collaboratif en partenariat avec des militant-e-s écologistes et des scientifiques.

Il y a, dans les tableaux d’Alice Pallot, de la poésie, de l’onirisme. Mais aussi du monstrueux et du flippant. C’est une histoire horrifique. Celle de l’effondrement de la biodiversité, impactée par l’humain et sa capacité à détruire son environnement. En Bretagne, dans les eaux littorales comme dans certains fleuves, les algues vertes prolifèrent. Pollution visuelle et pollution olfactive, elle est aussi mortelle lorsqu’elle relâche de l’hydrogène sulfuré (gaz H2S) qui, hautement concentré, devient toxique et fatal. Une arme résultant des déchets de l’agriculture intensive et du réchauffement climatique. Dans la bande dessinée Algues vertes – l’histoire interdite, la journaliste Inès Léraud – accompagnée par Pierre Van Hove aux illustrations – relate une enquête hyper documentée au cœur du lobby de l’agroindustrie bretonne et de l’omerta qui plonge les expert-e-s dans le silence, laissant le danger se propager. 

UNE HISTOIRE PEU DOCUMENTÉE EN IMAGES

Choquée par la lecture de cette BD, Alice Pallot se lance dans des recherches sur Internet. « Je me suis renseignée et pour un tel enjeu, il n’y avait pas grand chose sur le sujet. Du point de vue de la photo, la documentation était faible en tout cas ! », explique-t-elle. Elle se souvient de quelques photos d’animaux morts. « Mais si on ne connait pas le sujet, qu’on n’habite pas en Bretagne par exemple, on ne sait pas qu’il y a une omerta », ajoute Alice Pallot qui habite et travaille entre Bruxelles et Paris. Pourtant, elle va vite y goûter à la loi du silence : « Un jour, sur la plage, j’étais toute seule et je prenais des photos des algues. Une personne m’a interpelée et a appelé la police pour me dénoncer. J’ai eu un peu peur… » Elle souhaite alors entreprendre sa propre investigation. A travers sa propre lecture de la problématique. 

La série Algues maudites, a sea of tears se développe dans le cadre de la résidence 1 + 2 à Toulouse, mêlant travail artistique et travail scientifique. Aller sur le terrain, observer, prélever, échantillonner, analyser et restituer. Dans une optique de transmission, vulgarisation et prise de conscience, elle choisit son médium de prédilection : la photographie et, au travers d’une narration spécifique, invente à partir de faits réels un scénario d’anticipation. Aux côtés de militant-e-s écologistes breton-ne-s et de chercheur-euse-s toulousain-e-s, elle trace son sillon entre le réel et la fiction, pour en faire ressurgir le morbide et la beauté, le vert et le noir, le vivant et la putréfaction.

Au plus près du sujet, elle embarque dans l’aventure auprès de l’association Sauvegarde du Trégor Goëlo Penthièvre, en baie de Saint-Brieuc. L’objectif ? « Aller comprendre, sentir la problématique », souligne la photographe. C’est là qu’elle capte et crée les images d’une plage rouge, sur laquelle « les algues ont proliféré en masse et où il n’y a plus assez d’oxygène dans les sols pour la biodiversité. » Elle part d’un invisible néfaste et toxique pour imaginer le futur : « Les algues vertes sont présentes même quand on ne les voit pas. Je ne fais pas de retouches sur les photos, je ramasse des déchets, comme les algues et des bouteilles et je créé, à partir de ça, un univers science-fictionnel. »

AU-DELÀ DU SILENCE, LA RÉSILIENCE DE LA NATURE

Elle veut parler de l’invisibilité de la toxicité des algues vertes, du manque d’informations de certain-e-s passant-e-s, de l’omerta flagrante, du travail des scientifiques. « Comme je n’avais pas le droit de montrer les images de leur travail officiellement, j’ai recréé des scènes par le prisme de la fiction, en demandant à des modèles de refaire les gestes. Je ne voulais pas perpétuer l’omerta à mon tour », explique Alice Pallot qui souhaite également présenter la vision d’une algue verte : « Elles sont diabolisées mais ce n’est pas leur matière qui est toxique. C’est la réaction au soleil et aux déchets de l’agriculture intensive. » Au fil de la narration, l’artiste photographe offre un regard qu’elle définit « désanthropocentré ». Elle dézoome le propos de l’intervention humaine et de ses conséquences sur l’environnement pour réduire la focale sur les micro-organismes vivants passés au microscope : « Ils sont en mode pause, par manque d’oxygène par exemple, mais ils vont revivre lorsqu’ils auront les bonnes conditions. On voit là la résilience de la part de certains organismes ! » 

En récréant, avec l’aide du CNRS de Toulouse, les marées vertes dans des zones réduites, elle a pu les observer et en photographier les échantillons. Force est de constater que le résultat de la prolifération des algues ressemble de très près à des figures extraterrestres. « Pas du tout ! », rigole Alice Pallot. « Il s’agit d’escargots et autres organismes. L’idée est de questionner les conditions d’habitabilité de la Terre. C’est drôle et humain. Et surtout, ça montre la résilience ! La situation est ce qu’elle est mais à côté, il y a de belles choses. C’est un peu une beauté malade ! » Pour elle, les algues vertes, c’est une histoire d’urgence, clairement, mais dans laquelle on peut trouver de l'espoir.

UN UNIVERS ESTHÉTIQUE POUR RÉVÉLER LA PROBLÉMATIQUE

Et puis, elle expérimente. En faisant pousser des algues sur des tirages. Plus précisément, sur une photographie d’un marcassin mort, intoxiqué par les algues vertes en 2011 : « C’est important de montrer l’invisible en photographie. D’utiliser le pouvoir narratif de la photo pour donner autre chose. C’est aussi un autre moyen de se poser des questions. » L’esthétique comme appât. La création visuelle pour embellir le sujet afin d’attirer les spectacteur-ice-s et d’attiser leur curiosité jusqu’au point de bascule. Le moment où ils et elles se rendent compte que derrière l’image léchée se trouve un animal mort, tué par le gaz toxique d’une masse d’algues vertes. 

L’esthétisation du sujet peut poser problème. Notamment dans les milieux militants qui cherchent à dénoncer la réalité de la situation. « Sur Instagram aujourd’hui, ce sont les belles images qui dominent. J’utilise le pouvoir esthétique de l’image pour poser questions. Ça permet aussi de créer de l’empathie. Et l’empathie permet de créer des conversations, de la synergie collective et par la suite, de l’action. Le sujet est fort et l’image doit elle aussi être super forte ! », conclut Alice Pallot. 

 

  • Présentée à l’université Rennes 2 (à la Chambre claire) jusqu’au 15 décembre dans le cadre du cycle Verdoyons ! et de la première édition du festival photographique Glaz, dont la thématique est axée autour de l'urgence.

Célian Ramis

À la recherche du corps (im)parfait !

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Fanny Chériaux revient sur ce qui a marqué et forgé son corps et son esprit, et décortique la construction sociale de la féminité et ce qui se joue dans les interstices de nos inconscients pétris de clichés et de complexes qui en découlent.
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Dans Venise, un corps à soi, Fanny Chériaux – entourée de Thomas Couppey et Sébastien Dalloni - revient sur ce qui a marqué et forgé son corps et son esprit, et décortique avec autodérision, en musique et en danse, la construction sociale de la féminité et ce qui se joue dans les interstices de nos inconscients pétris de clichés et de complexes qui en découlent. Un spectacle présenté au théâtre du Vieux St Etienne le 13 avril, dans le cadre du festival Mythos.

Alors qu’elle chante sur scène une de ses chansons, deux danseurs improvisent une chorégraphie. Elle aime le moment, elle aime l’idée d’y donner une suite, et puis soudain, elle prend conscience qu’elle aussi, elle va devoir danser. De là, nait l’introspection dans laquelle elle nous propose de plonger dans Venise, un corps à soi. Le rapport au corps, le rapport à soi quand celui-ci est mis à mal par les injonctions paradoxales et patriarcales, par les complexes que l’on intègre et développe, par les étapes de vie qui transforment nos enveloppes corporelles en ennemi public n°1. Au lieu d’en faire un allié, on le rejette, on le déteste, on le maltraite. Et pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Il y a bien eu un avant l’obligation à se soumettre au poids de la conformité. Surtout pour une femme en devenir.

ATTENTION : INJONCTIONS !

Pas encore bridée, l’enfant qu’elle est aime sauter. Partout, tout le temps, de toutes les manières. Elle aime se bagarrer aussi. Plus le temps passe, plus elle grandit, plus les injonctions pèsent. La pression sociale, c’est dans le fait de ne pas avoir encore ses règles, c’est dans le fait de ne pas encore avoir de hanches et de lolos, c’est dans le fait de ne pas encore avoir fait l’amour. Et pourtant elle va comprendre assez rapidement que c’est une vraie liberté en tant que fille de ne pas encore avoir les attributs de ce qui nous fait basculer dans la catégorie des femmes. Le physique, le physique, le physique. Le physique avant tout. Être sexy mais pas trop, être mince mais pas trop, ne pas être trop grosse non plus, être accessible et disponible mais sans l’être. Répondre à des canons de beauté sans jamais parvenir à atteindre l’idéal requis, ne pas être celle dont tous les garçons sont amoureux, s’imprégner de la culture populaire qui objectifie les femmes… Fanny Cheriaux remonte dans son enfance, nous raconte son adolescence, les chanteurs des années 80 et 90 qui chantent sur les femmes, les films qui sexualisent les corps féminins, et nous livre ses complexes, ses questionnements et ses blessures. 

EXPLOSER LES BARRIÈRES

Accompagnée de Thomas Couppey et Sébastien Dalloni sur le plateau, qui apportent un effet comique, léger et décalé non négligeable, Fanny Chériaux utilise la chanson et le piano, ses outils d’expression depuis de nombreuses années, mais ne se cache pas derrière pour autant. Elle se dévoile, autant qu’elle module son organe vocal. Elle joue avec beaucoup d’autodérision et de sincérité et au fil de son récit renforce sa confiance en elle et en son corps. Le plaisir et la jouissance découverts sur le tard, la PMA à 44 ans qui étouffe le corps et la santé mentale à coup d’injections et de remarques désobligeantes et jugeantes, un avortement et les litres et les litres de sang qui coulent, le temps perdu à cultiver la haine de sa propre enveloppe charnelle parce que trop ceci ou pas assez cela… elle en aborde tous les aspects en décryptant au prisme de la société ce que devenir une femme signifie quand on n’a pas les codes de la bonne meuf. Et puis, elle s’en affranchit et nous émancipe au passage des regards malveillants, culpabilisants et moralisateurs. Venise, un corps à soi est un spectacle qui fait du bien, qui nous fait rigoler et nous insuffle une dose dynamisante de bonne humeur. Qui nous offre un souffle léger, une respiration, une profonde réflexion sur le sexisme et le poids du patriarcat que l’on fait peser sur nos corps et nos esprits. Les blessures infligées pourraient être évitées si on s’y autorisait. Alors osons être douces, être tendres, à l’aise et non conformes aux attendus d’une féminité unique, réductrice et contraignante. Sur l’idée de Virginia Woolf, offrons-nous un espace de bien-être et de liberté. Un espace dans lequel être soi est permis, accepté et assumé. Le grain de folie de Fanny Chériaux, Thomas Couppey et Sébastien Dalloni nous réveille et nous secoue, agissant en nous comme un catalyseur nécessaire à l’expression de nos individualités. Loin de la binarité du genre qui nous enferme et nous oppresse.