Célian Ramis

Contes à rebours : une autopsie féministe désopilante et libératrice

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Tyohaine D sur scène à Rennes pour Contes à rebours
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Des manuels du patriarcat déguisés en contes de fées… Dans son spectacle Contes à rebours, Typhaine D les réduit en cendres, exposant les mécanismes de violences masculines nichées dans chaque récit (dés)enchanteur ayant bercé nos enfances.
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Des manuels du patriarcat déguisés en contes de fées… Dans son spectacle Contes à rebours, Typhaine D les réduit en cendres, exposant les mécanismes de violences masculines nichées dans chaque récit (dés)enchanteur ayant bercé nos enfances. À coups d’humour corrosif, l’artiste gratte le vernis et transforme cet héritage empoisonné en feu de joie féministe. Ici, les héroïnes prennent la parole, et le pouvoir, et affirment leurs existences.

À la Maison des Fées, un groupe de paroles réunit celles qui ont brillé, le temps d’un conte, par leur beauté, leur (extrême) jeunesse, leur côté ingénu et leur passivité. Dans une chaumière reculée en ruralité, elles racontent leurs histoires, livrent leurs réalités. Celles que l’on n’a pas voulu voir, celles en qui on n’a pas voulu croire, celles que l’on a abandonnées, au profit du prince charmant et de son bras armé : le fameux « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfant ». 

DE LA POUDRE AUX YEUX PATRIARCALE

Ici, Cendrillon, Blanche Neige, Arielle et d’autres dévoilent les faits réels de leurs trajectoires et demandent des comptes à un système qui fabrique et légitime leurs agresseurs. Elles dénoncent les violences subies, affirment leurs existences et provoquent un remue-ménage dans l’univers féérique ultra transformé des récits populaires. Sans balai ou serpillère pour cacher les atrocités sous le tapis, elles dépoussièrent les vieux schémas patriarcaux qui contaminent les mentalités dès la petite enfance jusqu’à supplanter toute réflexion remettant en cause la domination masculine et ses conséquences. Ici, les princesses Disney, elles se lèvent et elles se cassent. L’inversion de la culpabilité, elles y mettent fin et en prenant les contes à rebours, remettent le monde à l’endroit.

Ici, le merveilleux ne provient pas d’un nuage de fumée basé sur l’héroïsme et l’amour du beau mâle blanc au rang social élevé mais de l’émancipation individuelle de chaque protagoniste féminine autant que de la sororité qui s’en dégage et de la solidarité envers les animaux. Ici, ce ne sont pas les souris mais la matière cérébrale qui est grise, et celle-ci est puissante, à l’instar de la résistance à l’abrutissement des masses qui se met en place face à la brutalité d’une culture populaire reposant sur des schémas discriminatoires aiguisés pour nous endormir et nous aveugler sur les places et rôles différenciés des femmes et des hommes. 

En clair, ici comme dans le quotidien de Typhaine D, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin. Par la féminine universelle, la langue qu’elle a créée, l’artiste déclenche une prise de conscience collective. Absentes du langage français, les femmes sont effacées, invisibilisées, niées. Les faire réapparaitre dans les mots pour qu’elles expriment leurs maux mais aussi qu’elles relatent qui elles sont à partir de leurs points de vue situés, et non d’un regard masculin s’octroyant la neutralité, et la légitimité, pour valider ou non les femmes, et ainsi distinguer le bon du mauvais féminin. 

LA VOLONTÉ D’ÉCRIRE DES CONTES FÉMINISTES

La comédienne féministe Typhaine D lors de son spectacle Contes à reboursTyphaine D est une jeune comédienne quand elle donne des cours de théâtre à des filles et des garçons et travaille avec elleux à la réécriture de cette matière commune que sont les contes et leurs réinterprétations : « J’ai grandi avec Disney comme tout le monde, on rêve avec ce qu’on a. Et comme beaucoup de gens, j’ai rêvé avec ces princesses-là. Je me suis dit que c’était un imaginaire commun, j’allais prendre dans la culture populaire et réécrire tout ça de manière féministe. » En parallèle, elle accumule des savoirs et développe son expertise, grâce au militantisme, notamment au sujet de la culture du viol, tout en la subissant dans le milieu artistique. Elle décide de quitter le circuit traditionnel du théâtre et du cinéma. 

« Ça a été un gros deuil, mais tant pis. Je me suis dit que j’allais créer mes propres pièces, les écrire, les jouer et de cette manière, je serais tranquille, je serais d’accord avec ce que je raconte et je ne traumatiserais pas les spectatrices », souligne-t-elle. Le déclic survient dès la première phrase. En couchant sur le papier le célèbre « Il était une fois ». Le bug. « Je me suis demandée qui était ce mec qui voulait commencer mon bouquin féministe ! J’ai écrit « Elle était une fois » et c’est comme ça qu’est né, en 2012, Contes à rebours d’une part et la féminine universelle d’autre part. »

EFFACER LES FEMMES DU LANGAGE

Parce que le langage structure la pensée, Typhaine D élabore la sienne loin des conventions grammaticales inégalitaires, en féminisant son parler et en donnant ainsi à entendre cette moitié silenciée de l’humanité dont on doit l’effacement, en grande partie, au cardinal Richelieu. « Le méchant des Trois mousquetaires » - qui a la particularité « de haïr les femmes » - crée en 1634 l’Académie française, « un genre d’ehpad » pour vieux hommes blancs qui, quelques années plus tard, décident qu’en matière linguistique le masculin l’emporte sur le féminin. Une règle encore apprise et intégrée aujourd’hui par les élèves en France.

Pour sa féminine universelle, des milliers de cyberharceleurs lui font subir durant des années insultes, menaces et autres violences masculinistes (fin 2025, 9 des cyberharceleurs sont reconnus coupables par le tribunal et « condamnés à des peines d’amende et, selon les cas, à des stages de citoyenneté et de sensibilisation au respect des personnes dans l’espace numérique, ainsi qu’à payer des dommages et intérêts », rapporte Le Crayon Media - le 24 septembre 2026, un nouveau procès aura lieu à Paris : 2 hommes seront jugés pour cyberharcèlement à l'encontre de la comédienne). Parmi les reproches à son encontre, figure celui d’abîmer la langue de Molière, emblématique auteur qui, à son époque, « appliquait la règle de proximité » et pouvait également opter pour la règle de majorité ou de choix. Rien à voir avec le sexisme du langage que l’on connait depuis la fin du 17e siècle…

« Quand on fait disparaitre un mot, on efface le possible qu’il portait »
scande Typhaine D sur scène. 

Ainsi, l’écriture, la médecine, l’instruction, la philosophie, la politique (disciplines toutes grammaticalement féminines), entre autres, sont de fait masculines dès lors que l’on s’emploie à ne connaitre que les termes d’auteur, médecin, professeur, philosophe ou encore de maire, et que même si certains sonnent « neutres », on les envisage dans nos esprits au masculin. Comment alors se rêver écrivaine ?, interroge la comédienne qui rappelle les luttes menées par les actrices de la Commedia dell’arte pour avoir le droit de monter sur scène (et de faire entrer le mot dans le dictionnaire) ou encore des militantes féministes qui œuvrent depuis plusieurs décennies à la féminisation du langage pour réhabiliter les autrices, les ingénieuses ou les cheffesses, permettre aux filles de se rêver créatrices et rompre avec l’image d’épinal de la femme muse et/ou récréative. « Doit-on encore obéir en 2026 à un homme religieux mort ? Même quand ils sont en vie, c’est dangereux #Betharram », déclame malicieusement Typhaine D, poursuivant sur un ton frondeur : « Quand une règle est injuste, on n’est pas tenu-es de la respecter ! »

SE RÉAPPROPRIER SA PROPRE HISTOIRE

Elle s’engage pour remettre les femmes au cœur du sujet, au centre de l’Histoire, maitresses de leurs parcours et de leurs existences. Rendre l’agentivité des femmes, en restituant la richesse du matrimoine ignoré et spolié, en dénonçant les inégalités et en prêtant sa voix, avec des mots adéquats, à celles que l’on a fait taire. Dans Contes à rebours, Typhaine D raconte non pas l’History mais l’herstories, « leurs histoires à elles, celles des tues, des tuées, des sœurs, des survivantes, des soeurvivantes, des héroïnes. » Elle chante l’indépendance des filles sur l’air de Blanche Neige, elle transforme la protagoniste en guerrière aux joues rouges marquées par le sang menstruel et elle pointe, avec humour et justesse, l’absurdité des récits passés à la moulinette patriarcale.

Parce que si l’Histoire est écrite par les hommes pour les hommes, le passage de l’oralité des contes à leur écriture est lui aussi emprunté par les hommes pour ancrer dans l’imaginaire collectif et populaire un discours moralisateur, bourgeois, conservateur et religieux. Pour Typhaine D, les traditions orales étaient sans doute moins misogynes : « Mais ça devait l’être un peu quand même… Les femmes créaient des contes pour les enfantes et enfants et les transmettaient de génération en génération dans un contexte où elles-mêmes étaient imprégnées par la propagande patriarcale et leurs vécus. Mais ça devait, c’est sûr, être moins misogyne. Ça devait servir à prévenir des agressions et non à renverser la culpabilité. » C’est ici que ça bascule. Au tournant du 19e siècle notamment, époque d’application des morales patriarcales, puis à l’ère des Disney qui achèvent de romantiser, dans la culture populaire, les dominations et les violences masculines.

La comédienne féministe Typhaine D lors de son spectacle Contes à reboursLA FIGURE DE LA FILLE FRAGILE

Ces récits enferment les figures féminines dans des rôles perpétuant une vision profondément inégalitaire des rapports de genre. Les héroïnes y sont présentées comme vulnérables et soucieuses de leur apparence, destinées au mariage et à la maternité, une place cantonnée à la sphère domestique et au soin des autres. Cette représentation, de douceur, de dévouement et de passivité, n’a rien d’anecdotique : elle façonne l’imaginaire des enfant-es, légitime des attentes différentes selon le sexe et participe à l’intériorisation des normes genrées qui nourrissent et entretiennent les inégalités entre filles et garçons.

Pendant 1h30, Typhaine D s’attache à décrypter ces places normatives que les œuvres assignent aux protagonistes. Avec une ironie mordante, l’artiste démonte les mécanismes de chaque histoire en pointant les signaux d’alerte. Suivre un chasseur armé au cœur d’une forêt inquiétante, s’affoler en raison de branches coiffant une chevelure parfaitement lissée, se découvrir « une envie irrépressible de faire le ménage » chez des inconnus, se réveiller entourée de vieillards armés de pioches (et en être jouasse), être exposée dans un cercueil en verre comme un objet précieux, s’émouvoir du baiser du prince sur un corps endormi sans consentement et s’en réjouir… Présentés comme romantiques, ces ressorts narratifs accumulent les situations problématiques qui devraient pourtant agir comme des red flags

Ici, les hommes sauvent tandis que les femmes s’écharpent. Car il existe deux catégories : les jeunes et jolies, les vieilles et aigries. Cette dernière incarne la coupable idéale : la vilaine belle-mère. Une femme indépendante, puissante, acariâtre, réduite au cliché de la rivale hystérique obsédée par la beauté d’une plus jeune. Derrière cette jalousie caricaturale se joue un vieux scénario patriarcal : dresser les femmes les unes contre les autres, organiser leur division plutôt que leur alliance, annihiler la puissance de la sororité en la rendant impossible, inimaginable. Typhaine D renverse ce schéma. En éclairant le regard, elle brise cette opposition factice et révèle l’autre côté du miroir : une histoire d’amour lesbienne, là où on nous vendait une guerre de reflets.

FAIRE ENTENDRE LES VOIX DES FEMMES

À la fois voix des 7 sœurs sacrifiées, dévorées à la place des 7 frères du Petit Poucet, voix de Cendrillon à la robe rose gants Mapa, « noyée dans l’eau de vaisselle » et « devenue esclave domestique et sexuelle dans son château », de Shéhérazade, prise en chasse et harcelée pendant 1001 nuits, ou encore d’Arielle, déracinée de son milieu naturel et silenciée « par amour » d’un prince humain, l’artiste dénonce les violences sexistes et sexuelles qui résident dans tous les chapitres de ces contes pour enfant-es. 

La comédienne féministe Typhaine D lors de son spectacle Contes à reboursImaginant la suite, elle ne décortique pas seulement les mécanismes de la domination. Elle va plus loin puisqu’elle projette ces héroïnes dans un présent délesté du vernis du merveilleux, mettant à nu les rouages très concrets des violences masculines. Cendrillon en témoigne, elle qui n’aspirait pas au bal mais plutôt aux mathématiques et à qui on a répété qu’elle n’était ni assez intelligente ni assez légitime. Dévalorisée, elle renonce. Le conte de fées se fissure : le prince ne la sauve pas, il la contraint. Une grossesse forcée, obtenue par retrait du préservatif sans consentement, fait basculer l’histoire dans la réalité des violences conjugales. Cendrillon s’isole et se déteste tandis que son époux jongle entre mensonges et brutalité, avant de s’excuser et d’entamer à nouveau la phase de lune de miel, précédant les crises et enfermant dans le cycle des violences intrafamiliales. 

Loin des trajectoires rêvées, le récit s’inscrit dans le prolongement des fausses promesses romantiques dont usent les contes, dissimulant ainsi les mécanismes de l’emprise, de dépossession et de contrôle du corps et des parcours des femmes. Une vision sombre et réaliste, conforme aux statistiques sur les violences masculines et au continuum de celles-ci.

LE POUVOIR DES SORCIÈRES

Toutefois, l’espoir subsiste. Et il vient de la capacité des femmes à redevenir sujets. Ce sont des héroïnes du quotidien que Typhaine D dépeint dans chacune de ses personnages. Une quinzaine au total depuis la création du spectacle : « À chaque fois et selon l’endroit où je joue, je choisis des extraits, je crée mon puzzle. Il y a des clins d’œil à l’actualité, plus ou moins marqués selon les contextes. Si un jour je les joue toutes dans une seule version, j’en ai pour six heures », explique-t-elle, soulignant la richesse et la modularité de son univers. 

Ce soir-là, les protagonistes s’affranchissent des injonctions et comportements déviants des Richelieu, « Depardiable » ou encore des masculinistes. « Moi, je les appelle « les mascouillinistes », pour qu’on comprenne bien que leur projet a la beauté de ce genre de trucs. Et aussi pour qu’on ne pense pas qu’il s’agit du pendant du féminisme. C’est confusant. Comme dit la philosophesse Geneviève Fraisse, on devrait parler de virilisme, c’est-à-dire l’affirmation de la caractéristique telle qu’est le patriarche dans notre société. »

Ici, elles se mobilisent. Au sein d’associations ou collectifs féministes par exemple. Pour se mettre à l’abri et protéger leurs enfants. Pour soutenir la militante marocaine Betty Lachgar, incarcérée pour avoir porté un tee-shirt arborant le message « Allah est lesbienne ». Pour dénoncer le harcèlement de rue, les violences conjugales, les insultes, les menaces, les agressions sexuelles, les viols, le contrôle des corps, les stéréotypes de genre. Pour prôner la sororité, mettre les poings sur (les idées de) leurs agresseurs et affirmer à voix haute et forte :

« Si un loup nous dévore, c’est à lui d’avoir tort ! La justice, nous la ferons, nous ! »

DE LA PRISE DE CONSCIENCE AUX VIOLENCES, 
DES RÉACTIONS CONTRASTÉES

Bientôt 14 ans que le spectacle tourne. Dans les espaces culturels, les lieux de proximité ou encore les établissements scolaires. La création évolue au fil de l’actualité, et les réactions, elles aussi, sont mouvantes. Typhaine D observe un certain contraste dans ses assemblées. De nombreuses femmes y trouvent un espace libérateur et jubilatoire, un moyen d’affirmer leur voix et de questionner les normes de genre. « Elles me disent que la féminine universelle les redresse, leur donne des forces. Qu’elle y a quelque chose de jouissive de s’entendre dans la langue et de prendre l’ascendante dans chaque phrase ! », précise-t-elle, poursuivant : « Elles me disent que ça leur fait une bienne folle au moral, qu’elle y a même une dimension soignante d’exister enfin, de s’affirmer et de désobéir aussi. C’est un acte subversif d’utiliser la féminine universelle qui ne coûte pas trop cher. En tout cas, quand on le fait dans un cercle privé… » 

Et puis, il y a celles qui mettent un temps à accueillir les réflexions. Les réactions de mise à distance, Typhaine D les comprend : « Chacune fait comme elle la peut. Quand tu t’es pliée toute ta vie aux injonctions, que tu as subi les hommes, que tu as fait 100% des tâches ménagères pour un glandu… et que tu leur expliques que l’orthographe est une construction sociale pourrave, élitiste et sexiste, tu te dis que tu as gâché tant d’années de ta vie ! J’ai de l’empathie pour elles. » Réagir au spectacle apparait comme un réflexe d’autodéfense face à toutes les stratégies mises en place pour survivre au système patriarcal auquel elles ont dû se conformer et en intérioriser les règles. 

Du côté des hommes, les réactions vont du rire à la prise de conscience, mais certains manifestent une hostilité ouverte, allant jusqu’à la violence verbale et les comportements malveillants – l’un lui volera ses livres, l’empêchant de vendre ses productions, et l’autre urinera à 360° dans le hall du théâtre – relatant la réticence et la résistance aux critiques de la domination masculine. Parce qu’en grattant les récits populaires, elle dérange et heurte les sensibilités des hommes là où traditionnellement le système (linguistique mais aussi artistique et culturel) leur assure l’impunité.

INSUFFLER UNE DYNAMIQUE D’ÉVOLUTION

La comédienne féministe Typhaine D lors de son spectacle Contes à reboursAvec humour et vitriol, Typhaine D nous questionne et provoque le débat sur les rapports de genre. « Dans les Disney, on a plus vu les souris coudre des robes et les oiseaux étendre le linge que des mecs le faire ! », lance-t-elle sur scène avec une dérision cynique qui a l’art de décrocher plus d’un rire et d’un déclic. Elle plante les graines de la conscientisation parce que la société reste engluée dans les mêmes terreaux putrides : « On est héritières et héritiers de cette culture-là. Encore que chez Disney au moins, il y a une évolution avec des meufs qui se battent comme des folledingues. Mais dans les programmes, dans les œuvres qu’on étudie, ça n’avance pas. L’Education Nationale va moins loin que Disney ! On va encore étudier Barbe Bleue et il n’y a toujours rien sur les féminicides et les violences conjugales. Au secours ! »

Ce dont on peut se réjouir en revanche, ce sont des émules que le sujet crée. Parce que cet héritage des contes et plus largement de la mythologie, et de leurs adaptations par des grosses productions capitalistes, continuent d’être interrogées et déconstruites par une nouvelle génération de créatrices. Des œuvres, comme Et à la fin, ils meurent, de Lou Lubie, revisitent les contes de fées avec un humour noir qui révèle leurs origines violentes, sexistes et racistes. Et montrent la manière dont ces récits, quand ils sont transmis sans critique et accompagnement, façonnent notre imaginaire culturel et collectif. La lecture de la bande dessinée Chères marâtres, de Solenn Bardet et Marion Chancerel, nous en propose la démonstration, donnant la parole à des femmes concernées, pâtissant des stéréotypes néfastes et réducteurs des rôles caricaturaux de vilaines belles-mères, et ouvrant en 2026 des perspectives plus nuancées et humaines sur ces figures féminines. On trouvera dans la même lignée de ces réécritures, les deux tomes de Mythes & Meufs de Blanche Sabbah qui déconstruisent avec humour et expertise les mythologies, contes et légendes pour souligner leur impact dans l’éducation patriarcale et pour proposer d’autres imaginaires et possibles.

ET ELLES VÉCURENT HEUREUSES ET EURENT BEAUCOUP D’AMIES

Ainsi, dans cette même dynamique, plusieurs essais récents réhabilitent l’amitié féminine, la sororité et les liens affectifs qui échappent aux schémas hétéronormés dominants. Dans Elles vécurent heureuses, Johanna Cincinatis explore la puissance politique et intime des solidarités entre femmes, longtemps reléguées derrière le couple hétéro présenté comme unique horizon désirable. Ces récits, précieux et indispensables pour penser le monde de demain, rappellent que d’autres modèles existent et peuvent coexister. Des modèles basés sur le consentement, l’attention à l’autre et à l’environnement, les liens choisis, l’entraide, la justice sociale, l’écoute et le partage. Autant de pistes pour changer nos représentations et bâtir une société féministe aux relations plus apaisées, solidaires et bienveillantes. Entre et envers les femmes, les enfant-es, le vivant. Et même les hommes. 

 

 

 

Célian Ramis

BAC + que dalle, un projet pour une jeunesse oubliée

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CRIJ
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Du 24 octobre au 7 novembre prochain, se tiendra au CRIJ de Bretagne une exposition autour du projet Bac + que dalle, mettant en lumière les difficultés rencontrées par les jeunes diplômés pour trouver un premier travail.
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Du 24 octobre au 7 novembre prochain, se tiendra au CRIJ de Bretagne une exposition autour du projet Bac + que dalle, créée par l'association Tandem, un parrain pour un emploi, mettant en lumière les difficultés rencontrées par les jeunes diplômés pour trouver un premier travail. Parmi ces portraits, trois jeunes femmes témoignent de cet enjeu sociétal encore mal reconnu.

Cette association, créée en février 2014 à Rennes à l'initiative de deux jeunes diplômés, Antoine Yon et Benoît Connan, lance un véritable mouvement de solidarité auprès des jeunes dans leur recherche d'emplois. Basé sur le concept de parrainage/marrainage par des professionnel-le-s issu-e-s de différents secteurs d'activités, et sur la base du bénévolat, ces jeunes sont ainsi accompagné-e-s dans leurs démarches afin d’optimiser leurs recherches et reprendre confiance en eux/elles.

C'est par cette volonté d'aider les jeunes diplômé-e-s, que naît l'idée de créer le projet Bac + que dalle, un web-documentaire réalisé par Antoine Yon, Jérémie Lusseau, photographe et Pierrick Colas, graphiste. Se présentant sous la forme de diaporamas sonores, alliant la photographie et l'illustration, ce dernier est disponible sur internet depuis le 30 septembre dernier.

Centré sur la thématique du chômage chez les jeunes diplômé-e-s, ce web-documentaire est conçu comme un outil pour illustrer et ouvrir le débat, autour des différentes problématiques  rencontrées par les jeunes.

C'est par le biais d'une réunion visant à présenter le projet à tou-te-s les filleul-e-s de l’association, que les portraits furent ciblés, avec une volonté de diversité offrant ainsi une vue d'ensemble du problème. Mettre en valeur trois témoignages de femmes, sur cinq au total, marque aussi l’idée d’illustrer ce phénomène, qui touche plus de filles que de garçons dans l’association, « sachant que 62 % des filleules sont des femmes », d'après Carolane Boudesocque, chargée du développement associatif au sein de Tandem.

Ce sont donc Émilie, 24 ans, éducatrice spécialisée, Lilit, 26 ans, traductrice-interprète à son propre compte et maman d'un petit garçon et Pauline, 29 ans, diplômée d'un master en histoire de l'art, qui prêtent leurs voix au projet Bac + que dalle.

UNE APPROCHE HUMANISTE

Leur intérêt pour le projet est dû essentiellement à sa dimension humaine. Avec cette urgence à témoigner pour marquer de leur lassitude de n’être que des anonymes parmi les chiffres régulièrement relayés par les médias. Un moyen aussi de poser des mots sur sa propre situation, qui se différencie de celles des autres malgré le tronc commun, donnant au projet une valeur à la fois thérapeutique et vitale.

Durant les quelques mois de tournage, les jeunes femmes se souviennent de la volonté du photographe Jérémie Lusseau, du collectif nantais IRIS PICTURES, de s'insérer dans leur quotidien, afin de capter chaque moments vécus, représentatifs de leurs situations. Vue comme un réel suivi, cette façon de faire n'est pas sans rappeler la ligne de conduite menée par l'association Tandem, qui s'inscrit véritablement dans une logique d'accompagnement sur le long terme à travers ce projet.

« C'est quelque chose que l'on fait pour soi mais aussi pour sa famille, afin de poser des mots sur ce que l’on vit, qui est loin des généralités véhiculées », explique Émilie. Une image qui doit changer aujourd’hui, car cette généralisation semble créer une réelle incompréhension autour du problème. Lilit a d'ailleurs un avis bien tranché sur la question et sur la manière d'utiliser les mots.

« Il faudrait arrêter de dire « la jeunesse », car c'est un terme vraiment réducteur et qui en fait toute une généralité alors que c'est loin d'être le cas. Lorsqu'en tant que jeune, on va faire une recherche d'emploi, qu'on passe un entretien, on le fait pour soi. Il faut parler des jeunes au pluriel car les situations vécues sont toutes très différentes », commente-t-elle.

« Il y a aussi cette volonté de témoigner pour le grand public, de faire le point sur cette réalité actuelle qui reste encore tabou », rajoute Pauline. L'expérience de ce projet permet ainsi à ces jeunes femmes de porter un autre regard sur elles-mêmes, plus indulgents et confiants.

Dans ce documentaire, « on prouve que l’on est des battantes, confirme Pauline, on en retire une certaine forceOn développe aussi une autre philosophie de vie, plus simple. On porte un autre regard sur les choses. »

UN VERITABLE ENJEU DE SOCIÉTÉ

Mais Bac + que dalle dépose un constat. Celui de l'utilité de ces diplômes, du temps investit dans ces études longues. « J'ai tendance à voir mes études un peu comme une perte de temps, car quand je calcule tout l’argent que j'aurais pu accumuler si j'avais travaillé à la place, ça fait beaucoup, surtout quand je regarde ma situation actuelle », nous explique Lilit, qui commence à regretter ses choix d'études.

Bien que cet avis reste partagé, certaines restent sur leurs convictions que si elles avaient été mieux accompagnées, mieux écoutées, leurs parcours universitaire et leurs choix d'études auraient été nettement plus différents. « J'aurais privilégié le bénévolat, le travail en association, sans forcément passer par les écoles. Même si le métier que l'on choisit est une réelle vocation, avec le temps, une fois le diplôme obtenu, les ambitions perdent du terrain avec l'argent », explique Émilie.

« On doit travailler autrement, il faut qu’on ait envie de croire à un projet qui nous est propre sans forcément chercher à se conformer à ce qu'attend de nous la société », rajoute Pauline, qui explique aussi l'importance de ne pas pour autant mettre de côté les études liées aux sciences humaines, qui représentent un savoir et un accès à la culture très important, et qui se raréfie de nos jours.

PRÉCARITÉ DÉGUISÉE

Ces questions d’argent, d’accès aux loisirs et à une vie sociale remplie sont aussi au cœur de ces témoignages. En effet, la tranche des 18-30 ans est d’après les sondages, catégorisée désormais comme vivant sous le seuil de pauvreté. Une précarité qui se redéfinit à l’heure actuelle et qui s’évalue à différents degrés, dépassant même l’aspect financier dans lequel on la place.

Car les chiffres une fois de plus, donnés par des sondages qui prônent la généralité, « doivent représenter bien au-delà des besoins primaires, explique Pauline, la pauvreté peut aussi être intellectuelle. Lorsque l’on est pris dans le cercle vicieux de la recherche d’emploi, il y a une forme d’isolement social qui ne nous donne plus accès à nos loisirs, à la culture, on en a plus les moyens. »

Une forme de « précarité déguisée » d‘après Émilie, qui témoigne de la situation précaire dans laquelle vit une grande majorité des étudiants à l’heure actuelle, et qui se poursuit jusqu’après l’obtention du diplôme.

Le manque d'expérience et leur motivation sont aussi souvent remis en cause par les employeurs, qui témoignent d’un manque d'écoute et de conscience des réalités dans notre société. Ces portraits mettent ainsi en lumière ces nombreuses difficultés et soulèvent les débats, concernant notamment le rôle et l'influence du service civique et des stages, à la fois être atout et  stratégie de la dernière chance pour acquérir l'expérience nécessaire, afin de décrocher un emploi selon les jeunes femmes.

Outre la difficulté de s'imposer dans la société et sur le marché du travail en tant que jeune femme, les échecs et les doutes permettent aussi de rebondir, comme en témoigne Lilit qui vient de créer sa propre association,  l’ASSA (Action Sociale et Solidaire en Arménie) le 1er janvier 2016, après son service civique au Cridev.

« Les jeunes sont motivés pour faire bouger les choses, pour s’en sortir mais on n'est pas assez écoutés, ils ne sont pas assez représentés dans leur réalité. Ce projet nous donne ainsi l'occasion de montrer une autre dimension qu’est la nôtre, qui nous appartient »
souligne Émilie avec le sourire, cette dernière préparant actuellement les concours pénitenciers pour devenir conseillère en insertion sociale.

« Même si on déchante vite au départ, ces situations ne sont pas définitives, elles peuvent évoluer », termine Pauline. Un projet donc en pleine expansion, avec l'idée d'un livre qui sortira pour la fin de l'année 2016. Une citation du réalisateur Ken Loach, connu pour son engagement humain et social dans ses films, fera d'ailleurs office de préface. Un clin d’œil pertinent, qui montre que le débat sur cette thématique semble avoir encore de beaux jours devant lui.