Célian Ramis

Sexisme et racisme : créer à l'intersection des dominations

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Amandine Gay et Bérénice Hamidi, rencontre croisée sur le sexisme et le racisme dans les arts et la culture organisée par HF+ Bretagne aux Ateliers du Vent, à Rennes
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Cantonnées aux marges, les questions raciales sont majoritairement reléguées au second plan et assignées aux artistes concerné-es. Amandine Gay et Bérénice Hamidi mettent en lumière les mécanismes imbriqués de domination qui traversent les arts et la culture en France.
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Amandine Gay, Bérénice Hamidi et Marine Bachelot Nguyen sur le sexisme et le racisme dans les arts et la culture, à Rennes, dans le cadre du 8 mars.Cantonnées aux marges, les questions raciales sont majoritairement reléguées au second plan et assignées aux artistes concerné-es. À l’invitation d’HF+ Bretagne, Amandine Gay et Bérénice Hamidi ont mis en lumière les mécanismes imbriqués de domination – sexisme, racisme et privilège blanc – qui traversent les arts et la culture en France, en soulignant l’urgente nécessité à transformer, en profondeur, les institutions et les imaginaires.

En 2006, le rapport de Reine Prat, réalisé pour le ministère de la Culture et de la Communication, fait l’effet d’une bombe, déclenchant une prise de conscience des inégalités entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture. Si la parité existe approximativement aux postes administratifs des grandes institutions culturelles, l’écart est vertigineux aux postes de direction. Trois ans plus tard, un second rapport est publié pour analyser les évolutions. Celui-ci révèle l’absence de changement, voire une dégradation dans certaines disciplines. C’est dans cette nécessité d’actions que naissent les antennes HF qui s’attachent à compter pour non seulement obtenir des statistiques solides révélant l’ampleur des inégalités, mais aussi observer les espaces et postes auxquels on trouve les femmes et les hommes.

INTERROGER LES MÉCANISMES DE DOMINATION

L’autrice et metteuse en scène Marine Bachelot Nguyen, en introduction de la rencontre, parle d’un « milieu qui se perçoit progressiste » pourtant « traversé par des discriminations et imaginaires empreints de sexisme, de racisme, du passé colonial, etc. » Si la question du genre, à la fois au sein des structures et dans les thématiques portées auprès du public, est posée depuis 20 ans à l’échelle nationale et institutionnelle, celle de la diversité a plus de peine à s’ancrer dans le débat et les mentalités. La soirée interroge non seulement le sexisme existant mais aussi et surtout les mécanismes de la domination blanche, voire de la suprématie blanche qu’Amandine Gay décrit comme « un régime politique qui nous imprègne toutes et tous, au même titre que le patriarcat et le capitalisme. » 

C’est avant tout d’intersectionnalité dont les deux invitées parleront, au prisme de leurs parcours et domaines d’expertise croisés pour présenter une analyse en profondeur de la situation des artistes racisé-es en France et proposer des outils engagés et efficaces pour agir concrètement.

DES EXISTENCES NIÉES

Amandine Gay, autrice et réalisatrice, sur le sexisme et le racisme dans les arts et la culture, à Rennes, dans le cadre du 8 mars.Leurs trajectoires professionnelles sont imprégnées des logiques discriminatoires banalisées dans et par la société. Elles en témoignent, chacune à son endroit. Au départ, Amandine Gay se rêvait comédienne. Et pour cela, elle intègre le Conservatoire des arts dramatiques de Paris. Les auditions qu’elle décroche ont en commun le stéréotype des femmes noires. Esclave, exilée, travailleuse du sexe ou taularde… Elle claque la porte « frustrée de ces ‘’castings de noire’’ ». Elle écrit des fictions et travaille notamment sur une série inspirée d’un Sex and the city à la française. « Ça part en développement ! Une des personnages était noire, sommelière et lesbienne. Et en 2012, c’était trop ! On m’a dit que ce n’était pas réaliste. Que cette fille-là n’existe pas en France… », déplore-t-elle, en précisant : « J’ai managé des bars à vin, je suis noire et je suis bi donc pour moi, c’était réaliste… »

L’étau se resserre. Apparait une alternative en 2014 : réaliser son propre film en donnant la parole aux personnes concernées. De là, nait le documentaire Ouvrir la voix, qu’elle fabrique par ses propres moyens avec son compagnon, dans leur salon. Résultat : en voyant le rendu, iels prennent conscience de la qualité et de la puissance de la vidéo. Réappropriation de la narration par les femmes noires, plans serrés, légère contreplongée et respirations théâtrales, les choix sont engagés et impactants. « C’est un film sans thunes où les femmes noires sont belles. Et dans lequel je voulais montrer qu’on avait des pratiques artistiques qu’on ne nous autorisait pas », déclare la réalisatrice. L’œuvre, destinée à une mise en ligne sur Youtube, sortira finalement au cinéma en 2017. 

UN DÉNI FAMILIAL

De son côté, Bérénice Hamidi a longtemps esquivé les questions de genre et de race et s’est penchée sur la cause de ce déni colonial et patriarcal dans son militantisme et dans sa famille. « Mon père est en partie algérien et j’ai découvert à 40 ans que j’étais issue de la 2e génération. J’ai été socialisée à incorporer les normes patriarcales et aussi dans l’intériorisation du racisme », souligne-t-elle. Dans une famille communiste, la question de classe est prioritaire. Le reste, secondaire. Voire totalement impensé. Pour autant, ça lui a fourni « une bonne matrice. » Saisir l’imbrication des discriminations lui prend du temps, selon ses dires, mais elle finit par mettre le doigt sur le concept théorisé par Kimberlé Crenshaw, l’intersectionnalité. Parce que les femmes noires ne vivent pas le même sexisme que les femmes blanches et ne vivent pas non plus le même racisme que les hommes noirs, penser les dominations sous un prisme universel est impossible, voire désastreux. « L’intérêt, c’est de penser à la racine ce qu’il y a de commun dans les mécanismes de racisme, de sexisme, de classisme, etc. et de se doter de catégories pour ne pas redoubler d’aveuglement », analyse la sociologue. 

De la pratique du théâtre à la recherche, en passant par le cirque et la maternité, Bérénice Hamidi entremêle expériences empiriques et théoriques. Avec le rapport de Reine Prat, elle sait désormais que le sexisme n’agit pas uniquement dans les professions artistiques mais aussi dans l’ensemble des représentations culturelles. « Je suis fan de séries et je constate par exemple que chez Netflix, il y a des productions moins sexistes et plus progressistes. On voit apparaitre la diversité des corps, mais aussi la diversité dans des récits, des interactions et des dynamiques narratives qu’il n’y avait pas dans le théâtre subventionné », observe-t-elle. Un parcours dans lequel son histoire personnelle et son cadre professionnel façonnent et affutent son regard sur les inégalités de genre, de race et de classe.

DES CONTROVERSES QUI CONFRONTENT À LA RÉALITÉ

Bérénice Hamidi et Marine Bachelot Nguyen sur le sexisme et le racisme dans les arts et la culture, à Rennes, dans le cadre du 8 mars.Si le talent n’a pas de sexe, il ne devrait pas non plus avoir de couleur de peau. Pourtant, les choix politiques opérés dans un contexte de déni postcolonial établissent une hiérarchie des causes où la question raciale reste reléguée au second plan derrière les politiques de genre. En 2006, le rapport de Reine Prat ne traite d’ailleurs que des questions de genre : « Elle n’a pas pu analyser toutes les discriminations. Mais déjà, la demande est arrivée par le haut, ce qui facilite les choses je dirais. » Une différence nette en termes de visibilité et de légitimité là où les controverses sur le racisme vont arriver « par le bas et de biais », lit-on dans l’ouvrage collectif Les damné-es de la scène, co-dirigé par Bérénice Hamidi. Après « plusieurs arrivées manquées », la question raciale s’inscrit au programme de la saison 2014/2015, à travers deux affaires.

D’un côté, le spectacle Exhibit B, pensé comme une dénonciation du racisme critiquant les zoos humains, est accusé de recréer des rapports de domination en mettant en scène des corps noirs dans une disposition scénique reproduisant des schémas de pouvoir, sous la direction d’un artiste blanc (Brett Bailey). De l’autre, le dispositif Premier Acte, destiné à favoriser l’accès d’acteur-ices racisé-es aux grandes écoles, est vivement critiqué lors de son inauguration pour avoir créé un parcours à part, stigmatisant et pensé sans remise en question des rapports existants. Ces polémiques, et d’autres qui suivront, ont un point commun : elles confrontent la manière dont on lutte contre les discriminations, pour qui on le fait, comment et par qui ? Ces enjeux mènent à l’émergence du collectif Décoloniser les arts qui interroge non seulement les représentations portées au plateau, la place des artistes racisé-es dans les rôles et les équipes mais aussi les structures directement des institutions culturelles.

DERRIÈRE LES CHIFFRES, DES ÉVOLUTIONS POSSIBLES 

Si en France, on résiste aux statistiques ethniques officielles – car officieusement, on sait que 30% de la population française a des origines extra-européennes, comme le souligne Marine Bachelot Nguyen – la chaine de télévision britannique BBC s’appuie depuis longtemps sur des chiffres spécifiques pour sa politique d’équité et de diversité, basés sur la race, la classe, le genre, le handicap et l’orientation sexuelle. À partir des « BBC Target », l’entreprise observe l’évolution de ces indicateurs dans ses équipes administratives, créatives et techniques. C’est, pour Amandine Gay, un des exemples les plus frappants : « Mes séries préférées viennent de la BBC. Ce sont des récits que je n’ai jamais vus ailleurs ! Parce qu’ils ont transformé toute leur structure ! »

Une base solide, plutôt qu’une façade derrière laquelle se niche un intérêt capitaliste. « Leur slogan, c’est - en français – ‘‘Vous y appartenez, vous êtes important-es parce que la BBC vous appartient’’. On est dans des demandes politiques, pas identitaires ! C’est le service public qu’on paye avec nos impôts, on a le droit de récupérer notre argent pour nos productions ! », revendique la créatrice. Malgré son succès, elle est toujours reléguée à la commission diversité, « et pas à celle où il y a les gros sous ». D’où l’importance de structurer en profondeur les institutions avec les personnes concernées. Ne pas être simplement un nombre mais devenir une voix du changement.

L’IMPORTANCE DE LA COERCITION

Bérénice Hamidi, sociologue, sur le sexisme et le racisme dans les arts et la culture, à Rennes, dans le cadre du 8 mars.C’est là l’enjeu, selon Bérénice Hamidi pour qui compter apparait comme la première étape, indispensable « pour objectiver les discriminations et inégalités ». Un travail colossal réalisé depuis de longues années par HF, comme elle le signale avant de poursuivre sur la deuxième étape : celle de la coercition. « Si on n’oblige pas aux objectifs chiffrés, les dominants ne veulent pas donner le pouvoir. Sur les représentations, c’est plus compliqué. Il y a la notion de charge de la visibilité ! », constate-t-elle. Lutter à l’échelle individuelle, et notamment pour les artistes racisé-es, est une mission ardue : « Peu ont de la notoriété. Ils et elles portent la charge raciale, l’injonction à l’exemplarité… Il y a des initiatives mais il est encore demandé aux personnes qui subissent les oppressions de créer les dispositifs pour sortir de ces oppressions ! »

Membre du collectif 50/50, une association pour promouvoir l’égalité femmes-hommes ainsi que la diversité sexuelle et de genre dans le cinéma et l’audiovisuel, Amandine Gay explique l’idée du malus pour les équipes disposant de moins de 30% de femmes, en opposition avec le bonus parité mis en place par la structure : « On entend tout le temps dire qu’on ne trouve pas les femmes… Je peux vous dire que quand on met des malus, vous les trouvez vite les femmes ! » Pareil, elle rappelle l’importance de la coercition. Et témoigne des conséquences de la charge raciale de représentation dont fait état la chercheuse qui déverrouille la pensée du sexisme comme affaire de femmes et le racisme affaire de racisé-es. « On parle peu de la liberté d’expression et de création pour les personnes opprimées. On ne se demande pas ce que ça veut dire pour nous, artistes, de passer du temps à faire de la pédagogie, de monter des dispositifs, etc. », livre l’autrice d’Une poupée en chocolat. C’est là une part de sa réalité : « Je n’ai pas le privilège d’être juste une artiste ! » 

POUR DES IMAGINAIRES RICHES ET COMPLEXES

Par manque de relais (et de volonté) institutionnel, ces luttes reposent sur celles et ceux qui subissent les dominations, transformant leurs expériences en expertise contrainte : assigné-es à éduquer, militer et à créer les solutions et leviers, les artistes concerné-es se retrouvent réduites à ce domaine, au détriment de leur liberté d’expression et de création. « On reproche à Théodora de ne pas s’engager suffisamment contre le capitalisme dans l’industrie musicale. Mais fait-on le même reproche aux artistes blanc-hes ? On nous ramène à l’injonction à la lutte… », scande Amandine Gay. Résultat : « On est 3 réalisatrices noires à avoir nos films en salle sur des sorties nationales… Alice Diop, Mati Diop et moi. Mais qu’est-ce qui se passe quand on n’a pas fait Sciences Po ? Ou quand on n’a pas des parents blancs ? » 

Les représentations proposées à l’écran en sont directement impactées. Encore façonnés par les héritages postcoloniaux et patriarcaux, les imaginaires sont restreints, limités et même biaisés, faussés, malmenés.

« Le male gaze est aussi un white gaze, un cis gaze, etc. À la racine, ce sont les mêmes mécanismes de binarité. Le dominant crée les catégories et se visibilise »
ajoute Bérénice Hamidi.

Et de là s’impose le cadre de nos émotions, et notamment de notre empathie. Un privilège dont bénéficient les personnages accédant à une forme de complexité et d’humanité, à l’instar « des hommes violents, blessés, à excuser… » 

BESOIN DE DIALOGUE ET DE COLLECTIF

Amandine Gay et Bérénice Hamidi sur le sexisme et le racisme dans les arts et la culture, à Rennes, dans le cadre du 8 mars.Ensemble, elles pointent la responsabilité des artistes, des institutions majoritaires et globalement des personnes blanches à interroger leurs pratiques, leur position dominante et les privilèges qui y sont attribuées ainsi que leur rôle d’allié-es dans la transformation des récits et des structures. « Réfléchir en termes de rapports de pouvoir, c’est important. Pour sortir de l’ignorance, il faut se situer. Toujours », poursuit Amandine Gay.

Elle invoque avec conviction et aussi une forme d’urgence la nécessité du collectif. Par les associations, les syndicats ou autres, elle y voit une porte d’entrée salvatrice et indispensable pour se former, monter en compétences, connaitre ses droits, lutter contre les dominations et l’obscurantisme, délester les concerné-es d’une charge qui entrave leurs parcours et carrières, ce qui limite au passage l’émergence de nouveaux récits, plus riches, plus complexes, plus justes, plus profonds et nuancés, plus vrais. « Ça ne va pas se régler tout seul ! Rentrer dans des collectifs, ça permet d’avoir une base commune et donc de lutter contre la destruction du commun ! », targue Amandine Gay, qui rejoint la conclusion de Bérénice Hamidi sur le besoin vital de dialogue pour ne pas sombrer dans l’obscurantisme : « La liberté d’expression est sacrément malmenée en ce moment. Une des priorités, c’est de confronter les personnes qui sont en train de perdre leurs repères ! »

 

  • Rencontre croisée organisée par HF+ Bretagne aux Ateliers du Vent à Rennes le 12 mars, dans le cadre du 8 mois et du mois de lutte pour les droits des femmes et minorités de genre.

Célian Ramis

Enfermement des femmes : dans l’antre de la folie

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Photo extraite du spectacle Rouge amère fantasmagorie, de la compagnie La Morsure. Ici on aperçoit la prostituée dans sa cabine, volontairement floue et insaisissable.
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Aliénation et enfermement se conjuguent au féminin dans cette pièce théâtrale et plastique bousculant codes du spectacle vivant et normes patriarcales, au cœur d’une passe entre une prostituée et son client.
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Composition de photos dans le cadre du spectacle RougeAliénation et enfermement se conjuguent au féminin dans Rouge, Amère Fantasmagorie, pièce théâtrale et plastique de la compagnie La Morsure, qui bouscule les codes du spectacle vivant aussi bien que les normes de la société patriarcale. Un spectacle immersif et déambulatoire au cœur d’une passe entre une prostituée et son client. Mais pas que…

Une atmosphère rouge tamisée. Des objets partout. Et une voix qui murmure : « Ça fait longtemps que t’es pas venu me voir / Je t’ai préparé une surprise ». On entre timidement dans la pièce. La peur de déranger. La peur de renverser les verres disposés sur la table, de faire valdinguer le chandelier, de s’emmêler les pinceaux dans les fils, d’être emprisonné-e-s dans la toile. Et pourtant, on avance, guidé-e-s par la curiosité, l’envie de fouiner et de débusquer des secrets, de se frotter aux interdits… Le frisson du danger. De l’illégalité. De l’intimité. Nos yeux parcourent la salle, nos corps se meuvent lentement, nos respirations sont haletantes et saccadées. On entend presque les cœurs s’emballer. On distingue la gêne camouflée dans l’air grave et sérieux des visages qui n’osent croiser d’autres regards. Chacun-e bien concentré-es. Pour ne pas avoir l’air voyeur. Mais aussi pour ne rien rater.

Pour ne pas manquer un seul des objets disposés dans ce capharnaüm. Alors, dans un silence pesant, tout le monde scrute minutieusement le moindre détail de ce bordel qui semble abandonné. Au milieu des cachets, des boucles d’oreille, tétines, prothèses mammaires, d’une baignoire remplie de fils et d’aguilles, des seringues et des tableaux brodés, on ressent l’inconfort. L’inconfort face aux tabous. Au déséquilibre provoqué par la confrontation du vivant et du mortel. D’une histoire passée et d’une réalité présente. L’inconfort d’avoir pénétré, à la vue de tou-tes et en groupe, dans une maison close qui semble hantée par les vies qui l’ont occupée et les vécus qui l’ont marquée. Petit à petit, on dézoome notre vision, on aperçoit une porte rouge qui trône derrière un parterre de roses. L’œil de bœuf nous invite à lorgner les activités de celle que l’on entend chanter « Love me tender » et susurrer « C’est la première fois pour toi ? / Déshabille toi / Je suis contente que tu sois venu ». Et puis, la porte s’ouvre sur le boudoir de la prostituée. Et nous voilà à la fois projeté-es au cœur de son intimité et à la fois observateur-ices extérieur-es de la passe qui s’y déroule. 

PRENDRE POSITION

Photo extraite du spectacle Rouge avec les femmes du passé qui ressurgissent sur un écran projeté sur la cabine de la prostitutéeC’est là tout le propos de la compagnie La Morsure qui nous embarque dans une déambulation au sein d’un bordel habité par le passé. La pièce Rouge, Amère Fantasmagorie nous met au pied du mur. Face à ces objets, face à cette prostituée, face à nous-même. Elle convoque nos fantasmes, nos imaginaires collectifs, nos expériences, nos préjugés et nous confronte à notre rapport au féminin. Et surtout, elle nous engage à prendre position. « Il y a ce temps dans l’antichambre où les gens arrivent et restent 30 minutes avant d’être invités à entrer dans l’espace clos. C’est une expérience sensible qui passe par le corps pour pouvoir se dire ‘on est bien’ et ‘on est mal’. Comment et à quoi ça tient tout ça ? », interroge Marie Parent, co-fondatrice de la compagnie, co-autrice et co-metteuse en scène avec Christophe Le Cheviller du spectacle.

L’idée : bousculer, déstabiliser. « L’expérience féminine et l’expérience masculine sont en général très différentes. Le procédé immersif et déambulatoire fait son effet. Tu te retrouves toi-même. Il n’y a pas d’obscénité, il y a une stylisation du décor et on ramène le spectateur à son rapport physique et l’homme à sa position de dominant », poursuit-elle. Se déplacer, être en mouvement dans le cabinet de curiosité d’un côté. Se figer, retenir son souffle face à la cabine, de l’autre. Constater l’aisance des hommes choisis pour la passe. Ou une tentative de camouflage du malaise présent ? La discussion enclenchée par la prostituée peut paraitre anodine, banale, et pourtant, elle entre en intimité avec son client, le dévoile et le met à nu, au vu de tou-tes, le pousse à se démasquer ou à révéler sa carapace. La tension est palpable et omniprésente. L’action est lente, intense et puissante.

« On ne cherche pas à effrayer, on cherche le déséquilibre. De là, on peut mettre une pensée, une indignation, un questionnement. On veut que les gens soient en mouvement pour ça. Pour les renvoyer à leur positionnement. Il n’est pas question de jugement ou de morale de notre part », souligne Marie Parent.

LE POINT DE DÉPART

Depuis 8 ans, la compagnie La Morsure réalise un travail pluridisciplinaire, basé sur l’improvisation et le sensible, dans lequel se mêlent théâtre, danse et performances plastiques. Les textes ne sont jamais figés, l’œuvre, toujours en mouvement, prête à « se développer de l’intérieur ». La question qui jalonne leurs esprits à chaque création : comment garantir, au sein du spectacle vivant, un propos, une esthétique ? « On n’est pas dans l’impro pure sinon on peut tomber dans la caricature, le cliché. Mais on est sur la question du tragicomique : regarder le monde et son chaos en face, tout en gardant le ressort comique (qui n’est pas très présent dans Rouge…). Ça vient se contredire et c’est là qu’on crée du vivant ! »

Marie Parent et Christophe Le Cheviller allient les compétences et exigences du théâtre professionnel au regard nouveau et hors des codes de la pratique amateure. « Ça déstabilise l’édifice ! On aime particulièrement bosser avec des publics atypiques (Itep, Ehpad, centre de détention…), comme ils sont moins formatés, on s’éloigne de l’art savant », se réjouit la comédienne. À partir de là, la compagnie ouvre le champ à l’exploration des invisibles. Les femmes sacrifiées, les folies et les limites sont des thématiques récurrentes qui agissent comme un fil rouge dans leurs créations. « Dans notre premier spectacle, We are family, on parlait de la famille nucléaire avec un personnage de la mère, cette femme sacrifiée dans notre époque moderne où elle travaille mais elle est violentée par le contexte de la famille. À tel point, qu’elle devient aliénée. Puis on a eu envie de développer ce personnage », analyse Marie Parent. Ainsi, né un « stand up tragique » sur une femme qui souhaite parler, sans savoir quoi dire et comment le dire :

« Elle cherche une forme à laquelle elle n’a pas accès. C’est drôle et tragique, avec une forme d’espoir. L’idée : qu’on laisse les femmes tranquilles ! »

Photo extraite du spectacle Rouge dans lequel un spectateur joue le client de la prostituéeLA FOLIE, REFUGE DES VIOLENCES

Le thème de la folie intrigue et inspire La Morsure qui creuse son sillon artistique dans l’antre viscérale et psychique du féminin. « La folie féminine nous intéresse. A force d’être tabassée, on finit par sombrer… » La figure de Camille Claudel plane dans les esprits et pourtant, son exemple est loin d’être singulier. La question de l’enfermement apparait rapidement dans les réflexions et processus de création de Marie Parent et Christophe Le Cheviller qui vont poursuivre le cheminement et le parcours de cette mère aliénée, en la fantasmant prostituée dans le spectacle Le Bordel. « Le propos n’est pas du tout autour d’un jugement sur la prostitution. On explore l’enfermement dans les maisons closes. Du choix de la pratique à l’enfermement des femmes qui y travaillent », souligne l’artiste.

Va naitre le dispositif de Rouge, Amère Fantasmagorie dans laquelle éclos l’idée d’un bordel hanté, se matérialisant par la projection vidéo, directement sur la cabine, de prostituées revenantes. À l’extérieur, une performeuse danse et boxe, incarnant la femme qui se débat, qui lutte et qui combat, à quelques mètres de ces fantômes qui viennent nous rappeler l’histoire des femmes, leurs conditions et leur héritage oublié et méprisé par ceux qui ont écrit la grande Histoire. « Une moitié de l’humanité exerce un pouvoir féroce sur l’autre. Comment ça fait pour durer ? Comment ça se fait qu’on mette la responsabilité sur les femmes ? », questionne Marie Parent, animée par toutes les interrogations que soulèvent les thématiques de la folie féminine, du matrimoine et des féminismes. 

VISIBILISER LES FEMMES

En septembre 2023, la plasticienne a installé son exposition Plates coutures au sein du centre pénitentiaire pour femmes de Rennes, un travail débuté durant le confinement. Elle se met à coudre une carte postale sur laquelle figure La Muette, de Raphaël. « Je me suis mise à lui coudre la bouche et les yeux. Et puis, j’ai continué à faire ça sur toutes les cartes postales que j’avais et les beaux livres d’art entre le 12e et le 20esiècle. Je ne suis pas contre les œuvres, je les aime ! Mais j’aime l’idée avec cette couture de dire ‘Voilà où on a été reléguées, nous les femmes, muses, modèles… Rarement créatrices’ ! », s’exclame-t-elle. Son militantisme est joyeux et communicatif, politique et collectif.

De son fil rouge vif, elle visibilise l’Histoire et le sort réservé aux femmes à travers les époques. Et elle transmet son message, son procédé. Aux détenues auprès de qui elle s’est rendue. « On a tissé une toile d’araignée dans la bibliothèque, réalisé un travail d’écriture, des performances photos d’elles qui écrivent, tissent, etc. », souligne-t-elle. Des ateliers ont également eu lieu autour du spectacle Rouge, Amère Fantasmagorie : « On a travaillé sur les enfermements féminins. Pas uniquement en tant que détenues. Elles sont bien placées pour parler de ça et ça les branche, elles sont contentes d’accéder à ce type de proposition. Leurs idées et réflexions permettent d’être en frontale et de nourrir la création. Ce n’est pas juste une action culturelle, on fait de l’impro, on adapte et on gagne des choses dans le spectacle ! »

Dans Rouge, c’est donc tout un imbroglio de vécus et de parcours de vie de femmes qui se matérialisent et se racontent. Avec son lot de violences, de fantasmes, de réalités et de folies. Regarder le monde et son chaos en face, ici, le leitmotiv de la compagnie résonne et vient nous percuter les entrailles, entrant en connexion avec la performance aussi esthétique que militante de Marie Parent qui vit dans sa chair, tout l’après-midi durant, cette condition de domination :

« On se met dans l’état de cette corporalité commune. Et c’est fatiguant parce que c’est dur les oppressions féminines ! »

L’expérience de cette immersion est inédite, brutale et cathartique. Elle bouleverse, secoue, déstabilise. Elle nous unie, nous rend moins seule, nous console, nous répare de son fil invisible et puissant de sororité.