Célian Ramis
Pour l’instruction des filles : une longue histoire d’inégalités

Marcher pour raconter un siècle de lutte pour l’instruction des filles, c’est ce que propose l’association Histoire du féminisme à Rennes. Le 14 mars dernier, la visite guidée nous invitait à remonter le fil d’une histoire méconnue : celle du difficile accès des filles à l’enseignement scolaire dans la capitale bretonne. Un voyage dans le temps et le matrimoine rennais.
De la primaire à l’université, les filles ont conquis progressivement leur droit à l’instruction, levier fondamental pour l’émancipation des femmes. C’est en ce sens que se déroule la déambulation : 1 km, 5 lieux, 1 siècle d’histoire. Le point de départ se situe dans l’ancien couvent de l’Adoration pour un retour en 1870, époque à laquelle « la Bretagne est la région la moins instruite de France. » Au nord, 60% des personnes sont analphabètes et au sud, 73%. « Et pour les filles, c’est pire », s’exclame Mireille Hamon, une des 5 guides ce jour-là. Avec Catherine Debroise, Françoise Soulimant, Catherine Guy et Françoise Tyrant, elles ont enquêté durant 3 années sur la distorsion de l’offre éducative entre les filles et les garçons. Ensemble, elles ont plongé dans les archives locales qui ont révélé - sans surprise - un système éducatif basé sur la domination masculine et les stéréotypes de genre, proposant aux filles une scolarité plus courte, adaptée « à leur nature fragile ».
UNE INSTRUCTION PRIVÉE, INÉGALITAIRE
Au départ, on ne sépare pas uniquement les filles et les garçons, on distingue aussi les classes sociales, l’offre se limitant aux établissements privés. En 1845, une pétition réclame l’ouverture d’une école publique pour filles : le conseil municipal de Rennes désapprouve. Trente ans plus tard, dans les manufactures de la ville, le constat est sans appel, les ouvrières sont quasiment toutes dépourvues d’instruction. Le préfet intervient pour inviter « le maire à subventionner la mise en place de cours du soir dans les écoles privées de filles, à l’exemple de ce qui se fait déjà pour les adultes hommes dans les écoles municipales de garçons. » Quelques écoles privées laïques existent, souvent tenues par des femmes célibataires ou veuves pour subvenir à leurs besoins. Marginales, elles disparaissent rapidement après la Première guerre mondiale. L’Église a bonne emprise dans la région, et Rennes, ville de congrégations, n’échappe pas au schéma de l’éducation dispensée par les religieuses. « Cerise sur le gâteau : comme elles ne sont pas électrices, ce n’est pas grave de ne pas s’en occuper ! », pointe Mireille, avec ironie.
En effet, l’investissement financier est réduit, au même titre que l’exigence pédagogique. Si les bonnes sœurs représentent l’image du savoir, elles disposent toutefois d’un niveau scolaire modeste. La preuve d'un traitement différencié entre les filles et les garçons, comme le signale Catherine Debroise : « Il suffisait de présenter une lettre d’obédience de leur hiérarchie. Elles n’avaient pas à être titulaires du brevet, qui était pourtant obligatoire dès 1830. » À l’inverse, les frères enseignants sont diplômés et formés dans les séminaires bretons. Mais ici, les filles, on les éduque à devenir des bonnes épouses et mères chrétiennes.
« Elles apprennent l'écriture, la lecture, le calcul, la religion, les travaux d’aiguille, l’enseignement ménager, la puériculture et pour les plus riches, le piano ou la danse. »
DES VIES DE NONNES POUR LES NORMALIENNES
Ce passé résonne dans les couloirs de l’Adoration, anciennement le plus vieil établissement rennais d’instruction catholique pour filles. D’abord créé en 1870 rue Saint-Hélier, sous le nom d’Hôtel des demoiselles, il déménage en 1823 au point de départ de la visite, qui nous amène à suivre les traces d’une histoire mouvementée, alternant fermeture, réouverture et élargissement à la mixité à partir de 1960. Aujourd’hui, l’ancien couvent qui trône face au Rectorat, accueille une résidence sénior et jouxte l’école maternelle et primaire, toujours privée, de l’Adoration. Dans les années 80, un tournant s’opère. Sous l’impulsion du maire Edgard Le Bastard et dans le sillage des lois Jules Ferry, la ville fait émerger les premiers établissements publics pour filles. Deux écoles sont même construites en 1882 et 1883, dont une dédiée à l’application des élèves institutrices en formation, l’école Camille Claudel (46 ans après l’école d’application des élèves instituteurs), boulevard de la Duchesse Anne. Et c’est à quelques mètres de là que le groupe se rend après quelques minutes de marche : l’actuel Sciences Po Rennes où vivaient les « normaliennes » recevant l’enseignement pour devenir les enseignantes de 2500 rennaises en âge d’être scolarisées.
Cet « effort de la République » laisse trace dans l’établissement universitaire, marquant dans le marbre : « Loi Jules Ferry de 1879 « Une école normale d’institutrices dans chaque département » - En ces lieux École normale d’institutrices de Rennes – 1886-1980 ». Les élèves y sont en quelque sorte recluses, « elles mènent des vies de nonnes et dorment dans des dortoirs collectifs sous les toits. » Une exception à la règle, raconte malicieusement Françoise Soulimant, lors du bal des normaliens, réunissant filles et garçons : « Elles partaient d’ici et allaient rue de Saint-Malo bien en rang, deux par deux. Et à minuit, au coup de sifflet, elles se remettaient en rang ! »
DEVENIR INSTITUTRICE : UNE ASCENSION SOCIALE CADRÉE
À l’intérieur, vêtues de noir, la discipline est stricte, voire sévère. Elles sont une poignée chaque année à obtenir le concours. Souvent issues de familles modestes, « c’est une porte de sortie payée pour les jeunes filles ayant besoin de travailler », voire une ascension sociale. Elles sortent diplômées de l’école normale, en ayant reçu le même enseignement que les hommes, à un module près (sur l’éducation ménagère). Là encore, elles sont vouées à éduquer les filles en futures bonnes épouses et mères de famille, là où les instituteurs forment quant à eux « de bons ouvriers et de bons citoyens. »
Les difficultés s’accumulent : devoir d’exemplarité, postes isolés en campagne, méfiance et rejet, inégalités salariales (10% de moins que les hommes)… Un combat s’enclenche à ce sujet, menant à l’obtention historique en France d’une égalité de salaire en 1919 et ouvrant la porte à d’autres professions. Mais tout n’est pas gagné, le Code Soleil, « sorte de bible laïque du comportement », précise le rôle genré de l’enseignement au quotidien : « L’institutrice, surtout, aura à se surveiller. Au village, une mise décente et sobre est de rigueur. Point de coquetterie excessive, point de toilettes voyantes et de mauvais goût. Il n’est pas question de se négliger, de ne pas se distinguer de la gardeuse d’oies. » Des citations qui prêtent aujourd’hui à sourire mais qui démontrent le sexisme latent et omniprésent de l’époque. Il faudra attendre 1979 pour que la mixité s’institue, réunissant garçons et filles à l’École normale de Rennes, rue de Saint-Malo.
QUAND LA PORTE DU SECONDAIRE S’ENTROUVRE
La déambulation se poursuit, direction Jean Macé, lycée dans lequel trône une imposante plaque signalant « Cette école primaire supérieure et professionnelle de filles a été inaugurée le 18 novembre 1917 ». La scolarité y est gratuite, l’internat permet d’accueillir des filles de tout le département et l’enseignement est de qualité. Elles sont préparées au brevet élémentaire, puis éventuellement au brevet élémentaire supérieur. Elles peuvent même accéder à des qualifications professionnelles, en commerce, comptabilité ou encore sténodactylographie, leur permettant de trouver un travail rapidement. Seul bémol, loin d’être anodin : elles n’ont pas accès au latin, obligatoire pour passer le bac et poursuivre en études supérieures… « La société de l’époque considérait que les filles devaient avoir une scolarité courte. Il était important d’être instruite mais il fallait former des bonnes épouses et mères », précisent les guides. Progressivement, les familles inscrivent leurs filles et en 1939, l’effectif des lycéennes atteint celui du lycée de garçons :
« À chaque fois qu’on offre la possibilité aux filles d’accéder à l’instruction, elles s’y engouffrent ! »
En parallèle, elles évoquent le lycée de jeunes filles, situé de l’autre côté du Thabor (désormais collège Anne de Bretagne). Là où Jean Macé accueillait les filles issues de milieu modeste, à Martenot, on enseignait aux filles de classes aisées. Malgré les lois Sée, passées en 1880 instaurant au moins un collège ou lycée public de jeunes filles par département, il faudra attendre 1906 pour qu’à Rennes, il soit créé. Pendant de nombreuses années, la municipalité freine le projet. Pour Catherine Guy, il est important de souligner le rôle des premières directrices, notamment celui de Marguerite Ory qui paieront durant 14 années de leurs propres fonds les locaux pour y accueillir les filles en internat : « Sa ténacité a fait plier la ville ! Mais 26 ans après la loi et quasiment 100 ans après le lycée des garçons (l’actuel lycée Emile Zola, ouvert en 1803, ndlr)... » La combattivité des militantes féministes est également à saluer et prendre en considération. Si elles ne seront pas entendues sur l’importance de la mixité et de l’enseignement commun avant 1975, elles parviennent tout de même à obtenir des avancées, comme en 1924 : filles et garçons passent désormais le même baccalauréat. En revanche, les cours de couture sont obligatoires pour les filles jusque dans les années 70.
LA VIE UNIVERSITAIRE ET SON REVERS…
Les jeunes femmes peuvent maintenant prétendre aux études supérieures. Encore une fois, « elles s’y engouffrent », et à Rennes, centre d’une académie de 7 départements à l’époque, l’offre est dense. Elles font grimper le nombre d’étudiant-es inscrit-es et représentent déjà, dès 1932, un quart des effectifs. En sortant du lycée Jean Macé, il suffit de lever la tête pour apercevoir la mention « Cité universitaire – Maison des étudiantes » sur le fronton du bâtiment faisant face à l’actuelle faculté de droits. L’établissement, décoré par Odorico, accueille des centaines de bachelières, des terrains de sport pour les filles et à deux pas, un restaurant scolaire (encore existant). Ce contexte « leur permet d’avoir une vraie vie universitaire. » Toutefois, des obstacles persistent. Les mentalités restent misogynes et on reproche le nombre grandissant de femmes dans certaines filières, notamment en médecine. Et puis, avec les études, viennent aussi les rencontres et les premières relations sexuelles, dans une société qui interdit la contraception et l’avortement.
Au sein de certains cursus, les chiffres parlent : les effectifs féminins chutent en 3e année. Parce qu’elles se marient et/ou sont enceintes, elles arrêtent leurs études. « Il y a celles qui s’accrochent et continuent… La plupart sont célibataires. Après tout, qui voudrait s’encombrer d’une femme instruite ? », scande Mireille. Sans oublier qu’elles devront affronter les sarcasmes sexistes de leurs collègues, comme le précise Françoise Tyrant à propos des enseignantes à l’université :
« Il fallait vraiment avoir de la volonté et du tempérament. »
Elle donne pour exemple cette citation de l’universitaire Colette Cosnier qui décrit l’ambiance misogyne du milieu : « Loin d’être eux-mêmes des Adonis, ils donnent à trois d’entre elles les noms des rivières du département : la Rance, la Seiche et la Vilaine. Ce méchant jeu de mots en amusait certains. »
PRENDRE CONSCIENCE DU LONG CHEMIN PARCOURU
Alors, dans le hall de la Maison des étudiantes, elles rendent femmage à plusieurs universitaires rennaises. Marie-Louise Dubreil-Jacopin et Paulette Libermann, mathématiciennes dont les noms seront bientôt gravés sur la tour Eiffel, en complément des 72 noms d’hommes illustres qui y figurent déjà depuis longtemps. Mais aussi Charlotte Béquignon-Lagarde, première magistrate de France, ou encore Jane Auber-Krier, créatrice de l’Institut de Gestion de Rennes (à deux pas de la rue Jean Macé). D’autres pionnières sont à découvrir dans le livret co-écrit par les 5 initiatrices et distribué en fin de déambulation, à l’occasion du pot organisé en conclusion, dans un café à proximité du métro Jules Ferry, comme un dernier clin d’œil à celui qui rendra l’enseignement public gratuit dès 1881.
Ainsi se termine ce voyage dans le temps, rappelant qu’en un siècle, les filles sont passées de l’exclusion à la présence massive dans presque toutes les filières. La déambulation marque les esprits, de sa forme active et participative mais aussi du voile qu’elle lève sur une histoire peu ou mal connue. Par le prisme de l’accès des filles et des femmes à l’enseignement, d’abord non mixte, privé et limité dans son cursus, on prend conscience de chaque étape qu’elles ont dû franchir et de chaque porte qu’elles ont dû forcer pour permettre à toutes, aujourd’hui, de bénéficier des mêmes parcours scolaires et professionnels. Un combat qui se poursuit en 2026 pour réduire, et supprimer, les inégalités qui subsistent encore entre les filles et les garçons dans l’enseignement, menant à des disparités significatives en termes d’orientation, de professions et de salaires.

Dans Citoyennes ou rebelles – Des Bretonnes dans la Révolution française, l’historienne Solenn Mabo met en lumière les frontières qui séparaient femmes et hommes à l’époque et révèle la diversité des rôles féminins, de l’engagement civique à la rébellion. Elle démontre que leurs actions, loin d’être anecdotiques, constituent une part essentielle du matrimoine breton.
Les contre-révolutionnaires, par exemple, cachent les prêtres par loyauté et dévotion au clergé. Si les hommes sont mobilisés également, un profil spécifique se dessine tout de même : celui de la femme sans mari. Célibataires ou veuves - voire mariées mais dont l’époux est loin - constituent 90% des personnes arrêtées pour trahison. « Elles sont plus réprimées aussi car elles n’ont pas de mari pour faire écran… Et c’est souvent parce qu’elles n’ont pas d’hommes autour d’elles qu’elles se sont autant investies dans l’Église : celle-ci leur offrait une protection à une époque où il était mal vu d’être sans mari », souligne la maitresse de conférences. Leur sort judiciaire révèle d’ailleurs une véritable ambivalence : certaines obtiennent l’indulgence des juges au nom de leur supposée « nature faible » et de leur rôle maternel, tandis que d’autres sont au contraire sévèrement condamnées, parfois davantage que les hommes.
Aliénation et enfermement se conjuguent au féminin dans Rouge, Amère Fantasmagorie, pièce théâtrale et plastique de la compagnie La Morsure, qui bouscule les codes du spectacle vivant aussi bien que les normes de la société patriarcale. Un spectacle immersif et déambulatoire au cœur d’une passe entre une prostituée et son client. Mais pas que…
C’est là tout le propos de la compagnie La Morsure qui nous embarque dans une déambulation au sein d’un bordel habité par le passé. La pièce Rouge, Amère Fantasmagorie nous met au pied du mur. Face à ces objets, face à cette prostituée, face à nous-même. Elle convoque nos fantasmes, nos imaginaires collectifs, nos expériences, nos préjugés et nous confronte à notre rapport au féminin. Et surtout, elle nous engage à prendre position. « Il y a ce temps dans l’antichambre où les gens arrivent et restent 30 minutes avant d’être invités à entrer dans l’espace clos. C’est une expérience sensible qui passe par le corps pour pouvoir se dire ‘on est bien’ et ‘on est mal’. Comment et à quoi ça tient tout ça ? », interroge Marie Parent, co-fondatrice de la compagnie, co-autrice et co-metteuse en scène avec Christophe Le Cheviller du spectacle.
LA FOLIE, REFUGE DES VIOLENCES
En septembre 2023, la plasticienne a installé son exposition Plates coutures au sein du centre pénitentiaire pour femmes de Rennes, un travail débuté durant le confinement. Elle se met à coudre une carte postale sur laquelle figure La Muette, de Raphaël. « Je me suis mise à lui coudre la bouche et les yeux. Et puis, j’ai continué à faire ça sur toutes les cartes postales que j’avais et les beaux livres d’art entre le 12e et le 20esiècle. Je ne suis pas contre les œuvres, je les aime ! Mais j’aime l’idée avec cette couture de dire ‘Voilà où on a été reléguées, nous les femmes, muses, modèles… Rarement créatrices’ ! », s’exclame-t-elle. Son militantisme est joyeux et communicatif, politique et collectif.
On connait bien le concept de la charge mentale qui incombe encore majoritairement aux femmes mais moins celui de la charge raciale qui, pourtant, pèse quotidiennement sur les personnes subissant assignations raciales, micro-agressions permanentes et injonctions à ne pas faire de vague. De là, se mettent en place une batterie de stratégies d’évitement, d’adaptation et de survie dans une société hostile à la reconnaissance et l’acceptation de leurs identités, de leurs histoires et du poids de leur héritage commun.
D’où vient la charge raciale ? Comment s’exprime-t-elle ? Quelles sont les conséquences sur les corps et la santé mentale des personnes concernées ? À qui profite le silence médiatique qui règne autour de ce concept ? Douce Dibondo se questionne, interroge les parties prenantes, les responsabilités collectives et individuelles et prend soin de poser le contexte politique, social, militant, avant d’en décortiquer les répercussions dans les vécus, les stratégies d’évitement et d’adaptation mais aussi les ressentis intimes de toutes les micro-agressions, souffrances et violences subies. Sans oublier l’hypervigilance et le lissage imposé des identités jugées différentes et étrangères, exclues de la norme fixée par la blanchité. Elle évoque le travail, ce lieu aliénant qui exige des personnes racisées qu’elles se masquent encore davantage : « Mes cheveux sont perçus comme n’étant pas professionnels. On va m’intimer l’ordre de les détacher par exemple. Je suis un corps noir et à cause de ce passé, je reçois des projections sur ce corps que l’on considère paresseux, désirable, etc. »
Sans oublier le développement inquiétant de comorbidités et de maladies chroniques des personnes noires, la propension à mourir prématurément également, la gestion du stress, etc.. « Tout ça, ça crée des ilots de mort. La charge raciale soumet à l’hypervigilance, la peur de la mort face à la police, la méfiance envers le corps médical, l’injonction à la pédagogie… Tout ça, c’est un terreau fertile pour notre santé fragile », insiste-t-elle.
Nommer la charge raciale, c’est déjà agir, dit-elle, adaptant là au sujet l’expression de Simone de Beauvoir. Pour elle, il faut aller encore plus loin désormais : « Investir de manière frontale la question de l’intériorité. » La race n’existe pas, elle est le fruit d’une construction et pourtant, « elle a tant construit en nous, qu’on soit noir-es ou blanc-hes. » Dans tous les pans de la société, la question raciale interfère : « Il faut qu’on aille creuser dans notre intériorité, les luttes existentielles, tout en prenant soin de nous, car nous n’avons pas grandi dans cette culture de la thérapie. » En tant que militante, elle a conscience de l’importance et de l’impact du prendre soin et incite à créer des moyens de lutter autrement.
Il est aisé et presque normal que les générations précédentes critiquent, souvent avec sévérité et amertume, leurs successeuses. Au sein des féminismes, exception n’est pas faite autour de ce qui semble être un douloureux passage de flambeau, où règne incompréhensions et manque de dialogue entre les militantes des années 70, du Mouvement de Libération des Femmes, et les militantes de l’ère numérique et des #MeToo, qui n’hésitent à dénoncer et nommer leurs agresseurs, à revendiquer leur liberté de choisir et à crier leurs rages et colères, sans s’excuser. Dans ce marasme, Michelle Perrot prend du recul et, avec intelligence, analyse un par un les éléments qui viennent encombrer et polluer le débat public et médiatique. 
Les chiffres sont effarants. Et cerise sur le gâteau, l’essayiste précise que son estimation est en deçà de la réalité. Elle parle « d’un gouffre statistique ». Les hommes représentent 83% des 2 millions d’auteurs d’infractions pénales traitées annuellement par les parquets, 90% des personnes condamnées par la Justice, 86% des mis en cause pour meurtre, 99% des auteurs de viols, 84% des auteurs présumés d’accidents routiers mortels, 95% des auteurs de vols avec violences, 97% des auteurs d’agressions sexuelles… « Tous les hommes ne sont pas des délinquants et des criminels mais majoritairement les délinquants et les criminels sont des hommes ! Et il y a là un point d’aveuglement car quand on étudie la violence, on ne prend pas ça en compte », souligne Lucile Peytavin qui prend l’exemple d’un soir de match de foot : jamais dans les médias, par exemple, on ne mettra en exergue le fait que dans 98% des affaires de violence sont commises par des hommes.


Or, les femmes, de tous temps et de toutes origines, ont créé elles aussi le monde d’hier et d’aujourd’hui et pensé le monde de demain. On ne les retient pas ? Parce que l’Histoire est écrite par les hommes, blancs, cisgenres, hétérosexuels, valides, bourgeois, etc. pour les hommes blancs, cisgenres, hétérosexuels, valides, bourgeois, etc.
Il comble le vide, rétablit l’équilibre et chasse l’absence de ces figures féminines dont les témoignages, passant par le théâtre documentaire ou la fiction, ou le mélange des deux, délivrent un message puissant. La transmission opère et interroge alors l’impact des représentations sur l’ensemble des sociétés et leur vision des filles et des femmes.
Pareil du côté de Caroline Alaoui : « Au départ, on pensait adapter des œuvres autour du matrimoine et puis en se mettant à l’écriture, on a fini par écrire nos textes et à en faire une création à proprement parler. La question de la légitimité est toujours centrale. En tant que jeunes autrices, il faut toujours se convaincre que nos mots sont à la hauteur. Les temps de recherches étaient très nourrissants, empouvoirants. De ce travail est née l’envie de mettre en parallèle ces femmes et ce qui résonnait en nous (pas dans l’immédiat mais ce sera certainement pour une suite). Et ça nous a posé la question de la place des femmes dans le milieu théâtral. Et nous a poussé à avoir une réflexion sur comment on estimait la valeur de notre travail en tant que créatrices. S’autoriser à rêver grand. À rêver normal, en fait. Au contact de toutes ces femmes, dont on parle et avec qui on travaille, on a pris confiance en nous. »
Ne pas oublier celles qui œuvrent à rendre le matrimoine tout aussi vivant que les spectacles qu’elles écrivent, créent et mettent en scène. Et profiter de l’éclairage qui lui ait fait actuellement.
On n’en parlait pas encore trop en 2016. On se disait ça avec André Hélard, son mari, en préparant la conférence du 17 mars - à la MIR avec Justine Caurant de HF Bretagne et Marie-Laure Cloarec, clown qui lira des textes à cette occasion. On se disait qu’elle aurait été trop contente de voir tout ce qui sort sur le matrimoine, toutes ces questions-là, le livre de Titiou Lecoq (Les grandes oubliées, ndlr) entre autre… Elle aurait été super contente. Elle a manqué toutes les étapes qui découlent de MeToo et ça l’aurait je pense conforté dans ce qu’elle a fait. Elle se disait être un « dinosaure féministe », elle se voyait comme une ancienne combattante… Elle a du souffrir je pense de solitude en étant féministe. 
Elles partagent néanmoins cette volonté de mettre en lumière toutes les artistes qui ont participé à la vie culturelle et sociale de la région mais qui ont été oubliées, ignorées, méprisées. Parce qu’elles sont femmes et que l’Histoire est écrite par et pour les hommes.
Le podcast s’attache à décrypter ce processus d’invisibilisation subi par les femmes et qui s’étend tout autant aux personnes LGBTIQ+ et aux personnes racisées. Mais il s’attache aussi à mettre en exergue des initiatives actuelles comme le mentorat mis en place par la Fedelima dans le secteur des musiques actuelles, formant des binômes sur des fonctions encore très genrées comme les postes de direction, de technique, etc. Ou encore les actions régulières de l'association Histoire du féminisme à Rennes.
Tirer le fil de cette histoire permet de créer un choc. Une prise de conscience. C’est d’ailleurs là le reflet de tout le travail mené par HF Bretagne qui compte et établit un diagnostic chiffré tous les deux ans sur la place des femmes dans les arts et la culture en Bretagne.

Mais avant cela, ce qui motive sa démarche, c’est sa participation au spectacle de danse contemporaine de Mickaël Phelippeau, Footballeuse,et son expérience personnelle avec le ballon rond, au sein du collectif Les dégommeuses, qu’elle ne nomme pas dans la conférence mais dans une interview à Libération :