Célian Ramis

Face aux assignations sexistes et racistes, désobéir

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D’un pas décidé et d’un bloc, le regard bien droit et profond, les quatre comédiennes nous secouent dès leur entrée en scène. L’impact est imminent et puissant avec la pièce Désobéir de Julie Berès, présentée à l’Aire Libre, les 29 et 30 mars.
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D’un pas décidé et d’un bloc, le regard bien droit et profond, les quatre comédiennes nous secouent dès leur entrée en scène. L’impact est imminent et puissant avec la pièce Désobéir de Julie Berès, présentée au théâtre de l’Aire Libre, à St Jacques-de-la-Lande, les 29 et 30 mars. Dans le cadre du festival Mythos. 

Désobéir, elles le graffent au couteau dans le mur noir au fond de la scène. Dès les premières minutes, elles donnent le ton. Elles ne sont pas des filles sages. Elles sont des femmes plurielles et singulières. Complexes. Avec leurs rêves, leurs désillusions, leurs révoltes, leurs désirs et leurs espoirs.

Elles ont la flamme de celles qui combattent les assignations et injonctions parce qu’elles doutent, interrogent, trébuchent, remettent en question, souffrent, encaissent, crient et transforment colère et tristesse en boules d’énergie capables de les porter loin. Et surtout, elles parlent et partagent.

Dans Désobéir, Julie Berès croise les récits de vie, les réflexions et les questionnements des femmes observées et rencontrées à Aubervilliers lors d’une immersion documentaire proposée dans le cadre des « Pièces d’actualité » du théâtre de la Commune. 

La metteuse en scène s’empare alors de la Pièce d’actualité n°9 pour entrer en contact avec les femmes du 93, s’intéressant au départ à ce qui se joue dans le processus de radicalisation de celles qui, viscéralement marquées par les injustices et inégalités, se laissent séduire par les discours de Daech.

C’est Nour qui ouvre le bal dans une mise en scène très épurée. Le plateau vide, une chaise sur laquelle elle s’installe et son visage projeté en direct sur le mur, filmé par un Smartphone. Entièrement voilée, elle raconte la naissance en elle, au collège, de « ce sentiment très fort, le sentiment que rien n’est juste et qu’on nous élève dans le mensonge. » Un sentiment qui lui procure tristesse et honte. 

Sa relation épistolaire moderne – sms, Facebook, WhatsApp – avec Hassan, son obsession d’un monde meilleur, sa découverte de l’Islam défendant « les frères, les faibles et les opprimé-e-s » et son voyage intérieur l’apaisent. Elle décide de se voiler et apprend à vivre avec, à marcher avec, à affronter le regard de la société avec. 

N’en pouvant plus de ressentir de la haine, elle prend ses affaires et fugue pour rejoindre Hassan qui, à l’adresse indiquée, est absent. « Il a retourné la religion contre moi, je devenais folle de rage, folle de haine. », scande-t-elle, avant de découvrir qu’il s’était marié, révélation qui lui inflige « une douleur violente » : 

« Il salit tout ce en quoi je crois. Mais j’ai gardé les textos, mon voile et l’Islam. Parce qu’il est plus grand que moi et mes erreurs. Plus grand que ma colère, la France et tous ses racistes. »

Aujourd’hui, elle ne sait pas trop ce qu’elle a envie de faire mais se demande si les femmes peuvent être imam, comme au Canada, au Danemark ou en Afrique du Sud. « C’est trop beau », conclut-elle, avant de ranger sa chaise, quitter le plateau et y revenir pour ôter son voile et arracher la moquette. 

Elle laisse la place à Charmine qui raconte – tout en « poppant » (danse popping) – l’éducation par les coups qu’elle reçoit de son père iranien, sa mère qui la défend, les garçons avec qui elle traine parce qu’avec eux « on peut parler de tout et n’importe quoi et même des meufs, surtout des meufs ».

Elle dévoile cet épisode au cours duquel elle a menacé ses parents avec un couteau, épisode qui lui a valu un séjour à l’hôpital, au service pédopsychiatrie. L’enfermement provoque en elle une danse qui ne la quitte jamais et quand elle danse, elle sourit. Sa porte de sortie : le jour où sa mère a parlé. Où elle a dit toute la vérité aux médecins sur son mari qui bat sa fille depuis des années.

« De retour à la maison, c’était reparti. La danse était toujours là. J’ai arrêté les études et je dansais le popping. J’ai été prise dans toutes les écoles de danse et un jour ma mère m’a dit ‘j’ai une grande nouvelle, ton père te paye l’école de danse’ »
s’écrie la protagoniste qui laisse alors son corps s’exprimer pleinement sur la scène de l’Aire Libre. 

Ça tourne au battle quand une autre se joint à elle, suivie d’une troisième et d’une quatrième qui se met à chanter a cappella. « C’est un poème de chez toi ? », lui balance une des filles : « C’est doux, je trouve ça envoutant, je suis fan de ce qui est tellurique. Et puis cette transmission de la grand-mère à la mère puis à la fille. Ces générations de souffrance. Et puis tu passes du français à ta langue et on n’entend pas ton accent quand tu parles ! Moi, j’adore ta culture,PersepolisLes mille et une nuits, tout ça, j’adore. »

Le racisme « ordinaire », la prétendue bienveillance, les amalgames… le ton est à l’humour dans cette nouvelle partie du spectacle mais le fond est bien à la dénonciation des micros-agressions dont elles sont sans cesse victimes en tant que femmes ayant des origines « réelles ou supposées ».

En tant que femme noire, Séphora, qui a passé tous ses dimanches à l’église évangéliste quand son père a décidé d’un coup d’un seul d’être croyant, n’a pas accès au rôle d’Agnès dans L’école des femmesde Molière. 

Elle qui a trouvé sa liberté et sa sécurité en sortant de chez elle, en apprivoisant le dehors et en s’enfermant dans les bibliothèques pour y dévorer Les malheurs de Sophieet les écrits de Simone de Beauvoir, entre autres. Elle qui est tombée amoureuse du théâtre, s’est formée et a passé les auditions et a été repérée par le metteur en scène pour ce rôle.

« J’étais aux anges, j’ai appelé tout le monde ! Et puis il m’a rappelé un peu plus tard, il était en plein questionnement sur sa création. Il a eu peur que me faire jouer Agnès ne déplace la grille de lecture du spectateur. Je peux le comprendre… Mais je voudrais ce soir partager avec vous le texte d’Agnès. Est-ce que quelqu’un accepterait de me donner la réplique, en lisant le texte d’Arnolphe s’il vous plait ? Le monsieur, là, avec les lunettes ?! Oui, vous ! Lisez bien le texte qui va s’afficher sur le mur et surtout, quoi qu’il arrive avant la fin de la scène, continuez de lire.»,  explique Séphora. 

Evidemment, Désobéir dépoussière le dialogue et transforme la langue de Molière en langage urbain en situation de harcèlement de rue. Les quatre femmes réagissent, provoquant l’hilarité dans le public. Le décalage n’en est pas un. Il renforce simplement le schéma répétitif, à travers les époques, de la domination masculine. 

La discussion s’instaure entre Lou-Adriana, Charmine, Hatice et Séphora. Les mecs, la sexualité, le plaisir dans la domination, le tabou, la pudeur, le sentiment de soumission, elles abordent de nombreux sujets dont le rapport à la religion.

Leurs voix s’entremêlent, se confrontent, se croisent et se superposent dans un récit pluriel qui amène à envisager chaque thématique comme personnelle et intime. Rien n’est universel, tout est singulier à l’instar de chaque individu.

En quelques minutes, elles explosent les codes du féminisme universaliste. Parce qu’elles ont des points de vue différents et qu’à travers les quatre protagonistes qui brouillent les pistes entre témoignages personnels, paroles recueillies et fiction, ce sont les voix d’une multitude de femmes qui s’expriment sur la scène.

Des femmes que personne ne peut enfermer dans cases parce qu’elles parlent comme des lascars, qu’elles s’habillent de telle ou telle manière, qu’elles pratiquent ou non leur religion comme bon leur semble, qu’elles osent prendre la parole et l’espace, qu’elles se voilent, qu’elles ne se voilent pas mais comprennent celles qui le font, qu’elles dansent, qu’elles chantent, qu’elles rient, qu’elles pètent un câble, qu’elles s’insurgent…

Françaises, Iraniennes, Turques, noires, musulmanes, évangélistes, normandes, comédiennes, danseuses, mauvaises élèves, amoureuses de littérature, mariées, célibataires, non pratiquantes, athées, elles sont toutes des êtres humains en quête de liberté, portées par la révolte de leurs parcours semés d’embuches révélatrices des nombreuses injustices et inégalités.

Une révolte dans laquelle elles puisent afin de transformer la souffrance des épreuves et des injonctions en flammes de l’espoir et de l’accomplissement. Sans s’affranchir de tous les codes et s’émanciper de toutes les normes, elles questionnent, remettent en cause, dénoncent, échangent et partagent.

Pour pouvoir avancer, pour aller plus loin. Pour continuer de rêver aussi, dans cette société qui les amène à envisager de faire de la self défense « pour se défendre mais aussi pour porter nos couilles ». 

La puissance qui se dégage de cette pièce époustouflante de réalisme réside non seulement dans le talent des comédiennes Lou-Adriana Bouziouane, Charmine Fariborzi, Hatice Ozer et Séphora Pondi mais également dans la subtilité des croisements de témoignages intimes, de lâcher prises collectifs, de dialogues à l’unisson ou non et des tons donnés à chaque morceau qui nous font visiter une palette large d’émotions, du rire aux larmes.

Julie Berès nous donne à voir, à entendre mais aussi à réfléchir. Sur nous-mêmes, nos assignations, nos stéréotypes et nos préjugés. Mais aussi sur la source de nos révoltes et les multiples manières d’atteindre la résilience. Parce que comme les protagonistes, nous n’avons « aucune envie de partir avec des frustrations et des choses inachevées. » Tâchons de ne pas l’oublier. Et de rester modestes face à l’adversité.

Célian Ramis

"Récits de femmes" : le territoire comme point de départ pour se raconter

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Lire Récits de femmes, c’est entrer dans une partie de l’intimité de nos voisines. Au cœur du sud ouest rennais, la Maison de Suède a entrepris de recueillir la parole des femmes du quartier et de dresser leurs portraits.
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Lire Récits de femmes, c’est entrer dans une partie de l’intimité de nos voisines. De celles qui marquent de leur empreinte le territoire. Au cœur du sud ouest rennais, la Maison de Suède a entrepris de recueillir la parole des femmes du quartier et de dresser leurs portraits. Le 29 mars, à la MJC, était inauguré l’ouvrage collectif qui sera prochainement diffusé en libre distribution sur place, dans les bibliothèques, les centres sociaux et les MJC.

Inès, Julie, Karima, Lolita, Martine, Monique, Rachida, Valérie et Zarha se sont livrées à la plume d’Alice Dragon et à l’objectif de Frédérique Jouvin se racontant au fil des pages, grâce au travail d’Elsa Baudon. C’est de là que part le cœur du projet mais ce vendredi 29 mars, on comprend que c’est tout un quartier que fait palpiter la Maison de Suède.

Comme le dit le président de la MJC, Simon Victor, dans l’édito du livre : « Il existe, dans l’agglomération rennaise divisée en cinq quartiers, une petite cité nommée « ilot Suède » située dans le quartier de Bréquigny. Depuis quelques années, les habitant.e.s de cet ilot évoluent autour d’une petite structure : la MJC Maison de Suède. Dans ce lieu où se rencontrent les habitant.e.s de tous âges, où émergent des projets communs, un petit groupe de femmes ont appris à se connaître et à vivre ensemble au gré des années. »

Ce soir-là, autour de ce lieu, c’est vivant. Devant la salle, ça grouille de monde, d’enfants qui jouent, d’ami-e-s et de familles qui se retrouvent. Il y a des sourires, de la bienveillance dans les regards mais aussi beaucoup de joie et de fierté dans les yeux de celles qui ont participé au projet.

Fières d’avoir vu naitre les prémices du bouquin lors des ateliers de lutte contre les discriminations, proposés à l’occasion des rendez-vous à l’espace parents de la Maison de Suède. Fières de s’être livrées et de partager aujourd’hui une partie de leurs histoires intimes avec quiconque aura la volonté et la curiosité de se plonger dans leurs quotidiens, si bien racontés en textes et en images.

Si bien contés également puisque pour l’inauguration, c’est à travers la bouche et le corps de la comédienne Anaïs Vasseur que s’expriment les voix de nos Suédoises locales. Leurs épreuves, leurs espoirs, ce à quoi elles aspirent, ce en quoi elles croient. Comme par exemple la solidarité et l’entraide dans ce havre de pluralité.

De leur rapport à la religion à l’éducation des enfants, en passant par la case prison, le diagnostic d’un handicap, d’une maladie, la rencontre avec celui qui deviendra le mari de toute une vie, la révélation d’un métier passion… Elles dévoilent ici les grandes lignes qui jalonnent leurs parcours ainsi que les étapes marquantes de leur existence, tant dans les difficultés que dans les moments d’immense gaieté.

La barrière de la langue, le croisement des cultures, la vie en collectivité, ici, on en parle simplement et librement et on ne parle pas d’intégration, de diversité et de vivre ensemble (ou de « faire société »). Le livre n’emprunte pas la langue de bois bien lissée de la politique française, il souligne le quotidien, le vécu et le ressenti de ces femmes que la société voudrait bien enfermer dans des cases.

Les expériences de vie sont différentes mais elles ont toutes en commun l’envie de partager. Que ce soit à la Maison de Suède lors d’ateliers spécifiques ou d’événements ponctuels ou dans les lieux de vie des unes et des autres, elles insufflent ce côté « grande famille ». Et comme dans toutes les grandes familles, il y a des hauts et des bas, elles ne le nient pas.

Mais on sent leur envie de communier et d’apporter un regard différent sur ce quartier souvent stigmatisé et méconnu. On ressent ce lien fort qu’elles ont chacune construit avec la Maison de Suède qui bâtit un véritable pont entre les personnes désireuses de se rencontrer, de se rassembler. Majoritairement des femmes à en croire le bouquin. Majoritairement des mamans. Mais pas seulement.

Il y a une force contagieuse dans les propos. Qu’ils soient retransmis par Anaïs Vasseur, qui croise la narration indirecte avec un micro et la narration directe hors micro, par Alice Dragon, qui entre dans leur intimité tout en respectant leur pudeur, ou par Frédérique Jouvin, qui saisit leurs univers et environnements plus que leurs visages, ils racontent les femmes dans toute leur force, leur pluralité et leur complexité.

Toutes les participantes de cette création nous amènent à découvrir, avec simplicité, leurs histoires. Diverses mais croisées et communes de par leur attachement à leur territoire et à ce lieu de vie qu’est la Maison de Suède. Leurs histoires forment alors un morceau de l’Histoire du quartier que l’on peut alors observer à travers leurs yeux et leurs cœurs.

Dans la lignée de l’exposition Celles du Blosne racontent, réalisée par Christine Barbedet, Martine Sauvage et Stéphanie Priou, du livre Discrètes, paroles de Bretonnes, de Anne Lecourt ou encore du livre-spectacle Langues en exil féminin pluriel, réalisées par les membres de l’association Déclic femmes, Récits de femmes vient conforter l’idée que, même si elles sont souvent invisibilisées et que leurs paroles sont minorées, les femmes participent et font la vie du territoire et surtout osent, se dévoilent et prennent l’espace et la parole.

Célian Ramis

« C’est logique que MeToo soit arrivé des comédiennes quand on connaît notre Histoire ! »

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Maison Internationale de Rennes
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Metteuse en scène, autrice et chercheuse, Aurore Evain dépoussière l’Académie française et l’histoire des arts.
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Metteuse en scène, autrice et chercheuse, Aurore Evain dépoussière l’Académie française et l’histoire des arts, notamment l’histoire du théâtre, grâce à ses nombreuses recherches et publications sur le matrimoine et le terme « autrice ». Le 16 mars, elle animait une conférence, organisée par HF Bretagne, à la Maison Internationale de Rennes. Dans le cadre du 8 mars. 

Le 28 février 2019, l’Académie française fait le choix de la modernité : la moitié de l’humanité peut enfin apparaître dans les noms de métier. Un sujet qui n’est pas nouveau puisqu’il a maintes fois été mis sur le tapis poussiéreux des Immortels, au 19esiècle mais aussi dans les années 80 lorsqu’Yvette Roudy créa, au ministère des Droits de la femme, une commission de terminologie, présidée par l’écrivaine féministe Benoite Groult. 

L’Institution se réveille et estime aujourd’hui qu’il n’existe « aucun obstacle de principe » à la féminisation des métiers. Pourquoi a-t-on dû attendre si longtemps avant de pouvoir officiellement parler d’une autrice ?

Parce que soi-disant, le terme est moche à l’oreille. Question d’habitude… Une habitude qui a été perdue puisqu’Aurore Evain, à travers ses recherches au cours de l’Histoire, met en évidence que le terme a été balayé, déprécié et oublié.

« Tant que dans les inconscients collectifs, on transmet des violences symboliques, on ne s’en sortira pas. », souligne la conférencière, évoquant ici un langage et une Histoire sexistes.

LES MOTS ONT UN SENS

Au Moyen-Âge, les couples mariés déclaraient leur patrimoine et leur matrimoine. Aujourd’hui, si le patrimoine est largement valorisé, représentant l’Histoire commune, matérielle ou immatérielle, le matrimoine a disparu, excepté dans les agences matrimoniales.

« Le matrimoine a été rétréci à la sphère privé, à la famille, au mariage. On avait ce terme au Moyen-Âge et on l’a effacé. Ça en dit long sur notre Histoire. En 3 syllabes, il nous rend sonore et visible l’histoire des créatrices. », souligne Aurore Evain qui poursuit : « On pense que c’est un néologisme, qu’on parle actuellement de matrimoine par effet de comm’ mais pas du tout. Ce n’est pas un néologisme comme chez les anglais par exemple qui ont créé « herstory », en rapport à « history ». C’est bien un terme qui existe dans la langue française. »

L’objectif à atteindre selon elle : pouvoir parler d’héritage culturel. Ne plus faire de distinction entre les biens culturels transmis par les pères et les biens culturels transmis par les mères. « Mais d’abord, il faut rendre visible le matrimoine. », précise-t-elle. Ainsi, en 2012, elle instaure avec le mouvement HF les journées du matrimoine, un événement soutenu et valorisé chaque année à Rennes par HF Bretagne. 

L’ORIGINE DE SES RECHERCHES

Aurore Evain s’est formée au métier de comédienne dans plusieurs Conservatoires à Paris. En parallèle, elle a suivi un cursus d’études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle. Elle n’a encore jamais travaillé sur une pièce écrite par une femme et s’interroge sur sa place de comédienne. Car dans l’imaginaire et les attendus, la comédienne est « jeune, jolie, sensible, pas trop intellectuelle… »

Pourtant, quand on pense au théâtre, au cinéma, on pense stars au féminin. En arrivant en maitrise, elle va voir Martine de Rougemont, historienne du théâtre qui a pendant un temps dirigé l’institut des études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle.

« Elle était la seule à l’époque à diriger des travaux sur les femmes de théâtre. Je lui ai dit que je voulais travailler sur une étude comparative des actrices professionnelles en Europe. Sur pourquoi brusquement on a accepté, aux 16eet 17esiècles, que les femmes montent sur scène alors qu’avant les hommes se travestissaient pour jouer les rôles de femmes ? », interpelle Aurore Evain. 

Aujourd’hui encore, en études théâtrales, on continue de taire l’Histoire des actrices professionnelles. De taire l’apparition des femmes dans le milieu du théâtre. « C’est pourtant une véritable révolution ! Esthétique, sociale, économique, religieuse, politique… Une révolution ! Corneille, Molière, Racine… n’auraient jamais écrit comme ça s’ils n’avaient pas eu des comédiennes. », scande la chercheuse. 

Elles ont fait bouger l’Histoire des arts, ont secouer et fait bouger les mentalités autour des rapports femmes-hommes : « C’est logique que MeToo arrive des comédiennes quand on connaît notre Histoire ! »

LES FEMMES MONTENT SUR LES PLANCHES ET TOMBENT LE MASQUE

Il y a dans l’image des premières comédiennes l’idée de femmes faciles, de prostituées, de courtisanes. Pourtant, il faut savoir lire et écrire pour le théâtre : « Elles vont se servir du métier de comédienne pour échapper à la situation de prostitution. Elles ne vendent plus leur corps mais leur image. »

Elles, ce sont celles que l’on appelle les courtisanes honnêtes. Elles savent danser, chanter, font preuve d’une grande culture et d’une capacité à improviser poétiquement. Elles vont apparaître dans un répertoire littéraire plus précieux et élaboré, de la Commedia dell’arte. Et la grande nouveauté, la véritable révolution esthétique, c’est que les femmes enlèvent les masques et jouent à visage découvert.

Ainsi, elles marquent profondément l’histoire artistique italienne et là-bas « on ne parle pas de la Commedia dell’arte sans parler du rôle des femmes, alors qu’en France, on commence par l’époque où les femmes sont déjà là. »

Dans cette période, on sort du Moyen-Âge et de l’image d’Eve, de femme pécheresse, séductrice des âmes pour les porter en enfer. On assiste à l’éclosion de Vénus grâce à la beauté de ces courtisanes honnêtes et de leurs improvisations. Non seulement l’esthétique est nouvelle, mais aussi l’économie évolue. Le théâtre devient une entreprise avec les troupes de théâtre.

ELLES PARCOURENT L’EUROPE

« Les troupes circulent en Europe et les troupes italiennes finissent par arriver en Espagne, alors en pleine Inquisition. On autorise, on interdit, on ré-autorise les comédiennes sur scène. Jusqu’à ce qu’elles l’emportent. L’Eglise a besoin d’allié-e-s. Sur scène, ce sont de nouveaux rapports femmes-hommes, de nouveaux modèles du féminin qui s’expérimentent, en direct. Toute la société s’interroge sur ces femmes. », explique Aurore Evain. 

Elle insiste là encore sur le lien avec le mouvement MeToo lancées par les actrices, sans oublier Time’s up. Parce que d’un côté, elles étaient des créatrices et de l’autre, des objets sexuels. « La question du harcèlement se posait déjà. Aujourd’hui, on vit la continuité de l’histoire. Toujours cette image entre Eve et Marie. », précise la metteuse en scène. 

En France, on ne dispose que de très peu d’études sur le sujet. Mais ce que l’on sait, c’est qu’à cette époque, le théâtre farcesque détient le monopole à Paris et la Commedia dell’arte n’y trouve pas sa place dans un premier temps :

« Les troupes vont revenir un peu plus tard et là ça prendra. Parce qu’entre temps, la préciosité sera arrivée… Les premières comédiennes seront les reines et les princesses, en France comme en Angleterre. Catherine de Medicis met en scène ses filles. Elles sont belles, intelligentes, capables d’émouvoir. C’est la naissance des égéries. »

Mais en Angleterre, pays où le travestissement règne avec le théâtre shakespearien, c’est un autre cas de figure puisqu’en 1630 les puritains, qui viennent de prendre le pouvoir, font fermer les théâtres. L’aristocratie désertant l’île pour venir sur le continent découvre les comédiennes et à son retour, rouvre les théâtres et y placent les comédiennes.

« C’est un théâtre plutôt libertin où les comédiennes sont les maitresses du pouvoir. On demande quand même aux vieux comédiens leur autorisation pour faire jouer les comédiennes. À ce moment-là, des femmes vont écrire pour le théâtre dans un répertoire plus féministe comme le fera Olympe de Gouges en France plus tard, sur les mariages forcés, le divorce, etc. », souligne Aurore Evain. 

LES FEMMES ÉCRIVENT DU THÉÂTRE ? 

Découvrir l’histoire inconnue de l’apparition des actrices professionnelles est déjà un choc pour celle qui a suivi des études théâtrales sans jamais en entendre parler. Découvrir que les femmes écrivent du théâtre va constituer un deuxième choc :

« Je ne pensais même pas que des femmes avaient écrit avant Marguerite Duras. Je venais de terminer ma première pièce et je me sentais illégitime. Elle a bien tourné mais pourtant je ressentais un problème d’invisibilisation. »

Elle retourne voir Martine de Rougemont qui a déjà eu une étudiante en 1988 à avoir réalisé un travail pionnier sur les femmes dramaturges entre le 16e siècle et le 19e siècle. Elle se lance dans les recherches sur le sujet et fait face aux grands historiens « qui dénigrent ces femmes puisqu’ils ne les connaissent pas, ils pensent qu’elles ne valent pas la peine. »

Aurore Evain, alors âgée de 24 / 25 ans, se heurte à une institution en plein doute et rencontre une résistance dans la langue française : « Bon, une fois que j’ai dit femmes dramaturges, dramaturges femmes, auteures… je suis face à une résistance de la langue. »

Elle découvre dans les registres de l’Académie française « part d’autrice ». Elle fouille et voit apparaître ce terme également dans les comptes-rendus de périodiques de l’époque. « En fait, « autrice » existe depuis l’Antiquité et depuis l’Antiquité, on lui fait la guerre. Le terme en latin était utilisé dans les premiers temps du christianisme. Sur les tombes, on pouvait lire par exemple « autrice de travail », ça voulait dire ouvrière. », mentionne la conférencière. 

Un grammairien, non chrétien, va alors pondre une règle absurde qui symbolise bien les enjeux du terme « autrix ». Il va choisir que lorsque le terme est employé pour désigner une autorité, une source et une origine, il doit être au masculin, tandis qu’il sera accepté au féminin pour désigner ce qui relève du développement.

OÙ SONT LES AUTRICES ? 

Au Moyen-Âge, les grandes créatrices, souvent des abbesses, se réclament au féminin, comme Christine de Pisan par exemple qui se définit « escrivaine » et parle même de matrimoine. À la Renaissance, les reines et princesses se déclarent autrices de paix. Au 16esiècle, l’imprimerie est apparue et on édite des livres, écrits par des femmes qui commencent à être de plus en plus nombreuses à être éduquées.

Au 17esiècle, les dramaturges sont appelées autrices. Elles deviennent nombreuses à écrire. Nombreuses à avoir besoin de gagner leur vie par l’écriture. C’est alors que Richelieu crée l’Académie française et que naissent les dictionnaires, qui jusqu’ici étaient des annexes français-latin dans lesquelles figurait le terme autrice. 

« L’Académie française n’est pas neutre puisqu’il n’y a que des hommes. Dans le dictionnaire, autrice disparaît. Le mot actrice par contre entre dans le dictionnaire. C’est marrant ce que l’on constate : quand « auteur » prend ses lettres de noblesse, « autrice » disparaît. Quand « acteur » se réduit à comédien (et n’est plus généralisé puisque son féminin est apparu), « actrice » apparaît dans le dictionnaire. C’est un affaiblissement de la fonction de l’actrice. »

L’Académie française ne s’arrêtera pas là. Elle s’attaque désormais aux accords, utilisant dans un premier temps la règle de l’accord de proximité avant que celui-ci ne se transforme en la règle que l’on connaît désormais : le masculin l’emporte sur le féminin. Pourquoi ? Parce que le masculin est défini comme le genre le plus noble.

« C’est marrant parce qu’à l’époque de l’accord de proximité, on peut lire, notamment dans les écrits de Vaugelas, qu’ils avaient du mal à s’adapter à l’oreille. Ils vont donc vraiment se forcer pour effacer le féminin, c’est une instrumentalisation idéologique de la langue. »

DÉMASCULINISER LA LANGUE FRANÇAISE

À travers son déroulé chronologique et historique, Aurore Evain démontre qu’aujourd’hui l’enjeu n’est pas de féminiser la langue française mais bel et bien de la démasculiniser. Parce que l’usage du féminin dans les noms de métiers, mais pas que, n’est pas phénomène nouveau. N’est pas phénomène du tout d’ailleurs.

En quelques centaines d’années, nous avons perdu la mémoire de notre histoire. Autant celle de notre langue que de nos arts. Et cela renforce les inégalités puisqu’au fil des siècles l’Histoire a été transmise avec les violences symboliques que développe la metteuse en scène, chercheuse et autrice.

S’il n’y a aucun « obstacle de principe », pour reprendre les dires de l’Académie française, on voit bien un réel combat pour faire disparaître la moitié de l’humanité du langage. « Fin février, finalement, autrice est acceptée. C’est une réponse à Marie-Louise Gagneur (romancière qui avait interpelé l’Académie sur le rapport entre féminisation des noms de métiers et légitimation du statut, en 1891, ndlr) 130 ans plus tard ! », lance Aurore Evain qui insiste sur une question à laquelle chacun-e ferait bien de répondre : 

« Pourquoi a-t-on mis autant de temps et d’énergie à effacer le féminin de la langue française ? »

Avant de conclure sur cette partie, elle précise : « On dit parfois que la féminisation du langage n’est pas une priorité. Qu’il y a d’autres choses avant. Comme il y a eu le droit de vote, de nombreuses luttes, aujourd’hui l’égalité salariale. Hubertine Auclert (journaliste, écrivaine et militante féministe 19e/20esiècles) et d’autres militantes se sont battues pour le droit de vote mais aussi pour la féminisation des termes et d’autres combats. Il n’y a pas de hiérarchie, de priorités. Je peux militer pour la féminisation des termes sans que ça m’empêche de lutter pour l’égalité des salaires. C’est un tout ! Ce sont des outils de légitimation. »

On rejoint son point de vue. Effacer de l’Histoire les femmes artistes, les inventrices, les scientifiques, les intellectuelles et autres revient à effacer la moitié de l’humanité. Accorder la langue au masculin, c’est également effacer cette même moitié de l’humanité. C’est faire comprendre qu’elle n’a pas sa place dans la société. Et c’est empêcher les nouvelles générations de trouver la leur.

Valorisons donc notre matrimoine pour avancer ensemble vers un héritage culturel plus juste, riche, équilibré et humain.

Célian Ramis

Les voix insoumises des condamnées au silence

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Conceiçao Evaristo, auteure engagée pour les droits des femmes et la lutte contre le racisme entre autre, présente son nouveau livre, Insoumises. L’occasion d’aborder la place des afrodescendant-e-s dans la littérature brésilienne.
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Des fragments de récits personnels, elle alimente la mémoire collective africaine et à partir de la fiction, elle comble les morceaux que l’histoire nationale du Brésil a effacé par confort. Le 27 juin dernier, Conceiçao Evaristo, auteure engagée pour les droits des femmes et la lutte contre le racisme entre autre, était de passage à l’espace Ouest France de Rennes pour présenter son nouveau livre, Insoumises (traduit et publié aux éditions Anacaona). L’occasion d’aborder la place des afrodescendant-e-s dans la littérature brésilienne. 

« Les miens et moi avons survécu. Les miens et moi survivons. Depuis toujours. » / « Entretemps, elle cultive chaque jour son don : protéger et soigner la vie d’autrui. C’est un excellent médecin. Elle a choisi la pédiatrie. » / « L’air timide mais déterminé, elle me confia vouloir me raconter un fait de sa vie. Elle voulait m’offrir son corps-histoire. » /

« Je lui parlai du garçon que je portais en moi depuis toujours. Lui, en souriant, dit qu’il ne me croyait pas, et pariait que la raison de tout cela devait être une peur que je portais cachée, dans mon subconscient. Il affirma que j’aimais probablement beaucoup les hommes – simplement je ne le savais pas. Si je restais avec lui, tous les doutes que je pouvais avoir sur le sexe entre un homme et une femme seraient levés. Il m’apprendrait, me réveillerait, me ferait femme. Et il affirma avec véhémence qu’il était sûr de ma flamme, car après tout, j’étais une femme noire ! Une femme noire… »

Qu’elles s’appellent Natalina Soledad, Aramida Florença, Adelha Santana Limoneiro, Mary Benedita, Rose Dusreis, Régina Anastacia ou encore Shirley Paiwào, elles font toutes parties des Insoumises. Kidnappées, réduites en esclavage, violées, moquées, méprisées, dépossédées de leurs corps, violentées ou enragées, elles refusent de se tapir dans l’ombre et le silence en livrant leurs histoires personnelles à Conceiçao Evaristo qui met alors, de sa plume habile et poétique, en lumière et en perspective le caractère collectif de ces récits. Résiliées, dignes et battantes dans l’adversité et la souffrance. 

COMBLER LE VIDE DE L’HISTOIRE

Au départ, le livre nait d’une provocation : « Lors d’un colloque littéraire, on m’a demandé ‘Mais pourquoi les histoires de femmes noires ont toujours une fin triste ?’ et je lui ai répondu que si elle voulait voir une fin heureuse, il fallait regarder une telenovela. Malgré tout, la remarque m’a titillée. »

Depuis le début de sa carrière, Conceiçao Evaristo s’attache à délivrer ce qu’elle appelle « l’écrit-vie » dans lequel elle retrouve la mémoire collective de ce qui a été effacé par le discours colonial en y mêlant ses souvenirs personnels, la vie dans les favelas, les mythes et légendes d’Afrique.

« Les auteur-e-s Noir-e-s cherchent à avoir un contre discours pour montrer d’autres personnages. Ils/elles se réapproprient les mythes et mémoires comme espace fondateur. »
souligne-t-elle.

La littérature afrobrésilienne existe depuis longtemps en parallèle d’une littérature nationale qui n’a pas voulu intégrer des personnes racisées à ses textes après l’abolition de l’esclavage et la période coloniale. Pourtant, ce milieu s’en défend, procédant à l’éloge du métissage :

« Mais c’est un métissage qui tend vers le blanchissement. Un des personnages de la littérature brésilienne « moderne » est un Noir sans caractère qui traverse une rivière et en ressort tout blanc… »

Ainsi, la matrice culturelle africaine est exclue de l’histoire nationale, tout comme le sont les afrodescendant-e-s, chassé-e-s de l’espace urbain ainsi que des instances de pouvoir, comme le prouve encore aujourd’hui l’assassinat de Marielle Franco, conseillère municipale, Noire, lesbienne, engagée pour l’amélioration des conditions humaines.

« Nous avons perdu une partie de notre passé. Le vide historique peut être comblé par la fiction. »
commente l’auteure afrobrésilienne.

Les personnages Noirs sont souvent limités et apparaissent généralement comme stéréotypés : les hommes sont dépeints comme voleurs et/ou fainéants et les femmes comme sensuelles, dépravées et/ou douées pour les tâches ménagères. Les personnages historiques sont soit ignorés, soit méprisés. À l’instar de la puissante reine d’Afrique centrale, Njinga.

« Malgré sa réussite hors du commun et un règne de plusieurs décennies – comparable à celui de la reine Elisabeth I en Angleterre -,elle a été calomniée par ses contemporains européens et les auteurs plus tardifs, qui l’ont traitée de barbare, de sauvage incarnant ce que la femme a de pire. On l’a décrite comme une cannibale assoiffée de sang, capable de tuer les nouveau-nés et d’assassiner ses ennemis.

On lui a également reprochée d’avoir défié les normes de genre, porté des vêtements d’homme, pris la tête d’armées, entretenu un harme d’hommes mais aussi d’épouses, et ignoré les vertus féminines propres aux mères. Beaucoup plus tard, aux XVIIIe et XIXe siècle, des romanciers l’ont peinte sous les traits d’un être dégénéré, animé de désirs sexuels anormaux, s’adonnant à des orgies barbares. », indique l’historienne Linda M. Heywood dans son livre Njinga – Histoire d’une reine guerrière (1582 – 1663),préfacé par Françoise Vergès et publié fin août aux éditions La découverte.

LA PULSION DE VIE

Les œuvres de Conceiçao Evaristo sont marquées par sa condition de femme, Noire, brésilienne :

« Consciemment, je veux mettre au centre de la scène littéraire les gens Noirs. Et je veux apporter l’oralité dont j’ai hérité : l’oralité afrobrésilienne. Et apporter des vécus afrobrésiliens. Inconsciemment, je suis guidée par ma subjectivité de femme noire, issue d’une classe populaire, et cela influe sur ma manière de raconter. »

Et ainsi, elle participe à la déconstruction des idées reçues encore intégrées dans une société raciste et sexiste. Victimes du système, ses personnages vont au-delà de ce que l’on attend d’eux en tant qu’individus racisés. Au contraire, elle montre au travers des parcours de douleurs l’espoir et la résilience. Et s’intéresse particulièrement à la manière dont ils se reconstruisent et la détermination à vivre.

« Il y a une pulsion de vie qui les pousse à se battre de manière positive. Tous les peuples colonisés ont une pulsion de vie. Elle a commencé sur les bateaux négriers. Sinon, ils meurent pendant les traversées. C’est un principe de la culture africaine : plus la personne se livre à sa douleur, plus elle va faiblir car elle va perdre le contact avec les forces positives.

On retrouve donc ce processus dans l’esclavage : quand ils étaient battus, les esclaves riaient ou chantaient. Les colonisateurs disaient alors que les esclaves n’avaient pas d’âmes parce qu’ils ne ressentaient rien. La fête, on peut la comprendre comme un signe de résistance. », analyse l’auteure qui avoue également qu’écrire fait mal :

«Moi aussi je souffre dans la construction de ces personnages. Car soit ils sont proches de moi, soit ils sont proches des gens qui me sont proches. Écrire, c’est aussi une manière de saigner. »

Sans oublier que la littérature est un moyen de faire résonner la voix des condamnées au silence.

Célian Ramis

Mythos 2018 : HollySiz, électrisante combattivité

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Thabor, Rennes
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Elle a besoin de s’exprimer. Par le corps et par la voix. HollySiz montait sur la scène du Cabaret botanique, dans le parc du Thabor à l’occasion du festival Mythos, le 18 avril et offrait un concert très rock.
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Elle a besoin de s’exprimer. Par le corps et par la voix. HollySiz montait sur la scène du Cabaret botanique, dans le parc du Thabor à l’occasion du festival Mythos, le 18 avril et offrait un concert très rock, un style qui correspond au message qu’elle souhaite transmettre dans son deuxième album, Rather than talking.

Le titre est révélateur. D’une époque dans laquelle elle évolue et vit pleinement. D’un tournant qu’elle observe et auquel elle souhaite prendre part. En pleine réflexion et confection de l’opus, la campagne de Trump et ses phrases misogynes. La marche des femmes. La remise en cause de droits que l’on pensait acquis, comme l’avortement.  

La chanteuse se doit d’être militante, dit-elle à la presse, en janvier dernier. Finis les beaux discours, il faut passer à l’action. Naturellement, son disque prend une direction rock.

Sans se détacher de son précédent album, elle puise dans ses influences new-yorkaises et cubaines, dans de l’électro, de la pop, du rock et du trip hop, dans son corps et dans sa tête.

Pas étonnant qu’elle entre sur scène, statique, les pieds ancrés dans le sol, le corps imposant de par ce qu’il dégage. Capuche sur la tête, on dirait une boxeuse s’apprêtant à monter sur le ring.

Juste avant de rentrer dans l’arène. Elle a la détermination d’une combattante et chante avec puissance « Unlimited ».

Une manière de donner un ton qu’elle ne délaissera à aucun moment du concert. Il faut se battre. Se battre pour prendre sa place, pour obtenir des droits, pour les sauvegarder. Et la lutte passe pour elle par le collectif. Dans l’invocation du souvenir de certaines chanteuses rock des années 90 avec « Fox » ou dans le partage avec le public.

« Communier, tous ensemble, autour de la musique, c’est ce que l’on peut faire de mieux en ce moment. », lance-t-elle avant d’entamer « Love is a temple ».

Elle s’exprime à travers l’écriture, le chant et la danse. On y trouve du Mickaël Jackson, de la salsa, du voguing et surtout du plaisir, de l’amusement et de la sensualité.

Sous le nom de Cécile Cassel, elle incarne des femmes que les autres ont décrites. Avec HollySiz, ce sont toutes ces facettes intérieures et personnelles qu’elle exprime et dévoile.

À la fois joyeuse et légère, elle abrite également en elle un côté sombre, plus énervé, qui côtoie son romantisme, ses souffrances, ses espoirs et son imaginaire.

À travers un concert structuré en plusieurs actes, elle passe d’un style à un autre, sans raccourcis et avec intelligence, prenant le temps d’explorer les sonorités, les rythmes très cadencés, les manières de chanter et les chorégraphies, comme pour démontrer la complexité et la diversité d’une personnalité qui évolue, au fil des âges et des époques, et se développe, s’affirme et s’assume.

On aime son énergie et sa manière de penser son spectacle qui implique le public, de par l’interaction mais aussi de par la force qui se dégage de la scène et qui se diffuse dans l’audience. Avec sa musique, elle transmet l’instinct de la combattante. Avec son visage, elle partage ses sourires. Et avec son corps, elle libère des ondes électrisantes. Un moment enivrant.

 

 

Célian Ramis

Mythos 2018 : Le temps suspendu de Selah Sue

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Thabor, Rennes
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Presque dix ans après le succès de Raggamuffin, Selah Sue opère aujourd’hui un nouveau tournant et se présente le 17 avril dans le Cabaret Botanique du Thabor, installé pour le festival Mythos, dans un cadre plus intimiste.
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Presque dix ans après la sortie de son album à succès Raggamuffin, Selah Sue continue de développer son univers singulier, se baladant entre le ragga, le jazz et la soul. Elle opère aujourd’hui un nouveau tournant et se présente le 17 avril dans le Cabaret Botanique du Thabor, installé pour le festival Mythos, dans un cadre plus intimiste.

Surprenante entrée en matière, l’artiste belge choisit de dompter le silence du public en débutant par « So this is love », la chanson de Cendrillon qu’elle a interprétée pour un CD jazzy de Disney, fin 2017. Son choix n’est pas anodin. Elle pose le cadre de son nouveau spectacle. Calme, simple, qui suspend le temps.

Son premier enfant, né l’an dernier, lui a donné envie de nouveauté, d’inattendue. C’est ce qu’elle explique passant du français à l’anglais.

Pendant un temps, elle a ressenti le besoin de coucouner son bébé, au soleil, dans un hamac. Elle chante alors cette période, sur un ton paisible.

Sa voix, sa guitare, un musicien au violoncelle. Un air presque folk. L’ambiance est planante. L’organe vocal singulier de Selah Sue s’allie parfaitement à la résonnance pure des cordes du violoncelle.

La tendresse des balades flirte avec le style qu’on lui connaît davantage à ses débuts fulgurants, qui crée des montées en puissance, avant de prendre véritablement le virage annoncé.

L’artiste le dit : après un an d’absence, six ans de tournées pour ses précédents albums (Raggamuffin et Reason), des gros instruments et des grosses productions, elle a souhaité avancer vers quelque chose de nouveau. Changer de forme. Développer de nouvelles lignes. Sa proposition : faire découvrir au public rennais des chansons pas encore gravées sur CD, aller vers de l’inédit.

Avec son micro sample, elle enregistre ses vocalises. Puis sa guitare, avant de s’en décrocher. Elle garde son flow devenu sa marque de fabrique, en plus de sa voix rocailleuse, et se fait accompagner d’un synthé, ajoutant ainsi des sonorités électro à son répertoire, qui ne tombe pas pour autant dans un côté rétro.

Elle semble expérimenter sur scène, tout en gardant la maitrise parfaite de sa musique et de son instrument vocal. Elle emmène ses chansons ailleurs. Que ce soit ses anciennes comme « Alone » ou « This world », ou des reprises comme « Que sera, sera », de Doris Day.

Et elle n’oublie pas de revenir à l’origine de ce nouvel élan, avec des chansons nouvelles comme « Fool of life », écrite pour donner l’espoir et l’assurance, à son fils comme à tou-te-s celles et ceux qui trouveront écho dans ce titre, qu’en cas de coups durs, elle sera là.

C’est l’esprit de son retour qu’elle entame avec tendresse et sérénité, avec toujours sa force musicale et ses influences ragga, qu’elle ne délaisse pas cependant. Mais la place est faite à davantage d’envolées planantes qui pourraient à force s’apparenter à un chant des sirènes qui pourraient nous donner envie de décrocher.

Toutefois, on ne se lasse que 3 minutes avant de raccrocher les wagons et de se laisser envouter par la manière dont l’auteure-compositeure-chanteuse manie le temps avec une grande intelligence artistique, le suspendant dans une bulle vaporeuse, presque éphémère, et sans aucun doute sensuelle et élégante.  

Célian Ramis

Mythos 2018 : Kimberose, la nouvelle révélation soul

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En mars dernier, la sortie de l’album Chapter One installe le talent de Kimberose parmi les artistes à suivre de près. Le 17 avril, sur la scène de Mythos, dans le Cabaret Botanique, confirme que c’est bien la révélation soul de l’année.
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Révélée dans l’émission Taratata en septembre dernier, le groupe Kimberose séduit instantanément avec son EP et son titre « I’m sorry ». En mars dernier, la sortie de l’album Chapter One installe leur talent parmi les artistes à suivre de près. Le 17 avril, sur la scène de Mythos, dans le Cabaret Botanique, confirme que c’est bien la révélation soul de l’année.

Kimberose, c’est un groupe de quatre musiciens et, surtout, d’une auteure-chanteuse – Kimberly Kitson Mills – à la voix soul, douce et puissante, à la croisée de Norah Jones et Amy Winehouse. Une voix qui scotche le public, dès la deuxième chanson, qui se tient mutique, incapable même d’applaudir durant quelques secondes.

Kimberose a ce pouvoir, celui de vous hypnotiser. Parce qu’elle transmet avec générosité l’élégance et la rondeur de la soul. Sa pureté dans son contraste. Permettant ainsi de transmettre des émotions fortes, des émotions qui font vibrer.

Jusqu’à nous filer des frissons, notamment avec « Wolf », écrite à la suite du décès d’un être cher à la chanteuse, mais pas seulement. « Needed you », « Strong woman » ou encore « I’m sorry » procurent des sensations fines et intenses, subtiles et viscérales. Avec beaucoup d’aisance, la jeune artiste réussit à suspendre le temps. Et à suspendre le public à ses lèvres.

On se laisse bercer dans l’intimité de sa musique et la chaleur du chapiteau. Et on aime croiser celles à qui elle rend hommage dans la chanson sans nom, qu’elle intitule « Le slow ». Etta James, Billie Holiday, Nina Simone, Amy Winehouse, Ella Fitzgerald… Ses divinités à elle. Les grandes pointures de la soul et du jazz.

Tout fonctionne dans Kimberose : la voix, les envolées jazzy, les mélodies rappelant la soul des années 70, les rythmiques qui nous font nous mouvoir lentement. Tout en retenue, en pudeur, en finesse, en puissance et en sensualité.

On aime la générosité de son investissement, dans ses interprétations, de sa prestance et de son rapport au public. Si on note quelques redondances dans les mélodies, qui viennent se frotter à la jeunesse du projet qui peut-être n’ose encore s’affranchir des codes de leurs mentors, on apprécie le virage que prend le concert.

La voix devient plus rutilante et on s’éloigne petit à petit de l’ambiance Norah Jones pour se rapprocher d’Aretha Franklin, sans toutefois l’imiter. Le groove habite intensément la scène avec « Mine », qui suit la reprise de Lead Belly – que l’on connaît souvent plus avec la version de Nirvana – « Where did you sleep last night ? ».

Kimberose atteint l’apothéose en interprétant à nouveau leur titre phare « I’m sorry », « mais cette fois pour de vrai, maintenant que vous êtes chauds, parce que désolée de vous le dire mais vous ne l’étiez pas suffisamment tout à l’heure ». Et en effet, l’énergie circule, c’est groovy et électrique. Le public est conquis. 

Célian Ramis

Mythos 2018 : Camille, chanteuse inouïe à qui on dit oui !

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Thabor, Rennes
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C’est organique et primitif, poétique et charnel. Le 15 avril, pour Mythos, le spectacle de Camille dépasse le cadre du simple concert pour nous porter vers un voyage sensoriel suspendu dans le temps.
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C’est organique et primitif, poétique et charnel. Le spectacle de Camille dépasse le cadre du simple concert pour nous porter vers un voyage sensoriel suspendu dans le temps. Le 15 avril, la chanteuse délurait le Cabaret Botanique, installé dans le parc du Thabor, à Rennes, à l’occasion du festival Mythos.

Elle est une artiste qui sans cesse repousse les limites de la musique. Parce qu’elle explore. Parce qu’elle expérimente. Parce qu’elle invente. Elle maitrise sa voix, sa gestuelle, ses instruments, son corps et son cerveau. Elle est complète, elle est entière. Elle vit l’instant, investit chaque sonorité et partage sans concession.

Si Camille, au départ, c’est une voix singulière et une créativité débordante, au fil des années, elle a su les apprivoiser et les transformer, jusqu’à les démultiplier. L’an dernier, lors de la sortie de son nouvel album Ouï, elle nous scotchait. Dimanche soir, à Mythos, elle nous a transcendée.

De par les propositions scéniques, à la hauteur du talent de ses compositions musicales et vocales qu’elle n’hésite pas à faire monter crescendo tout au long du concert.

Passant d’un style à un autre, d’une tenue à une autre – grâce à un système de châle sur mesure lui permettant de se draper à sa guise jusqu’à se voiler intégralement par moment – et d’un registre à un autre, elle dévoile une performance hors norme.

Elle assume son univers, elle assume sa singularité, elle assume ses multiples facettes. Qui font d’elle un ovni de la chanson française, même quand elle dérive sur les flots de la langue anglaise.

Accompagnée de choristes et d’un arsenal de percussions, elle crée une ambiance lunaire et mystique, quasi primitive et sauvage, qui investit pleinement l’espace et l’intégralité de la salle.

C’est rafraichissant et entrainant. Et plus l’heure avance, plus elle lâche le côté solennel et plus elle se lâche, et embarque le public dans des rythmiques dynamiques et déjantées.

Si les allitérations et assonances de « Sous le sable » et « Lasso » sont irrésistibles, Camille avance vers un contenu plus charnel et débridé. Plus déconstruit et libre.

Elle oscille entre polyphonies, vocalises lyriques, tonalités soul, soufflements, battements de tambours et envolées joyeuses en bande. C’est audacieux et brillant.

Elle affiche un coup un côté cheffe d’orchestre gospel dans « Ilo veyou », un coup un côté rock n’roll dans « Too drunk » ou un autre coup un coté mise à nu dans « Fille à papa » et sans filtre dans « Je ne mâche pas mes mots ».

Elle suspend le temps, le malaxe, le brouille et l’accélère en même temps. On ne comprend pas bien ce qui nous arrive face à elle mais on aime ça. Sa folie, son intimité et son génie.

Sa manière de faire danser des couples dans le public sur « Les loups », sa fragilité instantanée quand elle interprète « Seeds » ou sa fragilité poétisée dans « Pâle septembre ».

Avec Camille, tout devient matière à créer, à fabriquer, à conceptualiser, à jouer. Que ce soit avec les mots, son corps, son châle – tantôt serpillière, tantôt rideau – sa voix et ses tripes.

Elle s’amuse de rien et prend tout au sérieux. Avec légèreté, humour, tendresse et engagement. On insiste. Elle est un tout, elle est entière. Et elle est complète. 

Célian Ramis

Mythos 2017 : Sandre, dans les méandres de l'âme humaine

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Théâtre de la Parcheminerie, Rennes
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C’est une claque en plein visage que nous met le collectif Denisyak avec la pièce Sandre, dévoilée dans le cadre du festival Mythos, le 5 avril dernier au théâtre de la Parcheminerie, à Rennes.
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C’est une claque en plein visage que nous met le collectif Denisyak avec la pièce Sandre, dévoilée dans le cadre du festival Mythos, le 5 avril dernier au théâtre de la Parcheminerie, à Rennes.

Un grand fauteuil installé sur des pics menaçants trône au milieu d’un ilot installé sur la scène. C’est là, éclairée tantôt par des spots restreints, tantôt par la lumière tamisée d’une lampe de chevet, qu’elle se raconte dans l’ombre d’un esprit endolori par les blessures d’une vie passée à côté de l’être tant aimé.

Son mari, elle l’aime, elle le chérit. Il n’aimait pas les animaux, ils n’avaient pas d’animaux. Il ne voulait pas partir en vacances, ils restaient à la maison et allaient chez sa mère à lui le dimanche. Il voulait parler, elle l’écoutait. Il ne voulait pas parler, elle regardait la télé.

Elle était belle, selon elle. Son mari voulait un enfant. « Petite, tu joues à la poupée et après tu veux un enfant. », raisonne-t-elle. Mais en vérité, elle n’en avait pas envie. Pas envie de vivre une grossesse qui transformera son corps. « Ma mère me disait ‘on tient un homme par le ventre’ », alors elle lui a mitonné tous les petits plats dont dispose la gastronomie française. Et pour l’accompagner, elle se servait deux fois.

Elle a grossi, donc elle a accepté de faire un enfant. Parce que la graisse de son ventre masquait l’évolution du fœtus. Mais son mari ne l’aime plus, le petit mord et la grande ne veut plus voir sa mère. Parce que cette dernière a tué quelqu’un une fois. À cet instant, elle est sortie d’elle-même. Mais elle n’est pas folle.

Le discours est frappant. Cette femme a « tué son amour ». Parce qu’il a repris son amour, elle a repris la chair de sa chair. « Je ne suis pas qu’un ventre », explique-t-elle, calmement, pour justifier son infanticide. Ce troisième enfant, elle n’en voulait pas. « Je suis contente que Mitterand ait aboli… Même si j’ai tué quelqu’un. », poursuit-elle.

Le récit, écrit de la talentueuse plume de Solenn Denis, est bouleversant. Et renversant de complexité. L’infanticide raconté par une femme normale, interprétée par un homme, Erwan Douaphars, qui livre les tréfonds d’une âme humaine en peine et qui décortique une facette du « monstrueux » qui dégoûte tout autant qu’elle fascine.

Et là où le collectif Denisyak frappe fort réside dans le détachement naturel qui s’opère à travers ce parti pris murement réfléchi. L’intimité profonde d’une femme fictive, inspirée d’un fait divers avéré, dans la bouche d’un comédien qui ne pourra jamais enfanter de par son corps biologique d’homme.

L’auteure a souhaité ici donner la parole à celles que l’on n’entend quasiment jamais. Mais dont les motivations sont toujours plus ou moins fantasmées. De par la dimension nouvelle accordée au texte, à la mise en scène et au jeu, les émotions sont bousculent, passant du rire un peu moqueur à l’incompréhension, la colère et la souffrance.

On écoute attentivement les propos de cette femme meurtrie, en permanence à côté d’elle-même et de sa vie, prise par un quotidien domestique triste et un amour déchu. Pour autant, Sandre ne cherche pas à excuser et justifier l’acte de cette mère/épouse qui a oublié d’être femme ou à pardonner le meurtre de cet enfant. Simplement, la pièce interpelle et questionne notre rapport à cette figure, dont on ne trouve toujours pas la réponse.

La claque s’imprègne alors dans notre joue et notre esprit. On garde en mémoire la voix de cette femme, ses lèvres qui se teintent de noir en signe d’amertume, de colère et peut-être de regrets - ou non -, la lumière tamisée, l’ambiance étrange qui règne sur le plateau et envahit la salle de la Parcheminerie. Et surtout, les mots qui sonnent et résonnent comme des coups de poing qui lacèrent nos entrailles.

Célian Ramis

Mythos 2017 : Adèle Zouane, à la conquête de l'amour

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Parc du Thabor, Rennes
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Adèle Zouane raconte ses histoires sentimentales au fil de sa construction de jeune fille et de jeune femme dans À mes amours, pièce présentée le 2 avril, au Thabor à Rennes, lors du festival Mythos.
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Adèle Zouane raconte ses histoires sentimentales au fil de sa construction de jeune fille et de jeune femme dans À mes amours, pièce présentée à l’occasion de la 21e édition du festival Mythos, le 2 avril, sous le cabaret botanique, installé dans le parc du Thabor à Rennes.

Des coups de cœur, des obsessions, des premières fois, des regards, des lettres, des poèmes, des désirs, des désillusions, des peines de cœur, des trahisons. Les histoires d’amour fleurissent, fanent et passent. Mais les interrogations subsistent et, évidemment, « les questions importantes n’ont jamais de réponse. »

Un an après l’obtention de son diplôme à l’École supérieure d’art dramatique du TNB à Rennes, elle écrit et crée son premier spectacle À mes amours, qu’elle dévoile lors des 20 ans du festival Mythos. Et revient défendre sa création dans le cabaret botanique, cette année encore.

On se délecte de sa proposition, aussi légère qu’espiègle, aussi moderne qu’indémodable. Elle subjugue de sincérité et de simplicité. Elle qui raconte ses histoires de cœur de ses 8 ans à ses 25 ans.

Dix-sept ans d’amour pour les garçons. Qu’elle les voit dans la cour, qu’elle les côtoie sur les bancs de la classe, qu’elle les fréquente en colonie de vacances ou qu’elle les croise au détour d’une fête entre ami-e-s, elle les aime tous.

Et parfois même, elle les aime en même temps. Tout du moins quand elle est enfant. Car on se souvient de cette règle en primaire « qui dit que tu peux aimer plusieurs personnes en même temps, mais il faut choisir un ordre de préférence. » Si le polyamour apparaît comme une évidence à cette époque, Adèle sera amenée, en grandissant, à s’interroger quant à sa capacité à ressentir des émotions pour deux garçons à la fois.

« On peut désirer sans aimer ? Le désir peut être plus fort que l’amour ? Et moi, qu’est-ce que je préfère ? », s’angoisse-t-elle. Adèle va de découverte en découverte, d’expérience en expérience.

Toutes, elle les embrasse avec enthousiasme, désireuse de vibrer, ressentir, tester, éprouver. Désireuse de voir le loup et de quitter son corps de jeune fille pour devenir femme.

Et en parallèle, elle lui écrit. Lui qu’elle aimera tellement qu’il deviendra le père de ses enfants. Lui qu’elle imagine, qu’elle rêve, qu’elle fantasme. Peut-être celui dont elle parle dans une interview à 14 ans, idéalisant sa vie future « dans une maison bleue avec des jumeaux ».

À la recherche de l’homme de sa vie, Adèle mène une quête sans relâche. Tout tourne autour des garçons. Rémi, Maxime, Bastien, Sylvain, Victor, Lobsan, François, Yoann… De tous ces nouveaux garçons qu’elle rencontre, étape par étape. En primaire, en internat, au lycée puis en études supérieures. Des amours non réciproques, des histoires sans lendemain, des échanges de regards, des moments de drague, des nuits de plaisir, des bisous maladroits ou des baisers de cinéma, elle ne nous épargne rien.

Et surtout, ne s’épargne rien. Car si son but est de trouver celui qui partagera sa vie, elle n’en est pas moins naïve. Pas de conte de fée raconté ici, pas de discours traditionnaliste et conservateur. Au contraire, c’est une vision déjà mature que délivre la jeune Adèle qui adolescente raisonne avec son temps. Pour trouver le bon, pour savoir si c’est le bon, il faut tester et explorer une multitude de possibilités.

C’est là la force de À mes amours dont l’écriture fluide nous embarque dans ce récit commun à un grand nombre d’individus. Les instants décrits et si bien joués résonnent dans des tas de bribes de vies vécues. Car, comme elle le dit fièrement, plusieurs vies s’enchainent dans une vie. Et l’évolution qu’elle retrace est résolument moderne et efficace.

Elle est espiègle, déterminée, curieuse. Elle se révèle dans tout ce que peut être une femme, sans frontière. Assume ses échecs dont elle se relève à chaque fois, avoue ses peines et ses désillusions, affiche son désir, sa sexualité et sa frustration sexuelle. Tout cela dans un jeu naturel et spontané, créant très souvent le rire franc des spectateurs et spectatrices.

Elle montre sa culotte, dévoile sa poitrine, libère sa pensée, ses réflexions et ses interrogations. Ce cœur d’artichaut parle sans détour de la recherche d’un amour sincère dont personne ne connaît la formule exacte.

Elle tâtonne dans sa quête mais certainement pas sur la scène dont elle prend l’espace sans forcer. Simplement de par son talent de comédienne et de par le potentiel redoutable de son écriture, à l’image d’une Annie Ernaux qui n’hésite pas à se mettre à nue et à décortiquer son passé avec une simplicité à couper le souffle.

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