Femmes kurdes, combattantes face aux répressions

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Emprisonnées, en exil, assassinées, torturées, en grève de la faim… Les femmes kurdes résistent et mènent de front lutte contre le patriarcat, guerres géopolitiques, combat contre la répression historique de leur peuple et révolution pour le droit et la liberté d’expression.
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Emprisonnées, en exil, assassinées, torturées, en grève de la faim… Les femmes kurdes résistent et mènent de front lutte contre le patriarcat, guerres géopolitiques, combat contre la répression historique de leur peuple et révolution pour le droit et la liberté d’expression. Dimanche 10 mars - soit 11 jour avant le Newroz, fête traditionnelle célèbrant le nouvel an kurde - l’association Amitiés kurdes en Bretagne faisait la lumière sur ces combattantes à l’occasion de la table ronde « Du féminicide à l’emprisonnement : l’engagement des femmes en Turquie », à la MIR. Dans le cadre de la programmation du 8 mars à Rennes. 

Elle a fui son pays et en témoigne ce soir-là, à la Maison Internationale de Rennes. « En tant que femmes, dans tous les espaces et dans tous les moments de nos vies, nous subissons l’oppression et les persécutions du patriarcat. En tant que journalistes – qui est un métier plutôt considéré comme masculin – nous subissons l’oppression et les persécutions de nos collègues hommes et les persécutions du pouvoir. », indique Duygu Erol, journaliste kurde en exil à Rennes. 

Son parcours, qu’elle partage brièvement avec la salle, démontre le croisement entre ses engagements. En Turquie, elle a d’abord collaboré avec Jinha, la première agence de presse dont les membres étaient des femmes et dont la ligne éditoriale visait à « tendre le micro aux femmes et à défendre les droits des femmes ». 

Une initiative militante courageuse au slogan bien trempé, emprunté à Virginia Woolf : « Nous publierons sans nous poser la question de ce qu’ils diront… »

Pour simplement effectuer leur travail de journalistes, elles sont régulièrement interpelées par la Police, arrêtées, violentées. Déterminées, elles poursuivent malgré les intimidations leur mission : l’information.

« Jusqu’en 2016… Un soir, un décret est passé, interdisant la publication de plusieurs médias dont Jinha. Le fait que nos locaux soient sous scellés ne nous a pas découragées. Nous avons continué notre travail de journaliste. », souligne Duygu Erol. 

Un nouvel organe de presse est lancé : Sujin. Même combat : « arrêtées par la Police, inquiétées, violentées sur le terrain mais toujours déterminées. » Un nouveau décret vient l’interdire à nouveau. Nait alors sur le même modèle JinNewsqui clame « Avec le crayon des femmes, suivre la vérité ». 

Pour Duygu, « la même détermination continue mais la tradition de la persécution se poursuit aussi. Certaines des journalistes sont en prison. Certaines ont rejoint la grève de la faim. Le problème de la démocratie en Turquie ne se résoudra pas tant qu’on n’aura pas trouvé une solution au problème kurde. Aujourd’hui, je suis ici mais où que nous soyons en tant que journalistes femmes nous continuons avec détermination. Nous avons besoin de voir votre solidarité et votre soutien pour que l’on puisse poursuivre ! » 

DÉNONCER, INFORMER, ILLUSTRER

Zehra Dogan, artiste, auteure, journaliste, fondatrice de l’agence féministe Jinha, accusée comme plus d’une centaine de journaliste d’être membre d’une organisation terroriste, a été libérée le 24 février 2019 après deux incarcérations entre 2016 et aujourd’hui. 

Le 10 mars, elle ne pouvait être physiquement présente à Rennes pour la table ronde. Mais jusqu’au 31 mars, le carré Lully de l’Opéra expose ses dessins et tableaux, réalisés durant deux périodes : celle des « jours clandestins » à Istanbul en 2017 - période durant laquelle elle est en liberté provisoire et attend la décision de la Cour d’appel - et celle de « l’emprisonnement ».

À la prison de Diyarbakir, elle dessine avec ce qu’elle trouve. Du papier journal, du curcuma, de la teinture de cheveux, des stylos, du persil, de l’aspirine, du sang menstruels, des tissus provenant de t-shirts usagés… Elle écrit : « Chaque fois que mes amies coupent leurs cheveux, elles m’apportent une mèche, en me disant « tiens, tu feras des pinceaux ». Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour je peindrais avec des pinceaux si précieux. »

En août 2018, de la geôle d’Amed, elle signe un texte militant puissant : « Et j’écoute comme toujours ma conscience. Et ma conscience me dit « continue ton art, et quoi qu’il arrive continue de dessiner et raconter ». Je l’écoute et je décide, encore une fois, de continuer. C’est cela être une femme dans le système patriarcal. Depuis cinq mille ans, nous sommes maudites, considérées comme dégoutantes. C’est un impératif des religions monothéistes que de maudire son propre grain, la semence dont il vient, les ovules… Dans le judaïsme, entre autres, lorsqu’une femme a ses règles, c’est ne touche rien, mange dans une assiette différente, dort dans un autre lit, et même pour que l’abondance ne disparaisse pas, elle est mise en dehors de la maison. »

Elle poursuit, quelques lignes plus loin : « C’est comme cela que j’ai trouvé le sens pour faire face à tout cela. J’ai voulu que les toutes patriarcaux/les ressentent, qu’ils/elles soient dégoutéEs de la femme dégoutante. Imaginez un députée, une future élue emprisonnée… Et la décision que j’ai pris de dessiner les initiatives de Leyla Güven, car les photos sont interdites, et qu’il n’y a pas de papier adéquat. Alors j’ai dessiné sur des papiers d’emballage déchirés, qui emballent les citrons. A votre avis, rien que cette interdiction, qu’il n’y ait pas un seul papier à dessin, n’est-elle pas à elle seule une situation dégoutante ? Bref, considérez vous-même, est-ce mes dessins qui sont dégoutants ou mon quotidien ? »

GRÈVE DE LA FAIM

Journaliste-artiste-militante-kurde, Zehra Dogan dénonce, où qu’elle soit, les violences de l’état turc d’Erdogan et ne cesse, sous la pression et les menaces, de raconter les exécutions – notamment du jeune kurde Kemal Kurkut tué en 2017 à Diyarbakir – les victoires de « la force armée féminine qui avance sur Raqqa pour mettre fin aux souffrances des femmes » ou encore les grèves de la faim comme ce fut le cas à la prison de Sakran à cette époque.

Mais aussi celle qui se poursuit actuellement en 2019 et qui a été entamée en novembre 2018 par celle dont parle Zehra Dogan dans son texte, Leyla Güven. Députée d’opposition (Parti démocratique des peuples) à Diyarbakir, elle a été emprisonnée en Turquie pendant un an. Une manière pour elle de protester contre « le fait qu’Abdullah Ocalan, le chef historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), soit maintenu à l’isolement », signale un article publié dans le journal hebdomadaire Marianne. 

Si quelques articles en font état, peu de médias français relèvent et révèlent l’ampleur du mouvement, qui n’a pas atteint que Leyla Güven mais un grand nombre de personnes, y compris en France, puisque la grève de la faim est soutenue à Strasbourg notamment par des militant-e-s.

« Leyla Güven est une députée kurde qui a été enfermée pour ses idées. Elle a été libérée car là-bas il y a eu une de grosses campagnes à propos de la grève. Mais ici, ce n’est pas relayée. », se désole Mukadder Deniz, membre du Mouvement des femmes kurdes en France, présente lors de la table ronde à Rennes. 

« Quatorze camarades sont en grève de la faim à Strasbourg. Les Kurdes jouent un rôle majeur dans l’opposition et en Turquie il y a emprisonnement dès que quelqu’un prononce un discours de paix envers le peuple kurde ou dénonce la politique répressive d’Erdogan. La fin de l’isolement est la seule solution pour la paix au Moyen Orient. Il y a actuellement 7000 personnes dans le monde entier en grève de la faim. Tous les habitants de Turquie subissent cette guerre de la répression. C’est l’émancipation des peuples qui est ciblée. Les prisons sont pleines à craquer de prisonniers politiques isolés. », explique une militante de Strasbourg, contactée via Skype en direct de la MIR ce 10 mars. 

Elle poursuit, faisant état de la situation de santé des camarades en grève. Une grève commencée depuis 84 jours : « Ils ont des soucis médicaux, des pertes de poids, des spasmes cardiaques ou musculaires et les conséquences vont continuer. Leur détermination et leurs consciences éveillées sont pour un futur possible en Turquie dans une démocratie. Leur détermination nous emmènera vers l’objectif commun : faire réagir le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements et le Conseil de l’Europe qui siègent à Strasbourg, d’où la grève ici, et qui ont le pouvoir de sanction sur la Turquie. Pour que les institutions réagissent au plus vite avant qu’il ne soit trop tard. »

TRIPLE MEURTRE

La situation est critique et les médias rechignent à s’y intéresser. Parce qu’il y a des enjeux de pouvoir, des enjeux politiques, de relations entre la France et la Turquie, surtout à une époque où l’on renforce la surveillance des djihadistes quittant l’Hexagone et l’Europe, en passant par la Turquie.

« En 2016, il y a des accords de sécurité entre Caseneuve et ses homologues turcs. L’assassinat ne devient plus une priorité. », souligne Jacques Massey, journaliste indépendant. L’assassinat qu’il mentionne, c’est celui de Fidan Dogan, Sakine Cansiz et Leyla Soylemez, trois militantes kurdes retrouvées exécutées par plusieurs balles dans la tête, le 10 janvier 2013 au Centre d’Information sur le Kurdistan, à Paris. 

« Il y a aujourd’hui des intérêts croisés entre la France et la Turquie avec des logiques d’apaisement et un renforcement de la coopération. Les pays essayent d’éviter les blocages tout en évitant d’aggraver la situation. », conclut le journaliste. 

Élucider donc le triple meurtre de ces femmes et demander à la Turquie, dont les services secrets pourraient être impliqués, de rendre des comptes n’est pas la priorité. Loin de là. La situation est encore moins importante quand elle est hors de nos frontières.

Pour Mukadder Deniz, « le peuple kurde est opprimé depuis des siècles. Un martyr de plus pour nous, ce n’est pas la fin du monde. Ce n’est pas facile de dire ça mais c’est la réalité. Nous sommes prêts à ça pour que le peuple kurde soit libre. Les médias s’en foutent de la situation. Ne reste plus que la grève de la faim pour se faire entendre. Lorsqu’ils et elles prennent la décision de la grève de la faim, ils et elles savent qu’au bout, il y a la mort. C’est consternant que les autorités européennes ne réagissent pas. Je suis d’origine kurde, je vis ici mais je suis touchée par ce qui se passe en Turquie. »

LES FEMMES EN LUTTE

Elle attire l’attention sur la situation des femmes, rappelant que les femmes kurdes se battent depuis plusieurs d’années pour l’émancipation des femmes et pour la libération du peuple kurde. Si de nombreuses images montraient des femmes au sein des forces armées kurdes lors de la bataille de Kobané en Syrie, en 2014, ce n’est pas pour rien.

Elles ont lutté. « Parce qu’aucune révolution ne peut se faire dans une société où les femmes y sont esclaves. Elles sont en colère et en résistance contre les tortures, les arrestations, elles sont en recherche de la liberté et l’engagement est croissant dans presque toutes les régions kurdes. », précise la membre du Mouvement des femmes kurdes en France.

Mukadder Deniz cite quelques dates clés, comme en 1987 avec la création de l’Union des femmes patriotiques du Kurdistan, en 1993 avec la guérilla féminine pour entrer la création d’une armée féminine, en 1995 avec la fondation de l’Union des femmes libres du Kurdistan, en 1999 avec la création du Parti des femmes travailleuses du Kurdistan ou encore en 2002, avec la fondation du Parti de libération des femmes.

« Tout cela participe à développer la place des femmes dans l’armée, les activités sociales, la politique, l’économie, etc. Et à donner du courage et de la confiance. Ainsi que des compétences pour s’organiser et gérer leurs vies. C’est une révolution sociale, culturelle, etc. Qui s’est même ouverte avec le Parti de libération des femmes, visant à intégrer l’expérience des femmes kurdes avec d’autres nations. Pour renforcer le dialogue avec des pays du monde entier. Et puis, elles ont mis en place des aides pour les femmes persécutées, ayant vécu ou qui vivent des violences. Les femmes sont présentes au quotidien pour les femmes kurdes mais aussi pour toutes les femmes, tous les combats. », conclut avec puissance Mukadder Deniz.

Célian Ramis

Avortement : Mon corps, mes droits !

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Avortement : retour sur la conquête d'un droit sans cesse contesté et menacé. En 2018, les luttes pour le droit à l'avortement, en France comme dans le monde, restent terriblement d'actualité.
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Courant avril, le Groupe féministe de Fougères apprend que l’avortement chirurgical n’est plus pratiqué au Centre Hospitalier de Fougères. Le 26 mai, une large majorité d’Irlandais-es se proclament en faveur de la légalisation de l’Interruption Volontaire de Grossesse.

Le 8 août, les sénateurs argentins rejettent le projet de légalisation de l’avortement. Le 11 septembre, Bernard de Rochambeau, président du Syndicat national des Gynécologues, déclare au micro de Valentine Oberti (émission Quotidien, sur TMC) que l’IVG serait un homicide.

Le 10 octobre, le pape François met en parallèle le recours à l’avortement et le fait d’engager un tueur à gages. En France comme dans le reste du monde, en 2018, les femmes ne peuvent toujours pas disposer pleinement de leur corps, sans être jugées, forcées à se justifier et culpabilisées. Pourquoi faut-il constamment défendre le droit à l’avortement ?

L’an dernier, à l’occasion du 28 septembre, journée internationale pour le droit à l’avortement, les associations féministes rennaises mettaient le point sur le i de « conquis » et non de « acquis ». L’accès à l’IVG n’est toujours pas garanti partout… Et surtout n’est pas égal partout… Il est sans cesse contesté, discuté, entravé. En toute impunité. Si les luttes d’hier ne doivent pas être oubliées, il est important de comprendre pourquoi elles restent aujourd’hui encore terriblement d’actualité. 

Le 5 avril 1971, Le Nouvel Observateur diffuse, ce que l’on nomme aujourd’hui, le « Manifeste des 343 salopes ». Soit un texte signé par des femmes célèbres et des anonymes, dans lequel elles revendiquent avoir avorté clandestinement et réclament la légalisation de l’Interruption Volontaire de Grossesse.

Le 12 octobre 2018, L’Obs publie « Mon corps, mes droits ». Un hommage aux 343 Françaises et leur courage, 47 ans auparavant. Cette fois, elles sont militantes, élues, citoyennes, viennent de 28 pays d’Europe et affirment que l’avortement est un droit qui doit être sûr et légal dans tous les pays. La boucle est bouclée ? Loin de là.

La gronde des femmes n’a de cesse de retentir pour dénoncer les inégalités et défendre le droit à disposer de son propre corps. Et donc de décider d’avoir un enfant ou non. Sans être culpabilisées. Sans être jugées. 

LUTTES ACHARNÉES

L’été 71 voit naitre le mouvement Choisir. Pour l’éducation sexuelle et la contraception, pour l’abrogation de la loi de 1920 (qui définit l’avortement comme un crime et assimile la contraception à l’avortement) et pour la gratuité de la défense des femmes poursuivies en justice.

Parmi les signataires du manifeste et les créatrices du mouvement, on trouve la militante et avocate Gisèle Halimi qui défend l’année suivante Marie-Claire, une jeune fille de 16 ans, qui après avoir été violée, a avorté avec la complicité de sa mère – jugée également aux côtés de 3 autres femmes majeures.

Le procès de Bobigny reste aujourd’hui encore dans les mémoires. Car il a secoué l’opinion, mettant en avant que, chaque année, des milliers de femmes ont recours à des avortements clandestins, au péril de leur vie ou de leur santé. En avril 1973, des militant-e-s du Planning Familial, du Mouvement de Libération des Femmes et du Groupe Information Santé fondent le MLAC : le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception.

De très nombreux débats houleux plus tard et moins de deux ans après, la loi Veil - portée par Simone Veil, alors ministre de la Santé - est promulguée pour 5 ans et autorise les interruptions volontaires de grossesse jusqu’à 10 semaines. Si aujourd’hui, on la brandit comme le haut symbole des luttes féministes, cette première version n’est qu’une étape dans l’histoire du droit à l’avortement.

À l’époque, l’argument est principalement sanitaire. On s’efforce de limiter les IVG « à des cas de nécessité », pour empêcher « qu’elles ne deviennent un moyen de réguler les naissances », souligne le site gouvernemental sur l’IVGLa loi est adoptée définitivement en décembre 1979 mais l’opposition est forte, considérant que l’avortement a été banalisé à tort.

Les générations suivantes devront renouveler les mobilisations et les luttes pour obtenir le remboursement de cet acte en 1982, la création du délit d’entrave à l’IVG en 1993, la prolongation à 12 semaines de grossesse en 2001 (aujourd’hui, la volonté étant d’augmenter le délai légal, sur les modèles anglais et hollandais, permettant aux femmes d’avorter jusqu’à 24 semaines de grossesse), la gratuité pour toutes en 2013, la suppression de la notion de détresse en 2014 ou encore la suppression du délai de réflexion de 7 jours en 2016. 

DUR, DE FAIRE ÉVOLUER LES MENTALITÉS

Dans le monde, « une femme meurt toutes les 9 minutes d’un avortement clandestin ». C’est ce qu’a rappelé en mai dernier Véronique Séhier, co-présidente du Planning Familial. Soit environ 47 000 décès, chaque année, sans oublier qu’elles sont également des milliers à subir des complications et/ou mutilations.

Si 56 millions de femmes ont recours à l’avortement chaque année - chiffre stable depuis 2010 -, peu de pays l’autorisent pleinement. 95% l’acceptent pour sauver la vie des femmes enceintes mais, comme le souligne le Planning Familial dans son Focus de février 2017, «la loi qui nécessite la formation des professionnel-le-s, la disponibilité des services, l’information et la rapidité d’intervention, n’est toujours pas appliquée. »

En dehors de Malte, du Salvador, du Nicaragua, du Chili, de Haïti, du Honduras et de la République Dominicaine – qui interdisent drastiquement l’avortement et ne prévoient aucune exception légale pour sauver la vie de la personne enceinte – nombreux sont les pays à imposer des conditions pour y avoir accès : en cas de viol ou d’inceste, malformation fœtale, danger pour la santé physique et/ou mentale... 

Et ce droit, aussi incomplet soit-il, est sans cesse mis à mal, bousculé. Comme ce fut le cas en Espagne en 2014 lorsque le gouvernement de Mariano Rajoy essayait de le supprimer alors qu’il avait été conquis 4 ans auparavant. Un projet abandonné à la suite des nombreuses et massives mobilisations s’indignant d’un tel retour en arrière.

On retrouve quasiment le même cas en 2016 puis début 2018 dans un des pays européens des plus restrictifs en matière de droit à l’avortement : la Pologne. Entre ces deux vagues rétrogrades, le Conseil de l’Europe fait connaître ses inquiétudes au sein d’un rapport qui pointe du doigt un recul des droits des femmes concernant l’accès à la contraception et à l’avortement.

Le commissaire aux droits de l’Homme, Nils Muiznieks, épingle notamment l’Arménie, la Géorgie, la Macédoine, la Russie et la Slovaquie qui adoptent « des mesures renforçant les critères à remplir pour les femmes afin d’avoir accès à l’avortement. » 

LA MONTÉE DES DISCOURS CONSERVATEURS

Outre Atlantique, ce sont les Argentin-e-s ont dû faire face, le 8 août dernier, au rejet du projet de légalisation de l’avortement par le Sénat. La déception est immense. Mais la bataille n’est pas perdue. En janvier, le tweet de Muriel Santa Ana affirmant avoir avorté illégalement délie les langues en Argentine, où les militantes féministes se battent depuis longtemps.

La multiplication des témoignages mène à un projet de légalisation en avril, occupe les débats et pousse des millions de personnes à se réunir dans la rue pour manifester pour l’accès à ce droit, sans condition et restriction. Sans oublier que la mobilisation dépasse les frontières et que le foulard vert, symbole de la lutte des militant-e-s pro-choix, atteint le Chili, l’Équateur, le Pérou, la Colombie et le Mexique.

À cette occasion, Danielle Bousquet, présidente du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, rappelle l’importance de réaffirmer le droit des femmes à disposer de leur corps. Tout comme l’a fait l’Irlande, en mai dernier, en se positionnant largement en faveur du 36eamendement.

C’est pourtant, comme la Pologne, un des pays européens les plus restrictifs en matière d’avortement, autorisé uniquement en cas de danger pour la vie de la femme enceinte. Et ce depuis 2012 seulement. Cette année-là, le 21 octobre marque la mort de Savita Halappanavar, femme de 31 ans, qui décède dans un hôpital irlandais où elle est venue pour de fortes douleurs, signes d’une fausse couche.

Sa demande, d’interrompre sa grossesse, est refusée à cause du 8eamendement de la Constitution, adopté en 1983, qui interdit formellement toute pratique de l’IVG. Elle meurt d’une septicémie. En 2013, la loi est alors légèrement modifiée. Les autres raisons sont toujours passibles de plus d’une dizaine d’années d’emprisonnement.

Malgré un cadre ultra conservateur, le pays, à force de luttes militantes acharnées, fait basculer la tendance jusqu’à obtenir le droit à l’avortement jusqu’à 12 semaines de grossesse et jusqu’à 24 en cas de raisons exceptionnelles. 

Si on peut se réjouir d’une telle avancée, personne ne peut néanmoins crier victoire. Parce que les discours religieux et les discours extrêmes s’élèvent. De partout. Début septembre, le président du Syndicat des gynécologues évoque l’avortement en parlant d’homicide.

Quelques jours plus tard, c’est le pape François qui compare l’IVG à un tueur à gage. Régulièrement, les interventions d’Emile Duport, fondateur et porte-parole du mouvement Les Survivants, rappellent que pour certain-e-s, l’IVG reste profondément assimilé à un crime.

« Il a fait son retour sur les plateaux TV, invité par Cyril Hanouna qui faisait une émission « Balance ton poste » et lançait le débat : « pour ou contre l’avortement ? ». C’est décourageant ! Mais l’an dernier, les Survivants devaient faire un tour de France, en commençant par Saint-Malo, et demandaient des fonds via HelloAsso pour le faire. Comme c’est la même plateforme qui héberge des campagnes du Planning Familial, on l’a contactée pour soulever l’incohérence et elle a annulé les dons. Ils n’ont donc pas pu faire leur tournée ! », explique Loren, militante féministe et membre de la commission IVG, contraception du Planning Familial 35.

Le 23 octobre, au soir, une dizaine de femmes assiste et participe à la réunion de la commission, qui se déroule au local de l’antenne rennaise. 

NE PAS SE LAISSER FAIRE ET AVANCER

Si les propos rétrogrades et conservateurs les agacent au plus haut point, les militantes en parlent, échangent mais surtout essayent de ne pas perdre de l’énergie en combattant les provocations.

Ensemble, elles cherchent plutôt à réfléchir à comment orienter et comment faire circuler les informations, souvent détournées par les anti-choix via des sites Internet se présentant comme officiels mais destinés à finalement culpabiliser les personnes en recherche de réponses à leurs questions concernant l’IVG et les démarches à suivre. Et par conséquent, à les détourner de leur objectif initial.

La devise du Planning Familial fracasse leur bêtise de par sa simplicité : libres de nos choix. Chacune doit pouvoir disposer de son corps comme elle l’entend.

« Je suis venue là parce qu’en 2016, j’étais en Argentine et que là-bas l’avortement est illégal. Je me suis intéressée à la question en France et j’ai compris que ce n’était pas acquis du tout. », souligne Valentine, membre également de la commission, rejointe par Loren qui s’est investie ici, en étant une des référentes, pour défendre la liberté du corps et la liberté des femmes, revendications fortement inscrites dans l’ADN de l’association féministe.

Pour elles, la meilleure contraception, c’est celle que l’on choisit. Et l’information délivrée par les professionnel-le-s de la santé autour de la question doit être totale et complète selon les besoins et les envies :

« On ne doit pas préjuger des choix des personnes selon leurs origines réelles ou supposées, leurs âges, leurs classes sociales, leurs orientations sexuelles, etc. »

La lutte passe par l’éducation, qui malheureusement peine encore alors que la loi de 2001 prévoit des cycles d’intervention réguliers tout au long du parcours scolaire. Mais là encore les résistances se dévoilent, la loi n’étant appliquée que partiellement, livrée à la bonne volonté des établissements. 

Pour autant, les militantes ne se découragent pas. Au contraire. La réunion est l’occasion de faire le point sur les actions passées et à venir.

« Valentine, Loren et moi avons fait une conférence à Sciences Po, le 26 septembre (organisée par l’association étudiante Georges Sand, autour de la thématique « Droit à l’avortement : une lutte toujours d’actualité », ndlr). Nous avons opté pour l’angle des luttes actuelles qui nous semblaient importantes, avec l’Argentine, l’Irlande, etc. La salle était remplie et les retours ont été très bons. Les gens étaient vraiment intéressés par le sujet. », annonce Chloé, elle aussi référente de la commission, avant d’évoquer le rassemblement du 28 septembre, place de la Mairie à Rennes à l’occasion de la journée internationale pour le droit à l’avortement. 

« ON PEUT JOUIR ET SE REPRODUIRE ! » : LAISSEZ-NOUS CHOISIR ! 

Ce jour-là, aux alentours de 18h, les banderoles affluent de messages militants : « Otez vos rosaires de nos ovaires », « #Ireland : My body my choice », « Un cintre pour ranger ! Non pour avorter ! », « T’habites à Fougères ? Range tes ovaires », « Woman’s right are human rights », « Mon corps, le mien, pas celui du médecin » ou encore « L’IVG, j’y VEIle », « Simone Veil au Panthéon, loi Veil dans la Constitution ».

Les militant-e-s se réunissent. Les passant-e-s s’approchent. Et au milieu, deux femmes âgées d’environ 70-80 ans lisent les pancartes et échangent à ce propos. « « Plutôt jouir que se reproduire, laissez-nous choisir ! » Oui ! Et on peut jouir ET se reproduire ! », dit la première à son amie qui lui répond : « Et surtout, on peut se reproduire quand on veut ! ». Ce à quoi la première lui rétorque, hilare : « Bah oui, parce que jouir, c’est quand on peut ! » La discussion est réjouissante.

Et le rassemblement, loin – hélas – de combler chaque centimètre pavé de la place, réunit plusieurs générations de femmes (et quelques hommes) alliées dans le combat des femmes pour la liberté. Avant que l’Hymne des femmes retentissent à l’unisson, les prises de parole s’enchainent, appelant à la solidarité dans le monde entier pour obtenir un droit à l’avortement légal, libre et gratuit, partout.

« C’est un choix personnel, ce droit doit être accessible à tou-te-s. Nous exigeons de nos gouvernements qu’ils garantissent ce droit fondamental. », déclare le Planning Familial 35. L’association Osez le Féminisme 35 complète :

« Le droit à l’IVG est toujours menacé ! Le 11 septembre, Bernard de Rochambeau qualifie l’avortement d’homicide. Nous rappelons que l’entrave à l’IVG est un délit ! ».

Les discours des unes et des autres exigent la formation de tou-te-s les professionnel-le-s de la santé aux techniques d’IVG, la diffusion de l’information et l’éducation. Les militantes des Effronté-e-s Rennes signalent également :

« On nous rabat les oreilles avec l’entrée de Simone Veil au Panthéon. Mais nous ne pouvons pas nous satisfaire de symboles. Nous nous sommes réjouies avec la victoire de nos sœurs irlandaises. Nous avons été déçues avec nos camarades argentines. Nos voisines belges luttent encore pour la légalisation. Nous sommes debouts. Nous sommes des héritières et nous ne nous laisserons pas dire ce que nous devons faire. Un enfant, si je veux, quand je veux, avec qui je veux ! »

Des positions auxquelles adhèrent les Jeunes communistes 35 qui pointent « le refusdu droit de disposer de son corps » mais aussi « la désinformation encore répandue, notamment sur Internet » et le manque « de conditions matérielles et humaines, comme à Fougères. »

L’ACCÈS À L’IVG : TOUJOURS TRÈS COMPLIQUÉ

Lors de la réunion de la commission IVG, contraception, tout comme au moment du rassemblement, plusieurs points cruciaux des luttes actuelles sont abordées : le délit d’entrave à l’IVG et la double clause de conscience. Le premier a été défini à l’époque, en 1993, pour pénaliser les groupes qui perturbent les établissements pratiquant l’IVG ou menacent les centres hospitaliers.

En 2017, le délit d’entrave à l’IVG est étendu au numérique, afin de pénaliser également les sites qui cherchent intentionnellement à induire les femmes en erreur. Pourtant, aujourd’hui encore, les opposant-e-s au droit de choisir – dont les sites de désinformation sont connus et réputés - ne sont toujours pas inquiétés, sanctionnés ou jugés (la peine encourue est de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende), comme le souligne France Inter, le 17 mars 2018.

Un peu plus d’un mois plus tôt, à deux reprises, la devanture du local du Planning Familial de Rennes est taguée et recouverte d’affiches clairement orientées anti-choix. L’entrave à l’IVG n’est pas retenue et reconnue. 

Autre inquiétude forte : la double clause de conscience des professionnel-le-s de la santé. Pour comprendre, le conseil national de l’Ordre des médecins expliquait dans un rapport publié en 2011 que :

« La clause de conscience, c’est, pour le médecin, le droit de refuser la réalisation d’un acte médical pourtant autorisé par la loi mais qu’il estimerait contraire à ses propres convictions personnelles, professionnelles ou éthiques. »

Le problème majeur, dans le cas de l’IVG, est que cette clause est double puisqu’elle figure dans la loi de 1975. Fin septembre, la sénatrice Laurence Rossignol a déposé, avec 71 sénateurs socialistes, une proposition de loi pour supprimer la clause de conscience inhérente à l’Interruption Volontaire de Grossesse.

L’opposition s’insurge, les anti-choix aussi. Pourtant, ils n’ont apparemment pas été nombreux à s’insurger et à user de leur clause de conscience dans les années 60/70 lorsque l’État français encourageait l’IVG et la contraception dans les départements d’outre mer…

Combien de médecins blancs ont refusé d’obéir à l’ordre de pratiquer, en juin 1970, à La Réunion, des milliers d’avortements non consentis et de stérilisations forcées ? (Lire sur le sujet : Le ventre des femmes – Capitalisme, racialisation, féminisme, de la politologue Françoise Vergès, publié en mars 2017, aux éditions Albin Michel).

Le paradoxe est troublant et montre que le corps des femmes n’appartient pas aux femmes, surtout quand elles sont racisées. De même pour les personnes trans, les intersexes, les non binaires, etc. 

Pour la sénatrice, cette clause de conscience est « aujourd’hui le symbole d’un pouvoir médical qui s’arroge le droit de contester la loi et continue de se mobiliser pour contrôler le corps des femmes. » Là où les femmes doivent en permanence justifier du pourquoi elles souhaitent interrompre leur grossesse, les médecins, eux, n’ont pas à le faire.

La loi leur demande simplement de signaler leur refus sans délai à la patiente et de les informer immédiatement de noms de praticien-ne-s susceptibles de pratiquer l’intervention. « Les propos tenus par Bernard de Rochambeau sont scandaleux ! Heureusement, il n’est pas le représentant de tou-te-s les gynécos ! Apparemment, le syndicat représente 20% de la profession. On n’en peut plus de la double clause de conscience… Après, un médecin qui ne veut pas pratiquer l’avortement, c’est mieux pour les femmes qu’il ne le fasse pas. Mais pas qu’on leur dise qu’ils ont une clause particulièrement pour cet acte ! Par contre, ce qui est très très important, c’est cette obligation à informer les patientes dans les temps. Et ça, il faut vraiment qu’on réfléchisse à comment on communique autour de cette obligation. », s’insurgent les membres de la commission du PF35. 

L’AFFAIRE DE FOUGÈRES INQUIÈTE 

Visiblement, l’information ne circule pas dans tous les cabinets et centres hospitaliers. Le groupe féministe de Fougères en témoigne depuis plusieurs mois, alertant sur la situation inquiétante du Centre Hospitalier de Fougères. Hélène et Catherine, membres du groupe, expliquent :

« Nous avons été alerté-e-s par des ami-e-s sur le fait qu’il n’y avait plus là-bas de mammographies. L’une de nous a alors posé la question au conseil municipal, quant à la santé des femmes. Entre temps, nous avons appris par une participante du groupe qu’il y avait également des difficultés d’accès à l’IVG. On a demandé à des femmes - se faisant passer pour des personnes souhaitant avorter ou avoir des réponses à ce sujet - de téléphoner à l’hôpital, pour voir la réaction. Et ça a été assez affligeant. L’accueil n’était pas à la hauteur. Elles nous ont signalé qu’il y avait des blancs dans la conversation, qu’on leur répondait « On ne peut rien pour vous ». Au mieux, on leur disait d’appeler à Rennes et on leur donner le téléphone de l’Hôpital Sud. Alors, certes, il y a des cars qui font le trajet Fougères – Rennes mais encore faut-il pouvoir y aller ! Parce que si on vit en dehors de Fougères, je vous raconte pas et ensuite une fois à Rennes, il faut reprendre d’autres transports pour aller jusqu’à l’hôpital ! »

C’est la double peine. Aucune IVG chirurgicale n’est pratiquée, aucun accès à Rennes n’est facilité et mis en place. « En fait, le médecin qui pratiquait les avortements est parti à la retraite en juin 2017. Un autre gynéco a donc fait les IVG jusqu’en décembre puis a invoqué sa clause de conscience. On ne comprend pas. Les IVG médicamenteuses sont autorisées mais pas les IVG chirurgicales. Et puis, quelle est la différence entre une chirurgie et une IVG chirurgicale ? En gros, ce n’est pas un acte assez glorieux pour eux ? », s’interrogent les militantes qui ont immédiatement envoyé des courriers au directeur de l’établissement hospitalier, au maire de Fougères (également président du Centre Hospitalier), à l’agglomération de Fougères et à l’Agence Régionale de Santé.

« On n’a pas eu de réponse de Fougères agglo mais l’ARS a rappelé que c’était une mission que l’hôpital se devait de proposer et le directeur nous a reçu-e-s. Nous nous sommes senties écoutées et entendues. En fait, en juin dernier, le directeur venait tout juste d’arriver et avait pris 3 semaines de congé paternité. Il ne connaissait donc pas encore tous les services mais a bien entendu nos questionnements. », soulignent Hélène et Catherine.

L’intervention du groupe féministe de Fougères, et leur détermination à ne rien lâcher, a permis d’obtenir plusieurs points capitaux pour les femmes souhaitant avorter : que le protocole soit clairement signifié sur le site et expliqué aux femmes tout comme la démarche à suivre pour se rendre à Rennes, qu’un nouvel échographe s’installe à Fougères afin d’accéder à la datation de la grossesse (nécessaire ensuite aux démarches), que les mineures qui en font la demande puissent bénéficier d’un transport jusqu’à Rennes payé par l’hôpital.

« On ne l’a pas encore obtenu mais on demande, et c’est important, un arrêt maladie d’une journée minimum pour aller à Rennes. Quand on est en CDI, ou en CDD depuis longtemps à la limite, ça peut passer mais quand on est en situation de précarité, ce n’est pas évident de quitter son boulot pour aller avorter. Et c’est important de pouvoir le faire dans les temps ! », insistent les deux militantes qui veillent - avec le reste du groupe, la vigilance de leurs entourages et le soutien et l’appui de structures comme le Planning Familial – à ce que leurs revendications soient prises en compte :

« Il faut de la vigilance là-dessus car le dérapage n’est pas loin. Il y a un vrai retour en arrière au niveau des services de santé dédiés aux femmes, que ce soit pour l’IVG ou les mammographies, où là aussi normalement on devrait obtenir l’arrivée d’un radiologue spécialisé. On est très motivées et on va maintenir le cap. On reste sur le qui vive et certaines sympathisantes continuent d’appeler l’accueil de l’hôpital et constatent que ce n’est pas encore top top… On défend les droits des femmes, la liberté de parole, la liberté de conscience et le service public ! On a un vrai rôle. S’il n’y avait pas de groupe féministe à Fougères, il n’y aurait plus rien pour l’IVG ! »

CHANGER LA MANIÈRE DE PENSER

L’an dernier, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes demandait un moratoire sur la fermeture des centres IVG, 130 ayant été fermés entre 2001 et 2011, et ajoutait par la même occasion que la structure souhaite « le développement de l’offre de proximité, en accordant aux Centres de planification et d’éducation familiale (CPEF) et aux maisons médicales pluridisciplinaires la possibilité de pratiquer des IVG par aspiration », précise l’article « Accès à l’IVG : encore trop de freins », publié le 18 janvier 2017 sur francetvinfo.fr.

Si la France n’atteint pas encore les 70% de médecins invoquant cette clause spécifique comme en Italie, pour autant, il faut rester alertes et vigilant-e-s. Car les femmes sont quasi systématiquement culpabilisées. Si la loi permet l’accès libre et gratuit à tou-te-s à l’avortement, nombreuses sont celles qui témoignent d’un mauvais accueil, voire d’un jugement acerbe, agressif et violent face à leur décision ou leurs interrogations. 

France Culture dédiait une émission, « Les pieds sur terre », à la parole de celles qui ont vécu le refus brutal d’un-e praticien-ne. Renvoyées à leur irresponsabilité et réduites à leur rôle de reproductrices et génitrices, elles racontent et livrent ce qu’elles ont ressenti à ce moment-là, souvent incrédules face à la violence de la réaction et souvent contraintes à se remettre en question alors qu’elles n’auraient pas dû être amenées à se justifier. 

DÉSACRALISER L’ACTE

Le traumatisme de l’avortement doit être déconstruit. Parce que l’argument énoncé par Simone Veil – « Aucune femme ne recourt à l’avortement par gaieté de cœur. » - lors de son discours à l’Assemblée en novembre 1974 n’est plus valable. À l’époque, les femmes faisant appel à celles que l’on nommait les tricoteuses ou les faiseuses d’ange pouvaient perdre (et ont perdu) la vie, tout comme celles qui les aidaient (Sur le sujet : L’événement, écrit par Annie Ernaux / Une affaire de femmes, réalisé par Claude Chabrol / 4 mois 3 semaines 2 jours, réalisé par Cristian Mungiu / Histoire d’A, réalisé par Charles Belmont et Martielle Issartel).

Des décennies plus tard, on associe toujours à tort IVG et mise à mort d’un enfant, sans le dire précisément. L’idée reste, et démontre alors que les femmes ne disposent pas encore véritablement de leur corps. Comme si elles ne pouvaient pas être en adéquation avec leur décision. Comme si elles ne pouvaient pas sereines.

D’où l’importance de la diffusion de l’information et de l’éducation. Aux droits, aux choix, à la liberté. C’est ce que prône la commission IVG, contraception du Planning Familial 35, dont les membres travaillent depuis plusieurs mois à l’écriture et l’élaboration de vidéos YouTube, d’environ 4 à 5 minutes, sur plusieurs thématiques, telles que la diversité des orientations sexuelles, la question du choix et du consentement, les IST, la contraception et l’avortement.

« L’idée avec des vidéos un peu humoristiques, c’est de toucher un public jeune, allant des collégien-ne-s aux trentenaires. Pour ce projet, on collabore avec Iskis – Centre LGBT de Rennes. C’est important que tout le monde puisse se reconnaître dedans. »
souligne Marie, qui œuvre avec Laure, à la concrétisation de ce gros projet. 

Parce que l’acte doit être déstigmatisé. Et ce que fait brillamment le blog IVG, je vais bien, merci ! (blog.jevaisbienmerci.net) qui a publié le livre J’ai avorté et je vais bien, merci. Une BD décomplexante qui tord le cou à toutes les idées reçues et qui s’accompagne depuis septembre 2018 de « 2 ans après : le bilan » (à découvrir sur mylittleivg.wordpress.com).

Dès les premières illustrations, on sourit : « Wahou ! Salut tout le monde ! / Comment ça va depuis deux ans ? / Moi ? Ça va super ! / Alors, le bilan deux ans après… / Déjà les anti-IVG sont nuls en prédiction du futur. / Parce que contrairement à ce qu’ils m’ont gentiment annoncé / Je n’ai pas été traumatisée. »

Trop souvent soumises à l’injonction à la maternité, les femmes perçoivent l’avortement comme un échec et comme le symbole de la faute commise. Celle de tomber enceinte. Parce qu’elles n’ont pas veillé à rigoureusement se protéger. Les luttes féministes s’imbriquent.

Pour mettre en avant la capacité des femmes à choisir et à disposer des mêmes droits que ceux des hommes. Le combat pour le droit à l’avortement, étendu au combat pour le garder et l’étendre à tous les pays, dans les mêmes conditions d’accès (les mouvements féministes demandent d’ailleurs l’inscription du droit à l’avortement dans la Charte européenne des droits fondamentaux), n’est pas isolé et rejoint les revendications portées sur la liberté de disposer de son propre corps.

Un corps qui n’est pas forcément blanc, pas forcément mince, pas forcément intégré aux normes cisgenres, pas forcément en partage… Les militantes insistent, et nous aussi : libres de nos choix. 

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Célian Ramis

Pour se réapproprier son corps : "Appelons une vulve une vulve"

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CRIJ, Rennes
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« La médecine moderne s’est construite sur les cendres de la chasse aux sorcières », nous informe Nina Faure, réalisatrice militante du documentaire Paye (pas) ton gynéco, diffusé au CRIJ de Rennes.
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« La médecine moderne s’est construite sur les cendres de la chasse aux sorcières »,nous informe Nina Faure, réalisatrice militante du documentaire Paye (pas) ton gynéco, diffusé au CRIJ de Rennes le 27 novembre dernier lors d’une soirée organisée par le Planning Familial 35. Une explication qui permet de comprendre – sans excuser – le caractère patriarcal et sexiste de ce secteur et d’envisager, ensemble, des solutions pour lutter individuellement et collectivement contre les violences gynécologiques et obstétricales. 

« Un acte médical n’a pas à être douloureux ou humiliant. », signale en guise d’introduction Aurore, militante au PF 35 et animatrice de la soirée consacrée aux violences gynécologiques. Ce soir-là, la salle du 4 Bis est pleine à craquer, plusieurs personnes assistant à la conférence assises sur le sol ou debout au fond de la salle. 

« Ce n’est pas un hasard que nous soyons aussi nombreuses. Je me souviens quand le #Payetonutérus a été lancé, très vite, il y a eu 7000 témoignages sur Twitter. C’est ce qui m’a fait me questionner car je pensais que je n’étais pas victime. Il a fallu lire les témoignages des autres pour réaliser que j’avais été exposée à ça, aux remarques sexistes. », souligne ensuite Nina Faure. 

Avant la projection de son documentaire, mis en ligne sur YouTube le 27 juin 2018, elle en précise la genèse : « J’avais un projet de film sur le désir féminin. J’ai fait pas mal d’entretiens avec des femmes et j’ai constaté qu’elles parlaient beaucoup des violences gynécologiques. Le film ne montre pas l’entièreté du sujet mais sert à ouvrir le débat ». 

Elle milite pour une redéfinition des pratiques ainsi qu’une redéfinition de ce qu’est le corps dans l’espace social en tant que personne ayant un vagin. Et donc pour la déconstruction des idées patriarcales, très répandues encore dans la médecine moderne. Ce que confirme Elinore, médecin généraliste en exercice depuis 3 ans au Planning Familial de Rennes :

« Déconstruire plein de trucs a été un apport énorme dans ma pratique ! »

OUTILS DE PRISE (ET DE RÉVEIL) DE CONSCIENCE

« Et bah je ne vous excite pas des masses quand même ! ». Ce sont les propos d’un gynécologue face à Nina Faure, en caméra cachée lors d’une consultation, en mesurant sa tension. En réaction, elle écrit au site Gyn&co sur lequel elle a trouvé le contact du praticien afin que ce dernier soit retiré de la liste. 

La suite de son documentaire est tout aussi choquante. Au niveau du langage employé – on n’utilise pas le terme pénétration en médecine mais invasif et ce terme ne s’applique pas aux examens gynécologiques – tout comme au niveau des témoignages d’étudiant-e-s en médecine et des arguments affligeants des représentants du secteur.

D’une vingtaine de minutes environ, Paye (pas) ton gynéco sert d’outils, non seulement en terme de prise de conscience mais également comme moyen d’ouvrir le débat et de réfléchir ensemble à l’objectif commun, selon la formule du médecin et écrivain, Baptiste Beaulieu, « Soignants, soignés, réconciliés ». 

« Je suis allée voir les représentants pour essayer de comprendre pourquoi ils réagissent dans le déni, dans la négation du problème. Il y a une volonté de ne pas remettre en question l’autorité de la blouse blanche. La profession est marquée par cette volonté de protection corporatiste, c’est très patriarcal. »
explique la réalisatrice. 

L’autorité de la blouse blanche. Une des bases du problème. Parce que le médecin « est dans la position du sachant, et donc dans une position de domination. », souligne Elinore. Ce qui explique qu’il soit difficile pour les femmes de réagir ou de contester lorsqu’elles font face, jambes écartées, pieds dans l’étrier et tête du praticien au niveau de leur vulve, à des remarques ou actes sexistes et sexuel-le-s. 

Il s’agit, comme le signale Aurore - en réagissant au conseil de Martin Winckler, recommandant aux patientes de quitter le cabinet sur le champ, sans payer -  d’« une barrière symbolique ».

Et le symbole est très prégnant dans l’histoire de la gynécologie moderne : « Le speculum a été inventé par un tortionnaire qui le testait sur des esclaves ! Il y a là un rapport de domination de genre et de race. La médecine moderne s’est construite sur les cendres de la chasse aux sorcières. Les femmes ont été brûlées parce qu’elles étaient autonomes, émancipées, détenaient un savoir populaire sur le corps des femmes, concernant notamment l’avortement, la contraception et la grossesse… » 

Et ça, ça dérange. Et parce que ça dérange, le pouvoir ecclésiastique le détruit pour construire une médecine non mixte. « C’est en 1871 que les femmes sont réintroduites. Il s’agit d’une infirmière, envoyée sur le front de guerre et qui opère avec des outils conçus par des hommes. Le speculum, les forceps,… Il y a dans ces termes une puissance symbolique ! », ajoute Nina Faure. 

DÉPOSSÉDÉES DE NOS CORPS

Le Syndicat National des Gynécologues et Obstétriciens a toujours été présidé par des hommes (Bernard de Rochambeau, qui considère qu’un avortement est synonyme d’un homicide, occupe actuellement le poste). La représentation sociale du médecin est donc ainsi : homme, blanc, hétéro, cis, bourgeois.

« Je suis étonnée de l’incapacité de certains médecins à expliquer les choses aux patientes. Expliquer le corps et son fonctionnement, c’est là le devoir du médecin. Sans ça, il ne peut pas y avoir de réappropriation du corps. Parfois, en consultation, pas toujours mais j’essaye de le faire, je propose à la patiente de mettre elle-même le speculum, je demande si elle veut voir le col de l’utérus, etc. »
énonce Elinore, dans une démarche bienveillante et militante. 

Aux méthodes patriarcales s’ajoutent le manque d’écoute, d’empathie et l’application rigoureuse de certaines idées qui ont la vie dure. Comme le frottis par exemple utilisé dans le cadre du dépistage du cancer du col. Pour Elinore, « il est conseillé mais pas obligatoire. Certains médecins se disent qu’il faut le faire tous les ans, c’est comme ça, pas autrement. Mais non… »

Aujourd’hui, il est préconisé dès l’âge de 25 ans. Pas avant. Comme de nombreuses femmes, Nina Faure l’a pourtant vécu bien avant cela : « J’ai eu le menu complet dès le début ! Je trouve que c’est une conception qui nous amène à penser que notre corps est tout le temps malade et que l’on ne peut pas détecter quand il y a quelque chose. C’est la base de la dépossession : nous donner peur de notre corps en pensant qu’il peut nous trahir en permanence. 

Alors tous les ans, on nous fait venir pour le check up. C’est pas un contrôle technique ! C’est impossible de s’éloigner de cette conception alors qu’on peut très bien sentir quand on ressent une gêne, on peut observer nos pertes, etc. Avec un speculum, j’ai pu observer mon col, constater mon cycle, découvrir une partie de moi, le visualiser dans l’espace. Avant, l’intérieur de mon vagin était totalement abstrait pour moi. Mais ça a vraiment du sens dans la réappropriation du corps. »

SE RÉAPPROPRIER NOS CORPS, NOS VULVES, NOS VAGINS

Il faut attendre septembre 2017 pour qu’un manuel de SVT publie enfin un schéma du clitoris. Dans tous les autres livres scolaires, il est le grand absent. Comme dans le livre du médecin et animateur TV, Michel Cymes, Quand ça va, quand ça va pas : le corps expliqué aux enfants (et aux parents) 

« Il a totalement oublié le clitoris parce que soi-disant on ne parle pas de ça aux enfants. La page suivante, il parle érection… Et puis de manière générale, on parle du pénis pour les garçons et du vagin pour les filles, alors que chez les filles, il y a le clitoris, la vulve, le vagin… ça change l’histoire ! »

Pour elle, l’éducation à la sexualité (non sexiste) doit être intégrée dans les programmes de SVT dont les ouvrages doivent proposer des schémas anatomiques exacts. Pour ne pas laisser penser que le sexe féminin est un point. Un trou. Un rien.

« Le langage est un moyen puissant de représentation. On dit que chez les garçons, le sexe est dehors et chez les filles, le sexe est dedans. Mais NON ! La vulve est dehors. Une partie du clitoris aussi. Souvent, on dit vagin à la place de vulve. Il faut appeler une vulve une vulve ! C’est une vraie libération d’utiliser les bons mots et en plus ça fait du bien à tout le monde ! », scande la réalisatrice.

Parce que l’histoire n’est pas écrite « par les personnes qui ont un vagin », il est nécessaire aujourd’hui de redéfinir les termes du débat. D’un autre point de vue. Celui des femmes. Pour des représentations plus justes. Mais aussi pour accéder à une relation plus égale entre les médecins et les patient-e-s. 

Par sa posture de sachant-e, le/la professionnel-le de la santé domine la personne qui s’en remet à lui/elle. Quand s’ajoute des critères de sexe, la parole des femmes est minimisée et celles-ci, dès le plus jeune âge, intègrent cela comme étant la norme. Douleurs et gênes dans le bas ventre, inconfort lors de l’examen, cycle menstruel invivable et handicapant au quotidien… ce seraient elles qui exagèrent, car « ce n’est rien ». Le même rien que le sexe féminin. 

« On n’arrête pas de se dire ‘je ne suis pas victime, je vais m’en remettre’, mais non ! Même principe qu’avec les blagues, les remarques sexistes, etc. L’enchainement des petites blagues fait que notre existence est affaiblie et on n’a même plus les moyens de répondre. C’est un continuum de violences. Jusqu’à la domination. »
souligne Nina Faure. 

Les solutions sont multiples. Il y en a « toute une palette ». Au niveau individuel, elle conseille « ce qui fait du bien, ce qui fait se sentir bien avec soi. » Partir du cabinet d’un-e médecin sexiste et malveillant-e, écrire à l’établissement de santé dans lequel la personne a été violentée, maltraitée, aller (essayer de) porter plainte au commissariat…

Elle croit particulièrement au collectif pour échanger d’abord des témoignages puis réfléchir ensemble à des ressources pour amener la société à évoluer vers un traitement digne et bienveillant des personnes dans le suivi médical.

« Il faut redéfinir ce qui se passe socialement et cela se fait grâce à toutes les actions militantes. La société sexiste est partout. Quand on veut s’en défendre, on s’y re-confronte tout de suite après. Se regrouper entre femmes est un puissant outil politique. Car ça permet de prendre conscience de notre condition, ça nous arme. Être entourée de femmes, pour moi, a été une étape nécessaire pour me former et me défendre intellectuellement. »

Difficile de légitimer sa parole quand on se sent seule, anormale. On craint les « tu exagères », les « mais non, ce n’est rien », les « ça va, y a plus grave, arrête un peu ». Les femmes prennent l’habitude de voir leurs paroles minimisées. Avec le temps, elles apprennent à vivre leurs souffrances et leurs difficultés en silence. 

Heureusement, grâce aux féminismes et aux nombreuses luttes des militantes (qui n’ont pas attendu le mouvement #MeToo et #BalanceTonPorc), les témoignages se multiplient pour ne plus subir de violences dont font grandement partie les violences gynécologiques et obstétricales.

Cependant, les résistances sont malheureusement très coriaces et la déconstruction a du mal à s’opérer. Si les militantes des années 70 revendiquaient déjà le droit à disposer de leurs corps, en prônant le recours à l’auto-examen comme moyen de se les réapproprier (documentaire Clito va biendu groupe Femmes de Quimper en 1979 – Lire notre article « Sortir de l’ombre le tabou du corps et de la sexualité », 12 octobre 2018, yeggmag.fr), elles sont encore minoritaires celles qui le pratiquent.

Ce soir-là, Nina Faure est venue avec son kit, montrant différents speculums et expliquant qu’avec quelques outils et accessoires, il est possible d’observer sa vulve, son vagin, son col de l’utérus. Apprendre à distinguer comment notre sexe est bâti. Apprendre à repérer les changements lors du cycle. Apprendre à concevoir son sexe, y compris la partie interne qu’on ne voit pas et dont on ne nous parle pas mais qui existe bel et bien.

ÉDUCATION ET FORMATION, DES ENJEUX MAJEURS

L’éducation a un rôle fondamental à jouer et pourtant, la loi de 2001 n’est toujours pas appliquée dans tous les établissements, censés dispenser des séances d’éducation aux sexualités et à la vie affective à plusieurs reprises dans l’année, que ce soit en élémentaire, au collège ou au lycée.

Pareil dans la formation des étudiant-e-s en médecine. Elinore le confirme :

« Pendant nos études de médecine, on n’est pas formé-e-s à la sexualité, aux particularités féminines. Seulement à l’angle reproductif en gynéco… »

Pourtant, la formation est indispensable pour combattre les normes sexistes qui régissent nos sociétés, tout comme les médecins devraient être formé-e-s à la transmission de l’information. On le voit avec « la norme de la contraception » définie « en fonction de l’âge », souligne la médecin du PF35 : 

« Quand une femme est jeune, on va forcément lui donner la pilule, sauf si elle demande autre chose. C’est au médecin de lui donner toutes les informations sur les différentes contraceptions mais aussi sur les effets indésirables de la pilule, que ce soit sur l’humeur, la libido, etc. 

À 30 ans, beaucoup de femmes ne veulent plus la pilule. Peut-être que le médecin qui lui a donné la pilule au départ n’a pas abordé la question du désir, etc. Ce n’est pas normal. Tout comme ça ne devrait pas être un problème d’obtenir un stérilet quand on est jeune… »

Elle regrette également que la question du consentement ne soit pas automatique. Au Planning Familial, « une affiche dans la salle d’attente dit qu’ici il n’y a pas d’examen non consenti et surtout, qu’il n’y a pas toujours d’examen. Ce n’est pas obligatoire. »

Les examens intrusifs, les positions pour les pratiquer, l’écoute lors de la consultation, l’information complète (afin d’être personnalisée), l’empathie… Il est maintenant essentiel que toutes ces thématiques soient posées sur la table et discutées.

La médecine moderne ne doit pas continuer de se développer au détriment des femmes comparées à des juments lors du 42econgrès national des gynécologues et obstétriciens, qui a eu lieu les 6 et 7 décembre 2018 et qui a alors diffusé une diapo contenant les propos suivants : 

« Les femmes c’est comme les juments, celles qui ont de grosses hanches ne sont pas les plus agréables à monter, mais c’est celles qui mettent bas le plus facilement. »

Heureusement, le président du syndicat, Israel Nisand a expliqué, en s’excusant, qu’il s’agissait d’une maladresse. On aurait peut-être pu y croire (en fait non) si les intitulés des master-class au programme n’étaient pas « Ces prétendues violences obstétricales : les enjeux juridiques » et « Comment se prémunir des plaintes pour attouchements sexuels ».

On se réjouit alors de la diffusion du documentaire de Nina Faure, Paye (pas) ton gynéco, de soirées comme celle organisée par le Planning Familial le 27 novembre affichant complet et d’actions militantes libérant la parole et permettant de petit à petit se construire, dans l’individuel comme dans le collectif. 

Pour que chacun-e se réapproprie son corps, sa vulve, son vagin, son clitoris, ses fesses, ses seins, ses hanches, etc.

Célian Ramis

Les voix insoumises des condamnées au silence

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Conceiçao Evaristo, auteure engagée pour les droits des femmes et la lutte contre le racisme entre autre, présente son nouveau livre, Insoumises. L’occasion d’aborder la place des afrodescendant-e-s dans la littérature brésilienne.
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Des fragments de récits personnels, elle alimente la mémoire collective africaine et à partir de la fiction, elle comble les morceaux que l’histoire nationale du Brésil a effacé par confort. Le 27 juin dernier, Conceiçao Evaristo, auteure engagée pour les droits des femmes et la lutte contre le racisme entre autre, était de passage à l’espace Ouest France de Rennes pour présenter son nouveau livre, Insoumises (traduit et publié aux éditions Anacaona). L’occasion d’aborder la place des afrodescendant-e-s dans la littérature brésilienne. 

« Les miens et moi avons survécu. Les miens et moi survivons. Depuis toujours. » / « Entretemps, elle cultive chaque jour son don : protéger et soigner la vie d’autrui. C’est un excellent médecin. Elle a choisi la pédiatrie. » / « L’air timide mais déterminé, elle me confia vouloir me raconter un fait de sa vie. Elle voulait m’offrir son corps-histoire. » /

« Je lui parlai du garçon que je portais en moi depuis toujours. Lui, en souriant, dit qu’il ne me croyait pas, et pariait que la raison de tout cela devait être une peur que je portais cachée, dans mon subconscient. Il affirma que j’aimais probablement beaucoup les hommes – simplement je ne le savais pas. Si je restais avec lui, tous les doutes que je pouvais avoir sur le sexe entre un homme et une femme seraient levés. Il m’apprendrait, me réveillerait, me ferait femme. Et il affirma avec véhémence qu’il était sûr de ma flamme, car après tout, j’étais une femme noire ! Une femme noire… »

Qu’elles s’appellent Natalina Soledad, Aramida Florença, Adelha Santana Limoneiro, Mary Benedita, Rose Dusreis, Régina Anastacia ou encore Shirley Paiwào, elles font toutes parties des Insoumises. Kidnappées, réduites en esclavage, violées, moquées, méprisées, dépossédées de leurs corps, violentées ou enragées, elles refusent de se tapir dans l’ombre et le silence en livrant leurs histoires personnelles à Conceiçao Evaristo qui met alors, de sa plume habile et poétique, en lumière et en perspective le caractère collectif de ces récits. Résiliées, dignes et battantes dans l’adversité et la souffrance. 

COMBLER LE VIDE DE L’HISTOIRE

Au départ, le livre nait d’une provocation : « Lors d’un colloque littéraire, on m’a demandé ‘Mais pourquoi les histoires de femmes noires ont toujours une fin triste ?’ et je lui ai répondu que si elle voulait voir une fin heureuse, il fallait regarder une telenovela. Malgré tout, la remarque m’a titillée. »

Depuis le début de sa carrière, Conceiçao Evaristo s’attache à délivrer ce qu’elle appelle « l’écrit-vie » dans lequel elle retrouve la mémoire collective de ce qui a été effacé par le discours colonial en y mêlant ses souvenirs personnels, la vie dans les favelas, les mythes et légendes d’Afrique.

« Les auteur-e-s Noir-e-s cherchent à avoir un contre discours pour montrer d’autres personnages. Ils/elles se réapproprient les mythes et mémoires comme espace fondateur. »
souligne-t-elle.

La littérature afrobrésilienne existe depuis longtemps en parallèle d’une littérature nationale qui n’a pas voulu intégrer des personnes racisées à ses textes après l’abolition de l’esclavage et la période coloniale. Pourtant, ce milieu s’en défend, procédant à l’éloge du métissage :

« Mais c’est un métissage qui tend vers le blanchissement. Un des personnages de la littérature brésilienne « moderne » est un Noir sans caractère qui traverse une rivière et en ressort tout blanc… »

Ainsi, la matrice culturelle africaine est exclue de l’histoire nationale, tout comme le sont les afrodescendant-e-s, chassé-e-s de l’espace urbain ainsi que des instances de pouvoir, comme le prouve encore aujourd’hui l’assassinat de Marielle Franco, conseillère municipale, Noire, lesbienne, engagée pour l’amélioration des conditions humaines.

« Nous avons perdu une partie de notre passé. Le vide historique peut être comblé par la fiction. »
commente l’auteure afrobrésilienne.

Les personnages Noirs sont souvent limités et apparaissent généralement comme stéréotypés : les hommes sont dépeints comme voleurs et/ou fainéants et les femmes comme sensuelles, dépravées et/ou douées pour les tâches ménagères. Les personnages historiques sont soit ignorés, soit méprisés. À l’instar de la puissante reine d’Afrique centrale, Njinga.

« Malgré sa réussite hors du commun et un règne de plusieurs décennies – comparable à celui de la reine Elisabeth I en Angleterre -,elle a été calomniée par ses contemporains européens et les auteurs plus tardifs, qui l’ont traitée de barbare, de sauvage incarnant ce que la femme a de pire. On l’a décrite comme une cannibale assoiffée de sang, capable de tuer les nouveau-nés et d’assassiner ses ennemis.

On lui a également reprochée d’avoir défié les normes de genre, porté des vêtements d’homme, pris la tête d’armées, entretenu un harme d’hommes mais aussi d’épouses, et ignoré les vertus féminines propres aux mères. Beaucoup plus tard, aux XVIIIe et XIXe siècle, des romanciers l’ont peinte sous les traits d’un être dégénéré, animé de désirs sexuels anormaux, s’adonnant à des orgies barbares. », indique l’historienne Linda M. Heywood dans son livre Njinga – Histoire d’une reine guerrière (1582 – 1663),préfacé par Françoise Vergès et publié fin août aux éditions La découverte.

LA PULSION DE VIE

Les œuvres de Conceiçao Evaristo sont marquées par sa condition de femme, Noire, brésilienne :

« Consciemment, je veux mettre au centre de la scène littéraire les gens Noirs. Et je veux apporter l’oralité dont j’ai hérité : l’oralité afrobrésilienne. Et apporter des vécus afrobrésiliens. Inconsciemment, je suis guidée par ma subjectivité de femme noire, issue d’une classe populaire, et cela influe sur ma manière de raconter. »

Et ainsi, elle participe à la déconstruction des idées reçues encore intégrées dans une société raciste et sexiste. Victimes du système, ses personnages vont au-delà de ce que l’on attend d’eux en tant qu’individus racisés. Au contraire, elle montre au travers des parcours de douleurs l’espoir et la résilience. Et s’intéresse particulièrement à la manière dont ils se reconstruisent et la détermination à vivre.

« Il y a une pulsion de vie qui les pousse à se battre de manière positive. Tous les peuples colonisés ont une pulsion de vie. Elle a commencé sur les bateaux négriers. Sinon, ils meurent pendant les traversées. C’est un principe de la culture africaine : plus la personne se livre à sa douleur, plus elle va faiblir car elle va perdre le contact avec les forces positives.

On retrouve donc ce processus dans l’esclavage : quand ils étaient battus, les esclaves riaient ou chantaient. Les colonisateurs disaient alors que les esclaves n’avaient pas d’âmes parce qu’ils ne ressentaient rien. La fête, on peut la comprendre comme un signe de résistance. », analyse l’auteure qui avoue également qu’écrire fait mal :

«Moi aussi je souffre dans la construction de ces personnages. Car soit ils sont proches de moi, soit ils sont proches des gens qui me sont proches. Écrire, c’est aussi une manière de saigner. »

Sans oublier que la littérature est un moyen de faire résonner la voix des condamnées au silence.

Célian Ramis

8 mars : En Algérie, la mobilisation des femmes pour l'environnement

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Maison Internationale de Rennes
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Le 16 mars, invitée à la MIR par l’association Rennes-Sétif, la sociolinguistic Dalila Morsly est revenue sur la mobilisation inédite des femmes d’In-Salah, opposées en 2014 à l’exploitation du gaz de schiste.
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Sociolinguiste à Alger jusqu’en 1995, Dalila Morsly quitte son pays natal avec son mari lors de la décennie noire et s’installe en France. À Paris. Puis à Angers, où elle enseigne à présent à l’université. Présidente de l’association Aicha durant les années 80 jusqu’à son départ, la sociolinguiste s’intéresse de près à la question de l’engagement féministe en Algérie. Le 16 mars, invitée à la Maison Internationale de Rennes par l’association de jumelage Rennes-Sétif, elle est revenue sur la mobilisation inédite des femmes d’In-Salah, opposées en 2014 à l’exploitation du gaz de schiste.

« Je ne suis pas allée à In-Salah directement mais je reviens de Tamanrasset. In-Salah se situe dans la wilaya (en Algérien, wilaya, ça veut dire la préfecture) de Tamanrasset. J’ai recueilli beaucoup de documents dans la presse et des contacts avec des associations investies dans le soutien à ce combat, à savoir la lutte contre l’exploitation du gaz de schiste. Je ne vais pas parler technique, je ne suis pas experte dans ce domaine là, mais du combat des femmes et en quoi il est singulier, dans le contexte algérien. », explique Dalila Morsly en introduction de sa conférence.

Pour bien comprendre, elle commence par situer In-Salah, ville – en partie berbère - de 35 000 habitant-e-s environ, à 1 000 kms d’Alger. Dans le désert du Sahara. C’est une des villes où les températures sont les plus chaudes d’Algérie. Entre 30° et 46°, avec des pics jusqu’à 50° et en moyenne avec 2 jours de pluie par an.

Dans cette ville à l’inspiration soudanaise, construite en argile – « l’argile est traditionnellement pour la poterie, c’est un de mes dadas d’ailleurs, la poterie féminine en particulier » - la verdure n’est pas absente, en raison d’une importante nappe phréatique qui alimente Tamanrasset en eau.

LE DÉBUT DU MOUVEMENT

La présence d’hydrocarbures est importante, les sols sont riches en gaz, en pétrole et en gaz de schiste : « En 2012, le constat est établi que le gaz de schiste est exploité à In-Salah. Né alors un mouvement important anti gaz de schiste. Au début, c’est surtout le fait d’experts avant de devenir ce que les médias vont qualifier de ‘contestation populaire, citoyenne et pacifique’ qui s’étend en 2014, avec le soutien de villes du sud et du nord. Ça dépasse In-Salah. »

C’est un forage, fin 2014, à une quarantaine de kilomètres de la ville, qui va mettre le feu aux poudres. Les étudiants manifestent pour l’arrêt de l’exploitation. S’en suit la création d’un collectif pour un moratoire sur le gaz de schiste, qui rejoint les collectifs nationaux. La population locale a conservé en mémoire les essais nucléaires aériens et souterrains réalisés par l’armée française dans la région, dans les années 60.

« C’est une explication possible de la contestation partie de cette ville qui est jusque là perçue comme silencieuse et peu contestataire justement. »
souligne la sociolinguiste.

Ce qui explique encore davantage l’aspect inédit de la mobilisation des femmes. Parce qu’à In-Salah, elles n’avaient pas particulièrement réagi aux luttes menées dans le nord du pays contre le Code de la Famille et pour l’égalité femmes-hommes. Au contraire, elles étaient restées silencieuses.

Là, elles réclament l’écoute et l’attention du président de la République algérienne, Abdelaziz Bouteflika – qui a obtenu dans le coin un excellent score aux élections - en déclarant : « Nous avons voté pour lui, nous lui demandons de nous écouter et de répondre à nos demandes. »

LES FEMMES EN ACTION

La mobilisation des femmes va prendre différentes formes. Celle du sit in tout d’abord. Quatre mois durant, chaque matin, elles vont se retrouver au centre de la ville et s’asseoir, ensemble. « J’aime beaucoup ce mélange de tenues touaregs et de tenues avec le voile islamique. Et voyez, le drapeau de l’Algérie est constamment présent. C’est pour défendre leur pays et pas uniquement leur ville. », s’enthousiasme Dalila.

Ensuite, elles vont participer aux marches et déambuler avec le cortège. Séparées des hommes toutefois : « Ce sont les habitudes traditionnelles mais je trouve que ce n’est pas ça le sujet. Elles ont voulu dire qu’elles étaient là et qu’elles voulaient faire nombre. Elles affirmaient leur position : « Non à la fracturation hydraulique » ! Elles avaient des banderoles, des pancartes, faisaient des graffitis, trouvaient des slogans comme « Résistance, résistance contre le gaz de schiste », parce que les manifestations se déroulaient sur la place de la Résistance. »

De cette mobilisation émergent des figures emblématiques. Comme celle de Hacina Zegzeg, porte parole anti gaz de schiste :

« Personne n’a le droit d’expérimenter sur nous. Le problème est que tout le monde sait que l’eau est polluée par la fracturation et on continue à polluer et à fracturer sans que ça ne dérange personne. Le pire, c’est le mensonge autour de cette communication ! »

Les femmes s’engagent pour la préservation de l’environnement et des ressources naturelles, comme l’eau par exemple, dont elles sont responsables. Elles sont sourcières mais aussi nourricières (pendant la contestation, les hommes font les courses et les femmes font les repas) et citoyennes.

Elles transmettent. À l’instar de Fatiha Touni, professeure d’anglais au lycée d’In-Salah. Elle consacre certaines de ses leçons au gaz de schiste et à ce « soulèvement populaire contre ce projet nuisible à l’environnement qui a opéré un bouleversement total à In-Salah. »

De là, d’autres projets environnementaux vont éclore : SMART Sahara, par exemple, dont l’objectif est de faire d’In-Salah une ville verte aux jardins entretenus par les femmes, ou encore un projet basé sur l’aquaculture. « L’eau est un élément vital dans le désert. In-Salah a pris son destin en main. », soulignera Hacina Zegzeg, dans la presse.

À QUOI DOIT-ON L’ÉMERGENCE DE CE MOUVEMENT ?

Pour Dalila Morsly, deux aspects sont à creuser et à retenir. Le premier : « La mobilisation montre les effets de la scolarisation massive dans la construction d’une prise de conscience citoyenne. Les femmes ont acquis une expertise technique de l’exploitation du gaz de schiste mais aussi une expertise politique du combat qu’elles mènent. Si la scolarisation de la population ne donne pas encore toutes les satisfactions que l’on attend, elle est massive et c’est un signe positif quand on se dit que 90% de la population était analphabète lors de l’indépendance. »

Ainsi, il est démontré que la scolarisation désorganise le système en place. On assiste alors à une diminution du nombre de mariages précoces, une baisse de la fécondité, l’apparition d’un célibat prolongé chez les femmes algériennes qui marquent là la contestation envers l’ordre établi ou encore une diminution de la polygamie et de la répudiation. La société se transforme et les femmes accèdent à une plus forte autonomie financière.

Le deuxième aspect concerne la charge de l’eau qui leur revient à elles. « On peut se dire que la responsabilité de l’eau cantonne les femmes à un rôle traditionnel. Mais on peut aussi considérer que passe par là la possibilité pour elles de mobiliser les femmes de la ville. C’est justement une réappropriation du rôle traditionnel des femmes pour lieux sensibiliser les femmes au combat qu’elles sont en train de mener. Surtout pour sensibiliser les plus anciennes, qui elles n’ont pas eu accès à la scolarité. », analyse la sociolinguiste.

La mobilisation des femmes marque une nouvelle forme de militantisme. Proche de la mouvance féministe écolo. Dans les années 80 et 90, les associations luttaient pour l’égalité entre les femmes et les hommes et attaquaient les écrits du Code de la Famille. Si aujourd’hui, le combat continue pour les droits des femmes, il se poursuit également dans des revendications environnementales.

« Ici, l’enjeu n’est pas les droits des femmes directement mais la mobilisation a installé une nouvelle sensibilité des droits des femmes. C’est ça qui pour moi est important à signaler. »
poursuit Dalila Morsly.

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à être cultivatrices, par volonté et non obligation, et se constituent en associations de femmes rurales, la question de l’environnement est davantage portée aussi par les structures, comme certaines associations en Kabylie qui se mobilisent pour le tri sélectif et la propreté des villages.

La conférencière insiste : les sociologues constatent que les femmes sont porteuses de dynamiques qui amènent des évolutions dans le pays. Parce qu’aujourd’hui, les femmes sont dans tous les domaines. « Pas comme dans certains quartiers de Rennes que je ne nommerais pas ici. », lance une personne du public. La remarque passe mal. Difficile à partir de ce moment-là de recentrer le débat sur le sujet.

Si c’est un aspect précis qui est pointé durant l’exposé de Dalila Morsly, l’événement se détourne de son fond premier pour virer au jugement sur le port du voile. On a du mal à comprendre, si ce n’est que l’instant est révélateur d’un problème majeur : on ne peut pas parler des femmes arabes sans les associer à la religion et à une opinion jugeante et moralisatrice. Navrant.  

 

Célian Ramis

8 mars : Les combats féministes au fil des générations

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CRIJ, Rennes
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Ne rien lâcher aujourd’hui, pour demain. Ne pas couper les ponts avec les combats d’hier. Pour comprendre notre Histoire commune, défendre notre héritage et avancer ensemble vers l’égalité entre les sexes.
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Ne rien lâcher aujourd’hui, pour demain. Ne pas couper les ponts avec les combats d’hier. Pour comprendre notre Histoire commune, défendre notre héritage – souvent menacé par la montée des extrêmes et la haine des anti-choix – et avancer ensemble vers l’égalité entre les sexes. C’était l’objet de la conférence « Égalité femmes-hommes : les combats d’hier et les engagements d’aujourd’hui », organisée par le CIDFF35 le 15 mars, au CRIJ Bretagne.

Autour de Camille Ceysson, modératrice et membre du CA du CIDFF35, 3 femmes, représentant 3 générations de militantes féministes : Geneviève Couraud, présidente de l’Assemblée des femmes et présidente de la commission « Santé, droits sexuels et reproductifs » au Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, Lydie Porée, présidente du Planning Familial 35 et co-fondatrice de l’association Histoire du féminisme à Rennes, et Manon Carbonnel, ancienne présidente de l’association Stop Harcèlement de rue Rennes, à l’initiative – avec Marianne Flahou - du groupe de paroles « Endométriose – Temps d’échanges et d’entraide ».

Accompagnées en images de Germaine Tillion, Louise Weiss, Simone Veil, Françoise Giroud, Yvette Roudy ou encore des femmes de la société civile, elles s’installent autour de la table après la projection d’un document de l’Ina nous remémorant 70 ans de combats pour les droits des femmes.

Droit de vote, accès à la contraception, légalisation de l’IVG, parité en politique, ouverture d’un compte bancaire sans autorisation du père ou du mari, répartition des tâches ménagères, violences faites aux femmes, congé parental… Des avancées, il y en a. Mais sont-elles acquises ? Pas tellement. Et nombreuses sont celles encore à conquérir.

3 FEMMES, 3 GÉNÉRATIONS, 3 PARCOURS

« Je suis née en juillet 1944, les ordonnances d’Alger venaient d’être publiées, j’ai donc grandi dans un monde où les femmes avaient le droit de vote et le droit d’être éligibles. J’ai passé mon enfance au Maroc et je suis venue seule en France à 17 ans. J’ai été élevée dans une famille extrêmement égalitaire, avec un père et un grand-père féministes avant l’heure. Je croyais donc que c’était la réalité. Il faudra attendre un moment pour que je me rende compte que ce n’était pas le cas. »

Geneviève Couraud devra attendre ses 24 ans et la deuxième partie de son CAPES en lettres classiques. Seule face à l’inspecteur général qui avait donné congé au jury – qui normalement assiste à l’entretien surnommé « le confessionnal » - elle reçoit alors des remarques sur sa manière de s’habiller et son attitude. Jusqu’au chantage sexuel : pour obtenir sa mention, elle doit coucher. Elle ne parle plus. Elle refuse de céder. Il reprend l’entretien, « normalement ».

« La terre s’est écroulée. Vous comprenez alors dans quelle société vous vivez. Je suis rentrée dans le bureau, je n’étais pas féministe. Je suis sortie, je l’étais. »
déclare-t-elle avec détermination.

À la différence de Geneviève Couraud, Lydie Porée, née en 1978, n’a pas « d’anecdote déclic ». Mais elle a, comme toutes, fait l’expérience « pas très agréable » de réaliser qu’elle est une fille. En résumé, elle a découvert ce qu’elle appelle « le pack filles », avec son lot d’inégalités et de violences injustifiées.

« C’est un sac à dos très lourd. On peut faire avec, on peut choisir de ne pas le sentir, on peut décider que c’est trop lourd et que ça suffit. Chacune réagit à sa manière. Je n’ai donc pas eu un moment précis mais c’est plus la répétition d’être tout le temps rappelée à ce que c’est que d’être une fille. Et quand on subit, en général, cela génère beaucoup de colère. Rien de tel que le collectif pour canaliser la colère et la transformer en force. », souligne-t-elle.

Cette accumulation, Manon Carbonnel la ressent et la comprend. Depuis petite, elle constate des dysfonctionnements. Elle ne veut pas d’enfant, on lui dit qu’elle changera d’avis. En CP, elle est la seule fille, entourée de garçons de CM2, en atelier Informatique. Ado, elle subit un viol, d’un ami à elle. Dans la rue, on lui attrape les seins, devant ses parents. Elle découvre également que des avortements ont eu lieu dans sa famille et qu’ils sont tabous.

« Un jour, ma mère m’offre King Kong Théorie, de Virginie Despentes. Un texte imparfait mais fort. J’ai réalisé que j’avais toujours été féministe mais qu’il m’avait manqué le terme. J’ai vécu avec l’arrivée d’Internet (avec la connexion rapide) et ça m’a permis de beaucoup m’informer. J’ai fait un bac L, des boulots en restauration et finalement j’ai repris mes études pour être ingénieure. En informatique. Comme quoi ! Je finis dans 6 mois. », annonce-t-elle.

LE MILITANTISME, COMME SOLUTION POUR AGIR

Aucune d’elles n’a été épargnée des violences sexistes d’une société patriarcale rarement remise en cause, si ce n’est par les associations, groupes et collectifs féministes, dont les discours et actions sont, de ce côté, souvent visés par des suspicions, invisibilisés et banalisés.

« Ce qui s’est passé au CAPES, j’ai mis 30 ans à en reparler. Je l’ai fait quand j’ai vu quelqu’un se faire humilier devant moi, de la même manière que moi. Oui, ça se passe dans l’Education Nationale. Et avec le #Metoo et #Balancetonporc, j’ai témoigné de ça. En donnant le nom du harceleur. Ce que l’on subit, c’est de l’humiliation, c’est un bouleversement, une remise en cause qui dure toute votre vie. Le seul moyen, c’est le militantisme. Pour faire en sorte que ça n’arrive plus aux autres. », déclare Geneviève.

Si son engagement militant ne s’est pas concrétisé dans l’instant, le MLF (Mouvement de Libération des Femmes) et le contexte de mai 68 vont réveiller son envie et son besoin de s’investir dans le collectif. Au sein du MLAC de Marseille (Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception), tout d’abord. Puis du CIDFF et du Planning Familial, avant de devenir membre de l’Assemblée des femmes et du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes.

En parallèle, elle adhère au Parti Socialiste qui, à l’époque, en 1978, « a le soucis de l’éducation, la culture et l’égalité ». Le féminisme va l’emmener sur la route de la politique, du militantisme et du regard critique envers son propre métier, qu’elle constate également comme reproducteur des inégalités entre les garçons et les filles, souvent moins interrogées.

Elle note alors une ambition moindre chez les filles que chez les garçons : « Il faut encourager les filles et pousser les familles à le faire aussi. Les filles qui renoncent, ce n’est souvent pas par manque de courage mais parce que le poids de la société est trop lourd. »

Ce poids de la société, c’est le fameux « pack filles » dont parle Lydie. Une fois conscientisé, elle a eu envie de rejoindre le collectif Emancipation à Angers, avant de commencer l’aventure, avec d’autres personnes, de Mix-Cité Rennes. La période à laquelle elle se lance dans le militantisme est un tournant dans l’histoire du féminisme :

« Il y avait comme un creux dans les féminismes, dans les années 80/90. Dû aux luttes qui avaient eu lieu dans les années 70 et les droits obtenus. Tout ne s’est pas arrêté mais c’était moins fort jusqu’en 1995 environ. Je m’inscris dans cette relance. »

Les droits acquis sont fragiles et restent encore à conquérir. Les collectifs et mouvements féministes doivent se réinventer, s’organiser. De nouvelles préoccupations apparaissent. Au sein de Mix-Cité, les militant-e-s s’intéressent à l’intervention dans les espaces publics et la répartition sexiste des jouets.

Si ce sont des sujets nouveaux qui sont mis sur la table, Lydie Porée, archiviste, regrette de ne pas bien connaître l’histoire des luttes féministes et se relance dans les études. « On (Patricia Godard et elle) avait beaucoup de curiosité par rapport à ça et nous avons décidé de nous lancer dans une enquête. Ce n’était pas évident car l’histoire des femmes a la particularité de se transmettre sur des témoignages oraux. Les mouvements étant perçus alors comme peu légitimes, il n’y a pas eu beaucoup de sauvegardes, d’archives, de traces. Les groupes de femmes étaient informels souvent. Nous sommes parties à la quête de ces traces, de militantes et on a tiré des fils au fur et à mesure. », explique-t-elle.

La suite on la connaît bien. Le duo lance l’association Histoire du féminisme à Rennes, au départ créé pour le projet de livre Les femmes s’en vont en lutte ! publié aux éditions Goater en 2014 mais qui va rapidement prendre de l’ampleur et dépasser la seule publication d’un ouvrage (conférences, visites guidées, etc.).

Si elle ressent le besoin à un moment donné de souffler et de prendre du temps pour soi, elle le dit : « On revient vite dans le collectif ». Par la porte de Aides, elle entre au CA du Planning Familial 35 et en devient la présidente. Jusqu’en juin 2018.

« On va renouveler le bureau. Je trouve ça bien, ça oblige à réfléchir à la transmission, à laisser la place et aller ailleurs. J’ai vraiment beaucoup aimé cette expérience. Je suis née après la loi Neuwirth, après la loi Veil et je suis convaincue que la maitrise de la fécondité des femmes est un pilier de l’émancipation. Je me sens chez moi au Planning Familial. C’est un mouvement qui n’est pas toujours structuré mais qui est foisonnant, libre, et c’est une asso qui se renouvelle sans arrêt, sur la santé des femmes, et qui cherche de plus en plus à inclure les personnes LGBT aussi, c’est très important. », conclut-elle sur ce point-là.

Elle soulève quelques limites dans ce qu’elle a pu constater au fil de ses années de militantisme : le risque de s’oublier, de par l’implication et l’investissement que cela demande, et le manque d’inclusion. Elle se souvient notamment que « Chez Mix-Cité, on n’avait tou-te-s moins de 25 ans et on était toutes blanches. Ça fait réfléchir. »

Et ce n’est pas Manon Carbonnel qui viendra couper court à cette réflexion : « Regardez, ici, ce soir, nous sommes 4 femmes. Quatre femmes blanches. » Dans le public, même constat. Elle affiche tout de suite clairement une position bien plus intersectionnelle que le féminisme des années 70, en France, et comprend l’importance des féminismes.

Amenée au militantisme par la violence quasi quotidienne d’un sexisme banalisé auquel les pouvoirs publics n’apportent aucune solution, elle expose des faits brutaux qui témoignent d’une problématique dramatique. Les agressions dans la rue sont la preuve de l’objetisation des femmes :

« J’ai été agressée en bleu de travail, en pyjama, en jupe, en talons, en baskets, en pantalon… Un jour, un mec voulait me mettre dans sa voiture, aidé par un complice. J’ai hésité « Je sors ma lacrymo ou la matraque ? » et j’ai sorti une matraque. J’ai réussi à ma sauver. Après ça, je me disais que j’étais Terminator. Enfin, Sarah Connor plutôt. »

En même temps, elle découvre Paye Ta Schneck qui relate des milliers de témoignages sur le harcèlement de rue et se forme, s’informe, grâce à ce type d’outils, délivrant la parole des femmes concernées. Elle commence à tomber malade, subit de forts maux de ventre. Le stress, c’est dans la tête, peut-être faudrait-il voir un psy. C’est ce qui lui disent les médecins en réponse aux symptômes qu’elle décrit.

Jusqu’à ce qu’elle trouve un médecin qui pense rapidement à l’hypothèse de l’endométriose. Aux examens, les professionnel-le-s ne voient rien. Il n’y a rien. « On a fait revérifié l’IRM et on m’a opéré 1 an et demi plus tard. J’ai eu très mal. Puis on me dit qu’il faut que je fasse un test pour savoir combien d’ovules il me reste. Je découvre qu’on a un quota. Première nouvelle. Qu’on peut les congeler. Je n’avais jamais eu d’infos là-dessus. », dénonce-t-elle.

Violences sexuelles, violences psychologiques, violences gynécologiques. Les unes après les autres. Les unes en même temps que les autres. Manon raconte et ne s’érige jamais en victime. Elle rejoint Stop Harcèlement de rue Rennes, un événement qui lui ouvre l’esprit sur la multiplicité des vécus et la pluralité des féminismes. Elle quitte la présidence de la structure, n’ayant plus assez de temps à consacrer à ces autres activités, mais poursuit la lutte.

Pour faire connaître l’endométriose, lutter contre les violences gynécologiques, elle organise le 3 avril un groupe de paroles, au bar L’Amaryllis à Rennes, pour les femmes atteintes de cette maladie et celles étant en train d’être diagnostiquées.

Son désir : « Tendre vers ce que vivent les autres pour les aider aussi et pas juste moi. J’espère qu’on va toutes se faire grandir et aller vers la sororité, car nous aussi on répète les préjugés sexistes. Et pour moi, c’est le poids de la culture judéo-chrétienne. J’ai des amies travailleuses du sexe, des amies voilées, des amies trans, et elles ne se retrouvent pas dans les groupes féministes actuels. »

UN ENGAGEMENT MILITANT DE LONGUE HALEINE

C’est un boulot de titans que les militantes accomplissent. Avec une énergie monstre. Et une détermination admirable. Parce que le chemin est long et que comme le souligne Lydie Porée, les victoires sont minces et peu nombreuses :

« Le féminisme, c’est un mouvement de transformation sociale. On ne compte pas nos heures pour y parvenir mais c’est très fatiguant. Je rejoins Manon sur la sororité. À Rennes, on nous permet justement des collaborations entre structures féministes et je pense qu’on a tout à gagner en travaillant sur les points qui nous réunissent. Car évidemment nous avons des points de désaccords mais nous subissons déjà tellement de coups qu’on gagnera vraiment à s’allier. »

S’allier en s’écoutant, sans jugement. En permettant aux unes et aux autres de sentir libres et d’avoir une place dans le collectif, sans forcément en faire partie tout le temps. C’est la question qui se pose avec les événements en mixité, en mixité choisie ou en non-mixité.

Pour Geneviève Couraud, quand elle a commencé à militer : « On était entre nous. Et Yvette Roudy le dit : il faut que les femmes fassent front commun. Elle parlait alors du domaine de la politique. On a bien avancé je trouve. »

C’est là peut-être que se creuse l’écart entre les différentes générations de féministes (problématique récurrente à de nombreux sujets, pas uniquement due au féminisme). Les plus anciennes regardent en arrière le chemin parcouru et les plus jeunes regardent en avant le chemin qu’il reste à parcourir.

IMPOSSIBLE D’ÊTRE PARTOUT

Les points de vue se confrontent. En résulte l’ébullition d’un débat qui ne cessera jamais d’opposer les générations, par différence des contextes, des époques et des vécus. Mais qui les rassemble également autour de l’objectif commun : l’égalité entre les femmes et les hommes.

« Le sexisme est une pieuvre avec des milliers de bras qu’il faut attaquer de partout. C’est ça qui est compliqué. Mon axe en ce moment c’est la lutte contre le harcèlement de rue, l’information sur l’endométriose et la formation à la self-défense (elle parlera quelques minutes plus tard d’une notion essentielle : l’empowerment, ndlr). Mais il y a plein de choses à faire. Et il faudrait que le gouvernement s’y mette un peu aussi ! Il faut travailler avec les institutions, former la police, les médecins… Que les femmes puissent porter plainte ! J’ai essayé plusieurs fois, je n’ai jamais pu. Alors que d’un autre côté, on reçoit une injonction à porter plainte. Tant qu’elle n’a pas porté plainte, on ne la croit pas vraiment. », déclare Manon.

Au fil de la discussion, chacune apporte sa vision des combats qu’il reste à mener. L’éducation à l’égalité, pour Geneviève. L’accès à la santé, l’éducation à la sexualité, pour Lydie. Les sujets se multiplient et montrent à quel point le patriarcat est omniprésent et les résistances sont grandes.

Le public intervient également. Jocelyne Bougeard, conseillère municipale adjointe aux relations internationales et aux relations publiques et également membre du HCEfh, rappelle l’importance des lois et surtout de l’exigence de la bonne application de ces lois. Une médecin exprime sa désolation face au manque d’éducation à l’égalité dans le domaine de la petite enfance.

L’ENJEU MAJEUR DU CORPS DES FEMMES

Annie Guillerme, présidente de la Fédération régionale des CIDFF, en arrive alors à évoquer les États généraux de la bioéthique qui se déroulent en France cette année, pour faire évoluer – soi-disant - les lois dans ce domaine. Si autour de l’ouverture de la PMA, les différents féminismes se rejoignent, en règle générale, la GPA cependant est un sujet de discorde.

« C’est un sujet clivant. Evidemment, il faut entendre les arguments des pour et des contre, s’écouter, discuter. », rappelle-t-elle.

Pourtant, durant le débat, on sent qu’avant même l’étude approfondie du sujet, certaines positions sont déjà bien affirmées et revendiquent le « contre ». Pour Geneviève Couraud, la GPA est synonyme de location d’un ventre. Et pas n’importe quel ventre, celui « des femmes pauvres, issues des pays défavorisés ».

Selon elle, et pas seulement puisque d’autres femmes dans l’assemblée se manifestent en accord avec ce point de vue, il s’agit d’une marchandisation du corps, un geste de la misère. Le débat, ce soir-là, reste apaisé mais sera vite balayé.

Pour Lydie Porée, « le Planning Familial s’engage pour la PMA. Pour la GPA, c’est en réflexion. Personnellement, je ne sais pas où me positionner. Et je trouve ça bien aussi de se dire qu’on n’a pas toujours un avis sur tout à un instant T. »

Pareil pour Manon Carbonnel.

On est d’accord. Et surtout, nous sommes aux prémices d’un débat qui s’annonce plus que musclé. Ne pas foncer tête baissée dans un bras de fer qui divisera forcément l’opinion publique et penser à écouter les concerné-e-s. Soit celles qui en ont fait l’expérience et celles et ceux qui y ont recours. Parce qu’il est hypocrite de penser que, en France, personne ne fait appel à des mères porteuses.

Certains reportages montrent une autre réalité que celle présentée par Geneviève. Notamment avec plusieurs couples homosexuels désirant élever un enfant dès ses premiers mois de vie et faisant appel à des femmes américaines pour être les mères porteuses. Quelques cinéastes, également, proposent de soumettre le sujet à la réflexion des spectatrices-teurs, comme tel est le cas dans Melody, de Bernard Bellefroid, et plus récemment dans Diane a les épaules, de Fabien Gorgeart.

Plus important encore que les nombreuses polémiques annoncées par avance autour de la GPA, c’est le sujet sous-jacent qui constitue un enjeu majeur du combat des féministes contre le patriarcat : la question du corps des femmes.

Visiblement, à ce propos, les groupes féministes semblent se rejoindre : chacune doit être libre de disposer de son propre corps. On comprend que selon les générations, à travers les vécus et les luttes menées, la notion a plusieurs significations.

 

Célian Ramis

"La meilleure contraception, c'est celle que l'on choisit !"

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Planning Familial 35
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Cinquante ans après la promulgation de la loi Neuwirth (19 décembre 1967), le Planning Familial 35 a souhaité faire le point sur les avancées à saluer mais aussi sur les combats encore à mener.
Text: 

Il n’existe pas de bonne ou de mauvaise contraception. C’est à la personne concernée – qu’elle soit femme ou homme - de faire son choix. Celui-ci doit être éclairé par une information complète et accessible à tou-te-s. Cinquante ans après la promulgation de la loi Neuwirth (19 décembre 1967), le Planning Familial 35 a souhaité faire le point sur les avancées à saluer mais aussi sur les combats encore à mener. Tout cela dans une optique claire : l’égal accès à la liberté de choisir. Des mots importants, qui résonnent dans toutes les luttes (et les bouches) féministes !

« L’histoire que je raconte ici se déroule en 1971. Année charnière pour les femmes. Trois ans après mai 68, l’année du Manifeste des 343 femmes – ayant une certaine notoriété – qui proclament, en défiant la loi, qu’elles avaient avorté. Un an avant le procès de Bobigny où une jeune fille de 16 ans que je défendais devant le tribunal avait choisi l’avortement après avoir été violée et engrossée par un voyou de son quartier. Procès qui devait ouvrir la voie à la loi de 1975 (dite loi Veil). »

Ce sont les mots que Gisèle Halimi, présidente de Choisir la cause des femmes – fondée notamment avec Simone de Beauvoir en 1971 – couche dans la préface de la bande-dessinée de Pierre Wachs et Philippe Richelle, Libre de choisir. Avant de poursuivre : 

« Les Anne, les Isa aujourd’hui doivent savoir que les droits obtenus par leurs aînées demeurent fragiles et peuvent toujours être remis en question. Notamment le plus important d’entre eux, celui de choisir de donner – ou non – la vie. Car la précarité marque toujours les acquis des femmes. »

Avant les années auxquelles l’avocate se réfère, l’Histoire de la lutte des droits des femmes est marquée en 1967, le 19 décembre exactement, par la promulgation de la loi Neuwirth. La contraception - et la pilule oestro-progestative notamment - est dès lors autorisée. Dans le texte seulement, puisqu’il faudra attendre 1972 pour voir publiés les décrets d’application.

« LULU LA PILULE »

Entre temps, la loi de 1920, interdisant l’avortement et la contraception, est encore en vigueur, rendant impossible la publicité autour de la contraception. Lucien Neuwirth, député de la Loire et gaulliste, va devoir se battre contre ses collègues élus et l’opinion publique. Et va devoir convaincre le général de Gaulle, très réticent à cette idée, comme la plupart des hommes politiques, excepté François Mitterrand qui se déclarera favorable.

On connaît peu l’histoire de celui que l’on a surnommé « Lulu la pilule ». Pour les 50 ans de la loi, le magazine Causette, dans son numéro de décembre, revient sur l’acharnement de cet homme qui a mené bataille, 20 ans durant, pour qu’ait lieu cette révolution sociale. Une histoire – et une société - sur laquelle est également revenue l’émission « Qui sommes-nous ? » en diffusant le 19 décembre, sur France 3, le documentaire La bataille de la pilule.

« La première des choses pour une femme, c’est de maitriser son corps. Mon corps m’appartient ! », peut-on entendre dans les premières minutes du film, coproduit par Causette et France Télévisions. Si aujourd’hui, les femmes ne peuvent pas encore se dire pleinement libres de disposer de leurs propres corps, elles peuvent en revanche célébrer les luttes qui ont mené à des avancées significatives en ce sens.

LE COMBAT CONTINUE

« On ne se verrait pas revenir en arrière ! », souligne Katell Merdignac, bénévole et membre de la commission Contraception-IVG du Planning Familial 35. En effet, l’association féministe et d’éducation populaire milite, comme le rappelle sa directrice Anne-Claire Bouscal, « pour créer les conditions d’une sexualité vécue sans répression ni dépendance dans le respect des différences, de la responsabilité et de la liberté des personnes (…). Contraception, avortement, éducation à la sexualité sont les conditions essentielles de l’autonomie, de l’émancipation des femmes, et de la libre disposition de leur corps. »

Et n’oublie pas de faire remarquer qu’en 2017, le combat est toujours d’actualité. L’accès à la contraception de son choix restant encore fragile. Parce que la population manque encore d’informations.

Pour plusieurs raisons : la loi de 2001 sur l’éducation à la sexualité (prévoyant des interventions en milieu scolaire chaque année, de l’élémentaire au lycée) est très peu appliquée, les professionnel-le-s de la santé sont trop peu formé-e-s à ces questions durant leur cursus universitaire, les structures ressources manquant de moyens financiers et humains sont inégalement réparties sur le territoire…

« Nous avons des partenariats avant certains établissements scolaires mais pas beaucoup. Ils demandent souvent une intervention pour les classes de 4ème. Et de 3ème. On va très peu dans les lycées, il y a beaucoup de résistance. Je remarque que ça se fait souvent à l’initiative d’une personne, ça tient sur une infirmière scolaire, un prof de SVT… Mais si un prof de SVT souhaite l’intervention et pas son collègue, ça complique les choses… Il faut convaincre les non convaincu-e-s. », déplore Laure Stalder, conseillère conjugale et familiale au PF 35.

La directrice note également que la demande d’intervention est souvent motivée par un événement survenu dans l’établissement, « alors que ça devrait être mis en place avant, dans un cadre d’information et de prévention. » Pas seulement en réponse à un incident.

La faible application de la loi de 2001 révèle un inquiétant manque de financements - les interventions étant à la charge des établissements – et, par conséquent, de volontés politiques. Pourtant, l’information est primordiale pour le maintien des acquis sociaux, menacés par la montée, et la médiatisation, des réactions conservatrices et les idées reçues, dont la déconstruction reste un enjeu majeur du Planning Familial.

DÉCONSTRUIRE LES IDÉES REÇUES

Le scandale des pilules de 3ème et 4ème générations, les études sur le potentiel lien entre pilule et cancer du sein, l’idée que la pose d’un stérilet est possible uniquement après une grossesse, le retrait de l’implant Essure du marché (pour « raison commerciale »)… Les polémiques s’accumulent, suscitant doutes et inquiétudes, constamment autour de la contraception, le tri dans les informations devient difficile et un ras-le-bol se fait sentir.

Le 26 septembre, à l’occasion de la journée mondiale de la contraception, nombreux étaient les articles titrant autour de la désaffection de la pilule et du retour aux méthodes naturelles. L’emballement médiatique est lancé et encore une fois, ce sont les femmes qui trinquent.

Depuis 1978, la progression de l’usage de la pilule a été constante, souligne le PF 35 dans un communiqué, passant de 27% (cette année-là) des utilisatrices de contraception à 45% en 2000. On constate alors que les méthodes dites traditionnelles (retrait et abstinence périodique), utilisées à 23%, sont largement délaissées, chutant à 3%.

Dans les années 2000 pourtant, les études de l’INED (Institut national d’études démographiques) mettent en avant une inversion des tendances. L’usage de la pilule passe de 41% en 2010 à 33% en 2016. D’un autre côté, d’autres méthodes contraceptives prennent du gallon. Comme le stérilet (DIU, dispositif intra-utérin) qui voit son utilisation passer de 19% à 26% (sur la même période) et le préservatif qui passe de 11% à 16%.

Les méthodes naturelles reviennent en flèche en 2010, doublant son pourcentage avant de se stabiliser autour des 5% de 2014 à 2016. Un chiffre assez proche de celui de la stérilisation féminine (ligature des trompes), qui serait d’ailleurs en régression.

La pilule reste en France la méthode privilégiée par les concernées, particulièrement chez les jeunes de 15 à 19 ans (60,4%). Le Baromètre santé 2016 indique que son utilisation baisse avec l’âge (35,4% des 30-34 ans). En Bretagne, l’ARS (Agence régionale de santé) révèle même qu’en 2016, plus d’une femme sur deux utilise la pilule entre 18 et 29 ans.

ÉCOUTE ET DIALOGUE

« En consultation, on part des idées reçues des patientes, de ce qu’elles ont entendu, de ce dont elles ont peur. Les études sur les risques de la pilule sont très controversées. On dit aux femmes que la pilule provoque le cancer du sein mais on ne leur dit pas qu’elle les protège du cancer de l’utérus et du colon. Je ne peux pas assurer à une patiente qu’il n’y a aucun risque avec la pilule mais déjà le risque est extrêmement faible et ensuite c’est le cas avec tous les médicaments. »
déclare Cloé Guicheteau, médecin du PF 35.

Elle poursuit : « Quand elles sont jeunes, en majorité, elles ne connaissent que la pilule, qu’elles aient commencé une sexualité ou non. Elles veulent donc ce qu’elles connaissent. Notre rôle est de leur expliquer tout ce qui existe. Je leur parle du stérilet, de l’implant, etc. De comment vont se passer leurs règles, selon les méthodes de contraception. Je leur dis de ne surtout pas hésiter à revenir nous poser des questions, à revenir nous voir si jamais après la pose de l’implant elles ont des saignements trop fréquents. Pour voir comment on peut faire, comment ça peut passer. Il faut leur expliquer et dire que ça peut ne pas convenir. Ensuite entre 20 et 29 ans, on voit une diminution de l’utilisation de la pilule au profit du stérilet, souvent. Parce que ça peut être vécu comme une contrainte pour certaines de prendre la pilule tous les jours, ou parce qu’elles veulent prendre moins d’hormones, etc. »

Une baisse qui peut s’expliquer par une plus grande connaissance du sujet et peut-être une plus grande écoute de son corps et de son environnement. À l’heure où la société tend à se tourner vers des comportements plus écologiques et où l’on s’interroge sur la composition des cosmétiques, du textile, de l’alimentation, etc., les femmes prennent évidemment part au mouvement et questionne aussi leur quotidien.

Cloé Guicheteau et Laure Stalder se rejoignent sur la complémentarité de leurs fonctions. Les femmes peuvent parler différemment de leur rapport à la sexualité, à leurs corps, à leurs vécus, face à un-e médecin ou face à une conseillère conjugale et familiale. D’où l’importance de l’écoute et de l’information. Savoir aussi que selon les âges, les parcours, les expériences, les étapes de vie, les personnes évoluent et la méthode contraceptive peut être modifiée.

DES CONNAISSANCES POUR UN CHOIX RÉEL

Le mot d’ordre de la structure, d’autant plus valorisé à l’occasion des 50 ans de la loi Neuwirth : il n’y a pas de bonne ou de mauvaise contraception. Bénévoles et salariées insistent, il s’agit là d’un choix individuel, qui doit être éclairé par une information complète et accessible à tou-te-s.

« Nous ne sommes pas là pour décider à la place des patientes mais nous devons les informer sur tout ce qui existe, que ce soit sur les méthodes réversibles, comme sur les méthodes définitives. »
explique Marie Lintanf, bénévole et membre de la commission Contraception-IVG du PF 35.

La contraception ne doit pas être une fatalité mais un choix. Aujourd’hui encore, néanmoins, on regrette le manque d’écoute de certain-e-s professionnel-le-s de la santé et le manque, voire l’absence, d’informations dispensées par ces dernier-e-s. Sans compter certaines idées reçues encore véhiculées en 2017 (même si elles tendent à disparaître pour certaines).

D’un côté, on aborde la contrainte de la prise quotidienne d’un comprimé hormonal. D’un autre, on appréhende la douleur lors de la pose d’un stérilet (ou que notre corps le rejette). On réfléchit à la solution préservatif mais « Monsieur » préfère sans. Le retrait ? On n’y pense pas toujours dans le feu de l’action… Choisir sa contraception peut ressembler à un casse-tête chinois et être source d’angoisse et de souffrance, comme en témoigne Le chœur des femmes, de Martin Winckler.

Mais l’ouvrage montre surtout l’importance de l’écoute et de l’information. Du travail collectif entre patientes et professionnel-le-s. Sans oublier la relation de confiance. « C’est très important de prendre le temps de discuter. De ne pas forcément faire l’examen gynécologique dès le premier rendez-vous par exemple. », insiste Cloé Guicheteau.

SE FORMER À L’ÉCOUTE ET À L’ADAPTATION

Pour elle, il est essentiel de s’adapter à chaque patiente. Et de bien expliquer étape par étape les gestes qui vont être réalisés lors d’un examen :

« Je montre le spéculum, j’explique à quoi il sert, l’endroit où je vais le mettre et ce que je vais faire. Il faut bien faire attention à expliquer ce que l’on va faire sur leur corps. Ce n’est pas seulement imaginaire, il est important qu’elles visualisent. Pour le stérilet, on passe plus de temps à préparer le matériel qu’à le poser. Alors pendant la préparation, on échange avec la patiente. Plus elle est décontractée et détendue, moins elle ressentira de gêne. On discute, on parle d’autres choses. On voit comment elle se sent, on peut lui montrer avec un miroir si elle le souhaite, c’est vraiment selon la personne !

On prévient de tout ce qu’on va faire pour qu’elles ne soient pas surprises. Elles vont avoir des petites douleurs, comme une petite douleur de règles, pendant la pose parce que l’utérus est un muscle, il se contracte. On travaille alors la respiration pour bien oxygéner le muscle utérin. On peut utiliser l’hypnose aussi si on sent qu’il y a trop d’angoisse. Et surtout, il ne faut pas insister si on voit que c’est difficile. On va alors essayer de discuter, voir s’il n’y a pas d’antécédent de traumas, et malheureusement, souvent dans ces cas-là, on s’aperçoit qu’il y en a. A partir de là, on prend le temps avant de réenvisager la pose ou pas. »

Pour Anne-Claire Bouscal, la question des violences faites aux femmes, de l’écoute, de l’information, de l’adaptation à la personne, etc. doivent être obligatoirement prises en compte dans toutes les formations des professionnel-le-s de la santé, tout secteur confondu. Et pour cela, une vraie volonté politique doit être, pas seulement affichée, mais entreprise réellement sur le terrain.

L’INFORMATION POUR TOU-TE-S

Les associations manquent de moyens financiers mais aussi humains. Et ne peuvent, à elles seules, faire tomber les barrières sociétales et pallier toutes les inégalités territoriales. Le gouvernement doit également prendre sa part, au travers de financements plus importants, via des campagnes d’information visibles et accessibles à tou-te-s.

Chloé Bertin, bénévole et membre de la commission Contraception-IVG du PF 35, soulève un point essentiel : les événements autour de ces questions, et notamment autour de la contraception masculine, sont quasiment exclusivement organisées à l’initiative d’associations et ne touchent ainsi pas tous les publics :

« Chaque année à Rennes, en 2016 et en 2017, il y a une soirée sur la contraception masculine. Il y a Ardecom qui en parle, ou encore Thomas Bouloù, mais ça reste des initiatives associatives. Pas institutionnelles. Le Planning parle aussi bien des méthodes de contraception féminine que des méthodes de contraception masculine. Ces dernières sont très peu choisies et c’est le parcours du combattant pour la vasectomie. »

LES HOMMES AUSSI SONT CONCERNÉS

Le parcours du combattant, c’est ce que relate le rennais Franck Bréal dans Causette (numéro de novembre 2017 – à lire absolument, hommes et femmes, on précise). Il fait parti des 0,8% (en France, parce que dans des pays voisins, le chiffre se rapproche des 20%) d’hommes à s’être orienté vers une méthode définitive. Son témoignage met le doigt sur un tabou profond, criant de vérités : la contraception peut, et doit, se conjuguer au féminin et au masculin.

Depuis la légalisation de la contraception, seules les femmes sont visées. Elles sont les seules responsables d’une éventuelle grossesse. À elles de penser au petit comprimé à prendre tous les jours à heure fixe. À elles de réfléchir à leurs moyens de contraception. À elles d’aller chercher la contraception d’urgence à la pharmacie (et de s’entendre dire qu’elles ont été irresponsables) si besoin. À elles de dire « On va mettre un préservatif (féminin ou masculin) parce que je prends pas la pilule / j’ai pas de stérilet / j’ai pas d’implant » ou « Il faudra se retirer avant la fin (pour les mêmes raisons) ».

À elles de calculer les dates d’ovulation et jours de menstruations, sans qu’aucune question ne lui soit posée. Oui, elles gèrent. Et elles gèrent toutes seules. Pourquoi ? Parce que c’est une affaire de gonzesses. C’est faux. Franck Bréal le dit d’ailleurs au début de son article :

« Véro (sa compagne, ndlr) a raison : la contraception est aujourd’hui considérée comme une prérogative féminine. Cette charge (mentale) normée et imposée est pourtant loin d’être un acte banal et n’est pas sans risque. »

Et la vasectomie est également considérée comme loin d’un acte banal et sans risque. Parce que cet acte atteint à la virilité (idées reçues : la vasectomie rend impuissant / c’est certainement sa compagne qui le force parce qu’elle en peut plus d’être enceinte / il va le regretter plus tard – selon l’âge de l’individu, évidemment), dans l’opinion publique.

AVANCER ENSEMBLE

Encore une fois l’absence d’information et de connaissance joue en défaveur de la méthode et surtout en défaveur de la liberté de choisir (un délai de réflexion de 4 mois est obligatoire avant la réalisation de la vasectomie). À cela viennent s’ajouter les assignations de genre, parfait cocktail mortel qui n’oublie pas de polluer les esprits.

Cinquante ans ont passé depuis que la victoire de Neuwirth sur les conservateurs-trices. Celui qui était traité de « fossoyeur de la France » et « d’assassin d’enfants » - contraint de retirer sa fille de l’école catholique  en 1967 « à cause du harcèlement dont elle est victime » (Causette), est aujourd’hui salué par la grande majorité de la population.

Depuis la promulgation de la loi et l’application des décrets, les avancées se sont multipliées, notamment le remboursement du stérilet et de la pilule, la vente libre de la contraception d’urgence en pharmacie, l’autorisation de la stérilisation à visée contraceptive, la prescription de la contraception et la pose du stérilet par les sages-femmes, la gratuité de certains contraceptifs pour les mineures de plus de 15 ans, le lancement d’un numéro vert gratuit (0 800 08 11 11 de 9h à 20h du lundi au samedi) ou encore la gratuité et la confidentialité de tout le parcours de soin relatif à la contraception pour les mineures de plus de 15 ans.

Mais le combat reste d’actualité. Pour ne pas revenir en arrière. Et pour progresser encore dans l’évolution des mentalités et dans l’accès à la contraception pour tou-te-s. Désormais, la contraception doit se conjuguer au féminin comme au masculin et l’information doit être complète, tout autant que l’écoute et la formation des professionnel-le-s.

Le Planning Familial 35 insiste sur le non jugement : « C’est la personne concernée qui sait le mieux ce qui est bon pour elle. Le panel contraceptif a beaucoup évolué en 50 ans et va continuer à évoluer. Maintenant, la contraception est quasi exclusivement féminine parce qu’on tient les femmes dans un rôle de procréation ou de responsable unique de sa contraception. L’égalité doit passer par le fait d’en parler et d’en discuter ensemble. »

 

 

POUR INFOS :

Le Planning Familial 35, c’est :

  • 180 adhérent-e-s

  • Une cinquantaine de bénévoles qui se mobilisent pour faire connaître le Planning et diffuser ses valeurs

  • 27 professionnel-le-s salarié-e-s qui forment et informent, qui écoutent et accompagnent les personnes au quotidien

  • 2 sites : Rennes et Saint-Malo

Célian Ramis

Mythos 2017 : Le fils, création militante et bouleversante

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Théâtre de l'Aire Libre
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Emmanuelle Hiron joue une femme, mère, catho et bourgeoise qui s'engage et se radicalise, dans la création Le fils, écrite par Marine Bachelot Nguyen et mise en scène par David Gauchard, à découvrir les 6 et 7 avril, à l'Aire Libre.
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L’an dernier, elle s’engageait dans la Manif pour tous et des groupes anti-avortement et ressentait l’exaltation de l’accomplissement et de l’ascension sociale. Depuis, qu’est devenue cette femme, mère de famille, pharmacienne, bourgeoise, catholique et nouvellement militante ?

Écrite par Marine Bachelot Nguyen et mise en scène par David Gauchard, la pièce Le fils avait dévoilé sa première partie à travers une lecture – réalisée par la comédienne Emmanuelle Hiron – lors de l’édition 2016 de Mythos. Cette année, l’intégralité de la création sera présentée les 6 et 7 avril, au théâtre de l’Aire libre, à St Jacques de la Lande, lors du festival des arts de la parole.

David Gauchard, metteur en scène, collabore pour la première fois avec l’auteure et metteuse en scène Marine Bachelot Nguyen. Et l’avant-goût qu’ils nous ont proposé l’an dernier à la Parcheminerie était délicieux. Poignant, criant de vérités, original et intelligent. Avec une écriture franche et sincère, teintée d’humour et d’émotions. Basée sur un fait d’actualité aussi terrible qu’intéressant, sociologiquement parlant, cette première partie nous emportait dans une histoire qu’on voudrait être inventée de toute part.

Cette histoire, David Gauchard en est à l’initiative dans le processus de création. En 2011, en allant chercher sa fille à l’école, il est marqué par un événement. Dans la rue St Hélier à Rennes, l’accès est bloqué. Et pour cause, le 10 novembre se joue une pièce de Castellucci jugée blasphématoire par le mouvement Civitas qui manifeste son mécontentement de la place de Bretagne au TNB.

« De ce mouvement jusqu’à la Manif pour tous, j’avais envie de raconter ça. On discute donc avec Marine depuis 6-7 mois. La fin est encore à inventer. Mais on voudrait le présenter avant mai 2017 et les élections. », avait-il expliqué avant de laisser la parole à Marine Bachelot Nguyen, elle-même marquée par l’événement en question et engagée pour les droits des femmes et des LGBTI :

« Je suis intéressée par la socio-politique, le documentaire et la fiction. Et ça m’intéresse aussi la question du glissement idéologique et de la radicalisation dans les milieux de droite. Voir comment on raconte ça ensuite. »

LA CRÉATION DANS SON INTÉGRALITÉ

Depuis, la pièce a fait son chemin. La première partie a été lue au festival d’Avignon, des résidences ont eu lieu, de nombreuses conversations ont réunies David Gauchard, Marine Bachelot Nguyen et Emmanuelle Hiron et la création, dont la version finale a été aboutie en octobre 2016 et a vu s’imbriquer les partitions d’Olivier Mellano jouées par un enfant claveciniste, a été dévoilée entièrement à Limoges en février dernier.

À présent, la comédienne ne lit plus. Elle s’est rendue avec l’auteure à la messe pour s’imprégner du vocabulaire religieux et jouer cette mère de famille qui se raconte et qui livre en deuxième partie le drame qu’elle a vécu.

« C’est une partie plus tendue, presque au présent. Elle évoque la raison pour laquelle elle se raconte. Elle revit les événements. C’est une partie plus violente. La première était déjà violente mais là c’est dans les mots et dans ce que ça provoque chez elle et les spectateurs. », confie Emmanuelle Hiron.

Pour la créatrice des Résidents – pièce jouée à l’occasion de l’édition 2014 de Mythos – pas évident d’incarner cette figure aux convictions diamétralement opposées aux siennes :

« C’est assez éprouvant de jouer ce personnage, qui est un personnage de théâtre inspiré de plein de faits réels, car l’histoire est éprouvante et que ce personnage nous a demandé de nous déplacer dans nos convictions personnelles. Et d’entrer en empathie avec cette femme. »

BOULEVERSEMENT ET QUESTIONNEMENT

En effet, Marine Bachelot Nguyen, de sa plume, fait émerger une personnalité complexe, composée de petites lâchetés ordinaires, prise d’émoi pour l’ascension sociale au nom de laquelle elle va s’engager dans la Manif pour tous et des groupes anti-avortement. Au fil du récit, elle s’accomplit et s’épanouit jusqu’à vivre la dramatique perte d’un de ses deux fils.

La pièce amène au bouleversement intérieur. Et au questionnement. « Est-ce qu’on va vers elle ? Est-ce avant tout une mère ? Une militante ? Quel impact le combat militant a sur les autres ? Est-ce qu’elle est responsable ? Quel est le poids de l’engagement ? Ce qu’elle vit est tragique mais ça reste une mère, les événements en plus sont proches, on est proches des élections et on voit bien les programmes proposés par Fillon ou Le Pen. Quand est-ce que tu décides que ton militantisme ou ton ascension sociale prend le pas sur ton rôle de mère ? Mais est-ce qu’elle se rend compte qu’elle prône la haine ? À cet instant, pour elle, c’est positif. Mais dans la réalité, quand tu empêches les autres d’être dans leurs bons droits, ça commence à être de l’extrémisme. », interpelle la comédienne.

Le rôle est éprouvant pour elle mais elle est fière de porter le texte « très beau, très écrit, facile à comprendre et très digeste » de l’artiste engagée qu’est Marine Bachelot Nguyen. Fière de toutes les interrogations que l’histoire racontée soulève. Remuée aussi. Car il en va de la responsabilité individuelle face à nos engagements. La pièce parle des rencontres que l’on fait, des choix aussi que l’on fait, du fait de se réaliser ou pas, des libertés.

OUVRIR LE DÉBAT

Jouer cette création avant et pendant les élections présidentielles est une volonté du metteur en scène : « On est dans une période déjà super décomplexée mais à l’approche des élections, les tensions sont vives et les gens sortent du bois. Ça l’intéressait beaucoup. Entendre résonner ça dans un théâtre, ça choque, on se dit qu’elle est folle. Mais David avait vraiment aussi cette volonté de prendre un personnage à contrepied de quelqu’un qu’on aurait envie de défendre. Ça pousse le spectateur à se poser des questions. », argumente Emmanuelle Hiron.

D’autant plus que l’auteure ne tombe pas dans la caricature. Elle explore une partie de la vie de cette femme, la dévoile, creuse dans son intimité et son engagement, sa vision d’elle en tant que mère, commerçante, épouse, femme d’un milieu bourgeois, etc. Elle donne l’occasion à son personnage de se raconter et aux spectateurs de ressentir de l’empathie, sans toutefois la déresponsabiliser ou l’excuser de son glissement idéologique.

Elle nous prend aux tripes de notre humanité pour nous interroger les un-e-s et les autres. Montrer les rouages de la radicalisation. Et susciter le débat et l’échange. Comme tel sera le cas lors de leurs représentations à la Maison des Métallos à Paris (où Emmanuelle Hiron jouera Les résidents du 21 au 26 mars) du 28 mars au 2 avril. Une rencontre aura lieu avec l’équipe artistique du spectacle le 30 mars et une autre avec Marine Bachelot Nguyen, David Gauchard et les membres du mouvement homosexuel chrétien David et Jonathan, le 1er avril.

 

Lire « Mythos 2016 : Fascinante figure de mère, bourgeoise et catho » sur yeggmag.fr

Célian Ramis

Divines, les femmes du XXIe siècle ont du clitoris !

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Cinéma Gaumont Rennes
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À partir du 31 août, le grand public peut découvrir Divines, l'oeuvre résolument explosive de la réalisatrice Houda Benyamina, révélée lors de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.
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À partir du 31 août, le grand public peut découvrir l'oeuvre résolument explosive de la réalisatrice Houda Benyamina, révélée lors de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Présente au cinéma Gaumont de Rennes le 18 juillet dernier, pour l’avant-première de Divines, son premier long-métrage, elle était accompagnée des trois actrices principales du film, Oulaya Amamra, Déborah Lukumuena et Jisca Kalvanda.

Elle a frappé fort, Houda Benyamina, au moment du festival de Cannes. Repérée lors de la Quinzaine, elle s’est vue décerner pour son premier long-métrage la Caméra d’Or. Et a été révélée au grand public grâce à son discours viscéral et sans langue de bois marquant ainsi les esprits de par sa manière d’inciter à avoir du clito.

« Bientôt, j’en suis sûre, cette phrase (« T’as du clito », citation du film, ndlr) sera connue à l’international ! », glisse-t-elle, de passage à Rennes. Elle croit au pouvoir des petites choses qui font bouger les grandes. Si les petites filles ont conscience dès le plus jeune âge que le monde n’est pas qu’une affaire de couilles mais aussi de clitoris, la société évoluera différemment.

LA REVENDICATION D’UN FILM HUMANISTE

Elle croit en la responsabilité collective et la responsabilité individuelle, la prise de conscience. Éprise de liberté, elle joue des codes aussi bien cinématographiques que sexués. Elle ne croit pas qu’en le féminisme, mais globalement en l’humanisme.

Et c’est un film humaniste qu’elle revendique aujourd’hui. Ni un film de femmes, ni un film de banlieue, elle le présente comme un constat. « Ce n’est pas énième film de banlieue. Et même si ça l’était… Ça ne dérange personne quand un réalisateur fait un énième film parisien ! Divines est nouveau dans son ADN. Je suis une femme et je parle de ce que je connais. Et de là où je viens, les femmes sont comme ça. », lâche-t-elle d’entrée de jeu.

Houda Benyamina présente sa réalité et ses fascinations. « Française de confession musulmane, d’origine marocaine, virée du bahut qui s’est orientée vers un CAP coiffure avant de reprendre des études en arts du spectacle, d’intégrer l’ERAC (école de formation au métiers d’acteurs, ndlr) à Cannes », elle est multiple et marche loin des sentiers battus et des images stéréotypées que l’on voudrait lui coller.  

Elle parsème des bouts d’elle-même, et de son co-scénariste, dans l’ensemble de son film, bâti sur plusieurs années de galère, et ses traits de caractère dans tous les personnages. Entrecroise du Vivaldi à des chants coraniques, de la danse à du trafic de drogues. Un mélange loin d’être antinomique.

Pour la réalisatrice, « l’art incarne une forme de sacré. Vivaldi souligne la confiance et le Coran nous guide vers le chemin de la rectitude. Ce n’est pas un film sur la religion mais il y a le côté spiritualité dans le sens de la recherche de l’intime. Dans la danse, on voit aussi une sorte de prière, il répète tout le temps le même mouvement comme s’il cherchait à se dépasser jusqu’à la perfection. Alors que Dounia, elle, est en combat contre elle-même, elle est déchirée entre toutes ces aspirations, son besoin de reconnaissance. Je m’intéresse beaucoup à la dignité. »

La dignité, la reconnaissance, Dounia (Oulaya Amamra) court après. Sans relâche. Surnommée « la bâtarde », elle vit avec sa mère dans un camp roms bordant l’autoroute. Avec son acolyte Maimouna (Déborah Lukumuena), qui elle réside dans une cité voisine, elles rêvent d’argent, elles rêvent de la grande vie. Et Dounia ne va pas hésiter à se lancer dans un trafic de drogues en rencontrant Rebecca (Jisca Kalvanda), dealeuse charismatique et respectée. En parallèle, la jeune femme s’émerveille secrètement devant Djigui, danseur passionné et perfectionniste.

Pour le rôle de Dounia, Oulaya Amamra va se battre pour convaincre Houda Benyamina, sa grande sœur. « Sur le plateau, elle était très dure avec nous mais encore plus avec elle-même. », souligne la jeune actrice, rejointe par Déborah Lukumuena :

« Elle nous a aidé à nous surpasser et nous a appris l’ambition pour nous-mêmes. »

COLLER À LA RÉALITÉ

Les interprètes, la réalisatrice les a choisies pour les émotions qu’elles dégagent et pour ce dont elles sont capables humainement : « Ce sont de vraies comédiennes, je n’ai pas pris des filles de cité transformées en actrices. Il n’y a que Djigui qui est danseur professionnel et qui a dû apprendre à jouer en même temps. » Les personnages doivent être représentatifs d’eux-mêmes et gommer les frontières des assignations genrées attribuées à chaque sexe.

« Dounia est une ado plutôt dure, renfermée, qui a besoin de reconnaissance et de dignité. Rebecca recherche la reconnaissance et l’argent. Maimouna incarne l’amour absolu, c’est un personnage sacré. Rien là-dedans n’est l’apanage de l’homme. Djigui est gracieux et la grâce n’est pas un attribut féminin. Mes personnages sont des guerrières. Il n’y a pas de masculinité, je ne sais pas ce que ça veut dire. Et je pense qu’il faut redéfinir la femme du XXIe siècle. Redéfinir la féminité. », explique Houda Benyamina.

Redéfinir la féminité. Ouvrir les yeux. Pour voir que les femmes fortes sont partout. Et pouvoir ainsi proposer de justes représentations des êtres humains. Ne plus être obligée de justifier les caractères de ses personnages parce qu’ils sont hommes ou femmes.

« Pour jouer Dounia, j’ai dû opérer une transformation physique. J’étais plutôt délicate à la base…, rigole Oulaya Amamra. Je viens d’un lycée privé, je viens de la banlieue mais mes parents ont toujours évité que je traine dans la rue. C’était donc nouveau pour moi, c’était un vrai travail de composition, entre les films que Houda nous a conseillé de regarder –films de samouraïs, de gangster, Scarface ou Aliens même – et le terrain car je suis allée dormir dans un camp de roms avec Houda. Et tout ça a nourri les personnages, tout ça a fait qu’on est dans une vérité. Mais nous sommes des personnages de cinéma, même s’ils peuvent être proches de la vraie vie. »

Proches de la vraie vie car Rebecca existe réellement et la réalisatrice a souhaité la représenter à sa manière dans son long-métrage. Proches de la vraie vie car Oulaya Amamra et Déborah Lukumuena ont dû passer beaucoup de temps ensemble pour faire naitre la complicité entre les deux amies qui se portent un amour amical inconditionnel. Proches de la vraie vie car les thèmes traités sont ceux d’un quotidien universel. De ceux qui percent l’abcès sans tabous ni complexes. Pour une recherche de réelle liberté.

LE PRIX DE LA LIBERTÉ

Divines, c’est une histoire de quête. Dounia cherche à s’extirper de sa condition sociale, à travers la reconnaissance et l’argent. Poussée par cette vie vécue dans la pauvreté, elle refuse de se résoudre à rester dans cette strate.

« Elle ne peut pas ne pas s’en sortir. Mais elle doit perdre quelque chose pour comprendre, pour sa quête intérieure. Je suis convaincue que la souffrance et les erreurs permettent d’avancer. Personnellement, faut que je tombe pour comprendre. »
précise Houda Benyamina.

Ici, elle pose des questions car « le cinéma est un poseur de questions, tout en étant dans l’émotion, car le verbe, seul, peut mentir. ». Ici, elle interroge les valeurs de la jeunesse d’aujourd’hui, mise face à la dictature du capitalisme, sans en faire une critique acerbe. Simplement un constat, sans juger que l’argent est un problème en soi. Ici, elle aborde le fait d’aimer et d’être aimé-e. Ce que n’a jamais appris Dounia et qu’elle découvre.

Et aborde également la question du libre arbitre, de la responsabilité de nos actes, de la colère. La colère profonde, néfaste, dangereuse. Qui vient des entrailles et bouffe tout le reste autour.

La réalisatrice l’affirme, la colère est un sentiment mauvais et convoque Pythagore pour le confirmer : « ‘’Aucun Homme n’est libre s’il ne sait pas se contrôler’’. Dounia ne sait pas maitriser ses émotions. Comme tout le monde, elle a besoin d’apprendre de ses erreurs. On perd et on gagne. Pour moi, ça doit passer dans le corps, dans l’action. Moi, ma colère est dans mon art.»

L’heure de la révolte devrait sonner dans son prochain opus, qu’elle évoque à demi-mots lors de son passage dans la capitale bretonne.

« Lors de la Révolution française, les armes ont été prises par les pauvres. Je suis fière d’être française car on ne supporte pas l’état d’humiliation. Comment on transforme la colère en révolte ? Ce sera certainement le sujet du prochain film. Comme Pasolini, je n’invente rien, je suis simplement témoin de mon époque. Dounia est en colère, pas encore en révolte, elle n’a pas encore le verbe. La colère et l’humiliation vont nous mener à notre perte. Je n’ai pas l’impression que l’on avance à notre époque. Au contraire, on régresse. La misère est grandissante. C’est une question de responsabilité collective et individuelle. »

Son action à elle, au-delà du constat réaliste délivré dans son premier long-métrage aussi puissant que lyrique, passe par la création et la pérennité de l’association 1000 visages, fondée en 2006 avec son ami Eiji Ieno à Paris. Une structure qui permet l’accessibilité à la culture et à l’éducation à l’image pour un public qui en est éloigné.

Pénétrant dans les quartiers défavorisés, 1000 visages souhaite insuffler une nouvelle dynamique dans le secteur culturel et audiovisuel et ainsi témoigner de la réelle diversité qui nourrit la richesse de la France, pour une plus juste représentation de la société devant ou derrière la caméra.

« Pour construire une estime de moi-même, j’ai eu quelqu’un sur mon chemin pour ça. C’est pour ça que l’association 1000 visages est importante pour moi. », précise Houda Benyamina. Pas étonnant que les 3 actrices principales en soient membres et manifestent la volonté de s’investir pleinement dans cette dynamique. C’est de là qu’elles puisent leurs réseaux, formations et agents.

Un tremplin pour la suite puisque Oulaya Amamra est admise au Conservatoire. De leur côté, Jisca Kalvanda (que l’on pourra découvrir et apprécier dans le court-métrage de la réalisatrice rennaise Lauriane Lagarde, A l’horizon, lire YEGG#49 – Juillet/Août 2016, rubrique Culture) et Déborah Lukumuena intègrent des formations au Théâtre de la Colline à Paris ainsi qu’au Théâtre National de Strasbourg.

Célian Ramis

Travelling 2016 : Les femmes prennent la colère et s’en vont en lutte

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Cinéma Arvor, Rennes
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Lors du festival Travelling était projeté le documentaire Quand les femmes ont pris la colère, réalisé par Soazic Chappedelaine et René Vautier, mardi 9 février, au cinéma Arvor de Rennes.
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L’association Clair Obscur a profité du festival Travelling pour rendre hommage au réalisateur breton, René Vautier, décédé début 2015. À cette occasion, était projeté mardi 9 février, au cinéma Arvor de Rennes, le documentaire Quand les femmes ont pris la colère, réalisé par Soazic Chappedelaine, sa femme. En présence d'Eve Meuret-Campfort, docteure en sociologie et spécialiste de la lutte à Tréfimétaux.

1975. Couëron, près de Nantes. Les ouvriers de l’usine Tréfimétaux sont en grève. Ils revendiquent une augmentation de salaires. Lorsque la direction envoie un courrier aux familles sommant les hommes de plier, le coup de pression est difficile à digérer. Les femmes prennent la colère. Peu d’entre elles travaillent mais leurs maris connaissent des conditions de travail déplorables, les couples en pâtissent, ne connaissant le « confort » qu’en période de vacances. Elles s’indignent, viennent grossir les rangs des grévistes investissant alors le piquet de grève devant l’usine.

Douze d’entre elles vont rencontrer le directeur afin de négocier et lui signifier leurs revendications deux heures et demie durant. En vain. Les présentes l’assurent, discussions et échanges ont été les seuls objets de cette réunion dans le bureau. Mais de son côté, le patron ne l’entend pas de la même oreille et porte plainte pour séquestration, donnant lieu à plusieurs procès contre les femmes inculpées, les années suivantes.

En 1976, les réalisateurs René Vautier et Soazic Chappedelaine s’intéressent aux accusées, les suivant lors des manifestations organisées pour demander leur relaxe mais aussi dans leur intimité, alternant ainsi entre le collectif et l’individuel. Le duo signe un documentaire militant abordant la place des femmes dans les luttes ouvrières et les sections syndicales mais aussi leurs rapports avec leurs conditions de vie et surtout de femmes.

MUTATIONS SOCIALES

Les bouleversements sociaux sont au cœur de cette période post 68. Lutte des classes mais aussi lutte des sexes s’organisent, se côtoient mais peinent encore à se rejoindre, malgré l’évolution des mentalités. Du côté des femmes, la prise de conscience est plus nette, même si toutes ne réagissent pas simultanément. Les combats concernant la contraception, l’avortement et la sexualité ont permis un rassemblement, une bataille collective.

Mais si les groupes et sections de femmes commencent à se dessiner dans le paysage sociétal et syndical, il semblerait qu’ils ne soient encore considérer que comme secondaires. L’affaire de Tréfimétaux portera les femmes dans la lumière, placées en première ligne des manifestations et portant toutes une écharpe sur laquelle trône le mot Liberté, en référence à inculpation pour séquestration.

Un symbole fort et clair, qui s’assombrit au fil du documentaire, témoin des pensées et réflexions des 12 accusées, communistes ou non, militantes ou non, travailleuses ou non. Qui ne regrettent rien. Qui referaient la même chose si c’était à refaire.

LES FEMMES DANS LES LUTTES

Féministes ? « Il y a une prise de conscience féministe à ce moment-là mais je ne suis pas sûre qu’elles se diraient féministes… C’est aujourd’hui encore un mot qui fait peur ! », souligne Eve Meuret-Campfort, docteure en sociologie et spécialiste de la lutte à Tréfimétaux, présente pour échanger avec les spectatrices et spectateurs, à l’Arvor ce mardi 9 février.

Si cette lutte est aujourd’hui emblématique de la rencontre entre les ouvriers et les femmes, l’analyse féministe n’est apparue que bien plus tard. Sur le moment, la CGT se concentre sur l’aspect répressif et dénonce la condition de cette classe sociale avec laquelle les femmes vont être solidaires, majoritairement en qualité de « femmes d’ouvriers ».

« Cette lutte a permis de questionner les pratiques syndicales, de voir la place laissée aux femmes dans les instances… On s’est demandé alors s’il fallait soutenir les luttes quand les femmes prennent la parole même si ce n’est pas dans le fond féministe. », précise la sociologue. Le livre Elles s’en vont en lutte – Histoire et mémoire du féminisme à Rennes (1965 – 1985), écrit par les militantes rennaises Lydie Porée et Patricia Godard, fait état dans sa deuxième partie « Rennaises en mouvement » de l’investissement des femmes dans les luttes sociales.

Les auteures mettent en relief cette mise à l’écart des femmes au sein des combats « généralistes ». Pourtant, elles y prennent part, défilent dans les manifestations, se battent pour leurs droits, leurs conditions de travail et leurs conditions de vie. Mais sont cantonnées aux problèmes de femmes, dans des groupes de femmes et dans des actions entre femmes.

« Les années 70 marquent une remise en question des mœurs, de la famille, de la maternité. Mais il faut comprendre que c’est très compliqué pour elles de remettre ça en question et de l’afficher. Elles invoquent donc la solidarité des classes. », insiste Eve Meuret-Campfort. L’image publique est donc celle de femmes qui défendent leurs maris, le documentaire pointant précisément cet angle de surface.

ÉMANCIPATION INDIVIDUELLE

Car au delà de l’apparence, du lien montré entre maris et femmes, Soazic Chappedelaine et René Vautier vont creuser la réflexion qui se joue en coulisses, dans l’intimité individuelle ou en non-mixité. Certaines livrent leurs ressentis, de manière spontanée et naturelle. Des discours poignants qui démontrent l’épuisement des femmes qui s’occupent du foyer et se font battre le soir par des maris lessivés de leurs journées et conditions d’ouvriers.

C’est aussi une plongée dans le couple qui doit surmonter les conditions de vie difficiles et fatigantes. En plus des aléas de la vie. Certaines se mettent à travailler, d’autres s’engagent dans le militantisme. Toutes gardent en mémoire la lutte de Tréfimétaux et éprouvent de la fierté. Si le changement de mentalité et le chemin de l’émancipation sont longs, elles auront agi – pour leurs maris principalement – pour défendre ce qu’elles pensent être juste et gouté à une forme de liberté.

« La projection de ce film a été très subversif. A Couëron, en 1977, tout le monde, y compris les femmes, n’approuvait pas ce qui était dit dans le documentaire. », précise la docteure en sociologie. En effet, l’intime, le couple, la sexualité, la condition féminine y sont les éléments principaux, bien au delà d’une lutte syndicale. Aujourd’hui, les discours résonnent et font écho à la société contemporaine : les époques ne sont plus les mêmes, les contextes également, les luttes sont mouvantes mais qu’en est-il des combats actuels et de la place des femmes dans les syndicats ?

Le 3 mars prochain, l’association Histoire du féminisme à Rennes organise une conférence intitulée « Les ouvrières de l’usine textile SPLI (Société parisienne de lingerie indémaillable, implantée en 1966 dans la capitale bretonne, ndlr) à Rennes en 1978 : quand les femmes luttent pour leurs droits et leurs emplois », en présence de Fanny Gallot, spécialiste de l’histoire des femmes dans les luttes ouvrières. À la Maison des associations, à 18h30.