Célian Ramis

Female Pleasure, l’émancipation après la violence

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Cinéma Arvor, Rennes
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Le 11 juin, le cinéma Arvor de Rennes et la rédaction de YEGG partageaient l'affiche pour une soirée projection - débat autour du film documentaire "Female Pleasure" de Barbara Miller. En présence de l'artiste-chercheuse Lis Peronti.
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Aujourd’hui encore, les femmes ne sont toujours pas libres de disposer de leurs corps. Sacralisé, diabolisé, sexualisé, il est un objet de désir, de tentation, de soumission. La réalisatrice Barbara Miller a filmé cinq femmes qui combattent au quotidien l’exercice de la domination masculine sur leurs corps et leurs sexes afin de s’affranchir des normes patriarcales qui, chaque jour, engendrent plusieurs milliers de victimes de violences sexistes et sexuelles. 

Le 11 juin, à 20h15, la séance affiche complet au cinéma l’Arvor de Rennes, obligé de refuser du monde. Face à la forte demande, une nouvelle projection aura lieu le 23 juin à 11h15, au même endroit. Cette fois, sans l’échange qui a suivi avec l’artiste-chercheuse Lis Peronti, bouleversée ce soir-là par le documentaire de Barbara Miller.

Le terme est le bon. Le film est bouleversant puisqu’il dévoile les témoignages intimes de cinq femmes différentes, issues de pays, d’éducation et de religion différentes, qui partagent hélas l’universalité du patriarcat et ses diverses formes de violences.

« Que s’est-il passé il y a des milliards d’années pour qu’ils s’en prennent à nos corps ? On nous contrôle, on nous mutile, on nous frappe, on nous viole et on nous fait porter le chapeau à cause de notre sexe. », s’insurge Leyla Hussein, dans l’introduction. 

CINQ FEMMES, CINQ SITUATIONS DE VIOLENCE

Elle est originaire de Somalie et vit en Angleterre. En tant que thérapeute, elle lutte à la reconstruction psychologique et émotionnelle des femmes excisées - dont elle fait partie - et œuvre pour la diffusion de l’information pour tou-te-s, menant à l’arrêt définitif d’une pratique qu’elle définit comme étant une agression sexuelle sur enfants.

Elle le dit haut et fort, l’excision n’est pas un problème africain ou même asiatique, c’est un problème mondial. Tout le monde est et doit se sentir concerné-e par cette problématique de mutilation génitale effectuée pour contrôler le corps des femmes.

« Qu’y a-t-il de si effrayant dans le fait qu’une femme ait des désirs ? Qu’elle soit un être sexué ? »
interroge-t-elle. 

Deborah Feldman, elle, a grandi dans une communauté hassidique de New York et raconte comment « dans le judaïsme radical, il est impossible en tant que femme de s’épanouir. » Mariée de force à un inconnu, elle devient rapidement mère d’un petit garçon, avec lequel elle finira par prendre la fuite. 

Une fuite qui lui vaut une déferlante de haine et de menaces de la part de sa communauté. Elle écrit alors Unorthodoxpour y relater son histoire et faire pression, au travers de la médiatisation qui se met en marche autour d’elle et de son ouvrage, sur cette dernière, devenant ainsi la première femme ayant quitté la communauté à obtenir la garde de son enfant. 

À l’autre bout de la planète, en Inde, Vithika Yadav se réjouit d’avoir épousé l’homme qu’elle aime. Mais « grandir en Inde, c’est se faire tripoter, peloter et harceler sexuellement n’importe quand et n’importe où dans l’espace public. » Des agressions sexuelles, elle en a subi. En silence tout d’abord. Avant de réaliser qu’elle voulait briser la culture du silence. 

Elle crée Love Matters, première et unique plateforme indienne à parler de vie affective et sexuelle. Pour « parler d’amour, de consentement mutuel, de la masculinité et des oppressions patriarcales parce que le plaisir est aussi important pour les hommes que pour les femmes. »

Doris Wagner voulait quant à elle dédier sa vie à la religion. D’Allemagne au Vatican, son existence va être quasiment anéantie par les viols à répétition que lui fait subir son supérieur hiérarchique. Elle pense mettre fin à ses jours mais finalement ne passe pas à l’acte. Lorsqu’elle sort du silence, la mère supérieure lui balance « Je te pardonne ». 

Les violences se multiplient, elle porte plainte au commissariat. L’affaire est classée sans suite. « La congrégation religieuse n’a pas pris position. Le père qui m’a violée est toujours prêtre. », signale-t-elle, désormais libre de penser par elle-même, libre d’être la femme qu’elle a envie d’être, loin de cette image pieuse imposée qui « prive de personnalité et de liberté ». 

C’est au Japon que Rokudenashiko exerce son art manga dans lequel elle aborde ses expériences personnelles. Un acte qui n’est pas sans difficultés et conséquences dans un pays où « les femmes doivent être invisibles, silencieuses, sourire et ne pas se plaindre » et où « les organes génitaux des femmes sont tabous ».

Arrêtée et jugée pour obscénité en 3D – à partir d’un moulage de sa vulve, elle a créé un kayak vulve – elle entreprend un combat contre l’injustice subie et poursuit son travail d’artiste :

« On vénère le pénis mais moi je dois répondre de l’art du vagin devant un tribunal ?! (…) Les BD contenant de la pédopornographie où les filles se font violer sont autorisées au Japon. »

LE RAPPORT À LA RELIGION

À la suite de la projection, la rédaction de YEGG – partenaire de l’événement – a invité l’artiste-chercheuse Lis Peronti, dont le travail et les performances, véritables outils de prise de conscience, de diffusion du savoir et d’échanges collectifs, participent à la réappropriation du corps de chacun-e.

Émue par la violence des actes racontés mais aussi par la résilience dont ces femmes font preuve, elle partage tout de même son regard sur les propos généraux du film : « On voit des parties très focalisées sur la religion donc on parle de femmes qui sont de plusieurs confessions, de plusieurs pays. Il faut se rappeler que ce sont dans ces situations spécifiques qu’elles sont en train de vivre ces choses-là. Dans d’autres situations, on vit plein de choses pas simples du tout non plus liées à la sexualité, au plaisir, au sexe. »

Ce rapport à la religion, elle l’avait déjà noté dans son travail autour des menstruations. Au Brésil déjà elle entreprenait des performances autour des règles et en venant en France pour poursuivre ses études d’arts plastiques, elle a rédigé un mémoire sur ce sujet auquel elle s’est intéressée dans plusieurs pays et plusieurs cultures.

« Dans plusieurs religions, dans les livres sacrés, il y a souvent cette interprétation disant que la femme, elle est sale, elle va souiller l’homme, parce qu’elle a ses menstruations. Comme on peut voir dans le film. Celle qui quitte la communauté hassidique en parle avec le rituel du bain. Ce bain que la femme prend quand elle vient d’avoir ses règles. », explique-t-elle. 

Si les interprétations religieuses influent sur les mentalités, on ne peut que constater que toutes les sphères de la société sont imprégnées de cette vision négative des règles, de ce dégout et de ce rejet du sujet.

MENSTRUELLEMENT FEMMES

Lis Peronti le dit et l’affirme, il est encore compliqué aujourd’hui, en France, de parler des menstruations, du sexe des femmes et de la sexualité. Elle le voit et le constate régulièrement lorsqu’elle explique ce sur quoi elle travaille.

La femme est sale, la femme est faible. « Alors que c’est juste parce que pendant notre cycle, on a une période très marquée, elle est marquée par le sang mais en fait, les hommes ont des augmentations et des baisses de testostérone tous les jours. Mais ce n’est pas marqué. », poursuit-elle. Selon elle, les menstruations contribuent à forger le rôle « Femme » dans lequel on continue en 2019 d’asservir la moitié de la population mondiale : 

« Souvent, c’est une excuse pour que la femme gagne moins, qu’elle n’ait pas tel ou tel poste parce qu’elle va avoir ses règles et donc être faible. En France, on est dans un état laïc mais quand même, on a des traces de la religion dans le comportement des gens. Il y a souvent cette histoire de la femme qui va être sale, être faible parce qu’elle saigne, elle ne va pas tenir le coup ou elle va être trop stressée parce qu’il y a les tensions prémenstruelles. »

Dans Female Pleasure, Deborah Feldman et Rokudenashiko abordent cette croyance de femme impure lors de la période menstruelle. L’artiste japonaise, condamnée pour obscénité en 3D, s’en défend : « Mon travail n’est pas sale. » Son histoire, Lis l’avait déjà entendue. Elle la connaissait et elle n’a pas pu s’empêcher la première fois qu’elle a vu le film de rigoler : 

« Cette fête de la fertilité, où les gens sont là en train de lécher et de sucer les sucettes de bite et tout va bien… C’est incroyable ! Alors pour elle, ils ont trouvé l’excuse qu’elle était condamnée à cause des données personnelles vendues sur Internet alors qu’elles ne les a pas vendues les données. Elle faisait un échange pour le financement de son kayak. Je trouve que c’est incroyable ! Mais même, tout ce que l’on voit dans le film, je trouve que c’est incroyable de vivre ça encore aujourd’hui. Incroyable et en même temps on le sait que c’est possible ! » 

PAS TOUTES LES FEMMES…

Dans le documentaire, Barbara Miller, de par un récit extrêmement bien construit, fait jaillir la violence inouïe subie par ces cinq femmes et plus largement par un grand nombre de femmes à travers le monde, au quotidien. Tous les continents et les contextes ne sont pas représentés, la réalisatrice s’en tenant aux témoignages de femmes cisgenres, présupposées hétérosexuelles. Un bémol regrettable qui tend à rendre visible un seul pan de la gent féminine.

Sans négliger leurs vécus et traumatismes, le film laisse un vide et un silence sur les lesbiennes, les bisexuelles, les femmes transgenres, les personnes intersexuées ou encore les personnes non binaires. L’artiste-chercheuse l’a bien noté et précise également qu’elle a manqué de « plaisir féminin » au cours de la projection. 

En effet, le titre peut être trompeur. Parce que finalement, on découvre là, non pas la libération sexuelle des cinq intervenantes, mais la manière dont elles ont été bridées dans leur éducation, dans leur apprentissage ou dans leurs expériences. Au fur et à mesure de l’histoire, le récit évolue et les femmes relatent petit à petit comment, concrètement, elles se sont affranchies des normes et des codes.

RÉSILIENCE ET ÉMANCIPATION

Comment elles en sont arrivées à un certain niveau d’émancipation. Un niveau suffisant pour s’affirmer femmes. Pour s’assumer femmes. Partant d’un traumatisme personnel, subi à cause de l’image et de l’assignation femmes, elles sont devenues des militantes féministes et partagent aujourd’hui leur combat pour que d’autres ne se sentent pas isolées et soient mieux informées et armées contre la domination masculine.

Pour Lis Peronti, tout est parti de sa fascination pour le sang menstruel. Sa manière de se déployer dans l’eau, de tourbillonner, d’exécuter une chorégraphie hypnotisante. Au fil de ses recherches, de ses réflexions, de ses rencontres, de ses échanges, de ses performances, de son travail de modèle vivante, elle s'est épanouie :

« Tout ça, ça fait réfléchir sur qui je suis et ça m’aide à me construire en tant que personne. Cette attirance pour la couleur du sang m’a ouvert une porte énorme, c’est là où j’ai commencé à lire des choses féministes, à me questionner, à me rendre compte de la façon dont j’agissais vis-à-vis du monde, des gens, de ma famille, de mes ami-e-s. »

Female Pleasure est un documentaire à voir. Qui rend compte d’une réalité cachée, tue, méprisée, minimisée. Comme le dit Lis Peronti tristement, « on en est encore là ». L’oppression patriarcale est bien ancrée, profonde. Elle établit une hiérarchie selon le sexe et le genre, avec d’un côté les privilégiés et de l’autre, les discriminées. 

AGIR ENSEMBLE

Partout des femmes se libèrent, s’affranchissent et se reconstruisent. Devenant plus fortes et puissantes. Devenant la plus grande peur du patriarcat. Mais elles sont encore minoritaires à accéder à la résilience et à pouvoir faire entendre leurs voix. Les hommes aussi ont leur rôle à jouer et surtout leurs responsabilités à prendre.

Et ça commence en se rendant dans une salle de cinéma comme celle de l’Arvor, dans une bibliothèque comme celle de l’association rennaise déCONSTRUIRE, en écoutant les propos des concernées sans les interrompre ou les remettre en question, en lisant et en partageant régulièrement nos articles, en demandant des conseils de lectures aux libraires de la Nuit des Temps par exemple ou en écoutant des émissions comme Les Héroïnes sur Canal b.

Ecoutez, lisez, regardez, interrogez-vous. Chacun-e peut agir à son échelle. On rappelle qu’une nouvelle projection de Female Pleasure aura lieu à l’Arvor, le 23 juin à 11h15.

Célian Ramis

Face aux assignations sexistes et racistes, désobéir

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D’un pas décidé et d’un bloc, le regard bien droit et profond, les quatre comédiennes nous secouent dès leur entrée en scène. L’impact est imminent et puissant avec la pièce Désobéir de Julie Berès, présentée à l’Aire Libre, les 29 et 30 mars.
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D’un pas décidé et d’un bloc, le regard bien droit et profond, les quatre comédiennes nous secouent dès leur entrée en scène. L’impact est imminent et puissant avec la pièce Désobéir de Julie Berès, présentée au théâtre de l’Aire Libre, à St Jacques-de-la-Lande, les 29 et 30 mars. Dans le cadre du festival Mythos. 

Désobéir, elles le graffent au couteau dans le mur noir au fond de la scène. Dès les premières minutes, elles donnent le ton. Elles ne sont pas des filles sages. Elles sont des femmes plurielles et singulières. Complexes. Avec leurs rêves, leurs désillusions, leurs révoltes, leurs désirs et leurs espoirs.

Elles ont la flamme de celles qui combattent les assignations et injonctions parce qu’elles doutent, interrogent, trébuchent, remettent en question, souffrent, encaissent, crient et transforment colère et tristesse en boules d’énergie capables de les porter loin. Et surtout, elles parlent et partagent.

Dans Désobéir, Julie Berès croise les récits de vie, les réflexions et les questionnements des femmes observées et rencontrées à Aubervilliers lors d’une immersion documentaire proposée dans le cadre des « Pièces d’actualité » du théâtre de la Commune. 

La metteuse en scène s’empare alors de la Pièce d’actualité n°9 pour entrer en contact avec les femmes du 93, s’intéressant au départ à ce qui se joue dans le processus de radicalisation de celles qui, viscéralement marquées par les injustices et inégalités, se laissent séduire par les discours de Daech.

C’est Nour qui ouvre le bal dans une mise en scène très épurée. Le plateau vide, une chaise sur laquelle elle s’installe et son visage projeté en direct sur le mur, filmé par un Smartphone. Entièrement voilée, elle raconte la naissance en elle, au collège, de « ce sentiment très fort, le sentiment que rien n’est juste et qu’on nous élève dans le mensonge. » Un sentiment qui lui procure tristesse et honte. 

Sa relation épistolaire moderne – sms, Facebook, WhatsApp – avec Hassan, son obsession d’un monde meilleur, sa découverte de l’Islam défendant « les frères, les faibles et les opprimé-e-s » et son voyage intérieur l’apaisent. Elle décide de se voiler et apprend à vivre avec, à marcher avec, à affronter le regard de la société avec. 

N’en pouvant plus de ressentir de la haine, elle prend ses affaires et fugue pour rejoindre Hassan qui, à l’adresse indiquée, est absent. « Il a retourné la religion contre moi, je devenais folle de rage, folle de haine. », scande-t-elle, avant de découvrir qu’il s’était marié, révélation qui lui inflige « une douleur violente » : 

« Il salit tout ce en quoi je crois. Mais j’ai gardé les textos, mon voile et l’Islam. Parce qu’il est plus grand que moi et mes erreurs. Plus grand que ma colère, la France et tous ses racistes. »

Aujourd’hui, elle ne sait pas trop ce qu’elle a envie de faire mais se demande si les femmes peuvent être imam, comme au Canada, au Danemark ou en Afrique du Sud. « C’est trop beau », conclut-elle, avant de ranger sa chaise, quitter le plateau et y revenir pour ôter son voile et arracher la moquette. 

Elle laisse la place à Charmine qui raconte – tout en « poppant » (danse popping) – l’éducation par les coups qu’elle reçoit de son père iranien, sa mère qui la défend, les garçons avec qui elle traine parce qu’avec eux « on peut parler de tout et n’importe quoi et même des meufs, surtout des meufs ».

Elle dévoile cet épisode au cours duquel elle a menacé ses parents avec un couteau, épisode qui lui a valu un séjour à l’hôpital, au service pédopsychiatrie. L’enfermement provoque en elle une danse qui ne la quitte jamais et quand elle danse, elle sourit. Sa porte de sortie : le jour où sa mère a parlé. Où elle a dit toute la vérité aux médecins sur son mari qui bat sa fille depuis des années.

« De retour à la maison, c’était reparti. La danse était toujours là. J’ai arrêté les études et je dansais le popping. J’ai été prise dans toutes les écoles de danse et un jour ma mère m’a dit ‘j’ai une grande nouvelle, ton père te paye l’école de danse’ »
s’écrie la protagoniste qui laisse alors son corps s’exprimer pleinement sur la scène de l’Aire Libre. 

Ça tourne au battle quand une autre se joint à elle, suivie d’une troisième et d’une quatrième qui se met à chanter a cappella. « C’est un poème de chez toi ? », lui balance une des filles : « C’est doux, je trouve ça envoutant, je suis fan de ce qui est tellurique. Et puis cette transmission de la grand-mère à la mère puis à la fille. Ces générations de souffrance. Et puis tu passes du français à ta langue et on n’entend pas ton accent quand tu parles ! Moi, j’adore ta culture,PersepolisLes mille et une nuits, tout ça, j’adore. »

Le racisme « ordinaire », la prétendue bienveillance, les amalgames… le ton est à l’humour dans cette nouvelle partie du spectacle mais le fond est bien à la dénonciation des micros-agressions dont elles sont sans cesse victimes en tant que femmes ayant des origines « réelles ou supposées ».

En tant que femme noire, Séphora, qui a passé tous ses dimanches à l’église évangéliste quand son père a décidé d’un coup d’un seul d’être croyant, n’a pas accès au rôle d’Agnès dans L’école des femmesde Molière. 

Elle qui a trouvé sa liberté et sa sécurité en sortant de chez elle, en apprivoisant le dehors et en s’enfermant dans les bibliothèques pour y dévorer Les malheurs de Sophieet les écrits de Simone de Beauvoir, entre autres. Elle qui est tombée amoureuse du théâtre, s’est formée et a passé les auditions et a été repérée par le metteur en scène pour ce rôle.

« J’étais aux anges, j’ai appelé tout le monde ! Et puis il m’a rappelé un peu plus tard, il était en plein questionnement sur sa création. Il a eu peur que me faire jouer Agnès ne déplace la grille de lecture du spectateur. Je peux le comprendre… Mais je voudrais ce soir partager avec vous le texte d’Agnès. Est-ce que quelqu’un accepterait de me donner la réplique, en lisant le texte d’Arnolphe s’il vous plait ? Le monsieur, là, avec les lunettes ?! Oui, vous ! Lisez bien le texte qui va s’afficher sur le mur et surtout, quoi qu’il arrive avant la fin de la scène, continuez de lire.»,  explique Séphora. 

Evidemment, Désobéir dépoussière le dialogue et transforme la langue de Molière en langage urbain en situation de harcèlement de rue. Les quatre femmes réagissent, provoquant l’hilarité dans le public. Le décalage n’en est pas un. Il renforce simplement le schéma répétitif, à travers les époques, de la domination masculine. 

La discussion s’instaure entre Lou-Adriana, Charmine, Hatice et Séphora. Les mecs, la sexualité, le plaisir dans la domination, le tabou, la pudeur, le sentiment de soumission, elles abordent de nombreux sujets dont le rapport à la religion.

Leurs voix s’entremêlent, se confrontent, se croisent et se superposent dans un récit pluriel qui amène à envisager chaque thématique comme personnelle et intime. Rien n’est universel, tout est singulier à l’instar de chaque individu.

En quelques minutes, elles explosent les codes du féminisme universaliste. Parce qu’elles ont des points de vue différents et qu’à travers les quatre protagonistes qui brouillent les pistes entre témoignages personnels, paroles recueillies et fiction, ce sont les voix d’une multitude de femmes qui s’expriment sur la scène.

Des femmes que personne ne peut enfermer dans cases parce qu’elles parlent comme des lascars, qu’elles s’habillent de telle ou telle manière, qu’elles pratiquent ou non leur religion comme bon leur semble, qu’elles osent prendre la parole et l’espace, qu’elles se voilent, qu’elles ne se voilent pas mais comprennent celles qui le font, qu’elles dansent, qu’elles chantent, qu’elles rient, qu’elles pètent un câble, qu’elles s’insurgent…

Françaises, Iraniennes, Turques, noires, musulmanes, évangélistes, normandes, comédiennes, danseuses, mauvaises élèves, amoureuses de littérature, mariées, célibataires, non pratiquantes, athées, elles sont toutes des êtres humains en quête de liberté, portées par la révolte de leurs parcours semés d’embuches révélatrices des nombreuses injustices et inégalités.

Une révolte dans laquelle elles puisent afin de transformer la souffrance des épreuves et des injonctions en flammes de l’espoir et de l’accomplissement. Sans s’affranchir de tous les codes et s’émanciper de toutes les normes, elles questionnent, remettent en cause, dénoncent, échangent et partagent.

Pour pouvoir avancer, pour aller plus loin. Pour continuer de rêver aussi, dans cette société qui les amène à envisager de faire de la self défense « pour se défendre mais aussi pour porter nos couilles ». 

La puissance qui se dégage de cette pièce époustouflante de réalisme réside non seulement dans le talent des comédiennes Lou-Adriana Bouziouane, Charmine Fariborzi, Hatice Ozer et Séphora Pondi mais également dans la subtilité des croisements de témoignages intimes, de lâcher prises collectifs, de dialogues à l’unisson ou non et des tons donnés à chaque morceau qui nous font visiter une palette large d’émotions, du rire aux larmes.

Julie Berès nous donne à voir, à entendre mais aussi à réfléchir. Sur nous-mêmes, nos assignations, nos stéréotypes et nos préjugés. Mais aussi sur la source de nos révoltes et les multiples manières d’atteindre la résilience. Parce que comme les protagonistes, nous n’avons « aucune envie de partir avec des frustrations et des choses inachevées. » Tâchons de ne pas l’oublier. Et de rester modestes face à l’adversité.

Célian Ramis

Lutte contre l'excision : la démarche inspirante d'ACZA

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Fille et petit fille de matrone – appelée aussi exciseuse – Martha Diomandé, fondatrice de l’association rennaise ACZA, lutte depuis plusieurs années contre l’excision dans son village natal, en Côte d’Ivoire mais également aux alentours.
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Fille et petit fille de matrone – appelée aussi exciseuse – Martha Diomandé, fondatrice de l’association rennaise ACZA, lutte depuis plusieurs années contre l’excision dans son village natal, en Côte d’Ivoire mais également aux alentours. Le 20 mars, à la Maison Internationale de Rennes, la militante expliquait la démarche de la structure et les avancées engendrées par leur travail, respectueux des individus et des traditions. 

Pour que l’excision s’arrête, il faut respecter les traditions. Cela peut paraître contradictoire mais pas du tout. Martha Diomandé en est convaincue. « L’excision, c’est quoi ? Bon, on le sait, c’est l’ablation du clitoris. Mais au-delà de ça, c’est quoi ? Chez moi, c’est le passage de l’enfance à l’âge adulte. Mais ailleurs, ça peut être un acte de bravoure. Il y a plusieurs significations. On ne peut donc pas généraliser et chaque peuple sait pourquoi il le fait. Ça, l’Occident doit en prendre compte et l’accepter. D’où on vient, la lutte ne fait que commencer. », souligne-t-elle. 

Ce qu’elle pointe ici, c’est qu’il est impossible de débarquer dans un village imprégné des traditions dont fait partie l’excision et d’interdire cette pratique. La loi existe déjà depuis plus de 20 ans et pourtant, l’excision est encore pratiquée.

« Au début, c’était difficile pour moi. En parler comme un crime, c’était enlever une partie de moi. Il fallait déjà que j’aille dans mon pays pour voir l’impact de l’excision dans la société. J’ai découvert que dans ma région, l’excision était faite à 100% alors que c’est interdit dans le pays. On était encore au stade 0 et le tabou était réel dans ces villages-là. », se souvient Martha Diomandé. 

EXPLIQUER LA DÉMARCHE, SANS BRUSQUER

Son village, elle l’a quitté âgée de 7 ans. Excisée, elle ne se sent pas ni se considère comme une victime. Son objectif est clair : que la pratique de l’excision s’arrête complètement. Sans user de discours agressif ou haineux. Elle tient à respecter les individus et les traditions :

« L’idée était vraiment de créer une association pour repartir de 0 avec tout le monde. Les premières années, nous n’avons pas parlé d’excision. Nous sommes allées au village, nous avons demandé, sur la tombe de ma grand-mère, son autorisation pour mener ce travail. On a rassemblé les femmes pour travailler ensemble mais pas autour de l’excision dans un premier temps. »

D’abord, l’association ACZA a rencontré les chefs de village. Pour expliquer la démarche et obtenir la permission. Le feu vert a donc été donné par les hommes également, que Martha définit comme complémentaires des femmes.

Ensuite, les rassemblements de femmes ont visé la valorisation de leurs connaissances et savoir-faire. Parce qu’il est inenvisageable d’interdire l’excision sans proposer des solutions alternatives. Des solutions qui doivent venir d’elles et non être imposées par les Occidentales/taux.

« Si on veut toucher les matrones, il faut réfléchir à un projet qui les valorise sinon elles n’arrêteront pas. Elles ne peuvent pas perdre leurs connaissances et leur notoriété. Moi, je suis née au village grâce aux matrones. Elles sont donc, pour certaines, accoucheuses. La majorité d’entre elles pratique les accouchements. On peut donc leur faire une formation. Pas pour qu’elles deviennent sages-femmes comme ici. Pas pour leur apprendre un enseignement académique. Juste pour compléter leurs savoir-faire et pour valoriser leurs connaissances. », souligne la fondatrice de l’association. 

VALORISER LES CONNAISSANCES ET COMPÉTENCES

Dans ces temps de formation, elle et son équipe y voient une aubaine pour parler de la transmission. Entre femmes, elles peuvent parler librement. Petit à petit, le lien de confiance se crée et se renforce. Parce que la démarche d’ACZA se distingue de la démarche coloniale à laquelle elles ont l’habitude d’être confrontées.

Ce sont des moments pendant lesquels on leur explique, sans les juger, que les excisions peuvent provoquer, plus tard, des accouchements difficiles, et même, parce qu’elles ne nettoient le couteau qu’après la 7eou 8efille excisée, la transmission du VIH, si l’une d’entre elles est contaminée.

« C’est à nous de créer des stratégies pour qu’elles nous écoutent sans être frustrées. Elles n’ont pas besoin de nous, elles n’ont pas demandé à ce que l’on vienne. Le premier projet pilier a fonctionné avec les matrones. On a pu sensibiliser, sans heurter. Il faut analyser le sens de l’excision sur le territoire concerné et adapter le projet. », indique Martha. 

Une fois formées, les matrones ont donc eu besoin d’un lieu. L’association ACZA a impulsé la construction d’une Maison des femmes, inaugurée en 2016 à Kabakouma. Un espace pour sensibiliser, faire des réunions, valoriser les plantes que les matrones connaissent si bien. Mais aussi pour pratiquer des accouchements à moindre coût :

« À l’hôpital, c’est 10 000 francs. Les femmes qui vivent en milieu rural n’ont pas les moyens d’accoucher là-bas. À la Maison des femmes, c’est 4000 francs dispatchés : 1500 pour la matrone, 500 pour l’association et les 2000 restants partagés entre les femmes ayant assisté la matrone. »

Soixante enfants sont nés dans la Maison des femmes et le premier baptême a été célébré : « C’est un premier pas vers le passage à l’âge adulte. Pour garder la tradition, tout en enlevant l’étape de l’excision qui arrive plus tard dans la vie des jeunes filles. Et là ce sont les matrones qui s’en occupent. Trois mois après la naissance, les bébés vont dans leur case pour une cérémonie de bénédiction. Il faut que les matrones soient importantes à tout moment de la vie de l’enfant, sans passer par l’excision. »

UNE LUTTE LENTE QUI PROGRESSE

Toutes les matrones n’ont pas cessé la pratique de l’excision mais l’association ACZA progresse doucement vers son objectif initial, bien consciente que la lutte prendra du temps. Une deuxième Maison des femmes verra bientôt le jour à Mangouin, la construction étant quasiment achevée.

« C’est allé très vite pour la deuxième, c’est là qu’on voit qu’on travaille dans cette région depuis longtemps. Les chefs de village portaient les t-shirts de l’association « Non à l’excision ». Le projet est arrivé à un niveau très important, il y a un vrai échange, un vrai dialogue et beaucoup beaucoup de progrès aussi au niveau des formations. », s’enthousiasme Martha Diomandé. 

En 1h30 à peine, elle n’a pas le temps de parler du projet dans tous ses détails et ramifications. Mais dans sa globalité, oui. Dans sa philosophie et dans son apport au quotidien. Parce qu’au projet de parrainage, quatre villages ont adhéré et 100 enfants sont aujourd’hui équipés d’une tenue d’école « Non à l’excision », d’un kit scolaire complet et peuvent désormais être scolarisés parce que l’association prend en charge les frais d’inscription.

C’est un échange de bon procédé. La famille accepte de ne pas exciser la jeune fille, l’association lui permet grâce à l’aide financière d’avoir accès à l’éducation scolaire.

« On ne veut pas vérifier si la jeune fille se fait malgré tout exciser. Car s’il n’y a pas de confiance, ça ne marche pas. Là-bas, si c’est non, c’est non. Si c’est oui, c’est oui. Et on parraine déjà des enfants de 4 villages. Il y a même un directeur qui nous demande de construire une cantine tellement on a scolarisé de jeunes filles. Ce sont des avancées énormes ! Ça veut dire qu’il y a maintenant une nouvelle génération qui grandit au village sans être excisée. Et cette génération ne fera donc pas excisée la suivante. Avec mes tantes, mes copines, on est excisées, on se raconte des histoires communes. Mais cette génération nouvelle, ces histoires-là, elle ne les vivra pas, elle les apprendra à l’école. Les choses avancent, le tabou est en train de se briser mais on garde la tradition. », précise Martha Diomandé, passionnée et passionnante. 

ET POUR LES FEMMES EXCISÉES ?

En plus des nombreux voyages que la structure fait jusqu’au village en Côte d’Ivoire – trois fois par an parce que « sinon, ça n’avance pas, il faut travailler tout le temps, tout le temps, tout le temps » - l’association ACZA développe de nombreuses stratégies permettant d’atteindre l’objectif de l’arrêt complet et définitif de l’excision. Et met également en place une plateforme pour écouter et conseiller les personnes ayant des questions à ce sujet. 

Chaque semaine, le mercredi après-midi, se tient une permanence à l’Espace des 2 rives à Rennes. Les personnes - des femmes et des familles originaires de partout - peuvent être orientées par des avocats, la Cimade, le MRAP, l’UAIR ou venir par elles-mêmes. Pour un soutien psychologique, un accompagnement dans la demande d’asile ou la protection des filles et femmes exposées à un risque d’excision.

Il arrive aussi qu’elles viennent à la permanence, à Rennes, ou qu’elles appellent quand elles ne sont pas en France, pour une démarche de reconstruction du clitoris. Pour Martha Diomandé, difficile d’entrevoir cette solution comme « une solution miracle ». Pour elle, ce qui est préférable dans un premier temps, c’est de connaître son corps.

Elle insiste sur ce point : « Moi, je ne veux pas me faire réparer car j’ai appris à connaître mon corps et j’ai mon plaisir donc je ne vois pas pourquoi je le ferais. Il faut aussi prévenir celles qui veulent le faire qu’on peut en souffrir physiquement et mentalement de cette reconstruction. La réparation, c’est une solution mais ce n’est pas la seule solution et ce n’est pas pour toutes les femmes. Il faut donner le choix aux femmes et que ce soit une vraie réflexion. »

Grâce à l’annuelle élection de Miss Africa, organisée à Rennes en novembre, ACZA sensibilise le grand public autour de cette thématique et récolte des fonds qui serviront à payer des reconstructions du clitoris à des femmes qui désirent profondément avoir accès à cette opération.

« J’ai reçu le témoignage d’une femme qui a fait un énorme blocage lorsqu’à son accouchement, ils ont découvert qu’elle était excisée. Elle a fait un blocage parce qu’elle a eu honte de son corps. Tellement elle a fait un blocage, son mari va voir ailleurs et lui dit. C’est pour ça qu’elle veut un clitoris. On va lui payer la réparation. », conclut Martha Diomandé. 

Loin d’une démarche colonisatrice, encore présente dans bon nombre d’ONG et de missions humanitaires, l’action et la réflexion que développe l’association ACZA sont inspirantes et bienveillantes et font comprendre que la lutte contre l’excision concerne tout le monde.

 

Célian Ramis

Sortir de l'ombre le tabou du corps et de la sexualité

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Dans le documentaire, Clito va bien, nous sommes en juillet 1979 et une quinzaine d’activistes a choisi de briser les tabous qui régissent alors la société et particulièrement la vie des femmes.
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« Pourquoi est-ce fou en 2018 de montrer un sexe féminin, avec des poils en plus ? », interroge Justine Caurant, militante féministe. Aux côtés de Marie Lintanf, bénévole au Planning Familial 35, elle anime un temps d’échanges avec le public, à la suite de la projection de Clito va bien, court-métrage réalisé par le groupe Femmes de Quimper en 1979, diffusé le 8 juin dernier au cinéma Le Triskel, à Betton, lors du Festival du Film de l’Ouest, organisé par Courts en Betton. 

« J’ai très bien vécu la ménopause. Ma vie sexuelle ne s’en est pas trouvé modifiée. Mais des déséquilibres existent, les ovaires vieillissent. C’est un problème de société : la femme qui ne peut plus procréer. Elle n’est plus baisable, plus consommable. Mais ça peut être un âge formidable ! (…) On ne veut plus jouer le rôle que la société veut nous faire jouer. »

C’est ainsi que commence le film documentaire, Clito va bien, réalisé par le groupe Femmes de Quimper, avec l’aide du Planning Familial 29. Nous sommes en juillet 1979 et une quinzaine d’activistes a choisi de briser les tabous qui régissent alors la société et particulièrement la vie des femmes.

Elles se mettent à nue, au sens propre et au sens figuré, et livrent leurs rapports au corps. Un corps souvent déshumanisé par la médecine de l’époque. Les femmes se confrontent souvent aux « C’est rien », « C’est dans la tête », « Ce n’est pas grave », en parlant de leurs menstruations et des douleurs qui peuvent les accompagner. Ou lors d’une grossesse :  

« Mon premier accouchement ne s’est pas bien passé du tout. À 6 mois, j’ai eu des douleurs et le médecin m’a dit « Ce n’est rien, ce n’est pas grave ». J’ai accouché deux jours plus tard d’un prématuré de 6 mois qui est mort 2h après. » 

Elles veulent connaître leur corps, explorer par elles-mêmes les tissus, membranes, cavités qui le composent, apprendre les gestes à faire pour en prendre soin. Parce que le corps médical « ne tient jamais compte de nos propres désirs », les militantes revendiquent leur droit de « choisir ce dont nous avons besoin nous-mêmes ».

L’auto-examen – seins et sexe - représente alors la réappropriation du corps et des savoirs ainsi qu’une manière de changer le rapport patiente/médecin, vers une relation plus égalitaire.

« À l’école, on apprend la digestion, l’ouïe, la vue, la reproduction mais pas tellement le reste. On peut facilement mettre les doigts dans son nez mais les doigts dans son vagin, c’est pas si évident. », souligne une des femmes, qui explique ensuite comment introduire un speculum dans son propre vagin dans l’optique de découvrir et d’observer son col de l’utérus et ses muqueuses, à l’aide d’un miroir et d’une lampe torche. 

AU-DELÀ DES TABOUS

Dans la veine des luttes féministes des années 70, les militantes s’organisent pour conquérir des droits face aux institutions et aux professionnels de la santé. Plus largement, elles combattent pour leur liberté et leur émancipation face aux assignations genrées et imposées par la société patriarcale. Reprendre en main leur corps pour jouir d’un rapport plus égalitaire, oui, mais aussi pour jouir tout court :

« J’ai essayé d’atteindre l’orgasme par la masturbation mais je n’arrive pas à dépasser la culpabilité. »

Elles sont conditionnées et culpabilisées dès la petite enfance. La sexualité sert à la procréation, non au plaisir. « On n’a pas de plaisir, on fait semblant. La première fois, c’est un cap à passer. Tant mieux si le type est sympa et qu’il te respecte. C’est rarement l’extase, souvent douloureux. Tu es préoccupée par l’image de toi que tu montres plutôt que par ton propre plaisir. », commente une femme, précisant également qu’en plus il n’existe qu’une manière de faire l’amour :

« L’homme sur la femme. L’homme pénètre la femme. » Certaines n’avaient jamais entendu parler de la masturbation, jamais entendu parler du clitoris. Elles ont appris, seules, à expérimenter l’organe du plaisir :

« Un jour, j’ai essayé, je suis allée jusqu’au bout et c’était bien. On est plus autonome que par rapport au partenaire éventuel. »

40 ANS PLUS TARD…

Et aujourd’hui, où en sommes-nous ? Entend-on encore qu’avoir mal avant et pendant les règles, c’est normal ? Parle-t-on librement des menstruations ? de la ménopause ? de l’accouchement ? de l’avortement ? de la masturbation ?

« Dans les années 70, ces groupes informels, non mixtes, qu’étaient les groupes Femmes – qui n’existent plus – étaient des espaces d’éveil de la conscience féministe. Ce sont des questions encore très actuelles qu’elles posent dans le film. C’est intéressant la lucidité de ces femmes face au manque d’informations dont elles souffrent, aux besoins qu’elles ont, quant au blocage autour de la nudité, qu’elles dépassent pour le documentaire… Aujourd’hui, où sont ces espaces de paroles ? Ils sont très rares et pourtant il y a de vrais besoins. », regrette la militante rennaise Justine Caurant.

En témoignent les personnes présentes lors de la projection, qui prennent la parole pour exprimer un sentiment de dépossession de son propre corps par le corps médical :

« 40 ans plus tard, on est toujours au même endroit. À nous d’aller chercher les infos, tout le temps, et parfois, il faut aller chercher très loin ! C’est très intéressant de voir ça et très troublant en même temps. »

Pour Marie Lintanf, membre du Planning Familial 35, c’est une agréable surprise de découvrir ce court-métrage d’une trentaine de minutes qui attaque directement par le sujet de la ménopause. « On n’en parle pas actuellement, même dans les milieux féministes. Et là, elles commencent par ça ! », s’enthousiasme-t-elle, ravie de voir qu’elles osent également filmer un accouchement « ce qui ne se ferait plus aujourd’hui et que je n’avais jamais vu avant, même dans le film Regarde, elle a les yeux grands ouverts (1980), où on voit un avortement. »

Les deux militantes féministes s’accordent et attirent l’attention du public sur les dangers d’un manque d’éducation à la vie sexuelle et affective, dont les formations sont rendues facultatives dans les établissements scolaires, malgré la loi de 2001. 

Si la discussion est (trop) rapidement interrompue pour laisser place à une autre projection, elle est impactante de par sa mise en perspective de 40 ans d’évolution faussement positive. Car si on montre dans les médias et les arts une sexualité de plus en plus libérée, on n’autorise de moins en moins la création d’espaces collectifs permettant aux individus, et particulièrement aux femmes, de briser les tabous qui les encombrent viscéralement.

Célian Ramis

1939-1945 : Oui, il y avait des lesbiennes !

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Champs Libres, Rennes
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Elles ont été oubliées de l’Histoire. Queer Code répertorie, sur Internet, un grand nombre des ressources culturelles, historiques ou sociologiques concernant les femmes qui aimaient les femmes et le site Constellations brisées propose des cartographies de leurs parcours.
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Déportées, résistantes ou collabos, lors de la Seconde guerre mondiale, elles étaient des femmes et aimaient les femmes. Pourtant, elles ont été oubliées de l’Histoire. Queer Code répertorie, sur Internet, un grand nombre des ressources culturelles, historiques ou sociologiques les concernant et le site Constellations brisées propose des cartographies de leurs parcours.

Le 18 avril dernier, des militantes rennaises et Queer Code se réunissaient autour d’un atelier « Nos histoires féministes et LGBTI sont numériques », aux Champs Libres. Rencontre avec Isabelle Sentis, membre de Queer Code et coordinatrice du projet Constellations brisées.

YEGG : Qu’est-ce que le projet Queer code ?

Isabelle Sentis : C’est un projet d’équipe créé il y a 3 ans, issu d’une association qui s’appelle Mémoires en chantier. L’idée, c’était de créer une plateforme numérique et des projets numériques pour faire connaître l’histoire des femmes et particulièrement des femmes qui ont aimé des femmes pendant la seconde guerre mondiale.

On a lancé la plateforme à l’occasion de l’anniversaire des 75 ans de la libération des camps de concentration. C’était en fait un temps qui était issu de tout un cheminement des unes et des autres de plusieurs années. Chacune et chacun, car il y a aussi des hommes avec nous, se sont mobilisé-e-s, à des périodes différentes.

Mais c’est issu d’une longue mobilisation pour certain-e-s. L’idée c’est justement de créer collectivement et d’apprendre collectivement. Par exemple, Lydie est ingénieure dans tout ce qui est sciences de l’information et de la documentation de l’informatique. Moi je n’y connais strictement rien à l’informatique.

Ça a permis à des personnes déjà mobilisées de rencontrer d’autres femmes qui venaient plutôt de pratiques numériques, notamment les jeunes femmes qui viennent de l’univers de la création des jeux vidéo. Queer Code, c’est vraiment pour se retrouver et permettre à d’autres personnes de nous rejoindre parce qu’on utilise les outils numériques.

Concernant le cheminement dont vous parlez, c’est parce que vous avez constaté l’absence des femmes, et notamment des lesbiennes, dans les parcours relatés dans l’histoire de la Seconde guerre mondiale ?

Isabelle : L’Histoire est une construction sociale. Tout ce qui est mémoriel c’est la même chose, ce sont des combats pour que certains groupes accèdent à ce travail-là. Il y a toute une mobilisation de groupes LGBT, depuis plus de 20 ans, pour la reconnaissance de la déportation pour homosexualité. Masculine parce que les nazis ont pénalisé l’homosexualité masculine.

Les lesbiennes ont également été persécutées mais il n’y avait pas de législation à proprement parler parce que comme dans beaucoup de régimes oppressifs, on ne nommait pas pour ne que ça n’existe pas. Ça n’existe pas, on n’a donc pas besoin de faire une loi là dessus.

Mais elles ont été persécutées là où il y avait la législation nazie. Dans les pays occupés, dans les zones occupées. La France a eu des statuts différents selon les moments de la guerre, avec une législation différente. Donc il y a eu des persécutions différentes selon les moments de la guerre et selon les endroits.

C’est complexe. Parfois, des femmes ont fui en France ou des françaises ont fui dans d’autres pays. Des femmes sont aussi allées aider d’autres femmes et d’autres hommes dans d’autres pays. Comme c’est le cas pour des femmes suisses qui sont allées avec la Croix Rouge en Espagne pendant la Guerre Civile.

Il y a beaucoup, tout comme il y en a encore aujourd’hui, de mouvements de populations et de mouvements de personnes pour différentes raisons. D’autres n’accèdent pas toujours aux autres pays, les Etats-Unis avaient par exemple à un moment fermé leurs frontières.

Là on est en train de préparer la cartographie d’une jeune femme juive autrichienne qui a été déportée à Auschwitz parce qu’elle était juive mais elle était également lesbienne - elle n’aurait pas utilisé ce mot parce que ce n’était pas ce mot qu’on employait à l’époque mais en tout cas elle a aimé une jeune femme norvégienne - et elle attendait un visa pour l’Angleterre où une partie de sa famille avait réussi à s’échapper.

Voilà toute la complexité de l’attente comme des personnes en France ont attendu des visas pour les Etats-Unis, le Mexique, etc. Et qui ont été bloquées parce que sans visas. Certaines ont fui par d’autres chemins et se sont retrouvées bloquées parce que les frontières ont été fermées. Mais on peut encore trouver ça de nos jours…

Il y avait plusieurs enjeux par rapport à Queer Code : montrer que oui il y a des travaux d’historien-ne-s mais aussi de citoyen-ne-s pour faire connaître ces parcours de vie. Le numérique est un espace de combat pour y être visible. Il y a beaucoup de négationnistes, de racistes, d’homophobes, présents sur ces espaces.

L’idée c’est d’être présent dans un espace pour montrer cette histoire et pour montrer surtout qu’on est capables de la partager et de réfléchir ensemble. Si on reprend des slogans féministes des années 70 il y avait vraiment le fait que la construction des femmes, et des hommes bien sûr, c’est un fait social, un fait culturel, qui ne se fait pas tout seul.

Il faut se mobiliser. Tout le monde peut y contribuer. L’idée, c’est ça : ne pas hiérarchiser les savoirs mais les faire dialoguer et aussi bien valoriser les articles d’historiennes que des personnes comme récemment des jeunes qui ont écrit une pièce de théâtre, que de militantes qui aident des familles à transmettre leur histoire.

Montrer que toutes ces démarches, tous ces savoirs sont importants. Et qu’on peut tou-te-s apprendre, c’est ça qui est passionnant, autant les technologies numériques que d’autres techniques. Lydie fait beaucoup de traduction pour nous, de l’anglais vers le français ou du français vers l’anglais. Elle fait aussi une veille qui est très précieuse.

Ce qui est passionnant avec les savoirs c’est que tout bouge très vite, notamment dans cette ère du numérique. On peut avoir l’impression que l’Histoire, ça va lentement et en fait on se rend compte que c’est étonnant. Il y a par exemple des féministes américaines qui étudient les mouvements féministes français.

Si on ne vérifie pas ce qui se passe dans les universités américaines, on peut passer à côté car ils ne vont pas être traduits en français, on ne va pas les voir dans nos librairies. Montrer que c’est en constant mouvement et qu’il y a des enjeux différents dans la mobilisation selon les générations.

Pour notre génération (quadras), ce travail de revendication de la Seconde guerre mondiale en tant que lesbiennes, c’est constructif, c’est un vrai combat. Pour des jeunes femmes comme Emilie, avec nous dans l’équipe, qui sont jeunes, qui ont une vingtaine d’années, c’est complètement une autre histoire de construction identitaire parce que pour elle en fait c’est quelque chose qui est déjà acté donc ce n’est pas la même histoire.

C’est intéressant de voir comment les générations ont des histoires différentes, d’autres cheminements. Passionnant ce dialogue intergénérationnel. Montrer que c’est un travail de médiation sur ce qui existe comme savoirs et de reconstruction de nouveaux savoirs.

Est-ce que ce qui lie les générations entre elles, c’est qu’aujourd’hui encore les femmes lesbiennes sont invisibilisées, tout comme le sont encore les personnes racisées ? Parce qu’on voit bien que Queer Code rassemble un grand nombre de ressources, ce n’est donc pas qu’il n’y a rien sur ce sujet mais plutôt que leur diffusion ne se fait pas comme elle devrait…

Isabelle : C’est passionnant tout ça et un jour on fera nos propres constellations, nos propres parcours, de comment on a eu l’information. Comment on a eu telles ressources, comment telle personne a cheminé, a réfléchi aux enjeux. Ce qui est sûr, c’est que les manières de transmettre et d’accéder aux informations selon les générations sont différentes.

Et puis ce qui est intéressant, c’est d’essayer de partager ça - et pas que sur la Seconde guerre mondiale - pour se rendre compte que tout est en perpétuel mouvement. J’ai 43 ans, il faut aussi que je me mobilise, rien n’est acquis, que ce soit sur la santé de mon corps, sur les droits, on voit que tout est en évolution, que des choses s’améliorent, qu’il y a de nouvelles avancées scientifiques. C’est aussi un mécanisme.

Lydie (membre de Queer Code) : c’est compliqué de se servir de l’expérience des anciennes, c’est compliqué de transmettre, nous, nous sommes la génération entre les deux. C’est un vrai travail.

Isabelle : On peut transmettre à des femmes de 70 ans, des femmes plus jeunes peuvent nous transmettre à nous. On montre que ça part dans tous les sens, on essaye d’apprendre à travers ces expériences, d’apprendre de nous-mêmes, avec les autres. S’autoriser à apprendre autrement, à essayer, on peut se tromper. C’est un dialogue parfois étonnant. On ne répond pas du tout à votre question.

Comment est reçu Queer Code ? Essayez-vous d’aller vers un public moins sensibilisé à ces thématiques-là pour que le grand public se rende compte que des femmes lesbiennes ont été déportées, ont été dans la résistance ou ont collaboré ?

Isabelle : C’est très complexe parce que nous on va mettre des mots alors que la personne aura vécu quelque chose de différent. On essaye de ne pas être dans le jugement mais on est des êtres humains donc on s’identifie à telle ou telle figure. Faut bien montrer toute la complexité de ces histoires-là en particulier.

Oui, on essaye de toucher un large public. Comme aujourd’hui, en venant aux Champs Libres pour le rendez-vous des 4C. Et puis passer par le numérique nous permet d’atteindre des groupes qui vont être intéressés par notre démarche numérique mais pas forcément par notre démarche féministe et lesbienne.

Bien sûr ils vont être intéressés sinon ils ne viendraient pas du tout mais l’accroche va porter plutôt sur le côté technique. L’idée c’est de toucher de plus en plus de musées pour qu’ils s’essayent à cette médiation numérique.

Il y a encore des tabous, donc on va venir par notre côté médiation numérique pour parler du fond ensuite : des femmes qui aiment des femmes. Ça nous permet de laisser ouvert, avec plein de façons de venir à nous et de dialoguer avec nous.

Heureusement, les choses vont de mieux en mieux dans le dialogue entre les associations d’anciens déportés, les structures mémorielles, il y a quand même une grosse évolution vers un dialogue.

Lydie : Dans mon milieu professionnel, je le montre à des collègues en leur disant d’aller voir et de me dire ce qu’ils-elles en pensent. Mine de rien, ils/elles regardent un peu techniquement mais ils/elles voient le fond, qu’ils/elles ne seraient pas forcément allés chercher d’eux/elles-mêmes. Pas par hostilité mais parce que ce n’est pas leur centre d’intérêt. C’est rigolo d’amener comme ça différentes personnes à différentes choses.

Isabelle : On apprend beaucoup. On revient d’Angleterre, où il y a un vrai travail fait par les associations LGBT pour aller vers les professeurs, pour leur amener du matériel pédagogique pour leurs cours, pas que d’Histoire mais aussi de toutes les disciplines scolaires. On apprend beaucoup de leur façon de travailler, de collaborer.

Peut-être qu’un jour il y aura tout ce travail, qui permettra tous ces apports pédagogiques, les passerelles se font petit à petit. Le numérique va nous permettre ça. Une façon de les amener à inclure petit à petit. On s’auto-censure tous beaucoup.

Là on va faire une cartographie de Marguerite Chabiron, une pharmacienne qui a été déportée pour actes de résistance, qui a aidé des résistantes dont une qu’elle connaissait parce qu’elle était lesbienne. Elles ont été arrêtées à Bordeaux, puis ont été à la prison de Rennes puis déportées à Ravensbruck.

Et c’est un monsieur qui a maintenant plus de 75 ans qui transmet son histoire, qui a écrit un livre numérique. On lui a écrit en lui disant qu’on allait faire une cartographie, il était tout content, tout ému. Il a trouvé formidable Queer Code, il nous a donné l’autorisation d’utiliser des extraits du journal de sa tante.

C’est vraiment un dialogue avec des personnes qui elles-mêmes ont cherché à transmettre leur histoire par le numérique. Le numérique, c’est de l’auto-édition. Et ces personnes sont ravies. Maintenant, on va aider ce monsieur à transmettre l’archive réelle. Avec lui, en dialoguant aussi avec des chercheuses, des archivistes.

On apprend avec lui, en même temps que lui, à transmettre cet objet, ce journal intime. C’est une belle histoire et je pense qu’il y a de plus en plus de personnes qui ont cette envie-là. Des fois il y a de la pudeur, des temporalités, ça on s’en rend bien compte, des temporalités.

Notamment les femmes et particulièrement les lesbiennes, les personnes minorisées et racisées, ce sont des temporalités différentes. Ça arrive, c’est une patience, une patience active.

Qu’est-ce qui vous a amené à mettre Thérèse Pierre en première dans les Constellations brisées ?

Isabelle : Ça fait une dizaine d’années qu’on chemine avec son histoire. On a découvert, il y a une dizaine d’années, le documentaire fait par Robin Hunzinger. On a été très très touchées. C’était la première fois qu’il y avait un documentaire qui évoquait le destin de deux femmes qui s’étaient aimées dans les années 30.

On a écrit au réalisateur pour le remercier et il nous a mis en contact avec sa maman qui était en train d’écrire un livre et on a dialogué avec elle par internet. Le numérique, on voit que ça facilite, ça accélère les choses.

On a échangé avec Claudie Hunzinger, on s’est retrouvé-e-s à l’accompagner dans la recherche d’un éditeur, dans comment dire les choses. On aurait aimé que son texte s’accompagne d’une préface d’une historienne peut-être. Mais elle, elle avait vraiment envie de faire une œuvre littéraire, ce que l’on comprend.

Lydie : Passer par le biais de la fiction permet - pour ceux qui n’ont pas envie d’entendre dans la famille - de se dire que ce n’est pas vrai puisque c’est une fiction.

Isabelle : On est pour que chacun-e s’exprime comme elle/il le souhaite. Robin a fait un documentaire, sa mère une fiction et puis nous on fait un site Internet, des quizz numériques. Chacun-e sa manière de faire.

On est venues aux Champs Libres faire des recherches sur Thérèse Pierre et on a cheminé. On est allées à Fougères, aux archives municipales, aux Champs Libres. Puis après on a fait Queer Code, la plateforme et on s’est dit qu’on allait faire des cartographies, parce que c’est une autre manière de visualiser les parcours, en étant ludiques, une manière de se situer dans des territoires, de se situer dans une démarche de plus en plus citoyenne.

On a tout de suite penser à elle parce qu’on a un chemin tout particulier avec elle, dans une région que nous aimons beaucoup (la Bretagne). Et pour plein de raisons ! Moi, je l’aime dans ces idées politiques, dans son engagement, elle me touche particulièrement. On a tou-te-s des personnes qui nous touchent plus ou moins.

Après, on ne s’est pas arrêté-e-s à Thérèse Pierre dans nos recherches. Mais j’ai trouvé effectivement la personne que je voulais avoir dans mon Panthéon féministe à moi. J’aurais pu m’arrêter là mais c’est intéressant de montrer la diversité.

Marguerite Chabiron c’est une autre classe sociale, un autre parcours de vie et elle est tout aussi passionnante, on apprend d’elle comme de Ruth Meyer, une jeune fille qui va être déportée dans la vingtaine d’années. C’est un autre moment de vie.

Thérèse Pierre forcément à un moment j’avais quasiment le même âge qu’elle. C’était très marquant. On doit un peu se bagarrer aussi avec des arguments qui ne sont pas bons. On va nous dire « les femmes n’ont pas été cheffes de réseau », bah voilà là on a une cheffe de réseau, « les femmes n’ont pas porté des armes », si.

On essaye de ne pas être là-dedans car notre idée est de montrer que tout est résistance. Qu’on soit une jeune fille juive et qu’on commence à être dans le désir d’une autre femme, c’est une résistance. Au patriarcat, à l’hétéronormativité.

Etre une femme prostituée pour différentes raisons et qui se bat pour pouvoir vivre ses amours lesbiens, c’est aussi de la résistance. Des jeunes filles qui vont aller dans tel cabaret pour rencontrer d’autres femmes, c’est de la résistance.

Etre une cheffe de réseau, bien sûr c’est de la résistance. L’idée n’est pas de hiérarchiser. Ce qui a été le cas par certains hommes qui ont hiérarchisé certains faits de résistance. On essaie de ne pas être là-dedans justement. Ne pas hiérarchiser non plus l’horreur.

Thérèse Pierre nous touche particulièrement parce qu’elle a été exemplaire dans toute la complexité de la vie, dans toute la complexité de ce qu’elle était. Ce qui est intéressant par le travail de Robin, le travail de Claudie et notre travail, parce que c’est quelqu’un qui a été célébrée à Fougères, et que c’est aussi toute la dimension de ce qu’elle était, et je crois que c’est important.

Il y a une école qui porte son nom, et c’est important que les enfants, quels qu’ils soient, pas seulement les homosexuels, pas forcément les filles, mais que l’on puisse appréhender le fait qu’elle avait une identité complexe, comme toute personne. Avec effectivement une orientation sexuelle, avec une histoire de vie.

Elle n’était pas bretonne mais elle a fait beaucoup de choses pour la Bretagne, avec des bretons et des bretonnes. Elle venait d’ailleurs mais c’est passionnant. Elle était admirée et chérie. Des personnes chérissent son souvenir. On a été en correspondance avec une dame qui a travaillé dans son réseau et qui à la fin de la guerre a beaucoup œuvré pour transmettre l’histoire de Thérèse Pierre.

Ce sont des témoignages très émouvants. En étant là à toutes les journées du souvenir, en faisant des discours, en transmettant à sa façon dans sa commune. Et nous, nous faisons autrement, à 1000 kms de là, on a pu dialoguer avec différentes générations et différents points de vue. C’est là aussi l’intérêt. C’est très riche.

Car on rencontre des personnes que l’on n’aurait jamais rencontrées autrement, ni dans nos entourages professionnels, ou dans nos familles ou nos familles de cœur. Ça met aussi d’avoir un autre lien avec la Bretagne, parce qu’il y a plein de choses qui nous touchent dans l’histoire et la culture bretonne et là ça nous relie aussi.

Sur le dialogue avec les générations et avec la Bretagne, comment avez-vous établi les échanges avec les militantes féministes et LGBTI de Rennes ?

Isabelle : Il y a différents réseaux. Il y a des militantes des droits des femmes que l’on connaît via nos engagements féministes, notamment via le Planning Familial, par aussi des personnes que l’on a pu rencontrer via les archives féministes, parce que nous sommes allées plusieurs fois à des colloques à Angers et on a rencontré des militantes rennaises là-bas.

En allant aussi faire des recherches à Nantes, en étant dans d’autres combats pour les personnes LGBT, on a rencontré des Rennais et des Rennaises. Et puis en cherchant ce que l’on fait d’autres, apprendre et s’inspirer d’autres, c’est vraiment notre démarche donc là on va rencontrer pour la première fois tout à l’heure Anne-Lise et Lou qui font un travail de cartographie.

On avait vraiment envie d’apprendre avec les Rennais et les Rennaises notamment via ce rendez-vous des 4C, qui est vraiment une démarche passionnante. Dans notre état d’esprit. Et puis on va rencontrer d’autres personnes que l’on ne connaît pas et c’est ça qui est intéressant. Le numérique, c’est bien, ça nous permet d’être en contact mais c’est bien d’avoir des temps de rencontre.

L’idée c’est de s’inspirer, de découvrir les centres d’intérêts des un-e-s et des autres, les projets. Et évoquer Thérèse Pierre, parce qu’on y tenait. À 15 jours de la journée du souvenir des victimes et des héros/héroïnes de la déportation, on voulait particulièrement avoir un moment symbolique pour toutes les femmes qui sont parties de la prison Jacques Cartier à Rennes pour la déportation, quels que soient leur statut.

Et celles aussi qui ne sont pas parties, parce que Thérèse Pierre, elle, est morte ici, à Rennes. Elle aurait été éventuellement soit fusillée, soit déportée mais bon son destin s’arrêtait là. Il était brisé pour une partie parce qu’il faut voir l’espoir qu’elle nous transmet. D’espoir et de mobilisation. De voir que dans les heures les plus sombres, il y a toujours de l’espoir et des choix.

Car elle a aussi fait des choix, pour les personnes de Fougères, pour les personnes qui étaient sous ses ordres. Pour ses idéaux. C’est porteur d’espoir même si c’est douloureux. Montrer aussi que les engagements sont importants. C’est ça que l’on veut faire passer je crois.

Souvent, on a l’impression qu’on ne peut rien faire. C’est ça que l’on veut démontrer, en apprenant ensemble à Queer Code, c’est montrer que l’on peut agir. On montre qu’il y a des choses, concernant l’histoire des femmes, l’histoire des lesbiennes, et que l’on peut faire des choses.

Chacun-e a sa façon, avec ses moyens tout est possible et c’est ça qui est passionnant. Toutes les mobilisations sont possibles et sont importantes.

 

Célian Ramis

Larguées, les femmes ? Pas tellement... au contraire !

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Cinéma Gaumont, Rennes
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Le 13 avril, la réalisatrice Eloïse Lang venait présenter son deuxième long-métrage, Larguées, en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, accompagnée de Miou Miou, Camille Chamoux, Olivia Côte et Youssef Hajdi.
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Après avoir longuement travaillé sur la pastille Connasse et le film Connasse princesse des cœurs, Eloïse Lang passe à la réalisation de son deuxième long-métrage Larguées. Le 13 avril, elle venait le présenter en avant-première au cinéma Gaumont de Rennes, accompagnée de Miou Miou, Camille Chamoux, Olivia Côte et Youssef Hajdi.

Six mois plus tôt, le mari de Françoise est parti avec une infirmière de 30 ans sa cadette. Alice et Rose, leurs filles, décident alors de tenter une opération « Sauver maman » en l’emmenant se ressourcer dans un club de vacances, à La Réunion. Et pour y parvenir, elles vont devoir mettre de côté les différences de caractère qui les opposent.

C’est le film All inclusive, de la réalisatrice et humoriste danoise Hella Joof, qui a d’abord inspiré Eloïse Lang qui a ensuite puisé dans sa propre vie et dans l’observation de ses sœurs et de ses amies. Si Miou Miou serait d’avis qu’on ne mentionne même pas l’idée originale, en revanche Camille Chamoux remet les choses en perspective :

« Les deux films n’ont rien à voir. All inclusive est chouette mais on ne peut pas comparer car Larguées est une comédie extrêmement personnelle pour Eloïse, qui a une maman et deux sœurs. Ça a servi de prétexte mais on peut parler d’un film original. »

Et l’originalité provient de la manière dont le trio principal, comme les personnages secondaires, sont portés à l’écran. Parce que parler des femmes à travers le genre de la comédie est un jeu dangereux et périlleux. Souvent casse gueule. Pratiquement tout le temps raté, à quelques exceptions près.

Dans Larguées, c’est différent. C’est rafraichissant. La réalisatrice trouve l’équilibre fragile entre les codes de la comédie nécessaires pour provoquer le rire et la complexité des protagonistes qui jamais ne sombrent dans la caricature d’elles-mêmes.

« C’est vrai que nous sommes habitué-e-s à un certain type de personnages pour les femmes, réduites à une facette, à une fonction. Vous connaissez le test de Bechdel (du nom de Alison Bechdel, il vise à démontrer par trois questions que les œuvres artistiques - type cinéma, littérature, théâtre – sont centrées sur le genre masculin, ndlr) ? Bah il le passe carrément pour une fois ! Là, elles ont une grosse évolution, chacune un prénom et ne se définissent pas que par un homme ! », souligne l’humoriste et comédienne, Camille Chamoux.

Pour Eloïse Lang, de manière générale, la « caricature vient du fantasme, qui n’est en plus pas bien maitrisé. Moi je ne fantasme pas les femmes, je les connais, j’en suis une. Ce que je raconte est incarné. »

Cela donne un trio brillant, réunissant Miou Miou dans le rôle de la mère et Camille Chamoux et Camille Cottin, dans les rôles des deux sœurs. Trois actrices marquantes de par l’esprit de liberté et d’émancipation qu’elles insufflent. Elles ne laissent rien au hasard et apportent de leurs personnalités et de leurs envies. Celles de ne pas être des clichés de femmes à contremploi.

Elles se servent des ficelles des stéréotypes pour les déconstruire intelligemment, jouant sur les subtilités du scénario qui s’affaire tout au long du film à casser les tabous autour de la vieillesse, des sexualités, des paradoxes d’une femme rock n’roll choquée par le désir encore présent de sa mère pour les hommes, de la surcharge mentale d’une mère de famille qu’elle doit en partie à elle-même.

Même les rôles que l’on pourrait définir comme secondaires sont essentiels à l’intrigue et au propos développé dans Larguées. « Rien ne doit être gratuit. J’aime que ce soit organique par rapport aux personnages, je passe beaucoup de temps à imaginer les back stories des personnages (d’où elles viennent, ce qui leur est arrivé avant l’histoire montrée, tout ce que l’on ne voit pas à l’écran en fait). Je passe beaucoup de temps, jusqu’à ce que ça semble fluide, naturel et juste. », précise la réalisatrice.

C’est ce qui fait dire à Miou Miou qu’elle aurait été folle de refuser un tel scénario. Parce que c’est « rarissime de voir un tel ton de comédie si intelligemment drôle, avec des répliques comme je n’avais jamais entendu avant ! »

Elle s’avoue même séduite par la vision proposée par Eloïse sur les clubs de vacances. Elle qui avait une image plutôt négative de ces structures les regarde désormais avec un œil nouveau. Et elle n’a pas tort. La réalisatrice propose un point de vue très simple sur le sujet. Un lieu de villégiature dans lequel tout est à portée de main et grâce auquel on peut aussi s’évader. Où est le mal ?

Et surtout, elle s’attache, sans forcer le trait, à dévoiler des animateurs et animatrices au-delà de leur image simpliste de Gentils Organisateurs. Le barman séducteur, l’animateur sportif drogué, la gentille naïve ou encore l’exotique à l’accent créole nous renvoient à nos propres stéréotypes. Eloïse Lang - ainsi que chaque comédien-ne d’une incroyable justesse - sait les mettre en relief et exploiter des personnalités plus profondes.

C’est appréciable, une comédie qui ne prend pas les personnages et le public (le film a d’ailleurs remporté le prix du public au festival de l’Alpe d’Huez en janvier dernier) pour des con-ne-s. Qui amène une évolution de chaque protagoniste en douceur et qui fait réfléchir aux situations présentées et à leur résonnance dans nos vies personnelles. Une vraie bouffée délirante d’air frais !

Au cinéma le 18 avril 2018. 

Célian Ramis

8 mars : Quelle réalité des mesures prises contre les violences sexuelles au travail ?

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Laure Ignace témoigne du parcours des combattantes imposé aux femmes victimes de violences sexuelles, notamment au travail, et dénonce le manque de moyens mis en place par les pouvoirs publics pour y répondre.
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« À cette prise de conscience collective, il n’y a pas de réponse institutionnelle pour répondre à ce cataclysme. Il y a un phénomène de masse, les femmes parlent, hurlent, mais rien n’est mis en place. Il faudrait un plan d’urgence. Ça concernerait les accidents de la route, on aurait tout de suite eu une grosse campagne. Pour les femmes, non. Rien. » Laure Ignace est juriste au sein de l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail (AVFT). Invitée à Rennes le 8 mars à la MIR par Questions d’égalité, en partenariat avec la CFDT, elle témoigne du parcours des combattantes imposé aux femmes victimes de violences sexuelles, notamment au travail, et dénonce le manque de moyens mis en place par les pouvoirs publics pour y répondre.

Octobre 2017. Affaire Weinstein. Le choc, l’incompréhension, la colère, la gronde, la prise de conscience. Soi-disant. On parle d’une libération massive de la parole des femmes. Certaines militantes, comme la dessinatrice féministe Emma, recadrent les choses : les femmes ont toujours parlé mais elles n’ont pas été écoutées, il serait donc plus juste de parler de libération de l’écoute.

Laure Ignace, juriste au sein de l’AVFT, précise également : « On parle du contexte de ces derniers mois mais on pourrait dire de ces dernières années. Avec l’affaire Baupin et d’autres. Moi, j’interviens sur l’ampleur que ça a depuis octobre et sur le constat de ce que cela a entrainé en bien et en moins bien pour les femmes et pour l’AVFT. »

Parce qu’elles sont de plus en plus nombreuses à oser franchir la porte des commissariats et des gendarmeries pour porter plainte. Pour dénoncer des actes de violences sexuelles. En novembre 2017, on notait une augmentation d’environ 30% des dépôts de plainte en gendarmerie et quasiment le même pourcentage dans les commissariats.

LÂCHETÉ GOUVERNEMENTALE…

Une avancée positive qui n’est pas sans conséquence puisqu’en parallèle forces de l’ordre, système judiciaire et associations ne voient pas leurs moyens, humains et financiers, renforcés.

« 14 ans que la subvention à l’AVFT n’a pas augmenté ! Il faut un renfort des politiques de prévention et de la politique pénale. Ça a été le cas pour les violences conjugales, spécifiquement mais on n’observe pas la même tendance pour les violences sexuelles, au travail notamment. Dans ces conditions, l’État peut difficilement se prévaloir de défendre et de lutter pour les droits des femmes. », rétorque-t-elle quand on ironise sur « la priorité du quinquennat ».

Elle tire la sonnette d’alarme : il est temps que le gouvernement sursaute et se réveille ! Temps qu’il accomplisse et assume son rôle. Qu’il arrête de compter sur les associations, au bord de l’asphyxie, et le Défenseur des droits, qui a par exemple lancé une campagne contre le harcèlement sexuel :

« Ce n’est pas l’Etat qui s’en est chargé. Sans dire que, au niveau de l’inspection du travail, de la médecine du travail, c’est la catastrophe ! Pas de moyens, trop de boulot. On assiste à un cumul de professionnels surchargés qui de fait défaillent souvent. Mais on ne renforce pas les acteurs… On ne peut pas dire qu’on lutte contre les violences. »

Les chiffres sont effarants : 1 femme sur 3 déclare subir ou avoir subi du harcèlement sexuel ou une agression sexuelle sur son lieu de travail. Et pourtant, plus de 80% des employeurs n’ont toujours pas mis en place de plan de prévention. Une réalité que le site 8mars15h40.fr souhaite mettre en lumière à travers sa grande enquête sur les violences au travail.

LES CONSÉQUENCES DU MANQUE DE MOYENS

Ainsi les associations, seules, ne peuvent décemment répondre à toutes les demandes et tous les besoins. En novembre dernier, dans le cadre de la préparation de notre dossier sur les violences sexuelles, SOS Victimes 35 répondait à notre demande que personne ne pouvait assurer la réponse à notre interview, en raison d’une surcharge de travail.

Le 31 janvier 2018, l’AVFT a annoncé la fermeture de son accueil téléphonique en raison d’une incapacité à y répondre tant la demande était forte. Actuellement, 150 femmes sont soutenues par l’association de manière extrêmement poussée, « cela veut dire qu’on les reçoit en entretien puis que l’on intervient dans les procédures, avec les Parquets, les employeurs, les conseils des Prud’Hommes, que l’on se constitue partie civile, etc. »

En parallèle, une centaine de femmes est accompagnée de près. « Elles n’ont pas été reçues en entretien mais on les soutient, on les conseille. On va écrire pour savoir où en est l’enquête, contacter les médecins pour leur demander d’écrire un certificat médical décrivant les symptômes constatés, les aider à saisir le Défenseur des droits, corriger les courriers qu’elles vont envoyer à leurs employeurs parce qu’en fonction des femmes, elles n’ont pas toutes le même rapport à l’écriture. Ce sont des choses qui prennent du temps. Saisir le Défenseur des droits, ça peut demander une demi journée de travail. Cela prend énormément de temps. », précise la juriste.

Au total, les 5 professionnel-le-s de l’AVFT (4 CDI et 1 CDD) accompagnent 250 femmes. Comptabilisant dans ce chiffre des dossiers ouverts depuis 10, voire presque 15 ans. Parce que les procédures sont longues, compliquées et pleines de rebondissements, « parce que parfois les agresseurs attaquent en diffamation, parce que parfois y a l’instance, l’appel et le pourvoi en cassation… » Et depuis l’affaire Weinstein, c’est entre 2 et 3 nouvelles victimes par jour qui font appel à la structure.

LOIN DE S’ARRANGER

Et le contexte économique et politique ne va pas arranger les choses. Loin de là. Laure Ignace dénonce à ce titre les ordonnances qui vont précariser les parcours des femmes, faciliter les licenciements et renforcer les moyens de pression des harceleurs, profitant de la dépendance financière des femmes.

Elle le répète, le gouvernement n’est absolument pas dans une volonté de lutte contre le harcèlement sexuel : « Il faut mener des enquêtes sérieuses au sein des entreprises et aucune circulaire n’a été donnée dans ce sens. Pour 24 millions de salarié-e-s en France, il y a 2000 agents de contrôle ! Imaginez… Pas simple ! Et puis, ça dure des années les enquêtes tellement les agents ont du boulot ! C’est un travail conséquent. Et quels moyens sont donnés au sein de gendarmeries ? des commissariats de police ? des parquets ? Il n’y a aucun effectif spécifique de prévu sur ces enquêtes là. Alors les plaintes augmentent mais elles sont très souvent classées sans suite. »

Pourtant, quand une accusation vise un ministre, les procédures s’accélèrent et on assiste à des affaires éclairs, comme tel a été le cas pour Gérald Darmanin. Laure Ignace y voit là un message parlant, envoyé de la part du gouvernement, celui d’une justice de classe. Avec deux poids, deux mesures.

LE PARCOURS DES COMBATTANTES

Dans le cas d’une accusation envers un homme de pouvoir, le crédit de bonne foi est accordé à celui qui est accusé plutôt qu’à la victime. Pour les femmes accompagnées par l’AVFT, « c’est plutôt l’inverse, on les soupçonne en première intention et cela se traduit par des poncifs tels que « Pourquoi dénoncer que maintenant ? », qui montrent qu’on n’a toujours pas compris le mécanisme des violences, toujours pas compris que c’est un risque qu’elles prennent en parlant enfin, toujours par rapport à cette fameuse dépendance financière. Pourquoi n’ont-elles pas mis une claque à leur agresseur ? Pourquoi ne l’ont-elles pas dit à leur supérieur ? Elles doivent se justifier sur toutes les réactions qu’elles ont pu avoir ou ne pas avoir. Le classique ! Et puis ensuite, viennent les remarques sur leurs attitudes avec les hommes, leurs habillements, etc. Une jupe courte une fois et c’est une fois de trop. »

Aussi, les enquêtes vont-elles venir insidieusement interroger les capacités professionnelles de la plaignante. On va alors se demander si elle ne chercherait pas en accusant un collègue ou un supérieur à dissimuler un squelette dans le placard. Pour la juriste, le fait même d’enquêter sur les compétences de la salariée incite les autres à se positionner, à se braquer.

Et si les employeurs ont en règle générale bien intégré leur obligation de mener des enquêtes, elle précise que celles-ci sont souvent mal menées ou que la réponse finale consistera simplement à muter la plaignante, ou les deux personnes concernées. Une sanction injuste qui camoufle le problème mais ne le résout pas.

« Pour beaucoup, c’est quand elles sont extraites du travail, parce qu’elles sont en arrêt maladie, qu’elles se rendent compte qu’elles ne peuvent plus y retourner. Elles réalisent la gravité des faits et des conséquences. La reprise du travail et les conditions de reprise surtout sont très anxiogènes. », précise Laure Ignace.

Elle ne mâche pas ses mots en parlant de parcours de la combattante. Ce n’est pas une exagération. Mais la réalité des démarches et des procédures n’est que trop peu connue. Voire ignorée. La phase pré-contentieuse, déjà saturée de courriers à rédiger et de démarches, coûte cher et n’est pas prise en compte par l’aide juridictionnelle.

DÉMARCHES LONGUES, COÛTEUSES, ÉNERGIVORES

Le 27 février dernier, Libération publiait d’ailleurs un article sur le sujet : « Aller au procès, une montagne financière pour les femmes victimes de violences ». Laure Bretton et Soizic Rousseau expliquent alors que si le coût financier ne dissuade pas au premier abord les plaignantes, cela devient tout de même vite un frein, voire une contrainte trop forte pour aller jusqu’au bout.

Sans compter qu’il n’y aura pas seulement les honoraires d’avocat-e-s mais aussi potentiellement des consultations médicales, des accompagnements psychologiques, des frais de déplacements aux procès (l’affaire peut passer devant plusieurs juridictions : tribunal administratif, conseil des Prud’Hommes, tribunal correctionnel…).

Les enquêtes seront longues, pénibles, parfois injustes, souvent retournées contre celles qui osent rompre le silence et briser l’omerta. Les démarches requièrent donc du temps, de l’énergie, de l’argent. À long terme.

RENFORCER LES BUDGETS, LES MOYENS HUMAINS, LES FORMATIONS ET LA PRÉVENTION

Sans moyens supplémentaires, les associations suffoquent. Et ce sont les plaignantes qui trinquent. Pour l’AVFT, il n’y a pas de détours à prendre, les solutions sont claires, on ne peut plus reculer face aux mesures qui s’imposent, mais n’arrivent pas. L’affichage d’une politique de lutte contre les violences sexuelles doit être clair.

« Tous les parquets doivent orienter leurs priorités contre les violences. Il faut défendre une politique pénale de lutte contre les violences sexuelles au travail, au même titre que l’on met en place une politique de lutte contre le travail illégal, contre le terrorisme, etc. Et évidemment, il faut un renforcement du personnel en charge de ces politiques de lutte. Donc des moyens humains. Nous avons bien conscience que les parquets sont débordés, submergés de plaintes de tout ordre, des dossiers sont même perdus… Leurs moyens doivent être renforcés, qu’ils aient des formations sur comment on rapporte la preuve, avoir un pôle spécialisé sur les violences sexuelles. », scande Laure Ignace.

Les budgets des forces de l’ordre doivent être augmentés, des formations sont nécessaires autour du harcèlement sexuel, des violences, des agressions sexuelles et des viols, pareil du côté de l’inspection du travail et de manière plus largement du côté de tous les acteurs concernés. Mais surtout que le message passe : les violences sont graves, elles doivent être l’objet de répression sur le plan pénal et les victimes doivent être indemnisées à hauteur du préjudice.

« Il faut faire de la prévention dans tous les sens car pour l’instant, c’est un message d’impunité qui est répandu. Tant qu’on ne se dit pas que commettre ces actes va coûter cher, on n’a pas d’intérêt à prendre le problème à bras le corps. Aujourd’hui, les agresseurs ne risquent pas grand chose, les entreprises ne risquent pas grand chose, les femmes risquent gros. », soupire-t-elle.

NE RIEN LÂCHER

Difficile de se montrer optimiste dans une situation sclérosée par manque de volonté politique claire en faveur des droits des femmes. La juriste peine à trouver des éléments positifs auxquels raccrocher nos espoirs. Elle souligne tout de même son admiration pour toutes celles qui s’engagent dans la bataille : « Des femmes parviennent à obtenir justice et à franchir toutes les barrières. Elles font preuve d’une combattivité extrême pour aller au bout de tout ça. Je suis admirative de la longévité de leur combattivité. »

Elle se réjouit, tout comme Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, de l’ouverture prochaine de centres spécialisés pour la prise en charge psychotraumatique des victimes de violences, pour lesquels le gouvernement a donné son feu vert le 25 novembre dernier. Toutefois, elle nuance, persiste et signe :

« C’est positif car c’est extrêmement important de donner accès aux soins médicaux à toutes les femmes abimées par ces violences mais attendons de voir dans quelles conditions cela va fonctionner. En tout cas, ce n’est pas suffisant vu l’ampleur du problème. On attend d’autres réponses de la part du gouvernement. Les discours restent des discours. Nous, on attend la transformation en actes. »

Célian Ramis

L’affirmation d’un désir sexuel au féminin

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Triangle, Rennes
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Dans sa pièce Une Femme au soleil, jouée le 22 février au Triangle à Rennes, Perrine Valli, danseuse et chorégraphe, met en mouvement le désir sexuel au féminin.
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Sur scène, deux femmes et deux hommes dansent dans une géométrie parfaite. Les corps s'appréhendent et se désirent, s’imbriquent et se passionnent. Dans sa pièce Une Femme au soleil, jouée le 22 février au Triangle à Rennes, Perrine Valli, danseuse et chorégraphe, met en mouvement le désir sexuel au féminin.

Tout commence avec deux femmes, Perrine Valli et Marthe Krummenacher. La musique instrumentale se rythme de plus en plus. Puis deux hommes, Gilles Viandier et Sylvère Lamotte, s’ajoutent à cette danse angulaire, évoluant entre narration et abstraction. S’inspirant de peintures éponymes d’Edward Hopper, peintre réaliste du 20ème siècle, la chorégraphe franco-suisse Perrine Valli concrétise l’idée qu’une femme se désire et désire l’autre dans sa pièce Une femme au soleil :

« La posture est très claire dans ce tableau. Une femme est seule au centre, elle est nue, elle fume une cigarette. On a l’impression qu’elle est détendue. Il y a un lit un peu défait, ses talons, du soleil [...] Puis elle regarde par la fenêtre, on peut imaginer qu’il y a eu un homme avant, après, dans son imaginaire, ou pas, décrit-elle. En tout cas, j’aimais bien que ce soit fantasmatique à partir de son point de vue à elle. »

LE DÉSIR DE L'AUTRE

Le spectacle s’articule autour de deux fantasmes. Celui indéterminé de la femme nue peinte par Hopper et celui de Perrine Valli. Sans oublier que le désir peut avoir plusieurs facettes, la chorégraphe fait un choix :

« Une Femme au Soleil est un spectacle sur le désir féminin hétérosexuel. J’ai créé mon propre imaginaire. Ca ne m’intéressait pas d’ouvrir sur toutes les sexualités. Quelque part, pour moi on sait, et ce n’est pas toujours ultime de rappeler qu’il peut y avoir deux hommes ou deux femmes. J’ai intégré les hommes pour satisfaire le fantasme. »

Et même si cette hétérosexualité est assumée sur les planches, Perrine Valli parvient à s'extirper du schéma classique de la relation entre un homme et une femme. Malgré les physiques imposants des deux danseurs, ils n’éclipsent pas leurs collègues. Au contraire, tous se complètent et la femme désire autant que l’homme.

« Au départ, lorsque le spectacle n’était pas encore fait et que l’on répétait, les gens disaient que Marthe et moi écrasions totalement les hommes. J’ai dû les renforcer, leur donner plus de place parce que même si on était toute petite, quelque part, on avait un truc assez puissant », s’amuse Perrine.

« Et ça, c’était très révélateur d’une masculinité qu’il faut, aujourd’hui, aussi redéfinir. Pendant la danse, il y a quand même deux trois gestes où les hommes prennent les femmes par les cheveux, des gestes qui vont être presque pornographiques. Mais l’homme et la femme peuvent avoir aussi envie ça. » Une réflexion qui casse les préjugés où chacun devrait avoir un rôle. Ici il n’est plus question de masculinité ou de féminité mais d’individus qui se désirent.

LE SEIN MIS À NU

L’ambiance se réchauffe sur la scène du Triangle, ce 22 février à Rennes. Le quatuor se touche peu à peu. Puis un duo se met torse nu. Si la nudité de l’homme ne choque plus, le sein féminin dérange encore, conséquence de son hypersexualisation. Exposée des années 70 aux années 90, la poitrine reste, aujourd’hui encore, dans l’ombre. 

Un phénomène qui n’a pas échappé à la Franco-Suisse : « Pour moi c’est vraiment banal, d’autant que j’ai grandi à Aix-en-Provence. Quand j’étais adolescente, tout le monde faisait seins nus sur les plages. Mais il y a un changement, qui est grave je pense. [...] Ça m’a vraiment marqué quand j’étais en Corse il y a quelques années. Pour moi il était clair que j’allais faire seins nus. Je n’aime pas avoir les marques et le maillot mouillé sur moi. Et puis au fur et à mesure des jours, je me sentais de moins en moins à l’aise, il y a comme une autocensure qui s’est mise en place [...] Pour nous les danseurs, ce n’est rien, mais en fait voilà, d’un coup cette expérience à la plage m’a fait dire que c’est peut-être important qu’on continue à dire que ça devrait être rien. »

Ainsi, sur scène, elle assume sa semi nudité, qui au départ partait d’une autre réflexion : « Ça c’est porté comme ça parce que j’avais envie de travailler sur la peau. C’était plutôt le dos qui m’intéressait que la poitrine. J’avais envie de montrer du féminin un peu musclé, et une égalité entre l’homme et la femme. Il s’avère que j’ai une poitrine mais en fait ce n’était pas ça l’essentiel. Et c’était aussi important que le geste d’enlever le tee-shirt soit le mien, pas celui de l’homme », constate Perrine.

LE DÉSIR EN SOLITAIRE

Ainsi, la femme se réapproprie son corps, un besoin individuel qui passe aussi par la masturbation : « Je n’en ai pas directement traité dans cette pièce mais en effet par rapport au tableau, cette question fait sens. En tout cas, dans une perspective plus large, la masturbation me parait essentielle dans le désir féminin. Si cette découverte corporelle et ce rapport à soi sont évidents chez les hommes (la masturbation est banale, extériorisée, voire parfois partagée en groupe), ils restent chez le féminin beaucoup plus tabous et secrets. » s’attriste Perrine. Alors finalement, dans une courte parenthèse interprétée par la compagnie suisse Sam-Hester créée en 2005, le désir sexuel de la femme trouve sa place au soleil. 

Célian Ramis

Les arts du sexe : Libres de ne pas se cacher !

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Diapason, Rennes 1, campus Beaulieu
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Sommes-nous totalement libéré-e-s niveau sexualité(s) ? Pas vraiment. Pas encore. Mais le sexe est un art à cultiver, à partager et à cajoler. Heureusement, Sexlame ! et ses partenaires sont là pour nous décomplexer !
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« Nos libidos ont peut-être chaviré, mais elles n’ont pas sombré. La majorité d’entre nous est contente de passer au lit, l’orgasme fait toujours du bien. Ouf. Et pourtant… nous pourrions aller encore mieux. En prolongeant les enseignements de 2017, nous pourrions même nous assurer des lendemains qui ahanent. Chiche ? » Défi relevé chère Maïa Mazaurette !

La chroniqueuse de « La Matinale du Monde », lanceuse du savoureux et vibrant appel « Clitoridiennes de tous les pays, unissez-vous ! », nous ravit et nous redonne espoir à chaque article qu’elle publie. Parce qu’avec elle, la sexualité, c’est beau, c’est sain et ça fait du bien. Quand elle est libre et consentie, en solitaire ou à plusieurs.

C’est le même esprit qui a soufflé sur la ND4J dédiée aux genres et aux sexualités, le 14 décembre dernier au Diapason (campus Beaulieu, à Rennes) organisée pour l’occasion par l’association rennaise Sexclame ! 

Finie la diabolisation du clitoris et du plaisir féminin ? Pas tout à fait… Mais cette année, l’organe du plaisir – correctement représenté – a fait son entrée dans un manuel scolaire de SVT, le manifeste pour s’affranchir des diktats sexuels Libres ! – signé Ovidie et Diglee – trône fièrement en tête de gondole dans les librairies, tout comme la BD militante de Liv Strömquist, L’origine du monde, et la Ville de Rennes se saisit de la question des sexualités, en confiant une soirée de son dispositif ND4J à l’association rennaise Sexclame !, le 14 décembre dernier au Diapason.

« On n’a pas pensé consciemment par le prisme de l’art et de la culture pour la soirée, mais on a pensé festif, dans l’esprit de la ND4J. Avec des propositions qui font réfléchir, tout en restant dans le divertissement. Pour que ce soit léger et décomplexé ! », explique Margo, co-fondatrice de l’association Sexclame !, jeune structure rennaise, tout aussi capable d’organiser une soirée Amours à l’Élaboratoire – en octobre dernier – qu’une soirée plus institutionnelle au Diapason :

« On ne brasse pas le même public dans les différents lieux, et ça, ça nous intéresse aussi, de passer du milieu underground à un plus grand public. Ça permet aussi de se rappeler qu’on n’est pas tou-te-s déconstruit-e-s (des clichés, des injonctions et des mythes régissant la sexualité, mais pas que, ndlr) de la même manière. Selon là où on en est, selon les vécus, il peut y avoir des propos qui ne plaisent pas à tout le monde. Une programmation 100% safe et inclusive, c’est bien de tendre vers ce sens-là et de prendre en compte toutes les discriminations mais on prend toujours un risque en organisant une soirée. »

En tout cas, c’est un pari joliment réussi pour les bénévoles qui ont ce soir-là transformé le hall de l’établissement en pieuvre de l’amour, du désir et du plaisir, qui nous mène de part et d’autre de ses tentacules vers une sexposition, un bar aphrodisiaque, une sexothèque, des lectures érotico-décalées, des associations, une conférence performée, des massages shiatsu ou encore un concert délirant.

RÉAPPROPRIATION DES SAVOIRS

Sans oublier à l’étage, dans une salle de réunion, un atelier « Hacke ton vibreur », animé par Antoine. Il est alors 18h30 et la soirée vient juste d’ouvrir ses portes. L’atelier donne tout de suite le ton. Outre le fait que le titre évoque les sextoys, il est question ici de l’esprit Do It Yourself.

« C’est toi qui le fait, toi qui décide des matériaux. Le DIY est un courant qui rassemble tout un tas de chose. Pour moi, il s’agit de la réappropriation des savoirs. On ne comprend pas toujours ce qu’il y a à l’intérieur des objets autour de nous. Le Do It Yourself propose de donner accès à ces données-là, il y a vraiment la notion de partage. On ne donne pas le gâteau tout seul, on donne le gâteau avec la recette. », souligne l’animateur.

L’idée alors n’est pas de fabriquer sur place son sextoy personnalisé mais d’en comprendre le mécanisme, « afin de démystifier les moteurs qui vibrent ». De voir si les compétences des un-e-s et des autres peuvent se croiser et si à l’avenir il serait envisageable de poursuivre l’expérience.

C’est surtout une belle entrée en matière qui suggère la réappropriation de la sexualité qui heureusement ne peut être unique mais bel et bien personnelle, à partir du moment où l’on (s’)autorise à se détacher des diktats de la société et sa morale. Il est alors nécessaire de pouvoir avoir accès aux savoirs, de pouvoir choisir et de pouvoir composer et vivre ses expériences, selon chacun-e. D’appeler un chat un chat, ou pas.

Puisqu’on pourrait aussi dire « Andouille à col roulé, Berlingo, Chatte, Dard, Extincteur, Foune, Garage à bite, Hochet de Vénus, Instrument, Joystick, Kiki, Levier de vitesse, Minou, Nénuphar, Ouverture, Pine, Quéquette, Radis, Salle des fêtes, Tarte aux poils, Urne, Verger de Cypris, Willy, Xiphoïde, Youka, Zob. »

Cet abécédaire des petits noms donnés au sexe féminin et au sexe masculin, c’est la compagnie Les Becs Verseurs qui la dresse à l’occasion de ces lectures érotico-décalées. Des Frères Jacques à l’abbé de Lattaignant, en passant par Colette Renard, Juliette et Le Petit Robert, les trois comédien-ne-s nous invitent à (re)découvrir des textes autour des plaisirs et des sexualités.

On sent bien là la patte des Becs Verseurs qui allient humour et poésie et manient avec subtilité les jeux de mots, les sous-entendus et le langage cru. Parfait mélange, auquel le trio ajoute un œil frétillant, un sourire en coin et un déshabillé coquin.

À travers le Kamasutra, des paroles de chanson, des recettes de cuisine ou encore des écrits romancés et romantiques, on croise des personnages aux fesses petites, grosses, basses ou déprimées, on entend claquer de doux baisers, on découvre une version érotique de la comptine « Au clair de la lune », on écoute le coming out d’un jeune homme natif de Lutèce et on réinterprète la condition d’Eve, de Pénéloppe ou de Jeanne d’Arc, loin d’être pucelles effarouchées et passives succombant aux plaisirs coupables, comme le dit Juliette dans sa chanson « Il n’est pas de plaisir superflu », déclamée en cette soirée :

« Profitons de l’instant, saisissons le présent / Osons, ne restons pas inertes / Quand le Monde court à sa perte / Il n’est pas de plaisir superflu ! / En été, en automne, en hiver, au printemps / Entrons si la porte est ouverte / Quand le Monde court à sa perte / Il n’est pas de plaisir superflu ! »

À CHACUN-E SON SEXE, À CHACUN-E SON EXPRESSION

Le sexe se décline de multiples façons. Sujet inépuisable, il fait fantasmer autant que frémir et, dans tous les cas, il inspire énormément. Preuve en est avec les larges rayons de la sexothèque, constituée et remplie par Sexclame ! depuis sa création. Mais aussi la sexposition, réunissant une dizaine d’artistes, dont Lis Peronti et ses serviettes hygiéniques aux lettres brodées en rouge.

Au centre de la salle, ses créations sont entourées de celles de Leslip – cofondatrice de l’association avec Margo – de Diane Grenier, de Laura Zylberyng, Claire Grosbois ou encore Stéphane Vivier et Marylise Navarro. Sans oublier les gaufrages de Salomé Marine qui présente des gravures, sans encre, de photos de vulves de femmes souhaitant se faire opérer des lèvres.

Du porno en photo au moulage de tétons, en passant par la contraception d’urgence, les œuvres, qui varient dans les matières, les couleurs et les manières d’aborder ce vaste sujet, sont à regarder, observer, toucher, caresser et même à écouter :

« Il lèche mal mais il baise bien. Je garde comme règle de ne pas simuler, j’exagère parfois ma respiration pour encourager. Je lui bidonne que je suis plus vaginale que clitoridienne. »

On se le répète en sortant de la pièce, il n’y a pas qu’une sexualité. Heureusement. Pas qu’une seule manière d’en parler et la soirée va encore nous prouver que tout peut être exploré et interprété, selon les goûts, les préférences, les courants de pensée mais aussi selon qui fait l’Histoire.

« La pornographie c’est bien mais c’est un peu scolaire. Ce que l’on préfère, c’est ce qui est plus masqué, ce qui doit être dévoilé. Pas parce que c’est plus ludique mais parce que c’est plus pervers. Bienvenue dans l’histoire de la perversité ! » Ce soir-là, Hortense Belhôte, comédienne et professeure d’Histoire de l’art, fait un carton dans la salle de spectacle du Diapason avec sa conférence performée « Les arts du sexe » ou le sexe dans l’art classique. C’est drôle, percutant et passionnant.

CACHÉ OU PAS CACHÉ, LE SEXE ?

En une heure et une multitude de diapos proposant un voyage dans la peinture classique et la mythologie, celle qui a été repérée cet été par Margo - au Festival du Film de Fesses, à Paris - qui sort de quatre jours de bronchite et qui douille parce que c’est le premier jour de ses règles, s’amuse des représentations sexuelles, sexuées et genrées. D’abord avec la Vénus pudica qui, debout, accroupie ou allongée, a toujours le sexe caché.

« Peut-être qu’elle vient de faire l’amour avec son mari, de se faire un plaisir solitaire ou bien a-t-elle une mycose, on ne sait pas ! », plaisante Hortense, qui poursuit ses savoureuses interprétations personnelles : « Zeus est le dieu archétypal de la conquête sexuelle et amoureuse. Il est marié, mais intéressé par d’autres. Alors il se métamorphose pour arriver à ses fins. En nuage pour faire un baiser à une femme, en aigle pour séduire un jeune éphèbe pré-pubert ou encore en cygne une autre fois. Est-ce que Zeus ne serait pas le dieu tutélaire du sextoy ? C’est une piste à creuser… »

Elle passe en revue les représentations de l’amour lesbien, de la virilité, jusqu’à l’apparition de la question du genre, lorsqu’Hercule est fait prisonnier par la reine Omphale, celle ci prend les affaires et lui, porte les siennes.

« On voit alors Hercule en robe rose à paillette, il coud pendant qu’elle, elle tape avec sa massue. C’est l’inversion des genres dans les tableaux, avant que survienne la superposition des attributs. Aujourd’hui, les Hercule et Omphale modernes pourraient être les sculptures des stars trans, Buck Angel et Allanah Starr ! Après, la question à laquelle on n’a jamais répondu, c’est est-ce que c’est Hercule qui enfile ou Omphale qui encule ? Ça reste ouvert… », lâche Hortense Belhôte, qui passe des mythes et légendes à la valeur ajoutée par la chrétienté, à savoir la morale.

Tandis qu’elle retire son pantalon, elle démontre comment la religion a introduit la naissance du textile, faisant de la nudité quelque chose de choquant. Pourtant, dans le tableau de Rubens « Suzanne au bain », on voit la jeune femme, de dos, faire sa toilette intime, « et des vieillards la matent et qui derrière vont faire croire que c’est elle qui les a aguichés, machin, machin… Parce qu’une fois déshabillé-e, qu’est-ce qu’on a envie de faire ? De toucher ! »

Du consentement bafoué à l’assignation réductrice des femmes dans la cuisine – avec les peintures de Vermeer et sa célèbre Laitière – les œuvres se veulent des allégories de la jeunesse, de la chasteté et de la mise en danger. Celles-ci sont restées, devenant peu à peu des références indiscutables dans l’Histoire de l’art, tandis qu’on a fini par oublier, ou négliger, les représentations de la déesse Baubo, dont le visage se situe dans le bas ventre.

On lui attribue pourtant une belle victoire, puisque c’est elle qui a fait rire Démeter, déesse de l’agriculture et des moissons, lorsque celle-ci succombait à la dépression, à la suite de l’enlèvement de sa fille Perséphone. On raconte qu’en quelques blagues grivoises « la déesse de la vulgarité féminine aurait sauvé le monde. En faisant rire Démeter dont l’humeur a fait mourir la Nature, elle a permis le renouveau. »

Simplement vêtue d’une culotte, en position de Vénus alanguie, Hortense conclut alors, se tournant dos au public et révélant ainsi la célèbre marque de Batman sur ses fesses : « Peut-être que nous aussi, ce soir, nous venons de changer le monde. »

LA SEXUALITÉ, C’EST LUDIQUE ?! OUI, OUI, PROMIS !

« J’ai jamais autant rigolé à une conférence. Et en plus, j’ai appris des trucs ! », s’enthousiasme une participante, en quittant les gradins, la mine enjouée. Tout comme ce curieux qui se balade de stand en stand, avant de s’arrêter devant celui du Centre Gay Lesbien Bi et Trans de Rennes (CGLBT) pour jouer au Jeu des lois :

« On pose des questions sur les connaissances autour de la transidentité. Quand on a une bonne réponse, on avance et on peut tomber sur des cartes Chance ou Malchance. Cela permet de connaître le quotidien des personnes trans. »

Comment doit-on parler à un homme trans : au masculin / au féminin / ça dépend de son apparence ? Quelle est la cause de la transidentité : une surexposition à des personnages de série homos / une alimentation trop riche en oligotrans / On ne sait pas et on s’en fout ? En France, le changement de sexe est interdit par la loi : Vrai ou Faux ? Papy vous accepte comme vous êtes, bravo, rejouez !

L’instant est ludique et joyeux. Sans jugement. Se tromper n’est pas grave, le tout étant de comprendre les réponses et informations données. Une manière légère d’établir un premier contact, pour ensuite pouvoir éventuellement aller plus loin. Comme c’est le cas pour les voisin-e-s du CGLBT, entouré de Diane, animatrice de prévention bénévole dans une association de lutte contre le VIH et fondatrice du « Gougle du cul », le site Sexy Soucis, et du Planning Familial 35.

« Je pense que le public de la soirée était majoritairement un public averti, avec pas mal de gens de notre réseau mais je sais qu’il y a aussi eu un public varié. Diane a rencontré et discuté avec une travailleuse du sexe par exemple, qui lui a dit qu’elle n’avait avant jamais mis les pieds dans une soirée comme ça. C’est un moment très fort et c’est une victoire pour nous. C’est important de pouvoir se sentir en confiance quand on n’est pas dans la norme. », souligne Margo.

De son côté, Lydie Porée, présidente du PF 35, note une grande mixité dans les personnes présentes et rencontrées. L’association a placé sur la table le slip chauffant, confectionné par l’association Thomas Bouloù (pour la responsabilisation des hommes dans la prise en charge des risques et conséquences de leurs sexualités). En guise d’appât. Parce qu’il attire l’œil et les passant-e-s :

« C’est notre produit d’appel on va dire. C’est sur la contraception mais ça permet de parler de ça et d’élargir à la vie affective et sexuelle. On est là pour que les un-e-s et les autres puissent poser leurs questions. Tout est posable, tout est entendable. La réponse n’est pas toujours évidente mais le but est d’échanger sur les questions de sexualité. »

SORTIR DU JUGEMENT ET DE LA MORALE

Elle constate que les discussions tournent beaucoup autour du préservatif externe et de ses contraintes. Le mettre au bon moment sans casser le rythme ou l’envie, trouver la bonne taille, la peur des infections sexuellement transmissibles… Tout cela mène directement au sujet du dépistage. Le jour même, le Service inter-universitaire de médecine préventive et de promotion de la santé de Rennes proposait un après-midi de dépistage sur le campus Beaulieu.

« Certain-e-s sont venu-e-s à la soirée en cherchant justement à avoir accès à un dépistage immédiat et étaient surpris-es qu’il n’y en ait pas à ce moment-là. C’est très intéressant car d’une part, on s’aperçoit que le dépistage fait parti du scénario d’une vie affective et sexuelle, c’est rassurant, et d’autre part, ça montre qu’il y a de la demande dans ce genre d’événement. Car ce n’est pas toujours simple d’aller au CeGIDD (Centre de dépistage, CHU de Rennes, ndlr) et ça montre que c’est à nous assos d’aller vers le public. », analyse Lydie.

Son bilan nous interroge. Pourquoi, si le dépistage fait parti du scénario, attend-on l’organisation d’événements ? La peur du jugement, venant de certain-e-s professionnel-le-s de la santé ?

« Je pense que le jugement et la morale pèsent certainement. Ce n’est pas en faisant la morale que l’on va changer les choses. Qui n’a jamais pris de risque ? C’est illusoire de se dire qu’on est observant-e-s et réglos toute une vie sexuelle durant. La vie, c’est des oublis, c’est des ‘c’est pas le moment’ ou des ‘c’est pas venu’. Prendre soin de soi est contraignant, alors quand en plus on rajoute un-e partenaire dans l’équation… J’ai fait une formation volontaire à Aides sur la réduction des risques qui consiste à adapter la prévention à la pratique, en fonction de la situation. Ça veut dire qu’on doit être en mesure d’entendre que le préservatif, c’est chiant. On a vraiment intérêt à se détendre ! En tout cas, cette soirée m’a ouvert les yeux sur la nécessité d’aller vers les gens, avec des outils rapides. », répond-elle.

DISCOURS ET SUPPORTS DÉCULPABILISANTS !

Au service culturel de l’université Rennes 1, ce 14 décembre, ça grouille de propositions, de curieux-ses, de questions et de réponses, d’informations en tout genre et pour tous les genres. On peut d’ailleurs, avant ou après s’être fait masser (non obligatoire, on précise), avant le concert des Banquettes Arrières ou pendant que l’on prête une oreille attentive aux contes coquins de Quentin Foureau, composer sa pochette surprise, avec des préservatifs, des stickers Sexclame ! décorés de clitoris, une planche dessinée par Laurier The Fox sur le coming out d’une personne trans, la roue du consentement ou encore de la documentation sur « Le viol, c’est quoi ? », « 10 conseils pour éviter le viol » (adressés aux hommes, pour une fois) ou des slogans tels que « Le viol concerne la violence pas le sexe, si tu te prends un coup de pelle, t’appelles pas ça du jardinage » et « La vie est trop courte pour s’épiler la chatte ».

Au fur et à mesure, les complexes s’estompent. Le fascicule « Tomber la culotte ! Coups de pouce pour s’affirmer, s’amuser et prendre soin de soi – Pour les lesbiennes, bies, et autres curieuses » a raison :

« Les filles, détendons notre string !!!! Qu’on se le dise, la masturbation est une source de plaisir, de découverte de soi, de désinhibition, de développement de l’imaginaire sexuel, et… j’en passe et des meilleures. Chacune a sa façon bien à elle de s’y adonner et toutes n’y ont pas recours non plus. Là encore, nous ne sommes pas toutes faites sur le (là !) même moule, et c’est tant mieux. Mais si ça vous tente, ne boudez pas vos envies ! »

Tout comme on peut se pencher également sur la brochure « BDSM, jouez safe » au slogan croquant : « Fais-moi mal mais fais le bien ! » ou sur la brochure « Choisir sa contraception », éloignée de tout jugement et injonction. C’est ce que réussit à faire l’association Sexclame ! lors de la soirée : proposer de nombreuses facettes de la sexualité, sans orienter les participant-e-s vers une vision imposée mais en participant certainement à un processus de déculpabilisation.

Parce que l’objectif de la structure est d’interroger les sexualités dans leur diversité. Briser le discours sur une sexualité unique, « imprégnée de sexisme et de tabous », afin de « libérer les paroles et susciter la réflexion à ces sujets. »

ENCORE DES RÉSISTANCES !

Parler librement de sexualité n’est pas tâche aisée. Encore aujourd’hui, dans notre société, les tabous et les mythes, teintés de valeurs morales et religieuses, régissent nos sexualités qui ont bien du mal à se détacher du rôle de procréation pour tendre vers celui du plaisir et du désir. L’exemple le plus significatif est celui du clitoris.

Seul organe destiné uniquement au plaisir, il est étiqueté ennemi public n°1, voué à rester dans l’ombre du vagin et de la fécondité des siècles et des siècles durant. Représenté de manière schématique depuis peu de temps, il reste - malgré les tentatives, comme le chouette court-métrage de Lori Malépart-Traversy, Le clitoris, dont la vidéo est à voir sur Internet – un élément de crispation.

« La communication avec la mairie a été un peu compliquée. Pour l’affiche, le dispositif reprend toujours les 4 lettres ND4J mais on met ce que l’on veut dedans. Nous, on a choisi des mains, des bouches, des tétons et des clitoris. On a reçu un mail nous demandant si on n’avait pas autre chose à mettre à la place des clitoris… Ce n’était pas dit « On refuse les clitoris », c’était un peu glissé entre deux phrases… », explique Margo.

Elle poursuit : « On a réfléchi et pour nous, il était très important de parler du clito, du plaisir féminin, etc. Et c’est ce que l’on a répondu clairement. On était prêt-e-s à annuler la soirée si les images de clitoris étaient refusées. Finalement, c’est passé. Je pense que la personne en charge de l’affiche a eu peur de prendre la responsabilité, peur de créer un problème et finalement ça en a créé un. C’est remonté jusqu’au cabinet de Nathalie Appéré. Aussi, certains termes ne sont pas passés sur l’affiche : érotico-décalée, aphrodisiaque, Soirée genres et plaisirs… ça a un peu crispé les relations. »

Difficile en effet de se figurer que fin 2017 on s’effraie autour de la représentation d’un clitoris et qu’on censure certains mots qui pourraient choquer le tout venant lors de sa promenade dans le centre ville de la capitale bretonne. Si la co-fondatrice - et l’équipe de l’association - ne souhaite pas dissimuler les complications survenues, elle prend le recul nécessaire à l’analyse de ces événements :

« Au final, c’est très intéressant de voir les questions que ça a soulevé. On est content-e-s que ça ait un peu remué la mairie, c’était une expérience intéressante et il ne faut pas oublier que nous avons eu une vraie liberté de programmation. Ça nous y tenons pour cette soirée passée, comme pour les prochaines à venir. Nous avons été très bien accompagné-e-s par la mairie, notamment par Elodie Coquart, en charge du dispositif. Après les crispations, on a pu en parler avec elle et ça, ça m’a fait du bien, d’avoir au bout du fil un être humain qui explique que ça a soulevé des questions auxquelles les services de la Ville ne s’attendaient pas. »

Et parce que pour l’association le clitoris représente bien plus que le plaisir féminin, Sexclame ! prépare son logo aux formes de cet organe du plaisir.

Combien de temps faudra-t-il encore attendre avant que les tensions autour de la sexualité ne s’évaporent ? Et y parviendra-t-on un jour ? Combien de temps devrons-nous subir les fléaux et conséquences des violences sexistes et sexuelles à cause des réticences, des tabous et des pressions conservatrices ?

On ne sait pas mais on mise sur l’avenir. Sur la faculté des individus, grâce à des événements bienveillants et décomplexants comme celui de Sexclame ! par exemple, à suivre leur curiosité, à oser découvrir et à s’encanailler, à s’aventurer main la première dans l’exploration de leurs corps et de leurs désirs.

Pour s’affirmer et se réapproprier leur sexualité. C’est tout le bonheur que l’on vous souhaite pour cette nouvelle année.

 

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La sexualité, un art à caresser dans le sens que vous voulez !
La nuit de toutes les sexualités
Les jeunes, la sexualité et Internet
Terrifiante éducation à la sexualité

Célian Ramis

Inspiration Riot Grrrls

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De Buenos Aires à Rennes, en passant par Olympia et Washington DC, le Jardin Moderne proposait en juin et juillet un tour d’horizon, non exhaustif, dans le féminisme underground et DIY, des années 90 à aujourd’hui.
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De Buenos Aires à Rennes, en passant par Olympia et Washington DC, le Jardin Moderne proposait en juin et juillet un tour d’horizon, non exhaustif, dans le féminisme underground et DIY, des années 90 à aujourd’hui.

Au début des années 90, Internet n’existe pas. Le grunge s’apprête à exploser mais il n’est pas encore délimité. Sur la côte Ouest des Etats-Unis, la ville d’Olympia est en pleine émanation musicale. Et les femmes sont partie prenante de la production.

« Elles vont se rendre compte que le personnel est politique, que ce qu’elles ressentent est politique, qu’elles ont envie de prendre des instruments et faire de la musique : elles s’interrogent alors sur la place des femmes dans la société underground et plus largement dans la société. », explique Manon Labry, docteure en civilisation nord-américaine, dont la thèse a porté sur les relations entre culture mainstream et sous-cultures underground, à travers l’étude du cas de la sous-culture punk-féministe.

FAIRE ENTENDRE LEURS VOIX ET LEURS IDÉES

Le 28 juin dernier, au Jardin moderne, elle racontait la naissance du mouvement Riot Grrrls. Un récit qu’elle publie en avril 2016 dans son ouvrage Riot Grrrls, chronique d’une révolution punk-féministe. Newsletters, fanzines féministes, concerts, esprit DIY, la création est en pleine ébullition. Et prend d’autant plus d’ampleur quand la scène olympienne rencontre la scène washingtonienne, « plus politique, plus organisée ».

Les musiciennes féministes de l’underground étatsunien vont révolutionner le paysage musical punk et porter des revendications encore tristement d’actualité en 2017. Les groupes emblématiques tels que Bikini Kill (qui comptabilise dans ses rangs Kathleen Hanna et Toby Vail), Bratmobile ou encore Heavens To Betsy font entendre leurs voix et dénoncent des pratiques qu’elles trouvent inacceptables.

« Les féministes s’emparent de la scène underground et produisent des choses qui n’ont encore jamais été entendues, même si le terrain avait déjà été tâté par L7 », précise Manon Labry. En effet, L7 abordait déjà la question du plaisir féminin et de la masturbation, entre autres. Pourtant, elles ne prendront pas part au mouvement.

« Pour autant, elles ont beaucoup influencé les Riot Grrrls, ont collaboré et se sont entraidées. Elles étaient, si on peut dire ça comme ça, des collègues de lutte. Les Riot Grrrls ont continué sur la lancée, en ajoutant les violences faites aux femmes, les viols, les incestes. », souligne-t-elle.

SUR LE DEVANT DE LA SCÈNE

Entre 1990 et 1995 – période sur laquelle Manon Labry focalise son récit, correspondant alors à la naissance du courant – les groupes émergent, tout comme les fanzines féministes se répandent, comme Jigsaw ou Riot Grrrls. On prône alors l’esprit DIY, l’émancipation (sans jalousie entre meufs) mais aussi le retour aux idéaux premiers du punk :

« À cette époque, on déchante un peu du punk qui se veut horizontal mais les scènes masculines sont majoritaires et les comportements machos sont pléthores. « Girls to the front » (réclamer que les femmes accèdent aux devants des scènes et faire reculer les hommes) est alors une stratégie, que Bikini Kill explique lors des concerts mais aussi sur des tracts, pour que l’espace ne soit pas dominé par des hommes. »

Le mouvement est inspirant, puissant, contagieux. Et controversé. Pas au goût de tout le monde. Elles sont régulièrement la cible des médias mainstream qui les décrédibilise, les faisant passer pour des hystériques criant dans leurs micros. Dans son ouvrage, la spécialiste détaille l’ampleur que prendra cette médiatisation de la haine, allant des menaces (de viol, de mort…) jusqu’à l’exécution de ces dernières.

Si le mouvement a disparu de sa forme originelle, il a fait des émules – comme par exemple avec l’ovni Le Tigre, groupe dans lequel on retrouve Kathleen Hanna - et a poursuivi son chemin en souterrain.

À l’instar du collectif dont les dessins, manifestes et photos étaient à découvrir au Jardin Moderne jusqu’au 31 juillet dans l’exposition « Desde Buenos Aires, Contra Ataque Femininja Mutante » mais aussi du groupe punk féministe Nanda Devi (trio rennais), « qui compte parmi les 12% du Jardin moderne », qui jouait le 28 juin, après la conférence, et portrait fièrement l’inscription « No, no, no »  (du nom d’une de leurs chansons) sur leurs t-shirt :

« Parce que c’est important de se positionner en tant que meufs et de savoir dire non ! »

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