Célian Ramis

Mythos 2018 : Lena Paugam, sur le fil de la crise du désir

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Théâtre de la Paillette, Rennes
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Lena Paugam, metteur en scène, et Sigrid Carré Lecoindre, dramaturge, ont créé ensemble Hedda, une pièce présentée à l’occasion du festival Mythos, le 18 avril, à 21h, au théâtre de la Paillette, à Rennes.
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Dans le prolongement d'une recherche sur ce qu'elle a appelé "La Crise du désir", Lena Paugam poursuit son chemin. Observatrice d’une génération en proie à la confrontation de son désir et de son empêchement, elle ne cesse de jouer des fragments, des formes, des arts, des récits individuels et des ressentis universels. Et ce sont des successions de rencontres, des histoires personnelles, un fait divers daté de 1987 et une loi votée 30 ans plus tard en Russie pour la dépénalisation des violences conjugales qui ont amené la comédienne et metteure en scène Lena Paugam à collaborer, une nouvelle fois, avec la dramaturge Sigrid Carré Lecoindre. Ensemble, elles ont créé Hedda, une pièce présentée à l’occasion du festival Mythos, les 17 et 18 avril, à 21h, au théâtre de la Paillette, à Rennes. 

« Hedda, c’est l’histoire d’un couple. À partir de sa rencontre jusqu’à un point de non retour dans une histoire d’amour qui voit la violence s'installer entre ses deux protagonistes. », explique Lena Paugam. Pour en arriver à cette version de leur création, Sigrid Carré Lecoindre et elle ont longuement travaillé sur le contenu du projet, initialement envisagé centré autour d’une femme qui bégaye sa vie.

Pour en comprendre la direction choisie, la metteure en scène - qui interprète la narratrice et le couple à elle seule – revient sur des grandes lignes de son parcours qui, entre autres, l’ont menées jusqu’à la dramaturge et à Hedda.

MANIÈRE DE S’EXPRIMER

La Briochine a toujours affiché un intérêt prononcé pour le théâtre et pour le cinéma. Mais le lycée dans lequel elle fait sa prépa a une option théâtre. « Ça aurait pu peut-être être le cinéma, s’il y avait eu l’option. », balaye-t-elle d’une phrase évasive. Ce qui est certain, c’est qu’elle aime le théâtre, son savoir-faire, sa manière de raconter des histoires et sa manière d’exprimer les choses.

« J’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui ont su nourrir mon appétit, ma curiosité. Dans mon parcours, j’ai des personnes qui ont su entretenir mon désir de créer et d’aller plus loin dans chaque chose entreprise. Mais j’ai plein d’autres désirs : le cinéma, les arts plastiques, la scénographie, la littérature… », souligne-t-elle.

Elle le dit, elle aime les croisements, qui permettent de repousser les limites de ce qu’elle sait déjà faire. Sortant du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, c’est dans cette optique qu’elle crée en 2012 la compagnie Lyncéus, qui deviendra par la suite un collectif regroupant des artistes de théâtre et de cinéma.

L’idée est de porter des projets culturels de territoire en développant les écritures contemporaines, dans les Côtes d’Armor, et de faire appel à des artistes autour du Lyncéus festival, organisé chaque année depuis 2014 - durant l’été - à Binic – Etables sur mer. « La compagnie, devenue collectif d'artistes, s'est métamorphosée jusqu'à devenir et fonctionner comme un théâtre sans lieu. Travaillant d'arrache-pied à cette transformation, je me retrouvais paradoxalement sans support pour mes propres créations. », précise Lena.

Ainsi, en 2017, elle fonde la compagnie Alexandre, du nom d’un de ses doubles, du nom du petit garçon qu’elle aurait voulu être étant enfant.

LE DÉSIR, COMME PULSION CRÉATRICE

De Lyncéus à Alexandre, elle accompagne sa trajectoire d’un doctorat de recherche et de création sur le rapport entre désir et sidération : « La sidération comme l’envers du désir, l’absence, le tarissement du désir. Et de manière plus large, le désir en tant que puissance d’action, en tant que moteur, que pulsion créatrice dans la vie, comme processus dans l’existence. »

Réfléchissant à la crise du drame dans la littérature dramatique, elle observe une fragmentation des récits, avec une fragmentation de l’individu dans son ressenti et son rapport au monde. Elle constate, précisément après 1945 et à travers la philo postmoderne, l’incapacité à agir d’une génération confrontée à son impuissance.

« La crise du désir, c’est un état de corps, de pensée, où l’être se sent absolument désirant et empêché de. Il y a une tension vers l’avenir, qui subit l’inertie qui l’empêche de se projeter. »
analyse l’ancienne étudiante en Hypokhâgne et Khâgne et en philosophie.

Cette dichotomie va guider Lena Paugam dans les pièces qu’elle met en scène, autour de la jeunesse, d’actes barbares ou encore du désir amoureux. Si elle n’aborde pas la question du genre en général dans son art, elle s’y frotte en mettant en scène Et dans le regard, la tristesse d’un paysage sans nuit, d’après Les yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras.

« Duras, on la rapprochait d’une « littérature de femme ». Elle a abordé de manière juste et profonde, et puissante, la question du désir féminin et du corps féminin qui désire. »

Et dans le cadre de sa thèse, on retrouve plus tard un diptyque intitulé Au point d’un désir brûlant, basé sur deux textes, dont Les Cœurs tétaniques. Celui-ci est inspiré des Trois sœurs de Tchekhov et parle de l’incapacité à vivre, à aimer, à prendre les bonnes décisions… Cette pièce, elle est signée Sigrid Carré Lecoindre.

RENCONTRE AVEC SIGRID

« Je la connaissais de la fac. Mais elle n’écrivait pas quand je l’ai rencontrée. Je lui ai passé sa première commande pour le Lyncéus festival justement. Je savais qu’elle avait une grande puissance littéraire en elle. Je ne me suis pas trompée. », s’enthousiasme-t-elle.

On sent dans sa manière d’évoquer le sujet une accointance intellectuelle évidente et une admiration viscérale pour le travail et la personnalité de Sigrid, issue du milieu musical. De la composition. Elle fait partie de ces compositeur-e-s qui ont un intérêt pour la voix, la partition vocale et de ces auteur-e-s qui transmettent une grande puissance musicale dans leur écriture.

Lena sort de son sac le texte annoté, pour nous montrer de plus près : « Il y a des enjambements, des rejets, de la ponctuation, des minuscules, des majuscules… Tout est extrêmement précis. Il y a une rythmique et des jeux d’accentuation qui sont passionnants pour des comédien-ne-s et des metteur-e-s en scène. Il y a une sensualité physique qui permet d’être au plus proche de son corps et de ses sensations. »

Elle n’est pas avare de compliments au sujet de sa collaboratrice à « l’écriture extrêmement sensible et juste dans ce qu’elle permet d’exprimer au-delà de la raison, juste par le biais musical, le biais de la langue. » Une personne « extrêmement intelligente qui saisit parfaitement les situations que je lui expose, que j’ai envie de raconter en tant que metteure en scène. »

Une dramaturge qui « s’approprie de manière très fine les sujets que je veux traiter et qui va chercher avec extrême précision les subtilités de la pensée et de l’émotion. »

HEDDA, FIGURE UNIVERSELLE ?

Lorsqu’à l’occasion de la tournée des Cœurs tétaniques, Lena est amenée à remplacer in extremis une comédienne alitée, nait alors l’évidence de la rencontre entre la comédienne et l’écriture. Et monte l’envie de Sigrid Carré Lecoindre d’écrire pour Lena Paugam.

La pièce devait être nommée Vertiges et parler d’une femme bègue. « Parce que quand j’étais jeune, j’étais bègue. Enfin, pas vraiment. J’avais beaucoup de difficultés à m’exprimer, j’étais empêchée par ma timidité, mon hypersensibilité », confie la metteure en scène.

Mais les recherches les mènent à Hedda Nussbaum, accusée par son mari en 1987 d’avoir tué leur petite fille. Rapidement, les défenseurs de Hedda lèvent le voile sur les violences conjugales qu’elle subit depuis des années. Partant de l’ouvrage Survivre au terrorisme intime (écrit par Hedda Nussbaum) et de textes pour enfants, l’auteure produit une première version poétique, très inspirée de la figure de cette femme.

Lors d’une résidence dédiée à la création son au théâtre de l’Aire Libre, à Saint-Jacques-de-la-Lande, la comédienne se lance dans une série d’improvisations. « La grosse structure de la nouvelle version vient des impros en se détachant de la figure réelle et du fait divers. », souligne-t-elle.

De la figure de Hedda Nussbaum, il ne va rester que des bribes de vécu et le prénom, auxquels vont s’ajouter des témoignages et des expériences intimes. Le nouveau texte est long. À la lecture, il faut compter 2h30. Aujourd'hui, le spectacle dure 1h15. Sur le plateau, lors des répétitions, les deux femmes coupent. Enlèvent de « très belles choses qui font désormais partie de la mémoire du texte de Sigrid mais plus du spectacle. »

Toutefois, Lena Paugam est claire : ce n’est pas un texte brut. Il mêle poésie, narration, conversation : « Il passe d’un fragment à un autre. D’un point de vue à un autre. Parfois, c’est l’homme qui parle, parfois la femme. Et parfois on ne sait pas trop. C’est intéressant pour nous de jouer sur cette ambiguïté. Dans l’énonciation, il y a des variations, tout comme dans la forme littéraire. »

UN SUJET PROFOND

La metteure en scène se refuse à parler d’un spectacle sur les violences conjugales. Parce qu’elles se sont attachées à « conter une situation complexe et à présenter des enjeux qui révèlent des comportements incompréhensibles de part et d’autre du couple. Il y a deux personnes en détresse. Pas une victime et un bourreau. La question morale n’est pas la première chose qu’on a souhaité exprimer. »

En février 2017, elle est choquée par le vote de la loi pour la dépénalisation des violences conjugales, en Russie. C’est l’événement marquant de la création. Ce qui déclenche l’envie d’aborder la thématique, encore et toujours d’actualité.

On pense à la pièce Le fils, écrite par Marine Bachelot Nguyen, mise en scène par David Gauchard (marqué par les manifestations catholiques intégristes contre les représentations d’une pièce de Castellucci, au TNB) et jouée par Emmanuelle Hiron.

À l’impact des mots qui dressent le portrait d’une femme, mère, catho, bourgeoise qui va doucement glisser vers une pensée radicale et extrême. Sans opter pour un parti pris jugeant et moralisateur, l’équipe réussit parfaitement à relater la monstruosité de la situation.

Le sujet n’est pas identique mais Hedda s’inscrit dans les créations théâtrales qui analysent, prennent du recul, décortiquent, interrogent : « On a voulu aller plus loin et se situer dans la perspective où le théâtre s’attache à traiter du « monstrueux » qui peut apparaître en chacun et qui est contingent. Par rapport à des facteurs qu’on n’arrive pas à repérer au départ dans une relation. »

À la préparation de la pièce, les deux femmes ont été accompagnées par deux hommes : Bastien Lefèvre, danseur, et Lucas Lelièvre, créateur sonore. La metteure en scène insiste sur l’intérêt et l’importance de cette équipe mixte et diverse.

« On a croisé nos expériences amoureuses et nos ressentis par rapport à nos histoires personnelles. Parce que c’est ça aussi le spectacle ; on a essayé de développer des scènes qui pourraient donner des sensations de déjà-vu. Pour chercher dans le quotidien ce qui relève de la violence psychologique. »
soulève Lena Paugam.

LE TERRORISME INTIME

Le terme de Hedda Nussbaum n’est pas mentionné dans les écrits de Sigrid Carré Lecoindre mais ça a servi de base à cette longue plongée dans des histoires plus horribles les unes que les autres. Parce qu’il est question de comment on vit dans la peur. La peur de l’autre et la peur de soi-même. De ce que l’on devient, ce qui nous échappe, du cercle vicieux, de la culpabilité qui produit l’horreur.

« Quand on ne supporte plus la présence de l’autre. Le visage du monstre. Quand on ne peut plus supporter le fait que l’autre soit une victime et fasse de nous un coupable. Quand ce sentiment-là produit une surenchère de la violence. C’est de ça dont on parle. Ça n’excuse en rien la violence. Mais c’est la force de ce spectacle qui pose des questions : est-ce qu’il reste de l’amour ? Est-ce que c’est possible de reconstruire de l’amour après le premier coup ? »

Que ce soit dans Le fils ou dans Sandre (collectif Denisyak, programmé lors de l’édition précédent de Mythos, sur le monologue d’une femme infanticide, interprétée par un homme), les rôles sont incarnés avec justesse et puissance. Et demandent un investissement et une énergie très particulière à la comédienne ou au comédien.

Le personnage de Hedda ne fait pas exception. Lena l’avoue : « Après une représentation, je suis extrêmement épuisée et rarement contente, parce que ça va mettre très longtemps avant d’obtenir la maitrise de l’objet. Tout ce qui est dans ce texte, parce que beaucoup de choses ont été apportées par moi lors des impros, ça devient une parole personnelle. Avant de jouer, je pense à toutes ces personnes qui vont se reconnaître dans ce que je vais raconter. Certaines personnes viennent me voir pour témoigner ensuite, c’est bouleversant. Elles lisent dans les ellipses tout ce qu’elles ont vécu. On peut se projeter dans ce texte. »

C’est physique, c’est mental, c’est intense. Parce qu’il faut que ce soit authentique et sincère. On puise alors dans les résonnances et les échos que l’histoire de ce couple peut avoir sur nos vies. Sans connaître des violences physiques, on ressent l’effroi, l’humiliation, la peur parce qu’on a connu ses sensations dans l’intimité à un moment donné.

Lena Paugam, très sensible aux regards et à la connexion avec le public, avoue être traversée de quelques troubles : « Il faut créer en moi l’espace de rencontre. Que je sois suffisamment ouverte pour accueillir l’écoute et disponible pour saisir le présent de cette rencontre. Ça fait pas mal de troubles. »

Avant les représentations au théâtre de la Paillette, les 17 et 18 avril, la metteure en scène reviendra le 16 avril (à 18h, à la Paillette) sur son travail, dans une rencontre croisée avec Louise Emö.

Festival Mythos

Mythos 2018 : Des places à gagner !

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Rennes
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Le festival Mythos revient à Rennes, pour la 22e édition, du 13 au 22 avril. Kimberose, Lena Paugam, Louise Emö, Cie KF Association ou encore L et Clara Luciani... En nous envoyant un mail, vous pouvez gagner des places !
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Le festival Mythos revient à Rennes, pour la 22e édition, du 13 au 22 avril. Des places sont à gagner ici en envoyant votre nom et prénom, ainsi que votre mail (en précisant le spectacle pour lequel vous participez) à l’adresse suivante : redaction@yeggmag.fr !

 

• 2 places : Kimberose – mardi 17 avril à 18h – Cabaret botanique (parc du Thabor, Rennes) :

Kimberly Kitson Mills est une chanteuse sidérante, une tornade de feeling, revisitant cette musique désormais ancienne qu’est la soul pour lui redonner vigueur et nerf. Sa voix convoque instantanément la mémoire des divas douloureuses du jazz et de la soul, de Billie Holiday à Amy Winehouse en passant par Nina Simone. Solaire et fragile à la fois, Kim, est prête et armée pour partager cette évidence : la musique de l’âme a encore tant à dire…

 

• 2 places : Hedda, de Lena Paugam – mercredi 18 avril à 21h – Théâtre La Paillette (Rennes) :

Hedda est une rencontre, une histoire d’amour ordinaire entre deux êtres que tout oppose. C’est le récit de cette passion qui les dévore… jusqu’au premier coup porté. Hedda c’est le combat de cette femme qui lutte contre son mari violent mais aussi contre ses propres démons.

Lena Paugam porte au plateau avec délicatesse le récit d’un couple qui se raconte. Elle s’approprie comme une seconde peau l’écriture tendue et rythmée de Sigrid Carré-Lecoindre qu’elle teinte d’une ironie mutine et d’un humour salvateur.

 

• 2 places : Spoken word tragedy, de Louise Emö – vendredi 20 avril à 12h30 – La Péniche Spectacle (Rennes) :

« Moi, ça ira mieux quand je serai mort. J’ai raté ma vie, mais c’est pas grave, parce qu’au moins la femme et les enfants que j’ai pas eus, c’est des infidélités et des racailles en moins. Mais je perds pas espoir, je crois en la réincarnation. »

C’est dans la rue, dans l’espace public ou dans un bus que Louise Emö, en résidence à Rennes et Saint-Jacques-de-la-Lande pendant quelques jours, prendra le micro pour récolter la parole des gens.

Cri d’un trajet, trajet d’un cri, tragédie au micro, micro-tragédie. Sans détour, Louise Emö transforme et slame la parole de l’autre pour mieux porter un regard sur le monde qui l’entoure : l’inadéquation, la révolte, l’angoisse ressenties au quotidien face à l’injustice de l’ordre des choses et la morosité ambiante.

 

• 2 places : Chansons, de L - Raphaële Lannadère et Monstre d’amour, de Clara Luciani – vendredi 20 avril à 18h – Cabaret Botanique (parc du Thabor, Rennes) :

L - Raphaële Lannadère : Avec une voix bouleversante qui vous agrippe et ne vous lâche plus, L est de retour avec un nouvel opus. Si comme toujours la mélancolie et une certaine gravité sont au cœur de Chansons, cela ne vient pas plomber cet album qui irradie d’une joie libératrice. Un parfait antidote à nos temps troublés.

Clara Luciani : Échappée du groupe La Femme, Clara Luciani sort son premier EP Monstre d’Amour qu’elle a écrit d’un jet après une rupture amoureuse douloureuse. Comme ses icones, elle vibre d’une énergie brute. Celle du désespoir, de la solitude, mais aussi de la renaissance. Elle se métamorphose en créature tentaculaire et sa voix grave s’enfonce avec grâce dans l’obscurité des abysses. Et si elle a le cœur lourd, elle triomphe du chagrin avec une force solaire.

 

• 2 places : Les amantes, de la cie KF Association – vendredi 20 avril à 20h – Théâtre du Cercle (Rennes) :

Nous sommes dans un pays où il fait bon vivre, blotti au cœur de l’Europe, entre monts et vallons : un tableau idyllique de l’Autriche. Les amantes, Brigitte le « bon exemple » et Paula le « mauvais exemple », sont deux jeunes femmes, l’une de la ville, l’autre de la campagne. Elles ne se connaissent pas mais elles ont un point commun, celui de se sortir du carcan familial pour réaliser leur vie de femme. Leur enfance est hantée par la brutalité, l’abandon ou la folie. Dans ce monde-là pour s’en sortir quand on est femme, il n’y a pas deux solutions : il faut un homme. Et pour avoir un homme, il n’y a pas deux solutions non plus : il faut se faire faire un enfant. 

Célian Ramis

Notre Candide : Le meilleur des mondes ?

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Quatre trentenaires, leurs rêves et Candide. Les 15 et 16 janvier, la compagnie 3ème Acte nous invitait à une pendaison de crémaillère "révolutionnaire", dans la salle Pina Bausch de l'université Rennes 2.
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Quatre trentenaires, leurs rêves et Candide. Les 15 et 16 janvier, la compagnie 3ème Acte nous invitait à une pendaison de crémaillère "révolutionnaire", dans la salle Pina Bausch de l'université Rennes 2. La pièce Notre Candide questionne le monde avec humour et profondeur, par le prisme des souvenirs d'un groupe d'ami-e-s.

Le 15 janvier dernier, une cinquantaine de personnes attendait dans les couloirs de l'université Rennes 2, un ticket de théâtre à la main. Les spectateurs-trices prennent place sur des chaises installées en cercle, laissant le centre de la salle Pina Bausch libre d'accès. C’est alors que Margaux et Sylvain Bertier (les comédien-ne-s Aurore Pôtel et Nils Gautier) nous souhaitent la bienvenue à la pendaison de crémaillère de leur métairie. L'assistance devient l’invitée d'une soirée de voisinage.

Des cartons ci et là, un fauteuil et une lampe, on trinque au bonheur de ce couple de trentenaires, heureux propriétaires d'un domaine à rénover dans le lieu-dit "La Fresnay". Leur idée : faire un espace de vie collectif et de partage. Alice (Catherine Vigneau), une amie d'enfance, est venue pour l'occasion. Etienne (Jérémy Robert) aussi, le frère de Margaux, retardé par son GPS, plus habitué aux routes parisiennes que provinciales.

Arrive enfin Candide, cité par Etienne dans un "Tout va bien dans le meilleur des mondes". Le personnage de Voltaire né en 1759 est une vieille connaissance du groupe d'ami-e-s puisqu'il a été l'objet d'une pièce créée par Alice alors qu'ils étaient adolescent-e-s. Pendant près d'une heure et demi, la pendaison de crémaillère devient le théâtre des souvenirs de ces adultes, jouant un candide contemporain et constatant du devenir de leurs rêves.

QUESTION DE GÉNÉRATION ?

Notre Candide interroge avec humour les convictions rebelles que les moins de vingt ans connaissent : changer le monde et le rendre meilleur. Qui de l'avocat en costume trois pièces ou du couple bobo en quête de vrai s'est le plus éloigné de sa candeur enorgueillie de justice ? Qui de l'Homme du 16ème ou du 21ème siècle est le plus moderne ?

Sans nous donner la réponse, la compagnie 3ème Acte pousse toutes les générations à la réflexion. Le texte est habillement écrit par Catherine Vigneau, appuyée par ses trois collègues comédien-ne-s. "Ils avaient tous Candide de Voltaire dans leurs bibliothèques", explique Chloé Sonnier, chargée de production et de la diffusion auprès de la compagnie rennaise. Elle poursuit : "Après avoir décidé d'en faire une pièce de théâtre où se mélangent époque des lumières et 21ème siècle, Catherine a décidé de relever le défi et de se lancer dans un gros travail d'écriture". En fer de lance, la question : "En quoi le monde d'aujourd'hui est-il différent ?"

Ensemble, ils/elles façonnent le texte de Voltaire pour le rendre accessible au public d'aujourd'hui sans le dénaturer : "J'ai déterminé le contexte tout de suite. Un grand espace collectif comme la métairie est un peu un rêve qu'on a dans la compagnie. Ça s'est imposé à moi de façon assez simple" confie l'auteure.

Les quatre ami-e-s de 3ème Acte prouvent ici que leurs convictions d'adolescent-e-s ne se sont pas essoufflées. Ce désir d'un chez soi, où règnent partage et créativité, agrémenté d'un besoin de retour à la nature, est une proposition de changement que déjà bien des générations ont adopté.

Dans les années 70, par exemple, avec le mouvement hippie, ou encore le grunge des années 90 pour ne citer que les plus récents. Pleins d'espoirs, des milliers de femmes et d'hommes proposent des alternatives. Et la génération Y de les entretenir malgré l'âge de la rébellion déjà loin derrière elle. Qu'en sera-t-il des suivantes ? Que feront-elles du monde de demain ?

MISE EN ABYME

Intergénérationnel, le script repose sur un jeu de mise en abyme, mis en scène avec brio par Isabelle Bouvrain. La pièce s'articule autour de quatre grands thèmes : l'enrôlement, l'argent, le pouvoir et la condition des femmes. Des leitmotivs qui, malgré les progrès techniques et sociaux, restent profondément modernes.

Les quatre protagonistes de Notre Candide exposent, dans leurs quêtes d'idéaux, ces schémas que nous répétons sans fin. Hier, Candide était enrôlé malgré lui dans une guerre entre Allemands et Bulgares dont il ne savait rien – et que Voltaire n’explicite pas volontairement.

Aujourd’hui, des jeunes partent en Syrie alimenter une menace terroriste grandissante. La richesse et le pouvoir nourrissent encore de nombreux fantasmes, déjà sur les bancs de l'école où l'élève apprend à définir sa réussite sociale par la taille de son diplôme puis de son portemonnaie.

Et que dire de la place des femmes ? A coup de répliques cinglantes, le sujet est abordé sans demi-mesure : "Une femme qui assume ses désirs c'est forcément choquant" réparti Margaux à son frère, pour lui glisser plus tard : "Quand la femme sera enfin l'égale de l'homme alors oui, le monde aura gagné en humanité".

C'est on ne peut plus clair. Ni les comédien-ne-s, ni Voltaire ne laissent la part belle au machisme. A travers les personnages de Cunégonde - amante de Candide - et de la Vieille - dame de chambre - le philosophe des Lumières dénonce l'asservissement des femmes. Toutes deux ont été violées et obligées à des tâches domestiques. Sans avoir leur mot à dire, elles subissent les vices d'une société où les corps féminins sont sexualisés et leur intelligence négligée.

La compagnie 3ème Acte, en plaçant cette problématique comme pilier, rappelle douloureusement que même après 300 ans, le monde a peu gagné en humanité. Aujourd'hui, le viol est encore une arme contre les femmes, en témoignent les mouvements #MeToo et Time's Up. Créés en 2017 et début 2018 pour lutter contre le harcèlement sexuel envers les actrices, ils ont secoué le monde du cinéma – et pas que - ces dernières semaines. Un cas médiatisé parmi des milliers d'autres qui sévissent malheureusement encore aujourd'hui.

"J'ai choisi de parler de la femme car j'ai l'impression que dans l'histoire du monde, c'est fondamental" précise l'auteure. Fondamental, comme une question de fond qui a toujours été posée sans jamais trouver de réponse convaincante. "C'est une thématique que l'on aborde beaucoup entre nous et dans les activités théâtre parce que l'on se rend compte que les clichés garçon/ fille sont encore beaucoup ancrés dans les mentalités" poursuit-elle dans un sourire, signe que l'espoir existe toujours.

L'amitié, vieille déjà de 16 ans, et le professionnalisme des comédien-ne-s transpirent à travers leur jeu, sans jamais oublier la parité. Avec Notre Candide, la compagnie 3ème Acte offre un spectacle intemporel où sont mis en lumière nos questionnements individuels et de société. À chacun-e de méditer sur ces sujets…

 

D’autres représentations à venir :

  • Février 2018 :
  • 04 fevrier - 17h00, Le Triptik, Acigné (35)
  • Mars 2018 :
  • 16 mars - Représentation scolaire en journée, Saint-Brice-en-Coglès (35)
  • 16 mars - 20h30, Espace Adonis, Saint-Brice-en-Coglès (35)
  • 23mars - Représentation scolaire en journée, Saint-Aubin-du-Cormier (35)
  • 23 mars - 20h30, Espace Bel Air, Saint-Aubin-du-Cormier (35)

Célian Ramis

Pour une assemblée théâtrale poélitique

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Le Manuel d’AutoDéfense À Méditer est officiellement lancé, après deux mois de résidence aux Ateliers du Vent à Rennes et une immersion auprès des féministes musulmanes de l’association Al Houda.
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Le Manuel d’AutoDéfense À Méditer est officiellement lancé ! Après deux mois de résidence aux Ateliers du Vent à Rennes et une immersion auprès des féministes musulmanes de l’association Al Houda, la metteuse en scène, Hélène Soulié, en lien avec la sociologue et ethnographe Aurélie Marchand, a présenté le 3 juin dernier le premier volet de MADAM, J’ouvre les yeux sur ta bouche.

Le titre est temporaire. Peut-être. Parce qu’au fil du processus de création, un sous-titre se profile. « Est-ce que tu crois que je doive m’excuser quand il y a des attentats ? » se veut plus percutant, selon Hélène Soulié. Fascinée par l’influence du contexte et des lieux sur la parole, elle questionne « comment on parle, comment on peut encore parler et comment on peut mettre des mots sur des maux. On est constitué-e-s de phrases que l’on entend, comme « t’es nulle en maths » par exemple. On est constitué-e-s de phrases, de discours, de choses que l’on se dit à soi. »

C’est lors d’une résidence à La Chartreuse (Centre national des écritures du spectacle) à Villeneuve lez Avignon que le projet MADAM va éclore dans l’esprit de la metteuse en scène qui travaille alors à l’adaptation du roman de Lola Lafont, Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce.

« C’est un texte qui parle beaucoup des femmes et du fait de dire non. Non, comme premier signe d’émancipation. J’ai relu alors ma bio féministe et ça m’a déprimé. J’avais aussi pris Non c’est non d’Iréne Zeilinger et ça c’était assez enthousiasmant. J’étais là-bas avec une autrice, Magali Mougel, et il y avait aussi Marine Bachelot Nguyen. On a beaucoup discuté. On a réalisé qu’en tant qu’artistes, au lieu d’être dans la plainte, on pouvait voir ce qui est bien : nous, on est là. On est des artistes, on est des femmes, et on agit. », raconte-t-elle.

Cet esprit d’empowerment va alors nourrir l’idée d’une création hors-norme, basée sur des groupes de femmes développant des stratégies pour être visibles et entendues.

UN CADRE AMBITIEUX

Rencontrer, relayer, faire entendre les voix de celles qui se réunissent et rendre compte de ce qu’elles mettent en place. Et parce qu’en France et ailleurs, des cours d’auto-défense féministe éclosent, le projet sera un Manuel d’AutoDéfense À Méditer en six chapitres « poélitiques », avec une distribution « 100% meufs ». À chaque volet, sont associées une autrice, une actrice et une experte (sociologue, chercheuse, philosophe…).

Car la forme est aussi ambitieuse que le fond : chaque chapitre est décliné en une assemblée théâtrale, comprenant une performance basée sur des récits de vie, un apport scientifique conférencé et un débat public. Le 3 juin sonnait l’heure de la restitution de la résidence entamée deux mois plus tôt, dans le cadre du cycle de 4 résidences en containers, « Du quartier vers l’ailleurs », élaboré par les Ateliers du Vent.

Face aux marches de la Place des containers, Lenka Luptakova, parée d’un pantalon bleu, une chemise blanche et un foulard rouge, déclame en chantant en français, puis en arabe, un verset du Coran. La première parole du texte sacré. « Lis ». Originaires de Casablanca, Angers, Damas, Rennes ou encore Tanger, elles sont françaises, musulmanes, féministes :

« On va tous les dimanches matins à la mosquée. Les maris gardent les enfants pendant qu’on étudie les textes sacrés. De 5 ou 6, on se retrouve presque avec toute une classe. »

Les voix des femmes de l’association rennaise Al Houda, passées fidèlement sous la plume de Marine Bachelot Nguyen, s’élèvent au-delà de la comédienne.

DÉPLACER LES PRATIQUES ET LES MENTALITÉS

« La rencontre a duré une dizaine de jours. On a rencontré les femmes d’Al Houda, sur une proposition de Marine, individuellement et collectivement. Moi, je venais avec mes a priori, je n’ai pas d’amies musulmanes. Elles mènent des ateliers de danse, d’écriture, de spiritualité. Elles lisent le Coran, traduisent, interprètent et cherchent à comprendre. On s’est rendues compte qu’on faisait le même boulot. », se passionne Hélène Soulié, rejointe par Lenka Luptakova :

« On est dans l’adaptation. Elles aussi elles adaptent leur religion selon leurs vies, leur conscience. Elles ne définissent pas des règles globales applicables à toutes. C’est chacune qui choisit. Dans l’association, ce n’est pas un problème de penser différemment. »

La manière de procéder, de l’immersion à la restitution volontairement effectuée sur l’espace public, et la singularité de cette cartographie des espaces féminins, obligent les protagonistes du projet à « se déplacer dans nos façons de faire théâtre » et profitent au public qui a alors les cartes en main pour déplacer son regard sur les sujets traités.

UN DISCOURS QUI DÉRANGE ET POURTANT…

Impossible de restituer ici l’ensemble des paroles. J’ouvre les yeux sur ta bouche est une réussite. Parce que ce premier chapitre est plein d’espoir et de garanties. Celles de rendre l’invisible visible. De donner à entendre les voix de celles que l’on entend rarement parce que la société préfère s’exprimer à leur place.

« Dès que j’ai le foulard, les gens changent de regard. Ils pensent que je suis soumise, aliénée, forcée par mon père ou mon mari, que je suis une victime, que je viens du bled et que je suis incapable de penser par moi-même. Il faut me l’arracher pour que je devienne une femme libre ? L’Islam est un océan et tout le monde patauge dans la même flaque. »

Les paroles des membres d’Al Houda sont saisissantes et éclatantes de vérités. Ce discours dérange parce qu’il met à mal les idées reçues, les arguments des politiques sécuritaires bâties sur fond d’islamophobie et la pensée de certaines féministes occidentales qui reproduisent ici les systèmes de domination dont elles essayent pourtant de s’émanciper. Mais l’émancipation n’a pas un modèle unique :

« Les féministes institutionnelles disent qu’on vient abolir les avancées, qu’on vient pour retourner en arrière et qu’on est des dangers pour les françaises. Moi aussi je suis française et je suis sûre qu’on est d’accord sur plein de choses. Mais elles sont bloquées sur notre foulard. » Rappelons qu’Al Houda n’est pas une réunion de femmes voilées mais défend la liberté de chacune à pouvoir choisir de porter le foulard ou non.

Laïcité, attentats, stigmatisation mais aussi respect, non jugement, liberté. MADAM#1 nous rappelle que le tableau n’est jamais tout noir ou tout blanc. La complexité de la situation est mise en lumière et en voix, puis remise dans le contexte et dans la perspective du quotidien par la chercheuse doctorante en sociologie à Strasbourg et militante féministe Hanane Karimi.

Les exemples de stratégies utilisées par différents groupes de femmes musulmanes démontrent l’importance de l’auto-émancipation et la puissance de leurs capacités à agir, loin de l’image infantilisante véhiculée par les médias et politiques. Ainsi, dans les mois et années à venir, viendront s’écrire les cinq prochains chapitres du Manuel qui bruisseront au son des voix des basketteuses, des street artists, pour sûr, et peut-être des soldates, des prostituées ou encore des motardes.

 

Célian Ramis

Mythos 2017 : Adèle Zouane, à la conquête de l'amour

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Parc du Thabor, Rennes
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Adèle Zouane raconte ses histoires sentimentales au fil de sa construction de jeune fille et de jeune femme dans À mes amours, pièce présentée le 2 avril, au Thabor à Rennes, lors du festival Mythos.
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Adèle Zouane raconte ses histoires sentimentales au fil de sa construction de jeune fille et de jeune femme dans À mes amours, pièce présentée à l’occasion de la 21e édition du festival Mythos, le 2 avril, sous le cabaret botanique, installé dans le parc du Thabor à Rennes.

Des coups de cœur, des obsessions, des premières fois, des regards, des lettres, des poèmes, des désirs, des désillusions, des peines de cœur, des trahisons. Les histoires d’amour fleurissent, fanent et passent. Mais les interrogations subsistent et, évidemment, « les questions importantes n’ont jamais de réponse. »

Un an après l’obtention de son diplôme à l’École supérieure d’art dramatique du TNB à Rennes, elle écrit et crée son premier spectacle À mes amours, qu’elle dévoile lors des 20 ans du festival Mythos. Et revient défendre sa création dans le cabaret botanique, cette année encore.

On se délecte de sa proposition, aussi légère qu’espiègle, aussi moderne qu’indémodable. Elle subjugue de sincérité et de simplicité. Elle qui raconte ses histoires de cœur de ses 8 ans à ses 25 ans.

Dix-sept ans d’amour pour les garçons. Qu’elle les voit dans la cour, qu’elle les côtoie sur les bancs de la classe, qu’elle les fréquente en colonie de vacances ou qu’elle les croise au détour d’une fête entre ami-e-s, elle les aime tous.

Et parfois même, elle les aime en même temps. Tout du moins quand elle est enfant. Car on se souvient de cette règle en primaire « qui dit que tu peux aimer plusieurs personnes en même temps, mais il faut choisir un ordre de préférence. » Si le polyamour apparaît comme une évidence à cette époque, Adèle sera amenée, en grandissant, à s’interroger quant à sa capacité à ressentir des émotions pour deux garçons à la fois.

« On peut désirer sans aimer ? Le désir peut être plus fort que l’amour ? Et moi, qu’est-ce que je préfère ? », s’angoisse-t-elle. Adèle va de découverte en découverte, d’expérience en expérience.

Toutes, elle les embrasse avec enthousiasme, désireuse de vibrer, ressentir, tester, éprouver. Désireuse de voir le loup et de quitter son corps de jeune fille pour devenir femme.

Et en parallèle, elle lui écrit. Lui qu’elle aimera tellement qu’il deviendra le père de ses enfants. Lui qu’elle imagine, qu’elle rêve, qu’elle fantasme. Peut-être celui dont elle parle dans une interview à 14 ans, idéalisant sa vie future « dans une maison bleue avec des jumeaux ».

À la recherche de l’homme de sa vie, Adèle mène une quête sans relâche. Tout tourne autour des garçons. Rémi, Maxime, Bastien, Sylvain, Victor, Lobsan, François, Yoann… De tous ces nouveaux garçons qu’elle rencontre, étape par étape. En primaire, en internat, au lycée puis en études supérieures. Des amours non réciproques, des histoires sans lendemain, des échanges de regards, des moments de drague, des nuits de plaisir, des bisous maladroits ou des baisers de cinéma, elle ne nous épargne rien.

Et surtout, ne s’épargne rien. Car si son but est de trouver celui qui partagera sa vie, elle n’en est pas moins naïve. Pas de conte de fée raconté ici, pas de discours traditionnaliste et conservateur. Au contraire, c’est une vision déjà mature que délivre la jeune Adèle qui adolescente raisonne avec son temps. Pour trouver le bon, pour savoir si c’est le bon, il faut tester et explorer une multitude de possibilités.

C’est là la force de À mes amours dont l’écriture fluide nous embarque dans ce récit commun à un grand nombre d’individus. Les instants décrits et si bien joués résonnent dans des tas de bribes de vies vécues. Car, comme elle le dit fièrement, plusieurs vies s’enchainent dans une vie. Et l’évolution qu’elle retrace est résolument moderne et efficace.

Elle est espiègle, déterminée, curieuse. Elle se révèle dans tout ce que peut être une femme, sans frontière. Assume ses échecs dont elle se relève à chaque fois, avoue ses peines et ses désillusions, affiche son désir, sa sexualité et sa frustration sexuelle. Tout cela dans un jeu naturel et spontané, créant très souvent le rire franc des spectateurs et spectatrices.

Elle montre sa culotte, dévoile sa poitrine, libère sa pensée, ses réflexions et ses interrogations. Ce cœur d’artichaut parle sans détour de la recherche d’un amour sincère dont personne ne connaît la formule exacte.

Elle tâtonne dans sa quête mais certainement pas sur la scène dont elle prend l’espace sans forcer. Simplement de par son talent de comédienne et de par le potentiel redoutable de son écriture, à l’image d’une Annie Ernaux qui n’hésite pas à se mettre à nue et à décortiquer son passé avec une simplicité à couper le souffle.

Célian Ramis

Mythos 2017 : Le fils, création militante et bouleversante

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Théâtre de l'Aire Libre
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Emmanuelle Hiron joue une femme, mère, catho et bourgeoise qui s'engage et se radicalise, dans la création Le fils, écrite par Marine Bachelot Nguyen et mise en scène par David Gauchard, à découvrir les 6 et 7 avril, à l'Aire Libre.
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L’an dernier, elle s’engageait dans la Manif pour tous et des groupes anti-avortement et ressentait l’exaltation de l’accomplissement et de l’ascension sociale. Depuis, qu’est devenue cette femme, mère de famille, pharmacienne, bourgeoise, catholique et nouvellement militante ?

Écrite par Marine Bachelot Nguyen et mise en scène par David Gauchard, la pièce Le fils avait dévoilé sa première partie à travers une lecture – réalisée par la comédienne Emmanuelle Hiron – lors de l’édition 2016 de Mythos. Cette année, l’intégralité de la création sera présentée les 6 et 7 avril, au théâtre de l’Aire libre, à St Jacques de la Lande, lors du festival des arts de la parole.

David Gauchard, metteur en scène, collabore pour la première fois avec l’auteure et metteuse en scène Marine Bachelot Nguyen. Et l’avant-goût qu’ils nous ont proposé l’an dernier à la Parcheminerie était délicieux. Poignant, criant de vérités, original et intelligent. Avec une écriture franche et sincère, teintée d’humour et d’émotions. Basée sur un fait d’actualité aussi terrible qu’intéressant, sociologiquement parlant, cette première partie nous emportait dans une histoire qu’on voudrait être inventée de toute part.

Cette histoire, David Gauchard en est à l’initiative dans le processus de création. En 2011, en allant chercher sa fille à l’école, il est marqué par un événement. Dans la rue St Hélier à Rennes, l’accès est bloqué. Et pour cause, le 10 novembre se joue une pièce de Castellucci jugée blasphématoire par le mouvement Civitas qui manifeste son mécontentement de la place de Bretagne au TNB.

« De ce mouvement jusqu’à la Manif pour tous, j’avais envie de raconter ça. On discute donc avec Marine depuis 6-7 mois. La fin est encore à inventer. Mais on voudrait le présenter avant mai 2017 et les élections. », avait-il expliqué avant de laisser la parole à Marine Bachelot Nguyen, elle-même marquée par l’événement en question et engagée pour les droits des femmes et des LGBTI :

« Je suis intéressée par la socio-politique, le documentaire et la fiction. Et ça m’intéresse aussi la question du glissement idéologique et de la radicalisation dans les milieux de droite. Voir comment on raconte ça ensuite. »

LA CRÉATION DANS SON INTÉGRALITÉ

Depuis, la pièce a fait son chemin. La première partie a été lue au festival d’Avignon, des résidences ont eu lieu, de nombreuses conversations ont réunies David Gauchard, Marine Bachelot Nguyen et Emmanuelle Hiron et la création, dont la version finale a été aboutie en octobre 2016 et a vu s’imbriquer les partitions d’Olivier Mellano jouées par un enfant claveciniste, a été dévoilée entièrement à Limoges en février dernier.

À présent, la comédienne ne lit plus. Elle s’est rendue avec l’auteure à la messe pour s’imprégner du vocabulaire religieux et jouer cette mère de famille qui se raconte et qui livre en deuxième partie le drame qu’elle a vécu.

« C’est une partie plus tendue, presque au présent. Elle évoque la raison pour laquelle elle se raconte. Elle revit les événements. C’est une partie plus violente. La première était déjà violente mais là c’est dans les mots et dans ce que ça provoque chez elle et les spectateurs. », confie Emmanuelle Hiron.

Pour la créatrice des Résidents – pièce jouée à l’occasion de l’édition 2014 de Mythos – pas évident d’incarner cette figure aux convictions diamétralement opposées aux siennes :

« C’est assez éprouvant de jouer ce personnage, qui est un personnage de théâtre inspiré de plein de faits réels, car l’histoire est éprouvante et que ce personnage nous a demandé de nous déplacer dans nos convictions personnelles. Et d’entrer en empathie avec cette femme. »

BOULEVERSEMENT ET QUESTIONNEMENT

En effet, Marine Bachelot Nguyen, de sa plume, fait émerger une personnalité complexe, composée de petites lâchetés ordinaires, prise d’émoi pour l’ascension sociale au nom de laquelle elle va s’engager dans la Manif pour tous et des groupes anti-avortement. Au fil du récit, elle s’accomplit et s’épanouit jusqu’à vivre la dramatique perte d’un de ses deux fils.

La pièce amène au bouleversement intérieur. Et au questionnement. « Est-ce qu’on va vers elle ? Est-ce avant tout une mère ? Une militante ? Quel impact le combat militant a sur les autres ? Est-ce qu’elle est responsable ? Quel est le poids de l’engagement ? Ce qu’elle vit est tragique mais ça reste une mère, les événements en plus sont proches, on est proches des élections et on voit bien les programmes proposés par Fillon ou Le Pen. Quand est-ce que tu décides que ton militantisme ou ton ascension sociale prend le pas sur ton rôle de mère ? Mais est-ce qu’elle se rend compte qu’elle prône la haine ? À cet instant, pour elle, c’est positif. Mais dans la réalité, quand tu empêches les autres d’être dans leurs bons droits, ça commence à être de l’extrémisme. », interpelle la comédienne.

Le rôle est éprouvant pour elle mais elle est fière de porter le texte « très beau, très écrit, facile à comprendre et très digeste » de l’artiste engagée qu’est Marine Bachelot Nguyen. Fière de toutes les interrogations que l’histoire racontée soulève. Remuée aussi. Car il en va de la responsabilité individuelle face à nos engagements. La pièce parle des rencontres que l’on fait, des choix aussi que l’on fait, du fait de se réaliser ou pas, des libertés.

OUVRIR LE DÉBAT

Jouer cette création avant et pendant les élections présidentielles est une volonté du metteur en scène : « On est dans une période déjà super décomplexée mais à l’approche des élections, les tensions sont vives et les gens sortent du bois. Ça l’intéressait beaucoup. Entendre résonner ça dans un théâtre, ça choque, on se dit qu’elle est folle. Mais David avait vraiment aussi cette volonté de prendre un personnage à contrepied de quelqu’un qu’on aurait envie de défendre. Ça pousse le spectateur à se poser des questions. », argumente Emmanuelle Hiron.

D’autant plus que l’auteure ne tombe pas dans la caricature. Elle explore une partie de la vie de cette femme, la dévoile, creuse dans son intimité et son engagement, sa vision d’elle en tant que mère, commerçante, épouse, femme d’un milieu bourgeois, etc. Elle donne l’occasion à son personnage de se raconter et aux spectateurs de ressentir de l’empathie, sans toutefois la déresponsabiliser ou l’excuser de son glissement idéologique.

Elle nous prend aux tripes de notre humanité pour nous interroger les un-e-s et les autres. Montrer les rouages de la radicalisation. Et susciter le débat et l’échange. Comme tel sera le cas lors de leurs représentations à la Maison des Métallos à Paris (où Emmanuelle Hiron jouera Les résidents du 21 au 26 mars) du 28 mars au 2 avril. Une rencontre aura lieu avec l’équipe artistique du spectacle le 30 mars et une autre avec Marine Bachelot Nguyen, David Gauchard et les membres du mouvement homosexuel chrétien David et Jonathan, le 1er avril.

 

Lire « Mythos 2016 : Fascinante figure de mère, bourgeoise et catho » sur yeggmag.fr

Mythos 2017 : Des places à gagner !

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La nouvelle édition du festival Mythos – arts de la parole – revient à Rennes du 31 mars au 9 avril. Ici, des places sont à gagner en envoyant votre nom et prénom et le spectacle souhaité, à l’adresse suivante : redaction@yeggmag.fr.
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La nouvelle édition du festival Mythos – arts de la parole – revient à Rennes du 31 mars au 9 avril. Ici, des places sont à gagner en envoyant votre nom et prénom et le spectacle souhaité, à l’adresse suivante : redaction@yeggmag.fr

° Sandre – Collectif Denisyak – 2 places

Solenn Denis, jeune auteure, se met à l’écoute d’une femme qui se raconte : jeune fille amoureuse, épouse puis mère. Une vie passée entre la cuisine, le ménage, les enfants, le sempiternel repas dominical, le travail… Dans un flot maladroit, celle qui fut belle dit l’amour, les promesses faites et trahies, le mari qui l’ignore, la trompe. Elle, cherche sa place. Alors, cet enfant qu’elle porte dans son ventre, le troisième, elle n’en veut pas.
C’est un homme, Erwan Daouphars, acteur puissant et rare, qui incarne cette femme brisée et nous plonge au plus profond de l’intime féminin. Un voyage sous tension dans les blessures de l’âme humaine, une ode aux folies anodines ou grandiloquentes comme lieu d’humanité pure et théâtrale.

Théâtre de la Parcheminerie – mercredi 5 avril – 15h 

 

° Doreen – David Geselson – 2 places

« Tu vas avoir 82 ans. Tu as rapetissé de 6 centimètres, tu ne pèses que 45 kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait 58 ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. » Ainsi débute Lettre à D. écrite par André Gorz à sa femme. Lui a notamment participé à la fondation du Nouvel Observateur et jeté les bases de l’écologie politique. Elle, il en fait le portrait dans cette lettre, à travers l’histoire de leur amour qui aura traversé le siècle, entre vie intime et engagement public. David Geselson a choisi d’imaginer dans Doreen des moments de vie et de souvenirs de ce couple qui décidera dans ses vieux jours de s’éteindre côte à côte. Leurs voix s’entrelacent avec celle de la lettre qui tente, comme l’écrit superbement André Gorz, de « reconstituer l’histoire de notre amour pour en saisir tout le sens ». Car c’est bien cette histoire « qui nous a permis de devenir qui nous sommes, l’un par l’autre et l’un pour l’autre. »

TNB – Salle Parigot – jeudi 6 avril – 18h30

 

° You’re gonna get love - Keren Ann – 2 places

Les albums de Keren Ann se feuillettent et se dévorent comme les pages d’un grand livre. Comme un journal intime mais universel, ce septième volume, représente aussi bien la continuité que la nouveauté. On y retrouve ces mélodies à l’évidence limpide, ces atmosphères sensuelles à la beauté mélancolique mais cet album reflète aussi les expériences et le vécu d’une auteure-compositrice au faite de son art. Une saga captivante.

Théâtre de l’Aire Libre – jeudi 6 avril – 22h30

 

° Le fils – David Gauchard – 2 places

La mère est pharmacienne. Ses enfants sont grands. Sa vie est tranquille… Jusqu’à sa rencontre avec des catholiques traditionalistes. Elle sort plus souvent, se rend plus assidument à la messe, retrouve une vie sociale, lutte contre des spectacles jugés blasphématoires, s’engage dans des groupes anti-avortement ou anti-mariage homo… Elle s’épanouit dans ce militantisme et tente d’embrigader ses proches et ses enfants dans ce qu’elle considère comme l’aventure la plus excitante de sa vie.
Teintée d’humour et d’émotions, la parole sincère de cette femme incarnée par Emmanuelle Hiron, nous fait prendre conscience des mécanismes qui font basculer dans la radicalisation.

Théâtre de l’Aire Libre - vendredi 7 avril – 20h30

 

° Journal d’une création – Claire Diterzi

L’avantage avec Claire Diterzi c’est qu’elle crée en bousculant la musique. Et comme elle a de la voix et davantage, il fallait bien qu’un jour elle retourne le monde de la musique. C’est le cas avec 69 battements par minute, son dernier album. La genèse de ce projet n’aura pas été de tout repos et c’est ce qu’elle raconte dans le Journal d’une création. Entièrement produit par l’auteure qui vole désormais de ses propres ailes, ce nouveau projet libère la juste mesure d’une énergie dévastatrice.

Cabaret botanique (parc du Thabor) – vendredi 7 avril – 20h30

 

Envoyer nom et prénom avec le spectacle souhaité à l'adresse suivante : redaction@yeggmag.fr

Célian Ramis

Mythos 2016 : Un récit de l'intime, tragique, sensible et essentiel

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TNB, Rennes
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Paloma Fernandez Sobrino réussit à nouveau à nous bousculer à travers un récit de l’intime brut et poétique. La metteure en scène dévoilait sa création Trouvé dans l’oubli, au TNB les 22 et 23 avril.
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Paloma Fernandez Sobrino réussit à nouveau à nous bousculer à travers un récit de l’intime brut et poétique. À l’occasion du festival Mythos, la metteure en scène, artiste associée à L’âge de la tortue, proposait deux représentations de sa nouvelle création, Trouvé dans l’oubli, au TNB les 22 et 23 avril.

En découvrant l’ouvrage d’Alberto Méndez, Les tournesols aveugles, Paloma Fernandez Sobrino est immédiatement séduite par la nouvelle Deuxième déroute : 1940, intitulée également Manuscrit trouvé dans l’oubli. Et décide d’en créer une adaptation théâtrale, avec la complicité de trois professionnels sur scène : Benoit Hattet, comédien de la compagnie du Fomenteur, Pere Martinez, chanteur flamenco et Nathalie Elain, comédienne.

La pièce anime les mots de l’auteur espagnol qui livre un récit poignant et saisissant. L’histoire d’un poète qui fuit son pays avec sa femme, qui meurt en couche. Caché dans un pâturage en montagne, il vient de perdre sa raison de vivre, et face au cadavre de son épouse, git le corps bien vivant du nouveau-né, son fils. Il va alors narrer leurs mois de vie commune, entre la mort qui rode et la force de la vie.

D’une grande beauté et d’une intense pureté, l’écriture est délicieuse. Et chaque mot résonne dans la bouche de Benoit Hattet. Chaque mot se perd dans son regard vide et fixe. On ne peut détourner les yeux du comédien tant la tension dramatique émane de son jeu et de son âme.

On confond alors le comédien et le protagoniste, on se prend au jeu, sans résistance aucune. La voix de Nathalie Elain nous tient en haleine et vient comme un souffle léger apporter des compléments d’information figurant sur le cahier tenu par le poète, comme des didascalies.

À côté d’elle est assis le chanteur Pere Martinez. Son chant flamenco, « el cante jondo », ne laisse pas de place au vagabondage de l’esprit fuyant les silences. Au contraire, il magnifie ces silences et les accompagne d’une voix à laquelle on se suspend. A capella, elle traverse nos entrailles, cristallise l’expression d’une souffrance profonde, d’une douleur perçante.

Et tout cela dans une ambiance hivernale, jouant sur un clair-obscur qui invite à la confidence, à l’intime. La création graphique, constituée de photographies atmosphériques mouvantes projetées au mur, et la création sonore, évocatrice d’une nature tourmentée, soignent l’impeccable esthétique de la pièce et alimentent l’intensité du drame qui s’annonce.

L’émotion qui nous traverse est quasiment indescriptible. Elle nous habite, nous plonge dans les journées de cet homme et de son enfant qui va manquer de tout, y compris d’un prénom. Mais qui va s’accrocher à la vie et s’installer dans celle de son père.

La réflexion sur la mort que tous deux regardent bien en face et sur la vie qui se bat pour subsister est bouleversante et percutante. La désillusion, le désespoir, ne sont ici pas bordés de fatalité. Mourir oui, mais pas sans lutter et pas sans choisir sa mort.

Le récit est un voyage sensible dans l’âme humaine et l’esprit. Capables de se remettre en question, de s’adapter, d’aimer comme de rejeter ou encore d’oublier et de s’oublier. Si le sujet est tragique, le spectacle Trouvé dans l’oubli est pourtant une ode à la vie, composée de questionnements existentialistes, divers et récurrents. Ici, le protagoniste se livre avec franchise et sans fioritures malhonnêtes visant à valoriser les derniers instants d’un homme meurtri qui s’abandonne à soi et à l’écriture.

L’adaptation de la nouvelle est une véritable réussite qui transcende notre quotidien vers une déroute essentielle pour continuer à s’interroger et prendre la mesure de la signification de notre vie. Toujours dans la pureté esthétique, la justesse des textes et la tension des voix sensibles et passionnées, propres aux créations singulières de l’association rennaise L’âge de la tortue.

Célian Ramis

Mythos 2016 : Fascinante figure de mère, bourgeoise et catho

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Théâtre de la Parcheminerie, Rennes
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Le 20 avril, à l’occasion du festival Mythos, Marine Bachelot Nguyen, David Gauchard et Emmanuelle Hiron dévoilaient une partie du cheminement invoqué dans la pièce Le fils, au théâtre de la Parcheminerie.
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Quand d’une idée originale de David Gauchard né un texte de Marine Bachelot Nguyen, sur la réflexion d’une mère bourgeoise et catholique, lu par Emmanuelle Hiron, la création avoisine le docu-fiction subtil et coup de poing. Le 20 avril, à l’occasion du festival Mythos, le trio dévoilait une partie du cheminement invoqué dans la pièce Le fils, au théâtre de la Parcheminerie.

David Gauchard, metteur en scène, collabore pour la première fois avec l’auteure et metteuse en scène Marine Bachelot Nguyen. Et l’avant-goût qu’ils nous proposent ce mercredi à la Parcheminerie est délicieux. Poignant, criant de vérités, original et intelligent. L’écriture est franche et sincère, teintée d’humour et d’émotions. Basée sur un fait d’actualité aussi terrible qu’intéressant, sociologiquement parlant, elle nous emporte dans une histoire qu’on voudrait être inventée de toute part.

Cette histoire, David Gauchard en est à l’initiative dans le processus de création. En 2011, en allant chercher sa fille à l’école, il est marqué par un événement. Dans la rue St Hélier à Rennes, l’accès est bloqué. Et pour cause, le 10 novembre se joue une pièce de Castellucci jugée blasphématoire par le mouvement Civitas qui manifeste son mécontentement de la place de Bretagne au TNB.

« De ce mouvement jusqu’à la Manif pour tous, j’avais envie de raconter ça. On discute donc avec Marine depuis 6-7 mois. La fin est encore à inventer. Mais on voudrait le présenter avant mai 2017 et les élections. », explique-t-il avant de laisser la parole à Marine Bachelot Nguyen, elle-même marquée par l’événement en question et engagée pour les droits des femmes et des LGBTI :

« Je suis intéressée par la socio-politique, le documentaire et la fiction. Et ça m’intéresse aussi la question du glissement idéologique et de la radicalisation dans les milieux de droite. Voir comment on raconte ça ensuite. »

Deux jours avant la présentation de la pièce Le fils, la comédienne Emmanuelle Hiron - dont le spectacle documentaire Les résidents était présenté l’an dernier lors du festival Mythos à l’Aire Libre - a eu connaissance du texte, qui devrait ensuite être accompagné en musique par une création d’Olivier Mellano.

UNE FEMME QUI SE RACONTE

Elle va se glisser, 35 minutes durant, dans la peau d’une femme mariée, pharmacienne, qui devient mère à 22 ans puis à 24 ans. Deux garçons, Olivier et Cyril. L’un est né par voie naturelle, l’autre par césarienne. Elle se souvient et raconte ses accouchements. Comment son mari a promis d’être un père moderne sans jamais oser de changer une couche.

La famille va à la messe, tous les dimanches « par tradition, par conviction, pour la représentation. » Ses enfants grandissent, deviennent des ados, s’éloignent. Elle questionne son rôle de mère, sa présence peut-être insuffisante dans leur éducation, à cause de son implication dans la pharmacie. Elle avoue l’ambivalence de son statut. Celle qui la fait aimer passionnément ses fils, en être fière, et celle qui la fait les détester en même temps.

Et elle s’interroge : comment a-t-elle glissé du perron de l’église au boulevard de la Liberté ? La suite de l’œuvre décortique les effets et les conséquences de sa présence à la manifestation, à la « prière de réparation ». Sur ses fils également. L’un étant présent dans le mouvement contestataire. L’autre étant à l’intérieur du TNB et assistant à la représentation. Et qui juge le spectacle chrétien, a contrario de ce qui est scandé dehors. « Le Christ est magnifié. Ça parle de la foi qui parfois nous abandonne mais le Christ lui est toujours là. (…) Va voir le spectacle, juge par toi-même. », dira-t-il à sa mère.

UNE FEMME QUI S’ÉLÈVE

Dès lors, la protagoniste sympathise avec la femme d’un médecin, qu’elle admire jusqu’alors. Une sorte d’élévation sociale dans sa vie et son quotidien de femme bourgeoise et commerçante. Elle fréquente un groupe de femmes qui discutent bioéthique, parlent IVG, de l’atrocité que subissent celles qui le vivent, elle admire « ces femmes et leur aisance » et fait retirer son stérilet, « geste d’ouverture à la vie ».

En parallèle, son fils ainé se radicalise et vote FN en 2012. Elle minimise, même si elle trouve ça un peu extrême, un peu choquant.

Un an après la procession de Civitas, elle intègre la Manif pour tous, s’investit dans ce mouvement qui prend de l’ampleur et qui prône la différence de droits entre les couples hétérosexuels et les couples homosexuels. Contre le mariage homosexuel et surtout contre l’accès de ces couples à la famille.

Elle s’exprime à la tribune, est transcendée par l’énergie du rassemblement, elle exulte, se sent belle, revigorée. Elle reprend vie dans le regard de son mari, avec qui la vie sexuelle s’était mise en veille. A présent, il la regarde, l’admire et ressent « une poussée de virilité provoquée par sa métamorphose. » Ils font l’amour, passionnément.

La suite est à écrire, à inventer. Mais l’essence de la pièce est posée. Et elle promet une création aboutie et passionnante. Le regard présenté à travers les yeux et les réflexions de cette mère est prenant et stimulant. Il invite à comprendre les mécanismes des glissements idéologiques et de la radicalisation.

UNE FEMME QUI S’ACCOMPLIT

Pour l’auteure, il était important « de regarder ce qui peut être à l’œuvre, ce qui se joue, car on est des êtres complexes. Cette femme, elle se réalise, elle vit un accomplissement. » Les discussions entre David Gauchard, Marine Bachelot Nguyen et maintenant Emmanuelle Hiron sont riches. De leurs histoires intimes et personnelles, leur ressenti sur les événements, les nombreux articles, recherches, entretiens trouvés et réalisés, résultent Le fils et l’envie d’en parler, de le mettre en mots et en scène.

A la demande du metteur en scène, la pièce est un monologue de mère, de femme. Marine Bachelot Nguyen s’en empare et en fait quelque chose de résolument engagé et politique. Ce projet auquel elle se met au service lui parle. Mais le cœur du sujet de la Manif pour tous lui reste incompréhensible. Un mouvement contre des droits, une communication extrêmement bien construite, grâce à des gros moyens financiers, une homophobie exacerbée, libérée, décomplexée.

Celle qui travaille sur l’intersectionalité des luttes, le féminisme et le racisme, se passionne pour les rapports de domination en tout genre, et ici pour le rapport de classes.

« Ce qui m’intéresse aussi, ce sont les monologues de femmes idéologiquement à l’opposé de moi. Comme j’avais fait pour un spectacle sur Cécilia Sarkozy. Il y a un truc qui m’intrigue chez ces femmes cathos. »
confie Marine Bachelot Nguyen.

Dans la Manif pour tous, elle observe des gens « extrêmement caricaturaux » mais également « des personnes qui nous ressemblent, des jeunes, des gens de 35-40 ans ». C’est cette figure « proche de nous » qui la saisit et qu’elle délivre dans cet extrait très bien écrit. Une femme pour qui on peut éprouver de l’empathie. Et une femme qui fait un effort d’introspective, de recul sur sa vie et qui ne nous épargne pas des passages que la norme a décidé tabous.

« On a tous des petites lâchetés au jour le jour. Des choses où on se dit « bof, c’est pas si grave ». Après il y a les conséquences. La pièce parle de sa réalisation à elle. De mère de famille à militante. Elle se réalise, s’épanouit. », explique Marine Bachelot Nguyen. Nous, on est séduit-e-s, subjugué-e-s, par l’ensemble du projet, on adhère illico.

Célian Ramis

La création, à la base de la passion

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Festival Mythos, Rennes
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L'auteure autrichienne Elfriede Jelinek n’épargne pas les femmes, ne les place pas en victimes. Elle les somme de se réveiller. Le duo de la Compagnie KF s'empare de cette énergie pour leur nouvelle création, Les Amantes.
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Actuellement en pleine création de leur prochain spectacle, Les amantes, inspiré du roman d’Elfrielde Jelinek, Camille Kerdellant et Rozenn Fournier, toutes deux fondatrices de la compagnie KF, en présenteront une lecture lors du festival Mythos, le 21 avril à la Péniche Spectacle.

Elles se sont rencontrées en 1998. Et ont monté leur premier spectacle Quelques fois je suis la pluie en 1999. Entourées de Christophe Lemoine à l’écriture, elles ont eu envie d’un conte sur le désir féminin, de parler du rapport au père et à la mère. Rozenn Fournier à la mise en scène, Camille Kerdellant sur le plateau. « Nous avons composé, tricoté, fabriqué avec ce que Christophe écrivait. Nous ne voulons pas utiliser des textes de théâtre mais des matières textuelles à aller chercher ailleurs. », explique Camille Kerdellant. C’est l’essence même de la compagnie KF. Un laboratoire de recherches basé sur l’envie du duo d’être libre avec leurs désirs et leurs pensées.

Et sur cette nécessité qu’elles ont à s’approprier les formes d’écriture, de narration, et d’en faire des pièces singulières, leur travail ne ressemble à aucun autre. En plus de 15 ans, elles ont fait leurs armes et expérimenté diverses formes de spectacle à travers Qui exprime ma pensée, Dans la cendre du ciel, ou encore Homme. Toujours entourées d’autres artistes professionnel-le-s, elles portent à bout de bras des propositions hybrides, souvent à visée sociale.

NE PAS SE PERDRE EN ROUTE

Mais la fatigue se fait ressentir. Rozenn Fournier et Camille Kerdellant, pour ne pas s’enchainer à un processus de production et diffusion incessant et insensé, ont besoin de respirer. Les bouffées d’air frais, elles les prennent dans divers projets avec d’autres compagnies.

« Ce n’est pas facile de tenir une compagnie quand on a peu de moyens, souligne Camille. On ne trouve pas forcément de plaisir dans la production. Nous avons surfé sur cette énergie pendant 3-4 ans mais on a accumulé beaucoup de fatigue, nous avons préféré avoir d’autres expériences et se retrouver ensuite ! ».

Rozenn Fournier acquiesce. S’éloigner du plateau creuse un fossé avec l’esprit qui les anime : la conception, la confrontation au public, le partage. C’est en 2009 à l’occasion du festival rennais Les Scriludes, autour de la correspondance, que Camille Kerdellant fait renaitre la relation épistolaire entre Grisélidis Réal, prostituée, et Jean-Luc Hennig, journaliste. Puis poursuit cette liaison dans une forme plus aboutie. La création est auto-produite, le budget inexistant, les dates pleuvent et le spectacle Grisélidis ou la Passe Imaginaire sillonne les routes de France : « C’est extra : faire son travail, jouer, rencontrer le public ! »

PLAISIR DANS LA CRÉATION

Les deux artistes renouent alors avec l’envie de simplicité et montent ensemble Ma famille, qui rencontre un franc succès et prend son envol. La pièce, qui aborde la place de l’enfant dans le monde d’adulte avec cynisme et clairvoyance, continue d’ailleurs à être jouée, que ce soit sur des scènes nationales ou chez l’habitant-e. La compagnie KF poursuit son chemin libertaire et ambitieux.

Depuis un an, elle œuvre à la conception d’une nouvelle création, Les amantes, qu’elles présenteront en 2017. Parmi leurs lectures et envies, elles ont sélectionné le roman d’Elfriede Jelinek, dont la pièce porte le nom. Elles l’ont lu et relu ensemble. Sur 5h, il faut maintenant ne conserver qu’1h environ. « Tout en gardant l’écriture et la substance riche de l’œuvre ! », tient à rappeler Camille Kerdellant.

Car évidemment, l’ouvrage de l’artiste autrichienne recèle de particularités littéraires. Une force et une singularité dans l’écriture. L’écrivaine, féministe, s’inscrit dans la contre culture de l’après guerre. Elle décide de rester dans son pays mais d’inventer une langue à elle.

Ce qui envoute Camille, c’est sa façon de fabriquer des mots chocs. De juxtaposer « des choses sirupeuses avec un langage très cru, elle peut parfois être vulgaire ». Ce qui séduit Rozenn, c’est le manque de ponctuation et de repères dans la typographie. Le fait de passer de l’auteure, au narrateur à un personnage périphérique sans s’y attendre. « Le passage du récit à l’incarnation du personnage est excitant. C’est très stimulant pour nous ! », s’enthousiasme-t-elle.

RETOUR À LA PASSION

Alors qu’elles débutent une semaine de travail au théâtre de Poche à Hédé, où elles liront une version des Amantes le 21 mai lors du week-end « Plumes et goudrons », elles pourraient parler sans s’interrompre de l’œuvre qu’elles décortiquent et analysent afin de saisir des bribes de formes potentielles.

Elles travailleront cela également avec Marine Bachelot, dramaturge (dont on pourra découvrir la création Le fils, sous forme de lecture, le 20 avril à 11h15 au théâtre de la Parcheminerie à Rennes, à l’occasion du festival Mythos), Gaëlle Héraut, chorégraphe, ou encore David Manceau, compositeur. En attendant, elles retroussent les manches de leurs méninges et se lancent à bras le corps dans le fond de l’ouvrage qui met en lumière le destin de 2 jeunes femmes reliées par une usine de sous-vêtements. 

Animées par la rage d’échapper à leur destin, elles vont faire preuve de force, ténacité et de pugnacité pour obtenir ce qu’elles veulent : trouver un homme, se marier et faire des enfants. Si l’histoire se déroule en Autriche dans les années 70, le duo KF ne conservera toutefois pas les références historiques « si ce n’est l’idéal qu’elles se projettent avec la cuisine aménagée et l’électroménager », précise Rozenn Fournier. La finalité de leurs luttes relate un idéal, précisément, qui ne semble plus d’actualité. Qui choque aujourd’hui. Et pourtant…

Mais l’intérêt n’est pas là. Rozenn l’affirme :

« Cet idéal, on ne le comprend pas. Mais on est interpellées par leur façon de se battre. Elles sont capables d’être humiliées, se trainer dans la boue, devenir pire que des carpettes. C’est très cynique de la part de l’auteure ! Elle met un gros coup de pied au cul ! »

Elfriede Jelinek n’épargne pas les femmes, ne les place pas en victimes. Elle les somme de se réveiller. « J’aime son angle de vue pour nous alerter, éviter ce genre de glissement. Même si ça me heurte car c’est violent. J’aime son énergie et la force avec laquelle elle réveille les femmes. », conclut Camille Kerdellant.

Premières sonneries prévues le 31 mars à l’ADEC, Maison du théâtre amateur de Rennes, et le 21 avril à la Péniche Spectacle pour la 20e édition du festival des arts de la parole, Mythos.

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