Célian Ramis

Solidarité : le droit à la dignité !

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L'hygiène et le prendre soin, au coeur de la solidarité envers les personnes les plus démunies. Reportage au CHRS de Vitré, qui accueillait Bulles Solidaires pour un Salon bien-être.
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En France, on comptabilise 9 millions de personnes pauvres, dont 3 millions en situation de privation matérielle grave. Nombreuses sont les associations à œuvrer, difficilement en vu des faibles moyens à leur disposition, en direction des personnes les plus démunies, que ce soit en matière d’hébergement, d’alimentation ou de vêtements.

Qu’en est-il de l’hygiène ? Point souvent considéré comme relevant du détail, il est au contraire essentiel dans l’estime et la (re)construction de soi. La preuve lors du Salon bien-être solidaire, organisé par l’association Bulles Solidaires, le 25 novembre dernier au Centre d’hébergement et de réinsertion sociale de Vitré.  

Pour lutter contre l’exclusion et la grande précarité, le ministère des Solidarités brigue plusieurs axes de travail : l’égalité des chances dès le plus jeune âge, la garantie des droits fondamentaux des enfants, la garantie d’un parcours de formation pour tous les jeunes, une orientation vers des droits sociaux plus accessibles, plus équitables et plus incitatifs à l’activité et l’investissement pour l’accompagnement de tous vers l’emploi. En attendant la mise en place concrète des 5 engagements de la stratégie pauvreté, hors langue de bois, blabla gouvernemental et promesses inatteignables concernant les leviers d’action, il faut agir. Sur le terrain. 

Aux Tertres Noirs, les couloirs en pierre de l’ancien monastère de Vitré sont investis par les stands de distribution de vêtements, de produits d’hygiène et cosmétiques ou encore de collation. Les cris vainqueurs des enfants s’égosillant au baby foot résonnent joyeusement dans l’établissement et animent la foule qui attend patiemment devant la porte vitrée du salon éphémère de coiffure, installé pour l’occasion.

Cette occasion, c’est l’événement organisé l’après-midi du dimanche 25 novembre par l’association Bulles Solidaires, au Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS) : le Salon solidaire Bien-être, réunissant des professionnelles de la coiffure, de l’esthétique et du massage - venues ce jour-là bénévolement – et des membres de l’association renno-vitréenne.

Un exemple concret de solidarité démontrant l’importance du prendre soin dans les parcours des personnes en grande précarité. Souvent, on pense l’hygiène comme secondaire dans la vie et les besoins des individus les plus démunis. À tort.

Son importance est reconnue dans la construction de sa propre image et donc l’estime de soi et la confiance, essentielles pour se sentir bien, ou au moins mieux, dans son corps mais aussi pour pouvoir effectuer des démarches nécessaires au retour à l’emploi et à l’autonomie. 

COMBLER LE MANQUE

Le recours à la socio-esthétique n’est pas rare en milieu hospitalier ou dans les maisons de retraite. Dans des situations de perturbation de l’estime de soi, d’isolement social, de fatigue physique et/ou morale, les soins d’hygiène et de beauté participent à retrouver une certaine image de soi et peut également aider à renouer un contact social.

Parce qu’ils constituent un instant privilégié dans l’écoute et l’attention mais aussi dans le rapport au corps et aux conséquences des vécus, que ce soit après ou pendant le traitement d’un cancer, dans le constat des effets du vieillissement, dans la reconstruction personnelle après avoir subi des violences ou encore dans une période de grandes difficultés financières et matérielles.

Dans le cas de la lutte contre l’exclusion et la pauvreté et dans l’accompagnement des personnes défavorisées, la priorité est mise sur l’alimentation, les vêtements et l’hébergement. L’hygiène faisant plutôt l’objet d’actions ponctuelles.

« Il y a plein d’assos dans ce secteur. Peu sont spécifiques à l’hygiène. On a appelé les structures parisiennes et rennaises pour leur demander ce qu’elles pensaient du projet et elles nous ont dit de foncer ! Parce qu’il y a une forte demande. », nous expliquait Laure-Anna Galeandro-Diamant, en mars dernier.

Bulles Solidaires, l’association qu’elle a fondée et qu’elle préside depuis septembre 2017, a pour vocation de collecter des échantillons et produits d’hygiène corporelle – non entamés, non périmés – via le bouche à oreille, le démarchage de pharmacies, les instituts de beauté et hôtels, les boites de collecte et les actions devant les supermarchés. « Au début, on s’est dit qu’on allait compter mais on a vite été dépassé-e-s. On a commencé à peser à partir de septembre 2018. On avait 198 kilos de produits collectés. », souligne Laure-Anna.

En octobre, le chiffre monte en flèche. Près de 680 kilos récoltés en six collectes. « C’est trop trop bien ! », s’enthousiasme Anaëlle Giraurdeau, 20 ans. En étude pour devenir éducatrice spécialisée à l’école Askoria de Rennes, elle a effectué un stage de plusieurs mois dans l’association dont la présidente effectue la même formation :

« On a fait pas mal de missions différentes. La récolte de produits dans des magasins comme Biocoop ou Avril ou devant les supermarchés, la promo de l’association au festival Tam Tam, le tri et la préparation des colis pour le Secours populaire, le foyer Saint Benoit Labre de Rennes, les structures comme Le Puzzle, Leperdit, etc. On a trié les produits selon les besoins. On a tout un tableau avec le public de chaque établissement et le nombre de personnes. Ça aide à cibler au mieux les besoins.

Si par exemple, c’est une structure dans laquelle il y a beaucoup d’hommes, on va mettre davantage de rasoirs, de mousse à raser, etc. Si c’est une structure qui accueille plutôt les familles, on va mettre des couches, des biberons, etc. Pour les femmes, plutôt des tampons ou des serviettes. Pendant les collectes, on en parlait pas mal avec les gens en les sensibilisant : vous êtes une femme, vivant dans la rue, vous n’avez pas de tampons ou de serviettes, vous faites comment ? »

DROIT À LA DIGNITÉ

Autre volet de l’association : la distribution. À travers les maraudes ou les salons. En 2017, un salon de coiffure éphémère et solidaire a eu lieu sur la place de la République à Rennes, auquel Bulles Solidaires a participé avant d’organiser son propre événement au CHRS de Vitré en avril puis en novembre.

« Je suis aussi en formation d’éducatrice spécialisée, j’aurais pu être allégée du stage car j’avais déjà une expérience dans le social mais auprès d’un autre public. En découvrant l’association, il m’est apparu essentiel de s’intéresser au côté hygiène. J’ai donc voulu faire mon stage ici. J’attendais vraiment les maraudes. C’est à nous d’aller vers eux, de sortir de notre cadre. Dans la rue, on passe devant les gens sans les regarder, sans leur parler. J’avais envie de rencontrer ce public qu’on marginalise beaucoup trop. Parfois en collecte devant les supermarchés, les gens étaient surpris qu’on récolte des produits d’hygiène et plusieurs produits d’hygiène. On a eu le droit à « Les gens dans la rue veulent choisir ? » ou « Du déodorant ? Pour mettre du propre sur du sale ? ». Ce sont des gens comme tout le monde qui ont le droit d’avoir une estime correcte d’eux-mêmes. », précise Manon Le Pennec, 19 ans. 

Le Salon solidaire Bien-être se veut convivial, dédié au prendre soin des résident-e-s du lieu mais aussi aux bénéficiaires des Restos du cœur, de l’Epicerie solidaire, du réseau partenarial de l’AIS 35 (Association pour l’Insertion Sociale). Et c’est un succès. Malgré l’annulation de certaines professionnelles survenue à la dernière minute, le public lui est au rendez-vous et déambule entre les différents stands et les différentes salles.

Entre la pose de vernis et la coupe de cheveux, les produits sont à disposition des participant-e-s. Maquillage, dentifrice, gel douche, shampooing, crème hydratante pour le visage, les mains et le corps, tampons, démaquillant, masques pour le visage, cotons, tétines, soins pour le change des bébés, les un-e-s et les autres passent devant, observent, demandent l’autorisation et prennent ce dont ils et elles ont besoin et envie. Pareil avec les habits ou les jeux.

« On a connu l’association grâce à un article dans le journal. On a rencontré Laure-Anna et le premier salon s’est très très bien passé. Certains ont dit que ça permettait de reprendre confiance. Ils changent de regard sur eux mais le regard des autres sur eux change aussi ! Ça fait beaucoup ! », confie Manuella Martineau, animatrice au CHRS de Vitré.

La cheffe de service, Guillemette Rebours, confirme : « Tout le travail ici consiste à accompagner les personnes d’un point de vue global. La confiance en soi et l’estime de soi ne sont pas des sujets faciles à aborder. Venir prendre soin de soi, pour eux qui n’ont pas une bonne image d’eux-mêmes, n’est pas facile. Sur le premier salon, il y a eu de très bons retours parce que les personnes se sont senties choyées. C’est pourquoi on le refait. Et c’est une action qui ne s’arrête pas à aujourd’hui. Ensuite, à nous ici de faire en sorte que la personne garde cette image-là. »

La structure dispose de 33 places, attribuées par une commission, en chambres individuelles ou en studios, ces derniers étant majoritairement attribués à des femmes seules ou avec enfants. Aussi, 15 places supplémentaires sont prévues pour l’hébergement d’urgence.

« Dans ce cas, il s’agit d’une mise à l’abri, qui va de trois jours à une semaine, selon les besoins. Sinon, au CHRS,les personnes peuvent y accéder pendant 6 mois, ce qui laisse le temps de se poser. La durée est renouvelable. Elles sont là parce qu’à un moment donné de leurs parcours, elles ont besoin d’être accompagnées dans leurs démarches et/ou hébergées. Parce que selon où elles en sont, avoir un logement autonome est encore compliqué. Ici, nous proposons des ateliers d’adaptation à la vie active avec des moniteurs d’activité. Ça peut être du maraichage, le travail du bois, le chauffage, la cuisine, l’entretien des locaux. Ce sont des ateliers, pas un travail, mais qui permettent de retrouver un rythme de vie. », explique-t-elle. 

L’ÉMOTION DU TEMPS DONNÉ ET PARTAGÉ

L’organisation d’un événement plaçant au centre de celui-ci leur bien-être est accueillie avec beaucoup d’émotions. C’est ce dont témoignent Zara, 49 ans, et Dominique, 58 ans. « C’est un bon geste. Une bonne initiative pour les gens qui n’ont pas le temps et les moyens de prendre soin d’eux. », dit la première, rejointe par son amie :

« Ça apporte du réconfort, du partage. Ça fait plaisir, c’est du temps qu’on nous donne gratuitement, un dimanche, et c’est un très bon moment. Je suis allée au salon de coiffure faire un rafraichissement. J’ai pu discuter avec la coiffeuse. Au maquillage et au vernis, pareil, j’ai échangé avec la personne et j’ai reçu des conseils par rapport à mes besoins. »

Elles le confient sans difficulté, elles se sentent parfois abandonnées. Et se délaissent. Pendant un temps, Dominique ne portait que des habits noirs : « Ma fille m’a boostée, j’ai ressorti les couleurs, me suis reprise en main. Je suis ici depuis un an. On a envie de montrer une belle image de nous. Ce renouveau, ça redonne confiance en nous. On se dit qu’on peut être comme avant, ne pas se négliger et rester dans le contexte ! » Zara approuve. Et ajoute en souriant :

« C’est l’occasion de se « coquiner » ! D’être désirable pour soi-même, c’est important ! On prend soin de nous. Les personnes donnent de leur temps pour nous, l’échange est bien passé et c’est un bel accueil qui donne envie de revenir ! On a envie de remercier tout le monde, l’association, les bénévoles, les professionnelles, le CHRS, tout ça c’est grâce à eux ! »

À côté d’elles, Alexandra, originaire d’Arménie, le visage radieux, écoute attentivement et discrètement. Elle s’apprête à se faire masser, des étoiles dans les yeux en entendant le commentaire de la personne précédente, fraichement sortie de la salle : « C’est la première fois qu’on me fait un massage. Elles ont des mains de fée, c’est génial ! »

Un ressenti qu’Alexandra partagera quelques dizaines de minutes plus tard : « Ça fait du bien ! Je sais que j’ai mal parce que je suis vieille mais ça fait du bien ! » Elle poursuit en rigolant :

« Je n’ai pas besoin de me faire coiffer, d’avoir du maquillage ou des ongles… Mais l’épaule, oui, j’ai mal. C’est important ça. »  

PRENDRE SOIN DES PETITES ACTIONS

Dans les couloirs, grouillent les échanges autour de ce que chacun-e vient de vivre et les conseils aux un-e-s et aux autres entre les « Ça te va super bien ! », « Moi je suis pas très maquillage, par contre le soin des mains, j’ai adoré », « Tu n’es pas allée te faire coiffer ? Tu devrais y aller, y a plus trop de monde » ou encore les « T’as testé le massage ? C’est top ! », « Wah ça te va très bien ce vernis, pour le maquillage, je suis d’accord mais léger, hein ?! », « Vous avez des préservatifs ou du gel pour les cheveux ? ».

Dans les salles, règne l’harmonie de l’ambiance intimiste et paisible instaurée à cet effet. Hommes et femmes déambulent d’une pièce à l’autre, poussé-e-s par la curiosité et l’envie de profiter de ces instants suspendus de soin et de cocooning.

« En maraude, les gens sont assez surpris mais sont heureux qu’on leur propose des produits d’hygiène, ils n’ont pas l’habitude. Au début, ils disent souvent non puis ils reviennent nous voir. Qu’on prenne soin des personnes qui sont ici, c’est une pause pour elles. Elles se font chouchouter. Les personnes en situation de grande précarité, c’est un sujet tabou. Moi, je n’ai jamais été confrontée à ça et ça me plait d’abattre les barrières, de pouvoir être en contact avec elles. La distribution, c’est l’opportunité d’un vrai contact humain. Ce sont des personnes humaines, comme vous et moi malgré les difficultés. Les petites actions sont vraiment utiles. C’est important de faire ces petites actions. », commente Anaëlle Giraurdeau. 

PARTAGE DE L’INTIME

Du don de produits d’hygiène et de beauté à la capacité d’écoute, tout le monde peut agir par solidarité. Selon son temps et ses moyens. Ou même ses compétences.

« Ça les a marqué-e-s et ça leur a fait plaisir qu’on vienne bénévolement. Et nous, ça nous fait plaisir de les voir content-e-s, de les aider. Ça donne un coup de boost à tout le monde ! »
précise Marine Simon, 20 ans, coiffeuse en apprentissage, venue avec sa responsable et une collègue.

D’autres professionnelles ont annulé à la dernière minute. Malgré cela, près de cinquante personnes - enfants, femmes et hommes - ont pu bénéficier du salon de coiffure solidaire. Un terme qui prend d’autant de sens lorsque c’est une participante qui prend au pied levé le remplacement d’une des coiffeuses attendues à l’événement.

« Je venais aujourd’hui pour me faire coiffer pour un entretien demain. J’ai filé un coup de main aujourd’hui mais je me suis fait coiffer quand même ! J’ai participé au prendre soin et on a pris soin de moi. C’est un échange de bons procédés ! », s’enthousiasme Cécile Justal, 48 ans.

Les sourires illuminent les visages, les mercis pleuvent, dans la formulation comme dans le regard. C’est un après-midi sous le signe de la solidarité et de la bienveillance, de l’écoute et du partage de l’intime. Un après-midi bien-être durant lequel personne n’est exclu, malgré l’idée reçue que l’on pourrait avoir visant à penser que les hommes se tiendraient à l’écart.

« Ça c’est super bien ! Je le dis aux bénévoles au début : les parfums et les crèmes hydratantes ne doivent pas être distribués qu’aux femmes. Les hommes sont tout aussi coquets et apprécient ces moments où l’on s’occupe d’eux. Tout le monde en a besoin, de se faire bichonner… On arrête de penser aux tracas. », livre Laure-Anna Galeandro-Diamant, dressant un premier bilan à chaud, vers 17h, lorsque tout le monde remballe. 

L’EFFET DOMINO

Visages, mains, cheveux, ongles, épaules et dos ont été choyés, massés, crémés, vernis, selon les besoins et les envies. Tout le monde n’a pas toujours osé pousser la porte de chaque salle, mais la possibilité a été offerte. De participer à une activité, de se restaurer, de prendre des produits ou des vêtements, de profiter des soins corporels, de recevoir des conseils. D’être écouté-e-s, considéré-e-s.

« Il s’est passé plein de choses. En terme d’échange, ça a été très riche. Une femme m’a dit qu’elle était battue, surendettée… Juste le fait d’être là, avec elle, a fait qu’elle m’a confié ça. », souligne la présidente de Bulles Solidaires, légèrement étourdie par le poids de la journée – et des semaines précédant la concrétisation de l’événement – et le flot d’informations et d’émotions circulant encore dans l’ancien monastère. 

Quelques heures auparavant, elle se réjouissait de l’aide spontanée qu’avaient proposé deux participants au Salon pour ranger le lieu, au fur et à mesure.

« J’adore, c’est super chouette ! C’est un autre volet de l’association : le peu que je fais permet aux gens de voir à quel point ça leur plait de s’investir. Les stagiaires se sont éclaté-e-s, les bénévoles aussi, les intervenant-e-s aussi. On peut tou-te-s le faire. Il suffit d’insuffler cette motivation, cette envie et de prendre exemple. Mes parents m’ont donné l’envie de m’engager très tôt mais n’importe qui peut le faire ! C’est une question de temps. Avant, je n’avais jamais monté d’association, d’événement comme celui-là… Tout le monde peut le faire ! », conclut Laure-Anna, 24 ans, optimiste solidaire convaincue de « l’effet domino dans le sens positif ! »

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L'instant suspendu du prendre soin
Une solidarité au service du bien-être
Tou-te-s concerné-e-s !

Célian Ramis

Santé : reconnaitre l'endométriose

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Mal connue et peu reconnue, l'endométriose est pensée comme une "maladie de bonne femme". Les femmes se mobilisent et militent pour une meilleure diffusion de l'information, l'accès aux examens et aux professionnel-le-s, sans remise en question de leurs souffrances.
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Ça y est. Tu, puis murmuré, le terme « endométriose » commence enfin à être prononcé à voix haute. Mais reste encore pour la plupart de la population une vaste inconnue. Une maladie de bonnes femmes un peu douillettes. Pourtant, les personnes atteintes d’endométriose – entre 1 femme sur 7 et 1 femme sur 10 – sont loin d’être ces « petites natures » dépeintes dès les premières expressions de douleurs, qui surviennent en général dès les premières règles.

Hélas, leurs souffrances sont souvent ignorées, voire méprisées, par le corps médical. Pour que leurs paroles ne se confrontent plus à l’avenir à une maltraitance, que l’auteur et ancien médecin généraliste Martin Winckler qualifie de « systémique », des associations et initiatives militantes luttent pour diffuser l’information auprès du grand public, permettre aux femmes atteintes de la maladie de se réunir pour échanger entre elles et pour faire progresser la recherche, laissée jusqu’ici sur la touche par les pouvoirs publics. 

« Lorsqu’on les interroge, la plupart des femmes atteintes sévèrement par cette maladie se plaignent d’avoir souffert depuis la puberté de douleurs gynécologiques violentes sans que le médecin ait évoqué une possible endométriose », peut-on lire sur le site d’EndoFrance, association française de lutte contre l’endométriose. Pourquoi ? Parce que la maladie est encore trop mal connue et que très peu reconnue. À nouveau, la question se pose : pourquoi ? Parce qu’elle concerne les personnes ayant un utérus. Soit la moitié de la population, en fait… Alors finalement, pourquoi ?

Depuis quelques années seulement se lève (doucement) le voile du tabou autour des règles. On ose davantage parler des difficultés du cycle. Le Syndrome Prémenstruel (SPM), les douleurs plus ou moins fortes lorsque surviennent les menstruations, le choix des protections hygiéniques et leurs compositions mystères, l’appréhension du syndrome du choc toxique, etc. On découvre des termes que l’on ignorait jusque là – même en ayant plus vécu réglées que le contraire – comme ménorragie, aménorrhée ou encore ménarche.

Si on sait que certains cycles sont réguliers et que d’autres ne le sont pas, que toutes les femmes ne ressentent pas les douleurs – quand l’utérus se contracte – de la même manière, on apprend en revanche qu’il n’est pas normal de s’entendre répondre « C’est normal » lorsque l’on exprime la souffrance provoquée par les règles. Car cette dernière peut être une conséquence directe de l’endométriose, souvent peu envisagée par les professionnel-le-s de la santé.

Le Dr Chrysoula Zacharopoulou, gynécologue chirurgienne, spécialiste de l’endométriose et co-créatrice avec Julie Gayet de l’association Info-Endométriose, explique, dans une interview accordée au magazine Psychologies :

« La société ne comprend pas la souffrance et le caractère handicapant de l’endométriose car elle ne connaît pas cette maladie. Elle est « cachée » avant tout par les patientes elles-mêmes car cela touche leur sphère intime, leurs règles et leur sexualité. Le regard de notre société sur le sujet de la douleur liée aux règles reste un tabou dont on évite déjà de parler entre femmes et davantage encore de manière publique. Et ce regard n’a jamais changé au cours des siècles, ni dans les différentes cultures. Dans une époque où l’image de la « femme parfaite » existe partout, à la télévision ou dans les magazines, parler de souffrance féminine liée aux règles n’est pas un sujet très intéressant, « ça casse l’ambiance ». La conséquence est que les femmes atteintes ne s’expriment pas, ne trouvent pas le courage de parler de leur maladie, d’être reconnues comme malades et vivent leurs souffrances en silence. Incomprises de tous. »

MULTIPLES ATTEINTES ET SYMPTOMES

La maladie est complexe. Pour les raisons évoquées par Chrysoula Zacharopoulou mais aussi parce qu’elle est multiple. En effet, elle peut prendre différentes formes et s’exprimer à travers plusieurs symptômes. D’où l’indispensable diffusion de l’information auprès du grand public, l’exigence d’une meilleure formation des professionnel-le-s de la santé et le besoin d’une écoute bienveillante des patientes.

Comme le souligne le Dr Estelle Bauville, gynécologue, obstétricienne et chirurgienne à l’Hôpital Sud de Rennes, lors d’une réunion organisée le 18 avril par l’antenne bretonne de l’association EndoFrance, « beaucoup de choses sont repérées à l’interrogatoire. C’est un peu policier, un peu cru parfois, mais ça nous aide. »

Malheureusement, aujourd’hui encore, tous les médecins ne détectent pas les signaux, souvent par méconnaissance de la maladie qui se révèle dans les « 5D » : dysménorrhée, dyspareunie, dysurie, douleurs pelviennes, dyschésie. Comprendre alors : règles douloureuses, rapports sexuels douloureux, difficultés à uriner, douleurs dans la zone du bas ventre et de la zone génitale, gêne à la défécation. « Ce n’est pas obligé d’avoir les 5 symptômes pour être atteinte d’une endométriose », précise le Dr Bauville, qui poursuit :

« Il faut savoir chercher les zones anormales, qui sont des petites tâches bleues. Bien regarder et bien chercher. Aller titiller. On doit rechercher toutes les anomalies, au niveau des trompes, des ovaires, voir s’ils sont collés ou s’ils sont figés alors qu’ils sont semi libres normalement. Lors de l’examen clinique, on regarde tous les organes avant de passer par voie vaginale. Et en effet, je le dis aux patientes quand je le fais : je vais rechercher les sensations douloureuses pour voir si les tissus bougent et trouver où se logent les anomalies. »

Clairement, qu’est-ce que c’est ? L’endométriose provient de l’endomètre, le tissu qui tapisse l’utérus et qui s’épaissit au fil du cycle pour accueillir une éventuelle grossesse. Sans fécondation, il s’évacue, par le vagin, au moment des règles. Mais il arrive que des cellules du tissu endométrial se développent en dehors de l’utérus, en remontant et migrant via les trompes. Ce qui provoque des lésions, des adhérences et des kystes ovariens – appelés endométriomes – dans les zones atteintes, qui peuvent dépasser le cadre génital et se loger dans l’appareil urinaire, l’appareil digestif ou même parfois dans les poumons.

« C’est la seule maladie bénigne qui métastase. C’est le même principe que le cancer mais l’endométriose ne tue pas, enfin pas la maladie en elle-même mais il peut y avoir des complications. », explique Manon Carbonnel, militante pour les droits des femmes, atteinte de la maladie. Accompagnée de Marianne Flahou, avec qui elle a fondé un premier groupe de paroles, à Rennes, début avril, à destination des personnes atteintes de l’endométriose, les deux femmes insistent : les symptômes peuvent différer d’une femme à une autre.

Vomissements, évanouissements, paralysie périodique du bas du dos… la maladie est handicapante. Et peut être silencieuse, également. « Tu peux avoir des grosses douleurs et être à un stade 1 et tu peux ne pas avoir de douleurs et être au stade 4 », précise Manon. D’où le fait que certaines femmes ne le découvrent que tardivement (voire pas du tout), notamment en arrêtant la pilule par exemple – puisque celle-ci peut masquer les symptômes – ou encore dans les cas de difficultés à concevoir un enfant. En effet, une grande proportion de patientes endométriotiques présente des signes d’infertilité.

« C’est très difficile pour les femmes qui sont dépistées très tardivement et apprennent en même temps qu’elles ne peuvent pas avoir d’enfants. Il y a beaucoup de colère à cause du diagnostic, long à établir, et de la prise en charge tardive. »
commente Corine, représentante d’EndoFrance en Bretagne.

Parce qu’avant de passer une échographie et une IRM avec un-e professionnel-le spécialiste de la question et dont l’unique objectif est de déceler des anomalies révélatrices de la maladie, il va falloir franchir un grand nombre d’étapes, dont la principale est la plus compliquée : la prise en compte de la parole de la patiente.

UN DIAGNOSTIC TROP LONG À ÉTABLIR

« Pendant plus de 20 ans, j’ai souffert de cette maladie. Je ne savais pas ce que c’était, les médecins non plus. À 12 ans, je me roulais par terre et ma mère me disait que ça irait mieux quand j’aurais un enfant… Mais ce n’est pas normal de se rouler par terre ou de ne pas réussir à marcher à cause de douleurs gynécologiques… Les seuls, en 2009, qui ont su me renseigner, étaient les membres d’EndoFrance. Vraiment, ça m’a sauvé la vie. J’ai pu savoir ce que j’avais, j’ai été opérée par un spécialiste et j’ai pu avoir des enfants. », signale Corine.

Pour Manon Carbonnel, il aura fallu presque 12 ans pour que la maladie soit diagnostiquée. Entre temps, elle a subi des humiliations et des violences gynécologiques : « J’ai payé bien cher des psys pour savoir si j’étais tarée ou pas. Qu’on arrête de me dire que j’étais hystérique, que c’était dans ma tête. » Une phrase entendue par un grand nombre de patientes souffrant de douleurs intenses que ce soit en consultation, après une échographie ou une IRM « normales ».

« J’ai eu de la chance que mon médecin traitant demande une 2e lecture de mon IRM à l’Hôpital Sud (où elle est désormais suivie, ndlr). Sinon on n’aurait pas trouvé. Ce n’est pas simple du tout même ensuite. Les rendez-vous durent 20 minutes, les médecins n’ont pas le temps et tu ne peux pas avoir toutes les infos. », s’insurge-t-elle.

De son côté, Marianne Flahou ressent également le manque d’écoute. Pour diagnostiquer sa maladie, il faudra 10 ans. Pourtant, sa mère en est atteinte également. Elle parle d’errance médicale, liée à la façon dont les médecins reçoivent la parole des femmes. Et décrit un parcours de longue haleine particulièrement fluctuant, entre recherches infructueuses, fatigue morale, douleurs assourdissantes et besoin de trouver la cause du mal :

« Tu as tellement mal qu’il faut trouver ce que c’est. Il faut être dans la persistance. On te dit que c’est dans ta tête, c’est un combat permanent. Moi, j’ai quand même entendu : ‘De toute manière, ça sert à rien, y a pas de traitement’… »

L'IMPORTANCE DE L'ÉCOUTE

Pour le Dr Bauville, « le traitement dépend des symptômes et de la volonté des patientes ». En général, elles sont orientées vers des traitements hormonaux (la pilule en continu, afin de provoquer une aménorrhée) ou une opération chirugicale (la cœlioscopie, par exemple, mais tout dépend de l’atteinte). Celle-ci est « diagnostique et thérapeutique car elle permet de voir l’étendue de la maladie et de traiter directement. »

Sans remettre en doute la bonne foi de l’équipe spécialisée de l’Hôpital Sud, les femmes sont nombreuses à se sentir insuffisamment informées et insuffisamment prises en compte pour décider de la suite ou pour faire confiance aux médecins, qui parfois déshumanisent la patiente. « En tant que malade, tu as le droit d’avoir le choix. De savoir ce qu’on te propose et ce que ça va te faire. », déclare Marianne.

Elle a un kyste logé entre le vagin et le rectum. Une intervention chirurgicale aurait nécessité l’usage d’une poche durant deux mois, lui a-t-on expliqué, et cela sans prendre en compte les éventuelles complications. Elle n’a pas souhaité s’orienter vers ce type de traitement et la prise de pilule a entrainé, chez elle, un état de dépression. Elle se rend auprès d’un spécialiste, à la Sagesse – qui dispose d’une équipe pluridisciplinaire :

« J’ai expliqué que je faisais une dépression et lui m’a demandé si j’avais des sécheresses vaginales. Je lui ai dit que non. Il était devant moi, il dictait le compte-rendu et a noté que je voulais arrêter parce que j’avais de la sécheresse vaginale. Je me suis sentie pas écoutée du tout. » Difficile de ne pas toujours revenir sur le manque, voire l’absence, d’écoute. Pourtant, comme le souligne le Dr Chrysoula Zacharopoulou, elle est essentielle :

« L’endométriose m’a rapidement intéressée car la relation, le dialogue et l’écoute des patientes sont au centre de la prise en charge. C’est le cas pour beaucoup de maladies pas forcément graves – dans le sens où la vie des patientes n’est qu’exceptionnellement en danger – mais qui entrainent néanmoins des douleurs chroniques avec toutes les conséquences que cela comporte : personnelles, sociales et professionnelles. »

Un point sur lequel la rejoint sans conteste l’auteur et ancien médecin Martin Winckler qui, en plus d’avoir abordé le rapport médecins/femmes dans Le chœur des femmes, dénonce la maltraitance médicale dans Les brutes en blanc. Il explique, dans une interview accordée à 20 Minutes :

« En France, on n’enseigne pas aux médecins qu’ils doivent partager leur savoir et que c’est au patient de décider. Mon objectif c’est de dire au grand public qu’il peut se défendre contre les médecins maltraitants. » Par là, il n’entend pas qu’il existe une poignée de « médecins méchants » mais parle justement d’une maltraitance systémique. Le médecin sait, le patient non. Surtout si le patient est une patiente.

Il faut « sortir de l’idéologie paternaliste » et diffuser les informations. « Les femmes doivent savoir qu’il est interdit de leur imposer une épisiotomie ou une péridurale, de faire une infiltration ou une ligature des trompes sans leur consentement. Ce sont ces témoignages de patientes qui m’ont motivé à écrire ce bouquin. Le mal que je ferai à la profession n’égalera pas le 100e des souffrances de ces patients maltraités. », conclut-il dans l’entretien, après avoir balayé d’un revers de la main l’argument du manque de temps :

« Aucun médecin n’a jamais eu le temps. Ce n’est pas une excuse pour se comporter comme un malpropre. La médecine, c’est 80% de relationnel. Or en France, on valorise le geste technique. »

PROBLÈME DE COMPRÉHENSION

Ce dialogue s’avère véritablement difficile à établir. D’un côté, les médecins se sentent jugés. Remis en question. De l’autre, les patientes pas écoutées. Pas prises au sérieux. Et le ton peut monter rapidement. C’était le cas lors de la dernière réunion organisée par EndoFrance à l’Hôpital Sud, le 18 avril dernier.

Une femme exprime la douleur ressentie à l’introduction de la sonde vaginale, une autre s’interroge sur le fait que lors de son parcours PMA – Procréation Médicalement Assistée – elle n’ait pas pu choisir entre des injections ou la prise du médicament Synarel. Les échanges restent cordiaux, même si des gênes, basées sur des incompréhensions mutuelles, se font ressentir.

« La parole se libère, on ne fait plus la médecine d’hier. L’industrie pharmaceutique essaye de faire des améliorations mais on ne nous propose rien de mieux pour faire notre métier. », finit par rétorquer le Dr Bauville. Quelques femmes présentes dans l’assemblée tentent d’expliquer leur point de vue : « Des petits choix peuvent nous aider. Mais on ne nous explique pas les choses. » Réponse instantanée de la gynécologue : « On n’est pas des robots ». En face, les patientes répliquent : « Nous, on le devient, surtout en PMA. »

Si la conférence se poursuit autour des différents types d’atteintes, les parcours de diagnostic et de prise en charge, l’ambiance n’est pas plus détendue. Au contraire. Une des personnes présentes témoigne de sa colère. Parce qu’en 2011, on lui détecte un stade 4, elle est alertée sur l’urgence à concevoir un enfant, si tel est son souhait. Elle a désormais des jumeaux mais a énormément souffert :

« Après 2 ans de FIV (Fécondation In Vitro), la maladie a proliféré. J’ai 42 ans et les conséquences sont graves. Ma vessie ne fonctionne plus correctement et si j’ai bien compris, je vais devoir subir l’auto-sondage a priori jusqu’à la fin de ma vie. Je suis en colère. Après un parcours de FIV, on doit nous suivre et je n’ai pas été suivie. »

Pour le Dr Jean Lévêque, du service gynécologie de l’Hôpital Sud, elle aurait dû d’elle-même recontacter les spécialistes. La discussion prend un air de confrontation. Parce qu’il renvoie aussitôt un sentiment de culpabilité et la sensation de ne pas écouter le vécu et le ressenti de ces femmes démunies face à un parcours de santé extrêmement long, douloureux et pénible, physiquement et moralement.

« Vous êtes dans une position défensive. On vous demande d’écouter, on est des patientes, on souffre, on a des situations différentes, on a des questions. Ce n’est pas votre métier que l’on critique ou que l’on accuse. Ne soyez pas agressif. », signifient-elles clairement au médecin, visiblement braqué.

Quelques jours plus tard, Corine le dit en toute honnêteté : « C’est la première fois que je le voyais comme ça. Ça m’a un peu refroidie. Je regrette que ce soit parti en confrontation. Après, il y a dans l’équipe de très bons gynécologues et je ne veux pas arrêter de travailler avec l’équipe de l’Hôpital Sud parce que ce à quoi vous avez assisté le 18 avril n’est pas représentatif. Ce qu’il faut comprendre, c’est que c’est très compliqué. Il y a toujours une phase de colère dans l’endométriose et le ton des femmes peut être agressif. Pour les filles qui étaient présentes la dernière fois, il faut savoir qu’elles ont peur. Il y en a une qui a une poche, une avec des problèmes de vessie et une qui n’arrive toujours pas à avoir d’enfant. C’est normal d’être énervée et d’avoir peur dans ce type de situation. Moi, je suis moins énervée aujourd’hui, parce que j’ai pu avoir des enfants et que j’ai trouvé un très bon gynéco. »

C’est là encore une difficulté dont parlent Manon Carbonnel et Marianne Flahou. Pas facile, disent-elles, de pouvoir établir un annuaire des « bon-ne-s praticien-ne-s ». Tout d’abord, pour des raisons de feeling qui diffère selon chaque personne. Ensuite, parce que tou-te-s, y compris les « médecins safe » (réputé-e-s bienveillant-e-s) ne connaissent pas forcément spécifiquement l’endométriose.

Changer régulièrement de médecin, de gynéco, voire de sage-femme, jusqu’à trouver la personne bienveillante et compétente. Qui donne les informations, explique le pourquoi du comment, pour que la patiente comprenne bien. Qui permet une relation de confiance parce qu’elle écoute, sans jugement, et parce qu’elle demande le consentement de la patiente avant de procéder à un examen.

« Moi, la pilule m’a coupé un long moment dans ma sexualité. Va expliquer ton intimité au médecin qui n’écoute pas ! Il faut y aller en mode warrior et c’est fatiguant de douter de ton médecin. Mon médecin traitant a dû me faire une fois un toucher vaginal. Déjà, il m’a proposé et pas imposé et m’a expliqué que j’allais certainement avoir des douleurs près des ovaires. Il a attendu que je lui dise si j’étais ok ou pas avant de le faire. »
explique Manon.

Elles est rejointe par Marianne : « Lorsque j’ai fait ma dernière échographie de contrôle, la professionnelle ne me regardait pas. Je pense qu’elle n’avait pas l’intention d’être malveillante mais j’ai dû insister pour capter son regard. Quand tu es au cœur de la maladie, que t’en chie, c’est dur. » Se sentir prise en compte dans sa globalité, dans sa parole, son corps, son vécu et son ressenti.

Les trois femmes sont d’accord : aujourd’hui, on parle davantage des règles et davantage de l’endométriose. On sait désormais que la maladie - connue depuis 1860, rappelle Manon – est réelle. Et non une histoire de bonnes femmes douillettes. Le Dr Jerry Coiffic, gynécologue-obstétricien à l’Hôpital Sud, le confirme :

« C’est un fardeau que vous portez. Ce n’est pas juste une lésion, ce sont des gênes, des douleurs. À nous, médecins, d’utiliser tous les mots/maux de la patiente pour la diagnostiquer. Souvent, ça arrive dès les premières règles. Et la femme va entendre dire « C’est normal » de la part de son entourage. Et le médecin va dire aussi « C’est normal ». On fera le diagnostic 10 ans plus tard. Pourquoi un délai si long ? Parce que ce n’est pas aussi simple… Il y a un mélange de chose qui fait qu’on a du mal à établir le diagnostic. »

Il prend le cas d’une patiente à lui : « Elle souffre de douleurs dans les rapports sexuels, de fatigue, de douleurs déclenchées dès qu’elle pratique une activité sportive… On a fait une batterie d’examens, ils sont normaux. Pour autant, est-ce qu’elle n’a pas une endométriose ? Dans 50% des cas de douleurs, les femmes ont une endométriose (…). Prenons l’exemple maintenant des personnes qui souffrent de migraines. Souvent, les IRM ne révèlent rien. Pourtant, ça ne veut pas dire que c’est une maladie imaginaire. »

La maladie est sortie de l’ombre mais elle reste encore une inconnue autant pour les professionnel-le-s de la santé que pour le grand public. On sait que les douleurs, particulièrement au moment des règles, sont intenses. Qu’elles sont handicapantes pour les femmes atteintes de l’endométriose, dans la vie privée (pas seulement dans le cadre du couple ou de la famille mais aussi dans les relations amicales) comme professionnelle.

On sait également que le diagnostic est long à établir, le traitement difficile à trouver et la guérison inexistante. « On n’en guérit pas, c’est un gros boulet. Comme la fibromyalgie. », précise Corine. La maladie peut évoluer ou stagner.

En revanche, on connaît moins les conséquences des traitements et des actes chirurgicaux, qui peuvent mener à des situations dramatiques en raison des complications. Et on connaît encore moins les origines de la maladie. Des hypothèses tendent à orienter vers des prédispositions génétiques – l’hérédité n’est pas encore reconnue – et vers des problématiques environnementales.

Une nouvelle hypothèse pourrait être celle des produits hygiéniques, mais le lien n’a pas été établi scientifiquement pour le moment. Sur le site de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), rien de sûr : « Des facteurs de susceptibilité individuelle doivent donc intervenir dans le développement de cette maladie. Ces facteurs pourraient être génétiques. Les chercheurs soupçonnent par ailleurs l’impact de certaines expositions environnementales. »

À l’heure actuelle, la recherche peine. Par manque de financement, ce qui souligne par conséquent un manque d’intérêt pour le sujet. « Je me suis orientée vers EndoFrance parce que l’association co-finance six projets de recherche, à hauteur de 58 000 euros (le projet Endoprint est d’ailleurs à l’initiative du Dr Jean Vialard et de son équipe à la clinique de la Sagesse, à Rennes, ndlr). », précise la représentante bretonne de la structure.

Elle insiste : il est urgent et indispensable de se tourner vers les pouvoirs publics. Pour renforcer les moyens dans les centres antidouleurs, « parents pauvres des financements alors que les patientes ne manquent pas », pour sensibiliser les CPAM « aux problématiques du non remboursement de certaines pilules très chères » mais aussi au fait que certaines formes d’endométriose entrainent un arrêt maladie de longue durée et pour former également les infirmières scolaires et sensibiliser plus largement toutes les personnes en contact avec les jeunes filles.

« Plus tôt elles sont informées, mieux c’est pour elles. Chaque femme a le droit de savoir si elle a une endométriose parce que ça peut tout changer pour concevoir un enfant. Je sais que l’on est dans une société qui voudrait penser « Un enfant si je veux, quand je veux » et je suis totalement d’accord avec cette idée mais il faut comprendre que ce n’est pas tellement applicable à une femme atteinte d’endométriose. Moi, j’agis activement pour que les femmes ne souffrent pas et pour qu’elles puissent avoir des enfants si elles le souhaitent. Et ça, ce n’est pas possible quand elles le découvrent trop tard. Et c’est très difficile quand elles l’apprennent au moment où elles essayent de concevoir. Elles ont le droit de savoir, de se préparer. », s’exclame Corine.

Tout cela rejoint l’idée de l’importance de l’information. Et de sa diffusion. Pour que les femmes n’aient plus à avoir honte d’être physiquement diminuées à cause des douleurs. Que les professeurs puissent prendre en compte que des collégiennes ou lycéennes souffrent de maux intenses et qu’elles ont peut-être besoin de s’allonger.

Aujourd’hui, des avancées s’opèrent. Parce que les personnes atteintes de la maladie ouvrent la voie vers des remèdes alternatifs, susceptibles d’atténuer la douleur. Comme les douches chaudes, la bouillotte sur le ventre, l’alliance d’un anti-inflammatoire avec un antispasmodique, des changements alimentaires, etc. Marianne Flahou l’explique :

« Comme l’endométriose prend des formes différentes, on souffre différemment. Moi j’ai cherché mes soins avec l’acuponcture, l’homéopathie, les changements alimentaires (il est recommandé de privilégier les aliments anti-inflammatoires, ndlr) et puis je travaille aussi sur mon hygiène de vie. Par exemple, je reste au lit quand j’ai mes règles. Mais ça, c’est parce que j’ai la chance de pouvoir le faire. »

Ce qui n’est pas le cas de toutes les femmes, comme le souligne Manon : « J’imagine même pas les caissières ou les serveuses par exemple. Comme Marianne le dit, on essaye de changer des choses dans nos vies. Moi, j’étais déjà végétarienne, je suis passée végétalienne. Changer des choses, c’est pour avoir moins mal mais la maladie est omniprésente. Sans oublier qu’on n’a pas d’accompagnement par des psychologues ou des sexologues, parce qu’il faut pas oublier la chute de libido. »

Pour Corine, il est également important de noter qu’une nouvelle génération de professionnel-le-s de la santé arrive petit à petit. Une génération parée à mieux chercher. Et surtout prête à prendre en compte la dimension humaine du rapport médecin/patient-e :

« Certain-e-s gynécos ne connaissent pas l’endométriose mais savent travailler avec des spécialistes. Les médecins ne doivent pas se sentir coupables de ne pas tout savoir. Ils ont le droit de dire « Je ne sais pas » et d’orienter vers un confrère ou une consœur. » Pourtant, les bonnes volontés se révèlent aujourd’hui encore insuffisantes et on se demande encore pourquoi le cycle menstruel reste survolé lors de la formation des médecins, gynécologues, infirmier-e-s scolaires (un plan du ministère de l’Éducation Nationale prévu en 2016 est toujours en attente…), etc.

Le monde de la santé n’étant pas exempt des préjugés et des tabous sexistes qui régissent la société, il est important que la parole se libère mais surtout que l’écoute soit active et bienveillante. Sans jugement face aux récits des femmes qui souffrent de la maladie et qui se confrontent à l’image permanente de la femme moderne, dont les alliées « Always », « Nana », « Vania » et autres, permettent même au moment des règles de vivre plusieurs journées dans une journée. Dans laquelle il n’y a pas de place pour les douleurs. Toutefois pas pour l’expression de ces douleurs.

Heureusement, des voix connues s’élèvent, comme celles, entre autres, de Lena Dunham, Imany ou encore Laëtitia Millot pour faire sortir l’endométriose de l’ombre et lutter avec les « endogirls » pour diffuser l’information, sensibiliser un large public, agir sur les pouvoirs publics, et soutenir les femmes en souffrance, désireuses d’échanger, de partager et de s’entraider. 

Tab title: 
Endométriose : Faire (re)connaitre la maladie
Prendre en compte la parole des femmes
S'engager pour faire bouger les institutions
Pour favoriser la parole des femmes

Célian Ramis

Journée des femmes : Des voix pour agir

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Rennes
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Prendre la parole, une action engagée pour celles qui osent ! Condensé de valeurs défendues par les unes et par les autres à Rennes pour les droits des femmes et l'égalité des sexes...
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« Prendre la parole et agir », c’est le thème défendu du 3 au 28 mars à Rennes à l’occasion de la journée internationale des femmes. Un thème défini, comme chaque année, par le comité consultatif d’habitants réuni au lendemain de l’édition précédente. Associations féministes, structures culturelles, collectifs engagés, femmes et hommes militant-e-s, professionnels et particuliers sensibilisés à la question, citoyennes et citoyens, se sont associé-e-s à la Ville de Rennes pour bâtir ensemble un programme autour de la condition féminine, avec un budget modeste de 16 000€ environ.

Par le biais des arts, de la réflexion, du débat, de la manifestation, elles prennent publiquement la parole et occupent l’espace pour transmettre, éduquer, dénoncer, partager. Et surtout agir pour l’évolution des droits des femmes, toujours pas acquis, voire même constamment en péril. Tour d’horizon non exhaustif des valeurs et des combats mis en lumière en ce mois de mars mais prônés toute l’année par les actrices et acteurs de ce programme.

  • Les jeux ont-ils un sexe ?

« Les jeux constituent une manière d’apprentissage. Jouer à la poupée n’apprend pas la même chose que jouer aux petites voitures. » Jessie Magana est éditrice, directrice de collection et auteure, entre autre, de Comment parler de l’égalité filles-garçons aux enfants ? ou de Les mots indispensables pour parler du sexisme, co-écrit avec Alexandre Messager (lire Focus - YEGG n°28 – Septembre 2014). Le 18 mars, elle est invitée par la Bibiothèque de Cleunay à animer un café-citoyen à la MJC Antipode de Rennes autour du sexisme dans les jeux et jouets.

« Les poupées, c’est pour les filles ! Les voitures c’est pour les garçons ! » promet d’être interactif, et les participant-e-s sont invités à apporter des catalogues et publicités pour alimenter les échanges : « Je tiens vraiment à faire participer la salle et je voudrais faire réagir les professionnelles de la ludothèque aussi. » Exit les publicités montrant une petite fille en salopette jouant avec des Lego, bienvenue aux jouets bleus et roses trônant fièrement sur les étals des supermarchés. Le « marketing genré » prend de l’ampleur depuis une vingtaine d’années, fait disparaître les jouets mixtes et/ou neutres, les féministes voient rouge et en dénoncent les conséquences.

« Avant, on avait des jouets de toutes les couleurs ! s’insurge l’auteure. Aujourd’hui, pour vendre, on se cache derrière les différences biologiques. Pas si nombreuses que ça en plus ! »

Et c’est cela même contre quoi se bat Jessie Magana, militante pour l’égalité des droits, ancienne « ado rebelle, contre l’ordre établi ». Un caractère qui lui permet de s’interroger sur la nature des discriminations et sur nos représentations individuelles et collectives. Les jeux dits physiques sont porteurs de stéréotypes, c’est un fait : « Et ils introduisent des comportements différents. Si on prend par exemple la cour d’école – et cela est très bien expliqué dans Espace – on voit que les garçons sont au centre avec les jeux de ballon, et les filles autour. La confiance en soi sera forcément différente, le rapport aux autres également. »

Jessie a à chœur de réfléchir et d’échanger autour de cette problématique, donner un accès à tous à l’éducation à l’égalité. « Car c’est simple pour nous, les bobos éduqués. Mais certains n’ont accès qu’au marketing genré », précise-t-elle. Un point important : proposer à l’enfant de jouer à des jeux variés ou avec des objets neutres, « les Kapla sont très bien, par exemple, mais il n’y a pas que ça…». Rien de pire, selon elle, que quelque chose qui va de soi. « Mais attention, il ne s’agit pas de lutter contre qui on est. Il est difficile pour un parent de s’affranchir de son sexe pour jouer avec l’enfant », souligne Jessie Magana.

Consciente du poids de la société, de l’environnement, du matraquage publicitaire, de la pression familiale, elle ne cesse de questionner petits et grands, par l’écrit ou l’oral, à propos de leurs représentations des femmes et des hommes, en espérant que l’évolution sera positive, certaine que cela doit passer par l’éducation à l’égalité.

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  • L’égalité, sur la table et sur les murs

Le 2 mars, la classe de 3e du collège rennais Les Ormeaux inaugurait l’exposition « Le féminisme rennais d’hier et d’aujourd’hui », visible au sein de l’établissement jusqu’au 27 mars. À l’initiative de Claire Mazet, Bruno Genton, professeurs de français et d’histoire, et l’association Histoire du féminisme à Rennes, elle a été réalisée en plusieurs étapes, au fil de l’année, afin de sensibiliser les élèves à l’égalité des sexes.

Après avoir suivi les traces des luttes féministes dans le Rennes des années 70 grâce à une visite guidée, ils ont reçu différents acteurs et actrices des combats pour les droits des femmes : Ghislaine Mesnage, ancienne caissière à Mammouth, ex-membre de la commission Femmes de la CFDT, Olivier Bernard, médecin ayant pratiqué des avortements illégaux à Rennes et Jocelyne Bougeard, ancienne élue aux droits des femmes et à l’égalité, membre du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes.

« Ils ont été vraiment très intéressés, ils se posent des questions sur l’évolution des droits. J’ai insisté sur l’importance de l’autonomie financière pour les femmes. »
Ghislaine Mesnage, également adhérente d’Histoire du féminisme à Rennes.

Les collégiens et collégiennes ont travaillé en parallèle sur des phrases symboliques de l’égalité et des luttes passées, accrochées sur les murs du collège, à quelques mètres des visuels réalisés par Nelly Kerfanto, photographe et adhérente de l’association féministe. « Les filles faisaient les garçons et inversement. C’était ludique et ils ont pu bosser sur des attitudes assez stéréotypées, ce qui les a amenés à réfléchir », précise-t-elle.

Selon Nelly, l’objectif était de leur transmettre des informations afin de les pousser à la réflexion, de leur donner les moyens de discuter de sujets peu abordés en classe : « c’est casse-gueule, surtout depuis l’ABCD de l’égalité… Mais les gamins ne sont pas idiots, ils ont leur libre arbitre et peuvent agir pour changer les choses. Si aujourd’hui, ils ne saisissent pas toute la complexité du sujet, cela résonnera plus tard en eux. » L’association développe actuellement des outils à destination des scolaires.

  • Espace réduit, dès la cour d’école

La répartition femmes/hommes dans les espaces urbains, publics, privés, etc. démontre souvent les inégalités subsistant entre les sexes. À travers un croquis, Ni, 8 ans et demi (au moment du tournage en juin 2013), dessine sa cour d’école, investie principalement par les jeux de ballons, réservés quasi exclusivement aux garçons. « Ils colonisent la cour », explique la jeune fille dans le court-métrage Espace, réalisé par la grenobloise Éléonor Gilbert. Les petites filles sont alors invitées à occuper les quelques espaces libres, souvent peu aménagés pour prendre ses aises, et à jouer à la corde à sauter, plutôt qu’au football.

« C’est un très beau témoignage. Une parole spontanée qui raconte la géographie du genre et pose des questions essentielles : qu’est-ce qu’être une fille et un garçon ? Quelle représentation de l’espace avons-nous ? », explique Edith Maruejouls, militante féministe et géographe du genre à Bordeaux, à la suite de la diffusion du documentaire, aux Champs Libres en novembre dernier.

Pour la réalisatrice, le discours de Ni est révélateur du « positionnement de l’individu dans l’espace social ». Un positionnement qui s’infiltre dans les esprits dès la petite enfance et nous suit dans nos vies d’adulte. Le 7 mars, les Champs Libres diffuseront à nouveau Espace (en présence d’Éléonor Gilbert) dans le cadre de Documentaires au féminin, organisé par l’association Comptoir du Doc. D’autres moyens et longs métrages, autour de la condition féminine, seront projetés les 7 et 8 mars.

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  • Prendre la rue en mémoire des luttes

Le 25 février, une dizaine de femmes, et un homme, sont réuni-e-s autour des deux chorégraphes rennaises Anne-Karine Lescop et Pénélope Parrau, au centre social Ty Blosn, à proximité du Triangle. Ensemble, le groupe va apprendre et répéter les enchainements qui constitueront la marche chorégraphique dans la cité, à l’initiative du CIDFF 35 (Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles) et de l’association Danse à tous les étages.

En effet, le 7 mars, une soixantaine de Rennais-es investira la place de la Mairie, en descandant la rue Le Bastard, pour attirer l’attention des passant-e-s sur les droits des femmes. Mais surtout pour « faire signe », comme l’exprime Anne-karine Lescop, aux femmes qui se sont battues pour les droits d’aujourd’hui, « pour l’avortement, contre les violences, pour l’égalité des salaries, et j’en passe… » Ce soir-là, au Blosne, ça échange, ça discute et ça débat. De la manière dont elles marcheront, de la façon de se comporter, de la conclusion de l’événement…

Ce groupe restreint est un test, un pilote en quelque sorte. « Pour voir si ce que l’on a prévu avec Pénélope fonctionne ou non. Et ensuite, elles seront des « modèles » pour les autres, le jour-J, même si nous répéterons dès 12h30 au théâtre de verdure, dans le parc du Thabor avec tout le monde », explique Anne-Karine. À la file indienne, liées les unes aux autres par les mains, elles marchent lentement en silence, avec de s’enrouler en spirale, afin de former des cercles dans la salle. Puis doucement, elles commencent à chuchoter des phrases. Toutes différentes. « On ne nait pas femme, on le devient », « Mon corps m’appartient », « Femmes, égalité des droits » ou encore « Un esprit libre dans un corps libre » et « Le viol est un crime »…

La rumeur s’élève, le brouhaha s’amplifie, certains mots s’isolent et nous titillent les oreilles, attisent la curiosité, suscitent l’intérêt, les mains se détachent et chaque volontaire exécute des gestes chorégraphiés en lien avec leurs propos. C’est hypnotique, fort et prenant. « Quand tout le monde sera là, ça donnera l’impression d’une manifestation festive », espère Pénélope Parrau. La marche chorégraphique dans la cité relève de la performance artistique sur fond militant.

« Scander un slogan avec une chorégraphie, c’est une affirmation du corps, de sa façon d’être. Quand on fait le geste de s’exposer dans la rue, c’est vraiment affirmer quelque chose de soi. Et la rue appartient à tout le monde ! »
développe Anne-Karine Lescop.

Sans se désigner militantes féministes, les deux chorégraphes souhaitent saluer la mémoire des femmes qui se sont battues pour leurs droits, nos droits. Qui ont eu du caractère et la force d’affronter les luttes d’hier. « On ne les a pas vécu mais cela fait parti d’une mémoire collective. On a eu le droit à l’IVG, avec cette marche, je fais signe à Simone Veil, je la remercie ! », poursuit-elle.

De la reconnaissance tout d’abord mais aussi une mise en garde pour les générations futures. Les droits acquis sont fragiles et nos libertés sont à préserver. La marche aura donc plusieurs niveaux de lecture et d’interprétation et devrait résonner dans les esprits des ancien-ne-s comme dans ceux des plus jeunes qui sont de plus en plus invités à réfléchir autour de la répartition de l’espace public, mal partagé entre les hommes et les femmes.

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Les femmes osent-elles davantage prendre la parole en public ? Quel est le rôle de la parole dans le partage du pouvoir entre les femmes et les hommes ? Mercredi 18 mars, à la Maison Internationale de Rennes, l’association féministe rennaise Questions d’égalité organise une rencontre-débat, autour de temps d’échange et du slam – en partenariat avec Slam Connexion.

L’occasion également pour les membres de l’association de présenter les résultats de leurs observations quant à la répartition de la parole lors d’un conseil municipal en 2014. « Nous ne faisons pas ici de généralité, nous avons assisté à une séance ! », explique Rozenn Moro. Aussi, elles apporteront un éclairage plus large en rendant compte des recherches de Corinne Monnet, féministe ayant déjà consacré plusieurs études à ce sujet. « Nous avons pris le thème à la lettre, nous souhaitons encourager les prises de parole ce soir-là, pour justement trouver des solutions ensemble », conclut Rozenn.

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  • Entre chants partisans et en signes

On peut prendre la parole de différentes façons, sur différents rythmes… Et pourquoi pas, en chantant. C’est ainsi que MixCité a interprété le thème de ce mois-ci, et imaginé déambuler dans les rues de la ville en entonnant airs féministes et refrains revendicatifs. « Cette année, il y a un décalage avec les événements que l’on peut voir traditionnellement en mars. Notre idée, cette fois, est de prendre de la place dans la rue, dans le bon sens du terme, car c’est toucher plus de monde, et nous sommes à la base une association de rue, nous allons au contact des gens », confie Aude Le Bras chez MixCité.

Très vite, les membres du mouvement féministe ont eu envie de partager leur « Chorale Ambulante » avec 10 Doigts, la compagnie de créations artistiques bilingue langue des signes-français, avec laquelle ils avaient déjà collaboré au Printemps 2014 lors d’un café poussette autour de contes féministes pour enfants. « Intégrer tout le monde, et notamment les personnes avec un handicap, a toujours été une idée forte et très importante pour nous », révèle Aude. Il était par conséquent logique pour MixCité de proposer l’aventure à une minorité, en l’occurrence des femmes sourdes ou malentendantes.

Deux comédiennes se tiendront donc en tête du groupe et traduiront en langage des signes les cinq chansons choisies.

« Contribuer à la Chorale Ambulante Bilingue c’est rendre accessible aux sourd(e)s un événement local, c’est participer à la journée de la Femme – qui nous est chère puisque notre équipe est majoritairement féminine - c’est faire découvrir le chant-signe (chanter en langue des signes) et tout cela sur la place publique, qui, à notre sens, est le premier lieu de transmission et d’échanges pour toutes et tous »
explique Olivia de 10 Doigts.

Le parcours n’est pas défini au mètre prés et variera sans doute au gré des réactions des badauds. La chorale débutera à 10h30 au métro Sainte-Anne. Elle cheminera jusqu’au marché des Lices où elle fera une « halte en chansons » sans doute en haut des escaliers, avant de revenir sur ses pas et de prendre la direction de la place du Parlement pour s’arrêter au Thabor vers 12h où elle doit retrouver la Chorégraphie Ambulante.

Et que chantera-t-on ce 7 mars ? « L’Hymne des femmes, La Vaisselle et La Reine du Créneau d’Anne Sylvestre, Babette du Quartet Buccal (qui raconte un amour lesbien) et la chanson de MixCité, une composition maison un peu provocatrice aux paroles bien tranchantes, sur l’air de La Vie en Rose », sourit Aude.

  • Poésie, intime partage de nos émotions

« Ce n’est pas anodin de prendre la parole en public ». Aurélia Décordé, (sur)chargée - comme elle dit en rigolant - de projet et d’administration pour l’association Slam Connexion, sait bien de quoi elle parle. Quand on aborde le thème choisi cette année pour le 8 mars, elle répond naturellement : « Prendre la parole en public, c’est déjà une démarche engagée. » Et engagée, elle l’est. Pour les droits des femmes, l’égalité des sexes mais aussi pour la défense de l’art qu’est le slam, pour favoriser les échanges entre les individus et les accompagner dans leur expression, écrite ou orale.

« Ce que l’on remarque sur les scènes slam, c’est que certains se livrent, parlent de leur ressenti. Et ce qui marche bien, c’est l’auto-dérision souvent, faire rire de ses défauts… Et d’autres ne se livrent pas, parlent de la pluie, du beau temps. On tend malgré tout vers l’universel, que les paroles soient personnelles ou non. »

Jeudi 12 mars, l’association proposera un espace de partage et d’échanges au Pôle associatif Marbaudais, où se situe le local de Slam Connexion, après un atelier d’expression poétique, qui aura lieu le jour même. En non mixité, les 12 participantes seront invitées à partir des représentations que l’on a des femmes, des hommes, de l’égalité. En individuel et en collectif. Puisque le rapport à l’écriture est différent du rapport à l’oralité, même si tous deux font appel à l’intime. Et puisqu’en non mixité, « tout est possible. »

Aurélia souhaite animer un atelier sans jugement, sans réponse concrète, avec simplement des mots, « on construit des armes, car l’éducation populaire aide à se sentir mieux armée, et les mots sont le premier pouvoir ! » Les femmes pourront, à travers la poésie et l’écriture, exposer des situations d’égalité, de discriminations, de violences, etc. : « Elles seront libres. La thématique c’est « Paroles d’égalité ». Après ce sont elles qui définissent ce qu’elles veulent dire, ce qu’elles ne veulent pas dire, si elles font de la poésie ou non. L’association prône vraiment cette liberté de dire ce que l’on souhaite. »

Et concernant la répartition de la parole entre les femmes et les hommes, hors ateliers non mixtes, l’association balaye volontiers devant sa porte. Plus d’hommes se présentent lors des scènes slam pour déclamer leurs textes mais les femmes sont également présentes « pour dire des choses, ou simplement écouter ». Aurélia Décordé et sa collègue Charlotte Bonnin s’interrogent actuellement sur les raisons qui motivent les femmes à monter sur scène, ou à l’inverse, à rester spectatrices. « Nous souhaitons nous associer à Questions d’égalité qui cherche justement à recueillir des données chiffrées et à les analyser. C’est une vraie question, la question de la légitimité, que nous voulons porter ! », conclut Aurélia.

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  • Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses tendres

Et si tout se jouait avec l’éducation et l’amour ? La journaliste et plasticienne Christine Barbedet, la photographe et vidéaste Stéphanie Priou et la dessinatrice Martine Sauvage, en semblent convaincues. Mues par ce postulat de départ, elles sont allées poser appareil photos, caméra et crayons au Blosne - un quartier qu’elles connaissent bien - depuis plusieurs semaines déjà, et comptent s’y installer un temps. « Le mois de la Femme est le point de départ du projet, lequel nécessitait que l’on prépare le terrain et s’inscrira dans la durée », explique Christine Barbedet.

Elle est l’initiatrice de «C’Elles du Blosne racontent», souhaitant, d’une part, pérenniser le travail effectué lors de sa résidence à La Paillette, « Objet qui compte et qui (ra)conte », (lire YEGG n° 24, avril 2014), et interpeller, d’autre part, les femmes sur la transmission faite aux garçons. Car, lors d’un reportage dans le quartier voilà quelques mois, un gamin de 11 ans lui a lancé « dégage, on ne parle pas aux femmes ici ».

Heurtée, elle a réfléchi à la responsabilité des femmes dans ce genre d’attitude. « En combinant les deux, j’ai imaginé le projet « Quel objet messager souhaitez-vous transmettre à votre fils de sang ou de cœur ? », l’idée étant de demander aux femmes du Blosne quel « objet messager » elles aimeraient leur léguer et par là même les interroger et les faire parler sur l’éducation faite aux garçons », explique-t-elle. Ensuite, elle prend des photos et écrit les textes qu’elle exposera.

Christine n’aime pas travailler seule, aussi a-t-elle ouvert sa réflexion à Stéphanie et Martine, dont elle apprécie le travail. La première s’est lancée dans un exercice vidéo sur l’amour, « Mesdames, parlez-nous d’amour », dans lequel elle donne la parole aux femmes afin qu’elles racontent une histoire personnelle, intime, ou plus générale, qu’elles ont vécu ou entendu. La seconde va dessiner « Ce qui nous origine » en captant certains propos recueillis dans le cadre du projet :

« D’habitude, je travaille sur mes racines au travers de dessins aux nombreuses ramifications, qui s’entremêlent. C’est très personnel et très intérieur. Cette fois, je vais m’inspirer des autres pour créer des paysages intérieurs et interroger de façon onirique les racines des femmes rencontrées », raconte Martine.

Les propos, photos et dessins devraient s’exposer sur de grandes bâches modulables et nomades d’1 mètre 20 sur 60 cm, l’idée étant que différents lieux l’abritent. « Nous travaillons avec beaucoup d’associations – Carrefour 18, Ty Blosne, le Centre culturel islamique…etc. – il faut que le dispositif soit visible dans plusieurs endroits, accessible au plus grand nombre », souligne Christine. Car si le projet démarre avec le mois de la Femme, il ira au-delà, il est ainsi envisagé que chaque 8 du mois (pour rappeler le 8 mars) un événement ait lieu.

« C’est un projet et un quartier qui ne s’improvisent pas et qui méritent qu’on prenne le temps, il faut aussi que cela essaime. L’idée est que les femmes se mettent au travail, on veut les inciter à la réflexion et à parler. Nous ne cherchons pas le nombre dans la participation, mais la qualité », ponctue la plasticienne. Les trois artistes croient à la synergie et à l’imbrication aujourd’hui nécessaire entre l’art et le social, en outre, elles sont convaincues que donner la parole aux femmes aujourd’hui n’est pas anodin… A suivre donc.

+ d’infos : http://femmesdublosne.wix.com/2015

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« Prendre la parole, agir », il n’y a pas si longtemps encore, les femmes se sont battues pour cela, rien que pour cela… C’est instantanément ce à quoi Anne-Françoise Taillard, Sophie Regnauld et Françoise Cognet du Collec’Actif Agence Zen Com,  plasticiennes et photographes, ont pensé. « Pour notre génération le combat des suffragettes est très important, nous l’avons toujours à l’esprit. Ce n’est pas évident pour les plus jeunes, elles l’ont oublié ! », précisent-elles en chœur. Navrant, car la conquête n’est pas si vieille, 70 ans cette année, seulement.

Nos trois artistes invitent donc le public à venir déposer dans une urne ses souhaits féminins ou féministes, les changements qu’il aimerait voir venir, ou simplement son regard sur les femmes… Ne se contentant pas de la laisser à disposition de chacun et d’attendre, elles accompagnent leur urne. Cela a débuté le 3 mars avec une lecture de textes féministes. Le lendemain, l’urne était installée à la maison de quartier de la Touche, elle y sera jusqu’au 10 mars.

Ce même jour aura lieu le vernissage d’une exposition mêlant six portraits de femmes dont les actions ont participé à l’émancipation des femmes – Hélène Boucher, Louise Weiss, Hubertine Auclert, Amélie Beaury-Sorel, Louise Bodin et Caroline Rémy dite Séverine – à des œuvres personnelles qui interpellent. Ainsi, Anne-Françoise Taillard a repris une affiche scolaire des années 1960 qui servait aux leçons de vocabulaire. On y voyait un papa lisant le journal dans son fauteuil, aux pieds duquel jouait un petit garçon pendant que sa mère faisait la cuisine et que sa sœur mettait le couvert.

« J’ai tout inversé ! et nommé cela « Le jeu des 7 différences, à vous de les trouver », j’attends de voir les réactions ! », ponctue-t-elle. Sophie Regnauld a choisi l’intime pour évoquer la cause féminine, en l’occurrence sa mère, dont elle expose des photos à plusieurs âges de la vie pour montrer l’effacement progressif d’une femme qui n’a jamais eu la parole. Françoise Cognet présente quant à elle deux montages photos sombres faits de morceaux de femmes repigmentés avec des produits de beauté, et une photo de femmes à la piscine Saint-Georges. On peut aussi y voir une photo d’Annette Miller.

 

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Armées de paroles, et plus encore...
Action n°1 : Grandir dans l'égalité
Action n°2 : Gagner du terrain
Action n°3 : Entretenir le dialogue