Célian Ramis

Corps des femmes : ras-le-bol des injonctions !

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En 2016, en France, la libre disposition du corps des femmes n'est toujours pas acquise, encore moins admise. Elles témoignent de leurs vécus, ressentis et expériences. Et surtout de leur manière de dire non aux injonctions !
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« Non, monsieur Sarkozy, les femmes n’ont pas toujours été libres… » C’est ainsi que le quotidien Libération titrait le 23 octobre dernier la tribune de Helena Noguerra, actrice et féministe, répondant aux propos de l’ancien président de la République qui déclarait le 9 octobre au Zénith : « La femme n’est soumise à aucune pression vestimentaire parce que chez nous, en France, la femme est libre depuis toujours. » Et voilà comment on banalise et on occulte une partie de l’Histoire et les combats féministes.

Car non, les femmes n’ont pas toujours été libres et ne le sont toujours pas. LES femmes, et non LA femme, subissent des pressions vestimentaires, et plus globalement subissent des pressions sur tout ce qui attrait au corps, non pas que de la part des religions mais sous prétexte d’une morale établit par les sociétés patriarcales. En 2016, les femmes ne disposent toujours pas librement de leurs propres corps. Le maitre mot de ce dossier : foutez nous la paix !

« Mon corps est une cage qu’on lui a fabriquée, il a dit amen sans jamais pardonner / Je suis toujours à l’âge où je m’entends crier, je raisonne même quand ma bouche est fermée. Mon corps est une cage qui m’empêche de danser avec l’homme que j’aime / Et moi seule ai la clé. »

Impossible de ne pas entendre raisonner la voix de Jeanne Cherhal lorsque se pose la question du rapport au corps et à son appartenance. La symbolique du corps et de la cage est parlante. Et si le corps des femmes est une cage, ce sont bel et bien elles qui en ont la clé. Mais en briser les verrous n’est pas tâche aisée. Et encore faut-il réaliser la charge qui incombe les femmes. Car le discours ambiant peut se révéler insidieux et vicieux. Les années 50 sont révolues, les années 60 et 70 sont passées par là et avec elles, la libération sexuelle, l’accès à la contraception, le droit à l’avortement, l’espoir d’une émancipation complète est en vue.

Aujourd’hui, les femmes portent des pantalons, jouent au foot, sont aviatrices, militaires ou encore agents de sécurité, n’attendent plus de trouver un mari pour quitter le domicile familial, peuvent ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de l’époux. Des lois en attestent.

Bref, les femmes sont libres, clament les bonimenteurs ! Libres de ressembler à un modèle unique défini par la publicité et repris par les médias : blanche, jeune, mince, le corps sculpté, les fesses galbées et la poitrine rebondie. Sans poil qui lui court sur les jambes ou sous les aisselles, le teint frais et maquillé.

Elle voudra sans hésiter être mère et allaiter sans discuter, avant de disparaître de la circulation… En sous-marin, elle apprendra à son fils à devenir un homme fort et à sa fille à être jolie et souriante. La caricature est à peine poussée. Alors, la libre du disposition du corps : un leurre ou un idéal à atteindre ?

QUELQUES PROGRÈS

« J’ai eu la chance de tomber dans la période où la contraception était légale. Et je pense que j’ai pris conscience de ça parce que je suis allée à Paris. Si j’étais restée à Audierne (Finistère), ça n’aurait certainement pas été la même chose. », explique Jeanne Le Berre*. Âgée de 60 ans, elle se souvient n’avoir eu aucune information sur le corps et la sexualité durant sa scolarité ou auprès de ses parents.

« On ne parlait pas de ça à la maison. Jeunes, on entendait simplement dire « il l’a mise enceinte, ils sont obligés de se marier. » Le reste ne se disait pas. », poursuit-elle. Un peu avant ses 20 ans, elle part à Paris et travaille aux PTT. La révolution sexuelle a bien eu lieu mais le poids des idées persistait. Chez elle, à Audierne, on ne parle pas féminisme mais sa mère se bat farouchement pour l’éducation de sa fille et surtout son indépendance plus tard.

« C’était son féminisme à elle. Elle qui adorait apprendre mais qu’on n’a pas laissé faire des études, elle voulait vraiment que moi je réussisse, elle était exigeante et peut-être même un peu trop parce que j’étais sa fille, il m’aurait peut-être fallu moins de pression mais bon. Après, elle ne le disait pas comme ça, c’était juste une évidence. Mais sur les femmes, elle ne disait rien sinon. Même pendant ma grossesse, elle me posait parfois des questions sur ma santé, mais c’est tout. Elle ne m’a même pas dit qu’elle avait accouché d’un enfant mort à la naissance, je l’ai découvert dans le livret de famille. Quand je lui ai posé des questions, elle m’a juste fait comprendre qu’elle était énervée contre la sage femme, arrivée trop tard à la maison pour aider l’enfant qui devait avoir le cordon autour du cou je crois. », se souvient-elle.

Et en vivant à Paris, elle gagne son indépendance. Ne pratique pas le métier qu’elle aurait voulu mais elle travaille et vit sa propre vie. S’implique dans un syndicat, rencontre pas mal de jeunes et vend pendant un an le magazine Antoinette, édité par la CGT entre 1955 et 1989. Un média qui soulevait les problèmes rencontrés par les femmes au travail mais aussi au quotidien, en abordant la question de l’égalité, de la répartition des tâches domestiques, etc.

Mais les langues ne se délient pas tout à fait, particulièrement dans le rapport au corps : « On parlait plus ouvertement que dans les familles. Surtout en venant de la campagne. Mais bon on ne parlait pas de tout. À cette époque, l’IVG était devenue légale mais dans les mentalités, ce n’est pas pour autant que ça avait changé. Pourtant quelle chance d’avoir cette possibilité si on ne peut pas ou si on ne désire pas le gamin ! Moi, je sais que quand j’ai fait mon avortement même si c’était pour raison médicale, il y avait peut-être quand même un peu de culpabilité. En tout cas, on ne le clame pas sur les toits. ».

PAS TOUT À FAIT LIBRES...

Les avancées sont indéniables. Les femmes, au fil des années et des combats féministes, ont gagné en liberté. C’est certain, on aurait du mal à vivre dans les années 70, comme le dit Lydie Porée, présidente du Planning Familial 35 et co-fondatrice de l’association Histoire du féminisme Rennes.

« Mais notre liberté est une liberté concédée, autorisée. Elle n’est pas acquise, ni égalitaire. Le recadrage se fait très vite, on nous renvoie souvent l’idée de « vous êtes libres, mais faites attention quand même… ». Quand on dénonce ou que l’on dit les choses, on reçoit de mauvais commentaires en retour. »
déclare-t-elle.

Elle fait ici référence à la blogueuse et chroniqueuse Klaire Fait Grr dont les dessins et vidéos suscitent souvent des réactions. L’an dernier, elle avait superbement répondu à Marion Maréchal Le Pen, candidate à l’élection régionale en PACA, qui prône la (dangereuse) diminution, voire l’arrêt total des subventions aux associations féministes, et particulièrement celles versées au Planning Familial. La vidéo lui a valu une tonne de commentaires haineux de la part des anti-IVG.

L’auteure de bande-dessinées engagées a alors l’idée de les regrouper dans un livret, dont les bénéfices – 14 004 euros - ont été reversés au Planning Familial. Récemment, le blog Les efFRONTé-e-s a relayé un communiqué réalisé par les associations féministes marseillaises, à la suite de l’agression par balle de Marguerite Stern à son domicile dans la nuit du 19 au 20 octobre. Connue pour être une ancienne militante du groupe FEMEN, elle recevait depuis son installation dans le quartier des menaces de viols.

Pourquoi ? Parce qu’elle milite pour l’égalité des sexes ? Parce qu’elle refuse de se taire face au harcèlement de rue et d’être un objet dans l’espace public ? Entre autre. Le viol est alors brandi comme un acte de sanction, de punition. Pour remettre certaines femmes dans le droit chemin, pardi ! Malgré les menaces qui planent au dessus de sa tête et l’agression par balle, Marguerite Stern a choisi de ne pas se taire, de ne pas céder à la terreur.

De porter plainte – et par conséquent de se confronter à des remarques sur sa manière de s’habiller et sur son comportement qu’on lui conseille de se faire discret, en faisant « profil bas » - et de témoigner. Pour elle et pour les autres, qui n’osent briser la loi du silence qui les restreint à la honte et la culpabilité.

« Je n’ai pas porté plainte parce que je n’ai pas compris tout de suite ce qui s’était passé. Je ne mettais pas de mots dessus. Sur le coup, je me sentais coupable. Puis j’ai éprouvé de la honte et de la haine, après avoir pris 10 douches d’affilée. J’avais la sensation que si j’en parlais aux gens qui étaient dans la soirée, ils allaient me dire « On t’avait dit de ne pas y aller. ». Puis j’ai commencé à mettre des mots, à en parler avec le mec avec qui je suis sortie après, ça m’a permis de déculpabiliser mais j’en parlais avec détachement. », confie Charlotte Monge*, 26 ans.

Cela va bientôt faire 10 ans qu’une nuit en Allemagne son agresseur l’a violée. À deux reprises. Ce soir-là, elle est sortie avec des ami-e-s, a croisé un homme et l’a invité à se joindre à eux/elles. Il lui a proposé de fumer un joint chez lui, elle a accepté. Le consentement s’arrête à ce niveau-là. Mais pas pour lui. Le lendemain, avant de partir travailler, il lui a tendu sa carte pour qu’elle le rappelle.

« Le mec n’a même pas réalisé ce qu’il avait fait. Je pense qu’aujourd’hui encore il se dit qu’il n’a jamais violé personne. Je n’ai rien dit en rentrant en France, je voulais oublier. Quand j’y ai repensé, je me suis dit que rien n’irait dans mon sens dans cette affaire. J’ai accepté d’aller chez lui. »
poursuit Charlotte.

C’est là, la preuve d’un problème sociétal. Femmes, hommes, homosexuel-le-s, trans, queer, qu’importe la couleur de peau, l’âge, le comportement, la tenue ou l’attitude, le degré d’alcool, rien ne justifie une agression qu’elle soit morale, physique ou sexuelle. Pourtant, statistiquement, les femmes sont bien plus nombreuses que les hommes à en être victimes. Selon les chiffres publiés sur le site du Collectif Féministe Contre le Viol, 86 000 femmes sont victimes de viol ou de tentative de viol, chaque année en France.

Et l’enquête « Cadre de vie et sécurité », réalisée par l’INSEE entre 2010 et 2015, donne des chiffres effarants : 90% de ces femmes connaissent leur agresseur, 37% sont des conjoints vivant avec elles au moment des faits, 36% sont des agresseurs connus ne faisant pas partie du ménage de la victime, 17% des agresseurs vivent avec la victime sans être leur conjoint, 10% sont inconnus.

Mais tous les cas révélés – peu de femmes osent franchir la porte du commissariat pour porter plainte - de viols ou d’agressions sexuelles ne sont pas condamnés. La plupart des agresseurs ne seront pas inquiétés. D’autres seront excusés. Parce que la ligne du consentement serait difficile à définir. En clair, la parole des femmes n’a pas le même poids que celle des hommes.

INVERSION DES RÔLES

Aurait-on la même réaction si les rôles étaient inversés ? Sur Facebook, le témoignage d’une femme québécoise circule : « Y’a plusieurs années, je suis sortie dans un bar avec un gars. On a bu. On a flirté. On s’est frenché. Il m’a demandé si je voulais qu’on se prenne une chambre dans un hôtel pas loin. Pis j’ai dit oui. Pis c’est comme ça que je me suis retrouvée dans une chambre miteuse, profond dans Laval avec des miroirs au plafond pis du print fleuri mur à mur. On a repris les choses où on les avait laissées au bar.

On en était à se déshabiller quand il a reçu un message texte. C’était sa blonde, dont j’ignorais l’existence. La conscience du gars l’a rattrapé – un peu tard, me diras-tu. Il a changé d’idée. Il ne voulait plus aller plus loin. J’étais en crise. De me retrouver loin de chez moi, au milieu de la nuit, les hormones dans le tapis, soûle avec un gars qui m’a caché qu’il était en couple. Pis je l’ai pas violé. Pourtant, il l’a quand même cherché un peu… come on. Il se soule avec moi alors qu’il me connaît à peine, accepte de monter dans une chambre d’hôtel, m’embrasse, me dit explicitement qu’il veut qu’on couche ensemble. J’aurais pu décider que c’était trop tard pour reculer. Y’aura beau dire… Y’avait clairement le goût, t’sais.

Ça sonne con, dit de même. Ça sonne con jusqu’à ce qu’on inverse les rôles. (…) Si les rôles étaient inversés et que c’est moi qui subissais l’agression, tout à coup, ça ne sonne pas fou la théorie de la négligence. On me dira que j’étais inconsciente de monter dans la chambre d’hôtel d’un étranger, on me demandera ce que je portais, combien j’avais bu, si j’avais laissé entendre que j’étais intéressée, si j’ai dit non assez fort ou si je me suis débattue longtemps.

C’est ça, la culture du viol. Une culture pour qui le sexe est le droit des hommes et le devoir des femmes. Où les hommes sont des bêtes dénuées de libre arbitre et les femmes, des objets de convoitise qu’il convient de prendre à son gré. »

L’inversion des rôles est révélatrice. Pourquoi les femmes sont-elles plus exposées ? Pourquoi quasiment toutes les femmes expérimentent à un moment donné de leur vie, de manière plus ou moins répétitive, le harcèlement de rue ?

« Tout est dans l’éducation, répond Lydie Porée. Nous sommes élevé-e-s dans l’idée que les femmes sont disponibles. Hommes et femmes intègrent ça. Et pour nous, il est très difficile de savoir ce que l’on veut et où se trouve notre propre désir ?! Est-ce que je fais les choses par envie ou est-ce que je réponds aux injonctions ? On gère tout, de notre manière de s’habiller à notre comportement. C’est une gestion permanente du potentiel danger. Pour moi, la libre disposition de notre corps est encore une conquête à faire. Par les femmes c’est certain, mais ça ne pourra se faire sans changement d’éducation. Car nous, seules, sans changement des mentalités, n’avons pas beaucoup de marge de manœuvre. »

Collectivement et individuellement, tout le monde est concerné et doit participer à cet avènement. Néanmoins, la prise de conscience est lente et difficile.

« Il y a beaucoup de privilèges à être dominant. Quand vous savez que potentiellement quelqu’un va faire les courses et les tâches ménagères pour vous, que vous serez mieux payé, mieux considéré… Accepter d’y renoncer, ce n’est pas facile. Pour nous, c’est cramé mais c’est pour les générations futures qu’il faut agir. Par l’éducation. L’émancipation, je ne nous y vois pas. Car ce n’est pas non plus facile d’admettre qu’on n’est pas aussi bien loties qu’on veut bien nous le faire croire. Casser le mythe du Prince Charmant, par exemple, c’est tout un monde qui s’écroule. L’émancipation ne pourra pas se faire non plus sans alliance avec la lutte contre le racisme, contre l’islamophobie, contre les LGBTIphobies, et je pense aussi avec les discours sur l’écologie. », avoue la présidente du Planning Familial.

LIBÉRER LA PAROLE

Un autre point est à prendre en compte selon elle. Celui du rôle du collectif et de l’individuel. En comparaison avec les groupes Femmes existant dans les années 60/70, elle a le sentiment que l’on a perdu de l’espace concernant la livraison de témoignages du quotidien.

« Je ressens, mais c’est très personnel et peut-être pas général, que sur les féministes pèse la pression d’être déjà émancipées. On a aujourd’hui les savoirs, les chiffres, les arguments. Mais les féministes peuvent aussi tomber dans les processus d’un pervers narcissique par exemple ou dans des problématiques de violences domestiques. J’ai l’impression qu’elles ne vont pas oser en parler car ça fait mauvais genre pour une féministe. Elle est censée savoir ! Il n’y a pas beaucoup d’espace pour lier l’intime et le politique. On a les ressources et on peut parler des droits à disposer de nos corps mais par exemple, je n’ai jamais entendu beaucoup de témoignages personnels d’avortement. », souligne-t-elle.

Certaines langues se délient et des personnalités comme les auteures Annie Ernaux ou Colombe Schnek en font état. Plus récemment, c’est l’animatrice Flavie Flament qui a révélé au grand public son viol. Mais la révélation fait polémique. Faut-il étaler sa vie privée dans les médias demandent certains, tandis que d’autres s’épanchent sur l’agression sexuelle présumée (« agression ou pas agression ? parce que quand même elle avait un sacré décolleté… ») d’une jeune femme dans une émission à forte audience sur la chaine C8. Des débats sans fin symptomatiques du manque d’information et de sensibilisation aux libertés individuelles et à la responsabilité collective d’actes barbares non réprimés, tus et banalisés.

RÉSISTER ET SE DÉFENDRE

Car trop souvent, les violences envers les femmes sont banalisées. Selon Charlotte Monge, « se dire que les femmes disposent librement de leur corps et dire que l’égalité des sexes est acquise, c’est ce que les gens ont envie de voir. C’est ce que l’on aimerait se dire mais il y a un gros déni dans ce discours. » Si dix années se sont presque écoulées depuis la nuit de ses viols, elle n’en a pas pour le moins un souvenir flou.

La reconstruction a été longue. Il y a eu de la part des personnes à qui elle s’est confiée des réactions d’empathie, de colère, des non réactions, des maladresses. Il a fallu admettre que ce qui s’était passé était réel, déconstruire l’idée qu’elle en était responsable, se débarrasser du sentiment de saleté qui lui a collé à la peau après l’acte, affronter la peur de la pénétration et passer par des séances de sophrologie pour se libérer petit à petit de la honte et de la culpabilité.

Aujourd’hui, ce qui l’attriste, « c’est de devoir être tout le temps blindée. Mettre les limites avant même de connaître les gens pour qu’il n’y ait pas d’ambigüité, je ne m’y fais pas. » Sa façon d’affronter, c’est de ne pas céder aux injonctions et de ne pas accepter le rôle que l’on assigne aux femmes.

« Je n’ai pas envie de ne pas m’autoriser à aimer plaire. Je sais qu’il faut faire attention, mais dans un monde idéal on devrait pouvoir. Dans le respect. On devrait avoir le droit d’aimer le rapport social, que ce soit avec les filles ou que ce soit avec les garçons, dans l’amitié, les rencontres tout simplement. Aujourd’hui, quand je vois que l’autre interprète autre chose, je mets les barrières plus rapidement. »
explique-t-elle.

Mais voilà, souvent ça dérape. L’autre veut plus. Et pense qu’il peut exiger davantage. Victime d’une agression dans un bar par un vigile qui la pousse et la coince dans les toilettes pour une fellation, elle s’est défendue et s’en félicite à présent : « J’avais accepté de discuter avec lui mais c’est tout. Je me dis « Fait chier de se mettre dans ce genre de situation ». À cause de ce qui m’est arrivé en Allemagne, j’ai su réagir et me défendre pour que ça ne se reproduise pas. C’est un sentiment de fierté d’y être arrivé, même si après j’en ai pleuré. Je fais confiance aux gens et je veux continuer de faire confiance. C’est une angoisse après un viol mais je ne veux pas faire un blocage ni une généralité sur les hommes. »

Une attitude que Lauriane Mordellet rejoint complètement. Elle s’insurge contre les images transmises dans les films, les séries, les médias et les publicités véhiculant un modèle unique de femme, plein de stéréotypes. Des images qui inconsciemment orientent les femmes vers leurs assignations d’objets sexuels et de marchandises mais qui créent aussi selon Lauriane de la haine chez les femmes envers les autres femmes.

« On doit toujours se défendre et on se hait car on veut nous faire croire qu’on est en position de faiblesse. Perso, j’ai la chance d’avoir évolué dans un milieu où on m’a laissé ma place de femme. Oui, je dispose de mon corps parce que c’est mon souhait. Et cela implique de ne pas prendre les réflexions des autres en compte. », dit-elle, déterminée. Oublier le regard de la société et s’affranchir de ce que pensent les autres, une belle théorie souvent difficile à mettre en pratique. Mais pour cette artiste plasticienne de 26 ans, le combat n’est pas perdu. Il se joue au quotidien.

« La difficulté, c’est que même quand on est fortes et battantes, on peut être pétrifiées par des remarques. Ça m’arrive. Je sors beaucoup, j’aime mes formes, je les assume et je les montre. Je prends des réflexions et des mains au cul et ça ce n’est pas normal. Parce qu’en plus ça nous pousse parfois dans des situations de violence. Une fois, je me suis énervée, j’ai chopé le type par le col et je lui ai dit que sa mère - ou son père ou les deux - ne l’avait certainement pas éduqué comme ça ! Jamais je ne me permettrais d’attraper des couilles, des fesses ou même des seins. Dans ce geste, on oublie les frontières du privé et de l’intime. Perso, moi je ne veux pas lâcher ce combat et je ne lâcherais pas ! », s’indigne-t-elle.  

LA LIBERTÉ À JOUIR

Une des plus grandes révélations, pour Lauriane, dans l’acceptation du corps est celle de la jouissance. Le droit à jouir. Lorsqu’une femme est capable de se dire que oui des fois elle jouit et des fois elle ne jouit pas : « Quand tu assumes ça, on te traite de salope. Non, c’est juste un droit. Un partage mutuel entre une femme et une femme, une femme et un homme, un homme et un homme. »

Elle en parle librement et ne s’embarrasse pas, à juste titre, des qu’en dira-t-on. La libération de la gent féminine doit passer par là. Franchir le cap d’une libre sexualité, soit apprendre à se connaître personnellement et à poser ses propres limites, en fonction de son libre arbitre. Et ça, ça peut déranger certains de ses partenaires.

« L’autre prend conscience que ton corps t’appartient. Il n’est pas le maitre de ton corps. Il n’est plus l’animal dominant. Ça a déjà créé de la violence dans mes rapports. Une fois, je me suis faite étrangler car il avait besoin de reprendre le dessus. Je n’étais pas consentante à cet étranglement, c’était simplement de la maltraitance. Ça a été sa réaction face à la peur de ne pas dominer. D’autres vont arrêter de bander. Et d’autres vont se laisser guider pour aller ensemble vers une jouissance mutuelle. Tout le monde n’est pas à mettre dans le même panier. », souligne-t-elle.

Si il lui est arrivé parfois de rester un peu figée, sans réaction, elle a désormais choisi de raisonner d’une autre manière : ne plus se sentir redevable. Se détacher de ce sentiment qui assaille souvent les femmes. « On se dit que parce qu’on est allée chez le gars, bah on est un peu obligée d’aller au bout. Mais non, pas du tout. Si on veut se barrer, on se barre. On peut avoir eu envie, on peut avoir commencé quelque chose, si à un moment on n’accepte plus ou on ne veut plus, il faut bien se dire qu’on est redevable de rien du tout. Ce n’est pas parce que le gars aura payer un verre qu’on lui est redevable. Et pareil pour lui. Mais c’est sûr, ce sont des situations qui amènent de l’appréhension. », poursuit Lauriane.

Directrice de séjours pour jeune et formatrice BAFA auprès de l’association Aroeven Bretagne, elle milite pour la transmission des savoirs, à travers des jeux de rôle par exemple. Une manière de faire dont parle également Charlotte Monge, sensible à l’outil pédagogique du théâtre forum.

PARTAGER ET TRANSMETTRE

La transmission, le partage d’expériences, le dialogue… C’est ce que prône Agnès Galle, actuellement en reconversion dans les médias, rencontrée sur le canapé des Brétilliennes (émission présentée par Christine Zazial, sur TVR 35). À 32 ans, elle est la mère de deux petites filles et se préoccupe de la manière dont elles vivront plus tard leur corps :

« À la naissance, j’ai été surprise de voir à quel point elles pouvaient avoir une carrure différente. On n’est pas tou-te-s pareil-le-s, on a des morphologies différentes, des couleurs de peau différentes, mes filles sont métisses, ma famille est multicolore. Quelque soit leur carrure maintenant et en grandissant, j’espère qu’elles se sentent et se sentiront bien, qu’elles s’aiment et s’aimeront comme ça. J’aimerais qu’on leur inculque l’acceptation de soi pour que le monde leur appartienne ! »

Le corps comme outil de force et non comme source de complexe. Transformer le cercle vicieux en cercle vertueux. Car la réussite de toute l’image publicitaire autour du corps des femmes est de parvenir à créer des conflits permanents entre la gent féminine et leur corps.

« On est dans une société schizophrène qui dit tout et son contraire pour mettre les femmes tout le temps en position de consommatrices. Et même quand on sait que les photos sont retouchées, on intègre tout de même les injonctions et les complexes. On est complètement fous avec tout et on ne voit qu’à travers le prisme du poids, de l’âge, des signes du temps qui passe. Et on cherche en permanence à tout gommer au lieu de montrer les beautés de chaque âge, etc. On cache le réel, mais il faut montrer la vie ! Je rêve de voir sur les panneaux publicitaires des femmes de 40 ans, sans masquer les rides, etc. Des femmes bien dans leur peau et épanouies ! Des femmes qui existent et non pas le faux modèle après lequel les femmes courent ! », s’enthousiasme-t-elle.

Agnès, c’est le sourire quasiment en permanence. Parce qu’elle y croit au pouvoir du sourire et de la bonne humeur, qui transmettent un message positif et rempli d’espoir. Lorsqu’elle est victime de harcèlement de rue, elle essaye de toujours répondre poliment, de dialoguer, de ne pas perdre la face et masquer son appréhension si elle sent que la situation se tend.

TROUVER L'ÉQUILIBRE

Pour autant, elle démontre une certaine fermeté. Agir avec souplesse ne rime pas avec se faire marcher sur les pieds et écraser. Elle s’affirme dans l’intégralité de sa personne : « Il faut du respect. Pour tout. C’est important de prendre soin de soi. Le physique et le moral sont très liés. J’ai fait un burn out et récemment une dépression, j’ai pris du poids. Maintenant, je veux faire attention à moi, être dans la douceur avec mon corps. Il a tellement éprouvé ces dernières années que je ne supporte pas du tout qu’on l’insulte en me parlant de mon poids. »

Quand elle parle de ses grossesses, elle évoque un tsunami émotionnel, une expérience extrême, avec ses bonheurs et ses diffcultés. Un bouleversement sur tous les plans. À chaque fois elle aura pris 18 kilos. Puis elle a accouché. Sans perdre la totalité du poids, forcément.« Enceinte, tu es la grâce incarnée, tu es majestueuse. Le bébé nait et l’attention se focalise sur lui. Tu passes de la 8e merveille du monde à la grosse qui doit perdre ses kilos. », pointe-t-elle.

Mais la peau est différente, la grossesse laisse des marques « sur l’enveloppe extérieure et sur l’enveloppe intérieure ». La jeune femme ne regrette pas l’expérience mais livre son ressenti sur l’aventure vécue. Une aventure qui peut être troublante et douloureuse dans certaines situations et conditions.

Elle évoque le manque d’informations qu’elle n’a pas personnellement vécu mais dont plusieurs ami-e-s lui ont parlé, et surtout constate qu’une fois le bébé né, la maman est en quelque sorte délaissée. Moins écoutée et accompagnée. Peut-être plus considérée comme simplement mère et moins considérée en tant que femme. Alors que le processus de réappropriation du corps sera, selon les femmes, plus ou moins long.

« C’est très éprouvant physiquement, j’ai mis beaucoup de temps à me le réapproprier, à reprendre possession de moi et retrouver également l’envie d’une sexualité. J’avais l’impression que c’était de devoir me reconstruire physiquement, contrainte dans ma chair. »
explique-t-elle, sans tabou.

C’est certain, il faut du temps pour rééquilibrer les repères corporels. Pour Agnès, le plus insupportable réside dans les injonctions et les dictats que l’on met autour des femmes et précisément autour des femmes enceintes et des mères : « En Une, tu vois « Enceinte et sexy », « Au travail et sexy », « Maman maternelle et maman sexy », putain faut être sexy partout ? J’ai sans cesse l’impression que je dois choisir entre ma vie de maman et ma vie de working girl. Mais je veux pas choisir, je voudrais être les deux ! J’ai du mal à trouver l’équilibre. »

RETROUVER NOTRE CORPS

Trouver l'équilibre. Exercice périlleux en cette période. Prises entre une multitude d’injonctions à être disponibles, désirables, séduisantes, pas faciles mais pas farouches non plus, etc. Comment s’apaiser lorsque des scandales éclatent laissant présager de hauts risques en matière de santé par rapport à la pilule, aux produits hygiéniques, aux violences gynécologiques (en hôpital également, rappelons-nous le fameux point du mari…), que l’on propose aux pharmaciens de voter pour une clause de conscience face à la pilule d’urgence, que l’on est culpabilisées si on décide de ne pas allaiter, que nous ne sommes pas informées sur les différentes techniques d’accouchement dont nous pourrions bénéficier, et on en passe ?

Le processus médical manque de temps, on le sait. Mais aussi de tact. Et participe au processus de culpabilisation des femmes qui encore une fois manquent l’occasion de découvrir entièrement leurs corps et tous les choix qui s’offrent à elles. « Il faut certainement aller vers la démédicalisation. Pas sur tout, je ne dis surtout pas de renier toute la médecine et les connaissances, mais il y a des choses que l’on peut gérer nous-mêmes, comme le palpé des seins ou même l’avortement, avec évidemment une bonne connaissance de la méthode. On a laissé beaucoup de marge aux médecins sur la prise en charge des femmes et ce rapport des médecins aux corps des femmes nous laissent très peu de libertés. Il faut nous écouter davantage, écouter nos corps pour nous les réapproprier et nous réapproprier notre santé. », déclare Lydie Porée.

La lutte doit continuer. Se battre pour garder nos libertés tant menacées, comme on le voit dans nos pays voisins qui remettent en cause le droit à l’avortement. Pour maintenir l’interdiction des mariages forcés, de l’excision, pour protéger les travailleuses/eurs du sexe. Mais aussi pour plus généralement arrêter de souffrir d’une morale tordue visant à stigmatiser les femmes qui portent un voile d’un côté et les femmes qui ne portent qu’une culotte de bain à la plage de l’autre.

En ayant toujours à l’esprit : nos corps, nos choix. Une phrase qui met souvent tout le monde d’accord dans les discours mais qui visiblement ne pourraient s’appliquer lorsqu’une femme marche dans la rue ou pire parle à un homme dans l’espace public et encore moins quand il s’agit d’une personne trans ou intersexe.

Plusieurs manifestations ont eu lieu à Rennes pour s’ériger contre les menaces et les injonctions faites aux femmes, le 3 octobre en soutien aux femmes polonaises face à la loi anti-avortement, et le 15 octobre en réaction à la polémique estivale concernant le burkini. À chaque fois, le slogan qui en ai ressorti rejoint les témoignages des femmes interviewées : Foutez-nous la paix ! Voilà.

 

* Les prénoms ont été modifiés

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Youtubing ou l'accessibilité de la danse moderne

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Le Triangle, Rennes
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Pour le festival Agitato, Florence Casanave présente Youtubing, les 2 et 3 juin, au Triangle, à Rennes. Inspirée d’un solo de Trisha Brown, elle nous invite au cœur de sa réflexion et dans les coulisses de sa démarche.
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À l’occasion du festival Agitato - au Triangle jusqu’au 5 juin – la danseuse Florence Casanave présente Youtubing, les 2 et 3 juin, dans divers endroits de la Cité de la danse. Inspirée d’un solo de Trisha Brown, la Bretonne nous invite au cœur de sa réflexion et dans les coulisses de sa démarche.

Originaire de Lannion, Florence Casanave danse depuis qu’elle a 5 ans. Après le bac, elle passe un concours à Rennes pour une formation en danse contemporaine entre Paris et la Bretagne. Et en 2004 intègre P.A.R.T.S (Performing Art Research and Training Studios) à Bruxelles où elle rencontre Lance Gries, ancien danseur de la Trisha Brown Dance Company, qui enseigne là-bas.

« On a appris des techniques somatiques. Comment danser de manière efficace sans faire trop d’effort. Avec une forme de bienveillance tout en poussant ses limites. Pour danser de manière fluide sans se faire mal. C’est là-bas que j’ai découvert le travail de Trisha Brown, j’en ai été assez bluffée. Watermotor viendra plus tard… », explique Florence Casanave.

C’est par le biais d’un ami danseur que la jeune femme va accéder au solo de la chorégraphe américaine, une des figures emblématiques de la danse moderne, qui a été filmé en 35 mm par Babette Mangolte et déposé plus tard sur la plateforme Youtube. La Costarmoricaine va aider son ami artiste à comprendre « par le faire » et à déchiffrer la partition par une transmission de mouvement.

Une fois les 2 minutes 30 intégrées et achevées, elle met ce solo « sur pause » et 3 ans plus tard, le présente avec son binôme avant que Boris Charmatz, qui dirige le musée de la danse à Rennes, lui demande de le réinterpréter lors de l’édition 2015 de Fous de danse : « La passerelle, à Saint-Brieuc en a entendu parler et a souhaité que je le fasse lors du festival 360 degrés. J’en ai fait mon propre Watermotor. »

AU-DELÀ DE TRISHA BROWN

Mais l’intérêt de Youtubing ne réside pas uniquement dans une nouvelle version de la chorégraphie de Trisha Brown. Car ce que Florence Casanave propose n’est pas une reprise pure et dure des mouvements. C’est toute une réflexion qui réside autour de l’accessibilité et de la création.  

Alors que l’on reproche à la danse contemporaine de manquer d’accessibilité, l’ère numérique apparaît comme une opportunité de découvrir des choses qui seraient restées ignorées sans cela. Youtube, nouvelle manière de « consommer » un art ? Oui, dans un sens. Et la danse ne fait pas exception. « Youtube est un outil. C’est une bibliothèque populaire. Ça me fait penser à l’arrivée de l’imprimerie qui a donné accès à tout le monde à la Bible ! », sourit Florence Casanave.

Pour autant, elle ne signe pas ici l’apologie de la plateforme et exerce même un regard critique sur cet outil :

« Ça interroge sur comment on regarde les choses… Ce que l’on voit au-delà des images… Youtube est un outil qui ne suffit pas à lui-même, on doit aussi aller chercher d’autres sources. »

Les 2 et 3 juin, au Triangle, la danseuse s’établira sur l’esplanade, dans la galerie et la salle Archipel, sur des temps courts allant de 2 minutes 30 à 15 minutes. Les différents espaces seront l’occasion de s’imprégner du travail de Florence Casanave, qui dévoile et décortique le travail accompli et le processus de création utilisé pour aller au-delà du solo de Trisha Brown pour en arriver à son propre solo, inspiré de Watermotor.

La danseuse brise les barrières de la création habituellement présentée au public de manière aboutie. Elle s’expose ici à un autre regard. Et guide les participant-e-s dans une expérience intelligente et intelligible qui casse la froideur stéréotypée qui entoure l’art contemporain. Aux côtés de Trisha Brown, sur écran, elle fait tomber toutes les frontières.

Célian Ramis

New Burlesque : La beauté des corps

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Rennes
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Dans les coulisses de l'univers new burlesque, les performeuses racontent leur rapport à cet art. Un art qui prône la beauté des corps, la liberté et l'émancipation des femmes.
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Paillettes, frou-frous, plumes… Univers cabaret, ambiance chic & glamour… Tatouages, esprit rock’n roll, attitude pin-up… Danse, théâtre, comédie, cirque… Bienvenue là où tout est permis. Le new burlesque est une discipline à part entière qui allie performance artistique et émancipation des individu-e-s. Les corps se dénudent - jamais intégralement - dévoilant ainsi leurs courbes, leurs atouts charnels et sensuels, leurs particularités, leurs imperfections. Parce que hors normes.

Loin des conventions, les performeuses assument et affirment leur féminité exacerbée et exagérée. En tout cas, telle qu’elles l’entendent. Avec panache et fierté. Avec sensualité et esthétisme. Le message : tous les corps sont beaux. Un discours féministe ? Utopique ? Commercial ? YEGG a sondé artistes renommées et novices en la matière pour comprendre l’univers du burlesque et l’engouement actuel pour cet art underground. Showtime !

Wilkommen, Bienvenue, Welcome. Im Cabaret, au Cabaret, to Cabaret. 1931, Berlin, au Kit Kat Club, la fête bat son plein et Sally Bowles incarne la féminité, la frivolité, la légèreté, la liberté. Interprétée par Liza Minelli en 1972 dans le film de Bob Fosse, Cabaret, la jeune femme se montre ambitieuse, émancipée et affranchie du jugement social dans un contexte de tension et de radicalisation. Prémices du new burlesque ? À n’en pas douter.

La discipline puisant dans les époques de la fin XIXe jusqu’aux années 50, dans les codes du cabaret, festif et humoristique, et voyageant dans les milieux underground de l’Allemagne, des Etats-Unis ou encore dans les salles mythiques du Paris de la Belle époque aux années folles. Et même au-delà.

À Rennes, pas de cabaret. Mais des espaces inattendus transformés pour recevoir des grands noms du burlesque. En 2011, puis en 2013, la scène du chapiteau du Grand Soufflet, alors installée sur la place du Parlement, accueille le spectacle « Porte-jarretelles et piano à bretelles », créé sous la direction artistique d’Etienne Grandjean. À la manière de Tournée, de Mathieu Amalric en 2010, qui met en scène les talents du Cabaret New Burlesque, une troupe d’artistes américain-e-s débarque en France, menée par le déluré Francky O’Right, meneur de revue mafieux et cocaïnomane.

Louise de Ville, Miss Vibi, Miss Anne Thropy, Loolaloo des Bois et Jasmine Vegas assurent le show. En 2013 toujours, quatre artistes internationales reconnues, Miss Anne Thropy, Lada Redstar, Loulou D’Vil et Lolly Wish, accompagnées de Charly Voodoo, foulent les planches du Ponant, à Pacé, pour le Breizh Burlesque festival – orchestré par Frédérique Doré, présidente de l’association Binic Burlesque festival – à l’occasion d’Octobre rose.

Fin 2015, le 12 décembre précisément, c’est le 1988 Live Club de Rennes qui prend des airs de cabaret burlesque et lance un rendez-vous mensuel incontournable : Les lapins voient rose.

AMBIANCE FEUTRÉE ET CONVIVIALE

Minuit largement passé, le public entre au compte goutte dans le club. Les spectateurs sont majoritairement des spectatrices, enthousiastes et curieuses. C’est Cherry Lyly Darling qui inaugure le show, dans une robe noire, soyeuse et voluptueuse. Comédienne et danseuse de formation, elle découvre le new burlesque il y a 7 ans, avec Juliette Dragon, fondatrice de l’école des Filles de Joie, à Paris, elle se documente, regarde des vidéos et apprend les techniques sur le tas, attirée par l’univers et l’imagerie des pin-up ainsi que par les arts du cabaret.

Elle effectue ses chorégraphies avec finesse, grâce et humour – habillée en Mexicaine, rincée à la Tequila, elle prend le contrepied de la femme sage et élégante - le regard intense et l’œil brillant. À l’instar de celle qui lui succède sur la scène, Maud‘Amour, jeune artiste qui exerce son art depuis 3 ans. Vêtue de plumes flamboyantes, elle dévoile un corps pulpeux et une attitude de femme fatale. Toutes les deux pratiquent leur effeuillage sur des airs jazzy, où sensualité et érotisme sont de mise et sont accentués par les artifices lumineux dont elles se parent.

Stress, paillettes, corsets perlés, nippies en forme de tête de mort, plumes et frou-frous… Les numéros s’enchainent dans une ambiance feutrée et conviviale à laquelle le public est invité à participer.

Car dans les spectacles burlesques, on peut crier, applaudir, siffler, à la manière loufoque du loup dans les Tex Avery. Et là dessus, Louise de Ville est intraitable. La pétillante américaine débarquée à Paris il y a une dizaine d’années a bien fait de mettre de côté son rêve de devenir diplomate pour se concentrer sur son engagement féministe.

Tantôt femme aux fourneaux, tantôt secrétaire sexy aux fesses à l’air, elle joue des stéréotypes affiliés à la féminité et manie l’art de casser le rythme de ces numéros par des invasions musicales très rock, voire psychédéliques, sur lesquelles elle s’abandonne dans des danses lascives et suggestives, mimant strangulation ou pratiquant le bondage.

DIVERSITÉ DES PARCOURS

« Je suis une artiste, performeuse contemporaine, qui a choisi le burlesque comme moyen d’expression. Je m’identifie comme une activiste féministe. Ici, je sais que ce n’est pas le même public qui viendra à des débats féministes. C’est grand public grâce à la connotation d’entertainment. », explique Louise de Ville.

Diplômée d’arts dramatiques, elle pratique le théâtre depuis ses 14 ans et a un attrait certain pour le théâtre engagé avec la création de Betty speaks, la mise en scène des Monologues du vagin ou encore l’instauration des soirées Pretty Propaganda (scène pour les effeuilleuses / effeuilleurs burlesques).

« Je pensais avoir une carrière dans une ONG, j’ai étudié la médiation et la résolution des conflits. Je ne voulais pas être serveuse à New-York pour vivre. Je suis venue en France et j’ai passé un casting pour un petit cabaret. L’occasion de rencontrer des français. Ensuite, je me suis dit qu’il y avait trop de photos de mes seins nus pour devenir diplomate. », s’amuse la pionnière du néo-burlesque qui prône le positivisme, la liberté sexuelle, et qui joue avec les genres aussi bien en explorant sa féminité et sa sexualité que sa part masculine grâce à son alter ego drag king.

Son parcours est atypique. Maud’Amour, elle, souhaitait être danseuse. À l’école, on lui fait comprendre que son physique n’est pas taillé pour : « Je ne suis pas grande, blonde, élancée… Je ne rentrais pas dans les cases. Je suis fofolle, j’aime faire rire, j’ai un physique pulpeux, un corps de femme des années 50 ! » En cherchant à danser en solo, elle découvre l’art de l’effeuillage, qu’elle considère comme la mise en valeur de la Femme comme elle aime.

Celle qui peut s’affirmer, sortir de la tradition, qui peut danser, chanter, jouer la comédie, marier les arts du cabaret, music-hall et du cirque, en illuminant les yeux et suscitant l’admiration des spectatrices ébahies. Dans le documentaire Burlesque, l’art et le jeu de la séduction – Episode 2 : Du froufrou dans les veines (documentaire en 3 épisodes et 6 villes), le journaliste Fabien Déglise s’accorde à tenir un discours similaire. Il parle alors de redonner le pouvoir de séduction aux femmes qui s’inscrivent contre les conventions et se libèrent du poids des conventions.

Avec panache et esthétisme, dans un contexte festif plutôt que commercial. Loin du striptease, par conséquent. Le burlesque, « c’est la Femme », selon la divine Lada Redstar. « L’acceptation de son corps, le girl power », pour Cherry Lyly Darling. Leur leitmotiv : tout le monde sait que la performeuse va se déshabiller, sans être jamais entièrement nue toutefois, la finalité réside non pas dans la nudité mais dans la manière d’y arriver.

« Nous ne sommes pas payées en billets qu’on nous fourre dans la culotte. Les gens payent pour les strass, les paillettes, pour avoir des émotions, rire, pleurer, qu’ils soient hommes, femmes, hétéros, homos… C’est du spectacle ! À l’artiste de choisir comment elle ou il enlève ses vêtements, quand et où. », souligne Cherry, fondatrice de l’école la Tassel Tease Company.

POUR LA LIBERTÉ

Chaque artiste possède donc une grande liberté. Liberté de création, le numéro étant pensé du début à la fin par la performeuse, et liberté d’action, la démarche artistique restant propre à chaque femme ou homme. À 34 ans, Cherry Lyly Darling sait ce qu’elle veut ou ne veut pas :

« Il y a des choses que je ne ferais pas, tout ce qui est burlesque trash ou gore, religion ou politique… Par contre, je n’ai pas d’enfants mais si j’étais enceinte, je voudrais performer avec mon bébé dans le ventre. C’est magnifique une femme enceinte, pas besoin de le cacher ! Après une fois que l’on est maman, ce n’est pas un souci de continuer l’effeuillage, dès l’instant où on sait ce que l’on met sur scène et que l’on est claire avec soi. »

Car pour cette dernière, son personnage, c’est l’accentuation, la continuité, de sa propre personne. Inspirée par des dessins animés de son enfance, comme Les Cités d’or, ou des films humoristiques comme ceux des Monty Python, elle s’immerge de tout ce qu’elle aime pour donner vie aux personnalités qu’elle incarne sur scène avec beaucoup de sensualité. Maud’Amour arbore la même démarche, celle de s’inspirer des femmes qu’elle admire que ce soit Marilyn Monroe, Rita Hayworth, Michèle Mercier ou encore la fantasque Jessica Rabbit.

À l’inverse, d’autres, comme Clea Cutthroat, « séduire est le cadet de mes soucis. Je peux être sexy mais ce n’est pas ma priorité. » Sur scène, elle est un prêtre transgenre en cuir qui se marie avec lui-même et se verse du lait. Ou elle apparaît sur des visuels, tâchée de sang. Louise de Ville, elle, navigue entre les thématiques féministes, liées à la sexualité, jouant de la double personnalité habillée – dénudée ou de l’évolution d’une femme qui se découvre.

Ainsi dans le spectacle Betty speaks, la protagoniste se rapproche au départ d’une Bree Van de Kamp qui se libère au fil du temps et au fil des connaissances autour de son propre corps, de ses désirs et de ses envies. On pourrait penser à l’œuvre du temps et des combats féministes, partant de la femme des années 50, en cuisine, toute apprêtée, parée de son tablier et de son plus beau sourire, mais Louise nous le dit, ce n’est pas un cliché historique mais une réalité encore présente.

Notamment « dans le fin fond du Kentucky », là d’où elle vient : « Il y a plusieurs lectures de Betty que l’on peut considérer d’une autre époque. Mais de là où je viens, une petite ville dans une région très croyante, l’expérience de la femme, c’est celle de se marier, acheter une maison, s’endetter pour 2 voitures et 5 enfants. Elle était taboue pour moi cette femme au foyer. En tant que féministe, on est censée la dénigrer, presque la haïr. Ici, elle dérape entre la Madonne, une femme au foyer parfaite et une « dégénérée » sexuelle. C’est le complexe entre la mère et la pute ! »

RAS-LE-BOL DES CODES

Le new burlesque n’a donc pas de codes, hormis les règles artistiques comme la manière de marcher, de se tenir, d’ôter ses gants ou son soutien-gorge, etc. Pas d’obligations non plus d’un numéro carré, archi répété et recraché, parfaitement orchestré. Les performeuses connaissent souvent sur le bout des doigts leur musique, ont pensé leur personnage et leur histoire, et fonctionnent ainsi par instinct et improvisation, perfectionnant la performance au fil des scènes. Car ici, ras-le-bol des codes !

On peut être mince, ronde, obèse comme la célèbre Dirty Martini – qui fait de son surpoids un message politique – avec de grandes jambes, de petits seins, un ventre plat, de la cellulite en bas des fesses et des vergetures sur les cuisses. Louise de Ville, Cherry Lyly Darling et Maud’Amour sont intarissables sur le sujet : toutes les morphologies, toutes les sortes de physique, toutes les femmes sont acceptées et bienvenues (en majorité, des femmes blanches de ce que l’on a pu voir et découvrir). L’idée étant de se réapproprier son corps.

Néanmoins, pas de secrets, l’effeuillage néo-burlesque est un métier qui demande du travail, le sens du rythme et une certaine créativité artistique. « Ne devient pas performeuse qui veut malgré ce que l’on pourrait penser ! Des femmes ne savent pas se mouvoir sur scène. C’est un métier, pas un délire. Quand je donne des cours, pour des enterrements de vie de jeune fille par exemple, elles réalisent à quel point c’est un art de s’effeuiller et que ce n’est pas si facile que ça », précise Maud’Amour. Il faut pratiquer plusieurs années avant de pouvoir s’estimer professionnelle.

ÉTUDIER SA FÉMINITÉ

Lada Redstard évoque un point essentiel : la féminité doit être étudiée car elle ne peut pas être naturelle. L’occasion de s’interroger (à nouveau) sur la nature féminine, si toutefois elle existe, sur les diktats de la mode et les conséquences des normes et pressions sociales. Le new burlesque permet de casser tous les dogmes de la beauté et de la féminité parfois décriée par les mouvements féministes.

Se connaître, rire de ses défauts… « ça s’apprend ! Et ça permet de retrouver confiance en soi. Ce n’est pas utile que pour la scène mais aussi pour le quotidien. Rompre avec la routine, le métro, boulot, dodo ou avec l’image actuelle de Wonder Woman. » Cherry Lyly Darling n’a pas sa langue dans sa poche, et son franc parler n’est pas pour nous déplaire. Pour elle, il faut « arrêter de se regarder la cellulite ! Les femmes ont plein de choses à montrer, elles sont belles. Il faut être soi et arrêter de se regarder dans le regard des autres. Une femme qui est bien dans sa peau a souvent des formes ! Arrêtons avec les diktats de la minceur… »

Un discours que ne contredira pas Louise de Ville qui voit dans le burlesque « l’exploration d’un érotisme fait par les femmes, pour un public à ¾ féminin, loin de la femme objet des magazines et des pubs. » C’est ainsi qu’elle définit alors ses personnages : des exemples de jouissance et de puissance de femmes qui expriment leurs désirs. À 24 ans, Maud’Amour se dit clairement féministe et considère toutes les femmes féministes dès l’instant où elles défendent « la liberté, la libération, la création ».

Pourtant, aucune ne prend la responsabilité de qualifier le néo-burlesque d’art féministe, laissant à chaque artiste la liberté d’interpréter et de militer comme elle/il l’entend. Pétillantes, sensuelles, engagées, charnelles, sensuelles, féminines, masculines, érotiques, poétiques, fanfaronnes, animales, frivoles ou autre, loin d’une question de définition et d’étiquette, le burlesque serait l’art de renouer avec son corps, l’accepter, l’assumer et le porter avec fierté, strass et paillettes. Glamour, élégance, ou pas.  

Musicien et directeur artistique du Grand Soufflet à Rennes, il a dirigé en 2011 pour le festival d’accordéon, le spectacle « Porte-jarretelles et piano à bretelles » dont le succès a été fulgurant, permettant une programmation pendant 2 ans, à Paris, au théâtre de l’Alhambra. Aujourd’hui, il est le programmateur du rendez-vous mensuel donné au 1988 Live Club, « Les lapins voient rose ».

YEGG : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’être directeur artistique de shows burlesques ?

Etienne Grandjean : Directeur artistique, c’est mon métier. Ça m’intéresse de toucher à des univers très particuliers. Ça peut aussi bien être un match de catch de lucha libre qu’un spectacle burlesque ! J’ai créé beaucoup de spectacles autour de la fête foraine du début XXe. Je suis passionné par le cirque, c’est mon enfance. Et puis, j’ai vu le film de Mathieu Amalric, Tournée, et je me suis dit : ça je veux le faire ! Je me suis vu approcher un univers comme celui là.

C’est quoi justement l’univers du burlesque ?

C’est quelque chose qui vient de loin. Au départ, des stripteaseuses des boites parisiennes qui sont parties aux Etats-Unis. C’est par exemple l’époque du french cancan dans les saloons. Et ça revient par les Etats-Unis dans les années 50 avec des troupes de femmes autour de l’univers rockabily, des tatouages. Des femmes qui revendiquent être capables de monter sur une scène, de faire un show. Pas besoin des canons de beauté pour faire un spectacle, pour transmettre de l’émotion. Il y a un côté très militant. Et en France, ça revient vraiment avec Tournée. D’ailleurs Almaric a créé le film en voyant un spectacle à Nantes. Il a lui aussi un flash.

Un côté très militant… ?

Je n’ai rencontré que des performeuses ultra féministes, très militantes, qui revendiquent leur art. Je me suis intéressée à différents spectacles, il y a tous les niveaux de qualité. Certaines maitrisent très bien leur art et l’histoire de cet art.

Le burlesque se différencie du striptease. Comment différenciez-vous les artistes, que jugez vous ?

Déjà, si on a l’impression que c’est un strip, c’est raté. Personnellement, je ne juge pas les performances. Je veux qu’on me raconte une histoire, même sur un effeuillage de 3-4 minutes. Qu’à la fin, il y ait un message. Chez Louise (Deville), c’est très clair. Chez Cherry (Lyly Darling), aussi. Ça peut être drôle, décalé, dans la tradition de l’effeuillage très pêchu, punchy. J’aime que la performance soit claire. Et ça, ça dépend de l’expérience, de l’âge, de l’envie. Il faut qu’il y ait une démarche artistique.

Êtes-vous attentif à la diversité des typicités des corps lorsque vous programmez un spectacle dans le cadre des Lapins voient rose ?

Oui, c’est certain. J’aimerais également qu’il y ait rapidement des hommes. Mais vous savez, dans un réseau français, il n’y a pas non plus 50 artistes…

Ce n’est pas un peu risqué alors d’organiser un rendez-vous mensuel ?

Si, c’est risqué. L’idée, c’est de faire en sorte que les artistes travaillent. De ce que j’ai vu dans les cabarets ou dans des vidéos, il y a parfois des choses bien trash, très rock. Une qui simule un accouchement, une fausse couche, avec du sang… par exemple, ou des performances plus « glamour ». J’espère que ça fera travailler des artistes ! Ce que je veux surtout pour ce rendez-vous, c’est de présenter au public des choses de qualité. Et que cela touche un large public. Il y a beaucoup de femmes en général, et des gens du milieu gay, hommes et femmes. J’aimerais aussi travailler l’aspect queer.

Vous vous focalisez uniquement sur la scène française ?

Non, pas forcément. Je sais qu’il y a une vraie scène burlesque à Bruxelles, il va falloir que j’aille y faire un tour.

On ne voit pas beaucoup d’événements burlesques à Rennes…

Il y en a dans les événements privés. Parfois, elles ne font pas que du burlesque. Elles sont comédiennes, danseuses, circassiennes. Moi, je suis rentré là dedans via le challenge du Grand Soufflet, de « Porte-jarretelles et piano à bretelles ». J’ai dû montrer patte blanche, faire mes preuves. Montrer un regard artistique, un regard clair.

Elles se méfiaient ?

Une femme se méfie toujours. Encore plus une femme qui s’effeuille. Mais elles ont de la bouteille à ce niveau-là. Elles n’ont pas froid aux yeux. Et dans ce métier, il ne faut pas être timide, coincée, il faut une force de tempérament. C’est pour cela que selon moi, sans l’aspect militant, il n’y a pas de sens.

L’objectif est-il de démocratiser cet art à Rennes ?

Démocratiser, je ne sais pas si c’est l’objectif…

En tout cas, amener cet art à Rennes où il manque…

Oui, il y a beaucoup de propositions artistiques à Rennes mais pas au niveau burlesque. L’idée est de sortir le burlesque des boites à paillettes. Ce n’est pas pour se rincer l’œil ! Ici, le public est appelé à participer, à crier, dans un esprit bon enfant.
Ce que j’ai envie, c’est que le public se prenne au jeu, qu’il y ait une très forte participation des spectateurs-trices. Ça peut être dans la manière de se vêtir en venant, une manière d’être. On peut arriver en jouant le jeu ! Je veux créer un groupe de personnes pour développer le projet, créer un engouement autour de ça. Il y a à Rennes une école de Pole Dance, des comédiennes, des femmes qui travaillent dans le milieu de la lingerie, des gens de la photo… Je voudrais une impulsion autour de ce mouvement !

Certain-e-s critiquent le burlesque autant que le striptease partant du principe que pour les deux on paye pour voir des corps de femmes…

(Silence) Je n’y avais même pas pensé. Quand c’est bien fait, la qualité enlève le doute. Si la performance est forte, professionnelle, bien construite alors il n’y a aucune ambiguïté entre le burlesque et le striptease. Ça peut être fait avec humour, avec sérieux, c’est l’artiste qui choisit la forme de sa performance. Quand on va voir un spectacle burlesque, on sait ce que l’on va voir. Si c’est vulgaire, c’est raté.
Ça peut être hot, chaud, oui, il y a des femmes qui ont envie de ça. Les performeuses le font sans pistolet sur la tempe. C’est une démarche personnelle.

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Sublimer les corps féminins
La féminité sous toutes les coutures
Inspirée par l'art burlesque
L'accomplissement personnel et professionnel
"Je veux qu'on me raconte une histoire"

Célian Ramis

Et la rencontre créa l'oeuvre

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Centre culturel colombier, Phakt, Rennes
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Actuellement en résidence au PHAKT, la commissaire d’exposition Raphaële Jeune est en passe de conclure son projet « L’événement ou la plasticité des situations ».
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Actuellement en résidence au PHAKT – centre culturel Colombier, la commissaire d’exposition Raphaële Jeune est en passe de conclure son projet « L’événement ou la plasticité des situations ».

Dernière phase de la résidence qui a déjà expérimenté la collaboration de Nico Dockx puis de François Deck : l’exposition de l’artiste-chorégraphe israélienne - depuis 2007 installée à Bruxelles - Adva Zakaï. Depuis le 13 novembre, elle présente au PHAKT « Last seen standing between brackets – indoors » qui s’achèvera le 18 décembre, avec la performance « on stage » au musée de la danse de Rennes.

LA RENCONTRE

Avant cela, Raphaële Jeune, commissaire d’exposition indépendante, a obtenu un DEA en culture et communication, travaillé dans des musées, des galeries, des instituts français à l’étranger et a été critique d’art. Installée dans la capitale bretonne depuis 9 ans, elle sillonne la France là où les projets l’inspirent comme à Montreuil, la Rochelle ou encore Marseille. Sans oublier qu’elle a également dirigé les Ateliers de Rennes – Biennale d’art contemporain en 2008 et 2010.

« J’ai adoré cette expérience, c’était un grand format, passionnant. Mais je préfère être indépendante, rester mobile et pouvoir vivre de « vraies » rencontres avec les artistes. C’est frustrant dans ces grosses structures de ne pouvoir creuser un sujet et produire ensemble. », explique-t-elle.

C’est là ce qui l’anime dans son métier, dans sa pratique et sa réflexion :

« De la rencontre, on transforme ensemble. On ne sait jamais ce qui va se passer quand on rencontre une personne. On prend et on donne forme, c’est le principe de la plasticité. »

L’EXPÉRIENCE

À 47 ans, cette passion pour l’interaction de la relation, plus que pour l’issue du travail artistique, fait partie de son quotidien de chercheuse puisqu’elle mène en parallèle une thèse de doctorat, à l’université Rennes 2. Son thème de prédilection : la mise en place de dispositifs.

« La résidence au PHAKT est un laboratoire de recherches sur l’art et l’événement autour du dispositif de présence. On met en présence des gens dans un lieu. », précise Raphaële Jeune. La présence mais aussi l’absence, implicite ou explicite du corps d’Adva Zakaï qui se signale par des lettres projetées sur les murs, formant des mots d’après le langage binaire de l’informatique, mais qui disparaît également des textes dont elle se dégage.

Ensemble, les deux femmes lancent et poursuivent la réflexion autour du devenir de nos corps et des espaces numériques qui ne peuvent les accueillir. En repensant la place des spectateurs-trices et des artistes, Raphaële Jeune entend également au travers de ses projets interroger notre rapport à la rencontre, à l’expérience.

L’INSTANT PRÉSENT ET LA SUBJECTIVITÉ PLURIELLE

Avec Nico Dockx, c’est l’expérience de l’instant présent qui a été primée dans « La psyché de l’univers – Hommage à Francisco J. Varela ». Le monde ici et maintenant, la seconde suivante n’étant qu’un autre recommencement. « C’est la rencontre entre un « je » et un environnement. Chaque instant va être différent. L’instant présent est source de nouveauté permanente. », explique la commissaire d’exposition. Ainsi, une communauté éphémère a été créée autour d’un événement : une cinquantaine de participant-e-s ont cuisiné et mangé ensemble.

Avec François Deck, dans « L’école erratique », c’est la problématique de la subjectivité plurielle qui est posée. Dans la mesure où le numérique capture nos comportements et les analyse via des algorithmes, il en vient à saisir nos goûts et a s’en approcher en nous proposant en permanence des liens vers ce qui nous pourrait nous plaire ou intéresser. Un système qui influence sans cesse le cours de nos vies.

« Je m’intéresse au sujet digital. À ce que l’on est aujourd’hui et au fait que l’on est déjà en partie digitalisés. Qu’en est-il de nous en tant que corps dans un espace qui ne peut accueillir un corps ? »
s’interroge Raphaële Jeune, saisie par la richesse des réflexions approfondies lors de la résidence.

LA DISPARITION

L’artiste israélienne Adva Zakaï vient compléter le travail orchestré par Raphaële Jeune avec un dispositif littéraire interactif et original. Sur les murs, des phrases apparaissent. D’abord des l et des O, puis des lettres, des mots et enfin un enchainement qui crée des phrases, des paragraphes. Et à la disposition des visiteur-e-s, des livres.

Le principe est simple : des lignes de texte qui s’ajoutent au fil des pages. Il faut tourner les pages pour découvrir la deuxième, la troisième, la quatrième phrase et ainsi de suite. Jusqu’à ce que l’artiste s’efface et se détache du texte qui n’existe que par lui-même et non plus avec un-e auteur-e :

« Elle voulait marquer l’accumulation, signifier que les traces ne s’effacent jamais. Et par le gris choisi, elle montre l’impossibilité de faire disparaître la trace. »

« Last seen standing between brackets - Indoors » allie et alimente les pistes de réflexion lancées par les deux premiers artistes, et le trio s’imbrique autour de la pensée et du corps dans l’ère du digital. Adva Zakaï, chorégraphe, se saisira de l’art de la danse pour mettre son corps en mouvement et illustrer la disparition de cette enveloppe charnelle au profit d’une interface plus robotique. La performance « on stage » sera à découvrir le 18 décembre à 19h au musée de la danse, à Rennes.

LE FINISSAGE

Pour conclure la résidence, Raphaële Jeune organise un finissage au PHAKT le 19 décembre, de 14h30 à 16h. À cette occasion, la commissaire d’exposition reviendra sur les actions entreprises, les expositions présentées et l’articulation des projets. François Deck sera présent pour expliquer le processus de « L’école erratique » et Adva Zakaï effectuera une performance de la série « Solo solutions », avant un échange avec le public.

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