Célian Ramis

8 mars : Rennes a rendez-vous avec son matrimoine

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« Celle qui voulait tout », c’est la peintre Clotilde Vautier. Et c’est aussi le nom de l’événement organisé par HF Bretagne, Histoire du Féminisme à Rennes et Les amis du peintre Clotilde Vautier, du 1er au 17 mars, à Rennes.
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« Celle qui voulait tout », c’est la peintre Clotilde Vautier. Et c’est aussi le nom de l’événement organisé par HF Bretagne, Histoire du Féminisme à Rennes et Les amis du peintre Clotilde Vautier. Du 1er au 17 mars, les trois associations organisent conjointement une exposition, une conférence, une projection et une visite guidée, dans le cadre du 8 mars à Rennes. Rencontre avec deux membres de HF Bretagne : Laurie Hagimont, coordinatrice, et Elise Calvez, pilote du projet Matrimoine.

YEGG : Peut-on rappeler rapidement ce qu’est HF Bretagne ?

Laurie Hagimont : HF Bretagne est une association qui travaille pour l’égalité entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture. Elle fait partie du réseau national qui est le Mouvement HF, présent quasiment dans toutes les régions de France. L’antenne de Bretagne est relativement jeune puisqu’elle a été créée en 2013. Le travail d’HF s’articule autour de 3 grands axes.

Le premier : repérer les inégalités par une étude chiffrée. C’est l’étude HF qui est publiée tous les deux ans, et là on va préparer la 3e édition à partir du mois de juin. Les chiffres ils existent au niveau national mais il est très important de les décliner au niveau local et territorial pour qu’il n’y ait pas d’erreur sur la prise de conscience. On n’est pas mieux en Bretagne qu’ailleurs.

Le deuxième : proposer des outils pour combattre ces inégalités. On va beaucoup agir par le biais de sensibilisation, des actions de formation, des ateliers, des événements comme des lectures publiques, des expositions, des tables-rondes, des conférences et puis des interventions dans des réseaux de professionnel-le-s…

Le troisième : encourager les mesures concrètes pour l’égalité réelle. Pour cela on va travailler avec toutes les collectivités territoriales, comme la Région, la DRAC, la préfecture (et en particulier la DRDFE), le conseil départemental d’Ille-et-Vilaine, etc.

Quand vous parlez de mesures concrètes, est-ce que depuis la création d’HF Bretagne, vous constatez des mesures concrètes prises par ces institutions politiques ?

Laurie Hagimont : On a la chance de vivre dans une région qui est très très sensible à ces questions et qui n’a pas attendu HF ou d’autres pour par exemple utiliser l’écriture inclusive dans toutes ses publications. Ce sont des partenaires très conscients des choses et on n’a pas besoin de les convaincre qu’ils le sont déjà. Le problème c’est que les chiffres ne changent pas.

L’étape de la prise de conscience est faite mais il faut passer à l’étape supérieure, celle de l’action. C’est ce que l’on commence à entreprendre en 2018. On a une demande qui est très claire en terme de chiffres : on demande une augmentation de la visibilité des femmes – sur les programmations - de 5% par an pendant 3 ans, ça nous paraît un objectif raisonnable et accessible. Il faut aller regarder aussi de quelle manière on finance les projets dans la culture, les différences entre hommes et femmes sont assez énormes.

On peut parfois avoir un nombre de dossiers identique, disons 10 dossiers d’hommes et 10 dossiers de femmes, et des montants très différents accordés. Alors ce n’est pas une volonté des institutions de financer moins, ça peut être les créatrices et artistes qui souvent demandent moins que les hommes. C’est le cas dans bien des domaines ! Il faut alors être attentif à ça et travailler sur ces points-là.

Il y a une importance également de former les femmes à oser ?

Laurie Hagimont : Alors je ne pense pas qu’il faut les former à oser mais plutôt les encourager à oser. Par exemple, j’ai rencontré une jeune femme l’année dernière qui a fait des études de théâtre à Rennes 2 et qui pensait abandonner. Elle est entrée dans une asso féministe et elle le dit, elle s’est mise à la mise en scène.

Elle ne l’aurait pas fait sans être entrée dans une asso féministe. Elle s’est sentie soutenue et portée. Les garçons ont moins ce problème-là, il y a une grande différence dans l’éducation que l’on reçoit par rapport à l’autonomie et la capacité à faire des choses.

J’en viens au matrimoine. Peut-on rappeler ce qu’est le matrimoine et quelle importance il y a à utiliser ce terme ?

Elise Calvez : Le terme matrimoine, on en a pas mal entendu parler ces derniers temps parce que des élu-e-s s’en sont servi-e-s pour poser la question à Paris mais c’est un terme que l’on utilisait déjà depuis plusieurs années. Sans évidemment avoir envie de faire la guéguerre aux hommes sur quoi que ce soit mais partant du constat que dans ce que l’on appelle « patrimoine » - et du mot qui vient de « pater » - c’est beaucoup d’héritage de nos pères qui nous est transmis.

Et l’héritage de nos mères, créatrices du passé, a plus de mal à être transmis. Il est encore peu visible. Et que ce soit en peinture, au cinéma, en photos, au théâtre, en poésie, on a beaucoup de mal à retrouver ces créatrices dans les anthologies, les histoires de l’art, les musées, les plateaux de théâtre ou de danse. Dans le répertoire. Dans ce qui forme notre culture commune.

Et donc le but du matrimoine, c’est vraiment de rouvrir une 2e bibliothèque qu’on avait un peu oubliée. C’est une entreprise très joyeuse, très enrichissante, pour tou-te-s. L’idée c’est de dire que notre héritage culturel, il sera constitué d’une diversité d’apports. Du patrimoine du coup et de ce que nous ont légué les créatrices du passé qu’on a souvent oublié, alors même qu’à leurs époques elles étaient reconnues.

Beaucoup de dramaturges étaient dans les anthologies de théâtre sous l’Ancien Régime au 17e siècle et ont été effacées au fil des rééditions… C’est Aurore Evain qui en parle très bien et qui a beaucoup travaillé sur la question du matrimoine. On voit qu’il y a un effacement successif, ce qui fait que quand on demande aux gens de citer une femme photographe, une femme dramaturge, une femme artiste, on a toujours besoin de réfléchir plus longtemps.

En revalorisant ces artistes, c’est déjà pour notre culture générale mais le but on va dire aussi c’est de revaloriser des modèles de projection pour les femmes que nous sommes aujourd’hui, pour les étudiantes aux Beaux-Arts, les femmes en formation d’actrices, de danseuses, de photographes…

Se dire que dans l’histoire de l’art, les femmes n’ont pas été que des sujets de peinture ou des mécènes. Ce sont souvent les deux endroits, muses ou mécènes, auxquels on les cantonne allégrement. Alors qu’elles ont aussi participé activement à notre histoire de l’art. On parlait du passé mais il y a aussi la question de nos modèles aujourd’hui.

Vu l’impact qu’ont les arts et la culture, avec le street art, les séries TV, les polars, la BD, etc. on se demande alors qu’est-ce qu’on transmet de nos vies culturelles et de nos représentations de 2018 aux générations futures comme modèles, comme référents, comme histoire de l’art de demain ?

Aujourd’hui, on voit les lacunes de ce qui nous est transmis. Est-ce qu’en 2018 on continue à reproduire cette histoire de l’art encore très blanche, très hétéronormée, très masculine, très bourgeoise dans ses codes. Finalement en interrogeant le matrimoine, c’est une porte d’entrée vers tous ces questionnements. C’est une tâche colossale.

Lors des Boum que l’on a organisé, on avait envie de faire un quizz musical pour savoir quelles sont les musiciennes et les compositrices qui nous ont inspiré-e-s qu’on a envie de retransmettre aux générations futures. On a fait une lecture en janvier, sur les poétesses du voyage parce que les femmes n’écrivent pas que sur la cuisine et leurs amours déçus. Elles parlent aussi d’aventures, de grands voyages, de grands espaces, de rencontres de l’Autre. Là aussi ça crée d’autres modèles, de politiques.

Et vous avez organisé aussi un speed dating matrimoine le 6 février, au Grand Sommeil, à Rennes.

Elise Calvez : Oui effectivement, le but était que ce soit quelque chose de très collaboratif, que chacun-e vienne avec une œuvre quelle qu’elle soit, enfin qui puisse être partagée ce soir-là dans un bar, comme un livre, un tableau, de la musique (venir avec des écouteurs), un instrument de musique pour jouer de la musique. Pour se les faire découvrir, on a pris le format du speed dating qui est quelque chose d’assez ludique, avec un temps défini pour faire connaître l’œuvre que l’on a envie.

Quelle est l’importance de varier les formes ludiques plutôt que d’utiliser la forme conférence ?

Elise Calvez : On fait aussi des conférences. Par exemple, on parlait d’Aurore Evain, on l’a accueillie en conférence l’année dernière. Parce que c’est important de nourrir des réflexions théoriques sur quelque chose d’approfondi, de factuel. Mais on invite aussi tous les gens de manière ludique à – cette expression est jolie – « chausser ses lunettes de l’égalité ».

Une fois qu’on commence par le biais ludique à interroger ça, on se dit que ça va faire son chemin du côté du grand public. Et puis en tant que public, on peut tous jouer.

Laurie Hagimont : En fait pour moi il y a deux niveaux. Il y a le niveau où l’on va réfléchir, approfondir, étudier même la question en allant loin, en allant se nourrir de choses lors des conférences avec des pointures disons-le. Et il y a aussi le niveau du quotidien. Ce sont des choses du quotidien. On peut parler du grand théâtre, des grandes œuvres, avec un côté un peu élitiste mais la culture ne se limite pas du tout à ça.

La culture, on en a tous les jours. Qui n’écoute pas de la musique ? Qui ne regarde pas une série TV ? Tout cela contribue à constituer notre héritage culturel commun. Et comment on va l’interroger ça au quotidien ? C’est pour ça qu’on avait envie de parler de matrimoine contemporain, pour qu’on arrive à poser un regard dans ce qu’on aime, ce qu’on lit, ce qu’on écoute : tiens, y a qui comme femme ? Et puis, éventuellement, se pencher dans l’histoire de ces femmes.

Ça crée plein de choses entre les personnes qui présentent ces œuvres et ces femmes et puis c’est une expérience généreuse comme quand on est entre ami-e-s et que l’on se recommande des bouquins, des films, etc. ça crée des échanges, des contacts. C’est du lien humain qu’il y a derrière. On est ancré dans le quotidien et dans quelque chose de joyeux, convivial et relationnel. Ça ne doit pas être forcément de l’étude. On peut sortir d’un rapport qui peut paraître austère. Ça peut être vivant et drôle !

Là on parle du côté grand public qui se fait découvrir des œuvres. Mais il y a aussi la prise de conscience du côté des artistes femmes. Elles ne sont pas toujours conscientes des inégalités ou alors n’osent pas toujours en parler. Revient souvent la fameuse réponse : « Le sexe n’est pas un critère »…

Elise Calvez : Je pense qu’il y a plusieurs choses. Il y a l’envie d’être reconnue pour son travail et pas pour une cause qu’on défendrait. Ce qui peut être entendu. On voit cette année particulièrement que c’est quand on est en collectif que ça change, que ça bouge et que ça réagit.

Je pense aussi que d’un point de vue individuel, les femmes peuvent avoir intégré que les freins viennent d’elles. Elles peuvent avoir intégré que si un truc ne marche pas ce n’est pas du sexisme, c’est parce qu’elles sont trop timides, c’est parce qu’elles n’ont pas osé demander ou c’est parce qu’elles ont dû mal s’y prendre, ou encore qu’elles n’osent pas demander un poste de direction, demander un prix.

Elles vont se dire que c’est dû à leur personnalité et pas à un système global. L’intérêt des soirées organisées par HF, quand il y a des rencontres, c’est que l’on se rend compte lorsqu’on échange que tout le monde a cette même défense. De se dire « Le problème, ça a dû être moi à un moment donné, j’ai dû mal m’y prendre ».

Et quand on a des témoignages de ça, en nombre, on se dit que le problème individuel est tellement partagé que ça doit vraiment être lié à nos modes d’éducation, à nos modes de représentation, à notre intégration nous-même des codes, de l’auto-censure. Quelque chose qui se joue là et qui n’est pas de l’ordre que de l’individuel. La bascule, elle est là.

Laurie Hagimont : La question du talent revient souvent. On peut trouver 80% d’hommes programmés dans une structure et seulement 20% de femmes et quand on le souligne, la réponse sera « Mon problème n’est pas de programmer un homme ou une femme mais de programmer quelqu’un qui a du talent ».

Et ça c’est complètement horrifiant comme réponse. Ça veut vraiment dire quelque chose derrière qui est in-entendable et surtout qui est très très faux. On a la parité dans les écoles d’art entre les filles et les garçons donc il se passe forcément un truc entre les deux. On voit souvent, enfin personnellement c’est mon impression, que les femmes qui sont visibles dans les arts et la culture, elles produisent généralement des œuvres qui se détachent réellement.

Ça veut dire qu’elles sont vraiment vraiment fortes pour arriver à cette visibilité. Je pense à Jane Campion avec Top of the lake, c’est un bijou. C’est d’une finesse incroyable. Il y en a plein d’autres qui auraient produit des choses qui sont très bien mais là on est dans du très très haut de gamme.

Elise Calvez : Et ce talent, il s’interroge aussi. Il est bassement lié à des choses matérielles. Quand on est artiste, si on n’a pas de bourse de création, une résidence, un budget (si on a moins d’un tiers de budget par rapport à ce que peut demander un homologue masculin et qui l’obtiendra), effectivement, à un moment donné, le rendu final du projet n’aura pas la même allure. C’est ça aussi qu’on interroge. Il y a des résidences d’artistes où il y a une artiste sur 15 qui a une bourse de création. Ça veut dire que toutes les autres ont fait autrement.

S’il n’y a pas de financement, de résidence, de reconnaissance dans le réseau – parce qu’on sait que la culture marche beaucoup par de la cooptation, par de l’informel, par le fait de rester à la fin de telle réunion, rentrer un peu plus tard le soir, être à la limite du privé et du public – si entre 30 et 40 ans on ne peut pas rester sur ces temps informels-là, on sait que ça va être un frein sur le développement d’une carrière. Le talent est une sorte de masque assez poli pour masquer des choses assez concrètes sur la cooptation, sur les réseaux et sur les recommandations.

Laurie Hagimont : Le manque de visibilité va se mettre en place très vite. Même très concrètement, un programmateur qui aurait la volonté de faire du 50/50, il va falloir qu’il s’implique plus pour aller les trouver (les femmes). Forcément, elles ne sont pas dans les résidences, dans les festivals, etc. il faut aller plus loin, creuser la recherche et comme les collègues ne les programment pas non plus, on ne peut pas s’appuyer sur son réseau.

Mais les programmateurs ont un vrai boulot à faire sur ce point-là. Beaucoup ont la volonté de le faire mais n’y arrivent pas forcément. Mais elles existent, elles sont là, mais il faut vraiment aller les chercher, il y a vraiment des pépites à sortir. Encore faut-il les voir !

Voit-on une différence quand c’est un programmateur et quand c’est une programmatrice ?

Laurie Hagimont : Je crois qu’on n’a pas étudié la question. Peut-être bien, mais là je vous le dis par croisement des données. En programmation, plus la structure va être grosse, plus elle va être institutionnalisée, moins on va avoir de femme à sa tête, à la programmation. Plus la structure va être petite, va manquer de moyen, plus on va avoir des femmes à sa tête. Et comme les femmes sont sur des petits lieux ou des lieux intermédiaires, je pense que ça doit faire une différence.

Elise Calvez : Ça joue mais on ne sait pas dans quelle mesure ça joue. Par conviction ou par moyens de productions ?

Laurie Hagimont : Je pense que c’est vraiment à double tranchant.

Elise Calvez : Après, encore heureux, il y a des programmateurs attentifs. Il n’y a aucun empêchement physiologique à ce qu’ils n’y fassent pas attention. Et vice versa. Il peut y avoir des femmes qui ne se posent pas la question non plus. Je n’en connais pas mais ça doit exister…

Laurie Hagimont : J’ai vu des lieux qui revendiquent des programmations paritaires et c’est toujours des petits lieux, des lieux associatifs.

Elise Calvez : Souvent, dans les lieux plus grands, il va y avoir un événement. Dans l’année, c’est pas terrible niveau parité mais sur une semaine, on va avoir un temps sur les femmes exceptionnelles (c’est un exemple). Il faut vraiment que ça vaille le coup ! Ça ne peut pas être au long cours dans la saison. Ça va être avec des stars, des gens exceptionnels, au niveau national ou international, quelque chose de prestigieux, sur un temps court. Bon, c’est un premier pas et tant mieux…

Mais pas suffisant…

Elise Calvez : Oui, je sais pas, c’est comme toutes ces questions de représentations et de diversité. On croise souvent la question. Sur le plateau, on aimerait qu’il y ait plus de gens différents. Et en responsabilité artistique également. La moitié de la population, ce sont des femmes, ce serait bien que ça se retrouve.

Une part de la population n’est pas d’origine française directement, ce serait bien que ça se retrouve, une part de la population vient de différentes origines sociales, ce serait aussi bien qu’elles aient le droit à la parole, à la représentation symbolique, etc. Est-ce que les arts et la culture qui sont par essence le lieu du symbole peuvent se passer de représenter la société de 2018 ?

C’est plutôt simple comme question et le fait est que non, on reste encore sur des représentations très normées : hommes, 50/60 ans, blancs, hétérosexuels. Ouvrons un peu les portes ! Oxygénons les modèles de représentation ! Ce n’est pas dans quelque chose de revanchard ou de guerrier, on est persuadé-e-s que c’est riche, que ça nous apportera à tous, et que c’est passionnant ! Ce n’est pas de l’agressivité, c’est de l’envie de partager. Il y a des cerveaux variés, des intelligences variées, des regards variés, des imaginaires variés… On a tout à y gagner ! De tous ces gens dont on se prive pour l’instant…

Laurie Hagimont : On parle beaucoup de responsables artistiques mais il y a un élément encore plus visible pour le grand public, c’est ce qu’on voit. Quelle est l’histoire qu’on nous raconte ? Dans les oeuvres narratives, il y a un test tout bête à utiliser quand on est spectateur et qui marche dans tout : c’est le test de Bechdel. Je trouve que c’est hyper important de le connaître et de le diffuser.

Quand on est face à une œuvre narrative – ça peut être une représentation au TNB, un bouquin, une série TV, un jeux vidéo – on peut se poser les 3 questions du test : Y a-t-il au moins 2 femmes qui portent un nom parmi les personnages de l’œuvre ? Est-ce que ces 2 femmes parlent entre elles ? Si elles parlent entre elles, parlent-elles d’un autre personnage masculin ?

Ce qui est marrant et qui peut paraître assez bête, c’est d’inverser les questions à propos des personnages masculins, à tous les coups, c’est oui aux 3 questions. Ça l’est assez rarement de l’autre côté. Par exemple, à la rentrée, sur les 8 prix littéraires décernés, il n’y en a qu’un qui a réussi le test de Bechdel ! En 2018 ! Et ils ont évidemment été attribués à des hommes.

Quelque chose qui commence à se faire et qui me semble assez important, c’est au niveau de la représentation des femmes dans des jurys, des tables rondes, des débats, on a eu la semaine dernière l’exemple de Mathieu Orphelin qui à la suite de sa rencontre avec la Barbe a décidé d’annuler sa participation à une table ronde car il n’y avait quasiment aucune femme représentée ! Il y en a plein des événements dans ce style…

On a vu un tremplin de musiques actuelles, sur 22 membres du jury, il y avait deux femmes… Les garçons s’il vous plait ne soyez pas complices de ça ! Des femmes en capacité de participer à un jury ou une table ronde, ça existe !

Elise Calvez : Bizarrement, on remarque que quand ils nous filent un coup de main, ça marche mieux aussi ! Tant mieux, ça aide. Mais ça légitime quelque chose qui est dit depuis des années par les assos de femmes. Enfin bon, tant mieux.

Laurie Hagimont : C’est le problème de tout le monde cette représentation. Il n’y a pas que les femmes qui veulent plus d’égalité, il y a beaucoup d’hommes dont c’est le cas. Bonne nouvelle, ils peuvent agir ! Ils peuvent adhérer à HF, par exemple !

Elise Calvez : Ou venir boire des coups aux apéros !

Ou vous aider pour les événements du mois de mars, pendant lequel vous faites un focus sur une femme en particulier. Pourquoi Clotilde Vautier ?

Elise Calvez : Alors, je le dis tout de suite parce que c’est important, ce projet a été construit avec 3 associations : HF Bretagne, Histoire du Féminisme à Rennes et Les amis du peintre Clotilde Vautier. Le point de départ c’est que Clotilde Vautier est née en 1939 et est décédée il y a 50 ans, le 10 mars 1968.

C’était une artiste peintre qui a vécu à Rennes et qui a été élève aux Beaux-Arts de Rennes où elle a rencontré les deux frères Otero, Antonio et Mariano. Et ensemble, ils forment une équipe d’artiste. Ça marche bien pour eux, ça décolle, ils ont des expos. Mariano Otero continue d’ailleurs d’exposer aujourd’hui. Antonio et Clotilde ont ensemble deux filles : Isabel Otero, comédienne, et Mariana Otero, réalisatrice.

En 1968, Clotilde Vautier tombe enceinte une 3e fois, c’est donc avant la loi Veil, avant l’avortement autorisé, et elle décède des suites de son avortement clandestin. Elle meurt très jeune. Autour de ça, ce qui nous a intéressé dans cette figure-là, c’est qu’elle croise plusieurs problématiques qui se posent aux femmes artistes. Déjà de manière très brutale avec cette question de vie ou de mort qui interrompt une carrière artistique, pour des questions liés au corps.

On n’imagine aucun artiste masculin, de Picasso à n’importe qui, dont l’œuvre se serait arrêté au moment il a eu des enfants… Il y a déjà là quelque chose qui se casse. Et puis, avec Histoire du Féminisme à Rennes, on a voulu construire ça sur différents aspects.

Sur son histoire de femme, et là il y aura une projection du film réalisé par Mariana Otero, Histoire d’un secret, qui revient sur son parcours, sur cette histoire commune certainement à des milliers de femmes en France dont on a caché l’histoire parce que c’était la honte. Le film raconte parfaitement le climat, le contexte avant la loi Veil. Et Histoire du Féminisme à Rennes proposera une visite guidée comme l’asso le fait régulièrement (17 mars à 15h30).

Et on voulu aussi ne pas parler de Clotilde Vautier uniquement en victime de sa condition de femme mais avant tout reparler de son travail, de ses œuvres, avec l’idée qu’on ne pourra jamais imaginer ce que serait devenue sa carrière si elle avait vécu plus longtemps mais qu’on peut s’intéresser à ces dernières œuvres, les plus abouties, dans les années 67-68 avant son décès, en exposant ses œuvres à la MIR du 1er au 17 mars. Avec à la fois des toiles et à la fois des croquis.

Il y aura aussi, pour compléter tout ça et remettre dans un contexte historique, on a invité Fabienne Dumont pour une conférence. Elle est historienne de l’art, critique d’art, chercheuse et enseignante à l’école des Beaux-Arts de Quimper. Et est une spécialiste de la question des représentations et de la reconnaissance des femmes artistes et notamment des plasticiennes, dans les années 70 à aujourd’hui.

Dans sa conférence, elle va partir de l’exemple de Clotilde Vautier pour voir ce que l’on peut dire des femmes artistes dont la carrière a été brisée ou dont la reconnaissance a été compliquée à faire exister. Et qu’est-ce qui peut être riche dans leur travail, en quoi leur travail nous semble valable, intéressant, y compris sur la manière de représenter les corps de femmes ? Est-ce qu’on représente le modèle féminin de la même manière ? On pose les questions. Ce sera le 14 mars à 19h à la MIR.

On essaye avec ce projet, d’attaquer la chose sous différents angles, c’est pourquoi on l’a appelé « Celle qui voulait tout », en greffant l’histoire individuelle, son parcours artistique et l’histoire collective. Au niveau de la ville de Rennes, un collège porte le nom Clotilde Vautier, et elle a une allée aussi dans une commune de Rennes Métropole. Mais son travail est toujours peu visible.

Il y a une série au musée des Beaux-Arts…

Elise Calvez : Il me semble que ce sont des croquis et je ne sais pas s’ils sont exposés. Dans le cadre du matrimoine, est-ce que ça ne pourrait pas être intéressant d’avoir une toile visible par le grand public quand il vient à Rennes d’une artiste locale ? Il y a un parcours interrompu mais sa démarche est singulière. Voilà donc notre projet du 8 mars.

Ces événements sont grand public, est-ce que vous conviez des artistes plasticiennes de Rennes – comme on a pu le voir se réunir au sein des Femmes Libres pour l’exposition Intimes, à l’Hôtel Pasteur – pour témoigner ?

Elise Calvez : On n’a pas fait le choix des témoignages d’artistes d’aujourd’hui. Cela dit je pense que lors de la conférence il y aura un échange et ce sera intéressant de voir si les freins qui existent aujourd’hui sont toujours les mêmes, en partie, que ceux qu’a pu connaître Clotilde Vautier.

Je pense que c’est autour de la conférence que ça pourra se faire. Le simple fait par le matrimoine de faire ré-émerger des modèles nourrit la réflexion et la pratique des artistes d’aujourd’hui. Parce que si les modèles ne sont pas transmis, chaque génération a l’impression qu’elle doit refaire son histoire de l’art, recommencer, ou s’imaginer en pionnière, etc. 

 

Du 1er au 17 mars : "Dernières œuvres, 1967-68"
Exposition des toiles et dessins peints par Clotilde Vautier durant les dernières années de sa vie, marquées par une grande créativité.
Maison Internationale de Rennes, du lundi au samedi, de 14h à 19h (ouverture plus tardive en cas d'autre événement à la MIR)
Gratuit

Samedi 10 mars : Histoire d'un secret : projection et rencontre avec la réalisatrice Mariana Otero
Cinéma L'Arvor, 18h
Entrée payante - Réservation conseillée

Mercredi 14 mars : "A partir de Clotilde Vautier, point de vue féministe sur la création et la reconnaissance des plasticiennes"
Conférence de l'historienne de l'art Fabienne Dumont, professeure à EESAB
Maison Internationale de Rennes, 19h
Gratuit

Samedi 17 mars : Visite guidée "Rennes au féminisme", sur les traces des luttes rennaises pour le droit à l'avortement
Centre-ville (point de rendez-vous communiqué lors de l'inscription), 15h30
Inscription obligatoire: histoire.feminisme.rennes@gmail.com
Gratuit

Célian Ramis

Artisanat : portraits de passionnées

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Portrait de quatre artisanes rennaises qui partagent leur passion pour leurs arts créatifs, le fait main et le fait à la maison, et intègrent dans leur démarche de fabrication certains objets de récup'.
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Si l’artisanat breton, tous secteurs confondus, note une baisse du salariat, les petites entreprises se plaisent plutôt à chantonner un air bien connu d’Alain Bashung et les micro-entreprises ont le vent en poupe. Une nouvelle tendance se dessine depuis quelques années, celle du Do It Yourself et du système Débrouille, survenant comme une alternative à l’asphyxiant consumérisme provoqué par la mondialisation.

Entre les conditions déplorables de travail des marques et enseignes qui délocalisent leur fabrication, les scandales sanitaires de certaines matières néfastes et l’effet désastreux d’une production à outrance sur l’environnement, une partie de la population opte pour une nouvelle manière de consommer et de fabriquer.

Pour ce focus, la rédaction de YEGG a rencontré quatre créatrices rennaises, investies dans le secteur de l’artisanat comme activité principale ou non. Elles partagent leurs parcours, passions, savoir-faire et difficultés.

Artisanes à temps complet ou non, créatrices dans des secteurs différents, elles partagent néanmoins des points communs, dont le fait-main et le fait à la maison. Sans oublier qu’elles intègrent toutes dans leur démarche de fabrication la réflexion autour de secondes vies à donner à des objets. Tour d’horizon de leurs univers créatifs et portraits de passionnées.

Depuis trois ans, elle retape entièrement sa maison avec son mari. Elle aime le bricolage et en fait depuis longtemps avec ses deux filles. À 46 ans, Elsa Chaderat est infirmière scolaire au lycée Jeanne d’Arc, à Rennes. À mi-temps. Et elle est également, depuis un an et demi environ, la créatrice des Demoiselles. Des sculptures féminines vêtues d’une robe blanche et d’une ou plusieurs roses, fabriquées en papier mâché et fil de fer.

C’est en participant à un atelier animé par l’artiste plasticienne et art-thérapeute, Emilie Réan, à Bourg-des-Comptes (35) que le déclic survient. « Pendant 3h, il s’est passé un truc. J’ai fait la première Demoiselle. Qui ne ressemble pas à ce que je fais maintenant mais c’est la toute première. Après, pendant 15 jours, j’ai peu dormi, j’avais plein d’idées qui fourmillaient. J’ai pris des notes dans des carnets, fait des dessins, il y en a pour 20 ans d’exploitation ! », rigole Elsa.

Très rapidement, elle se met à l’ouvrage, inspirée par la blancheur, les robes qui volent et flottent dans l’air, soufflées et gonflées par le vent. « On a fabriqué un petit atelier car je ne voulais pas plonger ma famille dans le bordel. », précise-t-elle. Une petite pièce, au rez-de-chaussée de sa maison, est aménagée en guise d’atelier, là où une table est installée, face à la fenêtre et à la rue, et où les Demoiselles trônent fièrement sur les étagères. Et sur les murs, quelques affiches dont l’une bien fleurie attire l’œil, de par la citation de Matisse qui s’illustre en son centre : « La créativité demande du courage ».

Et quand des ami-e-s de La petite mécanique – espace de partage autour des arts et de la nature situé dans le quartier du Sacré Cœur à Rennes – lui proposent d’exposer ses sculptures, elle n’hésite pas à se lancer dans le bouillon des expos-ventes et des marchés de créateurs/trices :

« J’ai été très surprise des retours, ça m’a donné plein d’énergie. J’ai particulièrement apprécié le contact avec les gens, ça m’a vraiment donné des idées et surtout l’envie de continuer. »

LIEUX DE PARTAGE

Depuis moins d’un an, elle a également intégré l’atelier galerie L’Ombre Blanche, lancé en mai dernier par Sarah Estellé. Un lieu de partage proposant des expositions éphémères ainsi que des ateliers pour enfants et adultes autour de la sculpture, le dessin d’observation, la peinture et les arts créatifs.

« C’est très agréable de se regrouper et de partager comme ça. Je donne peu de cours mais quand j’en fais, c’est super. Les enfants ont plein d’idées. Ils/elles veulent faire des Demoiselles et ce qui est formidable, c’est que ça ne donne jamais la même chose que celles que je fabrique. », s’enthousiasme la sculptrice.

Elle en parle avec émerveillement et plaisir, sans cacher les bémols que l’artisanat contient. La création, dans son étape pure de fabrication, demande investissement en terme de nombre d’heures passées dans l’atelier et s’accompagne d’une certaine solitude, ou tout du moins à un isolement. « Je découvre que quand on est comme ça dans son monde, dans son univers, quand on en sort, on ne fait pas très sociable. », souligne-t-elle.

Toutefois, elle reste positive, gonflée à bloc par l’énergie procurée par les rencontres : « Je suis tombée en amour et je suis tombée dedans par hasard et cette découverte a pris un tournant surprenant menant à des rencontres qui donnent de l’énergie ! » Ce qui lui permet de fortement s’investir durant les périodes de Noël, aboutissant à une création importante et par conséquent à du stock pour les mois suivants, et de lancer de nouveaux projets.

Comme celui d’une exposition dans le cloître de la maison St Cyr, assorti d’un atelier en direction des personnes âgées de la maison de retraite en mars 2018. « J’attends des réponses pour d’autres lieux d’exposition. Il faut faire pas mal d’œuvres et avoir pas mal de temps. », explique Elsa Chaderat. Ainsi, elle alterne les instants de travail sur ces Demoiselles, qu’elle voudrait bientôt voir grandir en terme de taille, son métier d’infirmière scolaire et sa vie personnelle.

BIDOUILLE ET FORMATION

De son côté, Elisabeth De Abreu, 48 ans, s’est établie depuis quatre ans bientôt, en septembre 2013, en tant que mosaïste professionnelle. Elle aussi s’est saisie d’une annexe de sa maison, à Vern-sur-Seiche, pour en faire un atelier.

Un atelier coloré, composé d’une multitude de tableaux accrochés aux murs et de bocaux en verre remplis de mosaïques et de tesselles. À côté de son tabouret de travail, un tranchet. Sur lequel elle place sa matière, qu’elle coupe d’un bon coup de marteline.

« Ça pèse un kilo ! Vous imaginez le poids dans le bras à la fin de la journée ?! », s’exclame-t-elle, en positionnant la pièce sur un coussin en marbre et en mosaïque, qu’elle réalise à la manière des coussins en crochet.

Sa rencontre avec la mosaïque date d’il y a 15 ans. Elle habite alors en Corse et ramasse des bouts de verres polis sur la plage, se disant qu’un jour, elle les utiliserait. Probablement. Pourquoi faire ? Elle ne sait pas encore. Une amie lui parle de cet art qui l’attire rapidement.

« J’ai commencé par faire du collage à la main, de la bidouille, mais ça ne tenait pas. Et je ne trouvais pas de cours. À Angers, il y a un peu plus de 4 ans, mon mari m’a offert un stage de bricolage, puis j’ai trouvé une association, à Chantepie, de femmes qui faisaient de la mosaïque entre elles. Ça ne m’a pas suffit, j’ai alors pris des cours particuliers auprès d’une mosaïste, à Rennes. C’est elle qui m’a encouragée à ouvrir mon atelier. », explique Elisabeth.

Elle va ainsi effectuer une formation privée de 8 mois dans un atelier privé. « Pour être maitre mosaïste, il faut aller suivre une formation de 3 ans en Italie. Il n’y en a pas en France. Ce n’était pas possible pour moi de faire ça avec ma vie de famille. », précise-t-elle.

De temps en temps, elle s’en va effectuer des stages à Tours auprès des deux Meilleures Ouvrières de France, toutes deux maitres mosaïstes, pour évoluer et se perfectionner.

SE DIVERSIFIER

Ce qui lui plait, c’est la diversité. Des formes, des matières, des couleurs, des supports. Décorer un sol, un buste de femme, une salle de bain, un bâtiment, un tableau… Avec du marbre, des pierres, des tesselles, etc. « On ne peut pas se lasser ! », dit-elle d’un ton enjoué.

Mais c’est aussi un moment de détente autour d’un projet artistique. Quand elle planche sur une œuvre personnelle, elle s’évade. Elle parle véritablement de thérapie en soi.

« Quand on passe du temps à tailler une tesselle, on ne pense pas aux problèmes. J’ai commencé la mosaïque il y a 15 ans, c’était à la naissance de mon aînée qui est porteuse de handicap. Une psychiatre m’a dit que ça avait peut-être un lien. Je ne sais pas si c’est ça en réalité mais la mosaïque consiste à casser des pièces pour reconstruire quelque chose. », analyse l’artisane.

Et c’est à la fin de son congé parental, qui a duré cinq ans, qu’elle a fait le choix de s’installer en micro-entreprise et de s’enregistrer auprès de la maison des artistes.

« Soit je faisais une formation pro, soit je retournais bosser dans un bureau. Ça a été un choix familial. C’est ma passion, je suis une artiste, une maman, mon mari travaille beaucoup et créer mon atelier à la maison permettait réellement de concilier vie professionnelle et vie privée. Pour mon aînée handicapée, il faut avoir des disponibilités plus importantes. Mais ce n’est pas seulement pour elle. Là par exemple ma fille a la mononucléose, je peux être à côté d’elle tout en travaillant. », précise-t-elle.

Pour pouvoir en vivre, elle a tout mis en place pour diversifier un maximum son activité et ne pas se baser uniquement sur la vente de ses œuvres. Ainsi, elle anime cours et stages dans son atelier, en direction des enfants et des adultes, « de 5 à 84 ans, porteurs de handicaps moteurs, de handicaps mentaux, ou non, la mosaïque, c’est pour tout le monde. »

Et passe également du temps à l’extérieur proposant de l’art-thérapie avec une musicothérapeute, des ateliers dans 3 écoles différentes sur le temps périscolaire, dans des EHPAD, dans des centres de loisirs pour enfants valides et enfants handicapés.

Elle peut aussi intervenir pour décorer des panneaux communaux et participera prochainement à une session de team building – concept qui a pour vocation de fédérer une équipe autour d’une activité collective – dans une grande entreprise rennaise et travaille sur un projet d’atelier dans une école avec des adolescents en difficultés, voire échecs, scolaires. Elle justifie :

« Comme mon atelier est à la maison, déjà, je n’ai pas de loyer. Mais il est impératif de se diversifier car les ventes ne suffisent pas pour moi. J’ai vraiment du mal à vendre les œuvres que je crée, à donner une valeur en prix à mon travail. Ça me sert plus de vitrine. Quand des personnes les voient et me les demandent, je leur vends mais en général, c’est vrai que j’aime bien les garder. Après, il y a aussi des commandes, et là c’est dur car il faut se mettre à la place de la personne et se demander si ça va lui plaire. »

Elisabeth De Abreu, comme Elsa Chaderat, est particulièrement friande du contact et des rencontres. C’est ce qu’elle aime par dessus tout lors de l’événement L’art et la main, dont la 9e édition a eu lieu les 28 et 29 janvier à la Ferme de la harpe, à Rennes.

« On ne fait pas de ventes. On est là pour travailler devant le public, partager les expériences et échanger avec les gens. C’est vraiment ce que je préfère, les ateliers de démonstration », signale-t-elle, tout en élaborant la liste des manifestations auxquelles elle participe (lire encadré).

TROUVER SA VOIE

Pourtant, les places sont chères pour trouver une place sur les marchés. C’est le constat auquel Sonia Driot a été obligée de se confronter. Que ce soit sur la place Hoche, sur la dalle du Colombier ou ailleurs, tout est complet. Depuis, elle a décidé d’assurer ses arrières, en trouvant un boulot de baby-sitter, le matin et le soir, en parallèle de sa création de bijoux qu’elle a commencé à toucher en 2012, lors de son voyage en Amérique du Sud.

Elle découvre le travail de l’« alambre » - fil en espagnol – de tout type : argent, cuivre, laiton… « J’ai vu ça dans la rue, car là-bas, on peut facilement vendre comme ça. Ici, on doit avoir des autorisations spécifiques, à part dans des endroits autorisés comme j’ai déjà fait à Beaubourg au Centre Pompidou à Paris. Maintenant, je me suis mise en micro-entreprise pour faire les marchés. Bref, j’ai trouvé ça magnifique et l’artisan m’a appris quelques formes. Je m’y suis mise. Je n’avais pas de revenus à part la musique, donc c’est une forte motivation, car il faut bien manger et se loger. », livre-t-elle, poursuivant :

« C’était dur au début de mettre un prix sur les créations, je me suis renseignée auprès des personnes, des autres artisans. On peut très facilement faire des rencontres là-bas. Je suis tombée sur un couple française/péruvien, on a discuté et il m’a tout de suite dit de venir le voir le lendemain pour m’apprendre à faire des bagues. »

Quelques années après son retour en France, elle souhaite intégrer l’école Tané, de bijouterie et orfèvrerie, à Ploërmel mais ne sera pas retenue.

« J’ai encore du chemin à faire et des choses à apprendre. », reconnaît Sonia. Il est difficile de trouver un emploi en tant que salariée d’une entreprise pratiquant l’artisanat et le réseau est un travail intense, de tous les jours, qui met du temps à se mettre en place. Pour autant, elle ne désespère pas et ne se démotive pas.

Au contraire, elle apparaît bien consciente de ses points faibles, comme la communication à travers les réseaux sociaux et la présence qu’elle voudrait augmenter sur les plateformes de vente de créations faites-main comme Little market ou Etsy, et semble bien disposée à développer ce côté un brin obligatoire, mais pas n’importe comment.

PASSIONNÉE PAR LES HISTOIRES

Elle s’intéresse, se renseigne, cherche à glaner des conseils en terme de techniques photos pour présenter au mieux ses créations. Des créations joliment présentées dans sa chambre, là où se trouve son atelier bidouillé d’une porte comme planche de bureaux, d’une deuxième table sur laquelle elle travaille, et de plusieurs mallettes entreposant ses matériaux, des objets de récup’ et ses bijoux entre boucles d’oreille, bagues, bracelets et colliers. Mais aussi ses pierres.

Car si elle est passionnée par le travail des fils d’argent, de laiton, de cuivre et autre, elle est également fascinée par les vertus et propriétés des pierres. « Elles ont toutes une histoire et c’est vraiment un puits sans fond », s’exclame-t-elle, en nous présentant leurs différences, leurs textures et leur attrait.

À 29 ans, Sonia Driot est incontestablement en amour pour son travail. Pour elle, c’est un métier des plus méditatifs. Le fait de se concentrer des heures durant sur des petites pièces, qu’elle pince et tord pour amener le fil à la forme qu’elle veut établir, lui permet de se relaxer. Mais aussi elle apprécie tout particulièrement le contact qui s’établit entre la créatrice et le public.

« Avec une amie parisienne qui travaille dans le secteur de l’artisanat également, on a bossé deux mois ensemble. On a pu constater que les gens se tournent vers l’artisanat pour les pièces uniques que nous produisons. Et au-delà de ça, il y a aussi le rêve qu’on leur vend. On est toutes les deux des voyageuses et on partage l’histoire de chaque pièce. L’argent est une monnaie d’échange pour vivre mais le travail de la matière et le rapport aux gens n’a pas de prix. », souligne-t-elle. D’où le fait qu’elle adapte le prix de ses créations :

« Je me suis mise à 8 / 8,50 euros de l’heure. En général, sur la somme globale, je réduis le prix. Je ne suis pas prête à dépasser un seuil de prix. Si j’ai en face de moi quelqu’un qui a les moyens, je laisse le prix fixé. Si j’ai en face de moi quelqu’un qui n’a pas les moyens et qui a flashé sur une pièce, je vais baisser le prix, sans y perdre, il faut que ça aille dans les deux sens tout de même. »

CONNECTÉE ET BRANCHÉE

L’accessibilité est un enjeu majeur dans l’artisanat, devant trouver l’équilibre entre la valeur des matières utilisées, du travail produit par l’humain et un prix abordable pour être non seulement rentable mais bénéfique. « Au début, mes portefeuilles étaient moins chers, j’ai vu qu’ils partaient vraiment très vite. Je me suis permise d’augmenter les tarifs, en incluant les frais de port dedans, car sinon ils sont gratuits sur internet. Mais il faut rester accessible et ne pas être au-dessus des prix du marché non plus. », explique Anne-Cécile Le Guevel.

À 42 ans, elle est professeure de techno au collège. Et depuis 2 ans et demi a lancé sa boutique en ligne Anne-Cécile Création, fabriquant ainsi sacs à main, portefeuilles et blagues à tabac, très tendances actuellement. Il y a 15 ans, elle a commencé la couture et a choisi de faire ces propres vêtements. Un loisirs créatif et utile qui lui a permis de s’occuper les mains durant un arrêt de travail de trois mois.

« J’ai acheté une jupe en cuir dans une braderie et j’en ai fait un sac. Au début, une copine m’a prêté un patron, puis je me suis mise à faire mes propres patrons. », se souvient-elle. Elle fabrique donc ses sacs à main, puis les offre à des amies, participe à une expo-vente organisée par une amie et, grâce au succès du lancement, va jusqu’à ouvrir une boutique sur Little market et une autre sur Etsy, pour finalement créer sa marque avec un site personnel, en prenant un statut d’auto-entrepreneure.

Sa démarche, elle l’avait intégrée avant de se lancer à son compte, en parallèle de son activité de professeure. « J’aime beaucoup chiner, aller dans les friperies, dans les braderies, les relais. Parmi mon entourage, certain-e-s me donnent aussi des cuirs qu’ils/elles n’utilisent plus. Je ne prends pas forcément tout parce que le but n’est pas d’accumuler non plus ! », précise Anne-Cécile. Par exemple, elle ne prend pas le cuir noir.

« C’est la couleur qui m’intéresse !, répète-t-elle. Quand les couleurs ne m’inspirent pas, j’ai moins envie de créer, il faut alors que j’achète de nouveaux cuirs. » Elle se rend parfois en boutique pour acheter des chutes de cuir mais surtout écume les magasins de tissus, qu’elle prend à motifs pour les associer au cuir uni choisi.

Sur son bureau-atelier, au rez-de-chaussée de sa maison, les tissus s’empilent et côtoient, non loin de la machine à coudre, une multitude de valisettes que l’on a envie d’ouvrir, par curiosité, les yeux remplis d’espoir d’y déceler 1001 trésors. Il y a des boutons, des fils, des outils. Le tout, parfaitement ordonné et rangé.

Et derrière la créatrice, mais aussi sur les côtés de la pièce, des créations quasiment terminées, qui attendent d’être envoyées à leur commanditaire ou de recevoir en gravure les initiales de l’artisane. « Ça prend beaucoup de temps, entre la création, les photos que je fais sur ma terrasse en général, la mise en ligne, l’envoi. Il y a des périodes où je n’ai pas envie du tout. Et puis, je m’y remets et c’est parti. Je ne fais jamais deux fois la même pièce et si on me fait une commande, je refuse de reproduire un objet repéré dans une boutique. Ça peut m’inspirer mais je ne suis pas là pour recopier. », insiste-t-elle.

Sa marque de fabrique, c’est justement son association tissus à motifs et cuir récupéré sur des fringues. Elle privilégie ainsi le recyclage et aime l’idée de pouvoir donner une seconde vie aux vêtements : « On aime beaucoup faire les braderies avec mon mari. On a très peu de choses neuves chez nous. À quoi ça sert de consommer à outrance ? Quand on en a trop, on revend. Ma démarche dans ma création, je l’explique quand je fais les marchés de créateurs/trices. Je mets une pancarte avec des photos des différentes étapes de fabrication. »

À RECYCLER

La récup’, c’est dans l’ère du temps, comme le dit Anne-Cécile Le Guevel. Surtout quand l’activité se veut déjà du système Débrouille, avec un atelier à domicile et la création d’une boutique en ligne, faisant avec les moyens et techniques du bord. Même si aujourd’hui, les formations et ateliers concernant la communication via les réseaux sociaux et l’investissement du temps passé à actualiser sa boutique en ligne, se développent de plus en plus.

Ainsi, les quatre artisanes rencontrées utilisent toutes dans leurs créations des objets ou matériaux ayant déjà vécu. Elsa Chaderat réutilise fils de fer et journaux pour établir la base et les cheveux de ces Demoiselles et leur recouvrir le corps et les hanches avant de construire les robes en papier mâché, qu’elle peindra ensuite pour les rendre blanches. « En hiver, je les fais sécher sur le poêle, c’est très pratique. », dit-elle d’un air malicieux.

Travailler avec ce que l’on a sous la main est aussi judicieux pour économiser que pour se renouveler. Friande de nouvelles matières, Elisabeth De Abreu aime varier les supports et les pièces qu’elle utilise. Ainsi, quand elle aperçoit près de chez elle une vitre d’abribus brisée en mille éclats de verre, elle n’hésite pas à s’en saisir, tout comme la vieille vaisselle qu’il suffit de briser pour s’en servir de substrat.

« En se baladant sur la plage, on peut trouver plein de choses ! Avec les enfants, on s’amuse beaucoup avec les coquillages, les coraux (uniquement ramassés sur la plage), mais aussi les capsules de café, de sodas ou même des graines. », énumère-t-elle, en farfouillant les étagères d’un placard qui recèle de créations faites en ateliers. Les graines naturelles sont également utilisées sur certains bijoux de Sonia Driot. Tout comme les plumes ramassées, avec autorisation des agents municipaux, par la jeune femme dans la volière du parc du Thabor.

« Au départ, j’avais pensé à faire quelque chose 100% naturel et récup’. Ça m’a fait me pencher vers la réutilisation de briques de lait et de jus de fruit pour faire des porte-monnaies. Puis, j’ai commencé à faire des bijoux, et là aussi j’avais pensé à faire quelque chose avec des bouts de bois mais j’ai vu qu’il y avait encore trop de réticences du côté du public à acheter des créations entièrement fabriquées en récup’ »
souligne Sonia.

Le savoir-faire des matières s’allie alors à la créativité des artisanes, qui font également preuve d’imagination pour mêler matériaux et objets de récupération. Leurs parcours témoignent, non seulement de la diversité des profils, mais aussi des ressources nécessaires et indispensables au secteur de l’artisanat, qui invoque aujourd’hui amour de la pièce unique, de la minutie, de la rencontre et du rapport humain, et consommation alternative et moderne.

 

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Fait à la main et à la maison
Passion, savoir-faire et système débrouille
L'artisanat se manifeste

Célian Ramis

Arts engagés : Lumière sur les opprimé-e-s

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Enquête sur les artistes engagé-e-s et leurs créations, qui ont pour vocation de susciter l'échange et le débat, de participer à la réflexion collective et de rendre visible la richesse de la diversité.
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« La question de l’universalisme dans les arts est occidentale. Ils sont gérés par des mecs, blancs, hétéros, qui se pensent objectifs et neutres. Alors qu’en réalité, ils produisent des choses qui racontent précisément où se situe le pouvoir. Quand on parle de « minorités », on désigne tout ce qui n’a pas le pouvoir, qui n’est pas dans la norme. », explique Marine Bachelot Nguyen, auteure et metteure en scène, présidente de HF Bretagne et membre de l’association Décoloniser les arts.

Théâtre, danse, cinéma, musique, littérature, arts plastiques, etc., femmes et/ou hommes s’engagent pour briser le système oppressé-e-s/oppresseurs à travers de nouvelles formes, dans lesquelles l’artistique cotoit le politique. Comment faire bouger les lignes des normes sociales et sociétales à travers les arts ? Et qu’advient-il de celle et de celui qui s’en empare pour faire la lumière sur des sujets ou des groupes de personnes minoré-e-s et invisibilisé-e-s ?

On a souvent tendance à penser qu’un-e artiste, par nature, est engagé-e. Dans la démarche de création, c’est le cas. Le processus même résulte d’un engagement qui peut être purement artistique. L’engagement, et certain-e-s s’en défendent avec ferveur, n’est donc pas toujours social ou politique. À cela, on peut arguer la limite de l’intime, ce dernier étant politique malgré tout, dès l’instant où il devient public. Les artistes rencontré-e-s ce mois-ci témoignent tou-te-s d’une démarche commune : participer à travers leurs œuvres à l’avancée des débats et des réflexions sur les sociétés actuelles, en rendant visibles minorités et opprimé-e-s et en brisant les barrières des normes, des tabous ainsi que celle des arts. Pour s’en affranchir et ainsi se diriger vers un avenir plus égalitaire.

Mercredi 23 janvier, une voiture stationne devant la maison de quartier Rennes Nord, La Maison Bleue. À l’avant, un homme, visiblement irrité par l’attente de sa femme. À l’arrière, leurs trois enfants. De retour du marché, leur mère s’installe dans le véhicule, ravie d’avoir acheté quelques friandises et une jolie robe. Mais son mari ne voit pas cette allégresse d’un très bon œil et laisse éclater, de manière crescendo, sa jalousie jusqu’à insulter son épouse en prenant les enfants à parti. Le moment de démarrer le moteur signe la fin de la scène. Mais pas de l’asphyxie et de l’angoisse ressenties.

Le couple est un duo de comédiens, les enfants des spectatrices/teurs. Sept minutes suffisent à nous plonger dans la violence d’une situation que l’on pourrait imaginer banale. Une querelle d’amoureux nourrie par la jalousie de l’homme. Sauf que les termes employés au cours de la conversation tendent à nous indiquer qu’il ne s’agit pas de la première dispute du genre. Lui l’accuse, l’agresse. Elle, tente d’apaiser les choses, de le rassurer avec légèreté. L’étau se resserre, l’homme fait de sa femme sa propriété et n’hésite pas à employer des mots forts de conséquence. Dévalorisants.

Dans le cadre du programme rennais Non aux violences faites aux femmes, la compagnie Quidam Théâtre a préparé Tu te prends pour qui ?, pièce pour 3 spectateurs/trices basée sur une scène de violence conjugale ordinaire, inspirée du témoignage de Rachel Jouvet. Cette dernière est à l’origine de la création Je te veux impeccable, le cri d’une femme. Loïc Choneau, metteur en scène de la compagnie, rencontre la comédienne qui finit par lui confier son histoire à elle, victime de violences conjugales il y a environ 20 ans (lire YEGG#19 – Novembre 2013).

L’expérience livrée le 23 novembre dernier découle donc de l’idée de décliner un moment de violence vécu par Rachel Jouvet et de le confronter à l’universel. « Car ce qu’elle vit devient un discours universel. Si vous enlevez le contexte et que vous gardez la question de fond, cela peut se passer n’importe quand et n’importe où. C’est pour cette raison que les personnages n’ont pas de nom dans la scène. C’est Il et c’est Elle. », souligne Loïc Choneau qui a conçu cette mise en situation avec la conscience que le moindre détail compte, « les silences sont importants, les mots renferment une violence extrême, de l’amertume et l’aller retour du ‘je t’aime, je te déteste’ est très significatif ».

Si il est à l’affut de toutes ces subtilités qui font le réalisme et la véracité du propos, c’est parce qu’il a passé du temps toutes les semaines pendant deux mois à récolter la parole de Rachel Jouvet. Et en parallèle, à se renseigner sur le point de vue de son ex-compagnon, en lisant les PV du tribunal par exemple : « L’idée n’est pas de faire une pièce qui les montre simplement l’un contre l’autre mais de montrer l’emprise qu’il exerce sur elle. »

CASSER LE MUR ENTRE LE THÉÂTRE ET LA RÉALITÉ

Loïc Choneau se dit « écriveur ». Un écriveur de spectacles de société. Tout le travail de Quidam Théâtre se nourrit des vécus des personnes rencontrées au hasard du quotidien ou sur demande d’intervention lors de conférences décalées – « des conférences loufoques pour lesquelles deux comédiennes interviennent, sur des sujets précis. Mais ce qu’elles disent est toujours vrai. » - ou de recueil des paroles retranscrites en livret.

En 10 ans, la compagnie a délié les langues et permis d’aborder des sujets intimes et/ou confidentiels, peu médiatisés ou peu traités dans les arts, ou réservés à une catégorie d’initié-e-s. Conditions de travail en abattoir, précarité sociale, droits de l’enfant, violences conjugales, vieillissement pour les créations. Numérique, anorexie ou encore suicide pour les conférences décalées. « C’est un module de proximité au format adaptable, qui facilite la parole et concentre le propos. C’est très efficace pour engager les débats. », explique-t-il.

Il parle d’écriture rapide, éphémère, qui n’a pas vocation à rester dans le temps mais a pour objectif de mettre en mouvement, être accessible et faire réfléchir en parlant du peuple, du quotidien. C’est là toute l’âme de l’éducation populaire à laquelle il a été élevé.

« J’ai ajouté l’artistique au politique ! Mais attention, ce n’est pas du théâtre miroir, on ne participe pas aux débats qui suivent nos interventions. »
précise-t-il.

Actuellement, la compagnie travaille, en lien avec l’association Déclic Femmes, au livret de paroles composé de 12 témoignages de femmes issues de tous les continents autour des « Langues en exil, féminin pluriel » : « Des femmes mexicaines, kurdes, marocaines, sénégalaises… ont réfléchi autour de ‘qu’est-ce que c’est que d’avoir sa langue lorsque l’on est en exil ?’ et ‘comment ça se tient ensemble avec le français ?’. Pour chaque texte, un extrait sera traduit dans la langue d’origine. »

Ce travail s’inscrit dans cette volonté de valoriser la parole, et dans le livret, cela passe par la confection d’un bel objet réalisé en micro-édition pour ne pas photocopier les écrits. Autour de ce projet se croiseront plusieurs disciplines artistiques en mars prochain, à l’occasion du programme rennais de la journée internationale pour les droits des femmes : « Une lecture se fera ici à La Maison Bleue avec une musicienne, une danseuse, une comédienne et les femmes en exil. »

Sur ce point, Loïc Choneau insiste : il n’y a aucune proposition nue. Le but est toujours de créer un échange par la suite. Et c’était précisément l’exigence de La Maison Bleue quant à la scène de violences conjugales. En effet, la maison de quartier a souhaité inviter Rachel Jouvet à un café citoyen qui a suivi la mise en situation.

« On est toujours intégrés à une démarche, on est un moment de la démarche. Une intervention ludique qui évite de tomber dans le pathos ou dans la tristesse. On est très attachés au sein de la compagnie à la dignité et à la solidarité. Et on aime travailler sur la porosité du vrai et du faux. », conclut-il. Pour casser le mur entre théâtre et réalité.

AGIR ENSEMBLE CONTRE LES DISCRIMINATIONS

La compagnie Quidam Théâtre se rapproche dans son essence et sa colonne vertébrale du théâtre forum et du théâtre de l’opprimé. Une forme permettant, à travers une interactivité entre les acteurs/trices et le public, de faire émerger la parole autour de sujets souvent complexes ou matières à polémique et à division de l’opinion publique.

Le 26 novembre dernier, c’est dans l’ancien EHPAD du square Ludovic Trarieux, dans le quartier de La Poterie, que la Cimade a donné rendez-vous aux Rennais-es dans le cadre du festival Migrant’Scène, voué à informer et sensibiliser les populations aux questions de racisme et de flux migratoire. Et cet après-midi là, c’est l’association Un toit c’est un droit qui prend la parole en ouverture de l’événement.

Pour expliquer que le lieu investi pour le festival est un squat qui regroupe à l’heure actuelle près de 160 personnes, enfants compris qui devraient bénéficier d’une occupation gratuite pendant un an mais qui manquent d’électricité et donc de chauffage, des démarches étant entamées mais pour l’instant pas réglées.

Des membres de l’association La Cimade, dont Aurélie Budor (lire YEGG#52 – Novembre 2016), sont intervenues plusieurs semaines durant pour organiser avec des migrant-e-s volontaires les trois scènes qui ont été présentées lors du festival. Pour recueillir  « leur point de vue en tant qu’opprimé-e-s et essayer de bouleverser l’oppression ». Ce sont leurs histoires qui se racontent sur la piste. Des situations qu’ils et elles ont vécues, ont livré et qui ont été mises en scène puis interprétées par d’autres personnes, comédiennes ou non.

Le principe est simple : les tableaux sont joués une première fois au public qui assiste alors à une série d’injustices aujourd’hui banalisées. Le racisme ordinaire sous sa forme la plus primaire. Qui se traduit par une méfiance des passager-e-s d’un bus vis-à-vis de deux hommes noirs, par des contrôles au faciès répétés et insistants ou encore par de la discrimination au logement basée sur le nom et l’accent de la personne.

Dans un deuxième temps, une des scènes est mise en forum, c’est-à-dire que les spectateurs/trices peuvent à tout moment intervenir pour modifier le cours des choses. La personne se placera alors du côté de l’opprimé-e, à sa place ou en soutien. L’exercice est difficile mais brillant. Permettant de faire sauter certains stéréotypes communs et profondément ancrés, on cherche ensemble des solutions pour agir et non pas seulement pour théoriser.

Chacun-e apporte sa pierre à l’édifice et révèle la complexité de ces situations. Sans trouver la « bonne réponse », l’expérience provoque un déclic et pousse à réfléchir en se responsabilisant davantage. Une forme efficace puisque ludique et collective qui se décline autour de n’importe quel thème sociétal et citoyen et qui peut s’appliquer à toutes les tranches d’âge et milieux sociaux et dans les endroits, notamment en milieu scolaire pour agir et réagir dès le plus jeune âge. Et qui complète les conférences gesticulées, issues de l’éducation populaire, qui apportent des connaissances théoriques autour d’un vécu personnel.

QUE LES MINORITÉS INTÉGRENT LA MAJORITÉ

De cela résulte un écho universel. Et s’il n’y a pas de propriétaire de l’universel comme le dit la metteure en scène et auteure Marine Bachelot Nguyen, elle s’attache dans tout son théâtre à mettre en lumière « ces voix minoritaires qui luttent pour être incluses dans l’universel ». La co-fondatrice du collectif Lumière d’août reste très attentive à ce que l’on qualifie d’universel et de minoritaire :

« La question de l’universalisme dans les arts est occidentale. Ils sont gérés par des mecs, blancs, hétéros qui se pensent objectifs et neutres. Alors qu’en réalité, ils produisent des choses qui racontent précisément où se situe le pouvoir. Quand on parle de « minorités », on désigne tout ce qui n’a pas le pouvoir, qui n’est pas dans la norme. »

Depuis bientôt 15 ans, elle participe à l’évolution du théâtre contemporain et s’intéresse de près à la dimension politique de cet art en effectuant des recherches universitaires sur le théâtre militant, dans la lignée du dramaturge Dario Fo, dont elle se revendique faire partie. « J’ai toujours assumé cette dimension politique et militante et je revendique les savoirs même si je m’expose à la critique de « tu parles d’un sujet qui te concerne donc tu n’as pas le recul ». Oui ça me concerne et ça te concerne aussi en tant qu’être humain ! »

AU CROISEMENT DES LUTTES

Le travail de Marine Bachelot Nguyen est imprégné de ces valeurs personnelles et de son vécu. Et surtout de l’intersectionnalité des luttes en laquelle elle croit fermement. Féminismes, racismes, lutte des classes, sexualités… Elle croise les divers systèmes de domination et d’oppression à travers une écriture très sensible et complète.

C’est un coup de poing dans la gueule que l’on recevait en avril dernier, à l’occasion du festival Mythos, à la lecture de son texte écrit pour la pièce mise en scène par David Gauchard, Le fils. L’histoire d’une mère qui livre ses pensées et ses réflexions autour de sa foi catholique, de son métier de pharmacienne, et qui va s’épanouir en prenant part à la Manif pour tous. Du 10 au 12 janvier prochain, elle présentera au TNB de Rennes sa nouvelle création, Les ombres et les lèvres, pour laquelle elle est partie au Viêtnam en 2014 afin d’y effectuer des recherches sur la communauté LGBT.

« Outre le militantisme collectif, c’est aussi l’intimité politique des jeunes gays, lesbiennes, bi et trans vietnamien-ne-s que j’ai souhaité approcher, à travers de nombreux entretiens menés sur place. Quel est leur quotidien, leur vécu, quelles sont leurs pratiques de visibilité ou d’invisibilité (dans la rue, la famille, au travail), leurs stratégies face à l’homophobie, leurs sexualités, leurs aspirations ? (…) Mon propre vécu de lesbienne française, née d’une mère vietnamienne, entre évidemment en ligne de compte, comme impulseur intime de cette recherche, comme zone de résonance avec les réalités et les altérités rencontrées. », écrit-elle dans sa note d’intention.

Son leitmotiv : donner à comprendre, à sentir, les féminismes et, au-delà, les visions du monde. Par la fiction, le jeu et le théâtre, « tu brasses autrement les idées et les choses, c’est une stratégie militante, et du plaisir, de passer par le sensible. » Elle poursuit :

« Je m’éclate à parler de tout ça. Je me revendique féministe, militante et j’ai la volonté de m’inscrire dans une histoire. Avoir la conscience des représentations minoritaires, c’est faire entrer ces minorités dans la majorité. »

Une manière donc de briser le système de domination et de se débarrasser de tous les carcans et normes qui régissent nos sociétés.

Pour cela, elle se heurte à la résistance des professionnels et au jugement du monde de la culture et des arts : « Si on parle de théâtre forum, de conférence gesticulée, etc., il faut bien voir que c’est minoritaire et minorisé. Décrédibilisé par le monde de la culture. Dévalorisé car ce n’est pas noble dans l’imaginaire. Lorsqu’un spectacle est social, engagé, il porte le soupçon de ne pas être esthétique. Moi, je me situe à un endroit où il me semble qu’esthétique et politique doivent se rencontrer. »

Elle rejoint les interrogations de Bertolt Brecht, dramaturge et metteur en scène : comment le politique vient faire bouger les lignes de l’esthétique ? Et finalement, qu’est-ce qui objectise l’esthétique ? Elle qui base son théâtre sur la notion essentielle de décolonisation de la pensée apprécie au contraire tous les champs des possibles qui s’offrent aux artistes qui s’affranchissent des codes de l’art « conventionnel ».

« Le décolonial donne quelque chose de touffu, de complexe, d’hybride. Pour moi, l’enjeu se situe sur la manière de représenter les minorités. On n’est pas à l’abri de la victimisation. Le minoré, c’est d’abord un corps invisible qui va devenir un corps victime, en souffrance, que le bon blanc va pouvoir aider. Mais quand ça va devenir un corps furieux, ça va devenir un corps que l’on repousse. Il faut créer d’autres modèles ! », souligne-t-elle.

Elle n’a pas peur de le dire : tout comme l’histoire est écrite par des hommes blancs, que les moyens de production diffèrent entre les hommes et les femmes, le public de théâtre est très blanc, et étonnamment féminin. Elle va plus loin : « Je n’ai jamais vu autant de personnes racisées qu’au théâtre de la Main d’or. Pareil pour le stand-up chez Jamel Debbouze. Le monde théâtral a intérêt à se secouer les puces ! »

MOINS DE PLACE POUR LES ARTISTES ENGAGÉ-E-S ?

Les décideurs culturels, les programmateurs, sont prévenus. Il est nécessaire de laisser sa frilosité de côté et d’oser proposer de nouvelles formes au public : « Je le vois bien, ils sont plus séduits par des histoires d’amour, des histoires de famille. Ce n’est pas compréhensible quand on entend dire que son spectacle ne pourra pas être programmé cette saison car il y a déjà un spectacle coréen par exemple. Les ombres et les lèvres, ça parle des LGBT mais aussi plus largement de la quête des origines et du deuil de la mère. Et je suis convaincue que le public a une soif d’entendre des histoires qui parlent des complexités de la vie. Je suis pour aller vers une pensée complexe mais accessible. C’est aussi ça le divertissement et la question du plaisir est extrêmement importante. »

Le prix à payer dans les arts engagés est l’éternelle étiquette de l’alternatif. Qui n’accède que très peu aux grandes salles et grandes scènes, à l’exception de quelques structures culturelles prêtes à bouleverser l’ordre établi, au moins une fois dans la saison. Le travail de réseau est permanent. Il est impératif, comme le confirme Loïc Choneau, mais aussi par la suite Clémence Colin et Olivia Divelec de la compagnie rennaise 10 doigts, de sans cesse renouveler son réseau, de faire des rencontres et de profiter de ces dernières pour participer au retournement des stigmates.

Ainsi que de savoir adapter ses partenaires à ses créations, comme le fait la compagnie rennaise 10 doigts. « Nous n'avons pas de diffuseur, et les salles de spectacles ne connaissent pas vraiment notre travail. », expliquent Clémence Colin et Olivia Divelec. La structure passe alors par des réseaux d’associations de sourds mais aussi par des lieux liés au livre et au corps : « Cela dépend du spectacle : Demoiselle au grand manteau est spécifique à la petite enfance donc concerne réseau des crèches, haltes garderie, ce qui ne sera pas le cas de la prochaine création Sedruos, dédiée à des structures culturelles plus grandes. »

Et si jouer dans une grande salle permet de toucher le grand public et d’intégrer le cercle restreint de celles et ceux qui seront ensuite programmé-e-s dans toute la France, l’objectif des arts engagés et des artistes militant-e-s ne réside pas là. Au contraire, pour faire bouger les lignes, un des moyens les plus efficaces est de se rendre directement sur place, au cœur de la réalité, au cœur du terrain.

Comme Migrant’Scène qui investi un squat pour son théâtre de l’opprimé ou comme Marine Bachelot Nguyen et la compagnie Quidam théâtre, et plus globalement pour les actrices et acteurs de l’éducation populaire, qui souhaitent tourner dans les centres sociaux, les maisons de quartier et tous les lieux qui drainent les populations concernées et surtout les populations les plus éloignées de la culture et des arts. Mais aussi l’Éducation Nationale afin de pouvoir sensibiliser les plus jeunes et leur donner l’opportunité de trouver des clés par eux/elles-mêmes.

DÉCLOISONNEMENT DES ARTS IMPÉRATIF

S’il est un impératif que l’on retient de ses rencontres, c’est l’urgence à décloisonner les arts et à les décoloniser. C’est ce que prône la danseuse et chorégraphe Latifa Laâbissi (lire encadré) mais aussi Marie-Christine Courtès qui a réalisé en 2014 le court-métrage d’animation Sous tes doigts. Elle réunit ici l’esthétique et le politique. Elle révèle une partie oubliée de l’Histoire, en l’occurrence celle de la guerre d’Indochine et du rapatriement de certains locaux qui seront isolés et délaissés dans un camp de transit.

Elle aborde ce récit tragique à travers trois générations de femmes, de la grand-mère vietnamienne à la petite-fille française, en mal de repères et en recherche d’identité. L’Hexagone n’a pas digéré son histoire coloniale et n’a pas géré l’accueil, de celles et ceux qu’elle a colonisé, à leur arrivée sur notre territoire. Et aujourd’hui, elle se détourne d’une jeunesse tiraillée et déboussolée.

L’histoire de cette famille va trouver une issue dans une danse virevoltante et sublime, liant arts traditionnels asiatiques et hip hop dans une danse et une musique contemporaines prenantes et bouleversantes, liant par conséquent la petite-fille à toutes les femmes de sa lignée. Décoloniser les arts est donc primordial. La thématique est parlante et fédératrice.

Au point de constituer une association nationale – dont Marine Bachelot Nguyen fait partie - composée de comédien-ne-s, d’auteur-e-s, de metteur-e-s en scène, de chorégraphes, de professionnel-le-s de l’audiovisuel, de journalistes culturels issu-e-s des minorités ou encore de plasticien-ne-s, réuni-e-s dans le but commun d’interroger les structures artistiques et culturelles sur leurs propositions plus que restreintes en terme de représentativités des minorités.

Mais il s’agit aussi de rendre l’invisible visible. Et une multitude d’artistes s’y attèlent au fil de leurs parcours ou tout au long de leurs travaux. À l’instar du photographe breton Vincent Gouriou qui présentait à la Maison des associations, du 3 au 25 novembre dernier l’exposition GENRE(S), à l’occasion des 15 ans du CGLBT Rennes.

Les clichés, saisis de douceur et d’amour, dévoilent l’intimité de couples homosexuels et lesbiens ainsi que de personnes transgenres. Les photographies accrochées contre les murs racontent l’histoire de Monsieur et Madame Tout le monde, dans son quotidien, son couple, son corps. Une manière de montrer la beauté de tous les êtres humains.

LA DIVERSITÉ, AU SERVICE DE LA CRÉATION

Rendre l’invisible visible donc mais aussi accepter la diversité comme une richesse et arrêter de l’envisager comme une menace. Rendre les arts accessibles et révéler toutes les possibilités que ces derniers fournissent, pour vivre et réfléchir ensemble. C’est la base de la compagnie 10 doigts qui propose systématiquement spectacles et ateliers en version bilingue, soit en français oral et en Langue des Signes Française.

Une idée de la comédienne Olivia Divelec, maman d’une enfant sourde, qui avait créé à Tours la compagnie 100 voix, sur le même fondement, cette même volonté de réunir les sourd-e-s et les entendant-e-s et interpeller la rencontre de ces deux langues sur un plateau. En arrivant sur Rennes il y a 4 ans, la comédienne décide de relancer l’aventure en pays breton et fonde une compagnie constituée d’une équipe mixte de sourd-e-s et d’entendant-e-s.

« Les gens ont toujours en tête des clichés sur les minorités... en faisant un atelier, une vidéo en langue des signes ou un spectacle​ même si le thème n'est pas toujours engagé nous laissons une trace donnant une autre vision​. Dans les histoires en doigts et voix (des lectures publiques) nous avons dans notre liste le livre A poil. Normalement ce n'est pas censé être politique mais visiblement pour certains oui. », répondent Clémence Colin, artiste sourde, et Olivia Divelec, à quatre mains dans un mail.

Et quand on leur pose la question de leur engagement, elles ne prennent aucun détour :

« Bien sûr, le militantisme est présent quand on crée. Le fait d'êtres femmes, sourdes ou mamans d'enfant sourd ... Quand on monte sur scène on s'engage. Nos thèmes sont ceux du grandir mais aussi celui des femmes dans nos langues respectives. Nous militons avec nos moyens : chansigne; danse; théâtre... »

La question de l’accessibilité est importante pour la compagnie, qui partage également leurs féminismes. Mais la priorité réside dans la création. Une création pluridisciplinaire qui se saisit du bilinguisme pour compléter une œuvre déjà diversifiée en matière d’arts déployés. Les deux artistes expliquent :

« À la création, cela permet d’avoir des visions artistiques avec des prismes différents. Mais aussi d’aller plus loin dans le son par exemple : Dans Peau de bête(s) le son est projeté au mur, celui-ci est créé par des vibrations dans de l’eau. Sur scène, lors de moments musicaux, il y a de la danse, des vibrations, de la voix, des signes. Tout devient un champ vaste de recherche non pas pour rendre accessible mais bien pour créer. »

La langue des signes ne se suffit pas en elle-même pour bâtir un spectacle et n’est pas un motif pour les entendant-e-s de s’en détourner, pensant qu’il n’est pas concerné. « Ce n’est pas de la danse, à moins que ce soit le choix de l’artiste ; elle peut être comme n’importe quelle langue, vulgaire, mal « prononcée », poétique, quotidienne, lyrique… Il y a autant de comédiens utilisant la langue des signes que de styles. Après à chacun son goût concernant les spectacles et les interprétations ! Si un chanteur anglais ne chantait que pour ceux qui comprennent, la face du monde musical serait bien changée ! D’autres sensibilités sont en jeu. », précisent-elles, conscientes que si le public adhère majoritairement à leurs propositions, certaines personnes peuvent encore associer leur univers à une gène visuelle ou un outil pour aider les sourd-e-s. D’autres encore tombent dans une bienveillance contraire, réduisant la langue des signes à une simple danse.

CONTES D'AUJOURD'HUI ET DE DEMAIN

Pour se faire sa propre idée, les occasions de découvrir la compagnie ne manqueront pas prochainement. Actuellement en création, Sedruos, devrait réhabiliter les femmes sourdes que l’Histoire néglige et dissimule, à travers des témoignages récoltés aux quatre coins de la France. Aussi, la compagnie investira du 9 au 13 janvier, l’Hôtel Pasteur, à Rennes, pour nous guider Sur les traces du petit Chaperon rouge, « une installation sensorielle pour plonger dans l’histoire. (…) L’occasion d’aller à la rencontre d’un nouveau monde pour les entendants : le monde sourd, un monde de vibrations, de signes et d’images ».

Une manière aussi de revisiter les contes en valorisant tout ce que ces derniers laissent de côté dans leur version originale, soit la diversité. C’est pour cette raison que Apsara Flamenco a choisi de reprendre l’histoire de Cendrillon. La jeune demoiselle est une gitane employée de maison sur la Côte d’Azur et la marrain, une juive marocaine élevée dans une communauté gitane. Voilà qui fera certainement tousser et pâlir certain-e-s intégristes du répertoire classique, blanc, chrétien, etc.

« Nous abordons les thématiques telles que l’esclavagisme moderne, la migration et la discrimination et par là même, les questions bien présentes de pluralisme, féminisme et fraternité. L’occasion pour nous d’évoquer notre propre parcours, notre relation au flamenco et ses différentes expressions sous un angle nouveau, percutant, engagé et comique. », explique la note d’intention sur le site de la structure présentant Oma la « trop » merveilleuse histoire de Cendrillon qui sera dévoilée aux Rennais-es le 15 janvier, à la Maison des associations, à l’occasion de l’événement Conte moi la liberté.

Le conte enchantera donc le début de l’année 2017 de par son renouvellement et sa modernité. C’est d’ailleurs un des nouveaux projets des éditions Goater qui lancent un appel à textes, en lien avec le CGLBT Rennes et les Bookonautes. Novices, amateur-e-s ou professionnel-le-s peuvent envoyer leurs contes et histoires arc-en-ciel, pour ados et adultes, avant le 3 janvier prochain.

Aucune contrainte du côté du genre littéraire employé mais obligation de faire découvrir des personnages LGBTI et de casser les clichés et stéréotypes liés au genre, à la sexualité, aux orientations sexuelles, aux comportements. « Que se passerait-il si les histoires d’amour, les farces, la morale, ne reflétaient plus le monde idéal de la famille traditionnelle, mais venaient parler de nos vies, de nos peurs et de nos amours, quels que soient nos désirs, nos orientations sexuelles et nos identités de genre ou même nos cultures ? », s’interrogent les protagonistes de cette initiative.

Une question pertinente et déclinable à tous les domaines de la société. Arts et monde de la culture compris.

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La diversité, à la base de leurs créations
Briser les chaines de l'oppression
Bousculer les frontières de l'art et de l'histoire
Des réalités sur grand écran

Célian Ramis

Et la rencontre créa l'oeuvre

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Centre culturel colombier, Phakt, Rennes
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Actuellement en résidence au PHAKT, la commissaire d’exposition Raphaële Jeune est en passe de conclure son projet « L’événement ou la plasticité des situations ».
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Actuellement en résidence au PHAKT – centre culturel Colombier, la commissaire d’exposition Raphaële Jeune est en passe de conclure son projet « L’événement ou la plasticité des situations ».

Dernière phase de la résidence qui a déjà expérimenté la collaboration de Nico Dockx puis de François Deck : l’exposition de l’artiste-chorégraphe israélienne - depuis 2007 installée à Bruxelles - Adva Zakaï. Depuis le 13 novembre, elle présente au PHAKT « Last seen standing between brackets – indoors » qui s’achèvera le 18 décembre, avec la performance « on stage » au musée de la danse de Rennes.

LA RENCONTRE

Avant cela, Raphaële Jeune, commissaire d’exposition indépendante, a obtenu un DEA en culture et communication, travaillé dans des musées, des galeries, des instituts français à l’étranger et a été critique d’art. Installée dans la capitale bretonne depuis 9 ans, elle sillonne la France là où les projets l’inspirent comme à Montreuil, la Rochelle ou encore Marseille. Sans oublier qu’elle a également dirigé les Ateliers de Rennes – Biennale d’art contemporain en 2008 et 2010.

« J’ai adoré cette expérience, c’était un grand format, passionnant. Mais je préfère être indépendante, rester mobile et pouvoir vivre de « vraies » rencontres avec les artistes. C’est frustrant dans ces grosses structures de ne pouvoir creuser un sujet et produire ensemble. », explique-t-elle.

C’est là ce qui l’anime dans son métier, dans sa pratique et sa réflexion :

« De la rencontre, on transforme ensemble. On ne sait jamais ce qui va se passer quand on rencontre une personne. On prend et on donne forme, c’est le principe de la plasticité. »

L’EXPÉRIENCE

À 47 ans, cette passion pour l’interaction de la relation, plus que pour l’issue du travail artistique, fait partie de son quotidien de chercheuse puisqu’elle mène en parallèle une thèse de doctorat, à l’université Rennes 2. Son thème de prédilection : la mise en place de dispositifs.

« La résidence au PHAKT est un laboratoire de recherches sur l’art et l’événement autour du dispositif de présence. On met en présence des gens dans un lieu. », précise Raphaële Jeune. La présence mais aussi l’absence, implicite ou explicite du corps d’Adva Zakaï qui se signale par des lettres projetées sur les murs, formant des mots d’après le langage binaire de l’informatique, mais qui disparaît également des textes dont elle se dégage.

Ensemble, les deux femmes lancent et poursuivent la réflexion autour du devenir de nos corps et des espaces numériques qui ne peuvent les accueillir. En repensant la place des spectateurs-trices et des artistes, Raphaële Jeune entend également au travers de ses projets interroger notre rapport à la rencontre, à l’expérience.

L’INSTANT PRÉSENT ET LA SUBJECTIVITÉ PLURIELLE

Avec Nico Dockx, c’est l’expérience de l’instant présent qui a été primée dans « La psyché de l’univers – Hommage à Francisco J. Varela ». Le monde ici et maintenant, la seconde suivante n’étant qu’un autre recommencement. « C’est la rencontre entre un « je » et un environnement. Chaque instant va être différent. L’instant présent est source de nouveauté permanente. », explique la commissaire d’exposition. Ainsi, une communauté éphémère a été créée autour d’un événement : une cinquantaine de participant-e-s ont cuisiné et mangé ensemble.

Avec François Deck, dans « L’école erratique », c’est la problématique de la subjectivité plurielle qui est posée. Dans la mesure où le numérique capture nos comportements et les analyse via des algorithmes, il en vient à saisir nos goûts et a s’en approcher en nous proposant en permanence des liens vers ce qui nous pourrait nous plaire ou intéresser. Un système qui influence sans cesse le cours de nos vies.

« Je m’intéresse au sujet digital. À ce que l’on est aujourd’hui et au fait que l’on est déjà en partie digitalisés. Qu’en est-il de nous en tant que corps dans un espace qui ne peut accueillir un corps ? »
s’interroge Raphaële Jeune, saisie par la richesse des réflexions approfondies lors de la résidence.

LA DISPARITION

L’artiste israélienne Adva Zakaï vient compléter le travail orchestré par Raphaële Jeune avec un dispositif littéraire interactif et original. Sur les murs, des phrases apparaissent. D’abord des l et des O, puis des lettres, des mots et enfin un enchainement qui crée des phrases, des paragraphes. Et à la disposition des visiteur-e-s, des livres.

Le principe est simple : des lignes de texte qui s’ajoutent au fil des pages. Il faut tourner les pages pour découvrir la deuxième, la troisième, la quatrième phrase et ainsi de suite. Jusqu’à ce que l’artiste s’efface et se détache du texte qui n’existe que par lui-même et non plus avec un-e auteur-e :

« Elle voulait marquer l’accumulation, signifier que les traces ne s’effacent jamais. Et par le gris choisi, elle montre l’impossibilité de faire disparaître la trace. »

« Last seen standing between brackets - Indoors » allie et alimente les pistes de réflexion lancées par les deux premiers artistes, et le trio s’imbrique autour de la pensée et du corps dans l’ère du digital. Adva Zakaï, chorégraphe, se saisira de l’art de la danse pour mettre son corps en mouvement et illustrer la disparition de cette enveloppe charnelle au profit d’une interface plus robotique. La performance « on stage » sera à découvrir le 18 décembre à 19h au musée de la danse, à Rennes.

LE FINISSAGE

Pour conclure la résidence, Raphaële Jeune organise un finissage au PHAKT le 19 décembre, de 14h30 à 16h. À cette occasion, la commissaire d’exposition reviendra sur les actions entreprises, les expositions présentées et l’articulation des projets. François Deck sera présent pour expliquer le processus de « L’école erratique » et Adva Zakaï effectuera une performance de la série « Solo solutions », avant un échange avec le public.

Célian Ramis

Alice Schneider, mauvais esprit et faux sanglants

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Galerie DMA, Rennes
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Mauvais esprit et impertinence s'invitent à la galerie DMA de Rennes jusqu'au 29 octobre. L'occasion d'apprécier le talent d'Alice Schneider qui a réalisé 200 dessins à l'encre de Chine.
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Faux sanglants, l’exposition de l’artiste plasticienne Alice Schneider, regroupant 200 dessins réalisés à l’encre de Chine, est présentée jusqu’au 29 octobre, à la galerie DMA de Rennes.

Faux sanglants, c’est le titre de l’exposition de la mancelle Alice Schneider, écrit en majuscules dégoulinantes, fruit du déversement d’une bouteille de Ketchup sur une banale feuille A4. « Ça résume bien la série de dessins, avec le côté cheap, la référence au fake, à la marque Ketchup… Tout le monde connaît ce jeu du sang avec le Ketchup », explique-t-elle, quelques heures avant le vernissage de l’exposition, jeudi 17 septembre.

Après avoir passé trois mois à entreprendre cette série, elle vient de coller ses 200 dessins sur les murs de la galerie DMA. Des dessins en noir et blanc, à l’encre de Chine. « Pour ne pas changer de feutre tous les 4 matins, mais aussi pour obtenir un vrai noir, qui garde un vrai contraste même sur les photocopies », commente l’artiste plasticienne. L’exposition ne présente pas les originaux, volontairement. Pour Alice Schneider, l’important est de pouvoir les diffuser, les photocopier, les multiplier.

DÉSACRALISER LE CÔTÉ PRÉCIEUX

« Le choix du dessin, et non de la peinture qui est pourtant mon premier amour, est une économie. C’est simple, facile à diffuser. Je suis parfois frustrée par le côté précieux des œuvres. » Elle prône la liberté du regard, la simplicité du rapport à l’art et la libre circulation de l’œuvre. Auparavant, elle avait déjà travaillé sur une série de magnets à coller sur le frigo et à reconstituer à sa guise.

Ici, elle opte pour des dessins que chacun peut photocopier directement dans la galerie, pour 1 euro, et repartir avec : « Il faut désacraliser ce côté précieux. Je veux qu’on puisse jouer et parler avec l’œuvre. Et que le dessin puisse partir à la poubelle sans complexe au final. »

Briser les frontières entre le visiteur et le travail de l’artiste, s’approprier les œuvres, les faire vivre selon nos propres références… Une démarche séduisante et engagée, en parfaite symbiose avec le contenu des dessins accrochés par thèmatique. Animaux, princesses Disney (ou Death Né), bouffe, mannequinat, amour, sexualité, désillusions, monde du travail, jeux, religion, actualité et nouvelles technologies, tout ce qui inspire la diplômée des Beaux-Arts d’Angers est recensé dans Faux sanglants.

LE TALENT AU SERVICE DE L’IRRÉVÉRENCE

« Au quotidien, j’ai toujours un petit carnet sur moi. Je note tout ce qui me vient en tête, des blagues Carambar, des jeux de mots, des sujets, des choses que je vois. C’est ma façon de procéder. J’aime mettre sous cloche des envies. Créer et mettre en images ensuite. », précise-t-elle, en balayant du regard les centaines de feuilles légendées affichées aux murs. Après ses études, Alice Schneider a travaillé brièvement dans une agence de pub à Paris, mais l’ambiance lui déplaisant, elle a préfèré voler de ses propres ailes. Parler de ces références, de ce qui la touche, ce qui la titille.

Des punks à chattes, une société française lubrifiée par le vin rouge ou boostée à la caféine, une pomme pomme girl, une femme aux seins doux (ou plutôt au Saindoux), une pharmachienne ou encore des migrants jamais aussi célèbres que Léonardo Di Caprio et Kate Winslet… la dessinatrice distille dans chaque pièce de la série une dose d’humour noir, de sarcasme et de regard critique. Simplement dans l’objectif de rendre compte de ce qu’elle constate : « Je ne cherche pas forcément à être critique mais généralement quand on écrit sur quelque chose, c’est quelque chose qui nous titille. On soulève rarement ce que l’on aime bien mais plutôt ce qui ne tourne pas rond. »

Sans prétention, Alice Schneider propose sa vision du monde à travers des dessins pouvant être appréhendés de manière personnelle comme universelle. Fortement influencée par les mutations sociétales des années 90 et 2000, l’artiste de 28 ans soulève avec simplicité et talent tous les « faux sanglants » de notre environnement. Impertinence et mauvais esprit s’invitent à la galerie DMA jusqu’au 29 octobre, on vous conseille d’en prendre une tranche…

Célian Ramis

Lux Antiquior Amore : lumière sur la créativité alternative

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Catherine Duverger nous ouvre les portes de son atelier-logement dans lequel elle a réunit pendant 3 semaines les travaux de 3 artistes peintres et les siens, dans une forme insolite et officieuse.
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Depuis plusieurs décennies, la Ville de Rennes met à disposition des artistes (sur dossier), dans le cadre d’un programme d’aide aux plasticiens, 31 ateliers dont 6 sont des ateliers-logements de 75 m2, attribués pour une durée de 4 ans maximum.

Après 10 ans à Lille, la photographe Catherine Duverger revient en terre bretonne et occupe, depuis le 15 avril 2014, l’atelier n°6, situé dans le quartier de la Poterie. À l’occasion d’une collaboration avec trois artistes peintres, Richard Jouy, Simon Poligné et Alexis Nivelle, elle nous ouvre les portes de cet espace insolite qui abrite vie privée et ébullition créative.

Lux Antiquior Amore – la lumière plus ancienne que l’amour – est née autour de l‘attrait partagé entre les quatre artistes pour la lumière et la couleur. Dénominateur commun du quatuor, leur travail relève d’un besoin de faire éclore de manière nouvelle une onde lumineuse, d’explorer la matière et de jouer avec le fond et la forme. Un ensemble qui révèle une forme d’onirisme s’exprimant à travers la singularité de chaque œuvre.

Si chaque artiste présente un univers propre, la scénographie – respectueuse de l’identité matérielle, imaginée par Simon Poligné – permet d’établir un lien entre les pièces qui se répondent et se complètent, entre représentation du réel, abstraction, plasticité et pop, présentées dans un espace blanc et lumineux.

« Au départ, nous n’y avions pas pensé. Cela demande pas mal d’énergie d’envisager une scénographie. Finalement, c’est ce qui fait prendre la sauce, qui fait le job, un vrai fil rouge. », explique Catherine Duverger, qui défend ici un positionnement différent « de ce que l’on peut voir en ce moment dans l’art contemporain, très conceptuel. Ici, les travaux se passent de texte. Abordent la relation aux histoires de forme et montrent que la peinture a toute sa place aujourd’hui encore dans la démarche contemporaine. »

HORS-CADRE

L’exposition n’en est pas vraiment une. Ou plutôt s’extrait de toute convention. Sorte d’installation collective permettant une présentation des travaux de chacun, elle n’était pas adressée – durant les 3 semaines d’exposition du 16 mai au 6 juin – au grand public (les ateliers n’étant pas destinés à accueillir des visiteurs) mais aux professionnels du milieu.

Richard Jouy, présent lors de notre venue, l’envisage comme une forme hors-gabarit et d’investissement dans une aventure particulière : « Au-delà de la réflexion sur la peinture, sur la lumière et les couleurs, le dénominateur commun entre nous est la nécessité à produire des objets, des pièces. Nous avons entre 35 et 40 ans, pas forcément fait d’expo en notre propre nom depuis longtemps, mais on a acquis une expérience certaine. On veut vivre de notre art, repousser des choses. » Créer des œuvres, recyclées ou non, comme processus vital, « fric ou pas fric. »

Ensemble, ils démontrent la vivacité et le dynamisme qui s’établit dans le domaine underground de l’art contemporain. Un mode alternatif d’expression et de reconnaissance artistique qui peine parfois à trouver sa place dans les structures locales de la capitale bretonne. « On a tous des boulots alimentaires à côté, dans des ateliers d’arts plastiques, des cours, de la scéno… On n’expose pas beaucoup, rien n’est facile. Mais dans cette collaboration, c’était une évidence que ça allait fusionner, que quelque chose allait se passer. », précise Catherine Duverger, qui n’a pas hésité à mettre son atelier entre parenthèse le temps de présenter Lux Antiquior Amore aux différentes personnes intéressées (Phakt, Galerie DMA, Galerie Mica, Le Village.)

La démarche n’aura pas été vaine et débouchera sur une programmation en 2017 au Village, à Bazouges-la-Pérouse.

« Dans 2 ans, ce ne sera pas la même exposition, forcément, elle évoluera mais c’était là l’occasion de montrer que l’on existe en tant qu’artiste et de nous faire remarquer, ensemble et individuellement »
souligne Catherine avec enthousiasme.

Comme une évidence, la hargne semble nourrir leurs parcours et ambitions. Richard le confirme : « Il y a une nécessité dans l’évolution, dans la démarche. On regarde en avant, on avance dans nos projets persos, dans nos projets de vie. On crée les objets de demain. Il ne faut pas être dans la satisfaction, il faut stimuler tout le temps la bête, garder ce stimuli pour avancer. » Le défi est osé, le risque prégnant et la démarche politique. Un investissement sur l’avenir qui mérite d’être dévoilé à la lumière du jour.  

Célian Ramis

Dépasser la binarité femme-homme

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Laiterie Bouillants, Vern-sur-Seiche
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La 7e édition du festival Bouillants questionne la notion de genre, dépassant la binarité entre le féminin et le masculin, l'humain et la machine.
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Jusqu'au 31 mai, la 7e édition du festival Bouillants, consacré à l'art numérique, questionne la notion de genre. Exposés à Saint-Brieuc et Vern-sur-Seiche, les travaux des femmes artistes rennaises, Diane Grenier et le collectif L'Atranquille, dépassent la binarité entre le féminin et le masculin, l'humain et la machine. 

À la laiterie Les Bouillants de Vern-sur-Seiche, un vendredi après-midi du mois de mars, Diane Grenier travaille sur des circuits électriques de diodes électroluminescentes et des petits moteurs. La pièce, dans laquelle se trouve l'artiste plasticienne, est occupée dans sa globalité. À gauche de l'entrée, un ordinateur portable posé sur un bureau est entouré de circuits électriques, deux grilles pains et un aspirateur se trouvent par terre. Plusieurs cartons jonchent le sol. À droite, une machine à laver démontée est examinée par l'artiste.

SEXUALITÉ TRANSHUMANISTE

L'ensemble de ces machines est utilisé pour sa création originale, Sexes-Machines, installée dans la laiterie, pendant deux mois, jusqu'à fin mai. En résidence ici depuis début mars, Diane Grenier a eu quatre semaines, comme trois autres artistes et collectifs rennais, pour fabriquer une installation autour de la problématique du genre. « Je me suis orientée vers la figure du cyborg, union entre l'homme et la machine car cette créature est remplie de fantasmes genrés : soit il y a les femmes ultra sexualisées, soit il y a des guerriers», explique-t-elle. Et une sexualité hétérosexuelle qui en découle.

Pour cette œuvre, la plasticienne a imaginé les rapports érotiques de certains objets du quotidien : «Pourquoi fantasme-t-on une technologie comme le cyborg et non celle qui nous entoure ?»

Dans plusieurs scénographies au décor intimiste, les machines répètent des mouvements lascifs ou rythmés à forte connotation sexuelle. « Des éléments mécaniques iront se frotter contre l'architecture, développe-t-elle. C'est un mélange entre l'hybride et l'organique.» Sa création sort de la dualité entre l'humain et les machines. Selon l'artiste, « elles s'affranchissent de leur rapport utilitaire à l'humain pour revendiquer une sexualité inter-machines.»

Ce transhumanisme, le directeur artistique du festival, Gaëtan Allin, s'y est beaucoup intéressé pour construire cette 7ème édition. Réfléchir au genre « n'est pas si évident que ça», constate-t-il. Mais d'après lui, la notion est totalement obsolète. « La machine va devenir autonome face à l'homme, continue-t-il. Il sera question d'un troisième genre humanoïde et non plus d'un genre binaire.»

LE VÊTEMENT, TISSU GENRÉ

Chacun à leur manière, les dix-sept artistes programmés interrogent leur compréhension de la thématique. Le trio de L'Atranquille propose la sienne dans une vidéo autour du vêtement, Paper Dolls. Lors d'un essayage d'habits par deux membres du collectif, Grégoire Doaré et Anne Sophie Guillaume, la troisième, Ingrid Borelli, remarque que « la gestuelle est différente si on est un homme ou une femme comme, par exemple, la manière de fermer une braguette, d'enfiler un pantalon, d'enlever un pull.» C’est à ce moment que la notion du genre est apparue.

En trois séquences, la vidéo met en scène deux personnages aux visages inexpressifs (incarnés par Grégoire et Anne Sophie), avec des plans fixes sur fond blanc. « Rien ne les distingue sauf les vêtements», détaille Grégoire. Robes, chaussures à talons, mini-jupes, pantalons, ils enfilent chacun leur tour les même choses. À travers ces clichés, le collectif a voulu « détourner les stéréotypes» et « créer un trouble».

Projetée en taille réelle dans la laiterie des Bouillants et pendant le festival briochin Art Rock du 22 au 24 mai, l'installation permet au public de « s'identifier et s'interroger sur l'idée prédéfinie du féminin et du masculin», espère Grégoire.

PEU DE FEMMES ARTISTES LOCALES

La spécificité de cette édition est de proposer une programmation paritaire. Pour autant, sur 7 artistes rennais, L'Atranquille et Diane Grenier sont les seules femmes artistes. La majorité venant des États-Unis. « Je constate, je n'ai pas d'explication et c'est fort dommageable, réagit le directeur, Gaëtan Allin. Car les artistes du numérique construisent le monde d'aujourd'hui et de demain et la moitié de la population en est exclue. Bouillants n'a pas de réponse mais est là pour poser des questions.»

Célian Ramis

Maintenant 2014 : Pauline Saglio, du numérique, du design et des bulles

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MJC Le Grand Cordel, Rennes
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Visible jusqu’au 29 novembre prochain à la MJC Grand Cordel à Rennes, cette exposition mêle digital, innovation et poésie pour la nouvelle programmation d’Electroni[k].
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« Les gens peuvent parfois se sentir distants vis à vis de l’art et ne savent pas toujours comment aborder une œuvre, c’est pourquoi nous avons choisi de travailler avec des objets qui appartiennent au quotidien » explique la designer Pauline Saglio à propos de l’exposition  Rewind, Caves aux bulles, Light Form . Visible depuis le 6 octobre et jusqu’au 29 novembre prochain à la MJC Grand Cordel à Rennes dans le cadre du festival Maintenant, cette exposition mêle digital, innovation et poésie pour la nouvelle programmation d’Electroni[k].

Fraîchement diplômés de la prestigieuse ECAL (Ecole Cantonale d’Art de Lausanne), les trois jeunes artistes franco-suisses Pauline Saglio, Mathieu Rivier et Joelle Aeschlimann ont collaboré à la préparation de cette exposition interactive de trois œuvres.

Rewind par Pauline Saglio met en scène la notion de temps à l’aide de mécanismes ajoutés à des tablettes numériques, Caves aux bulles, sur laquelle les trois designers ont travaillé, projection murale qui, quand on souffle dans un jouet à bulles, actionne des dessins légers et enfantins et Light Form de Mathieu Rivier, installation tortueuse et graphique émettant son et lumière au contact des doigts du visiteur.

« La France est très appliquée à des domaines particuliers et je n’étais pas assez passionnée de graphisme ou de photographie par exemple pour ne faire que ça, j’aime beaucoup de choses », explique la jeune designer. Parisienne d’origine, Pauline Saglio, aujourd’hui assistante du département de Communication Visuelle de l’ECAL, après un baccalauréat ES obtenu en 2007, intègre successivement les ateliers Penninghen et de Sèvre à Paris, qu’elle considère finalement trop académiques puis se tourne vers le département Media Interaction Design de l’ECAL afin de travailler sur des projets spécialisés dans le numérique qui combinent tous les médias. C’est à l’occasion d’un workshop organisé par les étudiants de l’école qu’elle rencontre Mathieu et Joelle avec qui elle collaborera ensuite.

« L’ÉMERVEILLEMENT DOIT ÊTRE INSTANTANÉ »

 « Nous ne voulons pas dévoiler comment nos installations fonctionnent, il y a un espèce de ras le bol général de notre part quant aux personnes qui vénèrent les artistes, l’émerveillement doit être instantané et non parce qu’on a potassé telle ou telle brochure sur le travail d’un artiste. On a cherché à avoir un feedback sensoriel, ce qu’on a perdu avec le numérique », explique la jeune femme. Et on ne lui en veut pas.

L’interaction avec le visiteur est totale dans cette exposition ; que l’on actionne un mécanisme ancien monté sur une tablette pour y faire apparaître une horloge sortie de l’imagination de Pauline Saglio, qu’on souffle à sa manière pour déclencher Cave aux bulles ou qu’on pianote sur Light Form, on fait partie de l’œuvre, on la recrée à chaque fois.

 « Je ne cherche pas à me limiter au numérique, on peut avoir l’impression qu’il forme une sorte de rupture mais ça peut également être une continuation du passé » selon Pauline Saglio qui évoque un futur projet autour du son, de sa propagation et de la résonance à partir du concept de la tirelire. En attendant cette potentielle œuvre toujours plus ludique, l’exposition Rewind, Caves aux bulles, Light Form sera visible jusqu’au 29 novembre à la MJC Grand Cordel pour notre plus grand plaisir.

Célian Ramis

Maintenant 2014 : Elsa Quintin jette l'encre au Parlement

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Parlement de Bretagne, Rennes
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Les deux artistes designers Elsa Quintin et Antoine Martinet reviennent au Parlement de Bretagne pour présenter le Projet Pilot, deux oeuvres entièrement réalisées au stylo noir...
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C’est dans le cadre du festival Maintenant, organisé par l’association Electroni(k) qu’est exposé le Projet Pilot, réalisé par les artistes rennais Elsa Quintin et Antoine Martinet. L’œuvre est à découvrir samedi 18 octobre, au Parlement de Bretagne.

Ce n’est pas la première fois que Projet Pilot trône dans le lieu emblématique de la capitale bretonne qu’est le Parlement de Bretagne. En 2012, le premier polyptique y avait été dévoilé au grand public. Deux ans plus tard, le duo d’artistes designers renouvelle l’expérience, dans la salle des Pas Perdus cette fois, et ajoute un deuxième polyptique à leur projet originel, intégralement réalisé au stylo noir.

« Nous avons commencé le travail en 2009 pour le premier tableau. Nous avons fait d’autres projets en parallèle quand même. Puis nous avons entamé le deuxième en 2012 et nous l’avons terminé il y a deux semaines… », explique Elsa Quintin.

En collaboration avec Antoine Martinet, ils ont réalisé un dessin de grande dimension et de grande ambition pendant plusieurs années. Le résultat, ils l’ont découvert en début de semaine en installant le dispositif pour la toute première fois. La technique est la même, le format également. Mais les deux œuvres diffèrent fondamentalement dans le contenu.

« Même si elles sont liées symboliquement, les pulsions ne sont pas les mêmes. La première est très chargée en iconographies, motifs, personnages et il y a un foisonnement de détails, c’en est presque écœurant. La deuxième représente un paysage, l’abstraction, le néant. Si elle est apaisée dans sa technique, elle dégage une anxiété froide »
commente Elsa Quintin, le regard fixé sur les toiles encadrées.

ART DU DÉTAILS

La réunion des deux œuvres impressionne. D’un côté, un fourmillement de détails avec une multitude de personnages, d’inscriptions en latin ou en anglais, d’objets liés à l’aviation ou à la navigation. L’encre du stylo rencontre le blanc de la toile pour souligner la noirceur des scènes représentées qui se croisent et s’entremêlent, tout en marquant différentes époques de l’Histoire. Mythologie, Bible, réalisme, ici tout se confond dans un ensemble fantasmagorique dans lequel chimères, dinosaures, hommes et animaux participent à l’évolution d’une société décadente, entre guerres de territoire, de religion et d’identité.

De l’autre côté, l’art de la nuance, de la précision et du mouvement, règne dans le silence de ce paysage lisse et angoissant. « Cela relève de notre imaginaire graphique, influencé par l’univers des comics US – avec les dessinateurs Charles Burns et Daniel Clowes par exemple – mélangé aux œuvres classiques du Moyen-Âge. Il y a un mélange de culture populaire avec la bande-dessinée et le côté ancien », précise Elsa Quintin. Pour elle, ce qui impressionne de manière générale dans l’œuvre, c’est le labeur du travail. La réalisation du dessin au stylo noir dépasse la question du contenu.

« Quand les spectateurs voient l’œuvre, ils voient la masse de travail mais pas forcément ce qu’il y a derrière. Alors que concrètement, dans le deuxième polyptique, il s’agit d’un enfant pré-pubère nu dans un lac. Et dans le premier, il y a beaucoup de violence, de rapports sexuels, etc. Mais ça passe presque inaperçu. »
ajoute-t-elle, presque déçue que la forme ne complète que trop le fond.

Si le stylo a été choisi pour cette œuvre, c’est tout simplement pour la couleur de son encre – un noir-violet-bordeau – et la concrétisation d’une volonté de dessiner à la main. Une volonté qui n’oppose en rien le travail réalisé sur logiciels, tient à souligner l’artiste : « L’ordinateur et le numérique n’évacuent pas le fait qu’on a un corps et que l’on vit avec, que l’on est en mouvement avec. Nous ne voulions pas évacuer cela non plus. C’est un plaisir très particulier et nous avons eu du plaisir à faire avec notre corps, même si ça fait mal. Surtout que nous sommes sensibles également à la question du temps long dans le travail. » Et la question du temps est centrale dans cette oeuvre, qui mettra deux jours à être installée dans le Parlement, pour n’être visible qu’une seule journée, le 18 octobre.

Célian Ramis

Stéphanie Leray-Corbin, une mosaïste d'art à Rennes

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Rennes
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Stéphanie Leray-Corbin est artiste-mosaïste à Rennes depuis 10 ans. Son atelier est une caverne d’Ali Baba pour tous les férus de décoration. Portrait d’une femme passionnée d’art.
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Stéphanie Leray-Corbin est artiste-mosaïste à Rennes depuis 10 ans. Elle tient un atelier 10 rue Francisco Ferrer près du métro Clémenceau. Une caverne d’Ali Baba pour tous les férus de décoration. Portrait d’une femme passionnée d’art.

À 38 ans, Stéphanie Leray-Corbin exerce le métier d’artiste mosaïste. Dans son atelier coloré et chaleureux, elle crée des œuvres contemporaines à partir de morceaux de faïences, de pierres, de pâte de verre, de grès cérame qu’elle juxtapose, réinvente et colle selon ses envies. « J’aime détourner les objets et mélanger les matières », explique-t’elle. Lors de sa dernière exposition « Axel Pixel », présentée chez « Blind Spot », au 36 rue Poullain Duparc à Rennes, elle a ainsi utilisé des embauchoirs, des disques, des assiettes, des totems comme support pour sortir du cadre de la mosaïque classique.

Sa technique ? Réaliser en amont un dessin, déterminer les couleurs, découper les matériaux avec une marteline ou une pince puis utiliser du mortier colle (en ajoutant ou non du mortier joint pour les finitions). « Mais la première chose que je fais, c’est de réfléchir sur la conception artistique. Ma démarche est expérimentale », raconte-t’elle. Elle s’inspire principalement de l’univers de la bande-dessinée, du street-art et de la nature. Sensible au travail des autres, elle propose également une exposition commune avec divers artistes – des peintres, des sculpteurs, des illustrateurs – et partage son savoir-faire lors de cours à la carte et de stages à thèmes.

La mosaïque est un art accessible à tous les publics selon elle et il s’intègre d’ailleurs parfaitement à l’art thérapie. « La plupart des gens me disent qu’ils se vident la tête à l’atelier et se laissent aller. Alors pourquoi pas me former un jour à cette méthode ? », s’interroge-t’elle.

Au départ, cette femme travaillait au développement de projets socio-culturels et artistiques. Mais avec la naissance de son deuxième enfant, une période de chômage, des petits boulots et des questionnements professionnels, elle s’est tournée vers cette pratique et a décidé de se lancer.

« J’ai monté mon entreprise avec le soutien de la boutique de gestion et une conseillère m’a suivi pendant 3 ans », souligne-t’elle. Et le hasard a bien fait les choses puisque cette passion était en fait familiale. « En effet, mon père faisait lui aussi de la mosaïque avec de la vaisselle pour se divertir », confie-t’elle. Ses projets ? Ils sont nombreux. « Trouver des lieux d’expositions pour cet été, se former auprès de maîtres mosaïstes, continuer le pixel art, les créations géométriques et la mosaïque monumentale », conclut-elle.

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