Célian Ramis

Coincé-e-s dans un jeu sur les féminismes, le pied !

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Nous avons testé l'escale game "Le féminisme expliqué aux extraterrestres" créé et installé à l'université Rennes 2. Le souci : on ne veut pas s'échapper d'un tel endroit...
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Depuis plusieurs années, les Escape Game fleurissent aux quatre coins de toutes les villes et font varier les plaisirs avec des thématiques diverses, comme les vampires, les pirates, les années 80, l’asile psychiatrique, etc. Nous n’avions pas encore testé, c’est désormais chose faite depuis le 9 mars dernier, grâce au service culturel de Rennes 2, des chercheuses et des étudiant-e-s qui ont créé un Escape Game autour des féminismes. Le problème : on n’a pas envie de s’échapper d’un endroit pareil…

En Eldenia, les catégories de genre n’existent pas dans la civilisation, qui utilise alors un pronom neutre pour désigner les individus. Aurissor, un-e Elden venue sur Terre, nous demande alors de l’aide pour comprendre ce qu’est le féminisme et trouver des reliques à ramener dans son cabinet de curiosité intergalactique.

Nous disposons de 15 minutes pour résoudre 6 énigmes qui nous mèneront aux reliques. Deux par deux, on se précipite sur les différents ilots pour s’atteler à notre mission. Face à nous, des cubes comportant des QR code, on les scanne et on accède à une vidéo de la chaine Youtube de Game of Hearth expliquant le courant queer féminisme, valorisant la pluralité des identités sexuelles et de genre, comme l’explique l’étiquette devant laquelle il faut disposer le cube.

Trois autres vidéos nous permettent de compléter le code couleur à trouver : Rokhaya Diallo pour l’afro-féminisme, Sara El Attar pour l’intersectionnalité et le port du voile, et Françoise Vergès pour le féminisme décolonial.

L’énigme ne se termine toutefois pas là. Une fois le code entré dans l’ordinateur, apparaît sur l’écran une photo d’Adèle Haenel. L’actrice fait la Une desInrocks, en novembre 2019. On lève la tête et à notre gauche, on remarque que la couverture est affichée au mur, avec une étiquette délivrant des informations sur Adèle Haenel. 

« Actrice plusieurs fois récompensée et féministe engagée. En 2019, elle prend la parole pour dénoncer les abus sexuels qu’elle a subis de la part d’un réalisateur. À la dernière cérémonie des Césars, elle sort de la salle en signe de révolte face à l’industrie du cinéma patriarcale, ayant récompensé Roman Polanski, violeur récidiviste. »

À côté d’elle, une affiche Power & equality et une autre de Laverne Cox, actrice américaine trans, faisant la Une du Time. On voudrait tout lire, tout scruter, mais ce n’est pas le propos. On se recentre sur l’objectif, le code, la Une, l’affiche… Notre binôme la soulève et y trouve un code. Un code permettant d’ouvrir un coffre détenant une des reliques.

Il y a un côté frustrant à ne disposer que de 15 minutes pour réaliser les missions, pensées et réalisées par un groupe d’étudiant-e-s volontaires qui a planché sur le concept chaque semaine depuis octobre, avec l’aide et l’accompagnement de la doctorante Dolly Ramella, de la maitresse de conférences en linguistique française Griselda Drouet et la professeure des universités Elisabeth Richard.

Frustrant certes mais stimulant et enthousiasmant également. Les énigmes sont inventives et créatives et on kiffe le décor. Partout où se pose notre regard, on prend notre pied. Il y a des clitoris suspendus au plafond, une bibliothèque féministe devant laquelle on s’attarde à lire les tranches des bouquins (et on note les titres, évidemment, pour compléter la notre), un puzzle égalité, des infos sur Lizzo, Odile Fillod ou encore Bell Hooks, un extrait de King Kong Théorie de Virginie Despentes et aussi des slogans de manif’ : « Polanski violeur, cinémas coupables, public complice ». 

Niveau féminismes, il y a de tout. On ne tombe pas dans le mainstream ou la facilité (qui serait de se centrer uniquement sur le féminisme blanc, cisgenre, hétéro…), et ça, ça nous plait. L’ambiance sombre et colorée. L’écho aux actualités. Les références à la pluralité des sujets développés par les féminismes. Sans pour autant exiger des connaissances précises et pointues dans ces domaines pour résoudre les énigmes.

Certes, nous n’avons pas déniché toutes les reliques. Mais il faut dire que nous étions 6 là où la jauge permet d’aller jusqu’à 12 participant-e-s. On s’en fout, on a passé un bon moment dans cet Escape Game « Le féminisme expliqué aux extraterrestres » et on est sorti-e-s avec l’envie de recommencer, sur un créneau plus large. Avis aux créateur-ice-s de scénarios…

 

 

 

Célian Ramis

Agricultrices : à part entière

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Quelle est la place des femmes dans le secteur de l'agriculture ? Et cette place a-t-elle évolué ? Comment ? Enquête.
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En 2010, un quart des exploitations agricoles françaises étaient dirigées par des femmes. En 1970, elles étaient 8%. L’augmentation du nombre de femmes accédant à des statuts équivalents à ceux des hommes est réjouissante. Oui mais reste encore à faire évoluer les mentalités quant à leur réelle place. Celle d’agricultrices à part entière.

C’est dans cette optique qu’œuvre le groupe non mixte Les Elles de l’Adage 35. Ensemble, elles échangent autour de leurs ressentis et expériences, partagent leurs doutes et leurs questionnements et organisent des actions visant à tordre le cou aux clichés patriarcaux. Elles nous ouvrent les portes de leurs exploitations et de leurs vécus.

Tout le monde s’accorde à dire que les femmes ont toujours participé au travail de la terre. C’est un fait. C’est historique. Mais dans l’imaginaire collectif, elles ne sont pas agricultrices à part entière. Elles sont femmes d’agriculteurs et donnent un coup de main. À la traite, à l’alimentation, aux soins des animaux, aux récoltes, à la comptabilité… Un petit coup de pouce, en somme, sur leur temps de loisir, en plus de l’éducation des enfants, de la préparation des repas, des tâches ménagères, etc.

N’en déplaisent aux idées reçues, elles sont de plus en plus nombreuses à choisir la paysannerie, à s’installer avec leurs conjoints, bâtissant ainsi leurs projets de vie et professionnels ensemble, à se former et à obtenir le statut de cheffes d’exploitation. Pourtant, les préjugés persistent et perdurent. Quelles sont les difficultés rencontrées par les agricultrices aujourd’hui et comment s’organisent-elles pour prendre leur place au sein d’un secteur d’activités qui reste, dans les mentalités, un bastion masculin ?

Les 27 et 28 février 2019, la compagnie On t’a vu sur la pointe mêlait témoignages d’agricultrices et récit familial fictionnel dans un théâtre documentaire saisissant et impactant. Les premières représentations, en milieu urbain, de Héroïnes ont eu lieu au théâtre de la Paillette à Rennes (la rédaction y était et avait réalisé un article à la suite du spectacle, publié dans le numéro 78 – mars 2019). 

HÉROÏNES SILENCIEUSES

Elles sont des héroïnes qui s’ignorent. Longtemps invisibilisées, ces filles ou femmes d’agriculteurs ont pourtant toujours participé au quotidien des fermes. Le terme féminisé n’entre dans le Petit Larousse qu’en 1961 alors qu’en 1914 la France les a appelées à la terre pour soutenir l’effort de guerre.

« La France t’appelle et puis t’oublie. », murmure Cécile, poursuivant sa chronologie : en 1999, elles deviennent conjointes collaboratrices et en 2006, elles peuvent enfin s’émanciper de leurs maris pour devenir des agricultrices à part entière. Cécile, elle, veut comprendre l’histoire de ces femmes. Elle veut « faire entrer les voix de toutes celles qui peuplent l’arbre de (s)a généalogie ».

De la paysanne à la cheffe d’exploitation, de son arrière-grand-mère à sa sœur, les femmes de sa lignée ont toujours été agricultrices. Avec Héroïnes, la compagnie On t’a vu sur la pointe leur rend hommage et interroge leur place dans le milieu agricole au fil d’un siècle de labeur qui a non seulement vu les engins se moderniser – pour répondre à une demande plus importante de production - mais aussi les campagnes se vider.

Pour les femmes, « les difficultés ne sont plus exactement les mêmes mais elles se sont simplement déplacées. Mais on voit qu’il y a parfois une incompréhension des anciennes face aux difficultés des nouvelles. », souligne Anne-Cécile Richard, autrice, metteuse en scène et comédienne, qui a effectué une résidence au long cours, accompagnée d’Antoine Malfettes, auteur, metteur en scène et comédien, à la maison de retraite de Guémené-Penfao :

« En écoutant les histoires des résidentes, leurs conditions de vie, on a eu envie d’en parler. On a alors interviewé des agricultrices à la retraite et des agricultrices en activité. C’est intéressant de rencontrer des femmes qui ont fait ce choix de vie aujourd’hui, car il y a beaucoup de conversion professionnelle vers ce secteur. Et c’est très intéressant aussi d’avoir le témoignage des anciennes car les femmes des années 50 parlent difficilement. Elles n’ont pas l’habitude de parler d’elles, de leur vie. »

Dans ce seule-en-scène, le public suit la conférence de Cécile qui ne cesse de poser des questions sur ces héroïnes oubliées, ces héroïnes qui jamais ne se plaignent et qui pourtant souffrent en silence. Si elle nous donne à entendre concrètement les voix des interviewées, la protagoniste nous délivre également l’histoire intime des femmes de sa famille, liées par leur métier mais aussi par une nappe blanche qui se transmet de génération en génération, jusqu’à ce qu’elle en devienne la propriétaire, après le suicide de sa sœur.

Un spectacle intense et sensible dans lequel la fiction vient donner un coup de fouet à une actualité dramatique à laquelle chacun-e assiste dans le silence : « Ce sujet concerne tout le monde.»

L’EFFORT DE GUERRE…

En août 1914, le président du Conseil, René Viviani, en appelle ainsi aux femmes : « Debout, femmes française, jeunes enfants, fils et filles de la patrie ! Remplacez sur le champ de travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés ! Il n’y a pas dans ces heures graves de labeur infime. Tout est grand qui sert le pays. Debout ! À l’action ! À l’œuvre ! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde ! »

Et pourtant, malgré le travail fourni par les centaines de milliers de femmes sur les exploitations, au lendemain de la guerre, on les a déjà oubliées les paysannes. Elles œuvrent toujours au travail de la terre, des cultures, des récoltes, à la traite, aux soins des animaux, etc. Aux côtés de leurs conjoints. L’agriculture est considérée comme une affaire d’hommes. Parce qu’elle est physique. Parce qu’elle est éprouvante. Les épouses ne travaillent pas, elles aident. Nuance…

Pendant très longtemps, le seul statut (informel) qu’elles auront sera celui de l’aide familiale. Pour un début de changement, il faut attendre les années 60 comme l’indique le site gouvernemental de l’agriculture :

« Ce sont les importantes transformations de l’activité agricole, ainsi que le développement des mouvements féministes des années 60, qui ont rendu légitime une revendication des femmes pour la reconnaissance de leur travail. L’obtention d’un statut professionnel distinct de leur situation matrimoniale semblait alors primordiale. Une première réponse juridique a vu le jour en 1962 avec la création des GAEC (groupements agricoles d’exploitation en commun), permettant à des agriculteurs de s’associer. Toutefois, cette loi, qui empêche deux époux d’être seuls associés, a principalement profité aux fils d’agriculteurs s’apprêtant à reprendre l’exploitation, maintenant ainsi l’épouse comme aide familiale. En 1973, le statut « associé d’exploitation » a eu des conséquences similaires. » 

L’ÉVOLUTION DES STATUTS

L’histoire se poursuit dans les années 80 avec l’arrivée du statut de « co-exploitante » : les femmes peuvent désormais, officiellement, accomplir les actes administratifs nécessaires à la bonne gestion de la ferme. Et en 1985, apparaît l’EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée) qui permet aux conjoints de s’associer tout en individualisant leurs tâches et leurs responsabilités.

« Toutefois, il s’agit d’une identité professionnelle à partager avec le mari, et non d’un droit personnel attribué aux femmes. », précise le site. Ce sont là les prémices d’avancées nouvelles qui se profilent. En 1999, la loi d’orientation agricole instaure le statut de « conjoint collaborateur », en 2006 la couverture sociale est étendue aux conjointes d’exploitants, en 2011 est autorisé le GAEC entre époux et en 2019, le congé maternité des agricultrices s’aligne sur celui des salariées et indépendantes, soit 8 semaines (2 semaines avant l’accouchement et 6 semaines après l’accouchement), le décret prévoyant également une indemnité journalière pour celles qui ne pourraient pas être remplacées (sachant qu’en juin, un communiqué signé par les ministres de la Santé, de l’Agriculture et la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes signalait que 60% des agricultrices arrivaient à être remplacées… On ne sait rien en revanche de celles qui n’y parviennent pas…).

Lentement. On progresse. Sans que ce soit la panacée, on progresse. L’agriculture ne se féminise pas, les femmes ont toujours travaillé dans les exploitations. Les tâches accomplies par les paysannes et conjointes de paysans sont désormais rendues légèrement plus visibles et les statuts, quand elles en ont, leur apportent un peu plus de reconnaissance, sans oublier la protection sociale.

Depuis les mouvements féministes et la création de statuts permettant de déclarer la partie réalisée par les agricultrices, les chiffres ont triplé. En 1970, elles sont 8% à être cheffes d’exploitation ou coexploitantes. En 2010, elles sont 27%. Cependant, on constate également qu’elles restent majoritairement plus nombreuses à être conjointes actives non exploitantes (62% encore en 2010). Comme le souligne Anaïs Fourest, « Le secteur de l’agriculture, c’est un microcosme de ce qu’on peut voir dans la société. »

INTERROGER LES IDÉES REÇUES

Elle est animatrice au sein de l’Adage 35 et observe précisément ce microcosme à travers le groupe non mixte Les Elles, dont elle est la coordinatrice. L’Adage, c’est un Civam (centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural) fondé par des éleveurs et des éleveuses pour l’Agriculture Durable par l’Autonomie, la Gestion et l’Environnement. Bâti dans les années 90 sur les principes de l’éducation populaire, il est composé aujourd’hui, à l’échelle départementale, d’une centaine d’adhérent-e-s, réuni-e-s par leur volonté de se former à la pratique des systèmes herbagers pâturants autonomes.

« L’idée, c’est vraiment que les groupes – constitués par thématique – soient force d’échanges et de formations avec ses pairs pour partager leurs questionnements et leurs expériences. »
explique Anaïs Fourest.

Dans l’association, on compte majoritairement des éleveuses et éleveurs de vaches laitières mais la réflexion d’intégrer d’autres ruminants comme les chèvres et les moutons suit son cours et on ouvre à l’agriculture biologique comme à l’agriculture conventionnelle : « L’objectif est toujours la recherche d’autonomie. »

Pas étonnant dans cette dynamique que l’on trouve au sein de la structure un groupe non mixte, bien décidé à bouleverser les idées reçues et à interroger les stéréotypes.

« Depuis plusieurs années, la réflexion autour de la place des femmes dans ce secteur se développe. Cette réflexion a plus ou moins d’écho selon les périodes. En Ille-et-Vilaine, en 2016/2017, le CA, qui est majoritairement masculin, a constaté une proportion inégale entre les femmes et les hommes lors des réunions et des formations. Le groupe vise alors à se questionner sur les freins à la participation des femmes mais aussi à chercher comment répondre au mieux à leurs besoins. », précise la coordinatrice, qui mentionne, au départ, la réticence de certaines adhérentes, notamment les plus engagées dans le Civam, à constituer un groupe non mixte, comme le déclare d’entrée de jeu Marie Edith Macé, agricultrice à Melesse et vice-présidente de l’Adage :

« Quand on m’a dit que c’était un groupe ouvert uniquement aux femmes, avec aussi les conjointes de paysans, je disais « au secours », et puis je suis allée voir… » 

Elle en fait toujours partie. Avant la création, elles se sont renseignées sur les apports de la non mixité et ont pris conseil auprès du Civam 44, déjà expérimenté dans ce domaine. Aujourd’hui, elles s’accordent sur les bienfaits d’un espace dédié aux paysannes et aux conjointes de paysannes - quel que soit les statuts des unes et des autres - dans lequel se libèrent les paroles, s’échangent les parcours, les vécus et les ressentis et se crée au fur et à mesure un lien de confiance et devient une source d’émancipation. 

ELLES MÈNENT L’ENQUÊTE

Au printemps 2019, Les Elles décident de réaliser une enquête pour mieux connaître les freins et les leviers quant à la progression de l’égalité femmes-hommes au sein de l’Adage : « L’enquête est partie de l’envie de mieux connaître les femmes qui sont là. De mieux connaître leurs profils, leurs envies et leurs besoins. »

Qui sont-elles et que font-elles ? Ce sont dans un premier temps les deux axes d’interrogation de cette première approche. Parmi les 130 fermes – environ – de l’Adage (qui estime à une soixantaine les exploitations comptant des femmes ayant un statut), 49 femmes ont répondu : 36 paysannes, avec ou sans statut, et 13 conjointes de paysans.

« Il y a encore des femmes qui toute leur vie durant travaillent sur la ferme, sans statut, sans rémunération. C’est extrêmement précaire. Il y a quelques générations, c’était le lot de quasiment toutes les femmes sur les fermes. La grande majorité a un statut désormais et souvent, elles sont associées. Certaines s’installent seules, d’autres en couple, ou sont salariées, ou sont conjointes collaboratrices. Les profils sont différents. », commente Anaïs Fourest.

Elles ont entre 25 et 70 ans et sont principalement issues du milieu agricole en ce qui concerne les agricultrices, et principalement non issues du milieu agricole pour les conjointes d’agriculteurs. Sur les 36 paysannes, 24 sont cheffes d’exploitation et 2 retraitées étaient anciennement cheffes d’exploitation. Sur ces 26 femmes, 15 indiquent que leur statut a évolué dans le temps avant de devenir cheffes d’exploitation.

L’enquête pose ainsi la question : « En est-il de même pour les hommes ou est-ce le statut des femmes qui est le plus souvent la variable ajustable ? » Page suivante, une autre interrogation est mise en évidence : « Y a-t-il un lien entre le type de formation initiale et le sentiment de légitimité sur la ferme ? » Sachant que la plupart d’entre elles n’ont pas de formation initiale agricole et ont exercé une autre profession avant de s’installer, souvent pour rejoindre le conjoint ou pour reprendre la ferme familiale.

Concernant les conjointes d’agriculteurs, qu’elles aient une activité à temps plein ou à temps partiel en dehors de la ferme, dans le milieu agricole ou non, elles consacrent tout de même entre 0 et 5h par semaine en moyenne au travail sur l’exploitation (principalement pour aider/faire (à) la traite, le soin aux veaux, l’alimentation et l’entretien des espaces). Trois des répondantes passent plus de 10h dans la semaine aux tâches de la ferme. Toutes aident à la comptabilité et à la gestion. 

IL EST OÙ LE PATRON ?

« Partout, tout le temps, il y a toujours eu une grande implication des femmes dans la vie des fermes. Dans l’enquête, on s’est intéressées également à la répartition des tâches. Il n’y a aucune découverte, juste une confirmation d’une répartition « classique » et genrée : les femmes sont plus souvent chargées de la traite, des soins, de la compta, de la gestion, etc. Ce n’est pas toujours heureusement ! Certains couples répartissent les astreintes, partagent les infos et les décisions et la gestion se fait de manière équitable mais ça reste minoritaire. », précise la coordinatrice des Elles.

Finalement, leur point commun est là. Au-delà de leur métier d’agricultrice, elles sont femmes, et composent avec les assignations imposées à leur genre. Alors la fameuse apostrophe de « Il est où le patron ? », en règle générale, elles la connaissent malheureusement bien.

« Un jour, un technicien arrive et fixe un RDV avec Pascal (Renaudin, ndlr),c’est lui qui était là ce jour-là. C’est moi qui suis allée au RDV parce que c’était plus dans mon domaine. Donc pour nous, c’était naturel de faire comme ça et on ne s’est pas posés de questions. Ah bah le technicien il était surpris en me voyant, je dois pas avoir le look agricole. »
rigole Lynda Renaudin.

Elle poursuit : « Je peux vous dire que l’entretien ne s’est pas très bien passé… Faut toujours ramer, c’est assez incroyable ! » Quand on arrive sur l’exploitation de Vert-Lait-Près, installée à Bréal-sous-Monfort, Lynda gère la traite des vaches et Pascal s’en va amener leur plus jeune fille, âgée de 9 ans, à l’école. 

« Au niveau de l’organisation et des décisions, on fonctionne à 2. On prend les décisions ensemble. Après, on essaye d’équilibrer selon nos envies et nos compétences. On a forcément des domaines dans lesquels on est plus à l’aise. », nous dit-elle.

Elle a de la gouaille, un grand sourire et du répondant. Et il en faut visiblement pour affronter les remarques, les regards et les éléments qui peuvent sembler anodins mais ne le sont pas du tout :

« En 2006, on a créé l’EARL, on est associé-e-s à 50-50. A ce moment-là, on a changé de banque. Bon alors, c’est moi qui suis rattachée à quelque chose d’existant du fait de mon installation mais la conseillère a quand même entièrement mis le compte au nom de Pascal. La femme n’est pas forcément reconnue dans son statut d’agricultrice. »

Face aux techniciens extérieurs, elle le dit, il ne faut surtout pas être en position de recul. Et ne pas accepter le moindre manque de respect quand ceux-ci ne veulent pas comprendre qu’ici, il y a une patronne, au même titre qu’un patron.

« Pourquoi c’est l’homme qui dirige l’exploitation ? Pourquoi c’est l’homme qui prend les décisions ? On a le devoir de dire « On est là ! », c’est important. Si dans la vie de tous les jours, on relève tous et toutes des inégalités du quotidien, on va avancer. »
dit-elle. 

CHEMINS DIVERS

Elles ont des parcours différents et des motivations différentes. Lynda Renaudin, elle, a fait des études de médecine et de droit. En rencontrant son mari, dont l’exploitation appartient à sa famille depuis de nombreuses générations (peut-être depuis la Révolution, nous confie-t-il), elle décide, il y a 20 ans, de se convertir à l’agriculture d’abord en tant que conjointe collaboratrice puis en tant qu’associée, après avoir obtenu un BTS agricole en un an, dans une formation pour adultes.

« C’est une super expérience parce que ça donne vraiment une vision d’ensemble de l’exploitation, on aborde plein de points techniques, etc. », s’enthousiasme l’agricultrice de 43 ans, toujours désireuse d’apprendre et curieuse de tout ce qui attrait à son troupeau, constitué d’une quarantaine de vaches laitières élevées, en agriculture bio :

« Ce qui me plait, c’est le contact avec les animaux et avec la nature, c’est le côté très apaisant. C’est un peu la base ! Et puis j’aime mes vaches, c’est important pour moi, elles ont toutes un caractère différent, elles sont toutes différentes, j’aime ça. Et puis, ça me plait aussi de produire un lait bio pour les gens, de produire quelque chose de qualité qui est en phase avec nos convictions. »

Stéphanie Guilloteau est installée sur une ferme de Pancé, avec un troupeau d’une quarantaine de vaches laitières également en agriculture bio, depuis bientôt 10 ans. Travailler sur une exploitation, elle a « toujours fait ça ». Ses parents à elle avaient une ferme, les parents de son conjoint, Cyril Guilloteau, aussi.

Tous les deux ont un BTS agricole en poche et une année supplémentaire de spécialisation en animation nature pour elle, en production vaches laitières pour lui. Le projet a été conçu à deux. D’abord en EARL puis en GAEC. Toujours associé-e-s.

« M’installer, c’était pour le cadre de vie, la liberté d’organisation, d’espace et de temps, malgré les contraintes. Pour faire une famille aussi, c’est le cadre idéal. Après, au niveau de l’activité, qu’on ait un troupeau de chèvres, d’éléphants ou de vaches, pour moi, c’était pareil. », nous dévoile-t-elle, en descendant du tracteur pour récupérer les piquets qui balisent le chemin et encourager les vaches retardataires à rejoindre la salle de traite.

Elle est franche et réservée et le dit d’emblée, elle est en pleine réflexion professionnelle : « Dix ans après, mon choix m’est revenue à la tronche. Je sors d’un bilan professionnel parce que je me posais des questions. Un métier en salariat, ça ne me motive pas du tout. Moi, ce que je voudrais, c’est ouvrir la ferme en fait. Ne pas être coincée qu’avec des vaches. Je veux conserver le cadre de vie et la liberté d’organisation, et développer un projet d’accueil social et pédagogique sur la ferme à terme. Ensuite, je devrais enchainer avec une labellisation pour accueillir les structures qui accompagnent les publics comme les personnes handicapées par exemple. Ce n’est pas un loisir, je veux que mon projet soit rémunérateur. »

De son côté, Marie Edith Macé se souvient, les yeux pétillants, de la phrase qu’elle prononçait lors de son enfance : « Plus tard, c’est moi que je trairais les vaches ! » Et ça n’a pas manqué puisqu’en 2008, elle reprend la ferme familiale, située en bordure quasiment de Rennes, à Melesse. Entre temps, elle a effectué des études de comptabilité et a exercé le métier pendant 15 ans.

« Mon père disait qu’agriculteur, c’était le plus beau métier du monde mais que c’était un métier de con. Il ne nous a jamais inclus dans les travaux de la ferme quand on était petits avec mes frères. Finalement, j’ai repris et j’ai fait une formation pour adulte, un BPREA (Brevet professionnel responsable d’exploitation agricole, ndlr). », souligne-t-elle. 

AFFRONTER LE SEXISME, QUASIMENT AU QUOTIDIEN

Des embuches, elle en a connu depuis son installation. Le sexisme, elle l’a affronté à plusieurs reprises. : « Mon père était associé sur la ferme avec son frère. Quand il est parti à la retraite, ma mère l’a remplacé. Elle a continué avec un salarié et moi j’ai repris avec ce même salarié. Je me suis mise en GAEC mais ça a tourné en eau de boudin. Je me suis alors installée avec un père et son fils en 2012. On a fait grossir le troupeau et on a multiplié les activités : viande bovine, cidre, jus de pomme, marché à la ferme, etc. Tout en vente directe. C’était très chronophage. »

Elle s’occupe alors de la vente, du troupeau et de l’administratif. Jusqu’au jour, où le père et son fils - associés à 25% chacun à Marie Edith qui elle, détient 50% à elle seule – viennent lui dire que comme elle ne fait pas de tracteur ni de béton, elle sera désormais payée 70%...

« Ils me disent ça en novembre, vous savez quand France Inter (parce que c’est France Inter dans la salle de traite) annonce qu’à partir de ce jour-là, les femmes ne sont plus payées par rapport aux inégalités salariales !!! En gros, ils m’ont dit que sans eux, la ferme ne tournait pas… J’ai pris mes clics et mes clacs (façon de parler parce que je suis restée là) et j’ai recommencé toute seule. Je suis née là moi, j’ai un attachement viscéral à ce lieu. », scande l’agricultrice qui a conservé son troupeau de vaches laitières en agriculture bio et son marché à la ferme, où elle vend divers produits du coin.

Depuis, elle a embauché un salarié et s’implique dans la vie locale en tant qu’élue adjointe mais aussi à l’Adage en tant que vide-présidente ou à la Cuma (Coopérative d’Utilisation du Matériel Agricole), entre autre. La fameuse question, « Est-ce que je peux voir le patron ? », tout comme Lynda Renaudin, elle l’a déjà entendue : « C’est moi, dégage ! Non mais plus sérieusement, y a que mon nom sur l’exploitation… » La preuve que les inégalités et les stéréotypes sont bien ancrés. Elle poursuit :

« Quand je vais aux réunions à la Cuma, pour la gestion du matériel et des plannings, je prends toujours soin d’arriver 10 minutes en retard. Sinon, je dois taper la bise et les mecs en veulent toujours 4… Et puis, quand j’y vais, c’est jean et baskets. Je fais attention à m’habiller de la manière la plus neutre possible. C’est délirant qu’on puisse faire attention à ce genre de calculs ! » 

PRISE DE CONSCIENCE, VIGILANCE ET PIQURE DE RAPPEL

Ses connaissances lui ont, en partie, étaient transmises par sa mère. Une vraie éleveuse, comme elle dit. Qui lui a tout appris sur les vaches, sur les gestes à avoir avec elles, sur la gestion de la ferme. Intervenants extérieurs et techniciens lui ont souvent dit que cette exploitation, c’était une affaire de femmes. Parce que depuis 5 générations, ce sont elles qui transmettent les informations concernant l’élevage et le rapport aux animaux.

« C’est la société qui fait que les femmes s’occupent des animaux. Ma mère a commencé à avoir un statut très tard. Elle a été cheffe parce qu’elle a repris la suite de mon père. Ma grand-mère, mon arrière grand-mère, etc. n’avaient pas de statut, elles. Elles n’étaient que des femmes de. Comme les boulangères. Ce sont les femmes des boulangers. Alors qu’elles passent leurs journées entières dans la boutique. Il y a plein de métiers comme ça. Quand je travaillais en compta, on conseillait justement à nos clients de déclarer les femmes. C’était une vraie révolution à l’époque ! Aujourd’hui, l’égalité femmes – hommes est d’actualité et tant mieux ! », s’anime l’agricultrice.

Les choses avancent. Les mentalités progressent. Doucement. Lentement. Entre les générations, un fossé se creuse. Sans parler d’incompréhension – parce qu’on n’a pas mené l’enquête sur ce terrain-là – Stéphanie Guilloteau décèle tout de même une sorte de rejet vis-à-vis du modèle de ses parents :

« Je ne voulais surtout pas être comme eux. Pas dans leur métier mais dans leur couple. Et puis, des fois, je me suis aperçue que ce que je ne voulais absolument pas reproduire de ma mère, je l’ai fait quand même. Ça ne me va pas. Il y a vachement de choses à changer dans la société et dans les mentalités. Moi, je commence par l’éducation de mes enfants. C’est super important. Je veux donner toutes les clés à nos enfants. On a 2 garçons et une fille et je veux qu’ils aient tous les trois les mêmes clés. »

Lynda et Stéphanie parlent toutes les deux de « piqure de rappel », d’attention et de vigilance à avoir au quotidien. Si pour la ferme, les décisions se prennent et se répartissent à deux, il doit en être de même à la maison.

« En fait, faut toujours la ramener. Et c’est jamais évident parce qu’on passe vite pour des rabats joie. Faut réussir à être fines… Par exemple, moi j’entends « Si tu veux que je fasse plus de vaisselle, tu vas donner à bouffer aux vaches », je suis pas contente d’entendre ça. Ça ne me va pas. Les tâches de la maison ne sont pas que pour moi. C’est particulier dans une ferme, le fonctionnement de la maison, de l’organisation, entre les enfants, les repas, les tâches ménagères, etc. est très lié au travail sur l’exploitation. Tout est intrinsèquement lié pour moi. Quand je fais la bouffe le midi, je me dis que ça fait parti du boulot. C’est pas très valorisant. Alors oui, Cyril est plus motivé que moi par les vaches mais bon… C’est pour ça que j’espère qu’avoir mon activité en parallèle aidera à résoudre quelques problèmes. On verra. », pointe Stéphanie.

Elles ont conscience que la problématique est sociétale. « Ces inégalités sont historiques. Les tâches ménagères, les enfants, les repas… Avec Pascal, on essaye de se partager au max les tâches. Mais oui, il faut encore une petite piqure de rappel. Quand je vois que ça se déséquilibre, je lui dis et puis ça se rééquilibre. Mais c’est tout le temps comme ça. », précise Lynda Renaudin.

C’est aux femmes qu’incombent la responsabilité de la vigilance permanente et la responsabilité de pointer les inégalités, afin de rééquilibrer la balance.

L’ENRICHISSEMENT PAR L’AUTO-FORMATION, ENTRE AGRICULTRICES

Ce que note Anaïs Fourest à partir des premiers résultats de l’enquête et une analyse plus large des problématiques concernant l’égalité entre les femmes et les hommes, c’est que les tâches principalement réalisées par les femmes sont souvent des « tâches entrecoupées, entrecoupables » :

« En gros, qui peuvent être interrompues, si par exemple, elles font la compta, elles peuvent fermer l’ordinateur pour aller faire à manger ou aller chercher les enfants à l’école. »

Ainsi, la charge mentale du foyer est plus souvent attribuée aux femmes « et ça se retrouve ensuite dans la gestion des fermes. » À travers le groupe non mixte, les participantes témoignent de leur volonté de travailler sur les causes de la dévalorisation des missions des femmes et sur comment il est possible de les revaloriser.

Dans leurs discours et anecdotes, on entend la difficulté de la répartition des tâches domestiques dont le bon fonctionnement et l’équilibre leur incombe encore à elles, les femmes. Et subsistent encore également les représentations genrées faisant persister et perdurer les préjugés, accompagnant ainsi le sentiment d’illégitimité que de nombreuses agricultrices ressentent. Et quand on aborde le sujet, un même exemple revient toujours sur le tapis : le tracteur.

« Pascal utilise plus le tracteur que moi, c’est vrai. Mais je sais le faire. J’ai appris sur le tas parce que ça m’a intéressée d’apprendre. Je suis une femme et je ne vois pas pourquoi je ne conduirais pas un tracteur. Une fois, Pascal a été arrêté 3 mois, j’ai tout fait toute seule, je suis capable de faire tous les postes. Si je dois labourer, je laboure. Je ne peux pas vous donner une journée type parce que ça dépend des saisons, des besoins, etc.

Mais déjà le minimum syndical, c’est la traite – qu’on fait souvent à 2 – l’alimentation des animaux et l’administratif. Après, il y a les coups de fil, la vente, on peut être amené à devoir refaire les clôtures, à raboter l’espace, on soigne les animaux, puis il faut aller chercher ma fille à l’école et repartir à la traite, etc. Quand j’ai repris mes études, mes enfants étaient petits (bon maintenant ils ont 20, 17 et 9 ans) mais je ne pouvais pas travailler sur la ferme en même temps. Pascal gérait.C’est un vrai travail d’équipe. », souligne Lynda Renaudin.

Au sein du groupe Les Elles, une formation informelle a été organisée pour celles qui souhaitaient apprendre à conduire un tracteur. Les volontaires se sont retrouvées à la ferme de Stéphanie et Cyril. Fille d’agriculteurs, elle a appris dès son adolescence à diriger l’engin, tout comme ses frères.

« C’était chouette cette formation tracteur. C’était très intéressant d’être toutes sur la même position et non pas dans la relation de dominants et de dominées. En général, c’est ton père qui t’apprend ça ou ton mari. À un certain âge, c’est bon t’as plus envie de ça. Entre pairs, c’était rassurant et enrichissant. »
commente Stéphanie Guilloteau, tout aussi convaincue que ses consœurs de l’évolution progressive des mentalités.

Qui vient notamment des femmes et des filles elles-mêmes. « Je vois ma nièce l’autre jour, je la mets sur le tracteur, elle a 11 ans, et elle me dit « Mais je peux pas en faire, je suis trop petite. » On a discuté et pour elle, en tant que fille, elle peut tout à fait conduire un tracteur, elle voit même pas pourquoi elle ne pourrait pas. Elle disait juste qu’elle était encore trop jeune. C’est bien, on gagne des batailles ! », se réjouit Marie Edith Macé. 

LIBÉRER LA PAROLE DANS UN ESPACE BIENVEILLANT

Elles s’accordent toutes les trois sur de nombreux points, en particulier sur l’intérêt à participer au groupe Les Elles. Il a suffi d’une seule réunion à Marie Edith, la moins convaincue au départ :

« On ne se sent pas légitimes à parler quand des hommes sont à côté. On le deviendra mais faut qu’on s’entraine. Les femmes, on se met une pression pour prouver qu’on peut y arriver. Et souvent, on échoue parce qu’on y va en force ou avec la trouille au ventre. Je ne dis pas que c’est la faute des mecs, eux aussi ont des injonctions qui sont difficiles, mais je dis que c’est la faute de la société. Entre nous, on a une grande liberté de paroles. »

Même son de cloches du côté de Lynda qui apprécie le fait de pouvoir discuter de leurs vécus et d’avancer ensemble. « On s’encourage et on se soutient. Il n’y a pas de jugement et il y a une parole libre. Chacune raconte son vécu, ses craintes, ses doutes, etc. Collectivement, y a moyen de dépasser les difficultés. À cause du regard des autres, certaines agricultrices se mettent dans des situations où elles ne sont pas reconnues parce qu’elles n’osent pas. Et c’est incroyable de se dire qu’il y a des organismes para agricoles qui portent ce regard stéréotypé, même s’il est inconscient. Il faut qu’on arrive à dépasser ça, ce regard des autres, et ça ne va pas se faire en un claquement de doigts mais ça avance. C’est pour ça que le groupe me plait. Si on sent le jugement, forcément on se rétracte et on ne veut plus avancer. Là, on est dans l’écoute et la bienveillance. C’est très enrichissant d’entendre et de découvrir les expériences de chacune car on a toutes des parcours différents. », précise-t-elle.

La liberté de paroles revient de concert entre les trois, tout comme le fait de pouvoir exprimer des questionnements, des réflexions, des ressentis et de se rendre compte qu’ils sont communs au groupe, et plus largement au genre féminin.

« J’aime bien le partage de vécus entre nous. On partage les mêmes soucis sur nos fermes et avec les mecs, les nôtres mais aussi les voisins, etc. On est contentes de partager. Je me posais des questions et je me suis aperçue que je n’étais pas la seule à me les poser. C’est intéressant de pouvoir échanger. Ça permet aussi de prendre du recul. Sur certaines choses par exemple, seule, je serais allée à la confrontation mais ça ne fait pas avancer le schmilblick. En parler avec les autres agricultrices et réfléchir ensemble, ça permet d’aborder ça plus calmement et de rééquilibrer ce qui ne va pas. Ça m’a beaucoup aidée à me rendre compte de certaines difficultés et ça m’a aidée à les exprimer. Ça me titillait intérieurement et on en a parlé. Puis, chez soi, on re-négocie. Ça nous a déjà permis de changer l’organisation à la maison. Maintenant, c’est Cyril qui emmène les enfants à l’école le matin. On partage mieux et ça soulage. », analyse Stéphanie, précisant ensuite en rigolant :

« Bon, c’est moins facile quand on est enceintes et qu’on allaite… Mais bon, c’est de l’organisation de couple ! »

FORMATION ET TRANSMISSION

La formation apparaît également comme un élément essentiel à la construction de leur légitimité et de leur émancipation. Lynda Renaudin ne s’en cache pas, elle a beaucoup appris sur le tas mais cela n’était pas suffisant. Sa formation lui a permis d’appréhender de manière globale une exploitation et de faire des stages dans une autre ferme, afin d’avoir un regard extérieur.

« La formation, c’est très important. Et j’ai vraiment envie de conseiller aux femmes qui voudraient se former mais n’osent pas, de se renseigner sur ce qui existe, les aides, etc. et de ne pas s’arrêter aux difficultés de la garde d’enfants, de la répartition des tâches durant cette période-là, etc. Je crois que ce qui est important, c’est de communiquer, de parler, ne pas se retrouver seules dans ce qu’on fait. Parce qu’on peut vite être isolées. », explique-t-elle, en concluant :

« Quand on montre qu’on a des connaissances et des compétences, le genre s’efface et on se fait reconnaître en tant qu’agricultrice dans sa globalité. Dépasser le premier regard, c’est important. »

Tout comme Stéphanie Guilloteau met un point d’honneur à éduquer ses enfants dans le respect des autres et de soi, et de l’égalité, Marie Edith Macé insiste sur la transmission au travers de deux exemples. Le premier, lors d’une journée des Elles ouverte aux filles en études pour devenir cheffes d’exploitation :

« On leur a parlé de la formation tracteur faite entre nous et elles ont dit qu’elles voulaient faire ça ! Le fait qu’on suppose que les filles ne savent pas et/ou ne peuvent pas faire du tracteur, c’est un vrai frein. Là, elles étaient très enthousiastes et demandeuses. »

Le deuxième, lors d’une intervention au lycée agricole du Rheu auprès des premières années de BTS avec qui le groupe a fondé un partenariat (l’établissement scolaire a déjà dans le passé mené des travaux sur l’égalité entre les femmes et les hommes) :

« On leur a demandé de se positionner Hommes ou Femmes selon les questions. On a demandé « Qui fait du tracteur ? », bon tout le monde mais du coup pour la société, ce sont les hommes qui font du tracteur. On a demandé « Qui fait les clôtures ? » et un garçon est allé se placer du côté « Hommes » et a dit sous forme de blague « Si on veut qu’elles soient droites ». Là, je lui ai dit que c’est par rapport à ces blagues que la société n’avance pas. Il a écouté, il a compris et il a dit « Ok, vous avez raison, j’avais pas pris conscience de ça. » Parce que la société nous a appris que le rose et les poupées sont pour les filles et que le foot et le bleu sont pour les garçons. Ça crée des inégalités entre les femmes et les hommes. Comme dit une expression d’une copine espagnole, il faut chausser les lunettes violettes. On est alors plus à l’écoute des choses. »

Ainsi, les échanges ont permis d’aborder la question des représentations sur les rôles et les assignations des hommes et des femmes dans les fermes et de pouvoir mettre à plat les idées reçues qui perdurent encore dans la société. 

LANCÉES DANS UNE DYNAMIQUE D’EMPUISSANCEMENT ET DE PARTAGE

Les premiers résultats de l’enquête donnent une idée des profils des paysannes, adhérentes de l’Adage 35 et fondent la matière pour les entretiens en cours de réalisation. Tous les échanges et partages d’expériences, les interventions, les données quantitatives et qualitatives constituent désormais une base solide sur laquelle s’appuie les agricultrices des Elles pour impulser la suite de leur belle dynamique.

« Elles veulent travailler à travers deux axes : la communication, les moyens et les supports pour partager en dehors du groupe avec les femmes et les hommes au sein et en dehors de l’association. Que ce soit à travers du théâtre, des illustrations… Elles veulent que ce soit palpable par et pour tout le monde. Elles veulent aussi explorer l’axe des interrogations et des recherches : souvent, on constate que ce sont des femmes qui sont à l’initiative de cercles vertueux, à l’origine des changements, etc.

Elles veulent interroger ça : est-ce vrai ? Comment s’appuyer là-dessus ? Est-ce transférable à tou-te-s ? Cette année, nous avons été soutenues par le Département. Puis on a fait une demande pour les groupe les Elles pour avoir un financement de la part du ministère de l’agriculture sur les trois prochaines années (GIEE, disposition national d’obtention d’aides financières, ndlr) et ça a été accepté cet été. C’est tout frais. C’est une bonne nouvelle et une bonne reconnaissance. », se réjouit Anaïs Fourest. 

Elles entendent bien déplacer des montagnes. Et ce, avec humilité. Ensemble, elles œuvrent à la visibilisation de leur présence et de leur travail sur les fermes et leur valorisation, en rééquilibrant au mieux la répartition des tâches. Pour que la répartition des tâches ne mène pas à la dévalorisation de la personne qui les entreprend.

Parce que la partie invisible du travail – les tâches domestiques, l’éducation des enfants, la charge mentale, etc. – reste portée par les femmes, peu importe les générations, comme le souligne à juste titre la coordinatrice du groupe. Petit à petit, elles mettent sur la scène publique les notions de capacité de prises de décisions, de réalisation des envies et des besoins, de l’importance des formations.

Pour les connaissances, pour soi et pour la confiance et le sentiment de légitimité. Pour s’émanciper du regard de la société qui doit se déplacer et déconstruire les préjugés. 

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Agricultrices : cultiver l'égalité entre les femmes et les hommes
Dans le champ de l'émancipation
Objectif paysannes

Célian Ramis

Dangereuses lectrices ou l'empuissancement par les mots

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Les 28 et 29 septembre, aux Ateliers du Vent, la première édition du festival de littérature féministe, articulée autour de la figure de la sorcière, n’a eu aucun mal à trouver son public.
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Il était attendu ce festival ! Début septembre déjà, plusieurs ateliers affichaient complets, les préventes réduisaient à vive allure, la soirée de soutien au Panama avait cartonné et beaucoup trépignaient d’impatience à l’idée de participer à un événement comme celui-ci, encore jamais organisé à Rennes. Les 28 et 29 septembre, aux Ateliers du Vent, la première édition du festival de littérature féministe, articulée autour de la figure de la sorcière, n’a eu aucun mal à trouver son public. 

La sorcière n’est pas la même partout. Elle n’est pas la même pour tout le monde. Mais elle est toujours marginalisée par une communauté, une société, victime d’un rapport de domination. Que nous dit l’Histoire à ce sujet ? Qui sont-elles aujourd’hui ? La sorcellerie peut-elle être source d’empuissancement ? Quel est l’impact des mots sur nos esprits et nos actions ? Sommes-nous toutes des héritières des sorcières d’hier ?

De nombreuses questions ont été soulevées les 28 et 29 septembre aux Ateliers du Vent pour cette première édition de Dangereuses lectrices. Et les réponses se sont croisées, articulées, percutées, confrontées, ont résonné, rebondi, retenti, ont fait écho à des vécus, des ressentis, des expériences, ont apporté un éclairage sur un sujet caricaturé dans la pop culture mais aussi réapproprié par certaines féministes au fil des siècles. Ou encore ont soulevé d’autres questions.

Les mots sur les maux ont été lus, joués et mis en scène, chantés, performés, discutés, théorisés, photographiés, démontrés, animés. Le politique et l’intime se sont donnés rendez-vous dans les paroles des unes et des autres. Pourquoi et en quoi la figure de la sorcière cristallise-t-elle toujours siècle après siècle le rapport de domination exercé par les hommes sur les femmes ?

VILAINE SORCIÈRE...

Nez crochus, chapeaux pointus, turlututu. On pense que la vilaine sorcière n’est attribuée qu’au monde enfantin. On se trompe. Elle influence toutes les générations. Et vise « les femmes qui a priori sont sorties du rôle attendu d’elles. », souligne Fanny Bugnon, historienne à l’université Rennes 2, lors de sa conférence « Les sorcières dans l’histoire, des procès au symbole féministe ». 

Ce samedi après-midi, elle décortique alors les images de la sorcière à travers le contexte historique. Les premières représentations, qui dateraient de 1451, sont en effet très symboliques : « Des sorcières qui chevauchent un objet emprunté à l’espace domestique, à savoir un balai ou un bâton. » 

Entre le 13esiècle et le 15esiècle, la lutte s’accélère, la grande chasse s’intensifie. Au départ, ce sont les autorités ecclésiastiques qui dénoncent les agissements des sorciers et des sorcières, puis au fil du temps, les accusées sont majoritairement des femmes et des milliers de buchers s’enflamment pour anéantir les sorcières. Elles sont pensées comme des ennemies de la chrétienté et pour cela, elles subiront de nombreuses « mises en humiliation et souffrances de leur corps. »

Instruments de la répression, les femmes vont être les boucs émissaires d’une société européenne frappée par la crise économique et politique. À la fin du Moyen-Âge, « l’économie rurale est bouleversée, la famine guette la population appauvrie, les réformes sont les prémices de la société capitaliste. La révolte gronde. L’Etat déploie la répression et l’Eglise se met en chasse contre les comportements les plus déviants. Les naissances deviennent un enjeu majeur. L’avortement et la contraception sont sévèrement punis… Les savoir-faire et les connaissances des femmes deviennent alors les cibles de la répression ». 

ACCUSÉES, CONDAMNÉES, BRÛLÉES…

Le décor est planté par le collectif L’Intruse, venu jouer ici Le procès de Péronne. On se situe dans le Nord de la France, à la fin du 17esiècle. Des rumeurs circulent sur la vieille Péronne, âgée d’environ 46 ans. Saoulée par un groupe de soldats, elle est un soir humiliée, harcelée physiquement et sexuellement. Sa faute ! déclarent les soldats, expliquant avoir été ensorcelés. 

Sans doute aussi est-elle la cause « du brouillard épais, de la pluie froide, de la gelée qui ravage les récoltes, des orages, des mouches, des maladies, de la lèpre, la peste, des entrailles qui pourrissent » car « c’est évident, c’est un signe du malin. » 

Les deux comédiennes, Camille Candelier et Anna Wessel, interprètent tour à tour les protagonistes du procès en sorcellerie de Péronne. Tantôt fonctionnaires qui complotent, tantôt voisines qui commèrent, elles nous emmènent avec humour et talent dans l’obscurité de l’esprit humain et patriarcal, démontrant l’aisance et la pression avec laquelle les « puissants » de l’époque tricotaient leur manipulatrice influence, allant jusqu’à faire avouer à des femmes leurs accouplements avec le démon.

« On les torture pour les faire avouer leur coït avec le diable. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, la Justice est uniquement composée d’hommes. Et puis il y a ce rapport à la bestialité, à la sexualité. Le bourreau recherche la marque du diable. C’est le signe qu’elle a été possédée par le démon. Si elles connaissent le diable, cela veut dire qu’elles peuvent enfanter des êtres maléfiques. », précise Fanny Bugnon, dont les contenus résonnent avec la pièce de théâtre, le soir même. Elle poursuit :

« La mort ne suffit pas. Par le feu, on purifie le corps social. Parfois, la sorcière n’est pas tuée, elle est bannie. Mais le plus souvent, elle est exécutée, brûlée vive, étranglée… Leurs noms ne figurent pas dans les registres des décès et leurs biens sont confisqués. Elles sont considérées comme païennes, vicieuses, marginales, elles sont célibataires ou non, mais toujours pécheresses. Pour ça, on leur retire leur existence. »

QUE SONT-ELLES DEVENUES ?

Au 18esiècle, la chasse aux sorcières ne disparaît pas réellement. « La sorcellerie devient le monde de l’empoisonnement. Ce sont encore les femmes : les empoisonneuses, les infanticides (le sujet dans sa globalité fait l’œuvre d’un ouvrage collectif, auquel a participé Fanny Bugnon, intitulé Présumées coupables – les grands procès faits aux femmes, ndlr). On va oublier les sorcières et elles vont revenir à la postérité. », souligne l’historienne. 

Dès la fin du 19e, elles réapparaissent. Dans l’essai La Sorcière, écrit par Jules Michelet en 1862 mais aussi le film musical Le magicien d’Oz, la série Ma sorcière bien aimée, le livre jeunesse La sorcière de la rue Mouffetard ou encore un peu plus tard, le film d’animation Kirikou et la sorcière. Entre autre. 

« Dans Merlin l’enchanteur, sorti en 1963, Madame Mim est laide, vieille, elle fait peur. Elle est l’archétype de la vieille sorcière aux pouvoirs maléfiques. Mais les sorcières reviennent aussi dans le monde féministe avec, dans les années 70, la revue Sorcières par exemple. Elles sont des figures d’empowerment car elles sont des femmes qui échappent aux hommes. Les sorcières sont la métaphore de la condition des femmes. Elles sont des femmes qui peuvent, j’ai envie de le croire, réenchanter le monde. », conclut Fanny Bugnon. 

QUI SONT LES SORCIÈRES ?

Plusieurs centaines d’années après la chasse aux sorcières, elles sont nombreuses les militantes à se revendiquer héritières des sorcières d’hier. Et si on attribue souvent ce retour sur le devant de la scène à Mona Chollet grâce à son brillant essai Sorcières – la puissance invaincue des femmes, on néglige et on méconnait alors tous les mouvements qui existent depuis longtemps, aux quatre coins du monde. 

L’autrice Laura Nsafou, dans sa conférence « Soucougnan, sukunabe, deum– Transversalité de la figure de la « sorcière » dans la diaspora africaine », attire l’attention du public, dans un premier temps, sur la barrière de la langue. Car « sorcière » est terme européen. « Si on traduit ce mot français, on n’obtiendra pas la même signification aux Antilles ou en Afrique, ni même d’un pays à l’autre. », précise-t-elle. 

Il est important de décoloniser le vocabulaire, fondé sur une méconnaissance absolue des religions et des croyances des pays colonisés. 

« Le surnaturel est très présent dans la diaspora africaine. Mais il y a eu une diabolisation qui a commencé lors des périodes de la colonisation. Le vaudou, par exemple, on le retrouve énormément dans la fiction occidentale. On parle de magie noire. De magie qui tue. Le vaudou est une vraie religion qui signifie « mettre en paix ». »
explique Laura Nsafou.

Elle exprime sa fatigue face à ce processus de diabolisation permanente : « L’imaginaire blanc qui catégorise ces religions a des conséquences sur la manière dont les personnes concernées le vivent. » 

Encore aujourd’hui marginalisées et stigmatisées, les conséquences sont immenses et souvent passés sous silence dans les médias. Elle mentionne par exemple les camps de sorcières dans lesquels vivent les femmes accusées, par leurs entourages, de sorcellerie. Les camps sont insalubres et des maltraitances y sont subies.

« Mais sur ce sujet, je n’ai pas trouvé beaucoup de sources pour le moment. Que des articles en anglais. », souligne-t-elle.

Autre exemple : les persécutions se poursuivent pour les adeptes du candomblé, une des religions afro-brésiliennes, qui voient leurs lieux de culte réduits à néant. Et d’un autre côté, sans vergogne, les Occidentaux-tales se réapproprient les rituels des peuples minorisés, sans se soucier de la pertinence et de ce que cela représente pour eux/elles.  

L’autrice insiste, il est nécessaire de se situer et de se questionner : « C’est comme pour l’exotisation des corps des femmes noires. En littérature, la présence des corps noirs a commencé par la littérature de voyage à destination des hommes blancs. Pour les divertir et non pas pour les informer. Il fallait le rendre attrayant pour le regard blanc occidental. Quand la représentation est produite par des non concerné-e-s, elle devient une caricature, un divertissement aux dépens des concerné-e-s. Le discours devient alors marginalisant. »

TOUTES DES SORCIÈRES ?

Qui sont les sorcières et que signifie le fait de se revendiquer descendantes de sorcières ou sorcières tout court ? La table ronde réunissant Camille Ducellier, artiste multimédia, Taous Merakchi (alias Jack Parler), autrice et rédactrice, et Maureen Wingrove (alias Diglee), illustratrice et autrice, a permis de poursuivre le propos de Laura Nsafou, dans le fait de se situer.

Ainsi, les trois femmes ne se définissent pas toutes sorcières et composent ensemble, pendant cette rencontre, autour de leurs différents points de vue, qui parfois se complètent, parfois s’opposent et parfois se rejoignent.

Diglee, elle, n’est pas une sorcière. Elle nuance : elle est passionnée et curieuse de l’archétype de la sorcière. Elle ne pratique pas, ou très rarement, elle préfère écouter les récits de pratique. Taous Merakchi parle quant à elle de spiritualité alternative car elle ne sait pas encore précisément où se situe le politique et où se situe le spirituel dans sa pratique. Et Camille Ducellier explique qu’il lui arrive, parmi son « millefeuille identitaire », de se définir comme sorcière. 

« Ça m’a réconciliée et aidée d’avoir un terme. Passionnée par les cultures ésotériques et baignée dans une culture féministe, ça m’a donné un trait d’union entre tout ça. Se dire lesbienne, queer, sorcière… C’est la puissance du verbe. Se dire quelque chose, c’est déjà un acte ! Je me sens sorcière queer, ça a une dimension politique. Ma vie de gouine et ma vie de queer font que j’ai des pratiques marginales qui se rajoutent encore… »
signale-t-elle. 

A chacune, la sorcellerie apporte, de manière différente. Diglee, passionnée au départ par la connaissance des minéraux, veut comprendre ce qu’est la magie. « Mais dans le milieu ésotérique, le sexisme est roi, comme partout ailleurs. Il y a peu de femmes, peu de personnes racisées. Pour m’informer, je vais dans un tas de conférences sur le sujet, elles sont souvent animées par des hommes qui catégorisent la haute magie comme étant celle héritée de l’église donc pour les hommes et la sorcellerie, héritée des femmes donc intuitive et instinctive. Je veux comprendre ce qu’est la magie. Mais quand on est une femme, c’est difficile. Alors que je ne suis pas non plus du genre « féminin sacré ». Attention, c’est bien de revaloriser les qualités du féminin. Mais il faut qu’on puisse aussi conquérir les qualités du masculin ! Je veux me sentir humain avant d’être femme, ce qui est totalement illusoire. », déclame-t-elle. 

Pour Taous Merakchi, la sorcellerie intervient sur un plan personnel et intime : « Revenir à moi-même, qui je suis, comment avancer avec les outils que j’ai déjà. Moi, je ne suis pas à plaindre du tout. C’est pour ça que ça ne m’appartient pas la définition de sorcière. Je ne suis pas prioritaire, il y a bien plus marginalisée que moi. »

Là où elles tombent toutes d’accord, c’est sur la source d’empuissancement que cela crée, peu importe si la personne se définit ou non sorcière. L’accès à l’information amène sur le chemin de la déconstruction. Que ce soit avec le livre de Mona Chollet, celui de Camille Ducellier intitulé Guide pratique du féminisme divinatoire, celui de Jack Parker et Diglee intitulé Grimoire de la sorcière moderneou encore à travers les réseaux sociaux. 

« Ma déconstruction a commencé sur internet. Pour comprendre où était le problème et construire ma vision de la féminité. De ma féminité. Le féminin n’est pas sacré par essence. » précise Taous Merakchi, rejointe par Maureen Wingrove : 

« Le collectif est porteur. Ça a été avéré qu’un groupe dégage une énergie. Quand il y a du nombre et de l’émotion, ça circule et ça fait du bien que ce soit psychologique, magique ou autre. On sent que quelque chose agit, quelque chose se passe. »

Camille Ducellier, elle, croit également que cette énergie, source d’empuissancement car source de transformation, ne doit pas rester au niveau individuel. Politiser le mouvement mais aussi le sortir des normes que l’on ne connaît que trop bien.

« Les américaines par exemple sont plus tournées vers l’action. En France, on est très accroché-e-s à la parole, l’analyse, la critique, etc. C’est très bien mais ce n’est pas la seule manière de comprendre le monde. La psychanalyse, l’ésotérisme et le féminisme sont trois systèmes symboliques que j’aime et que j’essaye de faire dialoguer. », souligne-t-elle. 

À CHACUNE SES RITUELS

La table ronde, au large succès, n’apporte pas de réponse concernant la définition précise de ce qu’est une sorcière aujourd’hui. Elle nous incite plutôt à nous questionner sur nos propres attentes et pratiques, nous déculpabilisant grâce à une phrase de Camille Ducellier :

« Je pars du principe que si on se sent intimement en lien avec cet héritage, on peut se définir sorcière si on a envie. C’est un va et vient entre le passé, le présent et le futur. Les événements ont été effacés par le patriarcat, confisqués par le colonialisme. Aujourd’hui encore, il y a des femmes stigmatisées, des femmes considérées comme des « mauvaises femmes ». On peut se sentir connectées à cet héritage. »

Cet héritage, Liz Viloria le met en partage et en résonnance lors d’une performance qui se déroule à la nuit tombée sur le parvis des Ateliers du Vent. L’instant est solennel, une bougie est allumée, quatre personnes attisent la curiosité des festivalier-e-s qui, petit à petit, forment un cercle autour d’elles. On pense évidemment à l’exécution d’un rite magique.

Liz Viloria travaille sur une thèse, à l’université Rennes 2, en littérature comparée portant sur le statut des femmes dans les Caraïbes. « L’idée de la performance est née de mon parcours académique car je me suis rendu compte que mis à part le fait que le travail intellectuel est très solitaire, sa portée est limitée à un public restreint et plutôt spécialisé », explique-t-elle.

Sa performance, Calíbana,vient de son envie de partager les outils acquis auprès de tou-te-s les autrices et auteurs « écrivant au service de la déconstruction de la notion patriarcale du statut Femme. » Initialement réalisée en Colombie sur la thématique de la sexualité féminine, elle a eu lieu la première fois devant la cathédrale de Barranquilla : 

« Sans que ceci ne soit voulu, aux yeux des spectateurs, la représentation parut comme un rite sorcier. Malgré les préjugés, les personnes (dont la police) sont venues regarder intriguées, curieuses et bienveillantes. »

Dans Calíbana, le sujet change selon l’occasion. Pour le festival Dangereuses lectrices, une nouvelle équipe s’est constituée et la thématique s’est portée sur la figure de la sorcière. Pendant un mois, ielles se sont retrouvées pour faire des cercles, travailler sur les rapports au corps mais aussi à leur lignée féminine, ainsi que les rapports aux arcanes majeurs du Tarot « qui dans la performance viennent représenter les différents archétypes présents dans l’inconscient collectif. »

Liz Viloria poursuit :

« Parmi ces archétypes, la sorcière est la femme savante, celle qui sait, qui lit, qui détient différents savoirs, la sorcière se perçoit elle même comme un organisme qui fait parti de la nature, qui connaît ses rythmes et qui écoute et connaît son corps. Cette connaissance ne vient pas du monde extérieur. »

Pour se préparer, elle a donc puisé dans son univers personnel, qu’elle a ensuite mis en partage et en résonnance avec les expériences des trois autres membres de l’équipe.

« Je viens d’une culture dont le rapport à ces rythmes est toujours présent : du citron avec de l’eau chaude le matin pour alcaliniser le corps, couper les légumes avec les mains et non avec des couteaux afin de garder leur texture pour la cuisson, nettoyer la maison avec de la sauge une fois par mois… Ce sont des petits rituels qui, au delà de leurs effets sur le monde extérieur, organisent la vie intérieure de la personne qui pratique : les rituels aident au bien vivre. Pendant le mois de préparation, on a partagé des rituels, certains nouveaux, d’autres déjà appris au cours de nos vies… On se déconstruit et se resignifie en prenant conscience de l’immersion du corps propre dans le monde quotidien. Dans cette édition, Laura Zylberyng (française), Jason-Jasmine Fortheringham (australien-ne), Touré Mayalan (guinéenne) et moi-même, portant le poids de la culture de quatre continents différents, avons décelé des points en commun dans l’assomption du corps propre et dans la construction de ce que Femme peut signifier. », analyse Liz Viloria. 

SORTIR DE LA NORME HÉTÉRO-CIS-BLANCHE

Ainsi, le festival Dangereuses lectrices met en avant et en perspective des expériences sensibles, des récits de vie, des théories féministes, des héritages, des vécus et ressentis, qui s’expriment à travers chacun-e de manière et sous des formes différentes. Il y a les conférences et tables rondes, des ateliers, mais aussi du théâtre, une performance, la projection d’un film, une lecture, un concert… 

Les arts sont porteurs de paroles et de points de vue. Et ici, ils prennent évidemment un sens militant et politique, même si on peut s’en détacher pour n’y voir que de l’informatif et du divertissement (intelligent). 

Le mélange des genres et des styles est exaltant durant ce week-end aux Ateliers du Vent. Il suffit de tendre l’oreille pour entendre des propositions enthousiasmantes comme la lecture de Lizzie Crowdagger, spécialiste des histoires fantastiques et de fantasy avec des vampires motardes, des sorcières lesbiennes et des punks garous. 

Elle lit des extraits de trois de ses ouvrages parmi lesquels figurent Enfant de Mars et de Vénus, une enquête fantastique avec une lesbienne motarde, une camionneuse trans, du surnaturel et des morts, Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires),un roman de fantasy avec des lesbiennes vampires à moto, et La sorcellerie est un sport de combat, dans lequel le balai est une Clio un peu particulière. 

L’autrice prouve que d’autres personnages et récits sont possibles et que les sorcières sont tout aussi plurielles et multiples que les autres. Elle s’affranchit des assignations et casse les normes d’un genre littéraire codifié au masculin, et pré supposé hétérosexuel. Tout comme le cabinet d’intimité nous invite à observer des sexes, photographiés en noir et blanc, en oubliant totalement l’étiquette binaire assignée par l’organe, Homme ou Femme. 

ÉCRITURE POIGNANTE

Petit à petit, l’enchainement des expressions permet de mieux comprendre le fonctionnement des systèmes d’oppression et au fil du temps, et des investissements, de nous déconstruire nous-mêmes. Dangereuses lectrices participe grandement à cette exploration et analyse, aussi personnelle que collective. 

Mais incontestablement, pour nous, c’est le concert de Petra Pied de Biche qui marque nos esprits. Sans détours, l’artiste clame sa Rage de raison, du nom de son dernier album. Un vrai coup de poing dans la gueule. 

Son écriture brute, la violence de ses récits et vécus, son regard très franc souvent accompagné d’un large sourire, le rythme percutant de ses musiques nous hypnotisent complètement. Quand Petra Pied de Biche s’exprime, on la boucle et on l’écoute. 

Témoignage du racisme latent vécu au quotidien, témoignage des jugements incessants quant à ses choix de vie, témoignage du sexisme ambiant mais aussi culture du viol, exploitation des travailleur-euse-s, minimisation des faits et des ressentis, l’artiste dénonce avec talent et engagement et secoue les mentalités. Parce qu’il y a urgence à écouter et à prendre en compte les discours des personnes concerné-e-s. 

Par le biais de la littérature sous ses formes diverses, le festival Dangereuses lectrices a convoqué l’âme des révolté-e-s. Révolté-e-s parce que marginalisé-e-s en raison de leur sexe, de leur apparence, de leur orientation sexuelle, de leur couleur de peau, de leur identité de genre, de leurs choix de vie, etc. 

Sorcières ou pas, une chose est sure : les femmes qui lisent sont dangereuses. Tout comme les femmes qui écrivent sont dangereuses. Alors, patriarcat, gare à ton cul. Les Dangereuses lectrices entendent bien être libres. 

Célian Ramis

Dans les coulisses d'une création (3)

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Lou(ps), une version du Petit Chaperon Rouge, présentant une vision plus écoféministe et moins ethnocentrée du conte, qui s’adapte à l’intimité des scènes des centres culturels mais aussi à la large visibilité de l’espace public.
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Le 10 mai dernier, la compagnie de danse afrocontemporaine Erébé Kouliballets dévoilait pour la première fois à l’Antichambre de Mordelles la création travaillée cette année, Lou(ps). Une version du Petit Chaperon Rouge, présentant une vision plus écoféministe et moins ethnocentrée du conte, qui s’adapte à l’intimité des scènes des centres culturels mais aussi à la large visibilité de l’espace public. 

Elles sont badass les femmes engagées dans ce projet. Et rendent chaque personnage de la pièce badass. De la forêt aux musicien-ne-s, l’ensemble pensé et créé par la compagnie Erébé Kouliballets, qui mêle artistes amateur-e-s et professionnel-le-s, modernise et valorise les propos d’un conte qui s’appuie ici sur l’apprentissage, la transmission, la sororité et l’empowerment.

Et la compagnie ne se contente pas de casser les codes du message moralisateur digne de Perrault ou des frères Grimm, elle s’affranchit, comme à son habitude, de la forme fixe du spectacle traditionnel. Tout est adaptable. Le duo peut devenir un solo, le quatuor peut être présenté en déambulation, la création peut être dansée sur une scène, en pleine nature ou dans la rue.

Le soir du 10 mai, à Mordelles, les lumières rouges révèlent davantage l’animalité, la sensualité et la sexualité du loup et du petit chaperon rouge, lors de leurs interactions comme à l’occasion de leurs passages individuels, tandis que la lumière naturelle du jour et le décor urbain du métro Triangle le soir du 7 juin (lors du festival Tout à coup, organisé par la compagnie Erébé Kouliballets) mettent en relief la combattivité et la puissance des protagonistes.

Mais ce qui ressort à chaque représentation, c’est le lien, l’importance du lien, entre tous les éléments qui constituent la création. Il y a de la confrontation, de la légèreté, de la candeur, de la sagesse, de l’inconnu, de l’inquiétant. Il y a de l’innocence, de la curiosité, de l’agressivité, de la tendresse, de la violence, de la fraicheur. Jusqu’à l’étincelle.

Une étincelle qui crépite au début, tantôt timide, tantôt téméraire. Une flamme en devenir. Parce que ce petit chaperon rouge, muni de sa fougue et de sa naïveté explore son environnement dans les moindres recoins. Elle s’émerveille de ce qui l’entoure, touche, renifle, écoute. Elle s’enthousiasme, dans la forêt, ignorant les dangers, ignorant la menace.

La rencontre avec le loup est une occasion supplémentaire dans son exploration du monde et du quotidien. Amusée, stimulée, excitée, elle se jette dans la gueule du loup sans mesurer la réalité, n’écoutant que son propre instinct, vierge de tous vécus traumatisants en matière de relation et de consentement.

Dans Lou(ps), les femmes n’empêchent pas la jeune fille de découvrir et de vivre sa vie. Pas de mises en garde patriarcales soi-disant destinées à protéger les filles de la menace du prédateur. Dans Lou(ps), la transmission de l’expérience et de la sagesse et la sororité prévalent sur l’éducation par la peur qui favorise l’intégration des assignations et des injonctions. 

La rencontre suivante les conduira à l’affrontement. D’un côté, un loup dans la démonstration de son pouvoir et dans la domination. De l’autre, un petit chaperon rouge grandi, déterminé et accompagné de la force des femmes. Une fois débarrassée du loup, l’adolescente peut enfin se libérer et déployer ses ailes pour embrasser sa puissance et son émancipation.

La création, articulée autour d’un solo, d’un quatuor et d’un duo ainsi que d’un ensemble instrumental alliant percussions, cuivres et instruments à vent, donne à repenser notre manière d’envisager le monde, les rapports hommes-femmes mais aussi les rapports entre femmes, sans oublier les rapports que nous entretenons avec la Nature, que l’on juge souvent à tort extérieur à nos quotidiens.

Face à nous se dévoile l’énergie de la combattivité alliée à la fraicheur de la jeunesse. Le message est fort et libérateur, vecteur d’affranchissement. Dans toute sa globalité. La personnalité des danseuses infuse à l’intérieur des personnages et transparait, pour donner encore plus de relief aux propos. Elles sont guerrières.

Elles ne se démontent pas quand sur le parvis du métro Triangle, une bande de jeunes garçons, visiblement de retour de l’entrainement de foot, passent à côté d’elles en rigolant. Elles ne vacillent pas sous la pression du regard insistant des hommes, placés en hauteur. Un symbole fort et intéressant à observer. Elles ne se déconcentrent pas quand les jeunes filles pouffent d’un rire gêné, apparemment mal à l’aise face à la mise en corps assumée des danseuses.

Elles réussissent même à capter l’attention et la concentration de la bande de footballeurs qui après avoir échangé quelques passes à l’intérieur de la station, est complètement happée par la création chorégraphique qui défile sous leurs yeux. L’instant est joyeux, le succès du pari savoureux.

Les danseuses de Lou(ps) ont pris l’espace et ont démontré que les femmes peuvent être puissantes dans l’espace public. Que les femmes peuvent être combattives. Que les femmes peuvent être animales. Que les femmes peuvent être légères, inquiétantes, tendres, solidaires, déterminées, à la fois ancrées dans la terre et attirées par les airs. Elles peuvent être complexes, plurielles, traversées, submergées, investies de désirs et envies, passeuses d’histoires et de connaissances. 

Elles racontent la même histoire, celle du Petit chaperon rouge, mais se l’approprient chacune à leur manière. Ensemble, elles proposent une vision féministe dans laquelle humains et nature forment un tout et non des entités opposables et hiérarchisables. Une vision qui prend en compte également les cultures dans leur diversité, nous éloignant des propos manichéens et ethnocentrés du conte moralisateur que l’on connaît depuis l’enfance.

On assiste ici à une libération totale du petit chaperon rouge, qui n’a plus rien d’une enfant, ni même d’une femme emprisonnée dans les carcans de son sexe et de son genre. C’est explosif et électrique. Percutant.

Célian Ramis

Ecoféminisme : le choc des consciences

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En quoi écologie et féminisme sont-ils liés ? Pensés tous les deux comme étant affaires de femmes, il est temps de déconstruire les idées reçues, sources de discriminations, d’inégalités et de destruction massive.
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Gaïa, la Terre-Mère, Dame Nature… La terre et la nature ont été et sont toujours, dans la mythologie et dans la poésie, personnifiées au féminin, à l’instar de leurs plus grandes représentantes à forme humaine, les nymphes, caractérisées divinités subalternes.

Des jeunes filles en fleur, souvent associées aux satyres – divinités masculines à cornes et à pieds de bouc - qui fertilisent la nature, adulent les dieux et débordent d’hypersexualité. Une piètre image qui aujourd’hui encore perdure. Pas étonnant donc que préservation de l’environnement et lutte pour les droits des femmes prennent racines dans une terre fertilement militante.

Ni mauvaises herbes, ni plantes vertes, elles ne sont pas pour là pour se faire polluer la gueule ou pour faire jolies. Mais la défense du monde des êtres vivants est-elle réservée aux femmes ?

« Devant l’urgence écologique et sociale, nous affirmons que le système prônant la domination de la nature est le même que celui prônant la domination des femmes, et que la révolution écologiste sera féministe ou ne sera pas. » En mars 2019, le mouvement des jeunes pour le climat à affirmer, à travers le groupe de revendications Les Camille, sa position clairement écoféministe dans un manifeste publié sur le site de Reporterre, pointant une double domination : celle de la nature par l’homme et celle de la femme par l’homme. Comment faut-il comprendre cette double exploitation ? En quoi écologie et féminisme sont-ils liés ? Pensés tous les deux comme étant affaires de femmes, il est temps de déconstruire les idées reçues, sources de discriminations, d’inégalités et de destruction massive. Pour le bien de l’ensemble des êtres vivants, comme le prônent les écoféministes : « Moins de biens, plus de liens ! »  

La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable. Cette phrase, on la doit au poète Charles Baudelaire (qui a aussi dit que la femme est «simpliste comme les animaux. »…). Appelons la femme un bel animal sans fourrure dont la peau est très recherchée. Celle-là, on la doit au romancier Jules Renard. La femme est un animal à cheveux longs et à idées courtes. Celle-ci, on la doit au philosophe Arthur Schopenhauer.

Ahhh le XIXe siècle, ses idées humanistes et son ouverture au monde… Et sa façon d’envisager la femme comme un être prédestiné à donner la vie, allaiter, s’occuper des enfants et aller faire des courses à la Biocoop. On voudrait penser qu’il est révolu ce temps de la misogynie essentialiste qui voit les femmes et les animaux comme des êtres inférieurs.

Mais c’est sans compter sur le Collège national des gynécologues et obstétriciens de France qui en décembre 2018 projetait sur grand écran la phrase d’Yves Aubard, gynécologue et écrivain : « Les femmes, c’est comme les juments, celles qui ont de grosses hanches ne sont pas les plus agréables à monter, mais c’est celles qui mettent bas le plus facilement. »

C’est fascinant l’ère moderne. Celle au nom de qui on a torturé et brulé des femmes en les accusant de sorcellerie. L’ère moderne qui compare les femmes à des animaux chétifs pour rappeler leur infériorité et à des animaux robustes pour affirmer l’hégémonie masculine.

Celle qui virilise le mâle, le vrai. Celui qui chasse sa viande, dépèce l’animal tué et le fait rôtir à la broche. Serait-ce pour perpétuer cette tradition préhistorique que l’homme moderne continue d’asseoir sa domination sur les femmes et l’environnement ? Ce ne serait qu’un problème de virilité mal placée ?

Les hommes seraient donc eux aussi piégés comme le pense la philosophe Olivia Gazalé dans son essai Le mythe de la virilité - un piège pour les deux sexes.C’est à cause de ça qu’on se farcirait des pubs pour Hippotamus montrant une viande bien grillée sur un barbecue tandis qu’en voix off un homme nous raconte son pire cauchemar :

« Je me souviens d’un jour où j’ai goutté du boulgour. Et puis ma femme m’a réveillé, j’étais en sueur et j’hurlais. » (le slogan s’affiche sur le visage satisfait du bonhomme qui mange son steak « Rien ne remplace le goût d’une bonne viande ») ? Ou peut-être est-ce là le point d’ancrage d’un capitalisme patriarcal - contre lequel luttent les écoféministes - qui nous prendrait toutes et tous pour des moutons ?

UN LIEN ÉVIDENT

C’est beau l’amour. Surtout quand une fille en parle. Elle a des papillons dans le ventre et des étoiles dans les yeux. Elle rayonne. Il y a fort à parier qu’elle s’apprête à se faire déflorer… Ce langage aussi printanier que cul-cul n’est pas neutre. Il est majoritairement attribué au féminin.

Pourtant, tous les êtres humains sont par essence liés à la nature, en tant qu’êtres vivants, organiques. Pourquoi alors a-t-on en permanence cette idée en tête du féminin soumis à la nature et du masculin qui contrôle la nature ?

« Le lien entre femme et nature est évident… Les femmes, on a nos cycles, on met au monde et on a la capacité d’allaiter, ça nous rapproche des femelles mammifères. Les hommes n’ont pas ce type d’éléments qui les rapprochent ou distinguent de la nature. Dans sa domination, l’homme cherche à cacher tout lien avec la nature. »
explique Nadège Noisette, adjointe déléguée aux Approvisionnements à la Ville de Rennes, membre du groupe écologiste.

Enseignante en philosophie, Jeanne Burgart Goutal voit également un lien entre l’association fertilité et fécondité, source de dévaluation des femmes « parce que notre animalité nous saute à la gueule alors que la culture occidentale voulait la renier. »

Dans son essai Le mythe de la virilité, Olivia Gazalé revient sur l’histoire de l’humanité : « On sait aujourd’hui que l’homme des premiers âges de l’humanité était un être doué de spiritualité et d’un sens aigu de la sacralité cosmique. Or, au sein de ce panthéon naturaliste, c’est l’élément féminin qui domine. »

Il semblerait alors que les premiers hommes aient associé la femme au surnaturel, au puissant. Par son incroyable pouvoir d’enfanter, dont le mécanisme n’a pas encore été percé à jour :

«Mais que se passe-t-il donc au fond de cette grotte pour que les grands aient envie d’y pénétrer et qu’il en jaillisse des petits ? Il est probable que cette faculté surnaturelle des femmes de fabriquer du même (des filles) et du différent (des garçons) ait été perçue comme une étrangeté dangereuse, comme le pense l’anthropologue Françoise Héritier. »

CHANGEMENT RADICAL DE BORD…

La philosophe poursuit son raisonnement, suivant l’évolution de l’homme qui, au cours du néolithique, se sédentarise et saisit le bénéfice qu’il peut tirer de l’abandon de la chasse au profit de l’élevage et de l’abandon de la cueillette au profit de la culture de la terre. L’homme découvre à ce moment-là, grâce à l’observation des animaux, le principe de fécondation de la femelle par le mâle.

« L’élucidation des mécanismes procréatifs, sans doute progressive, et encore longtemps très approximative, fut à l’origine d’un changement complet de modèle : le passage d’une conception unisexuée de la reproduction à une conception bisexuée. »

Patatra, la machine s’emballe. La femme n’a rien de magique, la procréation est une affaire de semence mâle et de labour viril du sillon matriciel, indique Olivia Gazalé. Tout comme la terre reste stérile si elle n’est pas fertilisée par la graine. On pourrait en rester là. À un partage complémentaire des rôles mais l’homme, flouté et dupé, choisit d’inverser complètement le paradigme.

C’est lui qui porte la vie, la femme n’est que le réceptacle de son sperme comme la terre de la graine. Et comme c’est également dans la terre qu’on ensevelit les morts, le parallèle ne perd pas de temps à s’effectuer. Finie la matrilinéarité. Vient le temps de la patrilinéarité, de la filiation, de la transmission. Le temps du patriarcat est né.

« Théologiens, médecins, philosophes et écrivains, tous mâles par la force des choses, vont alors construire des représentations dans lesquelles la femme sera assimilée à une matière inerte, à un simple réceptacle. Au mieux, elle s’apparente à un vase, une barque ou un champ à labourer. », poursuit-elle dans son ouvrage.

Et on peut compter sur Aristote et sa « philosophie naturelle » pour diffuser l’idée que « c’est l’homme qui engendre l’homme » et influencer l’histoire de l’anatomie et de la médecine. La femme est froide et humide, passive. Elle subit ses écoulements de sang et de lait tandis que l’homme, chaud et sec, contient dans son sperme la capacité d’engendrer un autre être.

Cette hiérarchie des fluides va déterminer la hiérarchie sociale. Aristote va plus loin et formule le postulat désastreux que retiendra Freud une vingtaine de siècles plus tard : « la femme est un être raté, un homme imparfait, une anomalie de la nature, une créature incomplète. »

MAIN MISE SUR LA PROCRÉATION… ET LA PLACE DES FEMMES !  

Désormais, les hommes possèdent les connaissances et les moyens pour contrôler une partie des ressources naturelles. « Toutefois, les hommes ont beau clamer qu’ils sont les plus forts, s’ils veulent des fils, ils savent bien qu’ils sont assujettis au corps des femmes : leur descendance dépend de la matrice féminine. (…) La femme peut éventuellement porter l’enfant d’un autre et faire ainsi échec à la généalogie. La terreur absolue provoquée par cette perspective va exiger le recours à une surveillance étroite des femmes, assortie de la privation de toutes leurs libertés. Les voici dont interdites d’accès à l’espace public et, pour longtemps, confinées à la sphère privée », signale Olivia Gazalé. 

Femmes, esclaves, animaux domestiques, tous sont destinés par nature à servir et à appartenir à un homme libre qui par nature est voué à commander. En conclusion, la philosophe ajoute :

« Puisque la femme est naturellement inférieure, infertile et passive, il est naturel qu’elle se mette au service du citoyen, qui est le seul être capable d’user de sa raison. La position d’infrahumanité qui lui est assignée est son habitat naturel, les soins maternels et ancillaires (le fait d’être au service des autres, ndlr) sa vocation naturelle. Sa servilité, comme celle des esclaves, est même une nécessité, puisqu’elle permet à l’homme libre de se délester du poids des contingences matérielles pour se consacrer à la contemplation exclusive des choses de l’esprit, seule voie d’accès au bonheur. Le concept de nature permet ainsi de fonder du même coup la domination masculine et la séparation entre espace public – masculin – et espace privé – féminin -, une bipolarisation de l’espace qui gouvernera les rapports de sexe pendant des siècles, en exigeant un contrôle toujours plus vigilant du corps des femmes. »

LE SAVOIR, C’EST PAS POUR LES FEMMES

Elles n’ont pas le droit à la citoyenneté. Pas le droit à la tribune. Il faut les empêcher d’avoir accès aux savoirs. La thèse essentialiste en est un outil formidable pour leur faire croire que là où les hommes sont dotés d’un sens inné du courage, de la domination, de l’esprit et de l’action, elles sont, elles, naturellement maternelles et maternantes, faites pour aider leur prochain avant elles-mêmes et pour soigner les malades et les mourant-e-s.

On reconnaitra là des caractéristiques encore bien implantées aujourd’hui dans nos sociétés modernes (le terme moderne prenant un sens tout à fait dérisoire). De plus, c’est leur nature qui les soumet aux émotions, les rendant faibles, irrationnelles, instables. Sans oublier que leur utérus est pensé comme étant mobile et ainsi que ses déplacements créent les symptômes de l’hystérie féminine. Merci Hippocrate (rappelons que c’est sur nom aujourd’hui encore que les médecins prêtent serment…).

Mais ces maudites femmes sont les descendantes de la pécheresse qui, lorsqu’elle était dans le jardin d’Eden, a croqué dans le fruit de la connaissance. Et toutes ne sont pas décidées à se plier aux diktats de ces preux chevaliers, vaillants guerriers ou élégants penseurs qui ont instauré de quoi dresser, mutiler et contrôler les femmes. Si elles ont un lien étroit avec la nature, elles vont l’explorer par elles-mêmes. Pour cela, elles seront des dizaines de milliers à être torturées et tuées dans toute l’Europe.

« En anéantissant parfois des familles entières, en faisant régner la terreur, en réprimant sans pitié certains comportements et certaines pratiques désormais considérées comme intolérables, les chasses aux sorcières ont contribué à façonner le monde qui est le nôtre. Si elles n’avaient pas eu lieu, nous vivrions probablement dans des sociétés très différentes. Elles nous en disent beaucoup sur les choix qui ont été faits, sur les voies qui ont été privilégiées et celles qui ont été condamnées. Pourtant, nous nous refusons à les regarder en face.

Même quand nous acceptons la réalité de cet épisode de l’histoire, nous trouvons des moyens de le tenir à distance. Ainsi, on fait souvent l’erreur de le situer au Moyen Âge, dépeint comme une époque reculée et obscurantiste avec laquelle nous n’aurions plus rien à voir, alors que les grandes chasses se sont déroulées à la Renaissance – elles ont commencé vers 1400 et pris de l’ampleur surtout à partir de 1560. Des exécutions ont encore eu lieu à la fin du XVIIIe siècle, comme celle d’Anna Göldi, décapitée à Glaris, en Suisse, en 1782. La sorcière, écrit Guy Bechtel, « fut une victime des Modernes et non des Anciens ». », souligne la journaliste Mona Chollet dans son essai Sorcières la puissance invaincue des femmes

SUSPECTÉES DE SORCELLERIE

Accusées de pratiquer la magie, dénoncées pour avoir volé sur leur balai pour se rendre au sabbat, torturées pour leur faire avouer qu’elles avaient eu des relations sexuelles avec le diable, les arguments se multiplient au cours des procès. Souvent, elles sont suspectées parce qu’elles vivent en marge de la société.

Parce qu’elles sont célibataires. Parce qu’elles n’ont pas d’enfant. Elles brisent les « lois naturelles » et on les condamne à mort pour leurs pratiques surnaturelles. Ce qui a principalement inquiété, c’est que la plupart de ces femmes détenaient un savoir incroyablement utile.

Comme les hommes ont observé les animaux et les cultures, les sorcières ont appris de la nature. De la nature globale. Ce qui aujourd’hui s’apparente à la permaculture, elles l’ont observé, compris et intégré. Connaisseuses du végétal, du minéral, des éléments, elles ont par extension été des guérisseuses, des accoucheuses et des avorteuses.

Car elles n’ont pas oublié de se connaître elles-mêmes et de comprendre leurs cycles, permettant ainsi de s’approprier leurs corps et de le contrôler de manière naturelle. Trois siècles plus tard, on ne parle plus de chasse aux sorcières. Et pourtant…

« Les misogynes se montrent eux aussi, comme autrefois, obsédés par la figure de la sorcière. « Le féminisme encourage les femmes à quitter leurs maris, à tuer leurs enfants, à pratiquer la sorcellerie, à détruire le capitalisme et à devenir lesbiennes », tonnait déjà en 1992 le télévangéliste américain Pat Robertson dans une tirade restée célèbre. Dans la campagne présidentielle de 2016 aux Etats-Unis, la haine manifestée à l’égard de Hillary Clinton a dépassé de très loin les critiques, même les plus virulentes, que l’on pouvait légitimement lui adresser. La candidate démocrate a été associée au « Mal » et abondamment comparée à une sorcière, c’est-à-dire attaquée en tant que femme, et non en tant que dirigeante politique. »

La journaliste, mettant en parallèle les marginales d’hier et d’aujourd’hui (les sans maris, les sans enfants, décidément tout est toujours une histoire de femme – soi disant - incomplète…), interroge également sur les raisons et le contexte qui ont vu ressusciter la figure de la sorcière aux Etats-Unis principalement mais aussi en France, dans une approche d’empowerment chez des militant-e-s féministes et LGBTI.

Certes, des séries comme Charmed ou Buffy contre les vampires ont participé, à la fin des années 90, à réhabiliter l’image des sorcières fortes et puissantes, mais évidemment cela va plus loin :

« Avec son insistance sur la pensée positive et ses invitations à « découvrir sa déesse intérieure », la vogue de la sorcellerie forme aussi un sous-genre à part entière dans le vaste filon du développement personnel. Une mince ligne de crête sépare ce développement personnel – fortement mêlé de spiritualité – du féminisme et de l’empowerment politique, qui impliquent la critique des systèmes d’oppression ; mais, sur cette ligne de crête, il se passe des choses tout à fait dignes d’intérêt.

Peut-être aussi la catastrophe écologique, de plus en plus visible, a-t-elle diminué le prestige et le pouvoir d’intimidation de la société technicienne, levant les inhibitions à s’affirmer sorcière. Quand un système d’appréhension du monde qui se présente comme suprêmement rationnel aboutit à détruire le milieu vital de l’humanité, on peut être amené à remettre en question ce qu’on avait l’habitude de ranger dans les catégories du rationnel et de l’irrationnel. »

LE SEXOCIDE DES SORCIÈRES

Jeanne Burgart Goutal est professeure de philosophie dans un lycée. La réapparition du mouvement des sorcières en France, qu’elle estime en même temps que la COP 21, fin 2015, attise sa curiosité. Découvrant l’écoféminisme et son envergure internationale, elle décide de fouiller le sujet en profondeur.

Actuellement en année de disponibilité, elle animait le 8 avril dernier une conférence intitulée « Féminisme et écologie, même combat ? », à la faculté d’économie de Rennes, à l’occasion de la Semaine de l’environnement. 

Pour elle, « ce n’est pas un hasard si le bucher et le sexocide des sorcières, comme le nomme Françoise d’Eaubonne dans son livre du même nom, coïncident avec le capitalisme patriarcal. Le système fonctionne sur l’exploitation des prolétaires mais aussi sur le travail gratuit des femmes, des colonies, de la nature, des enfants, etc. Toutes les exploitations cachées sont reliées entre elles. Marx critiquait le capitalisme pour ces conséquences sociales et politiques mais pas climatiques, vu l’époque.

Ce que les historiennes écoféministes mettent en évidence, c’est que ce sexocide des sorcières n’a pas lieu au Moyen Âge mais du 16eau 18esiècle, période clé de la naissance de la modernité et du capitalisme patriarcal. On mène alors une véritable campagne de terreur parmi les femmes d’Europe, notamment dans les villages, pour faire passer les transformations vers la science moderne et le capitalisme. La sorcière était le médecin du peuple, la guérisseuse, l’usage des plantes était une forme de savoir et de pouvoir, dont il fallait les débarrasser.

Tout comme leur pouvoir-savoir de sage-femme comme on peut le lire dans Sorcières, sages-femmes et infirmières : une histoire des femmes et de la médecine, écrit par Barbara Ehrenreich et Deirdre English. Elles connaissent les méthodes contraceptives et abortives, ce qui est très gênant dans cette époque où on cherche à accroitre la main d’œuvre. Le contrôle des femmes sur leur corps et leur reproduction devient très gênant. En les tuant, on tue un pouvoir féminin. On passe des sorcières (au féminin) aux médecins (au masculin). »

Les femmes vont perdre encore davantage de droits. L’avortement est criminalisé, l’accès à la propriété est interdit, l’accès à tous les métiers est nettement restreint. En parallèle, la vision du monde change et celle des sorcières appréhendant une connaissance intime de la nature comme un organisme vivant est balayée pour une vision plus mécanique, celle de rouages de matières inertes qui s’imbriquent selon les lois. La nature est désacralisée.

« On commence à la tuer au 17esiècle en la considérant comme une matière morte qui obéit à des lois. C’est la même période que l’arrivée de la science moderne et du capitalisme patriarcal. » 

UN MOUVEMENT ALTERMONDIALISTE ?

En 1978, Françoise d’Eaubonne, militante féministe, co-fondatrice de Mouvement de Libération des Femmes et écrivaine, publie un livre intitulé Ecologie et féminisme, révolution ou mutation ?. Elle est la première en France à parler d’écoféminisme et dénonce une relation entre deux formes de domination : celles des hommes sur les femmes et celle des hommes sur la nature. Interrogée à ce propos, Gaëlle Rougier, conseillère municipale et co-présidente du groupe écologiste à Rennes, analyse :

« Même si cette approche peut paraître un peu binaire a priori, elle a le mérite de poser la question du point de vue des dominés. Bien-sûr hommes et femmes, nous sommes tous responsables de la dégradation de la planète. Mais l'accaparement des ressources dans le monde à des fins productivistes, l'exploitation humaine pour l'industrie capitaliste oppresse toujours en priorité les femmes. L'industrie la plus emblématique de l'oppression des femmes et parmi la plus polluante sur la planète est celle de l'industrie textile.

Le diktat de la mode qui réifie la femme ici est bâti sur l'exploitation d'autres femmes (et parfois d'enfants) là-bas. On constate aussi que les premières victimes du réchauffement climatique et des conflits et migrations qui s'ensuivent sont en premier lieu les femmes. Dans les pays en crise, elles sont les premières à perdre leur emploi, à être la proie de régimes hostiles, ou victimes de violences diverses. Et parmi les réfugiées, elles sont, avec les enfants, les plus vulnérables. Et ce ne sont que des exemples parmi d'autres. » 

Elle poursuit :

« Je trouve que l'écoféminisme est très opérant pour penser le croisement des inégalités de genre et des inégalités Nord-Sud. D'ailleurs ce n'est pas pour rien que les écoféministes américaines se reconnaissent dans les luttes de Vandana Shiva. L'écoféminisme est très lié au mouvement altermondialiste, qui est lui-même constitutif de la pensée écologiste. »

RETOUR SUR L’HISTOIRE DE L’ÉCOFÉMINISME

Dans les années 70, le féminisme est en plein changement. Le progrès et l’essor du capitalisme doivent permettre aux femmes de se libérer. Désormais, elles sont citoyennes et peuvent travailler. Et en plus, Moulinex est là pour leur faciliter la tache. Ce qui consiste toujours à penser, malgré tout, qu’il revient aux femmes de s’occuper du foyer et des enfants.

« Finalement, on se rend compte que la modernisation ne met pas fin au patriarcat et n’aide pas l’égalité. C’est un contexte de désillusion face au progrès et les premiers effets du capitalisme sur l’environnement apparaissent. En France, un groupe féminisme et écologie se lance mais ça ne marche pas. Là où ça prend, c’est aux Etats-Unis et dans le monde anglo-saxon. », explique Jeanne Burgart Goutal lors de sa conférence.

En mars 1979, en Pennsylvanie, se produit une catastrophe nucléaire qui conduit un groupe de militantes féministes a organisé l’année suivante une conférence appelée « Women and Life on Earth », dans le Massachussets, qui réunit plusieurs centaines de femmes. En novembre 1980 est organisé un événement qui restera gravé dans l’histoire : la Women’s Pentagon Action.

Cette fois, ce sont des milliers de femmes qui devant le haut lieu du pouvoir militaire dansent, tissent, agitent des marionnettes, hurlent de colère, crient et jettent des sorts, habillées en sorcières. L’année suivante, elles seront deux fois plus. L’écoféminisme prend racine.

En Angleterre, les écoféministes installent le plus grand camp de toute l’histoire du mouvement en 1981. Elles luttent contre l’installation des missives nucléaires à Greenham Common.

« Ça dépasse la simple mobilisation. Le camp a duré 19 ans !!! C’est l’expérimentation de toute une base de vie, de tout un mode de vie. Il s’agit désormais d’incarner le mode de vie qu’on prône. Elles revendiquaient par des actions politiques mais aussi par l’art. Elles invitaient les militant-e-s féministes, écolos, anti-nucléaires autour de leurs actions et elles avaient recours à un imaginaire très fort. Elles s’habillaient en nounours, dansaient comme des sorcières, c’était incroyable. », précise Jeanne Burgart Goutal.

L’ADN du mouvement écoféministe repose sur la connexion du lien étroit et indissociable entre l’oppression des femmes et la destruction de la nature. Pourquoi ? « L’articulation de la destruction de la nature et de l’oppression des femmes ressemble à un ruban de Möbius : les femmes sont inférieures parce qu’elles font partie de la nature, et on peut maltraiter la nature parce qu’elle est féminine. », clarifie Emilie Hache, maitresse de conférence au département de philosophie à Paris et auteure de l’essai Ce à quoi nous tenons. Propositions pour une écologie pragmatique,lors d’un entretien avec le média Reporterre.

Pour elles, « pas de justice climatique sans justice de genre », « On ne peut pas décoloniser sans dépatriarcaliser » ou encore « Le féminisme est le véganisme ». L’écoféminisme se développe dans les années 80/90 avec une flopée de livres qui apparaissent sur le sujet mais aussi d’actions, dont toutes ne se revendiquent pas de ce mouvement-là.

En Inde, par exemple, le mouvement d’émancipation qui s’opère à travers la lutte des femmes contre la déforestation s’y apparentent fortement mais n’a pas tenu à étiqueter son combat. L’écoféminisme infuse dans diverses disciplines : la philosophie, la sociologie, la psychologie, l’histoire, la théologie la politique. Des autrices des quatre coins du monde s’expriment sur le sujet de manière individuelle ou collective, à l’instar de la célèbre Starhawk.

« Au milieu des années 90, on assiste à une sorte de disparition de l’écoféminisme. D’un côté, il est attaqué dans la sphère féministe comme étant trop spirituel, pas assez politique. D’un autre, il est ignoré par les écolos. Pendant 20 ans, il y a une quasi disparition de l’écoféminisme. Les autrices ont le cul entre deux chaises, certaines abandonnent l’étiquette. On sent une sorte de malaise jusqu’en 2015 environ. »
note la professeure de philosophie.

Ce n’est donc pas une histoire linéaire. Ni très mainstream. Le mouvement réapparait dans différents endroits de la planète. Comme en Indonésie par exemple avec les « ibu ibu » (« femmes », en indonésien) de Kendeng, en 2017. Les femmes luttent contre la construction d’une usine de ciment et pour protester, elles ont coulé du ciment sur leurs pieds et sont restées ainsi une semaine durant.

L’objectif : montrer dans leurs corps le lien entre elles et la nature. Si elles revendiquent leur écoféminisme, tout comme certaines militantes sud-américaines, le terme reste encore peu utilisé et confiné à l’Europe car « il ne sort pas trop de l’image blanche, intello… », précise Jeanne Burgart Goutal :

« Tous les mouvements pour la justice environnementale montrent que tout le monde n’est pas touché de la même manière par les dégradations climatiques et environnementales. De manière générale, ce sont les femmes les plus touchées. Parce que ce sont les femmes qui sont les plus pauvres. »

EN AVANT VERS L’ARRIÈRE ?

Comme on parle des féminismes, on pourrait parler des écoféminismes. En France, on remarque sur certains points, ce que Nadège Noisette qualifie d’incompréhension générationnelles :

« Ma mère n’a pas compris que je passe au lavable pour les protections hygiéniques. Pour sa génération, le jetable a été une manière de s’émanciper. Ce qui s’entend aussi. Mais ce ne sont pas des déchets valorisables et ce sont des produits néfastes. Le gouvernement aujourd’hui veut agir pour l’accès aux protections hygiéniques, il faut réfléchir en terme de produits lavables. Je comprends cette liberté du jetable, le fait de ne pas être tout le temps asservi au lavable mais il y a des limites sur notre santé et sur l’environnement.»

Pour sa collègue Gaëlle Rougier, l’écoféminisme a été caricaturé. Toute comme l’a été, et l’est encore, la pensée écologiste, « réduite à une simple pensée essentialiste et donc régressive. » C’est un argument souvent soulevé. Pourquoi s’enquiquiner à acheter des couches lavables et des serviettes lavables ? Ça utilise de l’eau et ça prend du temps.

Pourquoi courir à droite, à gauche, au marché, à la biocoop, au magasin sans emballages, etc. alors que tout est à portée de main chez Lidl ou Leclerc et que toutes les grandes surfaces développent des gammes bio ? En plus, il faudrait ensuite faire soi-même les purées et les compotes du bébé ? Ça prend du temps.

Pourquoi accoucher dans la douleur alors qu’on a inventé exprès la péridurale ? C’est de la folie ! Accoucher à domicile ? Quelle inconscience ! Aujourd’hui, les femmes qui font ce type de choix et les assume sont vues soit comme des WonderWomen, capables de tout faire en une journée sans une seule goutte de sueur sur le front, soit comme des traitresses à la cause qui vont réussir avec leurs conneries à nous faire revenir à l’époque des hommes de Cro-Magnon.

Souvent, ça cafouille par peur d’un retour à la thèse essentialiste qui nous ramènerait des siècles en arrière. « Lorsque j'ai lu Fausse route d'Elisabeth Badinter, j'ai eu un choc. Moi qui me revendiquais du féminisme, j'ai compris alors le décalage qui existait entre mes valeurs féministes et la façon dont je les articulais à mes convictions écolos et le féminisme dominant en France depuis les années 70. Dans son livre, elle fustigeait les couches lavables, l'allaitement, le non-recours systématique à la péridurale et d'autres choix de vie assez répandus chez les écologistes qu'elle semblait trouver très dangereux.

Elle parlait de régression historique... Quel était le problème de vouloir utiliser des couches lavables quand en même temps on revendiquait l'égalité des tâches domestiques entre hommes et femmes ? Ce qui est bien-sûr le cas des écologistes. Je retrouvais dans ces propos la méconnaissance totale des enjeux écologistes et le mépris de classe auquel se sont souvent affrontés et s'affrontent encore les écologistes, qu'on renvoie souvent à la bougie et aux pulls qui grattent... », commente la co-présidente du groupe écologiste de Rennes.

Elle parle d’une « pensée féministe très bourgeoise, le fait d’une élite. Et très ethnocentrée. L'écoféminisme en donnant la parole à des femmes d'autres continents laisse plus de place à la culture, à la spiritualité parfois et au corps aussi. Aujourd'hui le croisement des regards et la prise en compte de l'intersectorialité des inégalités de genre changent la donne.

L'intégration du point de vue des dominées aussi sur le plan social et historique, avec tout le travail de mémoire réalisé par les mouvements de femmes issues de l'immigration ou des féministes africaines, tout le travail de mémoire sur l'histoire de la colonisation, tout ça concoure à un décentrement de notre histoire française. En plus avec la montée de la conscience des enjeux environnementaux, tout concoure actuellement à l'émergence enfin d'un écoféminisme à la française. » 

LA HIÉRARCHIE DES COBAYES

La question de la réappropriation de son corps est primordiale dans cette lutte. Ce qui n’est pas anodin puisque l’histoire nous a montré comment le paradigme s’est inversé lorsque les hommes ont compris la mécanique de la procréation et ont ainsi tout mis en place pour contrôler le corps des femmes.

Tout comme, ils contrôlent également le corps des animaux dans une pensée tout à fait spéciste, engendrée par ce même capitalisme patriarcal. La viande, c’est viril, c’est pas nous qui le disons, c’est la pub. En avril 2017, Elise Desaulniers, autrice, chercheuse et militante québécoise animait une conférence à l’université Rennes 2 – organisée par Sentience Rennes et le Collectif Rennais pour l’Egalité Animale - sur le lien étroit entre les mouvements féministes et animalistes, majoritairement composés de femmes. Sans surprise. Et pour cause…

Dans l’histoire de la gynécologie, Marion Sims - que l’on définit comme le père de la discipline – pratiquait au début du XIXe siècle des opérations sans anesthésie sur des esclaves noires, avant de les réaliser sur des femmes blanches, avec anesthésie. Tout ça, afin de trouver les techniques pour réparer les fistules.

Quelques années plus tard, les suffragettes dénoncent les vivisections effectuées sur des chiens. Aujourd’hui, on trouverait ça cruel, tandis que sur les rats ou les souris, les expériences ne nous font pas ciller. Les antispécistes défendent l’idée que peu importe l’espèce à laquelle appartient un animal, ce n’est pas à l’Homme de décider de la manière dont on doit le traiter.

En somme, les cobayes ne devraient pas être des animaux sous prétexte que l’on estime, à tort, qu’ils n’ont pas de conscience ou de sentiments. Pas besoin de préciser que les cobayes ne devraient pas être des femmes ou des enfants. Ni même des hommes, bien entendu. Les femmes, individus à part entière, doivent avoir le droit de disposer librement de leurs corps et surtout le droit de faire des choix sans être jugées irresponsables par le reste de la société.

Ainsi, comme le souligne Nadège Noisette, les femmes doivent pouvoir avoir le choix d’allaiter ou non, de s’épiler ou non, se maquiller ou non, se coiffer ou non, s’habiller comme elles le souhaitent, sans que la société ne les juge ou ne les rappelle à l’ordre. C’est là que jongler entre les convictions écologistes et féministes devient périlleux.

« Il faut trouver un équilibre dans lequel on se sent bien. Entre l’image sociale et les convictions, les femmes, et les hommes aussi, sont pris entre les deux. On le voit bien dans les questions de l’apparence. Si on regarde par exemple, les élus en politique, les écolos font « moins attention » que leurs collègues socialistes ou d’autres partis, dans le sens où on considère que chacun est libre de s’habiller comme il le veut et n’est pas obligé de porter la tenue qui s’apparente à sa fonction.

J’ai aussi l’exemple de mon fils. Dans son collège, lors des premières marches pour le climat, ont été organisées des journées d’informations et d’échanges. Mon fils, et d’autres, ont dit qu’ils s’habillaient avec des vêtements d’occasion. La réaction de la prof, à chaud, a été de dire qu’on n’est pas obligés de s’habiller comme des ploucs pour sauver l’environnement. Après, elle s’est reprise mais il y a encore là cette image dure à déconstruire, car outre la question de l’apparence, il y a le rapport à la pauvreté… », précise l’élue aux Approvisionnements. 

LA CONSOMMATION À OUTRANCE DANS LE VISEUR

À l’instar des nymphes au moment de la distribution des rôles au sein de l’Olympe, les femmes ont été reléguées au fil de l’Histoire à des postes subalternes. Pour qu’elles puissent honorer les tâches qui les incombent de par leur supposée et prétendue nature. L’éducation des enfants est au centre de cet ordre naturel.

Il n’est donc pas surprenant que ce soit par les femmes, majoritairement, que s’effectue la transition écologique du quotidien : encore chargées des courses, des tâches ménagères et de tout ce qui concerne l’alimentation, elles sont les premières à se préoccuper des produits que l’on mange, des substances que l’on trouve dans les couches jetables, dans les protections hygiéniques, les conditions et matériaux de fabrication des vêtements, etc.

Par extension, ce sont elles qui développent en premier une sensibilité aigue pour le recyclage et le développement durable. Pour la simple et bonne raison que la répartition des rôles est encore très inégalitaire. Là encore, ce schéma n’a pas échappé au capitalisme patriarcal, qui use et abuse du pinkwashing et du greenwashing pour duper les consommatrices-teurs.

« Le changement de comportement passe par le changement des modes de consommation. Le capitalisme tel qu’il est aujourd’hui s’inscrit dans un schéma à sens unique. Ça ne peut pas fonctionner pour la planète. On a besoin d’une économie circulaire. À nous, consommateurs, de faire bouger les lignes. Acheter sans emballages, en circuits courts, acheter des produits de seconde main, etc. »

souligne Nadège Noisette qui est arrivée à l’écologie en devenant maman, comme de nombreuses femmes dont le déclic s’opère à ce même moment :

« On habitait à l’époque en région parisienne et on avait envie de vivre plus proches de la nature et de la mer, on a donc choisi Rennes. En arrivant, je me suis rapprochée d’associations liées à la culture bretonne et d’associations environnementales. La graine a germé.

En parallèle, j’étais ingénieure chez France Télécom et en 2008, lors de la vague des harcèlements moraux dont j’ai été victime, j’ai profité du mouvement pour changer de métier. J’ai eu la chance d’être embauchée à l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie, ndlr)et de pouvoir être plus en phase avec mes valeurs. L’envie d’un engagement politique a découlé de tout ça et j’ai intégré le parti écolo en 2012 sans me poser la question du parti.

Pour moi, l’écologie, c’est pas juste les petits oiseaux et le développement durable, c’est aussi le pacifisme, la défense de la diversité culturelle, la justice sociale et le féminisme. En tant qu’ingénieure, j’ai du défendre ma place dans un monde masculin. La question de l’égalité était une évidence pour moi et c’est intégré dans l’écologie. » 

L’ÉCOLOGIE ET LE FÉMINISME, C’EST QUOI ?

« Un art de vivre en cohérence avec la nature et les êtres humains, dans le respect de soi et de chacun », pour Nadège Noisette, « un projet de société, voire de civilisation globale qui place l’humain au centre de son système de pensée et d’action, en articulation avec leur environnement »,pour Gaëlle Rougier.

Pas besoin de lire entre les lignes pour saisir, dans la vision de l’écologie, son lien avec le féminisme, outil pour « vivre en harmonie et que tout le monde trouve sa place dans la société », pour la première, « philosophie de combat pour l’égalité pleine et entière entre les femmes et les hommes », pour la seconde, qui ajoute :

« C’est une lutte collective qui doit être toujours renouvelée et qui trouve diverses expressions. Il vaut mieux parler de féminismes au pluriel, en fonction des courants et des époques. » Mais peut-on être féministe sans être écolo et écolo sans être féministe ?

« Je crois que oui, on peut être féministe sans être écolo. Nos mères, c’est ce qu’elles étaient quelque part. Leur émancipation ne passait pas par la protection de la nature. Par contre, écolo sans être féministe, j’aurais tendance à dire que non. Si l’idée est l’harmonie et le respect, les femmes doivent forcément avoir leur place à part entière. Pour moi, c’est indissociable.

Et le mouvement écologiste développe des facilités dans son organisation politique pour que les femmes aient leur place. Ce n’est pas un hasard si l’affaire Baupin a été mis au grand jour dans la presse. Le passage à la déclaration publique, ce n’est pas un hasard que ce soit passé par le mouvement écologiste.

Si les violences ont lieu partout, dans tous les milieux, y compris les partis de gauche, les syndicats, etc., ces femmes se sont senties soutenues parce que ces questions sont mises en réflexion au sein du parti. Et ce n’est pas un hasard non plus que la question de l’accès aux protections hygiéniques à l’université soit partie de Sandrine Rousseau (ancienne porte-parole d’Europe Ecologie Les Verts, ndlr). », répond Nadège.

Même discours du côté de Gaëlle :

« L'écologie est une lutte également mais c'est aussi des solutions concrètes aux défis démocratiques, sociaux, économiques et environnementaux. Là où le féminisme émancipe dans la lutte, l'écologie est un projet qui doit être capable de fédérer et de créer de la solidarité (homme/femme, Nord/sud, Villes/territoires ruraux) et qui proposent un projet politique concret en ce sens. »

RÉAPPROPRIATION, RÉHABILITATION, RÉINVENTION

L’écoféminisme n’est pas simplement l’alliance des deux luttes à l’état pur. Comme le souligne Jeanne Burgart Goutal, on peut être féministe et écologiste, sans être écoféministe. La co-présidente du groupe écologiste de Rennes analyse ainsi :

« L'écoféminisme est à la croisée car c’est aussi un projet politique de réenchantement du monde. L'écoféminisme est une proposition de réinvention des rapports entre humains, homme et femme et là où le féminisme matérialiste ne cherche que l'égalité matérielle, l'écoféminisme réintroduit la notion de réhabilitation du féminin, non pas comme une notion essentialiste mais comme un construit social différent et à cultiver. Elle permet donc bien-sûr aux femmes de revendiquer une singularité positive et donc de s'émanciper des modèles masculins. »

Dans l’histoire de l’écoféminisme, Emilie Hache explique que le postulat de départ, outre la dénonciation d’une double oppression, est une réflexion critique de l’idée de nature telle qu’elle a été élaborée dans la modernité et une réflexion critique également de la manière de concevoir la féminité à cette même période :

« Mais, pour ces femmes, il ne s’agissait que d’une étape. Elles ont proposé ensuite de se réapproprier aussi bien l’idée de nature que ce qui relève de la féminité. Ce geste de réappropriation/réhabilitation/réinvention peut se traduire par reclaim, qui est le concept majeur des écoféministes.

Par exemple, en renouant avec une nature vivante, que certaines considèrent comme sacrée. Une grande partie des écoféministes sont engagées dans la permaculture, réarticulant les humains à leur milieu, sortant du dualisme nature/culture en s’appuyant sur l’intelligence du vivant. Elles souhaitent revaloriser ce qui a été dévalorisé, aussi bien les corps que les compétences intellectuelles ou émotionnelles des femmes, retrouver de l’estime de soi, de la confiance en soi, etc. Il y a des textes incroyables qui décrivent des rituels, des groupes de parole dans lesquels cette reconquête est recherchée collectivement.

Cela n’a pas été compris par une grande partie des féministes de l’époque, notamment par les féministes matérialistes françaises, qui ont accusé l’écoféminisme d’essentialisme (c’est-à-dire l’idée qu’il existerait une nature féminine par essence – et de même une nature masculine en soi). » 

LA PUISSANCE DU FÉMININ

Les écoféministes dérangent parce qu’elles bousculent l’ordre établi, montrant qu’il ne s’agit pas là d’une nature mais d’une construction sociale basée sur le patriarcat et le capitalisme. L’instinct maternel, l’alerte de l’horloge biologique, la résistance à la charge mentale et autres inventions pseudos basées sur des arguments scientifiques ne sont pas si naturelles que ça et les militantes croient davantage en la connaissance des éléments et l’appropriation de son corps comme on l’entend pour tendre à nouveau vers notre puissance qu’elle soit féminine et/ou masculine.

Dans l’idée de revalorisation de ce qui a été dévalorisé chez les femmes, Audrey Guillemaud, formatrice en physiologie du cycle et approches symptothermiques, installée à Rennes œuvre pour une « féminité consciente et épanouie », comme indique le sous-titre de son livre Cycle féminin et contraceptions naturelles, paru en avril dernier.

En parallèle d’éléments personnels, elle a constaté au cours de sa carrière professionnelle, lorsqu’elle était chargée de prévention santé, que les femmes étaient souvent mal informées, voire ignorantes, puisque les questions de contraception et de prévention santé ne sont pas traitées en amont mais dans les situations d’urgence. Connaître son cycle constitue pourtant un élément de base pour les jeunes filles et les femmes en général.

« C’est une dépossession dont je me suis rendue compte. Le corps féminin est toujours traité en tant qu’objet, avant qu’on ne donne des informations. On a fait du corps un objet sur lequel la femme n’a pas son mot à dire. Elle n’a pas le choix. Il faut faire face à l’intimité, la femme peut se comprendre. Le mécanisme est noble. »
explique-t-elle.

Pour elle, on manque de notion d’empowerment purement féminin. Dans les années 70, des militantes féministes prônaient déjà la découverte du corps et du sexe féminin par les femmes. En apprenant à observer et à toucher son pubis, sa vulve, ses lèvres, son clitoris, son vagin et son col de l’utérus. En apprenant à palper ses seins.

« On savait aussi repérer et écouter notre cycle avec les courbes de température, la glaire cervicale, la texture, etc. À quel point les femmes qui savent sont des femmes dangereuses ? Quand on détenait le savoir, on détenait le pouvoir. On évolue aujourd’hui, même au niveau des hommes. Il y a 10 ans, ce n’était pas acquis du tout. Mais la question reste : comment oser être autonomes ? », pointe Audrey Guillemaud, qui soulève alors le tabou autour des menstruations, souvent maintenu par la transmission de peurs ancestrales.

« Les moyens de contraception, l’IVG, les règles… c’est en ne diffusant pas l’information qu’on créé la peur. Quand il y a de la connaissance, on recrée de l’histoire personnelle de la femme. Pouvoir dire que l’on est capable, confiante, pour être bienveillante aussi avec les autres. »

Dans son ouvrage, elle établit un lien entre les différentes phases du cycle et les saisons de la nature. La période des règles serait comme l’hiver durant lequel la plante est sous terre, en veille énergétique. C’est un moment plus propice au repli et à la concentration intérieure. Puis vient le printemps, saison de la renaissance. La plante sort de terre, pousse en feuilles puis en fleurs. L’ovulation serait donc l’été, moment où la fleur devient un fruit, l’appel à produire quelque chose est moins intense. Le fruit enfin libéré, l’automne s’installe, privilégiant le recentrement avant la nouvelle phase d’épuration de l’hiver.

« C’est l’alternance des temps qui permet de faire maturer des projets. Le rythme que la femme a en elle est le rythme de l’univers. Le cycle lunaire, les quatre saisons, etc. c’est le cycle du vivant. Aujourd’hui, on a peur d’écouter notre cycle parce qu’en entreprise, le rythme, c’est plutôt une route bien droite que quelque chose de nuancé, avec cette alternance des temps. Le féminin n’est pas négligeable, le féminin n’est pas hors norme. Car la norme, ce n’est pas l’homme.

La femme est un individu à part entière. L’empowerment féminin est un féminin entier. La femme peut l’utiliser à sa discrétion, pour connaître son cycle, écouter son corps, etc. et peut l’utiliser au sein d’un couple connecté. Parce que la fertilité n’est pas une valeur féminine. C’est le couple qui est fertile. Tout comme la terre peut rester sans graine pendant longtemps… Il nous faut nous libérer de tout ce qui a été intégré malgré nous et se mettre à bien penser que les deux personnes du couple hétéro sont responsables. Il ne faut pas déléguer la fertilité et la contraception à une seule personne. », précise-t-elle. 

VIOLENCE DE LA VIRILITÉ

Pour cela, il est nécessaire que les femmes se réapproprient leur corps, se réapproprient leur cycle, se réapproprient leurs capacités intellectuelles, et se réapproprient leur sexe. Tout ce qui leur a été enlevé à force de construire et de transmettre un monde misogyne dans lequel règnent le sacre de la maternité et la culture du viol. Non Donald, on ne prend pas les femmes par la chatte.

À force de renier son rapport à l’animalité, l’homme en a pourtant cultivé les traits jusqu’à l’inscrire dans l’histoire de l’humanité en 2017 sous le hashtag Balance Ton Porc qui provoque un tollé chez les antispécistes qui y voient là une insulte pour l’animal (tandis que personne ne s’insurge que « Paté d’cochonne » soit en accès libre dans les rayons du supermarché ou du caviste, comme le note Nadège Noisette, choquée par la découverte non seulement du nom du pâté mais également du dessin d’une cochonne en bikini…).

La virilité doit sérieusement être déconstruite. Pour le bien de tous les êtres vivants. Une étude américaine, réalisée en 2018, a montré que la plupart des hommes n’étaient pas à l’aise pour aller faire les courses avec un sac réutilisable, confiant ce comportement à la gent féminine.

Les chercheurs de l’étude ont réalisé un expérience auprès de plusieurs hommes : d’un côté, ils leur ont donné une carte cadeau, rose et fleurie, de l’autre, un carte cadeau neutre. Avec, ils pouvaient choisir entre trois produits plus ou moins écolos. Sans surprise, malheureusement, les hommes possédant la carte cadeau rose, considérée comme efféminée, ont préféré acheter les produits les moins écolos.

Une forme de compensation ? L’écologie serait donc bel et bien, dans les mentalités, une affaire de femmes. L’étude conclut : « En plus de la production de déchets, du gaspillage de l’eau ou de la trop grande consommation d’électricité, le sentiment donné aux hommes d’être trop féminins pourrait être une source de dégâts pour l’environnement. »

De mieux en mieux ! « Ce n’est pas un hasard si les premiers hypers s’appelaient Mammouth. Moi, mon père disait : Je vais chez Mammouth, je voyais un Cro Magnon. », ironise Tanguy Pastureau dans sa chronique du 9 janvier 2018, sur France Inter :

« Enfin, une des expériences menées montre que plus un logo est viril, plus les hommes donnent, une association écolo ayant pour logo un loup hurlant a reçu 3 fois plus d’argent qu’une autre avec comme logo un arbre, donc pour sauver la faune. Il faut juste que le WWF prenne pour logo leur panda mais en érection en train de mater le Canal Football Club et 100% des hommes font un don. On est sauvés. La virilité, c’est le truc le plus bête du monde. Vive les femmes. »

C’est tragique d’en arriver là. Tragique que l’écologie n’intéresse pas les hommes parce que ce serait soi disant pour les femmes. Tragique que les femmes redoutent une vraie transition écologique par peur de ressembler à la femme écolo pas coiffée, sans maquillage, des poils partout sur les jambes, les aisselles, le pubis n’en parlons pas (d’ailleurs, on parle de forêt vierge ou de buisson mal taillé dans ces cas-là…), qui s’installe en plein milieu du Larzac et grimpe aux arbres pour protester dès qu’elle a un pet de travers (ou ses règles, certainement).

La pression sociale et patriarcale est redoutable, et cela même face à une catastrophe annoncée qui a déjà bien commencé. Pour une question d’image, de virilité, de stéréotype écolo, on préfère laisser crever les femmes et la planète. Une fois le joujou Terre-miné, il n’y en aura plus d’autres… 

L’ESPOIR, DANS LA JEUNESSE

La révolution écologique sera féministe ou ne sera pas. La jeunesse s’engage pour le climat. L’Europe s’émerveille devant la force et la conviction de Greta Thunberg, militante suédoise de 16 ans qui a plusieurs fois mis tout le monde sur le cul par la force de ses discours engagés et matures.

Le 8 mars, elle n’hésitait pas à déclarer que le féminisme est crucial et embarquait la jeunesse dans un mouvement collectif qui affirme haut et fort le lien entre les droits des femmes et la préservation de l’environnement, à travers le génialissime slogan : « La planète, ma chatte, protégeons les zones humides ».

On ne peut pourtant s’empêcher de penser que là aussi tout est une question de cycle. La nouvelle génération prend le combat à bras le corps mais son visage médiatique reste celui de la jeune femme. Aussi combattive soit-elle, le capitalisme patriarcal manipule et broie sans difficulté et peut toujours compter sur les différents gouvernements pour le protéger et le choyer, en sous marin.

Début juin, un article publié sur le site du magazine Usbek et Rica, signale que « malgré les alertes, la production mondiale de plastique reste en hausse. », principalement à cause des Etats-Unis et de l’Asie mais ailleurs, même si la production recule, le taux de recyclage reste bas et la France s’affiche comme une mauvaise élève avec un taux de recyclage à 22% (la moyenne en Europe étant à 31%).

La vigilance n’est plus de mise, il faut désormais exiger de nos gouvernements qu’ils prennent les mesures nécessaires. Expérimenter la gratuité des protections hygiéniques dans des lieux collectifs, soit. Mais c’est là le minimum. Il serait de bon ton qu’en parallèle, le glyphosate soit interdit. Pour nos cultures et nos culottes (et surtout, nos vagins). 

Santé publique, respect des femmes, enjeux sociaux, catastrophe environnementale… compliqué de penser l’avenir en des termes radieux tant que tout le monde ne s’y mettra pas réellement.

« Plusieurs fois j’ai entendu, au cours de mon mandat, des hommes me dire que l’écologie, c’est obligé, on va y aller et ça va passer par les femmes. Forcément, on a l’image de celle qui nourrit, celle qui soigne, etc. Alors, souvent, c’était dit comme un compliment mais n’empêche que je n’ai jamais réussi à le prendre comme ça. On est 50% de la population mondiale. Faut que tout le monde y aille. Faut arrêter avec cette décharge de la responsabilité. »
s’indigne Nadège Noisette.

La vague verte des Européennes portera-t-elle ses fruits ? Là encore c’est pareil. Face à des mentalités réticentes et des lobbys puissants, la tâche est compliquée. Rien ne sert de croiser les doigts et de prier Dame Nature en espérant sa clémence, on relève ses manches et on croque dans la pomme, tou-te-s ensemble, une bonne fois pour toute et on le recrache ce putain de ver.  

 

 

 

 

 

 

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