Célian Ramis

Au-delà des normes oppressives, libérer le cul !

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Claire présente son nouveau seule-en-scène, Préliminaires, pénétration, orgasme ?, dans lequel pendant plus d’une heure, elle parle de cul, sans détour et avec beaucoup d’humour. Ça nous plait !
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Mardi 30 juin, à La part des anges, c’est la première fois que Claire présente son nouveau seule-en-scène, Préliminaires, pénétration, orgasme ?, dans lequel pendant plus d’une heure, elle parle de cul, sans détour et avec beaucoup d’humour. Ça nous plait !

Pendant 10 ans, elle s’est emmerdée 95 fois sur 100 en baisant. Durant son adolescence, elle s’est beaucoup touchée, et de partout. Elle s’est regardée aussi. Puis photographiée, puis filmée. Jusqu’au jour où elle a perdu la K7.

« J’avais méga honte. Parce qu’en tant que femme, on n’a pas le droit de se masturber, de se mettre en scène. Que ce soit visible. », souligne-t-elle. Ce qui l’emmerde précisément, c’est le schéma hétéro-cisgenre, « entrée, plat, dessert ». Comprendre alors, préliminaires, pénétration, (marathon à l’)orgasme.

« Quand j’ai commencé à faire l’amour avec des femmes, ce taux d’emmerdement a littéralement chuté. J’aimerais bien pouvoir m’amuser avec des gars. Je suis attirée aussi par les gars. Et je vous en parle car je me rends compte que je suis pas la seule dans ce cas-là. C’est une chouette activité le sexe. Franchement, c’est mon activité préférée. »
poursuit-elle.

Il y a pas mal d’humour et d’autodérision dans son spectacle mais surtout, il y a de nombreuses réflexions, basées sur ses expériences personnelles ainsi que sur des recherches et des discussions avec son entourage. Elle aborde l’apprentissage de la sexualité, avec en toile de fond une transmission phallo-centrée d’injonctions patriarcales. En gros, ce qui compte, c’est la bite et la sacro-sainte pénétration. Ce qui vient avant, on appelle ça préliminaires et ça, ça lui fait chier à Claire :

« Tout le monde pense que ça va des pelles jusqu’à la bite dans la chatte. Dans les rapports hétéros… Mais non, c’est l’ambiançage et ça dure pendant tout le rapport sexuel. »

Elle n’a rien contre la pénétration, elle aime ça, « c’est fort et intense ». Mais elle fait l’analogie avec les betteraves. Elle aime ça mais elle en a ras-le-bol de les manger cuites à la vapeur et coupées en cube avec de la vinaigrette. Il y a plein d’autres façons de les consommer sans pour autant en devenir dégoutée…

Son message, il est là. La sexualité ne peut se réduire à une seule recette ou à une seule formule. Il fait du bien ce spectacle. Il questionne et il nous invite et encourage à mettre nos récits en commun, pour bénéficier « de la puissance de nous tou-te-s » et se rappeler que nous sommes des sujets désirants, maitre-sse-s de nos corps, de nos envies et de nos plaisirs. Au-delà des normes oppressives. 

Célian Ramis

Iris Brey : l'enthousiasme de la révolte dans les séries et le cinéma

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Spécialiste de la question du genre et de ses représentations, Iris Brey a écrit deux livres incontournables : Sex and the series, en 2016, et Le regard féminin – une révolution à l’écran, en 2020.
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Spécialiste de la question du genre et de ses représentations, Iris Brey a écrit deux livres incontournables : Sex and the series, en 2016, et Le regard féminin – une révolution à l’écran, en 2020. Elle y décortique la manière dont les sexualités féminines sont montrées sur petits et grands écrans, quels regards nous portons sur les femmes à travers la caméra – et l’utilisation que le ou la réalisateur-ice en font - et comment on peut déconstruire nos imaginaires patriarcaux pour révolutionner le 7eart et réinventer le désir, non plus basé sur la domination mais sur l’expérience et le ressenti. Le 18 février, sa conférence sur la représentation des femmes au cinéma et sur les écrans, organisée par HF Bretagne, en collaboration avec le festival Travelling et le TNB, était captivante et électrisante. 

Docteure en études cinématographiques et en littérature de l’université de New York, elle enseigne sur le campus français de l’université de Californie, collabore avec de nombreux médias tels que Les InrocksMédiapart ou France Culture, réalise des documentaires dont la série en 5 épisodes Sex and the series et théorise dans son nouveau livre le female gaze traduit par Le regard féminin.

Au cours de ses études, Iris Brey lit les textes de Laura Mulvay et découvre le male gaze. Un angle qu’elle n’avait pas envisagé alors même qu’elle travaillait sur la représentation des mauvaises mères au cinéma pour sa thèse. C’est l’opportunité pour elle d’élargir son champ d’analyse et surtout de déplacer son regard.

« Depuis quelques temps, on parle de female gaze mais personne ne l’avait théorisé. J’ai regardé le plus de films possibles pour affiner mes connaissances et pour théoriser. », explique-t-elle. Résultat : un bouquin qui transcende nos imaginaires, avec des réflexions qui font du bien et un ton, mélange de révolte et d’enthousiasme, qui nous réjouit et nous rebooste. 

DE NOUVEAUX RÉCITS

Tout de suite après la prise de parole d’Adèle Haenel sur Mediapart, dénonçant les agressions sexuelles subies lors de son adolescence à cause du réalisateur Christophe Ruggia, Iris Brey intervenait sur le plateau, soulignant que le mouvement MeToo ne faisait que commencer. Ce 18 février, au TNB, elle le rappelle à nouveau :

« La prise de parole des femmes ne fait que commencer et elle n’est pas encore tout à fait entendue. Adèle Haenel est la plus identifiée mais les autres victimes, on oublie leurs noms. »

Le mouvement MeToo va nous mener vers une révolution de nos imaginaires au travers de laquelle nous allons construire de nouveaux récits.

« En fait, ces récits existent depuis toujours mais on n’avait pas envie de les entendre. On a besoin que ces paroles soient entendues. Là où il y avait des récits et des paroles isolé-e-s, les réseaux sociaux nous ont permis de mettre des hashtags. Comme c’est le cas en ce moment avec la libération de la parole concernant le post partum et les vécus des femmes. L’aveuglement fait violence. Il faut donner la parole à ces expériences. Pourquoi l’accouchement n’existe pas sur nos écrans ? Pourquoi l’expérience féminine n’a pas de valeur ? », interroge-t-elle, précisant avec humour et stupeur que lors de sa grossesse, la seule expérience cinématographique d’accouchement à laquelle elle avait eu accès était celle d’Alien

LE REGARD FÉMININ

Le regard féminin ne consiste pas à cautionner la thèse essentialiste. Il ne suffit pas d’être une femme pour créer une œuvre estampillée female gaze. Loin de là. Le regard féminin réside dans le fait d’être dans l’expérience d’une héroïne, dans son corps, dans ce qu’elle vit :

« Dans les portraits de femmes, je ne ressentais pas forcément ce qu’elles ressentaient. Mais les films qui me mettent dans la peau de l’héroïne, ça, ça m’anime. C’est un autre rapport à l’écran. »

Elle en a marre d’être captive des réalisateurs présentant, à l’instar d’Abdellatif Kechiche dont elle cite la deuxième partie de Mektoub my love, leurs désirs fondés sur des inconscients patriarcaux qui s’expriment par la reproduction de rapports de domination. Pour Iris Brey, il existe une manière très simple de vérifier si un film est issu du male gaze :

« En général, les scènes de sexe de ces films se retrouvent sur les sites pornos. Ce qui n’arrive jamais avec le female gaze. » Le regard féminin est une question de grammaire, de langage et de vocabulaire dans son sens le plus large. Dans la manière de cadrer les personnages, de placer la caméra, on peut proposer ces fameux nouveaux récits.

Elle cite notamment la filmographie de Chantal Akerman. Sa caméra se trouve à distance de l’actrice et pourtant, son corps est habité et le/la spectateur-ice entre dans l’expérience. Elle cite également l’œuvre de Céline Sciamma.

« Mon livre était quasiment terminé et je n’avais pas de référence française en terme de female gaze dans la nouvelle génération, avant le festival de Cannes où a été présenté Portrait de la jeune fille en feu. J’ai repoussé la sortie du livre pour l’intégrer dedans. Elle crée une nouvelle esthétique du désir, du plaisir féminin, une nouvelle manière de filmer le sexe. », commente Iris Brey qui insiste sur la nécessité à sortir du plaisir et du désir de la domination, à trouver du désir dans l’égalité, dans le fait de filmer les corps à égalité. « Ça paraît simple mais ça ne l’est pas. Il faut réinventer une grammaire érotique. », poursuit-elle.

DE LA RÉVOLTE ET DU CHANGEMENT ! 

Chantal Akerman, Agnès Varda, Jane Campion, Alice Guy. La spécialiste des questions du genre tape du poing sur la table :

« Il faut changer la donne ! J’en ai marre de voir partout les mêmes noms d’hommes, tout le temps. Alice Guy, par exemple, elle a inventé la fiction. On ne parle jamais d’elle. On enseigne les frères Lumière. Qui a décidé de ça ? Alice Guy a inventé en permanence, son œuvre intégrale est fascinante et on ne l’enseigne pas ! »

On le sait, l’héritage culturel commun se compose du patrimoine et du matrimoine, et pourtant ce dernier est négligé et oublié. Mais Iris Brey n’est pas du genre fataliste et pense que le choix est la responsabilité de chacun-e. Dans les cours qu’elle dispense, elle a tranché en faveur d’un corpus paritaire dans lequel aucun réalisateur n’a été ou est accusé d’agressions sexuelles et/ou de viols.

« Il faut essayer de changer le système, même si ça met mal à l’aise. Ça peut avoir des répercussions, comme la mise en place d’une pédagogie féministe. En tout cas, on peut valoriser d’autres choses. Notre héritage découle d’un inconscient patriarcal. Les réalisateurs n’ont pas déconstruit leur manière de désirer leur-s actrice-s, leur-s personnages. Qui a décidé qu’il fallait être dans un rapport de domination pour créer de l’excitation ? »

Quand on aborde les César, la nomination de Polanski, l’absence des femmes primées, etc. elle est révoltée Iris Brey. Mais elle veut espérer, elle veut être optimiste et nous encourage à l’être également, tout en réfléchissant et en prenant nos responsabilités.

« Partout, quand on essaye de faire changer le système, il y a des résistances. Mon travail touche à l’intime, le regard, l’intimité, le désir, la sexualité. Réfléchir à son parcours, son corps, ce n’est pas facile pour tout le monde. Mais ça peut changer. La pensée doit être en mouvement. Il y a plein de choses joyeuses dans mon livre et dans les œuvres des réalisatrices. Faut qu’on en discute ensemble, qu’on avance ensemble. Que chacun se positionne dans le débat. Parce que sincèrement, quand on parle de censure, où est la censure ? Tout va bien pour Polanski. Arrêtons de parler de censure pour Polanski. La censure existe du côté des œuvres créées par des femmes et qui parlent des femmes.», affirme-t-elle. 

Elle aussi a dû déconstruire son regard, son imaginaire. Sortir des automatismes demande un effort. Oui, c’est un travail de déconstruction et de décolonisation de nos héritages.

« Il faut de la place pour celles et ceux qui veulent faire des gestes artistiques qui peuvent changer le monde. Le moment est à la prise de conscience générale et cela va avoir de l’influence sur nos arts. Il faut absolument qu’on apprenne à se déplacer. Il faut se mettre en mouvement, il est temps ! Ne soyons pas passifs et passives, soyons dans l’action, mettons les corps féminins en mouvement. Ça va devenir de plus en plus joyeux, même pour les hommes. »
conclut-elle.

Dix jours plus tard, ce sont bien les cinéastes déjà engagées dans le female gazequi vont se mettre en mouvement et quitter la salle Pleyel qui applaudit l’attribution du prix de la meilleure réalisation à Roman Polanski pour J’accuse, alors que Céline Sciamma – seule réalisatrice nommée dans la catégorie – et son équipe n’auront aucune récompense. « La honte ! », scande Adèle Haenel en partant. On est bien d’accord.

Célian Ramis

Coincé-e-s dans un jeu sur les féminismes, le pied !

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Nous avons testé l'escale game "Le féminisme expliqué aux extraterrestres" créé et installé à l'université Rennes 2. Le souci : on ne veut pas s'échapper d'un tel endroit...
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Depuis plusieurs années, les Escape Game fleurissent aux quatre coins de toutes les villes et font varier les plaisirs avec des thématiques diverses, comme les vampires, les pirates, les années 80, l’asile psychiatrique, etc. Nous n’avions pas encore testé, c’est désormais chose faite depuis le 9 mars dernier, grâce au service culturel de Rennes 2, des chercheuses et des étudiant-e-s qui ont créé un Escape Game autour des féminismes. Le problème : on n’a pas envie de s’échapper d’un endroit pareil…

En Eldenia, les catégories de genre n’existent pas dans la civilisation, qui utilise alors un pronom neutre pour désigner les individus. Aurissor, un-e Elden venue sur Terre, nous demande alors de l’aide pour comprendre ce qu’est le féminisme et trouver des reliques à ramener dans son cabinet de curiosité intergalactique.

Nous disposons de 15 minutes pour résoudre 6 énigmes qui nous mèneront aux reliques. Deux par deux, on se précipite sur les différents ilots pour s’atteler à notre mission. Face à nous, des cubes comportant des QR code, on les scanne et on accède à une vidéo de la chaine Youtube de Game of Hearth expliquant le courant queer féminisme, valorisant la pluralité des identités sexuelles et de genre, comme l’explique l’étiquette devant laquelle il faut disposer le cube.

Trois autres vidéos nous permettent de compléter le code couleur à trouver : Rokhaya Diallo pour l’afro-féminisme, Sara El Attar pour l’intersectionnalité et le port du voile, et Françoise Vergès pour le féminisme décolonial.

L’énigme ne se termine toutefois pas là. Une fois le code entré dans l’ordinateur, apparaît sur l’écran une photo d’Adèle Haenel. L’actrice fait la Une desInrocks, en novembre 2019. On lève la tête et à notre gauche, on remarque que la couverture est affichée au mur, avec une étiquette délivrant des informations sur Adèle Haenel. 

« Actrice plusieurs fois récompensée et féministe engagée. En 2019, elle prend la parole pour dénoncer les abus sexuels qu’elle a subis de la part d’un réalisateur. À la dernière cérémonie des Césars, elle sort de la salle en signe de révolte face à l’industrie du cinéma patriarcale, ayant récompensé Roman Polanski, violeur récidiviste. »

À côté d’elle, une affiche Power & equality et une autre de Laverne Cox, actrice américaine trans, faisant la Une du Time. On voudrait tout lire, tout scruter, mais ce n’est pas le propos. On se recentre sur l’objectif, le code, la Une, l’affiche… Notre binôme la soulève et y trouve un code. Un code permettant d’ouvrir un coffre détenant une des reliques.

Il y a un côté frustrant à ne disposer que de 15 minutes pour réaliser les missions, pensées et réalisées par un groupe d’étudiant-e-s volontaires qui a planché sur le concept chaque semaine depuis octobre, avec l’aide et l’accompagnement de la doctorante Dolly Ramella, de la maitresse de conférences en linguistique française Griselda Drouet et la professeure des universités Elisabeth Richard.

Frustrant certes mais stimulant et enthousiasmant également. Les énigmes sont inventives et créatives et on kiffe le décor. Partout où se pose notre regard, on prend notre pied. Il y a des clitoris suspendus au plafond, une bibliothèque féministe devant laquelle on s’attarde à lire les tranches des bouquins (et on note les titres, évidemment, pour compléter la notre), un puzzle égalité, des infos sur Lizzo, Odile Fillod ou encore Bell Hooks, un extrait de King Kong Théorie de Virginie Despentes et aussi des slogans de manif’ : « Polanski violeur, cinémas coupables, public complice ». 

Niveau féminismes, il y a de tout. On ne tombe pas dans le mainstream ou la facilité (qui serait de se centrer uniquement sur le féminisme blanc, cisgenre, hétéro…), et ça, ça nous plait. L’ambiance sombre et colorée. L’écho aux actualités. Les références à la pluralité des sujets développés par les féminismes. Sans pour autant exiger des connaissances précises et pointues dans ces domaines pour résoudre les énigmes.

Certes, nous n’avons pas déniché toutes les reliques. Mais il faut dire que nous étions 6 là où la jauge permet d’aller jusqu’à 12 participant-e-s. On s’en fout, on a passé un bon moment dans cet Escape Game « Le féminisme expliqué aux extraterrestres » et on est sorti-e-s avec l’envie de recommencer, sur un créneau plus large. Avis aux créateur-ice-s de scénarios…

 

 

 

Célian Ramis

Masturbation : Libres de jouir !

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Enquête sur le tabou de la masturbation toujours considérée comme inappropriée pour les femmes. Heureusement, ces dernières ont bien decidé de mener une révolution pour réhabiliter le clitoris et affirmer leur droit au plaisir !
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Qu’il est délicat de parler de sexe ! Non pas parce que l’organe génital féminin est une petite chose délicate mais parce qu’on met le doigt (la main, le poing, les deux bras, un sextoy… si vous voulez…) sur un sacré tabou ! On le sait depuis longtemps que le sujet gêne, voire dérange. On passe trop de temps à se triturer le cerveau, et pas assez à se tripoter le clitoris.

On serait bien plus détendues, à l’aise avec nos corps, nos désirs et notre plaisir. Plus à même également de connaître notre sexualité et guider nos partenaires dans la recherche commune (et consentie, c’est quand même la base) de la jouissance.

C’est fascinant, la sexualité. Fascinant de voir à quel point elle semble autant nous libérer que nous enfermer et nous diviser. Influencées par le règne de la pensée religieuse et du patriarcat, les sociétés ont relayé le sujet du plaisir sexuel, seul ou à plusieurs, au rang de tabou. Le sexe, c’est pour la procréation. Le sexe, c’est pour assouvir les pulsions des hommes. Le sexe, c’est viril, c’est hétérosexuel, et puis c’est tout. Les femmes ne seraient que les réceptacles de la graine du mâle supérieur. Et bien non !

Elles possèdent un sexe érectile aux 8000 terminaisons nerveuses, ressentent désirs et plaisirs, n’attendent pas la pénétration (et le pénis) comme le messie, fantasment aussi des situations inavouables… bref, elles ont elles aussi un appétit sexuel, un imaginaire érotique et pornographique et des envies (et des moyens) de se faire plaisir. Du plaisir solitaire au plaisir partagé, la masturbation est une aventure palpitante et intime qui ne peut être ni codifiée, ni limitée par des normes de genre. Et pourtant, elle cristallise les enjeux de pouvoir et de domination.

Action ou vérité. Trois mecs et quatre meufs, dans le salon d’un appartement. « Qui… ici… s’est déjà masturbé ? » Silences gênés, rires nerveux. Les trois gars lèvent la main. « Attends, il y a que les garçons qui lèvent la main ? », pense une des filles, avant d’oser lever la main à son tour. Éclats de rire de la part de celle qui a lancé la question : « Tu t’es déjà masturbée ? » La discussion jette un froid.

Dans les couloirs de l’école, en voyant passer celle qui la veille a avoué se branler, un des garçons s’esclaffe à voix haute : « Elle l’a dit ! Elle se masturbe !! » Ces deux scènes, illustrées dans la bande-dessinée Les crocodiles sont toujours là, de Juliette Boutant et Thomas Mathieu (lire le Coup de cœur, p.6), témoignent d’une problématique encore largement répandue : l’inégale rapport des hommes et des femmes à la masturbation. Il est normal, voire même valorisé, qu’un homme se tripote. Mais une femme ?! C’est clairement inapproprié. On n’ose pas. Ou on aborde le sujet du bout des lèvres… 

BRIMÉE, LA SEXUALITÉ DES ENFANTS

On justifiera, pour les garçons, que dès la puberté, les érections matinales les appellent à faire éternuer leur chibre dressé sous les draps, tandis que pour les filles, rien n’apparaît de manière aussi explicite, leur sexe à elles étant imaginé à l’intérieur. On pense aussi les garçons obsédés par le sexe en mode « alerte gros nichons, flaque dans le pantalon » et les filles fleurs bleues, dans l’attente du prince charmant (comment penser que cette bande de pervers assoiffés de nibards et de pubis chauves puissent opérer une telle métamorphose ?! Ça nous échappe…).  

Grossières erreurs ! Si on dit que dès le plus jeune âge les petits garçons découvrent et jouent avec leur sexe, il en est de même pour les filles. Si on ne les brime pas d’entrée de jeu… Elles aussi peuvent ressentir des sensations dans le bas ventre et du plaisir en frottant leur entrejambe à un objet ou à une main car leur sexe n’est pas qu’à l’intérieur.

A contrario de leurs homologues masculins, elles seront peu nombreuses à obtenir des informations sans le pourquoi du comment et le comment du pourquoi. Manon, 26 ans, regrette de n’avoir pas eu accès à des informations à ce propos quand elle était jeune ado.

Et puis, « vers 15 ans sur les conseils d’une copine j’ai rencontré ma pomme de douche et avec elle mon clitoris ! » Elle se livre facilement dans son rapport à la sexualité : « Les premières années furent cauchemardesques… un viol alors que je n’avais pas encore 14 ans, de nombreuses relations avec des hommes qui abusaient de moi etc…

Heureusement vers ma majorité, j’ai rencontré un partenaire qui m’aimait réellement et il m’a appris à découvrir mon propre corps, le respect de moi-même ainsi que le plaisir relatif au partage, au respect et à l’amour. J’ai connu bon nombre de difficultés dans ma sexualité et c’est toujours par la réflexion, l’analyse de mes ressentis propres (pourquoi ai-je peur/honte/de la culpabilité…) et de la discussion ensuite avec mes partenaires que je les ai surmontées. » 

QU’EST-CE QUE C’EST ?

Petra a aujourd’hui 32 ans. C’est vers 11 ou 12 ans qu’elle a ressenti une sensation de picotements « désagréables et agréables en même temps. » Elle tient à parler de branlette, plutôt que de masturbation :

« C’est important qu’on ait les mêmes termes que les gars. Sinon on a tout de suite l’impression que pour les filles c’est plus doux, plus mignon. C’est faux. Donc je dis la branlette ! » La branlette, pour elle, commence dans son lit, alors qu’elle s’ennuie : « On ne m’en avait jamais parlé avant. Déjà, je trouve que c’est venu assez tard car j’ai plusieurs copines qui ont le souvenir de se toucher lorsqu’elles étaient enfants.

Je me souviens toucher mon clitoris sans savoir ce que c’était. J’avais un crayon de couleur blanc qui ne me servait qu’à être frotté contre le clitoris. Après, en grandissant, je regardais les films du dimanche soir sur M6. Je pensais être la seule au monde à faire ça. Je pensais que j’étais bizarre. Et 15 ans plus tard, j’ai fini par comprendre. Ça craint, faut le dire. »

Rapidement, les filles vont intégrer que si l’envie les reprenait d’aller titiller le on-ne-sait-pas-quoi, elles feraient mieux de rester discrètes à ce propos, voire de carrément s’abstenir. Parce que si elles se laissaient aller à des pulsions sexuelles, qui souvent sont la preuve qu’elles sont possédées par le diable (évidemment), elles seraient cataloguées anormales, voire malsaines et malades.

Si en plus en grandissant, elles assument leur sexualité, elles évoluent dans la catégorie des salopes. En résumé, elles ont le feu au cul et la main dans la culotte. 

SE MASTURBER POUR SOI !

Et alors ? Il est où le problème ? À quoi se bute-t-on ici pour que les réactions soient si vives, gênées, moqueuses, cruelles et/ou menaçantes ? Résidant principalement dans la vision patriarcale de la société, il est indéniable que l’on peine encore aujourd’hui à reconnaître aux femmes la liberté d’une sexualité qui ne dépendrait pas d’un homme.

Il est vrai que la sexualité est toujours envisagée d’un point de vue hétérosexuel, y compris dans la catégorie « Lesbiennes » des sites pornographiques. Tout ne tourne pas autour des hommes. Ou du pénis. La masturbation peut se pratiquer à plusieurs (avec le consentement de chacun-e, on insiste mais bon, c’est pas clair pour tout le monde), et oui, ce sera un acte sexuel, même si aucune pénétration n’a lieu.

La masturbation, comme le reste de la sexualité, c’est une accumulation d’explorations, d’expérimentations, de pratiques et d’informations. Toujours avec les notions de respect et de consentement.

« Ça m’a libérée de façon personnelle d’entendre parler du clitoris et de savoir que c’était normal de se branler. Ça a libéré aussi ma sexualité : j’ai demandé un cunnilingus. Le plaisir sexuel est devenu le centre, la base, de ma sexualité. Je me suis mise à aimer le sexe et pas juste pour faire plaisir aux mecs. Parce que c’est ça qu’on m’a appris, qu’il fallait leur faire plaisir. »
précise Petra. 

POURQUOI DISSIMULER LE CLITORIS ?

Comment avoir l’envie ou l’idée d’explorer une zone que l’on ne connaît pas et dont on ne sait pas grand chose, voire rien du tout ? L’Histoire nous apprend que ce sont les hommes, les explorateurs. Pas les femmes, encore moins les filles. Elles ne sont pas curieuses… Balivernes !

Elles peuvent être les Alexandra David Néel de leur sexe et gravir les sommets du clitoris, parcourir les reliefs des vallées de la vulve jusqu’à l’exploration – à l’aveugle avec le(s) doigt(s) ou à l’aide d’une lampe torche et d’un miroir – des cavités du vagin jusqu’au col de l’utérus. 

Souvent, elles en feront l’expérience seules ou avec des copines, sans trop savoir ce qu’elles touchent et pourquoi ça leur fait du bien (ou pas), pourquoi le corps peut-être se raidit, le clitoris se durcit et leur sexe s’humidifie. Le fait de ne pas nommer, de ne pas montrer et de laisser filles comme garçons dans l’ignorance ne relève pas du détail. Ce n’est pas anodin.

C’est un biais de contrôle non seulement sur le sexe féminin mais aussi sur leur corps et leur sexualité. Une femme informée est une femme dangereuse, potentiellement émancipée ou en tout cas, consciente des inégalités régies par des normes patriarcales qui hiérarchisent les sexes et les genres.  

GROS PROBLÈME D’INFORMATIONS…

Dans le rapport du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, publié en juin 2016, il est notamment expliqué que les jeunes filles « subissent la double injonction de devoir se montrer désirables mais « respectables » ».Et souligne que « les jeunes, et en particulier les filles, méconnaissent leur corps, et le plaisir féminin reste tabou : 84% des filles de 13 ans ne savent pas comment représenter leur sexe alors qu’elles sont 53% à savoir représenter le sexe masculin et une fille de 15 ans sur 4 ne sait pas qu’elle a un clitoris. »

À la rentrée 2019, on compte un seul manuel scolaire de SVT représentant le clitoris. Un seul. Faut-il en parler à l’école ? C’est la question posée par le chroniqueur Guillaume Meurice dans son micro-trottoir diffusé sur France Inter en mars dernier. Si la question peut faire sourire de prime abord, elle pointe la problématique du cruel manque d’informations et des idées reçues que l’on entretient, en ne dispensant pas les cours d’éducation à la vie sexuelle et affective, pourtant obligatoires depuis la loi de 2001.

« La découverte du clitoris date du XVIe siècle, en tout cas la reconnaissance par la médecine, ça veut dire qu’on a découvert l’Amérique avant le clitoris. », remarque le journaliste qui tend ensuite le micro à des passant-e-s dans la rue. Une dame explique alors pourquoi elle est contre l’enseignement du clitoris à l’école :

« Il y a peut-être autre chose à apprendre aux enfants que le clitoris. Je veux dire, ils le découvriront bien assez tôt. L’éducation sexuelle oui…(intervention du chroniqueur : ça peut en faire partie…) Oui mais bon alors la bistouquette aussi… (la bistouquette c’est déjà pas mal enseigné quand même…) Oui enfin d’accord la bistouquette, mais pourquoi le clitoris ? (la bistouquette oui, mais le clitoris non ?) Oui, parce que le clitoris c’est trop précis. »

Elle poursuit : « Est-ce que les garçons ils ont vraiment besoin de savoir comment fonctionne le clitoris de la fille ? (ce serait peut-être pas mal que les garçons ils sachent aussi, non ?) Je pense pas. Parce que je pense que pour les garçons quand ils vont étudier le clitoris, ça va être sexuel. Ils vont vouloir l’appliquer tout de suite. » Voilà, c’est dit. 

LE PRINCIPE DU BOUTON ROUGE

Le 1erseptembre, la brillante Maïa Mazaurette, chroniqueuse spécialiste des sexualités, signait une nouvelle chronique dans Le Mondeautour de nos réticences d’adultes à parler de sexualité aux enfants. En évitant le sujet, on parvient finalement à renforcer leur fascination autour de celui-ci. Principe de l’interdit.

« Si nous démissionnons, alors les pairs, Google et la pornographie répondront aux questions concernant les travaux pratiques ou le plaisir. Rappelons les derniers chiffres : 62% des jeunes ont vu leur première séquence porno avant leur quinzième anniversaire. », commente la journaliste.

Elle démêle, toujours avec autant d’intelligence que de légèreté, le sac de nœuds que les générations se refourguent comme une patate chaude qui aurait chopé la peste, tout comme la plupart des parents et des enseignant-e-s.

« Dernière et plus importante réticence : on aime se raconter que le silence permet de garder l’innocence des enfants intacte (soit que nous ayons la nostalgie de notre enfance, soit que nous regrettions d’avoir été finalement très peu innocent/e). A la naïveté supposée de l’enfant répond alors une certaine naïveté des adultes ! C’est d’autant plus problématique qu’on entend prononcer des mots comme « corruption » (petit conseil : si votre sexualité vous corrompt, peut-être est-il temps de changer de partenaire ou de pratiques). Dans cette optique, le monde de l’enfance représente l’Eden d’avant la pomme. La sexualité serait intrinsèquement mauvaise et dangereuse (eh bien, quel programme !).

Notons alors que cette préservation de l’innocence est circonscrite au sexe : ces mêmes enfants seront exposés sans problème à des contenus violents (rarement perçus comme obscènes, bizarrement), à la maladie, au mensonge ou à la mort. (…) Car finalement, qu’est-ce qui sous-tend l’injonction à « protéger » les enfants ? Une menace bien sûr. Notre sexualité, si satisfaisante soit-elle, reste perçue comme dangereuse, chargée, problématique. Si nous étions sereins, nous transmettrions les basiques avec sérénité. A ce titre, ce sont peut-être les adultes qui devraient parler de sexe, poser des questions, apprendre ! De peur de transmettre à leurs enfants, en plus de leurs précieuses connaissances, un malaise dont ils auront du mal à se débarrasser. » 

LE DROIT DE SAVOIR

Dans une société moderne qui prône à tout va la jouissance, la recherche du plaisir et du bonheur, il semblerait que ce à quoi on nous incite et invite ne soit que matériel et financier. Et dans cette grande publicité mensongère, l’argument de vente, c’est une illusion sexuelle.

L’argument brandi pour vendre, c’est la séduction, et la séduction prend toujours l’apparence d’une femme fatale, très sexy, désirable, peut-être difficilement accessible au départ mais qui ensuite se pliera aux moindres désirs et attentes de l’homme viril. Pour la faire plier, il faut la dominer.

Hypersexualiser les femmes, les érotiser constamment, tout en insinuant qu’à l’entrejambe, elles n’ont rien, parce qu’on ne montre pas, on ne représente pas, on ne nomme pas, c’est leur enlever violemment leurs désirs, leurs plaisirs et leurs capacités à être sujets de leurs corps et de leurs sexualités. Savoir que l’on possède le seul organe dédié au plaisir n’est pas suffisant pour nous libérer de l’oppression masculine qui, entre autre, nous réduit à des objets sexuels.

Mais sur le chemin de la réappropriation des corps, cela fait parti des informations indispensables à l’émancipation des femmes. Nombreuses sont les femmes à revendiquer le droit de chacun-e à disposer librement de son propre corps. À revendiquer l’égalité dans une connaissance de soi et de l’autre et dans une sexualité sans entraves, ce qui implique de savoir précisément ce que l’on a entre les jambes (et que cela n’appartient qu’à nous…).

1998 : DÉCOUVERTE DU CLITORIS, SI, SI ! 

Le 19 septembre, sur France Inter, Giulia Foïs, dans son billet d’humeur sur « Le viol n’est pas une sexualité » rappelle une phrase de Simone de Beauvoir tout à fait appropriée à la problématique : « Nommer, c’est dévoiler, et dévoiler, c’est agir ».

Ce à quoi Julia Pietri participe au quotidien grâce à l’auto-édition de son livre Le petit guide de la masturbation féminineet grâce à la fondation du groupe Gang du clito, à suivre sur Instagram, à l’initiative de la campagne d’affichage, le 8 mars, « It’s not a bretzel » qui décline avec plusieurs couleurs les clitoris assortis toujours d’un slogan percutant et marrant, comme « it’s not an alien », « it’s not a ghost » ou encore « it’s not a legend ».

Le déclic, elle l’a eu à 28 ans. Engagée dans la communication militante avec Merci Simone, elle se rend en Bretagne pour rencontrer deux vannetaises, à l’origine de Wonder Clito. Une gifle la percute mentalement en apprenant que la véritable anatomie du clitoris avait été découverte en 1998.

Dans son livre, elle reprend l’histoire du « va-et-vient répétitif de la reconnaissance du clitoris », recommandé d’utilisation à la Renaissance car on pense la masturbation utile à la procréation. Puis la science avance et le clitoris recule. Jusqu’à être un paria et tomber aux oubliettes (si l’excision n’est soi-disant plus pratiquée en France, elle l’a été jusqu’en 1930).

En 1998, c’est l’australienne Helen O’Connell qui (re)découvre l’anatomie exacte du clitoris. Plus de vingt ans après, on nage toujours dans un grand vide informatif.

« Savoir que l’on a un organe érectile et érogène, ça remet à sa place les deux sexes : ils fonctionnent de la même manière ! Ça repositionne le schéma de la sexualité ! »
nous explique Julia Pietri.

Si les éditeurs ont souhaité retirer le terme « masturbation » du titre, l’autrice a refusé de se soumettre à un tel compromis : « Ils n’ont pas compris l’enjeu, le combat à mener. Tant pis ! Mon objectif, c’est de « détabouiser », de dédramatiser la masturbation, de comprendre l’intérêt de se découvrir. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de témoignages de femmes, ce livre repose là-dessus.

Mon combat c’est de faire le max, avec des campagnes, des livres, etc. pour que toutes les femmes connaissent la véritable anatomie de leur organe sexuel. Si les filles ont une fausse représentation de l’anatomie de leur corps, elles vont se construire avec des questions et des complexes. La base, c’est que les filles et les garçons sont égaux de sexe. Et ça c’est important car on nous apprend toujours que c’est là notre différence. » 

PARLER DE L’ORGANE DU PLAISIR ! 

Pour Fanny, 31 ans, il n’est pas choquant qu’à 13 ans, une fille sur 2 ne sache pas qu’elle a un clitoris. « Je pense que peu de jeunes connaissent la rate, la vésicule biliaire ou l’urêtre. À cet âge-là, peu de filles et de garçons sont sexualisé-e-s je pense. Par la suite, quand on commence à évoquer la sexualité dans les cours de biologie, il faut en parler ! Et en parler comme un organe du plaisir ! », souligne-t-elle.

Pour Julia Pietri, l’argument est difficilement entendable. Certes, les ados ne connaissent pas tous les organes mais savent quasiment tou-te-s dessiner un sexe masculin. Et on ne peut pas dire la même chose avec le sexe féminin.

« Pour moi, c’est politique ! On a moins de pouvoir si on ne sait pas ce qu’on a entre les jambes. Prendre conscience de son corps le plus tôt possible, c’est avoir conscience de soi, savoir dire « je », dire « oui », dire « non ». Ça touche à la question du consentement. Mais bien sûr, dès qu’on donne du pouvoir aux femmes, ça fait peur. Et on a l’idée ridicule que si on laisse les femmes se masturber, les hommes ne serviront plus à rien. C’est n’importe quoi !

La révolution du clitoris va changer la construction des femmes, ce n’est pas anodin. Ce n’est forcément pas la même chose quand tu apprends que tu as un clitoris et à quoi il sert, à quoi il ressemble, à 13 ans qu’à 45 ans ! », conclut-elle, scandalisée qu’on apprenne plus de choses sur le clitoris sur les réseaux sociaux qu’à l’école ou à la maison.

Pour autant, Fanny a bien conscience qu’il est important d’en parler puisque « plus on se connaît physiquement, plus on interprète ses désirs et plus on a accès au plaisir. Et je pense que tout ce qu’on fait dans notre vie a pour but le plaisir (le sien ou celui d’autrui). »

Pour elle, si le clitoris n’apparaît que dans un seul manuel scolaire, c’est sans doute « parce qu’il n’a qu’une fonction plaisir et non reproductive ? Je trouve ça très bien que ça soit en (r)évolution. » Elle n’a pas le souvenir d’avoir souvent entendu d’autres femmes parler de masturbation :

« Ça me gêne que ce soit tabou. C’est « normal » pour un homme mais « déplacé » chez la femme. »

DONNER L’ESPACE ET LA PAROLE AUX JEUNES

Pour Thomas Guiheneuc, coordinateur des projets Santé au sein de l’association rennaise Liberté Couleurs, il ne s’agit « pas forcément d’un tabou mais plutôt d’un manque d’espace pour exprimer ou explorer. » Lui, ainsi que 4 autres collègues, interviennent régulièrement en milieu scolaire, auprès d’un public âgé entre 12 et 25 ans en moyenne, pour aborder les questions de vie sexuelle et affective.

« Nous répondons aux sollicitations d’établissements. En fonction de la maturité du groupe et des demandes, nous abordons la masturbation mais ce n’est pas notre angle d’attaque. », explique-t-il.

À travers des questionnements autour des relations amoureuses et de ce qu’ielles en attendent, la discussion peut s’ouvrir sur la manière dont ielles envisagent et appréhendent la masturbation. Rires gênés, blagues, idées reçues et pression sociale sont souvent les premières réactions mais les professionnel-le-s de l’association savent gérer et cadrer le groupe pour que d’un côté les garçons ne se bidonnent pas « comme des baleines » quand le sujet vient sur la table et pour que de l’autre, les filles osent s’exprimer « sans peur du regard des garçons ».

Par les échanges, il va falloir opérer un processus de déconstruction. « Dans le porno, ils voient un enchainement de séquences qui commence par un rapport bouche/sexe, puis une pénétration et en général ça se termine par une éjaculation à l’extérieur du corps de la femme. En abordant la question de la masturbation, ça permet de les ramener à eux. De s’éloigner de la vision, souvent des garçons, en lien avec la pornographie.

On n’apporte pas de réponse, on remet simplement en perspective le rapport au corps, le rapport à l’autre, le plaisir, le désir, en en profitant pour parler de la notion de confiance, de consentement. On n’est jamais dans la technicité, on intervient sur le bien-être, sur ce que connaître son corps peut apporter, comme le fait de pouvoir dire si certaines choses font du bien ou non. On sait que ça fait du bien si on explore. Nous, on n’est pas là pour leur dire « Faites le », on est là pour parler de la découverte du corps et pour qu’ils sentent libres de le faire ou pas. », commente Thomas Guiheneuc. 

REPRENDRE LES BASES

Il insiste : il n’y a pas une mais des sexualités. Ce qui est important, lors des séances en milieu scolaire (et ensuite tout au long de la vie), c’est la capacité d’écoute et la gestion du groupe afin de canaliser les émotions, afin que puissent s’exprimer les ressentis, les vécus et les questionnements :

«Ils ont fréquemment des questions par rapport à la pornographie parce qu’ils n’ont pas à cet âge-là les filtres et les distances nécessaires. La pornographie, en majorité, répond à des fantasmes d’adultes mis en scène par des adultes. C’est important d’avoir des espaces d’échanges pour aborder ces thématiques.

Je comprends que ce ne soit pas simple d’aborder ça pour un prof ou autre parce que leurs questionnements nous amènent également à nous questionner nous, on n’est pas armés pour tout et on n’a pas toujours les bonnes infos. Dans ces moments-là, quand on intervient, notre compétence n’est pas sur la question des savoirs mais sur la gestion du collectif car on ouvre des boites de Pandore. Il y a parfois des vécus qui sortent dans les séances qui sont très compliqués à gérer. »

Pour lui, les sexualités devraient être au cœur de toutes les approches, aussi bien quand on parle de littérature que d’arts plastiques. Il constate un réel intérêt et de nombreuses appétences des jeunes à pouvoir discuter autour de ce sujet, afin de dissiper la honte et la peur du jugement.

« Il y a plein de questions comme « Peut-on se masturber pendant les règles ? » Bien sûr ! On peut tout faire. Tout dépend de comment la personne se sent avec son corps, avec ses règles. Alors là les gars, souvent, ils font les mines de dégoutés et crient « aaaaaah c’est dégueu ». On peut alors parler avec le groupe du fait que les garçons, eux, n’ont pas ce genre de contraintes.

Et enchainer avec « Pourquoi les garçons peuvent se vanter de se masturber ? », « Pourquoi ce n’est pas naturel chez les filles ? ». On voit bien les enjeux de pouvoir. Les filles s’autocensurent et même se taclent entre elles. Alors, on reprend : c’est quoi l’anatomie, c’est quoi l’organe sexuel féminin, c’est quoi l’organe sexuel masculin ? On insiste beaucoup sur la bienveillance et la confiance comme pré requis à la sexualité. Les gars et les filles ont besoin de l’entendre. Ça les apaise de sortir de la vision de la performance. Et ça leur permet de mettre à distance les normes et les pressions des représentations montrées dans la pub, le porno, etc. » 

PAR SOI-MÊME, POUR SOI-MÊME

Pour Thomas Guiheneuc, le sujet de la sexualité doit pouvoir être abordé avec les jeunes, « en l’inscrivant dans une porte ouverte ». Il développe : dans l’enseignement d’une culture judéo-chrétienne, la sexualité appartient à l’intime et donc à la sphère privée. En parallèle, on laisse les enfants accéder à des émissions télés qui ne se basent que sur le cul ou qui reçoivent des invités qui parlent de cul.

« Arrêtons d’être hypocrite ! On peut en parler comme en Suisse ou en Belgique où ils axent sur la curiosité et non pas sur « l’incitation à ». Avec les jeunes, y a pas de tabous, on propose un sujet et ça sort. Le pire comme le meilleur. Au-delà d’un tabou, il s’agit d’une responsabilité : qui va faire en sorte qu’on en parle ? Il faut bien expérimenter les choses, alors autant le faire avec tout le discernement nécessaire.

À partir du moment où on permet de prendre conscience de son corps, de sa sexualité, de ses désirs, on permet déjà à la personne de pouvoir se dire « j’existe et je peux me positionner dans la société ». Charge à elle de le dire à voix haute, c’est son histoire personnelle, elle en fait ce qu’elle veut. Plus on permettra de se connaître, d’être en capacité de s’accepter (grâce à des structures compétentes), plus on va pouvoir les renforcer par rapport à leurs facteurs de fragilité, par rapport à leur vulnérabilité intime.

Il faut avoir accès aux informations sur le rapport à l’intime, au corps, etc. pour savoir ce que l’on veut, ce que l’on ne veut pas, ce à quoi on aspire, etc. En ayant déjà ce type d’informations, les filles et les femmes seraient plus en mesure d’aller porter plainte pour agressions sexuelles ou viols, on assisterait moins à des propos et des actes LGBTIphobes, si on avait des espaces d’échanges ouverts et sans jugements ! Ça permet de se dire que l’on va découvrir par soi-même ce qui nous concerne nous et qui ne concerne pas les autres ! », conclut l’animateur de Liberté couleurs, dont l’association à mener avec les jeunes et le conseil régional la campagne « La norme, c’est toi ». 

VIVRE DANS LA FRUSTRATION DE SON CORPS

Comme dans toutes les thématiques concernant l’égalité de manière globale, l’éducation doit s’approprier le sujet afin de pallier au manque d’informations. « En bio, on m’a appris que le sexe de la femme servait pour la reproduction. Et que le sexe de la femme, c’était le vagin. Alors que c’est aussi une vulve, avec des lèvres, un clitoris… Mais ça on n’en parle pas. Le pénis est identifié en tant qu’organe sexuel mais pas le clitoris. Les médecins et les gynécos aussi devraient toujours s’assurer que les patientes savent ce qu’elles ont entre les jambes.

Les filles ont intérêt à vivre dans la frustration de leur corps. C’est un empêchement dû au patriarcat. Etre frustrée, c’est ne pas s’exprimer. On garde les femmes dans l’ignorance d’elles-mêmes pour les dominer et les amener à servir le plaisir sexuel masculin. Les garçons aussi doivent savoir. C’est pas sale le sexe d’une femme, c’est pas vulgaire. « Dé-salir » le sexe, dédramatiser, c’est hyper important. », analyse Petra.

Beaucoup de femmes ont grandi dans cette ignorance du clitoris et sa fonction. Certaines se sont interdites d’explorer, d’autres l’ont fait sans en parler et d’autres encore, ont continué de se branler pour le plaisir, sans bâillon. Les parcours et les cheminements sont très variés lorsque l’on aborde le rapport à la masturbation.

Il y en a pour qui la pratique doit rester personnelle, se faire dans les périodes de célibat. D’autres pour qui elle se partage, on peut masturber l’autre, se masturber devant l’autre. Il y en a qui ont peur, il y en a qui n’osent pas, il y en a qui utilisent des accessoires, des sex toys, il y en a qui regardent du porno (dans les confidences entre femmes hétérosexuelles, nombreuses sont celles qui expliquent qu’elles regardent davantage les vidéos lesbiennes), d’autres fantasment d’après leur imaginaire, d’autres lisent des nouvelles érotiques, certaines se caressent tout le corps avant d’en venir à toucher leur sexe, certaines se frottent contre la couette ou un objet… en matière de masturbation, il n’y a pas de manière unique de faire, il n’y a pas qu’une zone à explorer.

Une femme peut aimer branler son clitoris extrêmement rapidement, une autre femme peut ne pas supporter ça. Elle peut aimer ça un jour, et ne pas avoir la même envie la fois suivante. Dans la sexualité, la recherche du plaisir est constamment en mouvement. Elle évolue avec la personne et son vécu. 

LÂCHER PRISE

Fanny a peu de tabous. Pour elle, la sexualité constitue un élément du quotidien. Elle n’a pas de difficulté à aborder le sujet mais établit une distinction entre la sexualité de manière générale et sa propre sexualité, « une chose qui n’appartient qu’à mon conjoint et moi ».

Elle n’a jamais regardé de porno, a appris à découvrir son corps par elle-même mais aussi avec les différents partenaires qu’elle a connus. Depuis sa première grossesse, son rapport à la sexualité a beaucoup évolué :

« Les examens gynécos tous les mois, l’accouchement, l’épisio, etc. ont modifié mon corps et ma libido. Mon ainé est né il y a 2 ans et demi et je l’ai allaité quelques mois. Outre l’épisiotomie de l’accouchement qui a rendu les rapports sexuels douloureux, la lactation m’a provoqué une sécheresse vaginale qui a réduit ma libido à zéro. Par la suite, nos rapports ont repris, j’étais sous pilule, les sensations n’étaient plus douloureuses mais différentes, comme si j’avais été remodelée de l’intérieur (ce qui est finalement le cas).

Ma fille est née il y a quelques mois. Je savais à quoi m’attendre niveau sexualité par la suite, mon conjoint aussi. Nous avons été plus patients. J’ai accouché sans péridurale et ça a été un exercice libérateur pour moi. Déjà le binôme formé avec mon partenaire nous a « soudé physiquement », j’ai maitrisé ce qui se passait en moi, j’étais actrice de ce qui se passait entre mes jambes. J’ai lâché prise, mon instinct animal est ressorti et ça a contribué à me libérer sexuellement. Je n’allaite plus depuis 2 mois et j’ai un stérilet cuivre. J’ai l’impression d’avoir la libido d’une adolescente avec les connaissances d’une femme. Bref, encore beaucoup de changements en perspective. » 

D’UNE INJONCTION À L’AUTRE

Accouchements, problèmes gynécos, maladies, agressions sexuelles, viols, harcèlement, humiliations, méconnaissance du corps (surtout si on ajoute à cela la connerie suprême de prétendre qu’il y a des femmes clitoridiennes et des femmes vaginales…), non prise en compte des ressentis et des vécus, objets sexuels, exotisation des corps racisés, rejet et exclusion des corps et des relations sortant de la norme blanche, hétérosexuelle, mince, jeune, cisgenre… les violences envers les femmes s’accumulent et se croisent pour certaines.

Le corps est le terreau fertile des inégalités et surtout de comment le patriarcat entretient les normes et les complexes. Et on passe constamment d’une injonction à une autre. Des femmes qui simulent, on passe à l’obligation de jouir en permanence. L’orgasme est le saint graal de la femme moderne. Du matin au soir, elle s’active au travail et à la maison, et au lit, elle jouit à tous les coups.

De quoi foutre un sérieux complexe à pas mal de femmes. Encore une fois, on nous ordonne une action, comme si celle-ci était unique. Le plaisir ne se commande pas, et ne peut pas répondre à une consigne donnée à un instant T pour un moment X. Il y a actuellement trop de facteurs contradictoires dans la société pour qu’une femme puisse pleinement s’assumer sans en payer les conséquences.

La liberté intime, elle s’acquiert par l’expérience et la volonté personnelles, assorties à un partage d’informations et de pratiques. Elle est profondément ancrée à notre personnalité, notre mise à nu et relie notre inconscient à notre conscient. Elle participe de facto à notre émancipation.

LA MASTURBATION, C’EST BON POUR LA SANTÉ

« Que je sois libérée sur ma sexualité, ça libère mes partenaires. Je trouve qu’il y a davantage de respect et de consentement, depuis que je me connais mieux, que je sais ce qu’est le clitoris, à quoi ça sert, et que j’assume. J’ai beaucoup plus envie de donner mon consentement pour une relation. Avant, c’était d’accord parce que la société me disait de le faire. Là, je décide et je suis maitre de ma sexualité, de mon corps. Les réseaux sociaux ont un rôle déterminant là-dessus.

Moi, j’ai la chance d’être dans un milieu culturel fort où on a commencé à en parler, avec #metoo, avec des affiches dans la rue, etc. Faut continuer comme ça, faut en parler dans la presse et pas que dans la presse pour les filles, pour tout le monde, faut rabâcher. », poursuit Petra, qui termine sur un message enthousiasmant et militant :

« Se masturber, c’est très bon pour la santé physique et pour la santé mentale. Être maitre de son propre corps ! Pouvoir se donner du plaisir seule, c’est accéder à l’autonomie de ta personne et c’est la meilleure base pour partager et avoir une sexualité épanouie. Je pense qu’il faut tenter des trucs. Toujours dans la sécurité… Et puis, faut arrêter d’avoir peur face aux enfants. Ils mettent leurs mains partout, ils vont forcément mettre les mains sur leur sexe à un moment donné. À nous de leur apprendre que ce n’est ni sale, ni honteux, et qu’ils peuvent prendre leur temps pour découvrir. Moi, je dis : branlez-vous ! »

PARTAGER SES SAVOIRS

La base, c’est donc l’information sur notre sexe et son fonctionnement. Rompre avec le tabou des adultes envers les enfants, par peur de les inciter ou d’être traités de mauvaises personnes qui entrainent les plus jeunes dans la lubie du sexe. Manon qui avoue avoir une réelle passion pour son sexe a à cœur de valoriser et partager les informations autour des sexualités :

« Pour moi, partager, donner, ressentir du plaisir est l’aboutissement de mes relations intimes… Pouvoir partager cet amour me comble de bonheur. Mes amies savent bien à force de me fréquenter que je me fais une véritable joie de répondre à leurs questions, écouter et ensuite donner mon « analyse » de leurs rapports et conseils en tout genre.

Ensuite, je discute de ça avec presque toutes les femmes que je rencontre et bien sûr avec tous les hommes avec qui je partage du plaisir. Je précise que je vis en nomade et que par conséquent je rencontre beaucoup de personnes sur la route. Dernièrement, j’ai beaucoup parlé avec des adolescentes car ma petite sœur a commencé à se poser des questions. Je leur ai donc fait un après-midi « masturbation et amour » pendant lequel elles ont pu parler librement de leurs corps et des relations sexuelles. »

Pour elle, la société n’a que peu évolué sur le sujet : « La sexualité de dominance et d’irrespect est encore plus présente qu’à mon époque. J’aimerais que la société enseigne le respect, le partage et la connaissance du corps des femmes. J’aimerais que l’on arrête de formater les hommes à être des Hommes virils et dominants. J’aimerais que l’on arrête de formater les femmes dans cette image de soumise qui prend son pied à se faire démonter sans préliminaires et qui se doit de faire jouir son partenaire dans l’hypothétique possibilité qu’elle puisse elle aussi, un jour peut-être jouir… »

NE PAS SE CONFORMER À LA PERFORMANCE

Sortie de son carcan, la masturbation est une voie saine pour découvrir son corps. Pas uniquement son sexe puisque les femmes y ont recours pour avoir du plaisir mais aussi pour lutter contre des troubles du sommeil ou pour diminuer les douleurs menstruelles ou des maux de tête, etc. Se détacher du tabou ne s’opère pas en un claquement de doigts.

Cela nécessite du temps. De savoir que parfois ça marche et parfois ça ne marche pas. Esprit et corps sont liés. Le contexte joue sur notre capacité à nous donner du plaisir et inversement. La société, à l’aide de représentations idéalisées, hétéronormées et patriarcales, nous conforme à la performance sexuelle.

Dans le porno, actrices et acteurs sont entrainé-e-s à faire durer l’acte qui se termine quasiment à chaque fois par l’éjaculation masculine que l’on prend automatiquement pour un orgasme, tandis que la femme n’aura elle pas joui. Mais tout le monde s’en fout, elle doit se satisfaire d’avoir reçu la semence mâle dans la bouche, sur le visage, les seins ou une autre partie du corps. La vision est donc celle d’une mécanique bien huilée, celle de la domination masculine.

Qui n’a souvent rien à voir avec la réalité. Personnaliser sa sexualité, c’est effrayant dans ce monde. Mais c’est aussi une aventure excitante et palpitante. Connaître son sexe, son plaisir et ses désirs, c’est enrichissant pour soi, tout d’abord. Et c’est ensuite un apprentissage et des découvertes que l’on peut mettre en partage avec son ou sa partenaire. Pour le ou la guider dans un moment qui puisse se rapprocher au maximum d’une symbiose.

Et pour apprendre de l’autre aussi, en discutant avec lui ou elle sur ses désirs et ses plaisirs. Peu importe notre âge, il y a toujours dans la sexualité de quoi découvrir de nouveaux horizons.

À CHACUN-E SA RÉVOLUTION

C’est ce que nous raconte Mathilde : « Disons que depuis mon adolescence, j’avais en tête une certaine idée du plaisir et voilà qu’à 35 ans je découvre un univers infiniment excitant. Je me masturbe avec l’esprit libre, sans scrupule, sans honte ni retenue. Et le fait d’assumer tout ceci décuple l’ensemble jusqu’au réel épanouissement personnel. »

Elle a un enfant et une vie bien organisée, comme elle le dit. L’an dernier, elle a vécu « une sacrée révolution » dans sa vie sexuelle. Son stérilet hormonal lui crée une baisse du moral et de la libido, elle décide d’en changer et de mettre son organisme « au vert ».

Petit à petit elle ressent des changements, puis les ressent tout d’un coup, « comme si un matin je m’étais réveillée, littéralement, physiquement, comme si tout mon être, mes entrailles, mon cerveau et mon sexe venaient de se libérer de quelque chose. (…) Mon vagin s’ouvrait littéralement rien qu’à l’idée de pouvoir baiser. »

Les premiers temps sont agités, difficiles à gérer, mais Mathilde apprend à contrôler les envies, à les assumer : « Lorsque je sens le désir monter, je vais aux toilettes, me masturbe, jouis et me sens fière, vainqueur, gagnante. Lorsque je suis chez moi je prends un vibromasseur que j’ai acheté un soir après une journée complètement obsédée par l’envie de baiser, à serrer les cuisses au bureau, à me mordre les lèvres. J’ai pris ma voiture et foncé dans un sexshop comme une junkie chez son dealer.

La vendeuse était surprise de constater qu’à mon âge, j’en étais à ce stade d’ignorance des pratiques de masturbation féminine. Elle m’a tout expliqué et m’a présenté sa gamme de sextoys comme un vendeur de voiture compare les options des DCI et vante les mérites du turbo diesel. Je suis ressortie avec une facture conséquente, un tee-shirt cadeau et l’impression d’avoir plus appris en une heure qu’en 20 ans de pseudo-pratique. »

Nombreuses sont les femmes à tenir le même discours que Mathilde. À parfois ressentir que leurs mains vont et viennent sur leur sexe « comme par devoir. » Comme si l’acte était davantage « comparable à une observation anatomique qu’à une entreprise de découverte de soi, sans parler d’une recherche d’un quelconque plaisir. » 

QUAND JE VEUX, SI JE VEUX

On ne doit pas être obligées de jouir, on doit se sentir libres de jouir. Jouir, quand on veut, si on veut. Seule ou à plusieurs. C’est là que le travail peut être long et complexe car il exige de la patiente, des expériences, des recherches mais aussi de se libérer de la pression sociale et de nos propres jugements.

Déconstruire l’idée qu’une femme ne devrait pas se toucher et se donner du plaisir. Qu’une femme ne devrait pas trouver son propre plaisir par ses propres moyens lors d’un acte sexuel avec un homme. La connaissance de soi, de son plaisir et de ses désirs, quand elle est mise en partage, peut aussi offrir un cadre de confiance et de respect pour une communication bienveillante qui amènera les partenaires à s’épanouir dans une sexualité sereine.

Que la femme n’ait pas peur d’assumer et exprimer ses envies, que ce soit dans les mises en situation, les positions, les caresses, les tentatives de découverte, etc. Que l’homme ne se sente pas menacé dans sa virilité si la femme utilise des accessoires ou sa main (en dehors et pendant l’acte). On doit donc pouvoir se sentir libres d’être qui on est dans la plus grande intimité.

Et cela passe non pas par l’injonction à la jouissance mais par la valorisation et l’appropriation des corps des femmes par elles-mêmes. Par la mise en avant de la pluralité des sexes et des façons de prendre du plaisir. Aucun sexe unique, aucune voie unique. Les sexes sont beaux.

MARRE DE VOIR DES PÉNIS SUR LES MURS, ON VEUT AUSSI DES VULVES ! 

Rozenn est graphiste, à Rennes. Elle a créé son alter ego Miss Pakotill, il y a quelques années, « pour créer librement toutes les petites choses qui me passaient par la tête ! » Son univers, elle le décrit comme un mélange très burlesque : « De l’étrange, du gothique naïf ; mêlant corps féminin ou nature… je travaille en noir et blanc principalement avec des touches de doré sur certaines illustrations. » 

À l’occasion de l’exposition Uncensored, en mars dernier, organisée par le collectif Les Femmes libres, la galerie du CROUS dévoilait plusieurs dessins de vulves très graphiques, en noir et blanc, teintées de doré. Elle crayonnait, gribouillait ici et là et a posté sa première vulve sur Instagram en 2017, à peu près. Ce qui l’a motivée ?

« Surement ma déconstruction vis-à-vis du féminisme, un jour, j’en ai eu marre de ne voir que des pénis dans la rue, partout représentés, omniprésents ; alors qu’une vulve c’est quand même plus beau et plus graphique ! J’avais pour idée de faire des collages urbains, pour que le sexe féminin soit un peu plus regardé, connu et reconnu… Pour le moment, ce n’est toujours qu’à l’état de projet, mais qui sait ? Peut-être que bientôt fleuriront dans Rennes mes vulves ! »

Dans son processus de travail, elle s’est inspirée à la base d’un schéma anatomique, pour ensuite déstructurer ses traits et travailler « autour des formes pour créer une sorte de dynamique et jeux de volumes et « matières ». » Elle a voulu que les femmes puissent s’identifier à ces vulves.

Parce qu’elles sont nombreuses à complexer sur la taille de leurs lèvres, la couleur de leur sexe ou leur pilosité, Miss Pakotill offre des représentations qui modifient la perception de notre organe sexuel. C’est exaltant de regarder ses traits, ses variations et ses formes qu’elle leur donne. Et chaque fois, le clitoris en forme de cœur : « ce grand oublié, j’ai voulu le représenter comme ça pour sa grande sensibilité, le dé-diaboliser. »

RÉHABILITER LE GRAND OUBLIÉ

Comme dans les manuels scolaires, le sexe féminin est souvent oublié également des arts : « Il n’est presque jamais représenté ; il est caché, suggéré ; c’est le grand oublié ! On ne sait pas comment il fonctionne, le montrer quelle hérésie ! Il aura fallu attendre 2017 pour que le clitoris soit correctement représenté dans un livre de SVT… Il y a encore du chemin à faire ! Heureusement il y a de plus en plus de personnes qui leur donne une place importante, je pense notamment au collectif Vagina Guerilla, au musée Vagina Museum, à ma copine Julie Burton et ses « chattes » porte-clés, à Vulva Gallery, qui célèbre la diversité, Vulves partout et bien d’autres… ! »

Son message à elle avec sa sérieVulva rejoint le message des militantes prônant la révolution du clitoris : « La beauté des vulves dans leur diversité ! J’aimerais que les vulves soient représentées au même niveau que les pénis, qu’il y ait une appropriation de l’espace urbain ! La vulve intrigue, fascine et terrifie, symbole du don de vie mais aussi du désir féminin ; elle est censurée, cachée, ou non représentée. Parce qu’il y en a de tailles, formes et couleurs différentes, qu’elles sont toutes normales et belles. Afficher une vulve, c’est assumer son corps, assumer ses désirs, une célébration et un amour pour soi, sans complexe. »

Entre la sacralité du sexe féminin et la diabolisation du clitoris, rendons sa personnalité à notre organe sexuel. Unique, beau, acteur du plaisir solitaire comme du plaisir partagé, il n’appartient qu’à nous. À nous de décider de son utilisation, d’arpenter ses reliefs, textures, odeurs, goûts et apparats, comme on veut, quand on veut. De le partager comme on veut, quand on veut. Pour une émancipation personnelle, individuelle et sexuelle. Pour que notre plaisir, comme notre vie, soit entre nos mains !

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Prendre son sexe en main !
Faites-vous plaisir !
Le norme c'est toi
Elles en parlent

Célian Ramis

L'intime, haut et fort

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Dans la santé sexuelle, il est question de prévention et de lutte contre les IST, de dépistage ou encore de vaccination contre les virus comme Papillomavirus. Mais aussi de choix, de respect et de plaisir !
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Dans la santé sexuelle, il est question de prévention et de lutte contre les IST, de dépistage ou encore de vaccination contre les virus comme Papillomavirus. Mais aussi de choix, de respect et de plaisir !

Selon la définition de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la santé sexuelle « a besoin d’une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, et la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui apportent du plaisir en toute sécurité et sans contraintes, discrimination ou violence. »

C’est là-dessus que s’est basé le comité de coordination de la lutte contre les infections sexuellement transmissibles et le virus de l’immunodéficience humaine (COREVIH) qui, entre le 18 novembre et le 15 décembre, organisait – en parallèle des actions prévues autour de la journée mondiale de lutte contre le Sida (1erdécembre) - quatre « Semaines de la santé sexuelle » dans les départements bretons.

En Ille-et-Vilaine, c’est au début du mois que celle-ci s’est déroulée, proposant le 8 décembre à la maison de quartier Villejean à Rennes le spectacle Ouest Side Stories – À nos amours, créé par la webradio oufipo.org. Sur scène, deux musiciennes, un technicien et un micro. Au premier rang, cinq comédien-ne-s.

Tour à tour, ielles montent sur le plateau et prennent la parole pour exprimer un aspect de leur vie sexuelle et affective. Le premier baiser, l’idée qu’on en a, le rendez-vous, le goût des lèvres de Pierre. Une relation épistolaire, la première rencontre avec la peau d’une femme, le couple, l’entrave à la liberté, la rupture, le départ. Les signaux que l’on interprète, les râteaux, la confusion entre l’attirance et l’amitié, l’apprentissage et la découverte avant la recherche absolue d’une partenaire.

Les trajectoires sont différentes, les prises de paroles également mais l’essence est la même : livrer une partie de son intimité, sans la sacraliser ni la minorer. Pas de jugement dans les récits, ni même de commentaire. Simplement, un partage d’informations. Parmi lesquelles on trouve la religion, la préservation de la virginité, le tabou familial, et puis la rencontre d’un homme respectueux qui pense autrement, la confiance, les premières fois à 28 ans.

La vie avec cette femme rencontrée à 16 ans avec qui la sexualité est heureuse, les questions que l’on balaye et puis l’homosexualité, ou plutôt la bisexualité, la rencontre avec un homme, la vie de famille de avec six enfants dans une grande maison. Ça fait du bien de se rappeler que la sexualité, c’est une histoire d’individus et non de performance et d’injonctions. 

 

Célian Ramis

Danse : Puissance waack

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C’est une danse à découvrir le waacking, à observer et à tester. Elle peut être divertissante et légère mais aussi, forte d’une histoire pas terminée – les personnes LGBTIQ+ et les personnes racisées étant encore largement discriminées – politique et militante.
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Los Angeles. Bienvenue dans les années 70. Homosexuels afro-latinos, faites-vous discrets. Voire invisibles. Le mépris et les discriminations rodent encore, même si les premières gay prides apparaissent, les mentalités sont loin d’avoir évolué.

Dans les clubs, à l’abri des regards de celles et ceux qui voient en vous de la perversité, vous pourrez waacker à volonté. Ici, tout est permis. Sous les feux des projecteurs et les flashs des photographes ébahis, vous diffusez de la liberté, du glamour et de la sensualité. Vous dansez et vous êtes magnifiques !

Si on parle d’élégance à la française, on doit bien avouer malgré tout que le waacking n’est pas très répandu dans l’Hexagone. Pourtant, nous en avons des waackeuses d’excellence, dignes héritières de cette danse afro-américaine gay, inspirée par les stars du cinéma hollywoodien des années 50. Changement d’époque, changement de contexte, changement de pays, les ambassadrices d’aujourd’hui tendent à montrer que le waacking peut aussi rimer avec la francophonie. Rencontre avec Princess Madoki et le collectif dont elle fait partie, Ma Dame Paris, dont l’objectif est de faire connaître cette danse, la démocratiser, en montrant comment chacun-e peut se l’approprier, sans jamais en oublier son origine. 

« Le waackeur, il aime être beau, il aime être vu, il est le premier personnage du film, pas autre chose, on ne filme que lui. Mais y a un truc que je ne vous ai pas dit. Ça fait super mal au bras ! », rigole Josépha Madoki. Dimanche 10 mars, à partir de 16h, elle mène le Bal Waack sur la scène de L’Étage du Liberté, à Rennes.

Invitée par Le Triangle, elle est entourée de deux assistantes : Sonia Bel Hadj Brahim, membre du collectif Ma Dame Paris, et Viola Chiarini, fondatrice du collectif Mad(e) in Waack. Face à elles, une foule pailletée et strassée – avec modération – de femmes et d’hommes suspendu-e-s aux funky steps de Princess Madoki, qui décompose les pas, sans musique dans un premier temps. 

Elle avait raison, les douleurs se font ressentir rapidement, les mouvements de bras étant à la base de la danse : « C’est très important en waacking, la posture du corps. On est fier-e-s et on a la tête haute. La traduction de « waack », c’est « tu crains », et pour le dire, on fait un geste de la main, vous savez quand on lève la main en l’air et on envoie balader quelqu’un ?! À partir de là, on peut freestyler, s’amuser ! On va vous mettre un son et vous allez improviser sur le geste du jeté. » 

DRAMA, DRAMA, DRAMA…

Du disco et du funk pour les accompagner « et un peu de drama ». Parce que le waacking, c’est aussi basé sur le punking : « On raconte une histoire, on est un personnage de film, on rajoute du drama, de l’émotion, on en fait des caisses ! » Le public se prend facilement au jeu, entre dans la peau d’une grande vedette de cinéma digne des années 50 et jette les bras à la figure des voisin-e-s. Façon de parler, évidemment… Puis d’un personnage, on passe à un autre.

On apprend à manier le jeté mais aussi le rattrapé. On fait semblant de lancer des dés en l’air ou par terre, on freestyle avec des partenaires d’une chanson. « On adore se prendre pour des stars, nous, les waackeurs. Imaginez, vous êtes à Los Angeles, Hollywood. Vous tournez avec Dicaprio. Naturellement, il a le second rôle et vous avez le premier. Y a des caméras braquées vers vous, des photographes, vous êtes belles, vous êtes beaux. Vous êtes sur-e-s de vous. Vous prenez la pose de star, vous croisez les bras, vous jetez un regard de star… », détaille Princess Madoki, tout en simulant des attitudes de diva afin d’expliquer ce qu’est le posing

Derrière elle, s’affichent des photos de celles (et ceux) qui ont inspiré la communauté à l’initiative de cette danse : Greta Garbo, Audrey Hepburn, Fred Astaire ou encore Marilyn Monroe. De profil avec la jambe légèrement pliée, la tête droite, le menton levé et l’arrogance faussement naturelle, le sourire franc ou le regard rempli de sensualité, la grâce de ces célébrités est travaillée, façonnée, fabriquée et figée à jamais.

« À vous de créer vos propres poses », lance la meneuse avant de proposer de terminer en beauté par un soul train (couloir formé par les danseurs-seuses qui passent dedans deux par deux pour danser, encouragé-e-s par les autres participant-e-s), en référence à l’émission Soul train, diffusée aux Etats-Unis de 1971 à 2006. 

C’est grâce à ce show télévisé que le waacking a pu être mis en lumière, mais aussi grâce à des personnalités influentes de la soul comme Diana Ross. En un peu plus de deux heures, Josépha, Sonia et Viola font la démonstration du potentiel et de l’esprit développés par le waacking, sans pouvoir explorer tous les recoins de l’étendue de cette danse. 

AVANT DE WAACKER

Cette danse, elle ne la connaissait pas avant les années 2005/2006. Mais Josépha Madoki a toujours dansé. D’aussi loin que ses souvenirs remontent et d’après les dires de sa famille, dès qu’elle a pu, elle a dansé. Vers 8 ou 9 ans, elle prend ses premiers cours et montre un goût certain pour le mouvement. Dans son quartier, elle se forme au modern jazz et à la danse africaine.

« À 16/17 ans, j’ai découvert le hip hop, j’ai eu un coup de foudre. J’ai dit : c’est ça que je veux faire de ma vie. », se rappelle la danseuse qui a l’air de revivre instantanément ce déclic. À Lille, là où elle grandit, son professeur de danse souhaite créer une compagnie semi professionnelle et la faire monter sur scène pour les spectacles.

« Je voulais vraiment en faire mon métier et mes parents ont dit non. J’ai continué mes études de droit, ça faisait la fierté de mes parents. Mais la danse était plus forte. J’allais à l’université la semaine et je partais en tournée régionale le week-end. J’avais envie de bouger, j’avais envie d’être sur scène. J’ai voulu faire une école de danse à Paris qui forme au milieu du spectacle. Mes parents ont redit non. Mon père est très carré. Mais ce qu’il n’avait pas compris, c’est que ce n’était pas une question. », souligne Josépha qui va alors se démener pour trouver un travail et un logement dans la capitale. 

À la fin des vacances, elle prend sa valise et part faire ce qu’elle a envie de faire : « C’était un stress parce que mon père m’a dit « Si tu pars, tu ne reviens plus ». Il faut être déterminée dans son choix et sa volonté. J’étais certes la meilleure danseuse de la région mais à Paris, il fallait que je me fasse ma place. » 

Là encore, elle témoigne d’une grande volonté et d’une détermination d’acier. Et elle remercie ses parents de lui avoir mis la pression. « Sur une centaine d’auditions, tu en rates 80. Beaucoup de danseuses lâchent. Moi, la voix de mon père résonnait dans ma tête. À l’Académie internationale de danse, j’ai reçu une formation en danse contemporaine, danse classique, jazz, etc. », poursuit-elle, en précisant :

« Quand tu es une femme dans le milieu de la danse, tu dois être pluridisciplinaire. Cette formation m’a permis d’apprendre d’autres choses et de faire autre chose de mon corps. Je suis devenue danseuse professionnelle à ce moment-là. »

DE GRANDES COLLABORATIONS

Elle collabore avec des chorégraphes comme Marguerite M’Boulé et Ousmane Babson Sy – chorégraphe des talentueuses Paradoxsal et membre du Collectif Fair(e) qui dirige aujourd’hui le Centre Chorégraphique National de Rennes et de Bretagne – avec qui elle explore une gestuelle hip hop.

Mais aussi avec James Carles dans Danses et Continents Noirs, projet reprenant les répertoires des danseuses afro-américaines du début du XXe siècle ou encore, côté plus contemporain, avec Sylvain Groud dans Elles, pièce chorégraphique pour cinq danseuses hip hop.

Plusieurs années et une multitude d’expériences plus tard, Josépha Madoki monte son propre solo, Mes mots sont tes maux, dans lequel elle dresse le portrait des femmes meurtries dans leur chair à cause de l’excision subie et contrainte et dénonce ici cette pratique, les douleurs physiques et les souffrances de l’âme infligées.

Entre temps, elle a décroché un gros contrat dans la comédie musicale Kirikou et Karaba, mise en scène et chorégraphiée par Wayne Mc Gregor. Trois mois au Casino de Paris, trois ans de tournée internationale :

« J’ai goûté à la scène tous les soirs, c’était super intense. J’ai invité mes parents. La scénographie était magnifique et c’était un très beau spectacle visuel. Leur vision a changé, ils ont vu la danse comme un vrai travail. Ils ont vu le côté professionnel. Ils ont vu qu’il n’y avait rien de dégradant. C’était ça, la peur qu’ils avaient. »

C’est là que son père va lui dire pour la première fois qu’elle danse comme son arrière-grand-mère. La meilleure danseuse de son village au Congo, pays natal de Josépha. Pour elle, ces propos font sens. Tout comme le fera la rencontre avec le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui qui en 2013 organise une audition à Londres pour son nouveau spectacle tiré de la pièce de théâtre d’Aimé Césaire Une saison au Congo.

Au-delà de l’enthousiasme provoqué par l’éventualité d’une collaboration avec ce professionnel qui la subjugue, elle explique qu’il s’agit là de sa propre histoire, celle de sa famille. Elle est prise et elle réitère l’expérience dans Babel, de ce même chorégraphe qui la fera également danser dans le clip de la chanson « Apeshit » de Beyonce et Jay-Z, tourné au Louvre. Elle est la seule danseuse française dans le groupe et se paye le luxe d’un solo de waacking devant La Joconde. 

RENCONTRE AVEC LE WAACKING

Depuis 2005, Josépha Madoki poursuit son rêve d’adolescente, en étant danseuse professionnelle. De battles hip hop en compagnies, de cours en chorégraphes pluridisciplinaires, elle fige son regard sur une danseuse japonaise qui pratique le waacking.

Cette danseuse, c’est Yoshie, une figure importante et renommée au Japon : « C’était trop beau, c’était trop bien ! Je ne savais pas ce que c’était mais je me suis renseignée sur elle et sur le waacking. » Nouvelle révélation pour la Lilloise qui aime apprendre et se nourrir de nouveautés.

Elle fait des stages à Paris, c’est la renaissance du waacking à cette époque mais en France, cette danse n’a jamais connu le grand essor. À cette époque également, Josépha doute de sa féminité.

« Je venais du hip hop, je n’avais pas encore exploré cette facette-là de moi. Et puis en 2012, je me suis lancée. Je suis allée à Los Angeles, à New York, rencontrer les waackeurs et je me suis aussi beaucoup entrainé toute seule. »
signale la danseuse qui fait encore une fois preuve de détermination dans sa volonté.

Une détermination qui l’emmène l’année suivante en Suède pour participer à Street Star, un des plus grands événements mondiaux. Elle se qualifie pour la demi finale où elle doit y affronter la célèbre Yoshie. Celle qui a fait que tout a commencé pour elle : « Elle m’a inspirée, j’étais trop contente de danser avec elle. Tu vois, je dis danser avec elle et pas contre elle. J’étais sure de perdre mais j’étais trop contente. Et j’ai tellement bien dansé que j’ai gagné. J’ai perdu ensuite mais pour moi, c’était incroyable ! »

Sa carrière prend son envol à cet instant précis. La vidéo de cette demi finale est vue par des centaines de milliers de personnes : « Les gens voulaient apprendre de moi, c’était fou ça pour moi ! » Son personnage, Princess Madoki, elle l’a créé en 2012 et en parle comme une espèce d’exutoire. Elle qui n’avait pas encore exploré sa féminité peut la pousser à son paroxysme dans le waacking.

Talons hauts, faux cils, des airs de diva, « on peut être une queen ou un king, tout est normal, tout le monde est perché dans son monde. » À la différence des battles hip hop dans lesquelles on performe, dans le waack, on s’interroge sur l’histoire que l’on raconte et on se donne « la possibilité de se réinventer ». 

À L’ORIGINE

L’histoire de cette danse part de cette essence-là. « Le waacking est né dans les années 70 et est venu de la communauté gay afro-américaine et latino à Los Angeles. C’était une communauté discriminée à qui on disait « tu n’as pas le droit d’être là, tu n’as pas le droit d’exister ». Mais ce monde-là du cinéma hollywoodien, ils avaient envie de le toucher eux aussi et l’ont reproduit dans les clubs en partant du principe qu’ici on peut être qui on veut être. Beaucoup de danses naissent de frustrations. Ces espaces qu’ils ont créés étaient des lieux d’échange et de liberté. C’est une social dance le waacking ! », se passionne Josépha.

Aujourd’hui, elle puise dans l’esprit initial de cette danse mais insiste sur le fait que l’époque a changé, ainsi que le contexte, « et surtout, ce n’est pas le même pays. » La démarche est différente mais elle a en commun ce besoin de liberté, cette envie de se réinventer.

« En France, de manière générale, il ne faut pas trop en faire et il ne faut pas en dire trop. Le waacking permet la réappropriation. », souligne la waackeuse. Cela signifie la réappropriation de son corps qui ne doit pas être définie par les diktats :

« En tant que femmes, que femmes noires, que femmes racisées, on en est constamment assaillies de diktats au niveau du corps. En waacking, on voit tous les types de corps et personne ne va se juger. Tous les corps sont beaux, toutes les poses sont belles. C’est un espace de liberté ! »

C’est certainement ce qui fait la réussite du Bal Waack. Si personne n’a poussé l’habillement à l’extravagance, les touches argentées et pailletées ornent les hauts et les coiffures des participant-e-s qui, timides au départ, se laissent séduire et se prennent au jeu sans porter trop d’attention aux regards qui pourraient se poser sur leurs mouvements ou attitudes. Le lâcher prise semble imminent. 

ESPACE DE MILITANTISME

Pour la danseuse et chorégraphe Ari de B, formée d’abord au hip hop et ensuite au voguing et au waacking, « c’est un détournement des codes de l’élégance parce que c’est une élégance qui n’est pas accessible. C’est l’élégance blanche, l’élégance riche, qui n’est pas celle des personnes qui incarnent le waacking. Du coup, c’est créer un espace nous aussi en tant que communauté queer, gay, racisée, où on peut se sentir exister et se sentir légitimes dans une élégance et une norme de beauté ou des normes de beauté qui seraient nôtres. Qu’on crée pour nous, par nous. »

Elle poursuit son interview, donnée à Nova en décembre 2017 : « Si on décale un peu le regard, ce qui est un peu le but justement de ma militance ou de mon activisme, de la façon de représenter la danse et dans la façon de me représenter dans la danse, on voit que l’élégance, la beauté et la classe, c’est ailleurs. Dans le waacking, les mouvements de mains, les mouvements de bras sont là pour raconter une histoire, pour attraper la lumière, dire « non ne me regarde mais si regarde moi ». Pour moi, danser, c’est me réapproprier mon corps, me réapproprier ma prise d’espace, c’est me réapproprier mon intérieur et je trouve que c’est vraiment un moyen de résilience, résistance. » 

La puissance et la portée politique, on pourrait passer à côté en découvrant le waack d’un seul œil, pensant que cette danse véhicule finalement une forme de féminité caricaturale et mène à revêtir un masque d’hypocrisie, notamment quand on se réfère à l’écart entre l’image renvoyée par Marilyn Monroe et son vécu dans sa vie privée. Ce serait se fendre de la partie très engagée du waacking d’aujourd’hui, comme ont pu l’exprimer Ari de B et Princess Madoki.

Cette dernière, en plus de défendre la liberté impulsée et insufflée par cette discipline, milite pour la développer en France. « Avec d’autres danseuses avec qui on partage la même énergie et la même vision, on a fait le constat qu’on ne connaissait pas le waacking en France. On apparente ça à du voguing alors que c’est différent. On s’est alors dit qu’on allait s’associer pour faire connaître cette danse. On a alors monté le collectif Ma Dame Paris. », explique Josépha. 

MA DAME PARIS, POUR WAACKER EN FRANÇAIS

Le trio se compose d’elle-même, de Sonia Bel Hadj Brahim et de Mounia Nassangar. Ensemble, elles créent un spectacle court, de moins de 8 minutes, intitulé Waackez-vous français ? pour répondre à cette dérangeante réflexion entendue à plusieurs reprises à l’étranger, visant à leur faire remarquer qu’elles étaient des françaises qui dansaient sur des paroles écrites et chantées en anglais.

Elles décident alors de danser sur des musiques exclusivement francophones pour en effet orienter une danse à travers laquelle le corps bouge en résonnance avec la musique et les mots. « Ça résonne sur notre waacking de danser sur notre langue maternelle. Ça fait évoluer notre danse. », analyse Princess Madoki. De cette version courte, elles ont gardé l’idée du répertoire francophone et ont réalisé une deuxième création, plus longue cette fois, appelée Oui, et vous ? pour répondre à la première. Comme un fil rouge. 

Et c’est d’ailleurs de rouge qu’elles sont vêtues dans cette pièce présentée au Triangle le 1ermars, lors de deux représentations dans la même journée. Et ça commence fort. On est secoué-e-s d’emblée avec la célèbre chanson « Les nuits d’une demoiselle » de Colette Renard, parue en 1963.

« Ça frappe directement. Nous, on a aimé sa façon d’utiliser les mots, de jouer avec les mots et de parler de sexe. Alors, c’est un peu osé d’ouvrir le bal là-dessus mais ça démontre bien la richesse de la langue française et nous, on est fières d’être françaises. », sourit malicieusement Josépha qui pointe avec le même enthousiasme qu’elles font un pied de nez au cliché que l’on pourrait avoir du waacking :

« Comme c’est très féminisé, on nous attend sur le côté belles filles qui font des poses. On n’est pas rentrées dans un côté d’hypersensualité, on a justement intégré très rapidement un tableau froid et robotisé. »

Dans Oui, et vous ?, elles poussent le waacking dans une forme de théâtre chorégraphique et montrent comment à partir d’énergies différentes elles composent une histoire commune. Elles jouent avec les rythmes, effectuent des jeux de miroir, contrebalancent lâcher prise et contrôle, démontrent la puissance de cette danse et de l’étendue de ses possibilités, jusqu’à une forme de transe dans laquelle les mouvements sont tellement rapides et répétitifs que l’on ne distingue plus les doigts de leurs mains ni même leurs bras. 

Puis survient le relâchement qui opère comme une descendante de désinhibants en fin de soirée ou en lendemain de fête. Trente minutes durant, elles témoignent du côté technique très exigeant de cette danse dans les arms control qu’elles confrontent à un côté très brut puisqu’elles poussent au maximum leurs capacités physiques et corporelles. 

C’est une danse à découvrir le waacking, à observer mais surtout à tester. Elle peut être divertissante et légère mais aussi, forte d’une histoire qui ne s’est jamais terminée – les personnes LGBTIQ+ et les personnes racisées étant encore largement discriminées – politique et militante.

On peut d’ailleurs croiser les qualificatifs mais surtout on peut embrasser la liberté que waacker procure. Parce que laisser libre cours à sa féminité n’est pas toujours accepté, on est bien décidé-e-s à faire ce qu’il nous plait !

 

 

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Soyez qui vous voulez !
Démocratiser le waacking
Cours de rattrapage

Célian Ramis

L'origine du monde, source des malheurs

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Mise en mots et mise en corps se mêlent dans ce théâtre gestuel qui donne à entendre s’exprimer ici la moitié de l’humanité. Dans L’origine du monde, la compagnie Fiat Lux dresse un panorama non exhaustif des souffrances subies par les femmes.
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Mise en mots et mise en corps se mêlent dans ce théâtre gestuel qui donne à entendre s’exprimer ici la moitié de l’humanité. Celle que l’on oublie, celle que l’on ignore, celle que l’on minore, celle que l’on méprise, celle que l’on bafoue… Dans L’origine du monde, la compagnie Fiat Lux dresse un panorama non exhaustif des souffrances subies par les femmes. 

La tête nous tourne, vendredi 5 avril, en sortant de la représentation proposée, dans le cadre du festival Mythos, au centre culturel Pôle Sud, co-producteur du spectacle pensé et construit par la compagnie briochine Fiat Lux. Parce que pendant plus d’une heure, la pièce nous a assailli de témoignages de femmes.

Et quand les femmes témoignent de leur condition de femmes, c’est rarement joyeux. Mais c’est nécessaire pour donner à entendre, pour faire comprendre. Faire comprendre qu’à cause de leur sexe, de cette origine du monde pour reprendre le nom du tableau de Gustave Courbet – qui a peint là une partie du corps de Constance Quéniaux – elles seront les proies de nombreuses discriminations tout au long de leurs vies.

Pendant près de 2 ans, le metteur en scène Didier Guyon a travaillé à la création de ce spectacle, dont la première représentation a eu lieu en mars 2019. Dès janvier 2017, il a collecté des paroles de femmes, tout comme il avait procédé pour Dis moi, présenté en 2016, autour de la vieillesse. 

Des entretiens avec une cinquantaine de femmes, dont la durée oscille entre 1h et 1h30, il en a gardé des extraits mais surtout en a préservé l’essence pour la restituer avec le plus de véracité possible. Parce que l’intime est politique, il faut manier les témoignages avec soin et précaution et essayer au maximum de ne pas les manipuler.

Le récit nous plonge au cœur de la condition féminine, celle qui prend forme dès lors que la jeune fille devient femme. Un moment qui surviendrait aux premières colorations rougeâtres de nos culottes.

« Ma mère m’a dit « Un jour tu vas voir tu vas avoir du sang dans la culotte… ». Ça faisait belle lurette que je savais ça ! Fin de l’éducation sexuelle. »

Dès les premières règles, les femmes s’avèrent différentes les unes des autres. Mais rares sont celles qui le vivent avec joie et légèreté et nombreuses sont celles qui éprouvent de la honte. Une honte liée aux tabous autour des menstruations et plus largement du corps et de la sexualité.

De la ménarche déboussolée à la femme atteinte d’endométriose, on passe à l’escort militante se positionnant en faveur de l’accompagnement sexuel des personnes handicapées à la meuf qui adore sucer des bites mais qui aujourd’hui en est dégoutée.

« C’est comme les huitres. J’adorais ça, le matin au petit déjeuner avec du vin blanc et puis un jour j’ai été malade, j’en ai plus jamais mangé. C’est ça en fait. C’est ouf. »

Il y en a pour qui la sexualité est source d’épanouissement personnel mais aussi pour qui la thématique est complexe « parce que c’est une invitation à être soi et ce n’est pas si simple parce qu’on peut en avoir envie et peur à la fois. » Ou alors parce que leur orientation sexuelle n’est pas bien vue et leur homosexualité, elles n’en ont pas parlé à leurs familles. Ou encore parce que l’injonction à la virilité obstrue les rapports : 

« Y a des mecs qui me prennent la tête parce qu’ils peuvent pas bander. Si tu veux faire jouir une femme, t’es pas obligé de bander ! Peu importe la raison, ça finit toujours par être de la faute (des femmes), toujours ! »

Au fur et à mesure de la pièce, on avance crescendo vers les violences symboliques (in)visibles. Principalement autour de la maternité. Avortements cachés, accouchement douloureux, fausse couche, parcours PMA, mort du nourrisson… Les femmes intègrent rapidement et inconsciemment le poids des tabous, s’orientant instinctivement vers le silence, pour se protéger.

Et puis, il y a aussi les mauvaises mères. Celles qui partent travailler au lieu de rester dans le foyer pour s’occuper de l’éducation des enfants. Mais la société est bien faite et elles le paieront puisqu’elles se confronteront alors au sexisme des métiers genrés et au plafond de verre qui les empêchera d’atteindre des postes à responsabilités.

Les femmes n’ont pas les épaules pour gérer des gros budgets mais elles ont les visages tuméfiés et les dos fouettés. Elles sont nombreuses, malheureusement, à endurer les violences physiques, psychologiques et/ou sexuelles. Sont nombreuses aussi, malheureusement encore, à faire perdurer la culture du viol de génération en génération.

« Le système est bien construit, il est très difficile à remettre en cause. Il faut déconstruire les mères. »

Quand est-ce que le schéma de l’horreur s’arrête ? À la ménopause ? Ce moment où la femme arrête d’être une femme parce qu’elle ne peut plus concevoir d’enfant ? La pièce se termine sur un message d’espoir. Finalement, cet instant tant redouté ne devrait-il pas être le moment tant attendu ? Le plus beau jour dans la vie d’une femme libre ?

« Le corps se modifie et on peut enfin choisir sa vie. Je veux être libre, je veux plus qu’on m’emmerde, je veux vivre ma vie de femme, d’individu. »

Un individu doté de son passé, de la sagesse tirée de ses expériences, de ses souffrances vécues mais aussi d’un regain de vitalité, d’une envie de sexualité, etc. Un individu libéré du poids de la contraception et de ses conséquences. Mais également un individu qui vogue désormais dans les eaux de la vieillesse.

Comme pour les règles, elles ne sont pas égales dans la traversée de cette énième aventure réservée aux personnes ayant un utérus. Certaines veulent chanter à tue-tête « Libérée, délivrée », tandis que d’autres ont juste envie que ça s’arrête parce qu’elles subissent les bouffées de chaleur et autres déconvenues depuis 15 ans.

Le spectacle s’arrête, laissant les deux comédiennes entièrement nues sur le plateau avec le son de ce dernier témoignage affirmant le moment où la personne est devenue femme : quand elle a arrêté de se définir par rapport à l’homme. C’est le soulagement. Les nerfs à vif, on se laisse submerger par l’émotion d’un public aux applaudissements forts et sincères.

C’est douloureux d’entendre toutes ces paroles résumant des siècles de souffrances infligées, aujourd’hui encore, par des sociétés patriarcales qui plongent la moitié de l’humanité dans le silence et le mépris et une partie de l’autre dans le déni, sorte également de souffrance puisque la virilité, tant qu’elle n’est pas questionnée, restera source de malheurs et de frustrations pour l’intégralité des populations.

C’est douloureux et pourtant, on recommande L’origine du monde à quiconque souhaite satisfaire sa curiosité envers la condition féminine et l’égalité mais aussi en matière d’art social sublimé par la créativité et l’originalité de la compagnie Fiat Lux. 

Sans oublier le talent des comédiennes, Eléonore Gresset et Ian Su, qui réalise là une performance époustouflante. Jamais elles ne parlent durant la pièce. Leurs corps sont le réceptacle des paroles de celles qui témoignent. Et à travers elles et leur jeu se mêlent émotions violentes, fragilité, tendresse et parfois même humour.

Par du mime, du théâtre d’objet, de la danse des signes, des marionnettes, elles restituent les propos, diffusés en bande audio, des femmes qui osent exprimer leurs vécus et expériences, joyeux ou douloureux. De ce croisement du théâtre gestuel et du théâtre documentaire nait une intensité et une puissance à nous couper le souffle. Comme quand on reçoit un coup violent dans le haut du dos.

On ne peut plus respirer parce qu’une partie de l’humanité suffoque là devant nos yeux et dans le creux de nos oreilles. On ne peut plus respirer non plus parce que face à nous se joue le quotidien tragique de la société à laquelle on appartient. À la fin du spectacle, une bouffée d’oxygène vient nous réanimer.

Parce que le public salue avec hargne le travail de la compagnie Fiat Lux qui a le courage de porter une telle thématique sur les planches, dans la lignée de Marine Bachelot Nguyen ou de Julie Berès, entre autres, toutes deux présentes lors du festival Mythos. Si la noirceur de l’âme humaine trône sur le plateau, on finit par entrevoir un espoir.

Celui de la prise de paroles, celui de l’écoute, celui de la prise de conscience, celui de la transmission et enfin celui de l’éducation à l’égalité. On le sait, l’art en a le pouvoir et L'origine du monde vient nous le rappeler.

Célian Ramis

Lutte contre l'excision : la démarche inspirante d'ACZA

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Fille et petit fille de matrone – appelée aussi exciseuse – Martha Diomandé, fondatrice de l’association rennaise ACZA, lutte depuis plusieurs années contre l’excision dans son village natal, en Côte d’Ivoire mais également aux alentours.
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Fille et petit fille de matrone – appelée aussi exciseuse – Martha Diomandé, fondatrice de l’association rennaise ACZA, lutte depuis plusieurs années contre l’excision dans son village natal, en Côte d’Ivoire mais également aux alentours. Le 20 mars, à la Maison Internationale de Rennes, la militante expliquait la démarche de la structure et les avancées engendrées par leur travail, respectueux des individus et des traditions. 

Pour que l’excision s’arrête, il faut respecter les traditions. Cela peut paraître contradictoire mais pas du tout. Martha Diomandé en est convaincue. « L’excision, c’est quoi ? Bon, on le sait, c’est l’ablation du clitoris. Mais au-delà de ça, c’est quoi ? Chez moi, c’est le passage de l’enfance à l’âge adulte. Mais ailleurs, ça peut être un acte de bravoure. Il y a plusieurs significations. On ne peut donc pas généraliser et chaque peuple sait pourquoi il le fait. Ça, l’Occident doit en prendre compte et l’accepter. D’où on vient, la lutte ne fait que commencer. », souligne-t-elle. 

Ce qu’elle pointe ici, c’est qu’il est impossible de débarquer dans un village imprégné des traditions dont fait partie l’excision et d’interdire cette pratique. La loi existe déjà depuis plus de 20 ans et pourtant, l’excision est encore pratiquée.

« Au début, c’était difficile pour moi. En parler comme un crime, c’était enlever une partie de moi. Il fallait déjà que j’aille dans mon pays pour voir l’impact de l’excision dans la société. J’ai découvert que dans ma région, l’excision était faite à 100% alors que c’est interdit dans le pays. On était encore au stade 0 et le tabou était réel dans ces villages-là. », se souvient Martha Diomandé. 

EXPLIQUER LA DÉMARCHE, SANS BRUSQUER

Son village, elle l’a quitté âgée de 7 ans. Excisée, elle ne se sent pas ni se considère comme une victime. Son objectif est clair : que la pratique de l’excision s’arrête complètement. Sans user de discours agressif ou haineux. Elle tient à respecter les individus et les traditions :

« L’idée était vraiment de créer une association pour repartir de 0 avec tout le monde. Les premières années, nous n’avons pas parlé d’excision. Nous sommes allées au village, nous avons demandé, sur la tombe de ma grand-mère, son autorisation pour mener ce travail. On a rassemblé les femmes pour travailler ensemble mais pas autour de l’excision dans un premier temps. »

D’abord, l’association ACZA a rencontré les chefs de village. Pour expliquer la démarche et obtenir la permission. Le feu vert a donc été donné par les hommes également, que Martha définit comme complémentaires des femmes.

Ensuite, les rassemblements de femmes ont visé la valorisation de leurs connaissances et savoir-faire. Parce qu’il est inenvisageable d’interdire l’excision sans proposer des solutions alternatives. Des solutions qui doivent venir d’elles et non être imposées par les Occidentales/taux.

« Si on veut toucher les matrones, il faut réfléchir à un projet qui les valorise sinon elles n’arrêteront pas. Elles ne peuvent pas perdre leurs connaissances et leur notoriété. Moi, je suis née au village grâce aux matrones. Elles sont donc, pour certaines, accoucheuses. La majorité d’entre elles pratique les accouchements. On peut donc leur faire une formation. Pas pour qu’elles deviennent sages-femmes comme ici. Pas pour leur apprendre un enseignement académique. Juste pour compléter leurs savoir-faire et pour valoriser leurs connaissances. », souligne la fondatrice de l’association. 

VALORISER LES CONNAISSANCES ET COMPÉTENCES

Dans ces temps de formation, elle et son équipe y voient une aubaine pour parler de la transmission. Entre femmes, elles peuvent parler librement. Petit à petit, le lien de confiance se crée et se renforce. Parce que la démarche d’ACZA se distingue de la démarche coloniale à laquelle elles ont l’habitude d’être confrontées.

Ce sont des moments pendant lesquels on leur explique, sans les juger, que les excisions peuvent provoquer, plus tard, des accouchements difficiles, et même, parce qu’elles ne nettoient le couteau qu’après la 7eou 8efille excisée, la transmission du VIH, si l’une d’entre elles est contaminée.

« C’est à nous de créer des stratégies pour qu’elles nous écoutent sans être frustrées. Elles n’ont pas besoin de nous, elles n’ont pas demandé à ce que l’on vienne. Le premier projet pilier a fonctionné avec les matrones. On a pu sensibiliser, sans heurter. Il faut analyser le sens de l’excision sur le territoire concerné et adapter le projet. », indique Martha. 

Une fois formées, les matrones ont donc eu besoin d’un lieu. L’association ACZA a impulsé la construction d’une Maison des femmes, inaugurée en 2016 à Kabakouma. Un espace pour sensibiliser, faire des réunions, valoriser les plantes que les matrones connaissent si bien. Mais aussi pour pratiquer des accouchements à moindre coût :

« À l’hôpital, c’est 10 000 francs. Les femmes qui vivent en milieu rural n’ont pas les moyens d’accoucher là-bas. À la Maison des femmes, c’est 4000 francs dispatchés : 1500 pour la matrone, 500 pour l’association et les 2000 restants partagés entre les femmes ayant assisté la matrone. »

Soixante enfants sont nés dans la Maison des femmes et le premier baptême a été célébré : « C’est un premier pas vers le passage à l’âge adulte. Pour garder la tradition, tout en enlevant l’étape de l’excision qui arrive plus tard dans la vie des jeunes filles. Et là ce sont les matrones qui s’en occupent. Trois mois après la naissance, les bébés vont dans leur case pour une cérémonie de bénédiction. Il faut que les matrones soient importantes à tout moment de la vie de l’enfant, sans passer par l’excision. »

UNE LUTTE LENTE QUI PROGRESSE

Toutes les matrones n’ont pas cessé la pratique de l’excision mais l’association ACZA progresse doucement vers son objectif initial, bien consciente que la lutte prendra du temps. Une deuxième Maison des femmes verra bientôt le jour à Mangouin, la construction étant quasiment achevée.

« C’est allé très vite pour la deuxième, c’est là qu’on voit qu’on travaille dans cette région depuis longtemps. Les chefs de village portaient les t-shirts de l’association « Non à l’excision ». Le projet est arrivé à un niveau très important, il y a un vrai échange, un vrai dialogue et beaucoup beaucoup de progrès aussi au niveau des formations. », s’enthousiasme Martha Diomandé. 

En 1h30 à peine, elle n’a pas le temps de parler du projet dans tous ses détails et ramifications. Mais dans sa globalité, oui. Dans sa philosophie et dans son apport au quotidien. Parce qu’au projet de parrainage, quatre villages ont adhéré et 100 enfants sont aujourd’hui équipés d’une tenue d’école « Non à l’excision », d’un kit scolaire complet et peuvent désormais être scolarisés parce que l’association prend en charge les frais d’inscription.

C’est un échange de bon procédé. La famille accepte de ne pas exciser la jeune fille, l’association lui permet grâce à l’aide financière d’avoir accès à l’éducation scolaire.

« On ne veut pas vérifier si la jeune fille se fait malgré tout exciser. Car s’il n’y a pas de confiance, ça ne marche pas. Là-bas, si c’est non, c’est non. Si c’est oui, c’est oui. Et on parraine déjà des enfants de 4 villages. Il y a même un directeur qui nous demande de construire une cantine tellement on a scolarisé de jeunes filles. Ce sont des avancées énormes ! Ça veut dire qu’il y a maintenant une nouvelle génération qui grandit au village sans être excisée. Et cette génération ne fera donc pas excisée la suivante. Avec mes tantes, mes copines, on est excisées, on se raconte des histoires communes. Mais cette génération nouvelle, ces histoires-là, elle ne les vivra pas, elle les apprendra à l’école. Les choses avancent, le tabou est en train de se briser mais on garde la tradition. », précise Martha Diomandé, passionnée et passionnante. 

ET POUR LES FEMMES EXCISÉES ?

En plus des nombreux voyages que la structure fait jusqu’au village en Côte d’Ivoire – trois fois par an parce que « sinon, ça n’avance pas, il faut travailler tout le temps, tout le temps, tout le temps » - l’association ACZA développe de nombreuses stratégies permettant d’atteindre l’objectif de l’arrêt complet et définitif de l’excision. Et met également en place une plateforme pour écouter et conseiller les personnes ayant des questions à ce sujet. 

Chaque semaine, le mercredi après-midi, se tient une permanence à l’Espace des 2 rives à Rennes. Les personnes - des femmes et des familles originaires de partout - peuvent être orientées par des avocats, la Cimade, le MRAP, l’UAIR ou venir par elles-mêmes. Pour un soutien psychologique, un accompagnement dans la demande d’asile ou la protection des filles et femmes exposées à un risque d’excision.

Il arrive aussi qu’elles viennent à la permanence, à Rennes, ou qu’elles appellent quand elles ne sont pas en France, pour une démarche de reconstruction du clitoris. Pour Martha Diomandé, difficile d’entrevoir cette solution comme « une solution miracle ». Pour elle, ce qui est préférable dans un premier temps, c’est de connaître son corps.

Elle insiste sur ce point : « Moi, je ne veux pas me faire réparer car j’ai appris à connaître mon corps et j’ai mon plaisir donc je ne vois pas pourquoi je le ferais. Il faut aussi prévenir celles qui veulent le faire qu’on peut en souffrir physiquement et mentalement de cette reconstruction. La réparation, c’est une solution mais ce n’est pas la seule solution et ce n’est pas pour toutes les femmes. Il faut donner le choix aux femmes et que ce soit une vraie réflexion. »

Grâce à l’annuelle élection de Miss Africa, organisée à Rennes en novembre, ACZA sensibilise le grand public autour de cette thématique et récolte des fonds qui serviront à payer des reconstructions du clitoris à des femmes qui désirent profondément avoir accès à cette opération.

« J’ai reçu le témoignage d’une femme qui a fait un énorme blocage lorsqu’à son accouchement, ils ont découvert qu’elle était excisée. Elle a fait un blocage parce qu’elle a eu honte de son corps. Tellement elle a fait un blocage, son mari va voir ailleurs et lui dit. C’est pour ça qu’elle veut un clitoris. On va lui payer la réparation. », conclut Martha Diomandé. 

Loin d’une démarche colonisatrice, encore présente dans bon nombre d’ONG et de missions humanitaires, l’action et la réflexion que développe l’association ACZA sont inspirantes et bienveillantes et font comprendre que la lutte contre l’excision concerne tout le monde.

 

Célian Ramis

Création : Que tu es puissante mon enfant !

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Si les contes véhiculent bon nombre de clichés sexistes, la compagnie de danse afrocontemporaine Erébé Kouliballets propose une autre version du Petit chaperon rouge. Entrez dans les coulisses d'une création écoféministe.
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En octobre 2018, Morgane Rey, chorégraphe et fondatrice de la compagnie Erébé Kouliballets – créée intentionnellement le 8 mars 1988 – nous proposait de suivre sa nouvelle création de danse afrocontemporaine autour du conte du Petit chaperon rouge.

Magnifique invitation que nous nous sommes empressé-e-s d’accepter car non seulement elle nous a embarqué de l’autre côté du miroir en nous donnant accès aux répétitions mais aussi aux réflexions, à la construction d’un spectacle résolument féministe, à l’apprentissage d’un langage et d’une partition ainsi qu’à des moments forts essentiels à la naissance d’une complicité artistique et d’un collectif qui ensuite se dévoilent sur scène sans qu’on n’en connaisse les ressorts.

Bienvenue dans les rouages d’une mécanique joyeusement bien huilée.

Âmes sensibles, s’abstenir ! Parce qu’ici les oiseaux ne chantonnent pas gaiment sur l’épaule d’une enfant candide. Parce qu’ici personne d’autre qu’eux-mêmes ne viendra sauver les personnages des dangers de la vie. Parce qu’ici, il est question de sang, de sexe, de violences, de féminin et de masculin, de dépassement de soi et de transmission. Parce qu’ici la compagnie Erébé Kouliballets flanque les frères Grimm, Charles Perrault et leur morale patriarcale au tapis, reprenant le conte originel issu de la tradition orale du XIVe siècle. Rassurez-vous, nul besoin de vous asseoir ou de vous accrocher à vos sièges, il suffit simplement de connecter corps et esprits à cette création féministico-rock’n’roll pour que libération et émancipation s’opèrent. 

Le 25 octobre, dans la salle Escapade de l’espace Le Goffic à Pacé, Morgane Rey, Delphine Chilard, Juliette Guillevin et Pauline Gérard sont allongées, ventres contre le sol, visages relevés les uns en direction des autres. Elles n’ont pas encore l’entièreté de la trame mais sont d’accord sur l’esprit général : que tout le monde sorte gagnant-e, grâce au respect et à l’écoute. Si cela paraît clair, les propos ne nous sont pourtant pas tout à fait compréhensibles ou plutôt accessibles.

« Le petit chaperon rouge, direction. La forêt, lien terre ciel. La grand-mère, ancrage. Le loup, le poids. Les quatre personnages forment une entité. On n’a pas la même force quand on est tout seul que quand on est quatre. Imaginez donc votre force seule qui s’additionne à celle des autres. L’énergie du conflit devient positive. Alors si je récapitule, on a petit chaperon – grand-mère – loup, petit chaperon – forêt – loup,… Les triangles donnent l’espace scénique ! Parfait. On va reprendre la trame de chaque solo. C’est chouette de commencer ce travail, je suis contente ! », enchaîne Morgane Rey, chorégraphe de la compagnie de danse afrocontemporaine, Erébé Kouliballets.

On comprend les mots, perçoit l’idée mais le message reste brouillé à certains niveaux. Tandis que les danseuses s’échauffent, on feuillette leurs carnets de bord, outil incontournable dans la pratique de la professionnelle. Il y a des textes, des poèmes, des collages, des couleurs, des mots, des illustrations dont celles réalisées par Gustave Doré sur le Petit chaperon rouge, des formes, des matières… et même des exercices et des annotations.

« Dans ce poème, je veux que tu tires ton intention de ça. Lis ce mot et tu te le répètes en boucle. Toi, tu te nourris en regardant ça et de ce dessin, tu tires un mot qui t’amène à une dynamique. » 

PREMIERS PAS

Chacune se concentre, déambule, tâtonne, effectue son mouvement en boucle jusqu’à saisir l’esprit de son personnage avant d’interpréter les solos en duo : « Allez on fait un duo petit chaperon – grand-mère. Dans ce duo, le petit chaperon doit dominer la grand-mère, on inversera après. »

Juliette, troublée, abandonne la peau du petit chaperon un instant : « Faut que je sois méchante ? » Ce à quoi Morgane lui rétorque :

« Dominer ne veut pas dire méchante. Mais tu dois avoir un impact sur elle. Là on cherche, c’est la première séance. Te bile pas. »

C’est un ping-pong verbal et chorégraphique qui se dévoile sous nos yeux ébahis et légèrement perdus. Les discussions sont essentielles dans l’exploration profonde de l’histoire et ses interprétations, le ressenti face à un vieux conte que l’on cherche ici à transposer dans sa complexité et dans la modernité et l’énergie corporelle que l’on veut donner à l’intention initiale.

Morgane observe, enregistre dans sa mémoire, interromps l’échange chorégraphique, invite les danseuses à creuser davantage dans le mouvement, dans la connexion au corps, dans la puissance du squelette. Toujours en partant d’un mot, d’une idée, d’un sentiment :

« Ok on refait. Le petit chaperon, tu me rajoutes du cross fit. La grand-mère en version prada. Et le loup, plus fort qu’une libellule. »

Si les trois danseuses se connaissent des cours qu’elles suivent ensemble au Triangle avec la chorégraphe, les séances de travail créent une connexion spécifique, une complicité se tisse au fil des idées et des éclats de rire, qui sont nombreux dans cette ambiance sérieuse et décontractée, caractéristiques propres à la pétillante Morgane Rey. La répétition se termine par une danse de réjouissance du Mali et des exercices collectifs de relaxation à partir d’éléments naturels. 

LA CONSTRUCTION DES FILLES, FIL CONDUCTEUR DE LA COMPAGNIE

Le 25 octobre donc, à l’espace Le Goffic de Pacé, la création amateure Loups– qui vient graviter autour de la pièce professionnelle Lou, écrite par Morgane Rey et interprétée par elle-même et Cécile Colin (partie que nous aborderons dans d’autres articles) - vient de se concrétiser.

Encore un peu hésitante, bancale dans le déroulé de l’histoire, elle va au fur et à mesure rassembler les pièces du puzzle, se développer, s’affirmer, prendre en confiance et en maturité. À l’instar de leur petit chaperon rouge à elles.

« C’est une histoire d’initiation. La forêt dans plusieurs pays d’Afrique est considérée comme un lieu d’initiation. Je trouvais important d’avoir cette entité qui n’est contre personne. Et puis on se demande aussi ce que va devenir ce petit chaperon. Pour nous, c’est une guerrière. Aidée de la sororité, elle va mettre une tannée au loup mais ce n’est pas dans une vision du bien contre le mal, c’est plus complexe. », souligne Morgane qui fait germer le projet depuis plus d’une année à travers des recherches, des croquis, de la documentation, etc.

C’est sa méthode de travail à elle qui envisage toujours des pièces autour de la construction et du développement des filles et des femmes. Des pièces à jouer en intérieur comme en extérieur, un point auquel elle tient particulièrement, défendant fermement la place des femmes dans l’espace public et notamment l’importance de la danse en rue qui donne à montrer des corps en mouvement, des corps dynamiques, des corps actifs. 

Si elle s’est tardivement définie féministe, elle a pourtant souvent dans sa carrière envoyé valdinguer les cadres et les normes. À ses débuts, dans son adaptation de Cendrillon, le prince est homo, le père effacé et la mère maltraitante. L’an dernier, son spectacle Femmes souriant à l’invisible – à (re)découvrir le 8 mars prochain le midi au parc du Thabor et l’après-midi au Blosne – explorait la figure de la sorcière contemporaine dans son origine première, soit son lien aux savoirs et aux connaissances de la Nature, sa puissance créatrice et son pouvoir de guérison.

Pas étonnant donc qu’ici elle fasse une croix sur les moralistes Perrault et Grimm pour revenir à l’essence même du conte et lui redonner une fraicheur écoféministe. Exit le côté cul-cul la praline et romanesque, la compagnie Erébé Kouliballets ajoute sa touche. Une touche bien plus réaliste et humaniste, qui ne mâche pas ses mots et ses propos mais bel et bien le loup et la grand-mère. 

FÉMININ/MASCULIN, DOMINÉE/DOMINANT ?

« Quand je préparais le Petit chaperon rouge, j’ai fait un cercle de paroles au centre social du Blosne. Ça y allait ! C’était super, les nanas, avec leur tricot, qui se lâchaient, elles ont sorti des trucs, j’en revenais pas. Ça a beaucoup parlé du masculin et du féminin. J’adore ça. Qu’est-ce qu’un mec ? Qu’est-ce qu’une nana ? Comment je traduis ça avec mon corps ? Perso, je suis passionnée par le corps, c’est un espace qui me sert autant à moi qu’au collectif et dont je peux me servir pour travailler encore longtemps.»

Pour chaque mouvement, chercher d’où vient la puissance dans le corps, dans l’abstraction du squelette. Pouvoir puiser autant dans son énergie féminine que dans son énergie masculine. Dans ses cours comme dans sa pratique, elle travaille sur ces points-là, tout en cherchant à provoquer la discussion, le débat.

Autour de la signification pour les unes et les autres de la domination, de la soumission. Et propose de considérer ces concepts et sentiments différemment, par le biais de l’élément positif, celui de l’apprentissage et de la transmission.

« On peut imaginer le côté dominé sans le côté négatif. Le dominant a la maitrise. Le dominé peut être dans l’acceptation. C’est dur, hein, d’accepter ? Enlevez de votre tête l’idée d’oppression. On peut accepter la domination comme état transitoire. Quand on apprend quelque chose par exemple, on l’apprend de quelqu’un qui possède le savoir. Moi, j’ai été éduquée par des maitres en danse. À ce moment-là, on accepte la domination et on ne parle pas de soumission ou d’oppression. J’ai passé plusieurs mois avec les femmes maliennes sur la question de la domination et elles disent que nous les occidentales, on n’est pas honnêtes à ce sujet, en prétendant ne jamais être dominées. Il y a toujours des endroits où on est dominé-e-s. Moi, je suis dominée par la danse, il me faut ma piquouze toutes les semaines. », s’anime Morgane qui pourrait continuer des heures durant, alternant discours théorisé et concrétisation corporelle, le corps étant alors traversé par le souvenir de l’expérience et l’émotion.

Les systèmes de croyances dans lesquels chacun-e est éduqué-e influe nécessairement sur nos personnalités. Dans ces pièces, la compagnie Erébé Kouliballets interroge le passage au cours duquel la jeune fille va se construire femme et les éléments auxquels elle va s’allier et se confronter pour y parvenir et en ressortir plus mature et plus forte. 

Dénuer son personnage de morale patriarcale apparaît ainsi comme fondamental pour entrevoir les capacités et les rouages de ce développement mais aussi pour voir éclore de manière limpide les entraves de la société actuelle à l’émancipation des jeunes femmes. 

SE RÉAPPROPRIER LES CONTES : QUEL INTÉRÊT ?

De cette libération, tout le monde en profite. Le petit chaperon rouge, le loup et la grand-mère. « Les contes ont une raison d’être, ils font partis de notre patrimoine mais je pense que c’est important de se les réapproprier. Quand on raconte Le Petit chaperon rougeaux enfants, c’est pour leur faire peur. Il faut transformer cette peur. En tant qu’institutrice, je me pose la question parce qu’il y a des trucs qui me gênent : ce côté tout noir ou tout blanc, ce côté bon contre méchant. Ce n’est pas assez nuancé. Et très sexiste ! Je m’amuse à leur raconter de manière différente, en parlant du chaperon vert par exemple. Dans la pièce, ici, de la vision grand méchant loup et petit chaperon naïf, on passe à un conte initiatique. De la petite fille à la femme, avec un côté cannibale, comme un rite de passage. », commente Delphine Chilard, 38 ans.

Dans Loups, elle est la grand-mère. Une femme âgée et forte « qui peut dire ‘attention’, ‘j’en connais un paquet’ pour protéger sa petite fille mais qui va finalement lâcher en se disant que le petit chaperon n’agit pas forcément comme elle l’aurait fait mais qui accepte que les choses se passent différemment. »

Un personnage caractérisé par la transmission de son savoir et l’acceptation de la jeune génération à laquelle elle n’appartient plus. « Qui laisse la place et qui accepte la transformation », précise la danseuse.

Pour Pauline Gérard, qui à 24 ans enfile le costume du loup, ce dont il faut se méfier, c’est la manière dont on se transmet le conte. Comme une fable moralisatrice ou comme une simple histoire ?

« Ce n’est pas le même impact imaginaire. Personnellement, je n’ai pas trop été nourrie aux contes, ce ne sont pas mes repères, je ne peux donc pas dire s’il y a des conséquences. Mais en travaillant sur la création, je me suis replongée dans le conte et ça m’a bien confirmé le côté cliché dont je me souvenais avec le grand méchant loup et le petit chaperon rouge mis en garde du danger. », souligne-t-elle.

Pas facile dans ce contexte d’aller puiser à l’intérieur de soi pour faire vivre cet animal terrifiant : « Je tâtonne encore mais je commence à le percevoir ce loup, de notre version qui n’a pas de méchant. Tout est fait pour arriver à l’acceptation. Ce loup, il est un obstacle pour le petit chaperon mais pour lui-même aussi. Peut-être surtout pour lui-même. » Tout le monde doit apprendre de ses erreurs.

Que l’on soit rigide, en proie à ses pulsions ou naïve. Loups propose de mêler les expériences pour s’enrichir et s’épanouir dans une personnalité complexe, complète et affirmée. Liant sagesse, animalité, nature et désirs de faire ces expériences. 

« Tout le monde va apprendre de tout le monde. On n’a pas encore le dénouement(au moment de l’interview, réalisée en amont du dossier, ndlr) mais on ne veut pas du côté moralisateur et binaire. On ne veut pas non plus dire comme Perrault : ‘petite fille ne sois pas trop naïve sinon ce sera ta faute’… », explique Juliette Guillevin qui se dit très proche de son personnage du petit chaperon rouge :

« Je me retrouve dans son côté un petit peu naïf, dans le côté ‘tout est beau, tout le monde est cool’, j’ai tendance à voir le positif dans les choses et dans les gens. Et j’ai eu des expériences qui m’ont fait grandir. Ce qui est marrant également, c’est que Pauline et moi, on se ressemble pas mal, tout en étant des opposées sur certains points et qu’au final, la ligne est fine entre le loup et le petit chaperon rouge. »

LA PEUR DU LOUP

Remettre les choses en perspective et en mouvement, pour bouleverser l’ordre établi. Chez Perrault, la morale est amorale dans la vision manichéenne dont il est d’usage dans les contes. Le mal triomphe sur le bien. La petite fille meurt. Et c’est toute la lignée des femmes que l’on place sur le banc des accusées.

La mère, pour avoir laissé son enfant courir le risque de sortir seule, la grand-mère, pour avoir été en incapacité de la protéger également, et évidemment, la petite fille qui a fait confiance à un inconnu. Pas n’importe quel inconnu. Le loup, l’allégorie sexuelle de l’homme. Celui qui séduit les filles avec de belles paroles, de beaux discours, pour les déflorer. Moralité : femmes, enseignez donc à vos filles à craindre l’extérieur et particulièrement les hommes.

« La peur du loup » revient dans les entretiens avec Morgane, Delphine, Pauline et Juliette. Aucune des quatre en occulte l’image. Si le reste du conte ne retient pas particulièrement l’attention des petit-e-s devenu-e-s grand-e-s – mais qui pourtant s’inscrit bel et bien l’inconscient collectif – cette partie en revanche les marque au fer rouge.

Dans Loups, pas question de présenter une forêt sombre et effrayante, une grand-mère passive, un loup méchant par nature et un petit chaperon rouge victime de sa condition.

« Oui, quand elle rencontre le loup, elle se jette dans sa gueule, elle tourne autour, elle veut y aller ! »
ajoute Juliette.

Le 26 janvier, c’est encore à l’espace Le Goffic de Pacé qu’on les retrouve. Dans une autre salle, en présence de Lucie – qui incarne la forêt – et en (recherche et essais de) costumes.

« Recommence, plus doucement, assume. Ce n’est pas parce que tu vas lentement qu’il n’y a pas de tension. Entre ton pubis et ton front, tout est en éveil, en tension. La première fois, c’est juvénile, enfantin. La deuxième fois, c’est carrément sexuel, intentionnellement. C’est la grand-mère qui remet de l’ordre là-dedans. Le loup profite du moment où elles sont à terre. Pauline, arrête de sourire, t’es le loup ! Faut d’ailleurs que j’arrête de t’appeler Pauline pour que tu te mettes dans le peau du loup… La grand-mère remonte le loup et le laisse se confronter au petit chaperon. Ne souris pas Juliette, ce sont les premiers moments qu’on fixe cellulairement, tu ne vas plus réussir à t’en défaire ! Hop, là, danse de séduction de malienne. Ok…Il faut que vous bloquiez le périnée quand vous sautez. Là, ça se voit que vous n’avez pas le périnée bloqué. », commente, en même temps que les filles dansent, Morgane Rey dont l’objectif est désormais de fixer le déroulé. 

Les soli auxquels nous avions assisté fin octobre forment à présent un quatuor. Et si lors de la répétition, la chorégraphe leur conseille d’économiser leurs énergies, la trame et l’esprit de la pièce deviennent palpables. Et on finit par comprendre leur langage. 

ENCOURAGER LES EXPÉRIENCES

Si on retrouve cette même dynamique volontaire et bienveillante, se dévoile ici toute la combattivité du propos. On s’éloigne définitivement de la version patriarcale pour se rapprocher « de celle qui est diffusée en Inde, au Maroc, dans les pays slovaques, où la jeune fille dévore la grand-mère et le loup. Investie du savoir de la grand-mère, elle domine et bat le loup et se sert du masculin et du féminin pour avancer. »

Aucune histoire de chasseur venu sauver la fillette et sa grand-mère. Aucune histoire non plus de prédateur sexuel et de viols. Seulement la menace que prolifère la société à ce sujet. Ici, peur, danger, violence, sexe, espace extérieur, ne sont pas des ennemis ou des armes d’éducation massive mais des réalités, des expériences, des sentiments investis sainement. Aucune épreuve amenant à la construction et au développement personnel ne se fait en douceur.

Considérant la forêt comme un lieu allié d’initiation, le petit chaperon découvre par elle-même, tout en puisant dans le savoir de son ainée, sa féminité et entraperçoit une partie de sa sexualité à laquelle elle se frotte consciemment, testant ainsi ses propres limites. Elle affronte sa peur et embrasse sa curiosité et ses désirs.

Personnage moderne qui questionne son rapport à la société, le petit chaperon s’affranchit des normes actuelles en choisissant de s’écouter et de se faire confiance. En acceptant sa position de dominée jusqu’à devenir dominante. « Dans nos contradictions et dans nos rencontres, c’est là qu’il se passe des trucs. », s’enthousiasme la chorégraphe.

Ça se ressent dès à présent dans le travail collectif du quatuor qui a commencé le matin même à répéter avec les percussionnistes et musiciens jazz – style choisi pour sa symbole de liberté et d’émancipation et sa grande potentialité en terme d’improvisation - Sébastien David, Briac Soury et ses élèves.

L’émotion nait de cette vision partagée d’une leçon de vie saine, libérée des assignations de genre et des injonctions constantes et intolérables qui placent les individus en situation de survie. Le discours change et au lieu de se crisper au son des mises en garde - « Ne parle pas aux inconnus » / « Ce n’est pas très prudent de sortir toute seule » / « Tu ne devrais peut-être pas t’habiller comme ça… Enfin, faudra pas te plaindre. » - on lit désormais dans les mouvements de leur corps et les intentions qu’elles y mettent un autre son de cloche.

Les filles, allez-y. Sortez. Explorez. Assumez votre curiosité, votre envie d’expérimenter. Ne culpabilisez pas face au loup. Ecouter son désir, le provoquer, jouer avec, l’assouvir n’a rien d’avilissant. Au contraire, il n’en sera que plus libérateur, tant qu’il est manié dans le respect et la bienveillance. 

LES BIENFAITS D’UN APPRENTISSAGE FÉMINISTE

Une autre forme d’apprentissage est possible. Et il est résolument féministe. « On n’a pas eu besoin de formuler le côté féministe de la pièce, c’était assez inné. On partage ça dans nos vies respectives. Sans se le dire formellement, on partage le même combat, on remet en cause(l’ordre établi, ndlr). Ici, on n’a pas vu un petit chaperon qui subit mais qui provoque, sans que ce soit péjoratif. », analyse Pauline Gérard, rejointe par Delphine Chilard :

« On est toutes de fait dans le partage du féminisme et des droits des femmes et sur scène, ce que je vois, ce sont des femmes avec un sacré charisme ! »

L’évidence n’est pas contredite par Juliette Guillevin : « On est quatre femmes à faire la pièce et Morgane en est à l’initiative donc forcément c’est féministe ! C’est alternatif et contemporain comme Morgane sait le faire. On tire nos mouvements de nous. De qui on est, de nos émotions et de nos intentions. En ça, ça forme une pièce féministe. Humaniste. »

Elles n’ont pas les mêmes parcours et les mêmes expériences en matière de danse. Du classique à la danse africaine, en passant par le contemporain et surtout le hip hop, Pauline a atterrit dans les cours de Morgane Rey en effectuant un stage au Triangle, il y a plus d’un an. Appréciant le mélange de danse africaine et de danse contemporaine, la liberté d’y ajouter sa propre expérience, mais aussi le travail sur la respiration et la relaxation, elle décide de poursuivre son apprentissage.

Tout comme Delphine qui n’a pas quitté la chorégraphe depuis 10 ans. Avant, elle avait fait du flamenco, de la danse contact et de la danse bretonne : « J’avais pris un stage de danse africaine au Triangle avec une amie à elle. Elle est venue faire un partage et je l’ai suivie dès lors. J’aime son rapport à la danse, au partage, à la création, à sa manière de nous apprendre des choses avec rigueur pour qu’ensuite on les transforme. »

Juliette, elle, a quasiment toujours pratiqué du modern jazz. Mais a testé plusieurs styles, du hip hop au charleston, en passant par le contemporain et le classique, en intégrant une association vannetaise dont la mission est de créer des spectacles de danse dont les profits sont reversés aux Restos du cœur du Morbihan. 

« Je voulais faire de la danse contemporaine quand je suis arrivée à Rennes l’an dernier. J’ai appelé le Triangle mais il n’y avait pas de place dans tous les cours. Je suis allée en danse africaine, le groupe m’a plu et la pédagogie de Morgane aussi. Et surtout, je n’avais jamais connu ça, ce rapport corps/esprit connecté en permanence. J’adore la danse parce que ça me permet d’exprimer des choses que j’ai en moi et Morgane met des mots dessus. J’ai compris des trucs que je n’avais jamais compris avant. Dans l’écoute de soi, l’écoute des autres. Dans la connexion du plexus solaire avec le sol qu’on amène vers le ciel en fonction des émotions, etc. Je ne peux pas donner d’exemple concret, ce sont des sensations que j’ai. Des choses qui m’apparaissent comme une évidence une fois qu’elle les a formulées. », décortique la danseuse de 25 ans. 

LIBERTÉ ET ÉMANCIPATION

Il apparaît évident en les écoutant que la manière d’être et de travailler de Morgane Rey transparait dans le propos de la pièce et le processus de création. Que ce soit dans les cercles de paroles, dans les rencontres individuelles qu’elle a instauré avec chaque danseuse afin de créer un lien de confiance et approfondir chaque personnage indépendamment des autres, dans le soin qu’elle apporte à la création et à la tenue des carnets de bord, dans les discussions qu’elle provoque en cours ou dans son langage dessiné, les trois femmes en éprouvent un sentiment de liberté et d’investissement réel.

Si elles précisent être encore et toujours en apprentissage face aux feuilles que Morgane leur donne – sur lesquelles elle dessine le mouvement qu’elle a en tête – elles s’approprient la partition, chacune avec son style, son corps et sa danse.

« Je fonctionne beaucoup avec des photos, des textes et des peintures. Je suis vite allée vers le dessin pour retranscrire mes partitions chorégraphiques. C’était très enfantin au départ et puis j’ai affiné. J’ai vu qu’il y avait une bonne réception de cette méthode. En fait, je ne dessine pas réellement, je retranscris l’énergie du mouvement dans le trait. C’est une manière très minimaliste d’aborder la danse, qui est pratique, pas compliquée et qui laisse la liberté à chacun-e d’y mettre du sien. J’aime que les gens puissent investir ce que je leur propose. », explique Morgane Rey.

Pour Delphine Chilard, de nombreux effets positifs en émanent : « En fait, elle nous transmet des pas puis on s’en inspire et on en crée d’autres. Sans faire n’importe quoi bien sûr. Au niveau du corps, ça m’ancre au fur et à mesure. J’apprends à habiter mon corps, le connaître. Pas que dans le mouvement mais dans un tout. La danse africaine me donne conscience de tout un tas de choses dans mon corps. Et avec les feuilles en plus, on apprend à faire confiance à comment on va interpréter ce qu’elle dessine. C’est un fil conducteur puis il faut le sentir dans son corps. Tu explores, tu poses des questions, tu prends confiances au fur et à mesure. Je crois que c’est ça qui impacte mon quotidien de manière poussée. Parce que dans un groupe de confiance, on apprend à lâcher prise, on apprend à se fier à notre capacité à ressentir et à transformer. »

Exit le manichéen et le binaire. Sous la forme d’un solo amateur (la conteuse), d’un duo professionnel (le petit chaperon rouge et Morgane dans les 3 rôles : forêt-grand-mère-loup) et d’un quatuor amateur, la compagnie Erébé Kouliballets aime explorer la complexité, la modernité, le mélange et le métissage, l’équilibre du féminin et du masculin. Pour tendre vers plus d’authenticité et de liberté. On admire la capacité à le faire sans lisser ou édulcorer la réalité.

Au contraire, on est soulagé-e-s de cette réappropriation libératrice d’un conte qui une fois envahi par la morale patriarcale devient toxique pour la construction des jeunes filles. Ici, le rouge qui domine la pièce n’est pas celui de la faute et de la culpabilité mais bel et bien celui qui coule dans nos veines et nos culottes, et teinte nos tentes, véritables espaces de paroles entre femmes, de partage, d’écoute et d’échanges.

Sans oublier la forme artistique qui vient dynamiser nos vécus, expériences et questionnements pour les mettre en relief et en mouvement :

« La danse, c’est l’indépendance du corps ! L’exercice de la liberté ! La danse est une façon de dire non aux injonctions, d’allers vers la résilience. » 

Rendez-vous le 10 mai à l’Antichambre de Mordelles pour découvrir Lou(ps) et sur yeggmag.fr pour suivre les étapes en attendant la représentation. 

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Dans les coulisses d'une création
Se (ré)approprier l'Histoire
Des contes sans sexisme !

Célian Ramis

Ode à nos corps libres !

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MJC Le Grand Cordel, Rennes
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Présumés atypiques, bien moulés dans la norme, complexés, sacralisés, dépossédés, hypersexualisés… certains corps sont exposés, d’autres dissimulés. Tous sont politiques.
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Présumés atypiques, bien moulés dans la norme, complexés, sacralisés, dépossédés, hypersexualisés… certains corps sont exposés, d’autres dissimulés. Tous sont politiques. C’est ce qu’a affirmé le collectif Les Femmes Libres dans l’exposition présentée du 10 au 21 décembre 2018 à la MJC du Grand Cordel à Rennes.

« Pourquoi cette thématique ? Parce qu’on parle tout le temps du corps. Il est politique parce qu’il faut se battre sans arrêt pour l’acceptation du corps, de soi-même… Et c’est pas gagné ! » Entre consternation et espoir, Petite Poupée 7, fondatrice du collectif d’artistes féministes et queer Les Femmes Libres, milite par les arts pour une plus juste représentation des corps. Parce qu’ils sont multiples, au-delà de la perception patriarcale largement médiatisée et diffusée dans les pubs, les jeux vidéos, les films, etc.

« On se questionne beaucoup sur notre corps. Est-ce que je suis grosse ? Est-ce que je suis belle quand même ? On se compare aux autres, on a peur des vêtements que l’on porte et de ce qu’ils renvoient… C’est politique d’arriver à se dire que l’on s’accepte comme on est ! Le corps est libre ! », s’enthousiasme-t-elle.

L’expo vient casser les clichés d’un corps féminin idéalisé et fantasmé pour proclamer la diversité des genres et des corps. Dans « Mon corps est politique », la question n’est plus de savoir si sur la photo ou la peinture se tient un homme ou une femme mais plutôt comment chacun-e incarne son enveloppe charnelle et se perçoit. Et ce à quoi ça nous renvoie.

Les œuvres sont véritablement fascinantes, impactantes. Tant dans la réflexion artistique que politique. Les esthétiques se mélangent et dans la simplicité du propos nait la force du message qui tend à rendre beaux tous les corps ainsi qu’à les désacraliser afin de se distancer de la morale et des normes infligées par une société imprégnée de conventions conservatrices qui ne font que renier la multiplicité des possibilités.

« Modifier son corps dans son sexe et son genre, perdre du poids, muscler son corps en faisant du sport, c’est pareil. Si on ne voit pas ça au même niveau, c’est à cause de notre échelle de valeurs. Ma transition vers le féminin, niveau corporel, n’a pas été contraignante ou violente dans ma chair. Pourtant, c’est une violence inouïe pour la société. », explique Selene Tonon, alors présidente d’Iskis, centre LGBT+ de Rennes, invitée à animer une causerie au sein même de l’exposition, le 13 décembre dernier.

Elle dénonce le conditionnement des femmes, cis et trans, au dégoût de soi, à la comparaison permanente et aux jugements néfastes et revendique l’émancipation pour tou-te-s. 

 

Artistes exposé-e-s : Douxerose, Jorgasme, Céline Bernier, Briel Hughes Pécourt, Hugo Le Fevre Dolci, PP7 et Sofia Tabouche.

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