Célian Ramis

L'intime, haut et fort

Posts section: 
List image: 
Summary: 
Dans la santé sexuelle, il est question de prévention et de lutte contre les IST, de dépistage ou encore de vaccination contre les virus comme Papillomavirus. Mais aussi de choix, de respect et de plaisir !
Text: 

Dans la santé sexuelle, il est question de prévention et de lutte contre les IST, de dépistage ou encore de vaccination contre les virus comme Papillomavirus. Mais aussi de choix, de respect et de plaisir !

Selon la définition de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la santé sexuelle « a besoin d’une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, et la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui apportent du plaisir en toute sécurité et sans contraintes, discrimination ou violence. »

C’est là-dessus que s’est basé le comité de coordination de la lutte contre les infections sexuellement transmissibles et le virus de l’immunodéficience humaine (COREVIH) qui, entre le 18 novembre et le 15 décembre, organisait – en parallèle des actions prévues autour de la journée mondiale de lutte contre le Sida (1erdécembre) - quatre « Semaines de la santé sexuelle » dans les départements bretons.

En Ille-et-Vilaine, c’est au début du mois que celle-ci s’est déroulée, proposant le 8 décembre à la maison de quartier Villejean à Rennes le spectacle Ouest Side Stories – À nos amours, créé par la webradio oufipo.org. Sur scène, deux musiciennes, un technicien et un micro. Au premier rang, cinq comédien-ne-s.

Tour à tour, ielles montent sur le plateau et prennent la parole pour exprimer un aspect de leur vie sexuelle et affective. Le premier baiser, l’idée qu’on en a, le rendez-vous, le goût des lèvres de Pierre. Une relation épistolaire, la première rencontre avec la peau d’une femme, le couple, l’entrave à la liberté, la rupture, le départ. Les signaux que l’on interprète, les râteaux, la confusion entre l’attirance et l’amitié, l’apprentissage et la découverte avant la recherche absolue d’une partenaire.

Les trajectoires sont différentes, les prises de paroles également mais l’essence est la même : livrer une partie de son intimité, sans la sacraliser ni la minorer. Pas de jugement dans les récits, ni même de commentaire. Simplement, un partage d’informations. Parmi lesquelles on trouve la religion, la préservation de la virginité, le tabou familial, et puis la rencontre d’un homme respectueux qui pense autrement, la confiance, les premières fois à 28 ans.

La vie avec cette femme rencontrée à 16 ans avec qui la sexualité est heureuse, les questions que l’on balaye et puis l’homosexualité, ou plutôt la bisexualité, la rencontre avec un homme, la vie de famille de avec six enfants dans une grande maison. Ça fait du bien de se rappeler que la sexualité, c’est une histoire d’individus et non de performance et d’injonctions. 

 

Célian Ramis

Danse : Puissance waack

Posts section: 
List image: 
Summary: 
C’est une danse à découvrir le waacking, à observer et à tester. Elle peut être divertissante et légère mais aussi, forte d’une histoire pas terminée – les personnes LGBTIQ+ et les personnes racisées étant encore largement discriminées – politique et militante.
Text: 

Los Angeles. Bienvenue dans les années 70. Homosexuels afro-latinos, faites-vous discrets. Voire invisibles. Le mépris et les discriminations rodent encore, même si les premières gay prides apparaissent, les mentalités sont loin d’avoir évolué.

Dans les clubs, à l’abri des regards de celles et ceux qui voient en vous de la perversité, vous pourrez waacker à volonté. Ici, tout est permis. Sous les feux des projecteurs et les flashs des photographes ébahis, vous diffusez de la liberté, du glamour et de la sensualité. Vous dansez et vous êtes magnifiques !

Si on parle d’élégance à la française, on doit bien avouer malgré tout que le waacking n’est pas très répandu dans l’Hexagone. Pourtant, nous en avons des waackeuses d’excellence, dignes héritières de cette danse afro-américaine gay, inspirée par les stars du cinéma hollywoodien des années 50. Changement d’époque, changement de contexte, changement de pays, les ambassadrices d’aujourd’hui tendent à montrer que le waacking peut aussi rimer avec la francophonie. Rencontre avec Princess Madoki et le collectif dont elle fait partie, Ma Dame Paris, dont l’objectif est de faire connaître cette danse, la démocratiser, en montrant comment chacun-e peut se l’approprier, sans jamais en oublier son origine. 

« Le waackeur, il aime être beau, il aime être vu, il est le premier personnage du film, pas autre chose, on ne filme que lui. Mais y a un truc que je ne vous ai pas dit. Ça fait super mal au bras ! », rigole Josépha Madoki. Dimanche 10 mars, à partir de 16h, elle mène le Bal Waack sur la scène de L’Étage du Liberté, à Rennes.

Invitée par Le Triangle, elle est entourée de deux assistantes : Sonia Bel Hadj Brahim, membre du collectif Ma Dame Paris, et Viola Chiarini, fondatrice du collectif Mad(e) in Waack. Face à elles, une foule pailletée et strassée – avec modération – de femmes et d’hommes suspendu-e-s aux funky steps de Princess Madoki, qui décompose les pas, sans musique dans un premier temps. 

Elle avait raison, les douleurs se font ressentir rapidement, les mouvements de bras étant à la base de la danse : « C’est très important en waacking, la posture du corps. On est fier-e-s et on a la tête haute. La traduction de « waack », c’est « tu crains », et pour le dire, on fait un geste de la main, vous savez quand on lève la main en l’air et on envoie balader quelqu’un ?! À partir de là, on peut freestyler, s’amuser ! On va vous mettre un son et vous allez improviser sur le geste du jeté. » 

DRAMA, DRAMA, DRAMA…

Du disco et du funk pour les accompagner « et un peu de drama ». Parce que le waacking, c’est aussi basé sur le punking : « On raconte une histoire, on est un personnage de film, on rajoute du drama, de l’émotion, on en fait des caisses ! » Le public se prend facilement au jeu, entre dans la peau d’une grande vedette de cinéma digne des années 50 et jette les bras à la figure des voisin-e-s. Façon de parler, évidemment… Puis d’un personnage, on passe à un autre.

On apprend à manier le jeté mais aussi le rattrapé. On fait semblant de lancer des dés en l’air ou par terre, on freestyle avec des partenaires d’une chanson. « On adore se prendre pour des stars, nous, les waackeurs. Imaginez, vous êtes à Los Angeles, Hollywood. Vous tournez avec Dicaprio. Naturellement, il a le second rôle et vous avez le premier. Y a des caméras braquées vers vous, des photographes, vous êtes belles, vous êtes beaux. Vous êtes sur-e-s de vous. Vous prenez la pose de star, vous croisez les bras, vous jetez un regard de star… », détaille Princess Madoki, tout en simulant des attitudes de diva afin d’expliquer ce qu’est le posing

Derrière elle, s’affichent des photos de celles (et ceux) qui ont inspiré la communauté à l’initiative de cette danse : Greta Garbo, Audrey Hepburn, Fred Astaire ou encore Marilyn Monroe. De profil avec la jambe légèrement pliée, la tête droite, le menton levé et l’arrogance faussement naturelle, le sourire franc ou le regard rempli de sensualité, la grâce de ces célébrités est travaillée, façonnée, fabriquée et figée à jamais.

« À vous de créer vos propres poses », lance la meneuse avant de proposer de terminer en beauté par un soul train (couloir formé par les danseurs-seuses qui passent dedans deux par deux pour danser, encouragé-e-s par les autres participant-e-s), en référence à l’émission Soul train, diffusée aux Etats-Unis de 1971 à 2006. 

C’est grâce à ce show télévisé que le waacking a pu être mis en lumière, mais aussi grâce à des personnalités influentes de la soul comme Diana Ross. En un peu plus de deux heures, Josépha, Sonia et Viola font la démonstration du potentiel et de l’esprit développés par le waacking, sans pouvoir explorer tous les recoins de l’étendue de cette danse. 

AVANT DE WAACKER

Cette danse, elle ne la connaissait pas avant les années 2005/2006. Mais Josépha Madoki a toujours dansé. D’aussi loin que ses souvenirs remontent et d’après les dires de sa famille, dès qu’elle a pu, elle a dansé. Vers 8 ou 9 ans, elle prend ses premiers cours et montre un goût certain pour le mouvement. Dans son quartier, elle se forme au modern jazz et à la danse africaine.

« À 16/17 ans, j’ai découvert le hip hop, j’ai eu un coup de foudre. J’ai dit : c’est ça que je veux faire de ma vie. », se rappelle la danseuse qui a l’air de revivre instantanément ce déclic. À Lille, là où elle grandit, son professeur de danse souhaite créer une compagnie semi professionnelle et la faire monter sur scène pour les spectacles.

« Je voulais vraiment en faire mon métier et mes parents ont dit non. J’ai continué mes études de droit, ça faisait la fierté de mes parents. Mais la danse était plus forte. J’allais à l’université la semaine et je partais en tournée régionale le week-end. J’avais envie de bouger, j’avais envie d’être sur scène. J’ai voulu faire une école de danse à Paris qui forme au milieu du spectacle. Mes parents ont redit non. Mon père est très carré. Mais ce qu’il n’avait pas compris, c’est que ce n’était pas une question. », souligne Josépha qui va alors se démener pour trouver un travail et un logement dans la capitale. 

À la fin des vacances, elle prend sa valise et part faire ce qu’elle a envie de faire : « C’était un stress parce que mon père m’a dit « Si tu pars, tu ne reviens plus ». Il faut être déterminée dans son choix et sa volonté. J’étais certes la meilleure danseuse de la région mais à Paris, il fallait que je me fasse ma place. » 

Là encore, elle témoigne d’une grande volonté et d’une détermination d’acier. Et elle remercie ses parents de lui avoir mis la pression. « Sur une centaine d’auditions, tu en rates 80. Beaucoup de danseuses lâchent. Moi, la voix de mon père résonnait dans ma tête. À l’Académie internationale de danse, j’ai reçu une formation en danse contemporaine, danse classique, jazz, etc. », poursuit-elle, en précisant :

« Quand tu es une femme dans le milieu de la danse, tu dois être pluridisciplinaire. Cette formation m’a permis d’apprendre d’autres choses et de faire autre chose de mon corps. Je suis devenue danseuse professionnelle à ce moment-là. »

DE GRANDES COLLABORATIONS

Elle collabore avec des chorégraphes comme Marguerite M’Boulé et Ousmane Babson Sy – chorégraphe des talentueuses Paradoxsal et membre du Collectif Fair(e) qui dirige aujourd’hui le Centre Chorégraphique National de Rennes et de Bretagne – avec qui elle explore une gestuelle hip hop.

Mais aussi avec James Carles dans Danses et Continents Noirs, projet reprenant les répertoires des danseuses afro-américaines du début du XXe siècle ou encore, côté plus contemporain, avec Sylvain Groud dans Elles, pièce chorégraphique pour cinq danseuses hip hop.

Plusieurs années et une multitude d’expériences plus tard, Josépha Madoki monte son propre solo, Mes mots sont tes maux, dans lequel elle dresse le portrait des femmes meurtries dans leur chair à cause de l’excision subie et contrainte et dénonce ici cette pratique, les douleurs physiques et les souffrances de l’âme infligées.

Entre temps, elle a décroché un gros contrat dans la comédie musicale Kirikou et Karaba, mise en scène et chorégraphiée par Wayne Mc Gregor. Trois mois au Casino de Paris, trois ans de tournée internationale :

« J’ai goûté à la scène tous les soirs, c’était super intense. J’ai invité mes parents. La scénographie était magnifique et c’était un très beau spectacle visuel. Leur vision a changé, ils ont vu la danse comme un vrai travail. Ils ont vu le côté professionnel. Ils ont vu qu’il n’y avait rien de dégradant. C’était ça, la peur qu’ils avaient. »

C’est là que son père va lui dire pour la première fois qu’elle danse comme son arrière-grand-mère. La meilleure danseuse de son village au Congo, pays natal de Josépha. Pour elle, ces propos font sens. Tout comme le fera la rencontre avec le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui qui en 2013 organise une audition à Londres pour son nouveau spectacle tiré de la pièce de théâtre d’Aimé Césaire Une saison au Congo.

Au-delà de l’enthousiasme provoqué par l’éventualité d’une collaboration avec ce professionnel qui la subjugue, elle explique qu’il s’agit là de sa propre histoire, celle de sa famille. Elle est prise et elle réitère l’expérience dans Babel, de ce même chorégraphe qui la fera également danser dans le clip de la chanson « Apeshit » de Beyonce et Jay-Z, tourné au Louvre. Elle est la seule danseuse française dans le groupe et se paye le luxe d’un solo de waacking devant La Joconde. 

RENCONTRE AVEC LE WAACKING

Depuis 2005, Josépha Madoki poursuit son rêve d’adolescente, en étant danseuse professionnelle. De battles hip hop en compagnies, de cours en chorégraphes pluridisciplinaires, elle fige son regard sur une danseuse japonaise qui pratique le waacking.

Cette danseuse, c’est Yoshie, une figure importante et renommée au Japon : « C’était trop beau, c’était trop bien ! Je ne savais pas ce que c’était mais je me suis renseignée sur elle et sur le waacking. » Nouvelle révélation pour la Lilloise qui aime apprendre et se nourrir de nouveautés.

Elle fait des stages à Paris, c’est la renaissance du waacking à cette époque mais en France, cette danse n’a jamais connu le grand essor. À cette époque également, Josépha doute de sa féminité.

« Je venais du hip hop, je n’avais pas encore exploré cette facette-là de moi. Et puis en 2012, je me suis lancée. Je suis allée à Los Angeles, à New York, rencontrer les waackeurs et je me suis aussi beaucoup entrainé toute seule. »
signale la danseuse qui fait encore une fois preuve de détermination dans sa volonté.

Une détermination qui l’emmène l’année suivante en Suède pour participer à Street Star, un des plus grands événements mondiaux. Elle se qualifie pour la demi finale où elle doit y affronter la célèbre Yoshie. Celle qui a fait que tout a commencé pour elle : « Elle m’a inspirée, j’étais trop contente de danser avec elle. Tu vois, je dis danser avec elle et pas contre elle. J’étais sure de perdre mais j’étais trop contente. Et j’ai tellement bien dansé que j’ai gagné. J’ai perdu ensuite mais pour moi, c’était incroyable ! »

Sa carrière prend son envol à cet instant précis. La vidéo de cette demi finale est vue par des centaines de milliers de personnes : « Les gens voulaient apprendre de moi, c’était fou ça pour moi ! » Son personnage, Princess Madoki, elle l’a créé en 2012 et en parle comme une espèce d’exutoire. Elle qui n’avait pas encore exploré sa féminité peut la pousser à son paroxysme dans le waacking.

Talons hauts, faux cils, des airs de diva, « on peut être une queen ou un king, tout est normal, tout le monde est perché dans son monde. » À la différence des battles hip hop dans lesquelles on performe, dans le waack, on s’interroge sur l’histoire que l’on raconte et on se donne « la possibilité de se réinventer ». 

À L’ORIGINE

L’histoire de cette danse part de cette essence-là. « Le waacking est né dans les années 70 et est venu de la communauté gay afro-américaine et latino à Los Angeles. C’était une communauté discriminée à qui on disait « tu n’as pas le droit d’être là, tu n’as pas le droit d’exister ». Mais ce monde-là du cinéma hollywoodien, ils avaient envie de le toucher eux aussi et l’ont reproduit dans les clubs en partant du principe qu’ici on peut être qui on veut être. Beaucoup de danses naissent de frustrations. Ces espaces qu’ils ont créés étaient des lieux d’échange et de liberté. C’est une social dance le waacking ! », se passionne Josépha.

Aujourd’hui, elle puise dans l’esprit initial de cette danse mais insiste sur le fait que l’époque a changé, ainsi que le contexte, « et surtout, ce n’est pas le même pays. » La démarche est différente mais elle a en commun ce besoin de liberté, cette envie de se réinventer.

« En France, de manière générale, il ne faut pas trop en faire et il ne faut pas en dire trop. Le waacking permet la réappropriation. », souligne la waackeuse. Cela signifie la réappropriation de son corps qui ne doit pas être définie par les diktats :

« En tant que femmes, que femmes noires, que femmes racisées, on en est constamment assaillies de diktats au niveau du corps. En waacking, on voit tous les types de corps et personne ne va se juger. Tous les corps sont beaux, toutes les poses sont belles. C’est un espace de liberté ! »

C’est certainement ce qui fait la réussite du Bal Waack. Si personne n’a poussé l’habillement à l’extravagance, les touches argentées et pailletées ornent les hauts et les coiffures des participant-e-s qui, timides au départ, se laissent séduire et se prennent au jeu sans porter trop d’attention aux regards qui pourraient se poser sur leurs mouvements ou attitudes. Le lâcher prise semble imminent. 

ESPACE DE MILITANTISME

Pour la danseuse et chorégraphe Ari de B, formée d’abord au hip hop et ensuite au voguing et au waacking, « c’est un détournement des codes de l’élégance parce que c’est une élégance qui n’est pas accessible. C’est l’élégance blanche, l’élégance riche, qui n’est pas celle des personnes qui incarnent le waacking. Du coup, c’est créer un espace nous aussi en tant que communauté queer, gay, racisée, où on peut se sentir exister et se sentir légitimes dans une élégance et une norme de beauté ou des normes de beauté qui seraient nôtres. Qu’on crée pour nous, par nous. »

Elle poursuit son interview, donnée à Nova en décembre 2017 : « Si on décale un peu le regard, ce qui est un peu le but justement de ma militance ou de mon activisme, de la façon de représenter la danse et dans la façon de me représenter dans la danse, on voit que l’élégance, la beauté et la classe, c’est ailleurs. Dans le waacking, les mouvements de mains, les mouvements de bras sont là pour raconter une histoire, pour attraper la lumière, dire « non ne me regarde mais si regarde moi ». Pour moi, danser, c’est me réapproprier mon corps, me réapproprier ma prise d’espace, c’est me réapproprier mon intérieur et je trouve que c’est vraiment un moyen de résilience, résistance. » 

La puissance et la portée politique, on pourrait passer à côté en découvrant le waack d’un seul œil, pensant que cette danse véhicule finalement une forme de féminité caricaturale et mène à revêtir un masque d’hypocrisie, notamment quand on se réfère à l’écart entre l’image renvoyée par Marilyn Monroe et son vécu dans sa vie privée. Ce serait se fendre de la partie très engagée du waacking d’aujourd’hui, comme ont pu l’exprimer Ari de B et Princess Madoki.

Cette dernière, en plus de défendre la liberté impulsée et insufflée par cette discipline, milite pour la développer en France. « Avec d’autres danseuses avec qui on partage la même énergie et la même vision, on a fait le constat qu’on ne connaissait pas le waacking en France. On apparente ça à du voguing alors que c’est différent. On s’est alors dit qu’on allait s’associer pour faire connaître cette danse. On a alors monté le collectif Ma Dame Paris. », explique Josépha. 

MA DAME PARIS, POUR WAACKER EN FRANÇAIS

Le trio se compose d’elle-même, de Sonia Bel Hadj Brahim et de Mounia Nassangar. Ensemble, elles créent un spectacle court, de moins de 8 minutes, intitulé Waackez-vous français ? pour répondre à cette dérangeante réflexion entendue à plusieurs reprises à l’étranger, visant à leur faire remarquer qu’elles étaient des françaises qui dansaient sur des paroles écrites et chantées en anglais.

Elles décident alors de danser sur des musiques exclusivement francophones pour en effet orienter une danse à travers laquelle le corps bouge en résonnance avec la musique et les mots. « Ça résonne sur notre waacking de danser sur notre langue maternelle. Ça fait évoluer notre danse. », analyse Princess Madoki. De cette version courte, elles ont gardé l’idée du répertoire francophone et ont réalisé une deuxième création, plus longue cette fois, appelée Oui, et vous ? pour répondre à la première. Comme un fil rouge. 

Et c’est d’ailleurs de rouge qu’elles sont vêtues dans cette pièce présentée au Triangle le 1ermars, lors de deux représentations dans la même journée. Et ça commence fort. On est secoué-e-s d’emblée avec la célèbre chanson « Les nuits d’une demoiselle » de Colette Renard, parue en 1963.

« Ça frappe directement. Nous, on a aimé sa façon d’utiliser les mots, de jouer avec les mots et de parler de sexe. Alors, c’est un peu osé d’ouvrir le bal là-dessus mais ça démontre bien la richesse de la langue française et nous, on est fières d’être françaises. », sourit malicieusement Josépha qui pointe avec le même enthousiasme qu’elles font un pied de nez au cliché que l’on pourrait avoir du waacking :

« Comme c’est très féminisé, on nous attend sur le côté belles filles qui font des poses. On n’est pas rentrées dans un côté d’hypersensualité, on a justement intégré très rapidement un tableau froid et robotisé. »

Dans Oui, et vous ?, elles poussent le waacking dans une forme de théâtre chorégraphique et montrent comment à partir d’énergies différentes elles composent une histoire commune. Elles jouent avec les rythmes, effectuent des jeux de miroir, contrebalancent lâcher prise et contrôle, démontrent la puissance de cette danse et de l’étendue de ses possibilités, jusqu’à une forme de transe dans laquelle les mouvements sont tellement rapides et répétitifs que l’on ne distingue plus les doigts de leurs mains ni même leurs bras. 

Puis survient le relâchement qui opère comme une descendante de désinhibants en fin de soirée ou en lendemain de fête. Trente minutes durant, elles témoignent du côté technique très exigeant de cette danse dans les arms control qu’elles confrontent à un côté très brut puisqu’elles poussent au maximum leurs capacités physiques et corporelles. 

C’est une danse à découvrir le waacking, à observer mais surtout à tester. Elle peut être divertissante et légère mais aussi, forte d’une histoire qui ne s’est jamais terminée – les personnes LGBTIQ+ et les personnes racisées étant encore largement discriminées – politique et militante.

On peut d’ailleurs croiser les qualificatifs mais surtout on peut embrasser la liberté que waacker procure. Parce que laisser libre cours à sa féminité n’est pas toujours accepté, on est bien décidé-e-s à faire ce qu’il nous plait !

 

 

Tab title: 
Soyez qui vous voulez !
Démocratiser le waacking
Cours de rattrapage

Célian Ramis

Audrey Chenu, son combat de femme vers l'émancipation

Posts section: 
Location: 
Rennes
List image: 
Summary: 
Ex-dealeuse de shit, ex-taularde, féministe, lesbienne, instit’, boxeuse, slameuse… Audrey Chenu signe en 2013 le livre Girlfight. Portrait.
Text: 

Ex-dealeuse de shit, ex-taularde, féministe, lesbienne, instit’, boxeuse, slameuse… Audrey Chenu peut être qualifiée de bien des choses que l’on pourrait s’amuser à lister ou à classer par ordre de pseudo importance. Mais finalement, ce n’est pas ce qui compte. L’important, c’est ce qu’elle véhicule, à travers son histoire, couchée sur papier dans son livre Girlfight – accompagnée de la journaliste et scénariste Catherine Monroy -  dont elle nous confie la trame lors de notre rencontre, mi-novembre. À l’occasion d’un après-midi slam et d’un apéro-discussion autour de son bouquin, les membres de La Bibliothèque Féministe de Rennes l’ont invitée à partager son expérience de vie à travers les arts de la parole.

L’éditeur, Presses de la Cité, le résume joliment : « C’est la belle histoire d’une fleur poussée au milieu du béton, celle d’une rédemption… »

Née à Caen, Audrey Chenu évolue dans un contexte familial « étouffant et mortifère ». Un père atteint de maladie mentale, donc « absent de mon éducation », une mère dépassée, 4 enfants. Elle est la deuxième de la fratrie, la première fille. « C’est sûr que ça apprend la force et l’indépendance. Je suis devenue la seconde maman, à 7 ans, il fallait savoir tenir la maison », explique-t-elle. L’ambiance n’est pas au partage des sentiments, elle se réfugie dans la lecture, « son échappatoire, son plaisir dans la solitude ».

Elle cherche sa place, elle se débat contre l’idée d’être enfermée dans la case « fille », se vénère et boude. « J’avais pas les armes pour répondre. Pour exister, j’étais insolente », précise la jeune trentenaire. Elle explique alors que c’est à l’adolescence que sa révolte va prendre de l’ampleur. Au lycée, elle fume du shit, pratique pour « aller vers les autres, ça anesthésie les émotions ». Le manque d’argent, l’envie de s’émanciper de sa famille et de s’en sortir seule. Elle a alors 16 ans, bonne élève, quitte le foyer parental et deale du shit, d’abord pour en fumer, puis pour le business. « Les fournisseurs étaient à Paris, mes potes avaient des contacts en banlieue parisienne, car à Caen il n’y en avait plus assez », se souvient-elle.

PRISON ET CAUSE FÉMININE/ISTE

Mais son réseau tombe et la jeune fille se fait balancer et arrêter. Direction la prison de Versailles.

« Le mythe des mecs durs s’est effondré à ce moment-là. Les couilles et le courage, c’est pas que du côté des mecs ! »
 lâche Audrey, d’un ton sec.

Elle découvre le milieu carcéral féminin: « Il y a, entre autre, un partage des oppressions masculines. La plupart des femmes étaient là à cause des hommes. On se rend compte là-bas que l’on est aussi fortes qu’eux. Le mythe de la complémentarité peut être dangereux ! » Autonomie, solidarité, combats menés entre prisonnières, tout cela la mène à percevoir les femmes d’une manière différente « et mène au féminisme ! »

Durant son incarcération, elle trouve également du soutien auprès de François Chouquet, un enseignant donnant des conférences au sein de la prison. « Les cours en prison concernent souvent l’alphabétisation des personnes incarcérées. Avec l’Université Paris 7, il y avait un dispositif pour prendre des cours. J’ai étudié la sociologie, mais il fallait acheter une vingtaine de bouquins. C’est François Chouquet qui me faisait passer les livres lorsqu’il venait, pour que je puisse faire mes fiches de lecture. Cela m’a permis de mettre des mots sur ce que je ne comprenais pas. Il ne s’agissait pas de juste subir et purger ma peine », explique Audrey.

La jeune femme noue des amitiés fortes avec des détenues, « beaucoup de complicité ». À sa sortie, l’une d’elles la recontacte. Elles tombent amoureuses :

« J’ai d’abord été bi, puis lesbienne mais jamais d’histoire en prison ! »

 Audrey travaille à McDo, ne s’investit pas trop et « continue le business » jusqu’à retourner une seconde fois en prison. À Fresnes, cette fois pour 12 mois. « J’ai jamais fait autant de mitard que cette fois là ! », se remémore-t-elle.

SLAM ET ÉDUCATION

Une fois à l’extérieur, deux gros sacs Tati dans les mains, elle ne sait où aller, elle va alors partager les galères et les plans boulots avec des amies ex-détenues. Elle commence l’animation et les scènes slam, elle a déjà touché à l’écriture en prison. Elle rencontre Nina, « une femme incroyable qui anime des ateliers dans une maison de quartier. J’ai fait ça 2 ans, le milieu socio-culturel, c’est précaire mais j’aimais ça ! Être avec les jeunes, avec les enfants ! » Audrey se lance dans un nouveau combat, celui de faire effacer ses peines figurant sur l’extrait de son casier judiciaire.

Elle a choisi d’être institutrice. Il lui faudra un an pour obtenir gain de cause, non sans mal :

« Je me rappelle qu’un des juges m’a dit : « La loi du casier existe pour que les gens comme vous n’accédiez pas à l’Éducation Nationale. » »

 Et c’est en Seine Saint-Denis que l’auteure de Girlfight exerce sa profession d’instit’, depuis 8 ans. Elle n’a pas dit dès le départ, à ses collègues, qu’elle trainait la valise d’ex-taularde dans ses affaires, mais tous le savaient avant publication du bouquin :

« J’ai toujours reçu de la compréhension. Quand les élèves l’ont su, ils étaient étonnés car ils ont l’image de la maitresse douce et gentille. (Rires) Quand le livre est sorti et qu’il a été médiatisé, je ne pensais pas faire l’unanimité par contre ».

Pour elle, il est important de libérer la parole autour de ce type de parcours, briser la honte de la prison, se battre contre les préjugés, et ça avec les enfants : « Je travaille dans un quartier populaire. Certains élèves ont quelqu’un de leur famille ou quelqu’un qu’ils connaissent en prison. C’est important par exemple de travailler ensemble sur l’écriture d’une lettre à quelqu’un qui est en prison. »

BOXE ET ÉMANCIPATION

Si pour l’éditeur, il s’agit d’une histoire de rédemption, Audrey, elle, parle d’émancipation. Les femmes ne sont pas libres. Un constat qu’elle a pu tirer en prison mais également en dehors, lors de sa réinsertion.

« On demande toujours « t’es mariée ? t’as des enfants ? », les femmes sont enfermées dans des rôles ! Mais ça peut tuer et voler des vies. Le sexisme dans l’éducation, l’homophobie, tout ça me révolte ! »
scande celle qui s’est mise à la boxe il y a 5 ans et l’enseigne aux petites filles.

Pour elle, la société ne bouge pas, elle régresse, et la jeunesse le vit mal. Elle voit ce mutisme des femmes comme si ces dernières étaient amputées : « Il faut prendre l’espace, il y a plein de choses à déconstruire ! » Et la boxe se révèle alors comme un des sports les plus complets et exigeants, qui permet de prendre confiance en soi et de se forger un mental d’acier. « On nous fait croire qu’on n’est pas capables. Qu’on est faibles. Quand on regarde dans le métro, les femmes sont recroquevillées. La boxe libère l’agressivité, dresse le corps des femmes et développe la force musculaire. Ça aide à s’affirmer et c’est un sport qui a plein de choses à apporter ! », déclare-t-elle, passionnée et engagée.

L’L’égalité des sexes, acquise ?

« C’est des conneries ! Et quand on voit les réac’ de la Manif pour tous, les réac’ au féminisme… Pour moi, le féminisme, c’est le progrès, c’est une avancée que l’on veut renvoyer dans l’obscurantisme fanatique. Mais l’histoire se répète et nous devons continuer de lutter »

L’écriture, son travail, la boxe et le slam sont donc autant de sources d’inspiration pour Audrey que de moyens pour éduquer à l’égalité et espérer faire passer le message. Le cinéma pourrait bien être un autre biais. Un chemin envisagé par l’institutrice qui pourrait voir son histoire adaptée sur grand écran. Pas dans l’immédiat, faute de temps – elle demande un mi-temps qu’elle n’obtient pour le moment pas – mais elle déjà été approchée dans cette optique précise.

Côté livre, « j’ai dit ce que j’avais à dire. Je ne veux pas écrire un livre pour écrire un livre. Et je me consacre aussi au slam et à l’écriture des autres, pour se libérer ». Se libérer, s’émanciper, le parcours et le combat d’Audrey marchent dans ce sens. Souhaitons que le message soit entendu et se diffuse.