Célian Ramis

Au-delà des normes oppressives, libérer le cul !

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Claire présente son nouveau seule-en-scène, Préliminaires, pénétration, orgasme ?, dans lequel pendant plus d’une heure, elle parle de cul, sans détour et avec beaucoup d’humour. Ça nous plait !
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Mardi 30 juin, à La part des anges, c’est la première fois que Claire présente son nouveau seule-en-scène, Préliminaires, pénétration, orgasme ?, dans lequel pendant plus d’une heure, elle parle de cul, sans détour et avec beaucoup d’humour. Ça nous plait !

Pendant 10 ans, elle s’est emmerdée 95 fois sur 100 en baisant. Durant son adolescence, elle s’est beaucoup touchée, et de partout. Elle s’est regardée aussi. Puis photographiée, puis filmée. Jusqu’au jour où elle a perdu la K7.

« J’avais méga honte. Parce qu’en tant que femme, on n’a pas le droit de se masturber, de se mettre en scène. Que ce soit visible. », souligne-t-elle. Ce qui l’emmerde précisément, c’est le schéma hétéro-cisgenre, « entrée, plat, dessert ». Comprendre alors, préliminaires, pénétration, (marathon à l’)orgasme.

« Quand j’ai commencé à faire l’amour avec des femmes, ce taux d’emmerdement a littéralement chuté. J’aimerais bien pouvoir m’amuser avec des gars. Je suis attirée aussi par les gars. Et je vous en parle car je me rends compte que je suis pas la seule dans ce cas-là. C’est une chouette activité le sexe. Franchement, c’est mon activité préférée. »
poursuit-elle.

Il y a pas mal d’humour et d’autodérision dans son spectacle mais surtout, il y a de nombreuses réflexions, basées sur ses expériences personnelles ainsi que sur des recherches et des discussions avec son entourage. Elle aborde l’apprentissage de la sexualité, avec en toile de fond une transmission phallo-centrée d’injonctions patriarcales. En gros, ce qui compte, c’est la bite et la sacro-sainte pénétration. Ce qui vient avant, on appelle ça préliminaires et ça, ça lui fait chier à Claire :

« Tout le monde pense que ça va des pelles jusqu’à la bite dans la chatte. Dans les rapports hétéros… Mais non, c’est l’ambiançage et ça dure pendant tout le rapport sexuel. »

Elle n’a rien contre la pénétration, elle aime ça, « c’est fort et intense ». Mais elle fait l’analogie avec les betteraves. Elle aime ça mais elle en a ras-le-bol de les manger cuites à la vapeur et coupées en cube avec de la vinaigrette. Il y a plein d’autres façons de les consommer sans pour autant en devenir dégoutée…

Son message, il est là. La sexualité ne peut se réduire à une seule recette ou à une seule formule. Il fait du bien ce spectacle. Il questionne et il nous invite et encourage à mettre nos récits en commun, pour bénéficier « de la puissance de nous tou-te-s » et se rappeler que nous sommes des sujets désirants, maitre-sse-s de nos corps, de nos envies et de nos plaisirs. Au-delà des normes oppressives. 

Célian Ramis

Coincé-e-s dans un jeu sur les féminismes, le pied !

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Nous avons testé l'escale game "Le féminisme expliqué aux extraterrestres" créé et installé à l'université Rennes 2. Le souci : on ne veut pas s'échapper d'un tel endroit...
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Depuis plusieurs années, les Escape Game fleurissent aux quatre coins de toutes les villes et font varier les plaisirs avec des thématiques diverses, comme les vampires, les pirates, les années 80, l’asile psychiatrique, etc. Nous n’avions pas encore testé, c’est désormais chose faite depuis le 9 mars dernier, grâce au service culturel de Rennes 2, des chercheuses et des étudiant-e-s qui ont créé un Escape Game autour des féminismes. Le problème : on n’a pas envie de s’échapper d’un endroit pareil…

En Eldenia, les catégories de genre n’existent pas dans la civilisation, qui utilise alors un pronom neutre pour désigner les individus. Aurissor, un-e Elden venue sur Terre, nous demande alors de l’aide pour comprendre ce qu’est le féminisme et trouver des reliques à ramener dans son cabinet de curiosité intergalactique.

Nous disposons de 15 minutes pour résoudre 6 énigmes qui nous mèneront aux reliques. Deux par deux, on se précipite sur les différents ilots pour s’atteler à notre mission. Face à nous, des cubes comportant des QR code, on les scanne et on accède à une vidéo de la chaine Youtube de Game of Hearth expliquant le courant queer féminisme, valorisant la pluralité des identités sexuelles et de genre, comme l’explique l’étiquette devant laquelle il faut disposer le cube.

Trois autres vidéos nous permettent de compléter le code couleur à trouver : Rokhaya Diallo pour l’afro-féminisme, Sara El Attar pour l’intersectionnalité et le port du voile, et Françoise Vergès pour le féminisme décolonial.

L’énigme ne se termine toutefois pas là. Une fois le code entré dans l’ordinateur, apparaît sur l’écran une photo d’Adèle Haenel. L’actrice fait la Une desInrocks, en novembre 2019. On lève la tête et à notre gauche, on remarque que la couverture est affichée au mur, avec une étiquette délivrant des informations sur Adèle Haenel. 

« Actrice plusieurs fois récompensée et féministe engagée. En 2019, elle prend la parole pour dénoncer les abus sexuels qu’elle a subis de la part d’un réalisateur. À la dernière cérémonie des Césars, elle sort de la salle en signe de révolte face à l’industrie du cinéma patriarcale, ayant récompensé Roman Polanski, violeur récidiviste. »

À côté d’elle, une affiche Power & equality et une autre de Laverne Cox, actrice américaine trans, faisant la Une du Time. On voudrait tout lire, tout scruter, mais ce n’est pas le propos. On se recentre sur l’objectif, le code, la Une, l’affiche… Notre binôme la soulève et y trouve un code. Un code permettant d’ouvrir un coffre détenant une des reliques.

Il y a un côté frustrant à ne disposer que de 15 minutes pour réaliser les missions, pensées et réalisées par un groupe d’étudiant-e-s volontaires qui a planché sur le concept chaque semaine depuis octobre, avec l’aide et l’accompagnement de la doctorante Dolly Ramella, de la maitresse de conférences en linguistique française Griselda Drouet et la professeure des universités Elisabeth Richard.

Frustrant certes mais stimulant et enthousiasmant également. Les énigmes sont inventives et créatives et on kiffe le décor. Partout où se pose notre regard, on prend notre pied. Il y a des clitoris suspendus au plafond, une bibliothèque féministe devant laquelle on s’attarde à lire les tranches des bouquins (et on note les titres, évidemment, pour compléter la notre), un puzzle égalité, des infos sur Lizzo, Odile Fillod ou encore Bell Hooks, un extrait de King Kong Théorie de Virginie Despentes et aussi des slogans de manif’ : « Polanski violeur, cinémas coupables, public complice ». 

Niveau féminismes, il y a de tout. On ne tombe pas dans le mainstream ou la facilité (qui serait de se centrer uniquement sur le féminisme blanc, cisgenre, hétéro…), et ça, ça nous plait. L’ambiance sombre et colorée. L’écho aux actualités. Les références à la pluralité des sujets développés par les féminismes. Sans pour autant exiger des connaissances précises et pointues dans ces domaines pour résoudre les énigmes.

Certes, nous n’avons pas déniché toutes les reliques. Mais il faut dire que nous étions 6 là où la jauge permet d’aller jusqu’à 12 participant-e-s. On s’en fout, on a passé un bon moment dans cet Escape Game « Le féminisme expliqué aux extraterrestres » et on est sorti-e-s avec l’envie de recommencer, sur un créneau plus large. Avis aux créateur-ice-s de scénarios…

 

 

 

Célian Ramis

Masturbation : Libres de jouir !

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Enquête sur le tabou de la masturbation toujours considérée comme inappropriée pour les femmes. Heureusement, ces dernières ont bien decidé de mener une révolution pour réhabiliter le clitoris et affirmer leur droit au plaisir !
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Qu’il est délicat de parler de sexe ! Non pas parce que l’organe génital féminin est une petite chose délicate mais parce qu’on met le doigt (la main, le poing, les deux bras, un sextoy… si vous voulez…) sur un sacré tabou ! On le sait depuis longtemps que le sujet gêne, voire dérange. On passe trop de temps à se triturer le cerveau, et pas assez à se tripoter le clitoris.

On serait bien plus détendues, à l’aise avec nos corps, nos désirs et notre plaisir. Plus à même également de connaître notre sexualité et guider nos partenaires dans la recherche commune (et consentie, c’est quand même la base) de la jouissance.

C’est fascinant, la sexualité. Fascinant de voir à quel point elle semble autant nous libérer que nous enfermer et nous diviser. Influencées par le règne de la pensée religieuse et du patriarcat, les sociétés ont relayé le sujet du plaisir sexuel, seul ou à plusieurs, au rang de tabou. Le sexe, c’est pour la procréation. Le sexe, c’est pour assouvir les pulsions des hommes. Le sexe, c’est viril, c’est hétérosexuel, et puis c’est tout. Les femmes ne seraient que les réceptacles de la graine du mâle supérieur. Et bien non !

Elles possèdent un sexe érectile aux 8000 terminaisons nerveuses, ressentent désirs et plaisirs, n’attendent pas la pénétration (et le pénis) comme le messie, fantasment aussi des situations inavouables… bref, elles ont elles aussi un appétit sexuel, un imaginaire érotique et pornographique et des envies (et des moyens) de se faire plaisir. Du plaisir solitaire au plaisir partagé, la masturbation est une aventure palpitante et intime qui ne peut être ni codifiée, ni limitée par des normes de genre. Et pourtant, elle cristallise les enjeux de pouvoir et de domination.

Action ou vérité. Trois mecs et quatre meufs, dans le salon d’un appartement. « Qui… ici… s’est déjà masturbé ? » Silences gênés, rires nerveux. Les trois gars lèvent la main. « Attends, il y a que les garçons qui lèvent la main ? », pense une des filles, avant d’oser lever la main à son tour. Éclats de rire de la part de celle qui a lancé la question : « Tu t’es déjà masturbée ? » La discussion jette un froid.

Dans les couloirs de l’école, en voyant passer celle qui la veille a avoué se branler, un des garçons s’esclaffe à voix haute : « Elle l’a dit ! Elle se masturbe !! » Ces deux scènes, illustrées dans la bande-dessinée Les crocodiles sont toujours là, de Juliette Boutant et Thomas Mathieu (lire le Coup de cœur, p.6), témoignent d’une problématique encore largement répandue : l’inégale rapport des hommes et des femmes à la masturbation. Il est normal, voire même valorisé, qu’un homme se tripote. Mais une femme ?! C’est clairement inapproprié. On n’ose pas. Ou on aborde le sujet du bout des lèvres… 

BRIMÉE, LA SEXUALITÉ DES ENFANTS

On justifiera, pour les garçons, que dès la puberté, les érections matinales les appellent à faire éternuer leur chibre dressé sous les draps, tandis que pour les filles, rien n’apparaît de manière aussi explicite, leur sexe à elles étant imaginé à l’intérieur. On pense aussi les garçons obsédés par le sexe en mode « alerte gros nichons, flaque dans le pantalon » et les filles fleurs bleues, dans l’attente du prince charmant (comment penser que cette bande de pervers assoiffés de nibards et de pubis chauves puissent opérer une telle métamorphose ?! Ça nous échappe…).  

Grossières erreurs ! Si on dit que dès le plus jeune âge les petits garçons découvrent et jouent avec leur sexe, il en est de même pour les filles. Si on ne les brime pas d’entrée de jeu… Elles aussi peuvent ressentir des sensations dans le bas ventre et du plaisir en frottant leur entrejambe à un objet ou à une main car leur sexe n’est pas qu’à l’intérieur.

A contrario de leurs homologues masculins, elles seront peu nombreuses à obtenir des informations sans le pourquoi du comment et le comment du pourquoi. Manon, 26 ans, regrette de n’avoir pas eu accès à des informations à ce propos quand elle était jeune ado.

Et puis, « vers 15 ans sur les conseils d’une copine j’ai rencontré ma pomme de douche et avec elle mon clitoris ! » Elle se livre facilement dans son rapport à la sexualité : « Les premières années furent cauchemardesques… un viol alors que je n’avais pas encore 14 ans, de nombreuses relations avec des hommes qui abusaient de moi etc…

Heureusement vers ma majorité, j’ai rencontré un partenaire qui m’aimait réellement et il m’a appris à découvrir mon propre corps, le respect de moi-même ainsi que le plaisir relatif au partage, au respect et à l’amour. J’ai connu bon nombre de difficultés dans ma sexualité et c’est toujours par la réflexion, l’analyse de mes ressentis propres (pourquoi ai-je peur/honte/de la culpabilité…) et de la discussion ensuite avec mes partenaires que je les ai surmontées. » 

QU’EST-CE QUE C’EST ?

Petra a aujourd’hui 32 ans. C’est vers 11 ou 12 ans qu’elle a ressenti une sensation de picotements « désagréables et agréables en même temps. » Elle tient à parler de branlette, plutôt que de masturbation :

« C’est important qu’on ait les mêmes termes que les gars. Sinon on a tout de suite l’impression que pour les filles c’est plus doux, plus mignon. C’est faux. Donc je dis la branlette ! » La branlette, pour elle, commence dans son lit, alors qu’elle s’ennuie : « On ne m’en avait jamais parlé avant. Déjà, je trouve que c’est venu assez tard car j’ai plusieurs copines qui ont le souvenir de se toucher lorsqu’elles étaient enfants.

Je me souviens toucher mon clitoris sans savoir ce que c’était. J’avais un crayon de couleur blanc qui ne me servait qu’à être frotté contre le clitoris. Après, en grandissant, je regardais les films du dimanche soir sur M6. Je pensais être la seule au monde à faire ça. Je pensais que j’étais bizarre. Et 15 ans plus tard, j’ai fini par comprendre. Ça craint, faut le dire. »

Rapidement, les filles vont intégrer que si l’envie les reprenait d’aller titiller le on-ne-sait-pas-quoi, elles feraient mieux de rester discrètes à ce propos, voire de carrément s’abstenir. Parce que si elles se laissaient aller à des pulsions sexuelles, qui souvent sont la preuve qu’elles sont possédées par le diable (évidemment), elles seraient cataloguées anormales, voire malsaines et malades.

Si en plus en grandissant, elles assument leur sexualité, elles évoluent dans la catégorie des salopes. En résumé, elles ont le feu au cul et la main dans la culotte. 

SE MASTURBER POUR SOI !

Et alors ? Il est où le problème ? À quoi se bute-t-on ici pour que les réactions soient si vives, gênées, moqueuses, cruelles et/ou menaçantes ? Résidant principalement dans la vision patriarcale de la société, il est indéniable que l’on peine encore aujourd’hui à reconnaître aux femmes la liberté d’une sexualité qui ne dépendrait pas d’un homme.

Il est vrai que la sexualité est toujours envisagée d’un point de vue hétérosexuel, y compris dans la catégorie « Lesbiennes » des sites pornographiques. Tout ne tourne pas autour des hommes. Ou du pénis. La masturbation peut se pratiquer à plusieurs (avec le consentement de chacun-e, on insiste mais bon, c’est pas clair pour tout le monde), et oui, ce sera un acte sexuel, même si aucune pénétration n’a lieu.

La masturbation, comme le reste de la sexualité, c’est une accumulation d’explorations, d’expérimentations, de pratiques et d’informations. Toujours avec les notions de respect et de consentement.

« Ça m’a libérée de façon personnelle d’entendre parler du clitoris et de savoir que c’était normal de se branler. Ça a libéré aussi ma sexualité : j’ai demandé un cunnilingus. Le plaisir sexuel est devenu le centre, la base, de ma sexualité. Je me suis mise à aimer le sexe et pas juste pour faire plaisir aux mecs. Parce que c’est ça qu’on m’a appris, qu’il fallait leur faire plaisir. »
précise Petra. 

POURQUOI DISSIMULER LE CLITORIS ?

Comment avoir l’envie ou l’idée d’explorer une zone que l’on ne connaît pas et dont on ne sait pas grand chose, voire rien du tout ? L’Histoire nous apprend que ce sont les hommes, les explorateurs. Pas les femmes, encore moins les filles. Elles ne sont pas curieuses… Balivernes !

Elles peuvent être les Alexandra David Néel de leur sexe et gravir les sommets du clitoris, parcourir les reliefs des vallées de la vulve jusqu’à l’exploration – à l’aveugle avec le(s) doigt(s) ou à l’aide d’une lampe torche et d’un miroir – des cavités du vagin jusqu’au col de l’utérus. 

Souvent, elles en feront l’expérience seules ou avec des copines, sans trop savoir ce qu’elles touchent et pourquoi ça leur fait du bien (ou pas), pourquoi le corps peut-être se raidit, le clitoris se durcit et leur sexe s’humidifie. Le fait de ne pas nommer, de ne pas montrer et de laisser filles comme garçons dans l’ignorance ne relève pas du détail. Ce n’est pas anodin.

C’est un biais de contrôle non seulement sur le sexe féminin mais aussi sur leur corps et leur sexualité. Une femme informée est une femme dangereuse, potentiellement émancipée ou en tout cas, consciente des inégalités régies par des normes patriarcales qui hiérarchisent les sexes et les genres.  

GROS PROBLÈME D’INFORMATIONS…

Dans le rapport du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, publié en juin 2016, il est notamment expliqué que les jeunes filles « subissent la double injonction de devoir se montrer désirables mais « respectables » ».Et souligne que « les jeunes, et en particulier les filles, méconnaissent leur corps, et le plaisir féminin reste tabou : 84% des filles de 13 ans ne savent pas comment représenter leur sexe alors qu’elles sont 53% à savoir représenter le sexe masculin et une fille de 15 ans sur 4 ne sait pas qu’elle a un clitoris. »

À la rentrée 2019, on compte un seul manuel scolaire de SVT représentant le clitoris. Un seul. Faut-il en parler à l’école ? C’est la question posée par le chroniqueur Guillaume Meurice dans son micro-trottoir diffusé sur France Inter en mars dernier. Si la question peut faire sourire de prime abord, elle pointe la problématique du cruel manque d’informations et des idées reçues que l’on entretient, en ne dispensant pas les cours d’éducation à la vie sexuelle et affective, pourtant obligatoires depuis la loi de 2001.

« La découverte du clitoris date du XVIe siècle, en tout cas la reconnaissance par la médecine, ça veut dire qu’on a découvert l’Amérique avant le clitoris. », remarque le journaliste qui tend ensuite le micro à des passant-e-s dans la rue. Une dame explique alors pourquoi elle est contre l’enseignement du clitoris à l’école :

« Il y a peut-être autre chose à apprendre aux enfants que le clitoris. Je veux dire, ils le découvriront bien assez tôt. L’éducation sexuelle oui…(intervention du chroniqueur : ça peut en faire partie…) Oui mais bon alors la bistouquette aussi… (la bistouquette c’est déjà pas mal enseigné quand même…) Oui enfin d’accord la bistouquette, mais pourquoi le clitoris ? (la bistouquette oui, mais le clitoris non ?) Oui, parce que le clitoris c’est trop précis. »

Elle poursuit : « Est-ce que les garçons ils ont vraiment besoin de savoir comment fonctionne le clitoris de la fille ? (ce serait peut-être pas mal que les garçons ils sachent aussi, non ?) Je pense pas. Parce que je pense que pour les garçons quand ils vont étudier le clitoris, ça va être sexuel. Ils vont vouloir l’appliquer tout de suite. » Voilà, c’est dit. 

LE PRINCIPE DU BOUTON ROUGE

Le 1erseptembre, la brillante Maïa Mazaurette, chroniqueuse spécialiste des sexualités, signait une nouvelle chronique dans Le Mondeautour de nos réticences d’adultes à parler de sexualité aux enfants. En évitant le sujet, on parvient finalement à renforcer leur fascination autour de celui-ci. Principe de l’interdit.

« Si nous démissionnons, alors les pairs, Google et la pornographie répondront aux questions concernant les travaux pratiques ou le plaisir. Rappelons les derniers chiffres : 62% des jeunes ont vu leur première séquence porno avant leur quinzième anniversaire. », commente la journaliste.

Elle démêle, toujours avec autant d’intelligence que de légèreté, le sac de nœuds que les générations se refourguent comme une patate chaude qui aurait chopé la peste, tout comme la plupart des parents et des enseignant-e-s.

« Dernière et plus importante réticence : on aime se raconter que le silence permet de garder l’innocence des enfants intacte (soit que nous ayons la nostalgie de notre enfance, soit que nous regrettions d’avoir été finalement très peu innocent/e). A la naïveté supposée de l’enfant répond alors une certaine naïveté des adultes ! C’est d’autant plus problématique qu’on entend prononcer des mots comme « corruption » (petit conseil : si votre sexualité vous corrompt, peut-être est-il temps de changer de partenaire ou de pratiques). Dans cette optique, le monde de l’enfance représente l’Eden d’avant la pomme. La sexualité serait intrinsèquement mauvaise et dangereuse (eh bien, quel programme !).

Notons alors que cette préservation de l’innocence est circonscrite au sexe : ces mêmes enfants seront exposés sans problème à des contenus violents (rarement perçus comme obscènes, bizarrement), à la maladie, au mensonge ou à la mort. (…) Car finalement, qu’est-ce qui sous-tend l’injonction à « protéger » les enfants ? Une menace bien sûr. Notre sexualité, si satisfaisante soit-elle, reste perçue comme dangereuse, chargée, problématique. Si nous étions sereins, nous transmettrions les basiques avec sérénité. A ce titre, ce sont peut-être les adultes qui devraient parler de sexe, poser des questions, apprendre ! De peur de transmettre à leurs enfants, en plus de leurs précieuses connaissances, un malaise dont ils auront du mal à se débarrasser. » 

LE DROIT DE SAVOIR

Dans une société moderne qui prône à tout va la jouissance, la recherche du plaisir et du bonheur, il semblerait que ce à quoi on nous incite et invite ne soit que matériel et financier. Et dans cette grande publicité mensongère, l’argument de vente, c’est une illusion sexuelle.

L’argument brandi pour vendre, c’est la séduction, et la séduction prend toujours l’apparence d’une femme fatale, très sexy, désirable, peut-être difficilement accessible au départ mais qui ensuite se pliera aux moindres désirs et attentes de l’homme viril. Pour la faire plier, il faut la dominer.

Hypersexualiser les femmes, les érotiser constamment, tout en insinuant qu’à l’entrejambe, elles n’ont rien, parce qu’on ne montre pas, on ne représente pas, on ne nomme pas, c’est leur enlever violemment leurs désirs, leurs plaisirs et leurs capacités à être sujets de leurs corps et de leurs sexualités. Savoir que l’on possède le seul organe dédié au plaisir n’est pas suffisant pour nous libérer de l’oppression masculine qui, entre autre, nous réduit à des objets sexuels.

Mais sur le chemin de la réappropriation des corps, cela fait parti des informations indispensables à l’émancipation des femmes. Nombreuses sont les femmes à revendiquer le droit de chacun-e à disposer librement de son propre corps. À revendiquer l’égalité dans une connaissance de soi et de l’autre et dans une sexualité sans entraves, ce qui implique de savoir précisément ce que l’on a entre les jambes (et que cela n’appartient qu’à nous…).

1998 : DÉCOUVERTE DU CLITORIS, SI, SI ! 

Le 19 septembre, sur France Inter, Giulia Foïs, dans son billet d’humeur sur « Le viol n’est pas une sexualité » rappelle une phrase de Simone de Beauvoir tout à fait appropriée à la problématique : « Nommer, c’est dévoiler, et dévoiler, c’est agir ».

Ce à quoi Julia Pietri participe au quotidien grâce à l’auto-édition de son livre Le petit guide de la masturbation féminineet grâce à la fondation du groupe Gang du clito, à suivre sur Instagram, à l’initiative de la campagne d’affichage, le 8 mars, « It’s not a bretzel » qui décline avec plusieurs couleurs les clitoris assortis toujours d’un slogan percutant et marrant, comme « it’s not an alien », « it’s not a ghost » ou encore « it’s not a legend ».

Le déclic, elle l’a eu à 28 ans. Engagée dans la communication militante avec Merci Simone, elle se rend en Bretagne pour rencontrer deux vannetaises, à l’origine de Wonder Clito. Une gifle la percute mentalement en apprenant que la véritable anatomie du clitoris avait été découverte en 1998.

Dans son livre, elle reprend l’histoire du « va-et-vient répétitif de la reconnaissance du clitoris », recommandé d’utilisation à la Renaissance car on pense la masturbation utile à la procréation. Puis la science avance et le clitoris recule. Jusqu’à être un paria et tomber aux oubliettes (si l’excision n’est soi-disant plus pratiquée en France, elle l’a été jusqu’en 1930).

En 1998, c’est l’australienne Helen O’Connell qui (re)découvre l’anatomie exacte du clitoris. Plus de vingt ans après, on nage toujours dans un grand vide informatif.

« Savoir que l’on a un organe érectile et érogène, ça remet à sa place les deux sexes : ils fonctionnent de la même manière ! Ça repositionne le schéma de la sexualité ! »
nous explique Julia Pietri.

Si les éditeurs ont souhaité retirer le terme « masturbation » du titre, l’autrice a refusé de se soumettre à un tel compromis : « Ils n’ont pas compris l’enjeu, le combat à mener. Tant pis ! Mon objectif, c’est de « détabouiser », de dédramatiser la masturbation, de comprendre l’intérêt de se découvrir. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de témoignages de femmes, ce livre repose là-dessus.

Mon combat c’est de faire le max, avec des campagnes, des livres, etc. pour que toutes les femmes connaissent la véritable anatomie de leur organe sexuel. Si les filles ont une fausse représentation de l’anatomie de leur corps, elles vont se construire avec des questions et des complexes. La base, c’est que les filles et les garçons sont égaux de sexe. Et ça c’est important car on nous apprend toujours que c’est là notre différence. » 

PARLER DE L’ORGANE DU PLAISIR ! 

Pour Fanny, 31 ans, il n’est pas choquant qu’à 13 ans, une fille sur 2 ne sache pas qu’elle a un clitoris. « Je pense que peu de jeunes connaissent la rate, la vésicule biliaire ou l’urêtre. À cet âge-là, peu de filles et de garçons sont sexualisé-e-s je pense. Par la suite, quand on commence à évoquer la sexualité dans les cours de biologie, il faut en parler ! Et en parler comme un organe du plaisir ! », souligne-t-elle.

Pour Julia Pietri, l’argument est difficilement entendable. Certes, les ados ne connaissent pas tous les organes mais savent quasiment tou-te-s dessiner un sexe masculin. Et on ne peut pas dire la même chose avec le sexe féminin.

« Pour moi, c’est politique ! On a moins de pouvoir si on ne sait pas ce qu’on a entre les jambes. Prendre conscience de son corps le plus tôt possible, c’est avoir conscience de soi, savoir dire « je », dire « oui », dire « non ». Ça touche à la question du consentement. Mais bien sûr, dès qu’on donne du pouvoir aux femmes, ça fait peur. Et on a l’idée ridicule que si on laisse les femmes se masturber, les hommes ne serviront plus à rien. C’est n’importe quoi !

La révolution du clitoris va changer la construction des femmes, ce n’est pas anodin. Ce n’est forcément pas la même chose quand tu apprends que tu as un clitoris et à quoi il sert, à quoi il ressemble, à 13 ans qu’à 45 ans ! », conclut-elle, scandalisée qu’on apprenne plus de choses sur le clitoris sur les réseaux sociaux qu’à l’école ou à la maison.

Pour autant, Fanny a bien conscience qu’il est important d’en parler puisque « plus on se connaît physiquement, plus on interprète ses désirs et plus on a accès au plaisir. Et je pense que tout ce qu’on fait dans notre vie a pour but le plaisir (le sien ou celui d’autrui). »

Pour elle, si le clitoris n’apparaît que dans un seul manuel scolaire, c’est sans doute « parce qu’il n’a qu’une fonction plaisir et non reproductive ? Je trouve ça très bien que ça soit en (r)évolution. » Elle n’a pas le souvenir d’avoir souvent entendu d’autres femmes parler de masturbation :

« Ça me gêne que ce soit tabou. C’est « normal » pour un homme mais « déplacé » chez la femme. »

DONNER L’ESPACE ET LA PAROLE AUX JEUNES

Pour Thomas Guiheneuc, coordinateur des projets Santé au sein de l’association rennaise Liberté Couleurs, il ne s’agit « pas forcément d’un tabou mais plutôt d’un manque d’espace pour exprimer ou explorer. » Lui, ainsi que 4 autres collègues, interviennent régulièrement en milieu scolaire, auprès d’un public âgé entre 12 et 25 ans en moyenne, pour aborder les questions de vie sexuelle et affective.

« Nous répondons aux sollicitations d’établissements. En fonction de la maturité du groupe et des demandes, nous abordons la masturbation mais ce n’est pas notre angle d’attaque. », explique-t-il.

À travers des questionnements autour des relations amoureuses et de ce qu’ielles en attendent, la discussion peut s’ouvrir sur la manière dont ielles envisagent et appréhendent la masturbation. Rires gênés, blagues, idées reçues et pression sociale sont souvent les premières réactions mais les professionnel-le-s de l’association savent gérer et cadrer le groupe pour que d’un côté les garçons ne se bidonnent pas « comme des baleines » quand le sujet vient sur la table et pour que de l’autre, les filles osent s’exprimer « sans peur du regard des garçons ».

Par les échanges, il va falloir opérer un processus de déconstruction. « Dans le porno, ils voient un enchainement de séquences qui commence par un rapport bouche/sexe, puis une pénétration et en général ça se termine par une éjaculation à l’extérieur du corps de la femme. En abordant la question de la masturbation, ça permet de les ramener à eux. De s’éloigner de la vision, souvent des garçons, en lien avec la pornographie.

On n’apporte pas de réponse, on remet simplement en perspective le rapport au corps, le rapport à l’autre, le plaisir, le désir, en en profitant pour parler de la notion de confiance, de consentement. On n’est jamais dans la technicité, on intervient sur le bien-être, sur ce que connaître son corps peut apporter, comme le fait de pouvoir dire si certaines choses font du bien ou non. On sait que ça fait du bien si on explore. Nous, on n’est pas là pour leur dire « Faites le », on est là pour parler de la découverte du corps et pour qu’ils sentent libres de le faire ou pas. », commente Thomas Guiheneuc. 

REPRENDRE LES BASES

Il insiste : il n’y a pas une mais des sexualités. Ce qui est important, lors des séances en milieu scolaire (et ensuite tout au long de la vie), c’est la capacité d’écoute et la gestion du groupe afin de canaliser les émotions, afin que puissent s’exprimer les ressentis, les vécus et les questionnements :

«Ils ont fréquemment des questions par rapport à la pornographie parce qu’ils n’ont pas à cet âge-là les filtres et les distances nécessaires. La pornographie, en majorité, répond à des fantasmes d’adultes mis en scène par des adultes. C’est important d’avoir des espaces d’échanges pour aborder ces thématiques.

Je comprends que ce ne soit pas simple d’aborder ça pour un prof ou autre parce que leurs questionnements nous amènent également à nous questionner nous, on n’est pas armés pour tout et on n’a pas toujours les bonnes infos. Dans ces moments-là, quand on intervient, notre compétence n’est pas sur la question des savoirs mais sur la gestion du collectif car on ouvre des boites de Pandore. Il y a parfois des vécus qui sortent dans les séances qui sont très compliqués à gérer. »

Pour lui, les sexualités devraient être au cœur de toutes les approches, aussi bien quand on parle de littérature que d’arts plastiques. Il constate un réel intérêt et de nombreuses appétences des jeunes à pouvoir discuter autour de ce sujet, afin de dissiper la honte et la peur du jugement.

« Il y a plein de questions comme « Peut-on se masturber pendant les règles ? » Bien sûr ! On peut tout faire. Tout dépend de comment la personne se sent avec son corps, avec ses règles. Alors là les gars, souvent, ils font les mines de dégoutés et crient « aaaaaah c’est dégueu ». On peut alors parler avec le groupe du fait que les garçons, eux, n’ont pas ce genre de contraintes.

Et enchainer avec « Pourquoi les garçons peuvent se vanter de se masturber ? », « Pourquoi ce n’est pas naturel chez les filles ? ». On voit bien les enjeux de pouvoir. Les filles s’autocensurent et même se taclent entre elles. Alors, on reprend : c’est quoi l’anatomie, c’est quoi l’organe sexuel féminin, c’est quoi l’organe sexuel masculin ? On insiste beaucoup sur la bienveillance et la confiance comme pré requis à la sexualité. Les gars et les filles ont besoin de l’entendre. Ça les apaise de sortir de la vision de la performance. Et ça leur permet de mettre à distance les normes et les pressions des représentations montrées dans la pub, le porno, etc. » 

PAR SOI-MÊME, POUR SOI-MÊME

Pour Thomas Guiheneuc, le sujet de la sexualité doit pouvoir être abordé avec les jeunes, « en l’inscrivant dans une porte ouverte ». Il développe : dans l’enseignement d’une culture judéo-chrétienne, la sexualité appartient à l’intime et donc à la sphère privée. En parallèle, on laisse les enfants accéder à des émissions télés qui ne se basent que sur le cul ou qui reçoivent des invités qui parlent de cul.

« Arrêtons d’être hypocrite ! On peut en parler comme en Suisse ou en Belgique où ils axent sur la curiosité et non pas sur « l’incitation à ». Avec les jeunes, y a pas de tabous, on propose un sujet et ça sort. Le pire comme le meilleur. Au-delà d’un tabou, il s’agit d’une responsabilité : qui va faire en sorte qu’on en parle ? Il faut bien expérimenter les choses, alors autant le faire avec tout le discernement nécessaire.

À partir du moment où on permet de prendre conscience de son corps, de sa sexualité, de ses désirs, on permet déjà à la personne de pouvoir se dire « j’existe et je peux me positionner dans la société ». Charge à elle de le dire à voix haute, c’est son histoire personnelle, elle en fait ce qu’elle veut. Plus on permettra de se connaître, d’être en capacité de s’accepter (grâce à des structures compétentes), plus on va pouvoir les renforcer par rapport à leurs facteurs de fragilité, par rapport à leur vulnérabilité intime.

Il faut avoir accès aux informations sur le rapport à l’intime, au corps, etc. pour savoir ce que l’on veut, ce que l’on ne veut pas, ce à quoi on aspire, etc. En ayant déjà ce type d’informations, les filles et les femmes seraient plus en mesure d’aller porter plainte pour agressions sexuelles ou viols, on assisterait moins à des propos et des actes LGBTIphobes, si on avait des espaces d’échanges ouverts et sans jugements ! Ça permet de se dire que l’on va découvrir par soi-même ce qui nous concerne nous et qui ne concerne pas les autres ! », conclut l’animateur de Liberté couleurs, dont l’association à mener avec les jeunes et le conseil régional la campagne « La norme, c’est toi ». 

VIVRE DANS LA FRUSTRATION DE SON CORPS

Comme dans toutes les thématiques concernant l’égalité de manière globale, l’éducation doit s’approprier le sujet afin de pallier au manque d’informations. « En bio, on m’a appris que le sexe de la femme servait pour la reproduction. Et que le sexe de la femme, c’était le vagin. Alors que c’est aussi une vulve, avec des lèvres, un clitoris… Mais ça on n’en parle pas. Le pénis est identifié en tant qu’organe sexuel mais pas le clitoris. Les médecins et les gynécos aussi devraient toujours s’assurer que les patientes savent ce qu’elles ont entre les jambes.

Les filles ont intérêt à vivre dans la frustration de leur corps. C’est un empêchement dû au patriarcat. Etre frustrée, c’est ne pas s’exprimer. On garde les femmes dans l’ignorance d’elles-mêmes pour les dominer et les amener à servir le plaisir sexuel masculin. Les garçons aussi doivent savoir. C’est pas sale le sexe d’une femme, c’est pas vulgaire. « Dé-salir » le sexe, dédramatiser, c’est hyper important. », analyse Petra.

Beaucoup de femmes ont grandi dans cette ignorance du clitoris et sa fonction. Certaines se sont interdites d’explorer, d’autres l’ont fait sans en parler et d’autres encore, ont continué de se branler pour le plaisir, sans bâillon. Les parcours et les cheminements sont très variés lorsque l’on aborde le rapport à la masturbation.

Il y en a pour qui la pratique doit rester personnelle, se faire dans les périodes de célibat. D’autres pour qui elle se partage, on peut masturber l’autre, se masturber devant l’autre. Il y en a qui ont peur, il y en a qui n’osent pas, il y en a qui utilisent des accessoires, des sex toys, il y en a qui regardent du porno (dans les confidences entre femmes hétérosexuelles, nombreuses sont celles qui expliquent qu’elles regardent davantage les vidéos lesbiennes), d’autres fantasment d’après leur imaginaire, d’autres lisent des nouvelles érotiques, certaines se caressent tout le corps avant d’en venir à toucher leur sexe, certaines se frottent contre la couette ou un objet… en matière de masturbation, il n’y a pas de manière unique de faire, il n’y a pas qu’une zone à explorer.

Une femme peut aimer branler son clitoris extrêmement rapidement, une autre femme peut ne pas supporter ça. Elle peut aimer ça un jour, et ne pas avoir la même envie la fois suivante. Dans la sexualité, la recherche du plaisir est constamment en mouvement. Elle évolue avec la personne et son vécu. 

LÂCHER PRISE

Fanny a peu de tabous. Pour elle, la sexualité constitue un élément du quotidien. Elle n’a pas de difficulté à aborder le sujet mais établit une distinction entre la sexualité de manière générale et sa propre sexualité, « une chose qui n’appartient qu’à mon conjoint et moi ».

Elle n’a jamais regardé de porno, a appris à découvrir son corps par elle-même mais aussi avec les différents partenaires qu’elle a connus. Depuis sa première grossesse, son rapport à la sexualité a beaucoup évolué :

« Les examens gynécos tous les mois, l’accouchement, l’épisio, etc. ont modifié mon corps et ma libido. Mon ainé est né il y a 2 ans et demi et je l’ai allaité quelques mois. Outre l’épisiotomie de l’accouchement qui a rendu les rapports sexuels douloureux, la lactation m’a provoqué une sécheresse vaginale qui a réduit ma libido à zéro. Par la suite, nos rapports ont repris, j’étais sous pilule, les sensations n’étaient plus douloureuses mais différentes, comme si j’avais été remodelée de l’intérieur (ce qui est finalement le cas).

Ma fille est née il y a quelques mois. Je savais à quoi m’attendre niveau sexualité par la suite, mon conjoint aussi. Nous avons été plus patients. J’ai accouché sans péridurale et ça a été un exercice libérateur pour moi. Déjà le binôme formé avec mon partenaire nous a « soudé physiquement », j’ai maitrisé ce qui se passait en moi, j’étais actrice de ce qui se passait entre mes jambes. J’ai lâché prise, mon instinct animal est ressorti et ça a contribué à me libérer sexuellement. Je n’allaite plus depuis 2 mois et j’ai un stérilet cuivre. J’ai l’impression d’avoir la libido d’une adolescente avec les connaissances d’une femme. Bref, encore beaucoup de changements en perspective. » 

D’UNE INJONCTION À L’AUTRE

Accouchements, problèmes gynécos, maladies, agressions sexuelles, viols, harcèlement, humiliations, méconnaissance du corps (surtout si on ajoute à cela la connerie suprême de prétendre qu’il y a des femmes clitoridiennes et des femmes vaginales…), non prise en compte des ressentis et des vécus, objets sexuels, exotisation des corps racisés, rejet et exclusion des corps et des relations sortant de la norme blanche, hétérosexuelle, mince, jeune, cisgenre… les violences envers les femmes s’accumulent et se croisent pour certaines.

Le corps est le terreau fertile des inégalités et surtout de comment le patriarcat entretient les normes et les complexes. Et on passe constamment d’une injonction à une autre. Des femmes qui simulent, on passe à l’obligation de jouir en permanence. L’orgasme est le saint graal de la femme moderne. Du matin au soir, elle s’active au travail et à la maison, et au lit, elle jouit à tous les coups.

De quoi foutre un sérieux complexe à pas mal de femmes. Encore une fois, on nous ordonne une action, comme si celle-ci était unique. Le plaisir ne se commande pas, et ne peut pas répondre à une consigne donnée à un instant T pour un moment X. Il y a actuellement trop de facteurs contradictoires dans la société pour qu’une femme puisse pleinement s’assumer sans en payer les conséquences.

La liberté intime, elle s’acquiert par l’expérience et la volonté personnelles, assorties à un partage d’informations et de pratiques. Elle est profondément ancrée à notre personnalité, notre mise à nu et relie notre inconscient à notre conscient. Elle participe de facto à notre émancipation.

LA MASTURBATION, C’EST BON POUR LA SANTÉ

« Que je sois libérée sur ma sexualité, ça libère mes partenaires. Je trouve qu’il y a davantage de respect et de consentement, depuis que je me connais mieux, que je sais ce qu’est le clitoris, à quoi ça sert, et que j’assume. J’ai beaucoup plus envie de donner mon consentement pour une relation. Avant, c’était d’accord parce que la société me disait de le faire. Là, je décide et je suis maitre de ma sexualité, de mon corps. Les réseaux sociaux ont un rôle déterminant là-dessus.

Moi, j’ai la chance d’être dans un milieu culturel fort où on a commencé à en parler, avec #metoo, avec des affiches dans la rue, etc. Faut continuer comme ça, faut en parler dans la presse et pas que dans la presse pour les filles, pour tout le monde, faut rabâcher. », poursuit Petra, qui termine sur un message enthousiasmant et militant :

« Se masturber, c’est très bon pour la santé physique et pour la santé mentale. Être maitre de son propre corps ! Pouvoir se donner du plaisir seule, c’est accéder à l’autonomie de ta personne et c’est la meilleure base pour partager et avoir une sexualité épanouie. Je pense qu’il faut tenter des trucs. Toujours dans la sécurité… Et puis, faut arrêter d’avoir peur face aux enfants. Ils mettent leurs mains partout, ils vont forcément mettre les mains sur leur sexe à un moment donné. À nous de leur apprendre que ce n’est ni sale, ni honteux, et qu’ils peuvent prendre leur temps pour découvrir. Moi, je dis : branlez-vous ! »

PARTAGER SES SAVOIRS

La base, c’est donc l’information sur notre sexe et son fonctionnement. Rompre avec le tabou des adultes envers les enfants, par peur de les inciter ou d’être traités de mauvaises personnes qui entrainent les plus jeunes dans la lubie du sexe. Manon qui avoue avoir une réelle passion pour son sexe a à cœur de valoriser et partager les informations autour des sexualités :

« Pour moi, partager, donner, ressentir du plaisir est l’aboutissement de mes relations intimes… Pouvoir partager cet amour me comble de bonheur. Mes amies savent bien à force de me fréquenter que je me fais une véritable joie de répondre à leurs questions, écouter et ensuite donner mon « analyse » de leurs rapports et conseils en tout genre.

Ensuite, je discute de ça avec presque toutes les femmes que je rencontre et bien sûr avec tous les hommes avec qui je partage du plaisir. Je précise que je vis en nomade et que par conséquent je rencontre beaucoup de personnes sur la route. Dernièrement, j’ai beaucoup parlé avec des adolescentes car ma petite sœur a commencé à se poser des questions. Je leur ai donc fait un après-midi « masturbation et amour » pendant lequel elles ont pu parler librement de leurs corps et des relations sexuelles. »

Pour elle, la société n’a que peu évolué sur le sujet : « La sexualité de dominance et d’irrespect est encore plus présente qu’à mon époque. J’aimerais que la société enseigne le respect, le partage et la connaissance du corps des femmes. J’aimerais que l’on arrête de formater les hommes à être des Hommes virils et dominants. J’aimerais que l’on arrête de formater les femmes dans cette image de soumise qui prend son pied à se faire démonter sans préliminaires et qui se doit de faire jouir son partenaire dans l’hypothétique possibilité qu’elle puisse elle aussi, un jour peut-être jouir… »

NE PAS SE CONFORMER À LA PERFORMANCE

Sortie de son carcan, la masturbation est une voie saine pour découvrir son corps. Pas uniquement son sexe puisque les femmes y ont recours pour avoir du plaisir mais aussi pour lutter contre des troubles du sommeil ou pour diminuer les douleurs menstruelles ou des maux de tête, etc. Se détacher du tabou ne s’opère pas en un claquement de doigts.

Cela nécessite du temps. De savoir que parfois ça marche et parfois ça ne marche pas. Esprit et corps sont liés. Le contexte joue sur notre capacité à nous donner du plaisir et inversement. La société, à l’aide de représentations idéalisées, hétéronormées et patriarcales, nous conforme à la performance sexuelle.

Dans le porno, actrices et acteurs sont entrainé-e-s à faire durer l’acte qui se termine quasiment à chaque fois par l’éjaculation masculine que l’on prend automatiquement pour un orgasme, tandis que la femme n’aura elle pas joui. Mais tout le monde s’en fout, elle doit se satisfaire d’avoir reçu la semence mâle dans la bouche, sur le visage, les seins ou une autre partie du corps. La vision est donc celle d’une mécanique bien huilée, celle de la domination masculine.

Qui n’a souvent rien à voir avec la réalité. Personnaliser sa sexualité, c’est effrayant dans ce monde. Mais c’est aussi une aventure excitante et palpitante. Connaître son sexe, son plaisir et ses désirs, c’est enrichissant pour soi, tout d’abord. Et c’est ensuite un apprentissage et des découvertes que l’on peut mettre en partage avec son ou sa partenaire. Pour le ou la guider dans un moment qui puisse se rapprocher au maximum d’une symbiose.

Et pour apprendre de l’autre aussi, en discutant avec lui ou elle sur ses désirs et ses plaisirs. Peu importe notre âge, il y a toujours dans la sexualité de quoi découvrir de nouveaux horizons.

À CHACUN-E SA RÉVOLUTION

C’est ce que nous raconte Mathilde : « Disons que depuis mon adolescence, j’avais en tête une certaine idée du plaisir et voilà qu’à 35 ans je découvre un univers infiniment excitant. Je me masturbe avec l’esprit libre, sans scrupule, sans honte ni retenue. Et le fait d’assumer tout ceci décuple l’ensemble jusqu’au réel épanouissement personnel. »

Elle a un enfant et une vie bien organisée, comme elle le dit. L’an dernier, elle a vécu « une sacrée révolution » dans sa vie sexuelle. Son stérilet hormonal lui crée une baisse du moral et de la libido, elle décide d’en changer et de mettre son organisme « au vert ».

Petit à petit elle ressent des changements, puis les ressent tout d’un coup, « comme si un matin je m’étais réveillée, littéralement, physiquement, comme si tout mon être, mes entrailles, mon cerveau et mon sexe venaient de se libérer de quelque chose. (…) Mon vagin s’ouvrait littéralement rien qu’à l’idée de pouvoir baiser. »

Les premiers temps sont agités, difficiles à gérer, mais Mathilde apprend à contrôler les envies, à les assumer : « Lorsque je sens le désir monter, je vais aux toilettes, me masturbe, jouis et me sens fière, vainqueur, gagnante. Lorsque je suis chez moi je prends un vibromasseur que j’ai acheté un soir après une journée complètement obsédée par l’envie de baiser, à serrer les cuisses au bureau, à me mordre les lèvres. J’ai pris ma voiture et foncé dans un sexshop comme une junkie chez son dealer.

La vendeuse était surprise de constater qu’à mon âge, j’en étais à ce stade d’ignorance des pratiques de masturbation féminine. Elle m’a tout expliqué et m’a présenté sa gamme de sextoys comme un vendeur de voiture compare les options des DCI et vante les mérites du turbo diesel. Je suis ressortie avec une facture conséquente, un tee-shirt cadeau et l’impression d’avoir plus appris en une heure qu’en 20 ans de pseudo-pratique. »

Nombreuses sont les femmes à tenir le même discours que Mathilde. À parfois ressentir que leurs mains vont et viennent sur leur sexe « comme par devoir. » Comme si l’acte était davantage « comparable à une observation anatomique qu’à une entreprise de découverte de soi, sans parler d’une recherche d’un quelconque plaisir. » 

QUAND JE VEUX, SI JE VEUX

On ne doit pas être obligées de jouir, on doit se sentir libres de jouir. Jouir, quand on veut, si on veut. Seule ou à plusieurs. C’est là que le travail peut être long et complexe car il exige de la patiente, des expériences, des recherches mais aussi de se libérer de la pression sociale et de nos propres jugements.

Déconstruire l’idée qu’une femme ne devrait pas se toucher et se donner du plaisir. Qu’une femme ne devrait pas trouver son propre plaisir par ses propres moyens lors d’un acte sexuel avec un homme. La connaissance de soi, de son plaisir et de ses désirs, quand elle est mise en partage, peut aussi offrir un cadre de confiance et de respect pour une communication bienveillante qui amènera les partenaires à s’épanouir dans une sexualité sereine.

Que la femme n’ait pas peur d’assumer et exprimer ses envies, que ce soit dans les mises en situation, les positions, les caresses, les tentatives de découverte, etc. Que l’homme ne se sente pas menacé dans sa virilité si la femme utilise des accessoires ou sa main (en dehors et pendant l’acte). On doit donc pouvoir se sentir libres d’être qui on est dans la plus grande intimité.

Et cela passe non pas par l’injonction à la jouissance mais par la valorisation et l’appropriation des corps des femmes par elles-mêmes. Par la mise en avant de la pluralité des sexes et des façons de prendre du plaisir. Aucun sexe unique, aucune voie unique. Les sexes sont beaux.

MARRE DE VOIR DES PÉNIS SUR LES MURS, ON VEUT AUSSI DES VULVES ! 

Rozenn est graphiste, à Rennes. Elle a créé son alter ego Miss Pakotill, il y a quelques années, « pour créer librement toutes les petites choses qui me passaient par la tête ! » Son univers, elle le décrit comme un mélange très burlesque : « De l’étrange, du gothique naïf ; mêlant corps féminin ou nature… je travaille en noir et blanc principalement avec des touches de doré sur certaines illustrations. » 

À l’occasion de l’exposition Uncensored, en mars dernier, organisée par le collectif Les Femmes libres, la galerie du CROUS dévoilait plusieurs dessins de vulves très graphiques, en noir et blanc, teintées de doré. Elle crayonnait, gribouillait ici et là et a posté sa première vulve sur Instagram en 2017, à peu près. Ce qui l’a motivée ?

« Surement ma déconstruction vis-à-vis du féminisme, un jour, j’en ai eu marre de ne voir que des pénis dans la rue, partout représentés, omniprésents ; alors qu’une vulve c’est quand même plus beau et plus graphique ! J’avais pour idée de faire des collages urbains, pour que le sexe féminin soit un peu plus regardé, connu et reconnu… Pour le moment, ce n’est toujours qu’à l’état de projet, mais qui sait ? Peut-être que bientôt fleuriront dans Rennes mes vulves ! »

Dans son processus de travail, elle s’est inspirée à la base d’un schéma anatomique, pour ensuite déstructurer ses traits et travailler « autour des formes pour créer une sorte de dynamique et jeux de volumes et « matières ». » Elle a voulu que les femmes puissent s’identifier à ces vulves.

Parce qu’elles sont nombreuses à complexer sur la taille de leurs lèvres, la couleur de leur sexe ou leur pilosité, Miss Pakotill offre des représentations qui modifient la perception de notre organe sexuel. C’est exaltant de regarder ses traits, ses variations et ses formes qu’elle leur donne. Et chaque fois, le clitoris en forme de cœur : « ce grand oublié, j’ai voulu le représenter comme ça pour sa grande sensibilité, le dé-diaboliser. »

RÉHABILITER LE GRAND OUBLIÉ

Comme dans les manuels scolaires, le sexe féminin est souvent oublié également des arts : « Il n’est presque jamais représenté ; il est caché, suggéré ; c’est le grand oublié ! On ne sait pas comment il fonctionne, le montrer quelle hérésie ! Il aura fallu attendre 2017 pour que le clitoris soit correctement représenté dans un livre de SVT… Il y a encore du chemin à faire ! Heureusement il y a de plus en plus de personnes qui leur donne une place importante, je pense notamment au collectif Vagina Guerilla, au musée Vagina Museum, à ma copine Julie Burton et ses « chattes » porte-clés, à Vulva Gallery, qui célèbre la diversité, Vulves partout et bien d’autres… ! »

Son message à elle avec sa sérieVulva rejoint le message des militantes prônant la révolution du clitoris : « La beauté des vulves dans leur diversité ! J’aimerais que les vulves soient représentées au même niveau que les pénis, qu’il y ait une appropriation de l’espace urbain ! La vulve intrigue, fascine et terrifie, symbole du don de vie mais aussi du désir féminin ; elle est censurée, cachée, ou non représentée. Parce qu’il y en a de tailles, formes et couleurs différentes, qu’elles sont toutes normales et belles. Afficher une vulve, c’est assumer son corps, assumer ses désirs, une célébration et un amour pour soi, sans complexe. »

Entre la sacralité du sexe féminin et la diabolisation du clitoris, rendons sa personnalité à notre organe sexuel. Unique, beau, acteur du plaisir solitaire comme du plaisir partagé, il n’appartient qu’à nous. À nous de décider de son utilisation, d’arpenter ses reliefs, textures, odeurs, goûts et apparats, comme on veut, quand on veut. De le partager comme on veut, quand on veut. Pour une émancipation personnelle, individuelle et sexuelle. Pour que notre plaisir, comme notre vie, soit entre nos mains !

Tab title: 
Prendre son sexe en main !
Faites-vous plaisir !
Le norme c'est toi
Elles en parlent

Célian Ramis

LGBTIQ+ : le droit d'exister

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50 ans après les émeutes de Stonewall, où en sommes-nous des droits LGBTIQ+ ? Quelles sont les revendications de la Marche des Fiertés 2019 ?
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« Est-ce que, cinquante ans après Stonewall, ce n’est pas le moment de demander à l’État français la réparation pour la répression, la pénalisation et la psychiatrisation des homos et des trans ? », interroge la militante Giovanna Rincon, fondatrice de l’association Acceptess-T, dans Libération le 28 juin dernier.

Une date clé dans l’histoire des luttes LGBTIQ+. Le 27 juin 1969, à New York, la police fait une descente dans le bar Stonewall Inn, situé dans le quartier de Greenwich Village. À cette époque, la législation interdit la vente d’alcool aux homosexuel-le-s, la danse entre hommes et le port de vêtements (soi-disant) destinés aux personnes du sexe opposé.

Les arrestations sont fréquentes. Mais cette nuit-là, les client-e-s du bar vont refuser la répression et engager plusieurs jours d’émeutes désormais célèbres et célébrées lors des Marches des Fiertés, dont la première a eu lieu aux Etats-Unis en 1970. Cinquante ans plus tard, où en sommes-nous ?

Ce n’est un secret pour personne : en 2013, la haine propagée par la Manif pour tous a entrainé une recrudescence de violences LGBTIphobes qui continuent de se répandre. En 2018, la lâcheté politique du gouvernement de Macron sur l’extension de la PMA pour tou-te-s, semblable à celle du gouvernement de Hollande, ne vient pas contrecarrer les attaques.

Loin de là puisque les actes lesbophobes ont drastiquement augmenté. Le rapport annuel de SOS Homophobie est accablant : la structure reçoit de plus en plus de témoignages de la part des personnes ayant subies des violences (15% de plus en 2018 qu’en 2017).

Les persécutions rythment les vies des personnes LGBTIQ+ dont on nie les droits à être libres d’être ce qu’iels sont. Autodétermination, consentement, reconnaissance, respect… Iels prônent le droit de choisir librement et d’exister, tout simplement, sans discriminations. Le 8 juin 2019, Iskis, le centre LGBT de Rennes, organisait comme chaque année, avec ses partenaires, la Marche des Fiertés, réunissant pas moins de 4 000 personnes. La thématique de cette édition : « Intersexes, VIH, transphobie, asile… Où sont nos soutiens ? »

Sur l’esplanade Charles de Gaulle, le cortège s’élance en direction de l’avenue Janvier, afin de rejoindre les quais. Dès les premières minutes de la Marche, une pluie de préservatifs s’abat sur la foule enjouée. Les pancartes Free Hugs affluent, à l’instar des drapeaux arc-en-ciel, trans, intersexes, bis et autres.

Les visages sont radieux, partout les couleurs sont vives, et autour des bus, la musique est forte et la danse, centrale et festive. La Marche des Fiertés défile joyeusement mais n’en oublie pas de battre le pavé à coup de propos politiques et revendicatifs. « Alors, on va avancer doucement mais un tout petit peu plus vite que l’égalité des droits… », glisse malicieusement au micro l’administrateur d’Iskis, Antonin Le Mée.

Il reprend, avec les militant-e-s qui trônent en tête de cortège, les slogans partisans : « On continue de mourir, on continue de l’ouvrir ! », « Ce sont nos vies, nos vies, qui valent plus que leurs frontières ! » ou encore « Rétention, expulsions, Macron, Macron, t’as un cœur en carton ! » et « Les trans en colère, les psys c’est l’enfer ! »

Les banderoles sont tout aussi expressives. « Abolition de la mention de genre à l’état civil », peut-on lire d’un côté, tandis que la pancarte se tourne, au gré du vent : « Mon corps, mon genre, ta gueule ». Simple. Efficace. Tout comme le très explicite panneau « Stop aux mutilations sur les intersexes » ou le piquant « Si vous ne votez pas la PMA, on épouse vos filles ! »

ARRACHER SES DROITS

Arrivée au niveau de la place de Bretagne, la Marche des Fiertés effectue un arrêt, le temps d’un die-in, pour commémorer les personnes LGBTIQ+ décédées. Parce qu’elles ont été assassinées en raison de leur orientation sexuelle, de leur orientation affective, de leur identité de genre, etc. Parce qu’elles sont mortes en fuyant le pays dans lequel elles étaient persécutées, torturées, menacées de mort. Parce qu’elles se sont suicidées.

Dans tous les cas, la non acceptation de la société envers elles leur a couté la vie. Calmement, les manifestant-e-s s’allongent sur la route. Les mots prononcés en amont de la Marche par Yann Goudard, président-e d’Iskis et administrateurice de la Fédération LGBT, résonnent dans les silences :

« La répression poursuit nos existences depuis longtemps. Nos vies font désordre, nous sommes discriminé-e-s, persécuté-e-s. Nous marchons pour nos vies, pour arracher nos droits. (…) Maintenant, soyons visiblement fier-e-s- et clamons notre colère. »

Reprenant la thématique de cette 25eédition rennaise « Intersexes, VIH, transphobie, asile… Où sont nos soutiens ? », Yann Goudard répond, en dressant la liste par la négative : « Pas au conseil des médecins, pas au ministère de la Santé, pas au ministère de l’Éducation nationale, pas au ministère de l’Intérieur, pas au secrétariat chargé de la lutte contre les discriminations, pas à Matignon, pas à l’Élysée… »

La liste des revendications est longue (et complète sur le site de l’association Iskis). Des revendications à prendre en compte de toute urgence, alors que les dirigeant-e-s font les autruches. Le Centre LGBT de Rennes, ainsi que les structures partenaires et les allié-e-s, se mobilisent ce jour-là – comme au quotidien – pour mettre en lumière les luttes « pour l’arrêt des opérations et médications d’assignation des personnes intersexes jusqu’au libre choix de la personne ; pour un accès effectif et gratuit aux différents moyens de prévention des IST, du VIH et des hépatites ; pour le libre choix de son parcours de transition et ses médecins, conformément à la loi, et l’abolition des protocoles inhumains encore existants, notamment ceux de la SoFECT ; pour accorder systématiquement le droit d’asile aux personnes LGBTI exilées fuyant leur pays en raison de leur sexe, orientation sexuelle ou identité de genre ; pour l’ouverture de la PMA à tou-te-s sans discriminations et dans les mêmes conditions ; l’intégration des différentes sexualités, sexes et identités de genre dans les programmes de formations initiale et continue (enseignement, santé, administrations, forces de l’ordre, etc.). »

AMOURS HEUREUX

Dans le cortège, cette année, on ne peut rater les étonnantes nonnes qui défilent aux côtés des manifestant-e-s. Elles ont 40 ans les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence. Elles sont apparues pour la première fois en 1979 dans le quartier du célèbre Harvey Milk, le quartier Castro de San Francisco.

Engagées pour récolter des fonds au profit des malades du cancer et dans des manifestations contre le nucléaire, elles ont répondu et répondent encore à un besoin d’écoute sans jugement et de bienveillance. Pour cela, elles prônent l’expiation de la culpabilité stigmatisante et la promulgation de la joie universelle.

Lorsqu’au début des années 80, le sida apparaît et ravage un nombre incalculable de vies, les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence choisissent de promouvoir l’amour heureux et l’amour libre, le respect de soi et de ses partenaires. En France, plusieurs couvents ont été fondés dès 1989 et œuvrent, comme dans le reste du monde, à l’organisation des séjours de ressourcement désormais appelés Jouvences. Un moment, de trois à quatre jours, dédié aux personnes concernées par le VIH (les personnes touchées, les proches, les personnes ayant une activité en rapport avec le VIH…).

Les Sœurs sont formelles : les Jouvences ne sont pas médicalisées, ni accompagnées par des psychologues. L’idée étant de proposer des espaces de liberté à chacun-e dans lesquels seuls sont imposés le respect de soi, le respect des autres et le respect des heures de repas. Tout peut être exprimé et partagé dès lors que la personne y consent.

« Nous sommes là pour vous écouter, parler de vos peines de cœur, vos peines de cul. Pour vous expliquer comment utiliser des capotes ou vous faire un câlin. »
s’exclame une des Sœurs sur l’esplanade Charles de Gaulle.

Ce qu’elles réclament ? « L’intégrité physique, la reconnaissance de nos identités, de nos amours… Les droits humains pour tou-te-s ! Nous avons un devoir de mémoire envers nos frères, nos sœurs, nos adelphes, celles et ceux qui fuit les zones de guerre pour trouver ici un accueil indigne ! Nous ne les oublions pas. »

Ce jour-là, elles sont présentes pour répandre « amour, joie et beurre salé » dans les cœurs. Comme toujours, les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence s’affichent comme un soutien et dénoncent l’indifférence dans laquelle des personnes LGBTIQ+ meurent, la solitude également dans laquelle ces dernières et d’autres concernées se trouvent, ne serait-ce qu’au travers des difficultés rencontrées pour accéder aux soins et à la santé.

LE DROIT À L’AUTODÉTERMINATION

Et par soins et santé, nous entendons ceux de « tous les jours », pour un rhume ou une gastro, censés être basés sur le respect, le non jugement et la bienveillance, et non des protocoles visant à aliéner les individus que la société voudrait catégoriser de malades mentaux, d’anomalies. Dépénalisée en 1982 en France, l’homosexualité est restée inscrite au registre de la Classification Internationale des Maladies de l’OMS (à laquelle se réfère l’Hexagone) jusqu’en 1992. Avant hier, en somme.

La transidentité, quant à elle, n’a été retirée de la liste des maladies mentales qu’à partir de 2010, en France. Hier, en résumé. « Nous sommes encore considérés comme des individus malades même si aujourd’hui nos parcours sont moins psychiatrisés. », explique Élian Barcelo, vice-président d’Iskis et co-secrétaire du ReST.

Le Réseau Santé Trans (le ReST), c’est un réseau paritaire réunissant des personnes trans et des professionnel-le-s de la santé. Actif depuis trois ans et officiellement créé à Rennes il y a un an (en mars 2018, précisément), il favorise le partage d’expériences et « l’échange sur les protocoles de prise en charge, en concertation avec les personnes trans concernées. »

Aujourd’hui, il existe deux manières de prendre en charge la transidentité, comme le développe Élian Barcelo. Depuis 2010, le parcours – auto-proclamé – officiel est celui proposé par la Société Française d’Études et de prise en Charge de la Transidentité, qui « à côté de professions non médicales telles que les psychologues, sociologues ou juristes, rassemble de façon transversale tous les spécialistes médicaux concernés par la prise en charge de la transidentité, en particulier : psychiatres, endocrinologues, chirurgiens plasticiens, urologues et gynécologues. », peut-on lire sur le site de la structure, qui visiblement oublie de parler des personnes concernées.

« Ça ne convient pas à tout le monde car un suivi psychiatrique est obligatoire pendant deux ans, ce qui peut être stigmatisant et normalisant. Ce processus peut aussi mettre en danger les personnes trans à qui on demande de faire leur coming out auprès de leur entourage sans avoir accès à des hormones de transition. Ce qui veut dire qu’elles font leur coming out avec une apparence qui ne leur va pas. Ça n’aide pas. »
précise le co-secrétaire du ReST.

La deuxième manière, celle pour laquelle œuvre le Réseau, c’est le parcours libre : « La transidentité n’est pas une maladie mais nécessite un suivi médical. L’idée des parcours libres, c’est de pouvoir choisir librement son médecin, son endocrinologue,… Et d’avoir recours à un suivi psy selon le ressenti. Que ça reste un choix, une option. On travaille avec des médecins qui ne demandent pas de certificat psychiatrique et qui ne remettent pas en cause la manière dont la personne se sent, car c’est très personnel. Et on ne force pas le coming out. Et on ne se cantonne pas à l’approche visant à penser uniquement à travers le côté « je ne me sens pas bien dans mon corps », on peut aussi parler de bien-être, de mode de vie de qualité, de réflexion. »

Le ReST prône le principe d’autodétermination des personnes trans. La charte, signée déjà par une trentaine de personnes ainsi que des entités associatives adhérentes telles que Iskis, le Planning Familial 35, Ouest Trans ou encore les Planning Familiaux de Grenoble et de Clermont-Ferrand, repose d’ailleurs sur l’autodétermination et le point de vue non jugeant des professionnel-le-s de la santé.

En résumé, le Réseau milite pour la reconnaissance des personnes trans comme individus à part entière, pouvant ainsi agir et choisir librement, et non comme des personnes atteintes de troubles de la personnalité ne leur permettant pas de décider de leur corps et de leur vie. 

MAIN DANS LA MAIN

Cela devrait être acquis et pourtant l’accueil des personnes transgenres diffère dans la majorité des cas de l’accueil des personnes cisgenres.

« Les médecins ne sont pas formés et souvent, ils ne vont pas se sentir légitimes et/ou compétents pour les transitions mais cela n’empêche pas de suivre le quotidien. Mais ils ont souvent des appréhensions, peur de mal faire. Il y a des choses comme prendre le rythme cardiaque d’une personne transgenre et donc lui demander de soulever son t-shirt qui peuvent être gênantes pour elle. Autre exemple : quand on appelle un cabinet médical, le secrétariat ajoute toujours au téléphone ou en face à face la civilité supposée de la personne, par rapport à la voix ou l’apparence physique.

Dans le réseau, la totalité des médecins demandent uniquement le nom d’usage. Des problèmes peuvent subvenir aussi chez le médecin ou à la pharmacie, si la carte vitale n’a pas pu être changée. Ça les rend souvent surpris ou suspicieux. Les personnes trans constituent une population qui n’a pas un accès facile aux soins alors qu’elle en a besoin. Il est nécessaire d’être dans une démarche de réflexion, de formation. Des choses ont été très bien réfléchies au Planning Familial 35 qui a engagé une réflexion depuis quatre ans. L’accueil y est excellent aujourd’hui. Je préfère envoyer les gens vers le PF35 parce que c’est un endroit où les personnes LGBTIQ+ sont bien accueillies et où les professionnel-le-s peuvent envoyer vers des confrères et des consœurs plus compétent-e-s sur telle ou telle thématique. », détaille Élian Barcelo.

Travailler en collaboration continue avec les professionnel-le-s de la santé, les associations et les personnes trans permet la reconnaissance de l’expertise et l’expérience des concerné-e-s mais favorise aussi l’élaboration d’une réflexion commune convergeant vers l’accueil et l’accompagnement médical, intégrant dans le processus la notion de choix et de respect tant de l’expression de l’identité de genre que dans les parcours de santé. 

NE PAS LÂCHER LE LIBRE CHOIX

Ainsi, le ReST œuvre et participe à trois principes majeurs d’intervention : le travail avec et pour les personnes trans, l’amélioration de l’accès aux soins et la qualité des soins notamment  par l’information et la formation des professionnel-le-s de la santé, et la défense des droits des personnes trans en matière de santé. 

C’est dans le sillon de cette troisième mission que le Réseau s’active actuellement au soutien d’une professionnelle de la santé visée depuis le début de l’année par une plainte de la part du Conseil National de l’Ordre des Médecins, à la suite d’un signalement provenant de proches d’une patiente trans majeure.

« On la soutient, on lui a donné des noms d’avocat-e-s et on a lancé une cagnotte pour l’aider à financer les frais d’avocat car l’assurance professionnelle n’en couvre qu’une petite partie. », explique Élian Barcelo qui poursuit :

« La patiente est majeure et son entourage a porté plainte car elle a été mise sous hormonothérapie avec son accord. Dans un premier temps, l’ordre départemental des médecins a rendu un avis favorable à la professionnelle, invalidant les trois points soulevés par le CNOM qui a choisi de poursuivre la plainte malgré tout. »

Le vice-secrétaire démonte en toute logique les trois faits reprochés à la personne attaquée. Premier point : le non respect de son serment de gynécologue l’obligeant à ne recevoir en consultation que des femmes.

« C’est extrêmement déplacé et c’est insultant. Ce serment n’existe pas. Les gynécos peuvent suivre des hommes cisgenres pour différentes pathologies. C’est clairement de la transphobie. », balaye-t-il d’un revers de la main.

Deuxième point : les traitements hormonaux ne devraient être prescrits que par des endocrinologues. « Dans le Vidal, qui est une référence pour les médecins, il est bien marqué que les gynécologues et médecins généralistes peuvent les prescrire. », s’exclame-t-il.

Troisième point (et c’est là clairement que se niche le problème) : elle ne respecterait pas les recommandations de la Haute Autorité de Santé de 2009 et les recommandations de 2015 concernant les équipes et praticien-ne-s affilié-e-s à la SoFECT.

« Le problème c’est le parcours libre. Que le parcours soit en dehors d’un parcours psychiatrique. C’est considérer la transidentité comme une maladie. La dépsychiatrisation auprès de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) date de 2018 mais il y a certaines structures qui freinent des quatre fers. »
poursuit-il.

Ainsi, cette affaire pointe du doigt plusieurs problématiques majeures : les personnes trans n’auraient visiblement pas le droit de choisir librement leurs praticien-ne-s, les démarquant du reste de la population et le consentement d’un-e patient-e trans majeur-e pourrait être remis en cause par son entourage qui peut se saisir comme bon lui semble de l’Ordre.

Droits de base bafoués, personnes trans infantilisées, stigmatisation normalisée. Les enjeux qui en découlent sont importants : « Si la professionnelle attaquée perd, les parcours libres pourraient être amenés à disparaître et là, ça pose un problème en matière de politique de santé. On ne veut pas lâcher le libre choix. On ne veut surtout pas perdre du terrain là dessus. Dialoguer avec des médecins respectueux, c’est beaucoup pour nous ! »

Concrètement, en terme de politique nationale de santé, le ReST, hormis certains soutiens à l’Assemblée Nationale, au Sénat et du côté du Défenseur des droits, n’est pas aidé dans son combat, « la ministre de la Santé ayant été ambassadrice l’an dernier lors de l’AG de la SoFECT, on peut supposer qu’elle soutient les parcours officiels. »

En résumé, la France n’avance que très partiellement sur les questions de la transidentité : « Le gouvernement gonfle le torse en parlant de la PMA (dont l’extension à tou-te-s est sans cesse reportée depuis 6 ans, ndlr), mais publiquement, les personnes transgenres, on en parle pas beaucoup et on est très loin d’avoir avancé sur la santé. 

En 2016, la loi de modernisation de la justice du XXIe siècle a permis de ne plus passer devant le tribunal pour effectuer le changement de prénom à l’état civil. Désormais, la démarche se fait à la mairie. La réforme a eu lieu parce que la France a été condamnée car elle demandait la stérilisation des personnes transgenres pour obtenir le changement des papiers d’identité. Il a fallu une condamnation !!! » 

L’importance des réseaux comme le ReST et des espaces sécurisés réservés aux personnes concernées n’est plus à démontrer. Face à la transphobie, institutionnalisée mais pas uniquement, l’information et la formation sont indispensables et pourtant, encore minoritaires, voire complètement absentes. Briser le rapport de domination sachant-e/patient-e, c’est un des combats des associations LGBTI.

« Depuis longtemps, depuis les années 90 ! », souligne Élian Barcelo. Les échanges avec les professionnel-le-s de la santé doivent mener à la reconnaissance de l’expertise des personnes trans en matière de transidentité. Là encore, logique…

« Pour le moment, la formation des futurs médecins et pharmaciens est encore verrouillée et il est très compliqué de faire irruption comme ça, dans les formations. En Bretagne, l’association Ouest Trans et le Planning Familial proposent des formations à destination des professionnel-le-s de la santé. Même des formations courtes, simplement pour faire germer la réflexion et apporter les bases théoriques autour de la transidentité. », conclut le vice-président d’Iskis et co-secrétaire du Réseau Santé Trans ponctuant la fin de notre rencontre par un « Voilà à quel point de connaissances on en est… » 

LA BINARITÉ CRÉE LES ANOMALIES…

Les réticences sont nombreuses, les avancées minoritaires. Parce que le système est encore binaire et les cases, essentielles au bon fonctionnement de ce système. Mais l’Homme ne se doit-il pas d’être plus nuancé et complexe que la machine ? Pourquoi s’octroie-t-on le droit d’étiqueter la transidentité à une pathologie et l’intersexuation à une anomalie ?

« Notre société est bornée et prétend que l’humain peut être classé d’une manière binaire. Elle prétend qu’il y a des femelles et des mâles et que ce qui ne rentre pas dans ces cases soi-disant naturelles est anormal et qu’il est donc légitime d’opérer. C’est absurde. Nous savons maintenant que le genre est une construction sociale. Le sexe, bien qu’il soit biologique, relève aussi d’une certaine construction sociale.

Nous avons décidé qu’un clitoris devait avoir maximum une certaine longueur et qu’un pénis devait avoir minimum une autre, qu’un vagin devait avoir une certaine profondeur et que les hormones d’une certaine personne devaient être dans un certain référentiel. Ces limites ont été décidées arbitrairement et légitiment des traitements inhumains. », explique Audrey Aegerter, créatrice de la chaine Audr XY disponible sur YouTube et présidente de l’association InterAction fondée en Suisse.

Elle précise : « En fait, on veut s’assurer que tout le monde puisse avoir un rapport hétérosexuel, que les organes génitaux externes ressemblent à ce qu’on s’attend d’une fille ou d’un garçon et que la puberté se fasse comme attendue en fonction du sexe assigné. Il y a donc une certaine transphobie et homophobie dans la prise en charge des personnes intersexes. Les opérations ont toujours été autorisées… ou du moins, n’ont jamais été interdites mais c’est dans les années 50 que la prise en charge a commencé à être protocolaire. »

Selon l’ONU, on estime à 1,7% de la population concernée par l’intersexuation qui est une variation du vivant, c’est-à-dire une variation des caractéristiques sexuelles, qui peut être de l’ordre chromosomique, hormonale ou des organes génitaux internes et/ou externes. On peut découvrir ces variations à la naissance ou à la puberté, ou même après.

« La plupart de ces variations sont saines et ne nécessitent aucune prise en charge médicale. Malgré cela, beaucoup se font opérer ou subissent des traitements hormonaux sans consentement éclairé et libre. »
souligne Audrey.  

NE PLUS SE SENTIR ISOLÉ-E

Sa chaine, lancée début 2018, et ses vidéos, dont « #Il y a une couille avec votre fille », est un véritable outils de transmission des savoirs autour de l’intersexuation. Et de partage. C’est en regardant les vidéos, sur cette thématique, de Pidgeon et Emilord, deux youtoubeureuses des Etats-Unis, qu’Audrey Aegerter a entendu des vécus similaires aux siens :

« Ces personnes qui semblaient si sûres d’elles, elles n’avaient pas honte de leur intersexuation et en parlaient ouvertement. Elles m’inspiraient et m’inspirent encore beaucoup. Je pensais que je n’assumerais jamais aussi publiquement mon intersexuation. »

Quand elle participe au film Ni d’Eve ni d’Adam : une histoire intersexe, réalisé par la documentariste Floriane Devigne (lire notre critique YEGG#74 – Novembre 2018), elle rencontre d’autres personnes intersexes qui, elles aussi, regardent les vidéos des deux youtoubeureuses :

« Elles autant que moi ne connaissions que les mots des médecins. Des mots qui pathologisaient nos corps. Grâce à ces rencontres et ce film, j’ai finalement pris confiance en moi et fais mon coming-out. Suite aux nombreux coming-out, l’intersexuation a gentiment pris une place chère dans ma vie et n’est plus une tare. Je suis aujourd’hui heureuse et fière d’être intersexe, car sans cela je n’aurais jamais rencontré des personnes que j’aime énormément. »

Personne, parmi la population concernée dans les pays francophones, ne publie de vidéos sur le sujet. Elle décide alors de se jeter dans le bain. Pour les personnes intersexes tout d’abord. Pour qu’elles ne se sentent pas ou plus isolées. Pour qu’elles puissent entendre des témoignages humains et non des paroles médicales visant à leur faire penser qu’elles sont malades.

Mais la chaine Audr XY s’adresse également aux personnes dyadiques, soit les personnes qui ne sont pas intersexes. Pour que les parents ou futurs parents d’enfants intersexe aient accès aux informations. Pour que les associations aient des ressources et des outils. Pour que le grand public sache et que l’intersexuation gagne en visibilité au sein de la société.

« Par le biais de mes vidéos, je suis également rentrée en contact avec d’autres personnes, qui sont dans la même situation que moi il y a quelques années, et qui m’écrivent pour me raconter leurs histoires ou me dire qu’elles se sentent un peu moins seules le temps d’une vidéo. J’espère que ça va avoir un effet d’empowerment et que nous serons plusieurs à faire des vidéos, à parler publiquement et que cela changera un peu les mentalités.

Imaginez si, dans quelques années, il y avait autant de vidéos sur l’intersexuation que sur le véganisme ? On en changerait des choses ! J’ai fait quelques vidéos où je parle avec d’autres activistes sur des sujets divers, comme le sentiment d’illégitimité, être trans et intersexe ou les discriminations structurelles. J’aimerais montrer la diversité des vécus et variations intersexes et ne pas uniquement parler « de moi » afin qu’une majorité de personnes puissent s’identifier à mes vidéos. », commente la présidente d’InterAction. 

DES CORPS SAINS

L’intersexuation n’est pas une nouveauté. Néanmoins, le sujet est tabou. Comme pour la transidentité, professionnel-le-s de la santé, enseignant-e-s, juristes, etc. ne reçoivent aucune formation (non pathologisantes) à ce propos. Les personnes concernées sont encore et toujours considérées comme malades et anormales. Victimes de malformations. Dans sa vidéo sur les opérations, Audrey Aegerter défend les droits de l’autodétermination, de l’enfant et de l’humain :

« Les corps intersexes sont sains. C’est la médecine qui rend les personnes intersexes malades. On considère que le fait d’être déterminé (fille ou garçon) sera bon pour le développement de l’enfant. »

Elle revient plus de 70 ans en arrière pour nous expliquer la cause de la grande perte des droits des enfants intersexes : « Suite à une circoncision particulièrement ratée, le sexologue John Money a créé un protocole particulièrement pathologisant envers les personnes intersexes. Il recommande d’opérer vite, dans le secret. Dans les années 80, les personnes intersexes ont commencé à se (re)construire et ont commencé à se battre pour leurs droits.

Notamment avec l’organisation américaine ISNA et les Hermaphrodites with attitude. L’ISNA a fait un travail exceptionnel. Depuis, les organisations ont des positions officielles et font du plaidoyer politique pour les droits humains. Grâce à cela, il y a eu de grandes avancées pour le mouvement qui adopte aujourd’hui une approche politique par les droits humains et condamne les institutions pour leurs pratiques médicales. Les unes après les autres. »

On est loin du monde qu’elle décrit dans « Une fable intersexe ». Un monde sans mutilations génitales, tortures et violations des droits des enfants. Un monde qu’elle sait non réaliste en l’état actuel mais en lequel elle croit à force de luttes permettant à terme de protéger les enfants intersexes et de les inclure dans la société, sans discriminations.

Pour l’heure, la France comme la Suisse ignorent les recommandations du comité d’éthique invitant les médecins à ne pas opérer les enfants sans consentement éclairé : « L’ONU a depuis 2015 fait plus de 40 réprimandes condamnant la prise en charge des personnes intersexes dans les pays européens. C’est énorme. » À sa connaissance, il n’y aurait qu’à Malte et en Californie qu’il existerait une interdiction formelle des mutilations génitales sur les enfants intersexes « mais la mise en place de nouveaux protocoles tarde… »

L’Occident condamne donc fermement l’excision pratiquée dans plusieurs régions du monde mais autorise et se donne même le droit de mutiler des enfants sur son territoire, en raison de la binarité. Cette dernière « est aujourd’hui la cause d’énormément de souffrance pour beaucoup de personnes. Les personnes LGBTIQ+ sont discriminées et n’ont pas accès aux mêmes droits que les personnes cisgenres, hétérosexuelles et dyadiques.

C’est incroyable qu’en 2019 nous devions toujours nous battre pour exister librement. Les jeunes LGBTIQ+ sont plus susceptibles que les autres de tenter de se suicider, arrêter l’école et/ou être précaires. » Incroyable également qu’il faille rappeler par voie de presse que « le droit des enfants à l’intégrité physique et sexuelle est un droit inaliénable. » (Tribune parue dans Libérationle 10 septembre 2018 revendiquant l’arrêt des mutilations des enfants intersexes). 

LA COMMUNAUTÉ AUX VERTUS GUÉRISSEUSES

Toutefois, les médias sont encore peu nombreux à s’intéresser aux revendications des personnes intersexes (interdiction des traitements et opérations altérant les caractéristiques sexuelles des personnes sans leur consentement libre et éclairé / suppression du genre à l’état civil / soutien psychosocial gratuit et choisi / formation complète et non pathologisante aux personnels soignants, aux enseignant-e-s, aux juristes…).

Ce sont les associations telles qu’InterAction, co-fondé par Audrey Aegerter le 26 octobre 2017 (journée de la visibilité intersexe), Zwischengeschlecht (toujours en Suisse) ou encore le Collectif Intersexes et Allié-e-s (en France) qui œuvrent à l’avancée des droits humains et au changement des mentalités.

Les structures agissent, malgré de faibles soutiens et moyens financiers, sur plusieurs fronts : à la fois politiques, sociétales et personnels. Elles sont à la fois porteuses d’informations et de formations, leviers de visibilité menant à la reconnaissance des personnes intersexes et de leurs droits et organisatrices d’espaces sécurisés.

Pour Audrey, « la communauté intersexe a d’énormes qualités guérisseuses. » Et peut être, en complément de l’entourage si celui-ci est bienveillant, un véritable soutien. Car il ne faut pas oublier la notion dont elle a parlé plus tôt : outre les opérations et les traitements hormonaux effectués dans l’urgence, le « secret » est également un facteur destructeur.

Pour briser le climat de honte, « en tant que personne concernée, il faut beaucoup de courage et de bienveillance. L’intersexuation est encore tellement taboue… Il n’y a malheureusement pas de règle d’or pour briser le tabou, à part parler et faire face aux questions mal-placées, aux remarques désobligeantes et à l’étonnement… Même si ce n’est pas facile tous les jours, briser le secret déjà dans sa propre vie est très émancipateur, à condition qu’on soit dans un environnement safe.

Pour moi, ne plus avoir besoin de mentir, être honnête avec les autres et moi-même quant à mon corps est exceptionnellement émancipateur. Ça me donne de la force et de l’énergie. Malheureusement, ce n’est pas encore sécure pour toutes les personnes et dans tous les milieux, c’est donc un privilège que j’ai de pouvoir parler aussi librement de l’intersexuation. »

BRISER LE CLIMAT DE HONTE

D’ailleurs, elle le dit clairement, s’exposer en tant que personne intersexe sur Internet constitue un danger. Elle craint les trolls et les micro-agressions en ligne mais aussi pour son avenir professionnel, et s’inquiète de transmettre des informations erronées qui pourraient aller à l’encontre du mouvement des intersexes.

Comme dans ses vidéos, Audrey Aegerter pointe des réalités douloureuses et injustes tout en distillant toujours une note de légèreté et d’optimisme : « Lorsque je fais face à des commentaires haineux, cela me prend aux tripes, je tremble et je me demande si c’est vraiment nécessaire de continuer. Mais les échos positifs sont heureusement plus nombreux.(…) J’ai peur que ma visibilité puisse faire peur à mon employeur… Les personnes LGBTIQ+ sont encore beaucoup discriminées à l’embauche et sur le lieu de travail. Cela n’a pas encore été le cas, heureusement ! (…) Grâce à la communauté, à mes ami-e-s et à un travail de recherche que je fais de mon côté, cette crainte (d’être néfaste au mouvement, ndlr) est bien moins présente qu’au début. »

Rompre le silence ne devrait pas s’apparenter à une prise de risque pour la santé physique et/ou mentale de la personne qui entreprend cette action. C’est toute la société qui est concernée par cet état de fait. Pour la présidente d’InterAction, les personnes dyadiques peuvent participer à la suppression du climat de honte et à la stigmatisation que subissent les personnes intersexes. En étant allié-e-s.

« Même si elles ne connaissent pas, a priori, de personnes intersexes. Elles peuvent corriger les personnes qui disent des choses clairement fausses sur l’intersexuation ou une pseudo binarité dans notre société, partager des articles et vidéos sur les réseaux, etc. C’est peut-être pas grand chose mais si une personne concernée le voit, ça peut faire beaucoup de bien et elle saura qu’elle peut s’adresser à elles.

Et en tant que parent, briser le tabou veut dire parler ouvertement à son enfant, lui expliquer de manière appropriée sa variation et l’aimer pour ce qu’il est. Lui donner la force de vivre comme il est et peut-être de changer le monde. », répond-elle, espérant pouvoir aider le plus grand nombre de personnes dyadiques et intersexes à travers ses vidéos, palliant ainsi le manque d’informations dans les médias, les écoles et les formations. 

LA HONTE DOIT CHANGER DE CAMP

Il y a urgence. Déconstruire les normes patriarcales - qui on le rappelle sont principalement binaires (avec la mention « Le masculin l’emporte sur le féminin »), hétéronormées et blanches, entre autre – s’apparente souvent dans l’imaginaire collectif à la perte de privilèges.

Résultat : on préfère ignorer les discriminations subies par les personnes que l’on qualifie de différentes et qu’on assimile pour certaines à des personnes souffrant d’une pathologie. On minimise les vécus, on ignore leurs existences. En somme, on nie véritablement leurs droits à la dignité et à l’humanité.

De temps en temps, de manière totalement aléatoire, on s’émeut. De l’assassinat de Marielle Franco, de l’agression de Julia, du passage à tabac d’un couple lesbien dans le bus. Par exemple, la presse n’hésitera pas à titrer en mai 2019 « Agression de Julia : la transphobie en procès à Paris ».

Vraiment ? Qu’a-t-on fait en août 2018 à la suite du meurtre de Vanesa Campos ? Combien de personnes, ne serait-ce qu’à Rennes, se rassemblent place de la Mairie le 20 novembre, à l’occasion du Jour du Souvenir Trans (TDoR, Transgender Day of Remembrance) afin de commémorer les personnes trans assassinées et poussées au suicide à cause de la transphobie vécue ?

Si quelques actes LGBTIphobes font couler de l’encre dans les médias, ils sont minoritaires face à la liste de prénoms dressés lors du TDoR, face aux chiffres révélés chaque année par le rapport de SOS Homophobie et face à toutes les discriminations tues et toutes celles encore qui ne sont pas dites car elles sont devenues banales, quotidiennes, intégrées.

On s’insurge de l’inhumanité de nos voisins européens (en Pologne, les commerçants ont depuis juillet 2019 le droit d refuser de servir des personnes LGBT) ou non qui persécutent, enferment, torturent, condamnent à mort les homosexuel-le-s. Qu’en est-il sur notre territoire ? Nous inquiétons-nous du sort des personnes étrangères LGBTIQ+, menacées de mort dans leur pays d’origine, à qui l’on n’accorde pas le droit d’asile ? Nous inquiétons-nous réellement de la sécurité de toutes les personnes LGBTIQ+ ? Notre indifférence, notre hypocrisie et notre non remise en cause par rapport à nos responsabilités mettent des vies en danger.

MANQUE DE REPRÉSENTATION

Seules les personnes concernées peuvent parler de leurs vécus. Les allié-e-s peuvent les écouter, sans chercher à minimiser leurs paroles, et peuvent aussi s’informer via les associations, les sites ressources, les articles, les documentaires, les livres, etc. Parce que nous ne manquons pas d’informations mais d’intérêt et ignorons souvent, par conséquent, les biais et canaux qui s’offrent à nous.

La difficulté résidant également dans le fait que les cinémas, chaines TV, médias, maisons d’éditions, librairies, programmateur-e-s artistiques et autres secteurs grand public sont souvent frileux (et LGBTIphobes) quant à ces sujets encore considérés « underground », marginaux.

« La politique est bien moins intéressante pour les médias que de savoir sur quelles toilettes nous allons… »
déclare Audrey Aegerter.

Et cela révèle le manque de représentation des personnes LGBTIQ+ dans la société actuelle qui, tant qu’elles ne déclarent pas publiquement leur homosexualité, transidentité ou intersexuation, sont considérées selon les normes hétérosexuelles, cisgenres et binaires.

« Le manque de représentation fait que nous ne savons pas comment parler d’intersexuation, nous n’avons pas accès à des terminologies bienveillantes et cela participe également au climat de honte. C’est justement afin d’éviter cela que je crée mes vidéos et que je suis aussi visible. Bien que la visibilité ne fasse pas le travail, j’espère qu’elle nous apportera des membres ou motivera d’autres à s’engager.

Le travail doit être fait de manière collective, hors il est très difficile d’atteindre les personnes intersexes. Le manque de représentation participe à cela. Le manque de représentation et d’information en général sur le sujet fait que pour beaucoup de parents, c’est le jour de la naissance de leur enfant qu’ils entendent parler d’intersexuation pour la première fois. Ils ignorent alors le non-fondé des traitements. Tout cela participe à leur détresse. Et c’est un des arguments que les médecins utilisent le plus souvent pour légitimer les traitements… La détresse des parents. », analyse Audrey.

Comme elle le souligne, le manque de représentation favorise la honte. Puisque sans représentation, on pense que la situation est unique, isolée, et rares sont les personnes qui arrivent à supporter d’être à l’écart de la société. À ce jour, peu de personnalités publiques ont révélé leur intersexuation, excepté la mannequin Hanne Gaby Odiele et la femme d’affaires Taylor Lianne Chandler (plusieurs articles supposent l’athlète Caster Semenya en tant que personne intersexe mais  elle n’en a jamais fait mention).

Présenter des profils et des parcours divers, c’est alors faire germer l’idée que ces derniers ne sont pas différents mais que la norme n’est tout simplement pas unique. C’est permettre à tout le monde de se construire grâce à la possibilité de s’identifier à des rôles modèles et ne pas penser que des domaines d’activités ou des métiers sont réservés à telle ou telle partie de la population, majoritairement des hommes blancs hétérosexuels (lire Encadré).

DES DROITS HUMAINS AU PINKWASHING… LA POLÉMIQUE

« Les droits humains sont ma fierté » revendique la grande banderole d’Amnesty International, visible le 8 juin dernier lors de la Marche des Fiertés. Cinquante ans après les émeutes de Stonewall, qui rappelons-le sont à l’origine des premières Marches américaines, on ne peut nier les avancées en terme de droits mais on ne peut également que constater la lenteur avec laquelle les différents gouvernements les ont accordés, peinant encore à reconnaître l’égalité de ces droits aux restants des fameux Droits de l’Homme.

Et le moins que l’on puisse observer également, c’est que les soutiens ne se bousculent pas au portillon. Les vrais soutiens. Pas ceux de Mastercard, Tinder, Google, Air France… dont la présence à Paris a créé la polémique, interrogeant le caractère politique ou commercial de la Marche.

« Le discours, très perceptible lors des débats sur le mariage pour tous, définissant les droits LGBT comme des droits humains est très favorable au pinkwashing, c’est-à-dire au fait pour les entreprises de se donner une image progressiste. », explique le militant queer et anthropologue Gianfranco Rebucini dans une interview accordée à Vice le 28 juin 2019. À New York, la « Reclaim Pride » a été organisée pour se réapproprier la Gay Pride, vidée de son propos revendicatif et contestataire, selon plusieurs milliers de manifestant-e-s.

À Paris, l’appel « Stop au pinkwashing » a été lancé quelques jours avant la Marche des Fiertés afin de souligner le désaccord avec l’organisation officielle. Début juillet, sur Twitter, on pouvait lire le message du Collectif Intersexes et Allié-e-s : « N’oubliez pas que nous, les personnes intersexes, en compagnie d’allié-e-s, avons ouvert la Marche des Fiertés de Paris 2019. Il était impossible de nous manquer, il y a eu des interviews en amont, et pourtant aucun média n’en parle : #IntersexesEnTêtePride2019 ».

Sur le site de Komitid, un article est consacré à une interview de Mischa, membre du Collectif Intersexes et Allié-e-s et co-initiateur des Délaissé-e-s des Fiertés qui ont pris la tête du cortège, juste derrière les Goudou-e-s sur Roues. Il explique :

« Le Mouvement est né d’une frustration, d’une urgence d’exister dans les luttes et les fiertés LGBTI, pour les personnes intersexes. Submergé de travail, le Collectif Intersexes et Allié-e-s, seule association par et pour les personnes intersexes en France, est à la fois très sollicité et ironiquement peu entendu dans les revendications générales de la communauté LGBTI. D’un côté on nous veut partout, et dans le même temps on ne nous donne pas du tout les moyens de l’être. C’est épuisant et frustrant pour nos militant-e-s. Cette année, l’organisation avec l’Inter-LGBT ne s’est pas bien passée.

On leur a fait une proposition de formation, essentielle dans le cadre de la Marche des Fiertés où nos revendications peinent à être portées correctement, dignement. Mais iels nous ont répondu trop tard – et s’en sont excusé-e-s – et nous n’avions plus du tout le temps de nous organiser. Ça ne s’était pas bien passé avec nos partenaires non plus, comme souvent. On était démoralisé-e-s. En parlant avec d’autres militant-e-s (dyadiques), en particulier des militant-e-s queer et antiracistes, j’ai repris espoir et on a fini par vraiment créer quelque chose. Ces militant-e-s, pour la plupart handis, racisé-e-s, queer, jeunes, ont remué ciel et terre pour nous donner un espace et une portée inespérée. »

UNE POSITION POLITIQUE

À Rennes, le 8 juin dernier, la thématique « Intersexes, VIH, transphobie, asile… Où sont nos soutiens ? » a rassemblé près de 4 000 personnes. Pas de chars de grandes entreprises mais des militant-e-s LGBTIQ+, des associations et des allié-e-s. La manifestation offre une large palette du militantisme : du slogan scandé en chœur avec fougue à une danse endiablée, en passant par les roulages de pelles, les tenues en cuir et les meufs aux seins à l’air, il nous semble que peu importe le moyen d’expression de chaque individu réuni dans le cortège, tout est politique.

Et au sein de la foule qui afflue dans les rues de la capitale bretonne, on aperçoit Faty. Elle rayonne. Vêtue de noir et de blanc en hommage aux couleurs du drapeau de la Bretagne, elle prône les droits humains : « C’est ce qui nous lie, le fait qu’on soit humains. On oublie facilement ça. »

Femme, noire, trans, rennaise d’adoption, brestoise d’origine, elle participe pour la première fois à la Marche des Fiertés. « J’en ai entendu parler par des ami-e-s et je me suis dit que ça pouvait être bien pour moi d’y aller. C’était le bon moment. Pour rencontrer d’autres personnes, d’autres associations. Et aussi pour marquer toutes les discriminations que j’ai pu subir. Une manière de porter plainte en quelque sorte. Je ne pouvais pas y aller sans être visible. », déclare-t-elle.

Challenge réussi, son message passe, elle veut que tous les humains soient libres et ce jour-là, elle s’est sentie libre.

« Je n’ai pas choisi d’être une femme, trans, noire. Encore aujourd’hui, j’essaye d’accepter. Ce n’est pas parce que j’ai le sourire que c’est la fête. Mais maintenant je me dis que si on sait que je suis trans, ce n’est pas grave si ça peut aider d’autres personnes. Plus on pense à ce que les autres pensent, plus on s’empêche de vivre. Je n’en pouvais plus de me dire que j’avais une maladie. Ça a été compliqué de passer le cap mais avec ma transition, j’ai pu mettre des mots. »
poursuit Faty.

Et ce qu’elle constate, c’est que toute sa vie, elle a été renvoyée à sa couleur de peau : « Ma transidentité est un problème dans l’intimité. Tant que ça ne se voit pas, ce n’est pas un problème. Quand ça se voit, souvent, il y a des réactions violentes. Ma couleur de peau en revanche, je ne pensais pas que c’était autant un problème. J’ai toujours grandi dans un milieu où il n’y avait que des blancs. Je savais qu’il fallait faire avec et en tant qu’enfant, je pensais que c’était normal qu’on me touche les cheveux, qu’on me tape. Dans les relations, c’est hyper compliqué.

L’objetisation de la femme noire, c’est lourd ! J’appartiens à un rêve mais je n’existe pas. C’est ça qu’on me renvoie. Moi, je rêve d’amour depuis que je suis jeune. Je rêve de quelque chose de beau, d’important. Et dans la société, c’est pareil, je rêve de melting pot. Ce n’est pas parce qu’on est noir-e qu’on doit trainer qu’avec des noir-e-s. On a besoin de toute la diversité. D’une culture avec des cultures. » 

AMOUR, TOLÉRANCE, RESPECT, JUSTICE ET ÉGALITÉ

Comme elle le dit, ce n’est pas le meilleur des mondes dans lequel nous vivons et dire qu’elle va bien serait une affirmation précoce et erronée. Elle travaille à son acceptation :

« Et ça prend toute la vie, cette thérapie avec moi-même. » Aujourd’hui, elle ne veut plus cautionner les faux semblants, ne veut plus se sentir moins importante que les meubles, ne veut pas s’empêcher de sortir et de vivre. Ce qui l’a aidée, c’est la photographie. Si elle avoue se sentir seule constamment, le medium favorise son évasion et transforme la haine qu’elle a envers les hommes, « enfin certains hommes, pas tous. »

Autodidacte, elle produit des images d’une grande puissance. De par la force des expressions qu’elle y met et de l’esthétique du noir et blanc parsemé de graphisme. Ses visuels sont à son image : riches, sensibles et engagés. Faty est profondément militante dans sa vie de tous les jours. Pour elle et pour les autres.

Même si c’est pesant « parfois, en soirée, de se sentir obligée de parler de ma transidentité et de faire de la pédagogie. » L’obligation de se justifier. C’est le prix minimum qu’a fixé la société pour ne pas être dans la norme imposée. Elle s’est rapidement armée mentalement, ce qui n’empêche ni ne guérit les blessures infligées par chaque discrimination subie :

« On ne peut pas oublier les mots, les gestes, les insultes. J’ai travaillé avec des personnes âgées qui ont refusé que je les touche ! Je suis déçue car ça m’a touchée en plein cœur. Moi, j’ai toujours mes yeux d’enfant mais on ne peut ignorer ou laisser passer certaines choses, comme les viols, les assassinats des personnes trans, etc. Stop ! Je prône l’amour, la tolérance, le respect, la justice et l’égalité. »

Quand on lui demande si désormais elle participera à toutes les Marches des Fiertés, elle nous répond très honnêtement qu’elle ne sait pas. Cette Marche qu’elle a entreprise à Rennes en juin 2019, elle en avait besoin. C’était un « challenge personnel, j’en avais même parlé avec mon médecin (qui est dans le Réseau Santé Trans). »

Elle ne peut pas dire par avance si elle y retournera. En revanche, elle conclut sur la certitude qui l’anime aujourd’hui : « L’envie d’être encore debout et de me battre. Il y a des belles choses dans la vie et ça vaut le coup. J’ai eu peur au début d’être dans la Marche des Fiertés. Je n’ai pas regretté. »

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La lutte pour les droits humains
LGBTIQ+ : Fièr-e-s et en colère !
Le droit d'exister pleinement

Célian Ramis

8 mars 2020 : La Révolution !

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« Le 8 mars, on ne veut pas des bons de réduction mais la révolution ! », scandent les militantes du collectif Nous Toutes 35, en cette Journée internationale de lutte pour les droits des femmes.
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« Le 8 mars, on ne veut pas des bons de réduction mais la révolution ! », scandent les militantes du collectif Nous Toutes 35, en cette Journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Dans le contexte politique déplorable que nous vivons actuellement, l’événement est galvanisant et électrisant. Ce 8 mars 2020 marque l’accroissement de luttes qui convergent vers une égalité réelle entre les individus. Contre l’invisibilisation et le rejet des personnes en raison de leur couleur de peau, de leur sexe, de leur identité de genre, de leur handicap, de leur orientation sexuelle, de leur âge. Contre les normes restrictives qui isolent les populations précaires. Contre le patriarcat, le capitalisme et le colonialisme qui encouragent l’exclusion, la division, les violences sexistes, sexuelles, racistes, LGBTIphobes et handiphobes. 

Faut-il encore rappeler à quoi sert le 8 mars ? Oui, il le faut. Car on voit toujours écrit et on entend toujours parler de la « journée de la femme ». La femme unique n’existe pas. On ne peut parler des femmes qu’au pluriel. Oui, la création d’une journée internationale des femmes est l’idée d’une femme, Clara Zetkin, qui en 1910 la propose lors de la conférence internationale des femmes socialistes.

Cette journée est envisagée dans une perspective révolutionnaire, comme le rappelle le site dédié 8mars.info. En 1917, c’est la grève des ouvrières de Saint Pétersbourg qui va l’ancrer à la date qu’on lui connaît aujourd’hui, même s’il faudra attendre la fin de la Seconde guerre mondiale pour qu’elle se propage à travers le monde.

Les Nations Unies reconnaissent officiellement le 8 mars comme Journée internationale des femmes en 1977. La France attend 1982… C’est un événement militant qui commémore les luttes féministes passées, dénonce les inégalités et discriminations qui persistent aujourd’hui et rassemble les énergies pour construire le monde de demain. Un monde qui doit être inclusif et solidaire.

Alors non, on n’offre pas de fleurs à une femme ce jour-là et on ne compare pas le 8 mars à la Saint-Valentin ou à une autre fête commerciale. Les militantes féministes déconstruisent les rapports de domination créés, garantis et transmis par les sociétés patriarcales, capitalistes et coloniales. Les femmes ne sont ni des objets ni des marchandises. Encore moins des êtres inférieurs, faibles et fragiles.

REVENDICATIONS D’HIER ET D’AUJOURD’HUI

Elles le clament haut et fort. À l’année. Et le 8 mars, on les entend plus que jamais car elles unissent leurs forces, elles unissent leurs voix. Leurs colères sont nombreuses et résonnent dans les chants, les danses, les slogans, les pancartes et l’ambiance qui rythment et animent la manifestation. Leurs espoirs et leurs ambitions sont communicatives et dynamisantes.

Les féminismes sont évolutifs et constamment en mouvement. On parle de vague mais au-delà de ça, les militantes affrontent les levers de boucliers et les résistances conservatrices face à leurs revendications et à leurs avancées qui on le rappelle sont conquises et jamais acquises, toujours menacées par l’esprit rétrograde ambiant des privilégiés refusant la remise en question.

Du droit de vote au droit de se disposer librement de son corps, en passant par le droit d’avoir un chéquier et un compte bancaire sans l’autorisation du mari, le droit de divorcer, le droit à la contraception, le droit à l’avortement et autres, les combats ont été nombreux au siècle dernier et poursuivent des luttes déjà engagées par d’autres militantes, à travers le monde entier.

Les paroles autour des violences systémiques se multiplient. Réappropriation du corps, réappropriation de l’espace public, réappropriation des savoirs… Les femmes réclament à juste titre le droit d’exister et d’être qui elles sont et font savoir qu’elles comptent bien l’obtenir par elles-mêmes. Elles sont des individus à part entière et comme chaque être humain, elles sont complexes et ne peuvent être réduites à un corps-objet.

« Cela a déjà commencé dans le cinéma, dans le sport, dans les collectifs intersectionnels, dans les syndicats, les associations, les associations de précaires, de parents. Poursuivons nos efforts, élargissons nos alliances. Nous en appelons à l’indulgence et la solidarité. Nous ne sommes pas que des femmes qui osons prendre la parole aujourd’hui, nous sommes des personnes à part entière et complexes. Cette manifestation à l’image de la révolution, nous la voulons réellement pour tou-te-s, peu importe son identité de genre, peu importe les vêtements qu’on porte, notre lieu de naissance, avec un voile, un tailleur, une mini jupe, en fauteuil, à pied. Et pour toutes les personnes qui subissent d’autres systèmes d’oppression et d’exploitation. Le patriarcat, le colonialisme et le capitalisme s’alimentent ensemble et nous devons les combattre ensemble. », lance le collectif Nous Toutes 35, avant le départ du cortège.

À Rennes, plus de 5000 personnes ont répondu à l’appel du « 8 mars : on arrête toutes » et se sont rassemblées à République, dans la manifestation organisée par le collectif Nous Toutes 35. Un vent de liberté a vite soufflé fort entre les bouches de métro et sous les arcades, où les militantes ont repris des chants révolutionnaires dont « Un violador en tu camino », hymne crée par le collectif de femmes chiliennes Las Tesis à l’occasion du 25 novembre dernier, journée internationale de lutte pour l’élimination des violences faites aux femmes.

NE PLUS SE TAIRE

Depuis plusieurs mois, les témoignages s’accumulent. Il y a l’actrice Adèle Haenel qui porte plainte contre le réalisateur Christophe Ruggia pour agressions sexuelles et harcèlement sexuel lorsqu’elle avait 15 ans, il y a la patineuse artistique Sarah Abitbol dénonce les viols commis par son ancien entraineur Gilles Beyer, il y a Vanessa Springora qui raconte dans son livre Le consentement sa relation toxique avec l’écrivain Gabriel Matzneff, il y a Giulia Foïs qui témoigne de son viol subi il y a 20 ans.

Bien sûr, il y en a d’autres. Et puis, il y a un décompte. 149 femmes assassinées en 2019 par leur conjoint ou ex conjoint. Non pas par amour ou par passion. Comme le rappelle un-e manifestant-e brandissant sa pancarte à République : « Le sexisme TUE. Le racisme TUE. L’homophobie TUE. La transphobie TUE. » Non loin de là, une autre pancarte rappelle également que des prostituées trans sont également assassinées dans l’indifférence la plus totale : « Jessyca Sarmiento, on pardonne pas, on n’oublie pas. »

Le 8 mars, Awa Gueye, membre du collectif Justice et Vérité pour Babacar Gueye, prend la parole pour ne pas qu’on n’oublie que son frère et d’autres personnes racisées sont mort-e-s en raison de leur couleur de peau. En raison du racisme d’état, impuni par la Justice.

« Je suis une femme. Si je suis là aujourd’hui, c’est en tant que mère pour cette manifestation sur les droits des femmes. Je suis là aussi en tant que sœur de Babacar Gueye, assassinée à Maurepas à Rennes, le 3 décembre 2015. Je suis là avec le collectif Justice et Vérité pour Babacar. On est nombreuses, en tant que familles de victimes. On est plusieurs femmes qui luttent contre les violences policières, contre le racisme d’état. Je suis là en tant que femme noire. Mon frère a été assassiné parce qu’il est noir et c’est du racisme d’état. L’état français est raciste. La manière dont ils ont assassiné mon frère, c’est pas normal. Parce qu’une personne qui fait une crise d’angoisse mérite d’avoir du soutien, il mérite d’avoir de l’aide mais c’est pas le cas de Babacar. Babacar il avait 27 ans quand on l’a assassiné de 5 balles. Le policier qui a assassiné mon frère a demandé une mutation dans une autre commune, on l’a muté dans une autre commune. »
a-t-elle déclaré haut et fort. 

LA HONTE DOIT CHANGER DE CAMP, ET VITE !

La veille, à Paris, une Marche féministe nocturne était organisée. Pour revendiquer le droit des femmes d’être dans l’espace public de jour comme de nuit. Sans craindre d’être agressées, harcelées, violées, frappées. Sans craindre les menaces et les rappels à l’ordre. La manifestation s’est clôturée par l’intervention des forces de l’ordre qui ont chargées et interpellées violemment des militantes féministes.

La honte doit changer de camp. « Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire : « Ce n’est pas grave de violer des femmes. », a dit Adèle Haenel au lendemain de la cérémonie des César qui a le 28 février dernier remis le prix de la meilleure réalisation à Roman Polanski.

Elle se lève, avec la réalisatrice Céline Sciamma, et crie « La honte ! ». Son visage et ses paroles accompagnent la manifestation. Tout comme les visages d’Aïssa Maïga, actrice, Megan Rapinoe, footballeuse, Lizzo, parolière et rappeuse, Anne Sylvestre, musicienne, Leslie Barbara Butch, DJ et activiste, Virginie Despentes, écrivaine et réalisatrice, Meryl, compositrice et rappeuse, Beyonce, musicienne, Paul B. Preciado, philosophe, Monique Wittig, rmancière, théoricienne et militante féministe lesbienne, et Sakine Cansiz, co-fondatrice du Parti des travailleurs du Kurdistan, assassinée en 2013. 

Il y a aussi le groupe des Femmes exilées de Rennes qui expriment leurs conditions de vie : « Nous femmes migrantes, exilées, sans papiers, nous manifestons pour dire égaux, égales, personne n’est illégale. On dit stop aux violences sexistes, sexuelles et racistes que nous demandons et demandons la régularisation de toutes les personnes sans papiers. Beaucoup d’entre nous fuient des violences qu’elles subissent dans leur pays. Des mariages forcés, des viols, l’excision, les guerres. Certaines sont mortes. Nous n’oublierons jamais. Pour arriver jusqu’ici, sur la route, beaucoup de femmes vivent des violences, parce qu’elles sont des femmes. La loi française devrait nous protéger. Les femmes victimes de violences sexistes et sexuelles n’obtiennent quasiment jamais d’asile politique pour avoir subi ces violences. Quitter son mari peut empêcher d’avoir son titre de séjour. La loi ne nous protège pas. Elle nous demande toujours plus de documents, de preuves. Quand tu n’as pas de papier, à qui te plaindre ? à qui dire que l’on est victimes de violences ? Une femme quand elle est sans papiers, c’est impossible d’aller à la police pour porter plainte. Beaucoup d’entre nous vivent dans des situations très précaires et n’ont pas de logements. On est donc souvent dépendantes des personnes qui nous logent. On vous laisse imaginer ce que l’on demande à certaines d’entre nous en échange d’un toit. C’est ça ou dormir à la rue, dans des squats. Les femmes qui dorment dehors, elles subissent aussi beaucoup de violences. Pour être indépendantes et libres, nous voulons toutes avoir des papiers, un logement, pouvoir travailler, pouvoir étudier. On veut se battre par nous-même ! Là-bas, ici, partout, on dit stop aux violences sexistes, sexuelles et au racisme. Merci ! »

D’autres associations, d’autres femmes, d’autres personnes viennent alimenter les réflexions de leurs témoignages, de leurs forces, de leur courage et de leur détermination, à l’instar du Collectif Lutte et Handicaps pour l’Egalité et l’Emancipation, Commune Vision, le collectif Braves, les militantes féministes kurdes ou encore le Collectif d’aide internationale inceste et pédocriminalité.

Evidemment, nombreuses sont les personnes présentes qui n’ont pas d’étiquette associative, politique et/ou syndicale. Elles manifestent à titre individuel, pour l’émancipation de chaque individu, pour l’émancipation de toutes les femmes. Pour que celles-ci soient entendues, crues et considérées.

« Pour gagner le rapport de force est nécessaire. Être toujours plus nombreux-euses à entrer en lutte, lutter ensemble, favoriser la solidarité entre et avec les plus précaires et les plus isolé-e-s d’entre nous. Le rapport de force doit être capable de changer le réel. »
conclut Nous Toutes 35.

LES RENCONTRES DES CULTURES FÉMINISTES

Après la manifestation, pendant laquelle chacun-e peut apprécier les collages et messages inscrits sur les murs et les trottoirs de la ville par le collectif Collages Féminicides Rennes, l’équipe organisatrice donnait rendez-vous à l’Hôtel Dieu pour les Rencontres des cultures féministes.

À l’intérieur, ça bouillonne. C’est joyeusement militant, encore une fois super revigorant en terme d’énergies. L’événement est fédérateur et créatif. Au mur, on découvre une carte particpative des lieux d’intérêts & ressources pour les femmes et/ou féministes et/ou LGBTIQA+. Plus loin, on peut sérigraphier à la peinture des photos comportant des slogans ou des images féministes.

Tout le long du couloir, il y a des stands avec des tracts, des infos à prix libre, des personnes faisant partie d’associations et de collectifs comme Commune Vision, Histoire du Féminisme à Rennes, le Collectif d’aide internationale inceste et pédocriminalité, Las Tesis, le groupe de Femmes exilées de Rennes.

Et des affiches en ornent les murs. Femmes racisées, femmes voilées, femmes en fauteuil, femmes blanches, en robe ou en pantalon, avec les cheveux courts ou longs, avec des poils apparents ou non. Elles se tiennent la main. « Parce que les institutions ont été conçues sur un modèle patriarcal et de classe dans lequel nous n’apparaissons qu’en incise ».  

Sans oublier les messages collés à différents endroits du lieu, comme dans les toilettes par exemple : « Tu fais ce que tu veux de ton corps, alors abstiens toi de toute remarque sur le corps ou la tenue des autres personnes. »

La bienveillance est de mise et les Rencontres des cultures féministes exigent le respect de chaque personne présente pour préserver un espace safe :

« Ici, on ne tolère pas les racismes, la transphobie, la grossophobie, le sexisme, le validisme, la putophobie, l’homophobie… Si vous êtes importunés par quelqu’un, vous pouvez vous adresser à une personne du SAPP (Service d’Auto Protection Pailletée) pour en parler, dire ce dont vous avez besoin. Si vous êtes témoins de ce genre de scène, on vous invite à intervenir et/ou nous prévenir. On veut pas faire d’espaces non mixtes mais on veut de la place parce que c’est notre journée, du coup, on compte sur l’attention des mecs cis hétéros dans cette soirée (et tous les autres jours). »

Un espace bibliothèque est installé également avec la Bibli féministe, les Impudentes et Sexclame, et des ateliers sont proposés. On peut assister aux lectures des Dangereuses conteuses qui racontent des histoires pour les petit-e-s et les grand-e-s, dessiner des sorcières ou préparer, apprendre et échanger des punchlines, avant de profiter du concert d’Underbreizh Vulvettes et du DJ set animé par Constance de Rosa Vertov.

On l’a déjà dit, ce 8 mars 2020 a été électrisant et galvanisant. Le militantisme est épuisant mais aussi joyeux. Cette journée internationale de lutte contre les droits des femmes a montré que les femmes étaient de plus en plus nombreuses à aller dans la rue manifester pour leurs droits mais aussi à inventer des slogans, chanter, danser, aller dans des événements pour s’informer, échanger, réaliser des collages, écrire, faire entendre leur voix. Et que les hommes étaient aussi de plus en plus nombreux à marcher à leurs côtés.

C’est inspirant. On peut crier notre colère en tenant la main (symboliquement ou non, tant que les personnes sont consententes) à nos sœurs de lutte, à nos adelphes. On peut découvrir des luttes, des formes de militantisme, des discours, des profils, vécus et expériences varié-e-s. C’est enrichissant. Et tellement enthousiasmant de se dire que ça, c’est un aperçu de ce qui se trame au quotidien, tout au long de l’année. La révolution !

Célian Ramis

L'intime, haut et fort

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Dans la santé sexuelle, il est question de prévention et de lutte contre les IST, de dépistage ou encore de vaccination contre les virus comme Papillomavirus. Mais aussi de choix, de respect et de plaisir !
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Dans la santé sexuelle, il est question de prévention et de lutte contre les IST, de dépistage ou encore de vaccination contre les virus comme Papillomavirus. Mais aussi de choix, de respect et de plaisir !

Selon la définition de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la santé sexuelle « a besoin d’une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, et la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui apportent du plaisir en toute sécurité et sans contraintes, discrimination ou violence. »

C’est là-dessus que s’est basé le comité de coordination de la lutte contre les infections sexuellement transmissibles et le virus de l’immunodéficience humaine (COREVIH) qui, entre le 18 novembre et le 15 décembre, organisait – en parallèle des actions prévues autour de la journée mondiale de lutte contre le Sida (1erdécembre) - quatre « Semaines de la santé sexuelle » dans les départements bretons.

En Ille-et-Vilaine, c’est au début du mois que celle-ci s’est déroulée, proposant le 8 décembre à la maison de quartier Villejean à Rennes le spectacle Ouest Side Stories – À nos amours, créé par la webradio oufipo.org. Sur scène, deux musiciennes, un technicien et un micro. Au premier rang, cinq comédien-ne-s.

Tour à tour, ielles montent sur le plateau et prennent la parole pour exprimer un aspect de leur vie sexuelle et affective. Le premier baiser, l’idée qu’on en a, le rendez-vous, le goût des lèvres de Pierre. Une relation épistolaire, la première rencontre avec la peau d’une femme, le couple, l’entrave à la liberté, la rupture, le départ. Les signaux que l’on interprète, les râteaux, la confusion entre l’attirance et l’amitié, l’apprentissage et la découverte avant la recherche absolue d’une partenaire.

Les trajectoires sont différentes, les prises de paroles également mais l’essence est la même : livrer une partie de son intimité, sans la sacraliser ni la minorer. Pas de jugement dans les récits, ni même de commentaire. Simplement, un partage d’informations. Parmi lesquelles on trouve la religion, la préservation de la virginité, le tabou familial, et puis la rencontre d’un homme respectueux qui pense autrement, la confiance, les premières fois à 28 ans.

La vie avec cette femme rencontrée à 16 ans avec qui la sexualité est heureuse, les questions que l’on balaye et puis l’homosexualité, ou plutôt la bisexualité, la rencontre avec un homme, la vie de famille de avec six enfants dans une grande maison. Ça fait du bien de se rappeler que la sexualité, c’est une histoire d’individus et non de performance et d’injonctions. 

 

Célian Ramis

Danse : Puissance waack

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C’est une danse à découvrir le waacking, à observer et à tester. Elle peut être divertissante et légère mais aussi, forte d’une histoire pas terminée – les personnes LGBTIQ+ et les personnes racisées étant encore largement discriminées – politique et militante.
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Los Angeles. Bienvenue dans les années 70. Homosexuels afro-latinos, faites-vous discrets. Voire invisibles. Le mépris et les discriminations rodent encore, même si les premières gay prides apparaissent, les mentalités sont loin d’avoir évolué.

Dans les clubs, à l’abri des regards de celles et ceux qui voient en vous de la perversité, vous pourrez waacker à volonté. Ici, tout est permis. Sous les feux des projecteurs et les flashs des photographes ébahis, vous diffusez de la liberté, du glamour et de la sensualité. Vous dansez et vous êtes magnifiques !

Si on parle d’élégance à la française, on doit bien avouer malgré tout que le waacking n’est pas très répandu dans l’Hexagone. Pourtant, nous en avons des waackeuses d’excellence, dignes héritières de cette danse afro-américaine gay, inspirée par les stars du cinéma hollywoodien des années 50. Changement d’époque, changement de contexte, changement de pays, les ambassadrices d’aujourd’hui tendent à montrer que le waacking peut aussi rimer avec la francophonie. Rencontre avec Princess Madoki et le collectif dont elle fait partie, Ma Dame Paris, dont l’objectif est de faire connaître cette danse, la démocratiser, en montrant comment chacun-e peut se l’approprier, sans jamais en oublier son origine. 

« Le waackeur, il aime être beau, il aime être vu, il est le premier personnage du film, pas autre chose, on ne filme que lui. Mais y a un truc que je ne vous ai pas dit. Ça fait super mal au bras ! », rigole Josépha Madoki. Dimanche 10 mars, à partir de 16h, elle mène le Bal Waack sur la scène de L’Étage du Liberté, à Rennes.

Invitée par Le Triangle, elle est entourée de deux assistantes : Sonia Bel Hadj Brahim, membre du collectif Ma Dame Paris, et Viola Chiarini, fondatrice du collectif Mad(e) in Waack. Face à elles, une foule pailletée et strassée – avec modération – de femmes et d’hommes suspendu-e-s aux funky steps de Princess Madoki, qui décompose les pas, sans musique dans un premier temps. 

Elle avait raison, les douleurs se font ressentir rapidement, les mouvements de bras étant à la base de la danse : « C’est très important en waacking, la posture du corps. On est fier-e-s et on a la tête haute. La traduction de « waack », c’est « tu crains », et pour le dire, on fait un geste de la main, vous savez quand on lève la main en l’air et on envoie balader quelqu’un ?! À partir de là, on peut freestyler, s’amuser ! On va vous mettre un son et vous allez improviser sur le geste du jeté. » 

DRAMA, DRAMA, DRAMA…

Du disco et du funk pour les accompagner « et un peu de drama ». Parce que le waacking, c’est aussi basé sur le punking : « On raconte une histoire, on est un personnage de film, on rajoute du drama, de l’émotion, on en fait des caisses ! » Le public se prend facilement au jeu, entre dans la peau d’une grande vedette de cinéma digne des années 50 et jette les bras à la figure des voisin-e-s. Façon de parler, évidemment… Puis d’un personnage, on passe à un autre.

On apprend à manier le jeté mais aussi le rattrapé. On fait semblant de lancer des dés en l’air ou par terre, on freestyle avec des partenaires d’une chanson. « On adore se prendre pour des stars, nous, les waackeurs. Imaginez, vous êtes à Los Angeles, Hollywood. Vous tournez avec Dicaprio. Naturellement, il a le second rôle et vous avez le premier. Y a des caméras braquées vers vous, des photographes, vous êtes belles, vous êtes beaux. Vous êtes sur-e-s de vous. Vous prenez la pose de star, vous croisez les bras, vous jetez un regard de star… », détaille Princess Madoki, tout en simulant des attitudes de diva afin d’expliquer ce qu’est le posing

Derrière elle, s’affichent des photos de celles (et ceux) qui ont inspiré la communauté à l’initiative de cette danse : Greta Garbo, Audrey Hepburn, Fred Astaire ou encore Marilyn Monroe. De profil avec la jambe légèrement pliée, la tête droite, le menton levé et l’arrogance faussement naturelle, le sourire franc ou le regard rempli de sensualité, la grâce de ces célébrités est travaillée, façonnée, fabriquée et figée à jamais.

« À vous de créer vos propres poses », lance la meneuse avant de proposer de terminer en beauté par un soul train (couloir formé par les danseurs-seuses qui passent dedans deux par deux pour danser, encouragé-e-s par les autres participant-e-s), en référence à l’émission Soul train, diffusée aux Etats-Unis de 1971 à 2006. 

C’est grâce à ce show télévisé que le waacking a pu être mis en lumière, mais aussi grâce à des personnalités influentes de la soul comme Diana Ross. En un peu plus de deux heures, Josépha, Sonia et Viola font la démonstration du potentiel et de l’esprit développés par le waacking, sans pouvoir explorer tous les recoins de l’étendue de cette danse. 

AVANT DE WAACKER

Cette danse, elle ne la connaissait pas avant les années 2005/2006. Mais Josépha Madoki a toujours dansé. D’aussi loin que ses souvenirs remontent et d’après les dires de sa famille, dès qu’elle a pu, elle a dansé. Vers 8 ou 9 ans, elle prend ses premiers cours et montre un goût certain pour le mouvement. Dans son quartier, elle se forme au modern jazz et à la danse africaine.

« À 16/17 ans, j’ai découvert le hip hop, j’ai eu un coup de foudre. J’ai dit : c’est ça que je veux faire de ma vie. », se rappelle la danseuse qui a l’air de revivre instantanément ce déclic. À Lille, là où elle grandit, son professeur de danse souhaite créer une compagnie semi professionnelle et la faire monter sur scène pour les spectacles.

« Je voulais vraiment en faire mon métier et mes parents ont dit non. J’ai continué mes études de droit, ça faisait la fierté de mes parents. Mais la danse était plus forte. J’allais à l’université la semaine et je partais en tournée régionale le week-end. J’avais envie de bouger, j’avais envie d’être sur scène. J’ai voulu faire une école de danse à Paris qui forme au milieu du spectacle. Mes parents ont redit non. Mon père est très carré. Mais ce qu’il n’avait pas compris, c’est que ce n’était pas une question. », souligne Josépha qui va alors se démener pour trouver un travail et un logement dans la capitale. 

À la fin des vacances, elle prend sa valise et part faire ce qu’elle a envie de faire : « C’était un stress parce que mon père m’a dit « Si tu pars, tu ne reviens plus ». Il faut être déterminée dans son choix et sa volonté. J’étais certes la meilleure danseuse de la région mais à Paris, il fallait que je me fasse ma place. » 

Là encore, elle témoigne d’une grande volonté et d’une détermination d’acier. Et elle remercie ses parents de lui avoir mis la pression. « Sur une centaine d’auditions, tu en rates 80. Beaucoup de danseuses lâchent. Moi, la voix de mon père résonnait dans ma tête. À l’Académie internationale de danse, j’ai reçu une formation en danse contemporaine, danse classique, jazz, etc. », poursuit-elle, en précisant :

« Quand tu es une femme dans le milieu de la danse, tu dois être pluridisciplinaire. Cette formation m’a permis d’apprendre d’autres choses et de faire autre chose de mon corps. Je suis devenue danseuse professionnelle à ce moment-là. »

DE GRANDES COLLABORATIONS

Elle collabore avec des chorégraphes comme Marguerite M’Boulé et Ousmane Babson Sy – chorégraphe des talentueuses Paradoxsal et membre du Collectif Fair(e) qui dirige aujourd’hui le Centre Chorégraphique National de Rennes et de Bretagne – avec qui elle explore une gestuelle hip hop.

Mais aussi avec James Carles dans Danses et Continents Noirs, projet reprenant les répertoires des danseuses afro-américaines du début du XXe siècle ou encore, côté plus contemporain, avec Sylvain Groud dans Elles, pièce chorégraphique pour cinq danseuses hip hop.

Plusieurs années et une multitude d’expériences plus tard, Josépha Madoki monte son propre solo, Mes mots sont tes maux, dans lequel elle dresse le portrait des femmes meurtries dans leur chair à cause de l’excision subie et contrainte et dénonce ici cette pratique, les douleurs physiques et les souffrances de l’âme infligées.

Entre temps, elle a décroché un gros contrat dans la comédie musicale Kirikou et Karaba, mise en scène et chorégraphiée par Wayne Mc Gregor. Trois mois au Casino de Paris, trois ans de tournée internationale :

« J’ai goûté à la scène tous les soirs, c’était super intense. J’ai invité mes parents. La scénographie était magnifique et c’était un très beau spectacle visuel. Leur vision a changé, ils ont vu la danse comme un vrai travail. Ils ont vu le côté professionnel. Ils ont vu qu’il n’y avait rien de dégradant. C’était ça, la peur qu’ils avaient. »

C’est là que son père va lui dire pour la première fois qu’elle danse comme son arrière-grand-mère. La meilleure danseuse de son village au Congo, pays natal de Josépha. Pour elle, ces propos font sens. Tout comme le fera la rencontre avec le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui qui en 2013 organise une audition à Londres pour son nouveau spectacle tiré de la pièce de théâtre d’Aimé Césaire Une saison au Congo.

Au-delà de l’enthousiasme provoqué par l’éventualité d’une collaboration avec ce professionnel qui la subjugue, elle explique qu’il s’agit là de sa propre histoire, celle de sa famille. Elle est prise et elle réitère l’expérience dans Babel, de ce même chorégraphe qui la fera également danser dans le clip de la chanson « Apeshit » de Beyonce et Jay-Z, tourné au Louvre. Elle est la seule danseuse française dans le groupe et se paye le luxe d’un solo de waacking devant La Joconde. 

RENCONTRE AVEC LE WAACKING

Depuis 2005, Josépha Madoki poursuit son rêve d’adolescente, en étant danseuse professionnelle. De battles hip hop en compagnies, de cours en chorégraphes pluridisciplinaires, elle fige son regard sur une danseuse japonaise qui pratique le waacking.

Cette danseuse, c’est Yoshie, une figure importante et renommée au Japon : « C’était trop beau, c’était trop bien ! Je ne savais pas ce que c’était mais je me suis renseignée sur elle et sur le waacking. » Nouvelle révélation pour la Lilloise qui aime apprendre et se nourrir de nouveautés.

Elle fait des stages à Paris, c’est la renaissance du waacking à cette époque mais en France, cette danse n’a jamais connu le grand essor. À cette époque également, Josépha doute de sa féminité.

« Je venais du hip hop, je n’avais pas encore exploré cette facette-là de moi. Et puis en 2012, je me suis lancée. Je suis allée à Los Angeles, à New York, rencontrer les waackeurs et je me suis aussi beaucoup entrainé toute seule. »
signale la danseuse qui fait encore une fois preuve de détermination dans sa volonté.

Une détermination qui l’emmène l’année suivante en Suède pour participer à Street Star, un des plus grands événements mondiaux. Elle se qualifie pour la demi finale où elle doit y affronter la célèbre Yoshie. Celle qui a fait que tout a commencé pour elle : « Elle m’a inspirée, j’étais trop contente de danser avec elle. Tu vois, je dis danser avec elle et pas contre elle. J’étais sure de perdre mais j’étais trop contente. Et j’ai tellement bien dansé que j’ai gagné. J’ai perdu ensuite mais pour moi, c’était incroyable ! »

Sa carrière prend son envol à cet instant précis. La vidéo de cette demi finale est vue par des centaines de milliers de personnes : « Les gens voulaient apprendre de moi, c’était fou ça pour moi ! » Son personnage, Princess Madoki, elle l’a créé en 2012 et en parle comme une espèce d’exutoire. Elle qui n’avait pas encore exploré sa féminité peut la pousser à son paroxysme dans le waacking.

Talons hauts, faux cils, des airs de diva, « on peut être une queen ou un king, tout est normal, tout le monde est perché dans son monde. » À la différence des battles hip hop dans lesquelles on performe, dans le waack, on s’interroge sur l’histoire que l’on raconte et on se donne « la possibilité de se réinventer ». 

À L’ORIGINE

L’histoire de cette danse part de cette essence-là. « Le waacking est né dans les années 70 et est venu de la communauté gay afro-américaine et latino à Los Angeles. C’était une communauté discriminée à qui on disait « tu n’as pas le droit d’être là, tu n’as pas le droit d’exister ». Mais ce monde-là du cinéma hollywoodien, ils avaient envie de le toucher eux aussi et l’ont reproduit dans les clubs en partant du principe qu’ici on peut être qui on veut être. Beaucoup de danses naissent de frustrations. Ces espaces qu’ils ont créés étaient des lieux d’échange et de liberté. C’est une social dance le waacking ! », se passionne Josépha.

Aujourd’hui, elle puise dans l’esprit initial de cette danse mais insiste sur le fait que l’époque a changé, ainsi que le contexte, « et surtout, ce n’est pas le même pays. » La démarche est différente mais elle a en commun ce besoin de liberté, cette envie de se réinventer.

« En France, de manière générale, il ne faut pas trop en faire et il ne faut pas en dire trop. Le waacking permet la réappropriation. », souligne la waackeuse. Cela signifie la réappropriation de son corps qui ne doit pas être définie par les diktats :

« En tant que femmes, que femmes noires, que femmes racisées, on en est constamment assaillies de diktats au niveau du corps. En waacking, on voit tous les types de corps et personne ne va se juger. Tous les corps sont beaux, toutes les poses sont belles. C’est un espace de liberté ! »

C’est certainement ce qui fait la réussite du Bal Waack. Si personne n’a poussé l’habillement à l’extravagance, les touches argentées et pailletées ornent les hauts et les coiffures des participant-e-s qui, timides au départ, se laissent séduire et se prennent au jeu sans porter trop d’attention aux regards qui pourraient se poser sur leurs mouvements ou attitudes. Le lâcher prise semble imminent. 

ESPACE DE MILITANTISME

Pour la danseuse et chorégraphe Ari de B, formée d’abord au hip hop et ensuite au voguing et au waacking, « c’est un détournement des codes de l’élégance parce que c’est une élégance qui n’est pas accessible. C’est l’élégance blanche, l’élégance riche, qui n’est pas celle des personnes qui incarnent le waacking. Du coup, c’est créer un espace nous aussi en tant que communauté queer, gay, racisée, où on peut se sentir exister et se sentir légitimes dans une élégance et une norme de beauté ou des normes de beauté qui seraient nôtres. Qu’on crée pour nous, par nous. »

Elle poursuit son interview, donnée à Nova en décembre 2017 : « Si on décale un peu le regard, ce qui est un peu le but justement de ma militance ou de mon activisme, de la façon de représenter la danse et dans la façon de me représenter dans la danse, on voit que l’élégance, la beauté et la classe, c’est ailleurs. Dans le waacking, les mouvements de mains, les mouvements de bras sont là pour raconter une histoire, pour attraper la lumière, dire « non ne me regarde mais si regarde moi ». Pour moi, danser, c’est me réapproprier mon corps, me réapproprier ma prise d’espace, c’est me réapproprier mon intérieur et je trouve que c’est vraiment un moyen de résilience, résistance. » 

La puissance et la portée politique, on pourrait passer à côté en découvrant le waack d’un seul œil, pensant que cette danse véhicule finalement une forme de féminité caricaturale et mène à revêtir un masque d’hypocrisie, notamment quand on se réfère à l’écart entre l’image renvoyée par Marilyn Monroe et son vécu dans sa vie privée. Ce serait se fendre de la partie très engagée du waacking d’aujourd’hui, comme ont pu l’exprimer Ari de B et Princess Madoki.

Cette dernière, en plus de défendre la liberté impulsée et insufflée par cette discipline, milite pour la développer en France. « Avec d’autres danseuses avec qui on partage la même énergie et la même vision, on a fait le constat qu’on ne connaissait pas le waacking en France. On apparente ça à du voguing alors que c’est différent. On s’est alors dit qu’on allait s’associer pour faire connaître cette danse. On a alors monté le collectif Ma Dame Paris. », explique Josépha. 

MA DAME PARIS, POUR WAACKER EN FRANÇAIS

Le trio se compose d’elle-même, de Sonia Bel Hadj Brahim et de Mounia Nassangar. Ensemble, elles créent un spectacle court, de moins de 8 minutes, intitulé Waackez-vous français ? pour répondre à cette dérangeante réflexion entendue à plusieurs reprises à l’étranger, visant à leur faire remarquer qu’elles étaient des françaises qui dansaient sur des paroles écrites et chantées en anglais.

Elles décident alors de danser sur des musiques exclusivement francophones pour en effet orienter une danse à travers laquelle le corps bouge en résonnance avec la musique et les mots. « Ça résonne sur notre waacking de danser sur notre langue maternelle. Ça fait évoluer notre danse. », analyse Princess Madoki. De cette version courte, elles ont gardé l’idée du répertoire francophone et ont réalisé une deuxième création, plus longue cette fois, appelée Oui, et vous ? pour répondre à la première. Comme un fil rouge. 

Et c’est d’ailleurs de rouge qu’elles sont vêtues dans cette pièce présentée au Triangle le 1ermars, lors de deux représentations dans la même journée. Et ça commence fort. On est secoué-e-s d’emblée avec la célèbre chanson « Les nuits d’une demoiselle » de Colette Renard, parue en 1963.

« Ça frappe directement. Nous, on a aimé sa façon d’utiliser les mots, de jouer avec les mots et de parler de sexe. Alors, c’est un peu osé d’ouvrir le bal là-dessus mais ça démontre bien la richesse de la langue française et nous, on est fières d’être françaises. », sourit malicieusement Josépha qui pointe avec le même enthousiasme qu’elles font un pied de nez au cliché que l’on pourrait avoir du waacking :

« Comme c’est très féminisé, on nous attend sur le côté belles filles qui font des poses. On n’est pas rentrées dans un côté d’hypersensualité, on a justement intégré très rapidement un tableau froid et robotisé. »

Dans Oui, et vous ?, elles poussent le waacking dans une forme de théâtre chorégraphique et montrent comment à partir d’énergies différentes elles composent une histoire commune. Elles jouent avec les rythmes, effectuent des jeux de miroir, contrebalancent lâcher prise et contrôle, démontrent la puissance de cette danse et de l’étendue de ses possibilités, jusqu’à une forme de transe dans laquelle les mouvements sont tellement rapides et répétitifs que l’on ne distingue plus les doigts de leurs mains ni même leurs bras. 

Puis survient le relâchement qui opère comme une descendante de désinhibants en fin de soirée ou en lendemain de fête. Trente minutes durant, elles témoignent du côté technique très exigeant de cette danse dans les arms control qu’elles confrontent à un côté très brut puisqu’elles poussent au maximum leurs capacités physiques et corporelles. 

C’est une danse à découvrir le waacking, à observer mais surtout à tester. Elle peut être divertissante et légère mais aussi, forte d’une histoire qui ne s’est jamais terminée – les personnes LGBTIQ+ et les personnes racisées étant encore largement discriminées – politique et militante.

On peut d’ailleurs croiser les qualificatifs mais surtout on peut embrasser la liberté que waacker procure. Parce que laisser libre cours à sa féminité n’est pas toujours accepté, on est bien décidé-e-s à faire ce qu’il nous plait !

 

 

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Soyez qui vous voulez !
Démocratiser le waacking
Cours de rattrapage

Célian Ramis

Audrey Chenu, son combat de femme vers l'émancipation

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Rennes
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Ex-dealeuse de shit, ex-taularde, féministe, lesbienne, instit’, boxeuse, slameuse… Audrey Chenu signe en 2013 le livre Girlfight. Portrait.
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Ex-dealeuse de shit, ex-taularde, féministe, lesbienne, instit’, boxeuse, slameuse… Audrey Chenu peut être qualifiée de bien des choses que l’on pourrait s’amuser à lister ou à classer par ordre de pseudo importance. Mais finalement, ce n’est pas ce qui compte. L’important, c’est ce qu’elle véhicule, à travers son histoire, couchée sur papier dans son livre Girlfight – accompagnée de la journaliste et scénariste Catherine Monroy -  dont elle nous confie la trame lors de notre rencontre, mi-novembre. À l’occasion d’un après-midi slam et d’un apéro-discussion autour de son bouquin, les membres de La Bibliothèque Féministe de Rennes l’ont invitée à partager son expérience de vie à travers les arts de la parole.

L’éditeur, Presses de la Cité, le résume joliment : « C’est la belle histoire d’une fleur poussée au milieu du béton, celle d’une rédemption… »

Née à Caen, Audrey Chenu évolue dans un contexte familial « étouffant et mortifère ». Un père atteint de maladie mentale, donc « absent de mon éducation », une mère dépassée, 4 enfants. Elle est la deuxième de la fratrie, la première fille. « C’est sûr que ça apprend la force et l’indépendance. Je suis devenue la seconde maman, à 7 ans, il fallait savoir tenir la maison », explique-t-elle. L’ambiance n’est pas au partage des sentiments, elle se réfugie dans la lecture, « son échappatoire, son plaisir dans la solitude ».

Elle cherche sa place, elle se débat contre l’idée d’être enfermée dans la case « fille », se vénère et boude. « J’avais pas les armes pour répondre. Pour exister, j’étais insolente », précise la jeune trentenaire. Elle explique alors que c’est à l’adolescence que sa révolte va prendre de l’ampleur. Au lycée, elle fume du shit, pratique pour « aller vers les autres, ça anesthésie les émotions ». Le manque d’argent, l’envie de s’émanciper de sa famille et de s’en sortir seule. Elle a alors 16 ans, bonne élève, quitte le foyer parental et deale du shit, d’abord pour en fumer, puis pour le business. « Les fournisseurs étaient à Paris, mes potes avaient des contacts en banlieue parisienne, car à Caen il n’y en avait plus assez », se souvient-elle.

PRISON ET CAUSE FÉMININE/ISTE

Mais son réseau tombe et la jeune fille se fait balancer et arrêter. Direction la prison de Versailles.

« Le mythe des mecs durs s’est effondré à ce moment-là. Les couilles et le courage, c’est pas que du côté des mecs ! »
 lâche Audrey, d’un ton sec.

Elle découvre le milieu carcéral féminin: « Il y a, entre autre, un partage des oppressions masculines. La plupart des femmes étaient là à cause des hommes. On se rend compte là-bas que l’on est aussi fortes qu’eux. Le mythe de la complémentarité peut être dangereux ! » Autonomie, solidarité, combats menés entre prisonnières, tout cela la mène à percevoir les femmes d’une manière différente « et mène au féminisme ! »

Durant son incarcération, elle trouve également du soutien auprès de François Chouquet, un enseignant donnant des conférences au sein de la prison. « Les cours en prison concernent souvent l’alphabétisation des personnes incarcérées. Avec l’Université Paris 7, il y avait un dispositif pour prendre des cours. J’ai étudié la sociologie, mais il fallait acheter une vingtaine de bouquins. C’est François Chouquet qui me faisait passer les livres lorsqu’il venait, pour que je puisse faire mes fiches de lecture. Cela m’a permis de mettre des mots sur ce que je ne comprenais pas. Il ne s’agissait pas de juste subir et purger ma peine », explique Audrey.

La jeune femme noue des amitiés fortes avec des détenues, « beaucoup de complicité ». À sa sortie, l’une d’elles la recontacte. Elles tombent amoureuses :

« J’ai d’abord été bi, puis lesbienne mais jamais d’histoire en prison ! »

 Audrey travaille à McDo, ne s’investit pas trop et « continue le business » jusqu’à retourner une seconde fois en prison. À Fresnes, cette fois pour 12 mois. « J’ai jamais fait autant de mitard que cette fois là ! », se remémore-t-elle.

SLAM ET ÉDUCATION

Une fois à l’extérieur, deux gros sacs Tati dans les mains, elle ne sait où aller, elle va alors partager les galères et les plans boulots avec des amies ex-détenues. Elle commence l’animation et les scènes slam, elle a déjà touché à l’écriture en prison. Elle rencontre Nina, « une femme incroyable qui anime des ateliers dans une maison de quartier. J’ai fait ça 2 ans, le milieu socio-culturel, c’est précaire mais j’aimais ça ! Être avec les jeunes, avec les enfants ! » Audrey se lance dans un nouveau combat, celui de faire effacer ses peines figurant sur l’extrait de son casier judiciaire.

Elle a choisi d’être institutrice. Il lui faudra un an pour obtenir gain de cause, non sans mal :

« Je me rappelle qu’un des juges m’a dit : « La loi du casier existe pour que les gens comme vous n’accédiez pas à l’Éducation Nationale. » »

 Et c’est en Seine Saint-Denis que l’auteure de Girlfight exerce sa profession d’instit’, depuis 8 ans. Elle n’a pas dit dès le départ, à ses collègues, qu’elle trainait la valise d’ex-taularde dans ses affaires, mais tous le savaient avant publication du bouquin :

« J’ai toujours reçu de la compréhension. Quand les élèves l’ont su, ils étaient étonnés car ils ont l’image de la maitresse douce et gentille. (Rires) Quand le livre est sorti et qu’il a été médiatisé, je ne pensais pas faire l’unanimité par contre ».

Pour elle, il est important de libérer la parole autour de ce type de parcours, briser la honte de la prison, se battre contre les préjugés, et ça avec les enfants : « Je travaille dans un quartier populaire. Certains élèves ont quelqu’un de leur famille ou quelqu’un qu’ils connaissent en prison. C’est important par exemple de travailler ensemble sur l’écriture d’une lettre à quelqu’un qui est en prison. »

BOXE ET ÉMANCIPATION

Si pour l’éditeur, il s’agit d’une histoire de rédemption, Audrey, elle, parle d’émancipation. Les femmes ne sont pas libres. Un constat qu’elle a pu tirer en prison mais également en dehors, lors de sa réinsertion.

« On demande toujours « t’es mariée ? t’as des enfants ? », les femmes sont enfermées dans des rôles ! Mais ça peut tuer et voler des vies. Le sexisme dans l’éducation, l’homophobie, tout ça me révolte ! »
scande celle qui s’est mise à la boxe il y a 5 ans et l’enseigne aux petites filles.

Pour elle, la société ne bouge pas, elle régresse, et la jeunesse le vit mal. Elle voit ce mutisme des femmes comme si ces dernières étaient amputées : « Il faut prendre l’espace, il y a plein de choses à déconstruire ! » Et la boxe se révèle alors comme un des sports les plus complets et exigeants, qui permet de prendre confiance en soi et de se forger un mental d’acier. « On nous fait croire qu’on n’est pas capables. Qu’on est faibles. Quand on regarde dans le métro, les femmes sont recroquevillées. La boxe libère l’agressivité, dresse le corps des femmes et développe la force musculaire. Ça aide à s’affirmer et c’est un sport qui a plein de choses à apporter ! », déclare-t-elle, passionnée et engagée.

L’L’égalité des sexes, acquise ?

« C’est des conneries ! Et quand on voit les réac’ de la Manif pour tous, les réac’ au féminisme… Pour moi, le féminisme, c’est le progrès, c’est une avancée que l’on veut renvoyer dans l’obscurantisme fanatique. Mais l’histoire se répète et nous devons continuer de lutter »

L’écriture, son travail, la boxe et le slam sont donc autant de sources d’inspiration pour Audrey que de moyens pour éduquer à l’égalité et espérer faire passer le message. Le cinéma pourrait bien être un autre biais. Un chemin envisagé par l’institutrice qui pourrait voir son histoire adaptée sur grand écran. Pas dans l’immédiat, faute de temps – elle demande un mi-temps qu’elle n’obtient pour le moment pas – mais elle déjà été approchée dans cette optique précise.

Côté livre, « j’ai dit ce que j’avais à dire. Je ne veux pas écrire un livre pour écrire un livre. Et je me consacre aussi au slam et à l’écriture des autres, pour se libérer ». Se libérer, s’émanciper, le parcours et le combat d’Audrey marchent dans ce sens. Souhaitons que le message soit entendu et se diffuse.