Célian Ramis

Sexisme et racisme : créer à l'intersection des dominations

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Amandine Gay et Bérénice Hamidi, rencontre croisée sur le sexisme et le racisme dans les arts et la culture organisée par HF+ Bretagne aux Ateliers du Vent, à Rennes
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Cantonnées aux marges, les questions raciales sont majoritairement reléguées au second plan et assignées aux artistes concerné-es. Amandine Gay et Bérénice Hamidi mettent en lumière les mécanismes imbriqués de domination qui traversent les arts et la culture en France.
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Amandine Gay, Bérénice Hamidi et Marine Bachelot Nguyen sur le sexisme et le racisme dans les arts et la culture, à Rennes, dans le cadre du 8 mars.Cantonnées aux marges, les questions raciales sont majoritairement reléguées au second plan et assignées aux artistes concerné-es. À l’invitation d’HF+ Bretagne, Amandine Gay et Bérénice Hamidi ont mis en lumière les mécanismes imbriqués de domination – sexisme, racisme et privilège blanc – qui traversent les arts et la culture en France, en soulignant l’urgente nécessité à transformer, en profondeur, les institutions et les imaginaires.

En 2006, le rapport de Reine Prat, réalisé pour le ministère de la Culture et de la Communication, fait l’effet d’une bombe, déclenchant une prise de conscience des inégalités entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture. Si la parité existe approximativement aux postes administratifs des grandes institutions culturelles, l’écart est vertigineux aux postes de direction. Trois ans plus tard, un second rapport est publié pour analyser les évolutions. Celui-ci révèle l’absence de changement, voire une dégradation dans certaines disciplines. C’est dans cette nécessité d’actions que naissent les antennes HF qui s’attachent à compter pour non seulement obtenir des statistiques solides révélant l’ampleur des inégalités, mais aussi observer les espaces et postes auxquels on trouve les femmes et les hommes.

INTERROGER LES MÉCANISMES DE DOMINATION

L’autrice et metteuse en scène Marine Bachelot Nguyen, en introduction de la rencontre, parle d’un « milieu qui se perçoit progressiste » pourtant « traversé par des discriminations et imaginaires empreints de sexisme, de racisme, du passé colonial, etc. » Si la question du genre, à la fois au sein des structures et dans les thématiques portées auprès du public, est posée depuis 20 ans à l’échelle nationale et institutionnelle, celle de la diversité a plus de peine à s’ancrer dans le débat et les mentalités. La soirée interroge non seulement le sexisme existant mais aussi et surtout les mécanismes de la domination blanche, voire de la suprématie blanche qu’Amandine Gay décrit comme « un régime politique qui nous imprègne toutes et tous, au même titre que le patriarcat et le capitalisme. » 

C’est avant tout d’intersectionnalité dont les deux invitées parleront, au prisme de leurs parcours et domaines d’expertise croisés pour présenter une analyse en profondeur de la situation des artistes racisé-es en France et proposer des outils engagés et efficaces pour agir concrètement.

DES EXISTENCES NIÉES

Amandine Gay, autrice et réalisatrice, sur le sexisme et le racisme dans les arts et la culture, à Rennes, dans le cadre du 8 mars.Leurs trajectoires professionnelles sont imprégnées des logiques discriminatoires banalisées dans et par la société. Elles en témoignent, chacune à son endroit. Au départ, Amandine Gay se rêvait comédienne. Et pour cela, elle intègre le Conservatoire des arts dramatiques de Paris. Les auditions qu’elle décroche ont en commun le stéréotype des femmes noires. Esclave, exilée, travailleuse du sexe ou taularde… Elle claque la porte « frustrée de ces ‘’castings de noire’’ ». Elle écrit des fictions et travaille notamment sur une série inspirée d’un Sex and the city à la française. « Ça part en développement ! Une des personnages était noire, sommelière et lesbienne. Et en 2012, c’était trop ! On m’a dit que ce n’était pas réaliste. Que cette fille-là n’existe pas en France… », déplore-t-elle, en précisant : « J’ai managé des bars à vin, je suis noire et je suis bi donc pour moi, c’était réaliste… »

L’étau se resserre. Apparait une alternative en 2014 : réaliser son propre film en donnant la parole aux personnes concernées. De là, nait le documentaire Ouvrir la voix, qu’elle fabrique par ses propres moyens avec son compagnon, dans leur salon. Résultat : en voyant le rendu, iels prennent conscience de la qualité et de la puissance de la vidéo. Réappropriation de la narration par les femmes noires, plans serrés, légère contreplongée et respirations théâtrales, les choix sont engagés et impactants. « C’est un film sans thunes où les femmes noires sont belles. Et dans lequel je voulais montrer qu’on avait des pratiques artistiques qu’on ne nous autorisait pas », déclare la réalisatrice. L’œuvre, destinée à une mise en ligne sur Youtube, sortira finalement au cinéma en 2017. 

UN DÉNI FAMILIAL

De son côté, Bérénice Hamidi a longtemps esquivé les questions de genre et de race et s’est penchée sur la cause de ce déni colonial et patriarcal dans son militantisme et dans sa famille. « Mon père est en partie algérien et j’ai découvert à 40 ans que j’étais issue de la 2e génération. J’ai été socialisée à incorporer les normes patriarcales et aussi dans l’intériorisation du racisme », souligne-t-elle. Dans une famille communiste, la question de classe est prioritaire. Le reste, secondaire. Voire totalement impensé. Pour autant, ça lui a fourni « une bonne matrice. » Saisir l’imbrication des discriminations lui prend du temps, selon ses dires, mais elle finit par mettre le doigt sur le concept théorisé par Kimberlé Crenshaw, l’intersectionnalité. Parce que les femmes noires ne vivent pas le même sexisme que les femmes blanches et ne vivent pas non plus le même racisme que les hommes noirs, penser les dominations sous un prisme universel est impossible, voire désastreux. « L’intérêt, c’est de penser à la racine ce qu’il y a de commun dans les mécanismes de racisme, de sexisme, de classisme, etc. et de se doter de catégories pour ne pas redoubler d’aveuglement », analyse la sociologue. 

De la pratique du théâtre à la recherche, en passant par le cirque et la maternité, Bérénice Hamidi entremêle expériences empiriques et théoriques. Avec le rapport de Reine Prat, elle sait désormais que le sexisme n’agit pas uniquement dans les professions artistiques mais aussi dans l’ensemble des représentations culturelles. « Je suis fan de séries et je constate par exemple que chez Netflix, il y a des productions moins sexistes et plus progressistes. On voit apparaitre la diversité des corps, mais aussi la diversité dans des récits, des interactions et des dynamiques narratives qu’il n’y avait pas dans le théâtre subventionné », observe-t-elle. Un parcours dans lequel son histoire personnelle et son cadre professionnel façonnent et affutent son regard sur les inégalités de genre, de race et de classe.

DES CONTROVERSES QUI CONFRONTENT À LA RÉALITÉ

Bérénice Hamidi et Marine Bachelot Nguyen sur le sexisme et le racisme dans les arts et la culture, à Rennes, dans le cadre du 8 mars.Si le talent n’a pas de sexe, il ne devrait pas non plus avoir de couleur de peau. Pourtant, les choix politiques opérés dans un contexte de déni postcolonial établissent une hiérarchie des causes où la question raciale reste reléguée au second plan derrière les politiques de genre. En 2006, le rapport de Reine Prat ne traite d’ailleurs que des questions de genre : « Elle n’a pas pu analyser toutes les discriminations. Mais déjà, la demande est arrivée par le haut, ce qui facilite les choses je dirais. » Une différence nette en termes de visibilité et de légitimité là où les controverses sur le racisme vont arriver « par le bas et de biais », lit-on dans l’ouvrage collectif Les damné-es de la scène, co-dirigé par Bérénice Hamidi. Après « plusieurs arrivées manquées », la question raciale s’inscrit au programme de la saison 2014/2015, à travers deux affaires.

D’un côté, le spectacle Exhibit B, pensé comme une dénonciation du racisme critiquant les zoos humains, est accusé de recréer des rapports de domination en mettant en scène des corps noirs dans une disposition scénique reproduisant des schémas de pouvoir, sous la direction d’un artiste blanc (Brett Bailey). De l’autre, le dispositif Premier Acte, destiné à favoriser l’accès d’acteur-ices racisé-es aux grandes écoles, est vivement critiqué lors de son inauguration pour avoir créé un parcours à part, stigmatisant et pensé sans remise en question des rapports existants. Ces polémiques, et d’autres qui suivront, ont un point commun : elles confrontent la manière dont on lutte contre les discriminations, pour qui on le fait, comment et par qui ? Ces enjeux mènent à l’émergence du collectif Décoloniser les arts qui interroge non seulement les représentations portées au plateau, la place des artistes racisé-es dans les rôles et les équipes mais aussi les structures directement des institutions culturelles.

DERRIÈRE LES CHIFFRES, DES ÉVOLUTIONS POSSIBLES 

Si en France, on résiste aux statistiques ethniques officielles – car officieusement, on sait que 30% de la population française a des origines extra-européennes, comme le souligne Marine Bachelot Nguyen – la chaine de télévision britannique BBC s’appuie depuis longtemps sur des chiffres spécifiques pour sa politique d’équité et de diversité, basés sur la race, la classe, le genre, le handicap et l’orientation sexuelle. À partir des « BBC Target », l’entreprise observe l’évolution de ces indicateurs dans ses équipes administratives, créatives et techniques. C’est, pour Amandine Gay, un des exemples les plus frappants : « Mes séries préférées viennent de la BBC. Ce sont des récits que je n’ai jamais vus ailleurs ! Parce qu’ils ont transformé toute leur structure ! »

Une base solide, plutôt qu’une façade derrière laquelle se niche un intérêt capitaliste. « Leur slogan, c’est - en français – ‘‘Vous y appartenez, vous êtes important-es parce que la BBC vous appartient’’. On est dans des demandes politiques, pas identitaires ! C’est le service public qu’on paye avec nos impôts, on a le droit de récupérer notre argent pour nos productions ! », revendique la créatrice. Malgré son succès, elle est toujours reléguée à la commission diversité, « et pas à celle où il y a les gros sous ». D’où l’importance de structurer en profondeur les institutions avec les personnes concernées. Ne pas être simplement un nombre mais devenir une voix du changement.

L’IMPORTANCE DE LA COERCITION

Bérénice Hamidi, sociologue, sur le sexisme et le racisme dans les arts et la culture, à Rennes, dans le cadre du 8 mars.C’est là l’enjeu, selon Bérénice Hamidi pour qui compter apparait comme la première étape, indispensable « pour objectiver les discriminations et inégalités ». Un travail colossal réalisé depuis de longues années par HF, comme elle le signale avant de poursuivre sur la deuxième étape : celle de la coercition. « Si on n’oblige pas aux objectifs chiffrés, les dominants ne veulent pas donner le pouvoir. Sur les représentations, c’est plus compliqué. Il y a la notion de charge de la visibilité ! », constate-t-elle. Lutter à l’échelle individuelle, et notamment pour les artistes racisé-es, est une mission ardue : « Peu ont de la notoriété. Ils et elles portent la charge raciale, l’injonction à l’exemplarité… Il y a des initiatives mais il est encore demandé aux personnes qui subissent les oppressions de créer les dispositifs pour sortir de ces oppressions ! »

Membre du collectif 50/50, une association pour promouvoir l’égalité femmes-hommes ainsi que la diversité sexuelle et de genre dans le cinéma et l’audiovisuel, Amandine Gay explique l’idée du malus pour les équipes disposant de moins de 30% de femmes, en opposition avec le bonus parité mis en place par la structure : « On entend tout le temps dire qu’on ne trouve pas les femmes… Je peux vous dire que quand on met des malus, vous les trouvez vite les femmes ! » Pareil, elle rappelle l’importance de la coercition. Et témoigne des conséquences de la charge raciale de représentation dont fait état la chercheuse qui déverrouille la pensée du sexisme comme affaire de femmes et le racisme affaire de racisé-es. « On parle peu de la liberté d’expression et de création pour les personnes opprimées. On ne se demande pas ce que ça veut dire pour nous, artistes, de passer du temps à faire de la pédagogie, de monter des dispositifs, etc. », livre l’autrice d’Une poupée en chocolat. C’est là une part de sa réalité : « Je n’ai pas le privilège d’être juste une artiste ! » 

POUR DES IMAGINAIRES RICHES ET COMPLEXES

Par manque de relais (et de volonté) institutionnel, ces luttes reposent sur celles et ceux qui subissent les dominations, transformant leurs expériences en expertise contrainte : assigné-es à éduquer, militer et à créer les solutions et leviers, les artistes concerné-es se retrouvent réduites à ce domaine, au détriment de leur liberté d’expression et de création. « On reproche à Théodora de ne pas s’engager suffisamment contre le capitalisme dans l’industrie musicale. Mais fait-on le même reproche aux artistes blanc-hes ? On nous ramène à l’injonction à la lutte… », scande Amandine Gay. Résultat : « On est 3 réalisatrices noires à avoir nos films en salle sur des sorties nationales… Alice Diop, Mati Diop et moi. Mais qu’est-ce qui se passe quand on n’a pas fait Sciences Po ? Ou quand on n’a pas des parents blancs ? » 

Les représentations proposées à l’écran en sont directement impactées. Encore façonnés par les héritages postcoloniaux et patriarcaux, les imaginaires sont restreints, limités et même biaisés, faussés, malmenés.

« Le male gaze est aussi un white gaze, un cis gaze, etc. À la racine, ce sont les mêmes mécanismes de binarité. Le dominant crée les catégories et se visibilise »
ajoute Bérénice Hamidi.

Et de là s’impose le cadre de nos émotions, et notamment de notre empathie. Un privilège dont bénéficient les personnages accédant à une forme de complexité et d’humanité, à l’instar « des hommes violents, blessés, à excuser… » 

BESOIN DE DIALOGUE ET DE COLLECTIF

Amandine Gay et Bérénice Hamidi sur le sexisme et le racisme dans les arts et la culture, à Rennes, dans le cadre du 8 mars.Ensemble, elles pointent la responsabilité des artistes, des institutions majoritaires et globalement des personnes blanches à interroger leurs pratiques, leur position dominante et les privilèges qui y sont attribuées ainsi que leur rôle d’allié-es dans la transformation des récits et des structures. « Réfléchir en termes de rapports de pouvoir, c’est important. Pour sortir de l’ignorance, il faut se situer. Toujours », poursuit Amandine Gay.

Elle invoque avec conviction et aussi une forme d’urgence la nécessité du collectif. Par les associations, les syndicats ou autres, elle y voit une porte d’entrée salvatrice et indispensable pour se former, monter en compétences, connaitre ses droits, lutter contre les dominations et l’obscurantisme, délester les concerné-es d’une charge qui entrave leurs parcours et carrières, ce qui limite au passage l’émergence de nouveaux récits, plus riches, plus complexes, plus justes, plus profonds et nuancés, plus vrais. « Ça ne va pas se régler tout seul ! Rentrer dans des collectifs, ça permet d’avoir une base commune et donc de lutter contre la destruction du commun ! », targue Amandine Gay, qui rejoint la conclusion de Bérénice Hamidi sur le besoin vital de dialogue pour ne pas sombrer dans l’obscurantisme : « La liberté d’expression est sacrément malmenée en ce moment. Une des priorités, c’est de confronter les personnes qui sont en train de perdre leurs repères ! »

 

  • Rencontre croisée organisée par HF+ Bretagne aux Ateliers du Vent à Rennes le 12 mars, dans le cadre du 8 mois et du mois de lutte pour les droits des femmes et minorités de genre.

Célian Ramis

Des caisses à la lutte : paroles de travailleuses engagées

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Quatre femmes témoignant dans le documentaire Nous les caissières, réalisé par Histoire du féminisme à Rennes sur la condition des femmes ouvrières dans les années 70
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Employées chez Mammouth lors de la grève de 1975, elles témoignent de leurs conditions de travail, leur entrée dans le syndicalisme et la manière dont les luttes collectives ont façonné leurs trajectoires de femmes et de salariées.
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À travers le documentaire Nous, les caissières, l’association Histoire du féminisme à Rennes donne la parole à celles que l’histoire sociale a laissées dans l’ombre. Employées chez Mammouth au moment de la grève en 1975, elles témoignent de leurs conditions de travail, leur entrée dans le syndicalisme et la manière dont les luttes collectives ont façonné leurs trajectoires de femmes et de salariées.

Depuis 12 ans, l’association Histoire du féminisme à Rennes s’attache, à travers un travail minutieux de recherches et de témoignages, à visibiliser et valoriser les parcours et rôles des femmes, connues ou anonymes, ayant lutté pour leurs droits et pour faire avancer les mentalités. Dans le matrimoine rennais, on croise Colette Cosnier, Louise Bodin, Clotilde Vautier, Thérèse Pierre et bien d’autres femmes de passage, à l’instar des journalistes du journal féministe La Fronde, venues pour le procès Dreyfus. « L’idée, c’est d’étudier les femmes qui ont vécu ou qui sont passées par Rennes et de rendre leurs existences vivantes à travers des déambulations », signale Ghislaine Mesnage, investie dans le bureau de la structure. Cette volonté de transmission passe par un travail de terrain pour incarner le vivant.

DANS LES PAS DES RENNAISES ENGAGÉES

Ainsi, les militantes proposent de retracer les parcours de ces femmes illustres ou anonymes et de marcher dans les pas de celles qui se sont engagées, à des périodes différentes, pour le droit de vote des femmes, qui ont marqué la société de leurs plumes et de leurs pinceaux, qui ont travaillé à la réhabilitation des femmes dans l’Histoire, qui ont été incarcérées dans la capitale bretonne pour leur résistance, qui ont enseigné aux filles et aux futures institutrices ou encore celles qui ont permis aux autres d’avorter, de décider de leur corps mais aussi de leur vie. 

Parmi les visites guidées, un itinéraire rencontre un écho particulier : celui du Rennes féministe dans les années 70. Une période charnière où les luttes pour les droits des femmes croisent aussi les combats sociaux du monde du travail. Les mouvements s’organisent et si on en retient essentiellement des figures masculines, les travailleuses des galeries marchandes et rangées de caisses, elles aussi se forment et s’affirment par la lutte syndicale. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le nouveau travail de mémoire porté par l’association.

UN FILM POUR RACONTER L’INTÉRIEUR 

Ghislaine Mesnage, à l'initiative du documentaire Nous les caissières réalisé par Histoire du féminisme à RennesEn 1971, dans la Zup Sud de Rennes, le premier hypermarché de la capitale bretonne ouvre ses portes, là où siège désormais Carrefour Alma. Quatre ans plus tard, en septembre 1975, Mammouth connaitra une grève importante de 18 jours, avec occupation des lieux. En caisse, ce sont majoritairement des femmes, et celles-ci prennent leur place et légitimité dans le mouvement social. « Dans un premier temps, ce sont les gars – de la CFDT – qui ont mené la grève. Mais on a ensuite vite mis notre grain de sel ! », se souvient Ghislaine Mesnage à l’initiative du documentaire Nous, les caissières, réalisé par Histoire du féminisme à Rennes, aux côtés de Cécile Crenn Chapelain et Chloé Henry. Dans ce film de 21 minutes, la militante prête sa voix à la narration, aux côtés de Marie-Hélène, Yolande, Sylvie et Marjick, quasiment toutes présentes au moment des faits. « Le film n’est pas sur la grève. Pour ça, il y a un très beau film aux Champs libres qui aborde les revendications de 1975. Nous, on n’en parle pas. Le sujet, c’est le parcours des femmes qui ont travaillé là et l’évolution du travail », souligne-t-elle. 

L’événement est une toile de fond pour un récit plus intime, porté par les travailleuses de l’époque qui racontent leur entrée dans la vie professionnelle, la condition des femmes issues de milieux modestes dans les années 70, leurs réalités de travail, l’ambiance des occupations et l’impact durable de leur engagement syndical. « Elles sont jeunes, elles ont 18 ans, pas de bagage scolaire pour la plupart, pas d’expérience syndicale… Moi, j’étais un peu allée à la fac mais c’est tout… », relate Ghislaine en interview. 

DONNER LA PAROLE AUX CONCERNÉES

L’une a un brevet professionnel agricole, a déjà réalisé « des boulots à droite, à gauche » mais pas de travail stable. L’autre a foiré ses études. Deux se sont d’abord dirigées vers la coiffure. Sylvie n’a pas eu son CAP. Marie-Hélène n’a pas aimé son apprentissage. Pour elle comme pour Yolande, les parents imposent leur entrée dans la vie active sans attendre. Le chômage n’est pas une option. Elles démarrent directement en CDI, en 1973, excepté pour Marjick qui arrive 3 ans plus tard.

« Ce n’était pas passionnant mais on avait un meilleur rapport aux clients, on allait beaucoup moins vite et entre collègues, c’était formidable. On avait le temps de discuter entre nous, ce n’était pas du tout la même ambiance ni les mêmes cadences qu’à la fin de ma carrière »
témoigne-t-elle.

Le film documente leurs parcours mais aussi une époque. Celle où l’entreprise payait des taxis aux caissières de service lors des nocturnes, pour rentrer chez elles. Celle où elles pouvaient bénéficier de rendez-vous au Planning Familial qui tenait des permanences au magasin. « Ça a aidé beaucoup de personnes. Moi, je l’ai fréquentée l’association, Sylvie aussi. Ça a été un bon point ! », se réjouit Marie-Hélène. Au fil des années, les conditions de travail se délitent en faveur du productivisme. L’arrivée du scanner, des caméras, du chronomètre ou encore de la pointeuse favorisent la rentabilité et détériorent les relations au sein du personnel. À partir de 1979, l’ambiance change drastiquement : les horaires sont individualisés et la notion d’équipe, éclatée. « Avant, on faisait des repas ensemble ou une crêperie par semaine. Après, on ne se voyait plus », déplore Marjick. Elles, les caissières qui rapidement étaient devenues « une bande de copines » se retrouvaient isolées, coupées également de la relation de proximité avec la clientèle.

L’APPRENTISSAGE DE LA LUTTE

À cette transformation managériale s’ajoute une pression croissante sur les salariées engagées. Sylvie raconte : « Ça faisait plusieurs années que j’envoyais des courriers pour aller au textile (pour avoir des horaires cohérents avec ceux de ses enfants, ndlr). En janvier, je me suis mise sur la liste (du syndicat, ndlr). En mars, ils ont mis ma copine au textile à ma place. » Pareil pour Marie-Hélène qui était, dans son service, « la seule à l’ouvrir ». Après 20 ans d’aide comptabilité, elle est convoquée par sa hiérarchie et descend dès le lendemain aux caisses, où elle passera les 15 dernières années de sa carrière. « Mon mari et moi, on avait des projets, là ça changeait mes horaires… », poursuit-elle. Loin de se résigner, elle devient déléguée syndicale en 2011.

Parler devant une assemblée, exprimer ses idées et ses revendications, négocier ses droits face au directeur, « c’est pas toujours bien facile, surtout pour une femme, surtout pour une jeune de 20 ans. » Pour Yolande, le syndicalisme représente la formation, l’accès à l’information : « Mettre notre nez dans le Code de Travail, c’était intéressant. Moi, je le regrette pas, ça m’a apporté beaucoup de choses. Et surtout, une autonomie. » C’est aussi une prise de conscience de l’utilité de leur travail. À l’époque, les femmes sont aux caisses, les hommes en rayon. Ce sont eux au départ qui mènent la grève. Et pourtant :  

« Sans caissières, le magasin ne fonctionnait pas. Ghislaine était là et on s’est imposées ! On s’est toutes mises ensemble et on s’est enfermées dans le magasin. »

INÉGALITÉS SOCIALES ET VIOLENCES DE GENRE

Le documentaire Nous les caissières, réalisé par Histoire du féminisme à Rennes, donne la parole aux ouvrières des années 70Grâce au rapport de confiance qu’elles entretiennent avec les client-es, elles obtiennent leur soutien. Pendant 18 jours, les grévistes occupent le magasin. Les caddies s’accumulent devant les portes, symbole de protestation. Les images d’archives figurant dans le documentaire en attestent, à l’instar de la solidarité dans le quartier, mais aussi de l’ambiance conviviale, collective et sorore de l’époque. À l’extérieur, « des personnes nous faisaient à manger. » À l’intérieur, « des couples se sont formés au sein de l’entreprise. » En creux de cet événement crucial, elles découvrent encore plus concrètement les inégalités qui subsistent entre les hommes et les femmes. Aucune pression familiale du côté des premiers lorsqu’ils se mettent en grève, tandis que pour les secondes, certaines se voient interdites de piquet par les maris. Et subissent même « des paires de claques ». Sans oublier « que pour les jeunes filles, les pères refusent qu’elles couchent dans la galerie marchande, et que pour les femmes, cela implique de laisser le mari avec les gosses ! », ajoute Ghislaine. Malgré la pression et les violences familiales, elles « tiennent jusqu’au bout ».

Présentes et déterminées, les chevilles ouvrières de la grande distribution s’ancrent durablement dans la lutte. Et c’est précisément l’objet de Nous, les caissières : « l’univers syndical et du fait que les luttes sont des lieux de formation, pour apprendre le droit du travail, parler devant un patron, faire un comité de grève, se former à l’autodéfense ouvrière. Parce qu’aller en manifestation, c’est s’exposer ! » Elles prennent pleinement part aux revendications sociales, indissociables de leur condition féminine, et les affichent sur des pancartes mettant en avant la double journée de travail, les problèmes de garde d’enfant ou encore l’embauche à l’apparence. « On avait appelé ça ‘’Beau cul belles cuisses’’ », rigole Ghislaine. Elles sont femmes, ouvrières, et elles sont soudées.

UNE TRANSMISSION PRÉCIEUSE ET INDISPENSABLE

Cinq ans plus tard, Carrefour rachète Mammouth et les employé-es obtiennent sa convention collective et ses salaires. Pour les caissières, c’est une victoire. « On a toujours pensé que c’était grâce aux grèves qu’on avait faites », disent-elles. Fières, elles affirment :

« Nos mouvements nous ont bénéficié ! Un débrayage, ce n’est jamais perdu, même si on n’obtient pas beaucoup tout de suite. »

Témoignages et archives nous replongent dans une époque et une condition. De femmes et de travailleuses qui s’émancipent des normes de genre, qui s’affranchissent des injonctions et du poids de la société patriarcale et capitaliste, qui défient l’autorité masculine et patronale pour affirmer leurs existences et leurs droits. Le documentaire nous donne à entendre les voix et parcours des concernées pour unir les trajectoires dans le collectif, sans les vider de leur singularité et de leur individualité, et à voir le terreau et l’héritage qu’elles ont fabriqué et transmis aux générations suivantes jusqu’à aujourd’hui. Elles laissent trace de leur passage et de leurs combats, comme un fil rouge, une connexion invisible et puissante entre les femmes d’hier et de demain.

« Tout le monde connait les caissières mais personne ne connait leurs conditions de travail. Ce sont des anonymes… » La conclusion de Ghislaine Mesnage résonne avec les événements de 2020, la pandémie et les confinements. Premières de cordée, elles sont essentielles. Au même titre que ce documentaire, indispensable et précieux.

 

  • Le documentaire était présenté jeudi 19 mars au Polyblosne à Rennes, dans le cadre du 8 mars et du mois de lutte pour les droits des femmes et minorités de genre.

Célian Ramis

Citoyennes ou rebelles, les oubliées de l'histoire révolutionnaire

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Solenn Mabo, historienne, lors de la conférence aux Champs Libres sur la place des femmes bretonnes dans la Révolution française
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Une histoire de femmes anonymes. Et par conséquent, une histoire oubliée. C'est ce que raconte Solenn Mabo dans "Citoyennes ou rebelles – Des Bretonnes dans la Révolution" française, retraçant ainsi une part essentielle du matrimoine de la région.
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Solenn Mabo, historienne, lors de la conférence aux Champs Libres dans le cadre du 8 mars sur les femmes bretonnes dans la révolution françaiseDans Citoyennes ou rebelles – Des Bretonnes dans la Révolution française, l’historienne Solenn Mabo met en lumière les frontières qui séparaient femmes et hommes à l’époque et révèle la diversité des rôles féminins, de l’engagement civique à la rébellion. Elle démontre que leurs actions, loin d’être anecdotiques, constituent une part essentielle du matrimoine breton.

Dans une région largement rurale et profondément catholique – jusque dans les villes – la Révolution française est loin d’être une affaire de genre, encore moins de classe dans ce domaine. Si la question des privilèges est au cœur de la Révolution française, celle de ceux que possèdent les hommes par rapport aux femmes – tout comme les blanc-hes sur les noir-es – n’aboutira pas en l’état. La période ne mènera pas à l’obtention de droits spécifiques ni même à un semblant d’égalité… Et c’est au croisement de la Révolution et du genre que Solenn Mabo, maitresse de conférences en histoire moderne à l’université Rennes 2, a souhaité s’intéresser à l’histoire des femmes, en Bretagne. Pour comprendre leur place réelle dans les événements, il est essentiel de plonger dans les représentations caricaturales qui ont longtemps façonné leur image, afin de les déplacer.

SORTIR LES FEMMES DE L’OMBRE DE L’HISTOIRE

L’image qui prédomine est celle de la fanatique, défendant les prêtres réfractaires contraints de quitter leurs paroisses pour se cacher et survivre. A l’encontre de ces rebelles, on utilise des propos « très misogynes ». On dit d’elles qu’elles sont « des femmes stupides à l’âme faible et au sexe dévot. » Un stéréotype puissant « aux conséquences lourdes » qui perdure longtemps : « Au début de la IIIe République, c’est encore un argument pour refuser le droit de vote aux femmes. » C’est là ce qui a animé la maitresse de conférences en histoire moderne : « Enquêter sur un stéréotype, c’est passionnant ! » Partant de ce constat, elle se penche, à l’occasion de sa thèse, sur la place et le rôle des femmes, engagées dans ou contre la Révolution, ou autrement, sur le territoire breton. Un travail qui implique de revenir aux sources.

Écrite par les hommes et pour les hommes, l’histoire de la Bretagne ne fait pas exception dans le paysage patriarcal : on délaisse les sujets des femmes et du genre, préférant les sphères du pouvoir et les récits de guerre. « Très virils ! », rigole Solenn Mabo. « C’est tout l’enjeu : rendre visibles des actrices de l’époque très invisibilisées dans l’Histoire. » Pour accéder à ce matrimoine, elle fouille le passé, à la recherche de tous les éléments permettant d’identifier les rôles qu’elles ont joué dans une région massivement réfractaire à la Révolution de 1789. Face à des archives publiques où les femmes, assignées à l’espace domestique, apparaissent peu, la chercheuse s’engage dans un minutieux travail de détective, reconstituant au fil des pièces des trajectoires restées dans l’ombre. « J’ai relu des archives déjà utilisées, en pistant les petites traces qu’on pouvait trouver. Mises bout à bout, ça fait pas mal ! », se réjouit-elle.

FOI, FIDÉLITÉ ET ENGAGEMENT CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE

D’un côté ou de l’autre, ce qui marque, c’est l’implication et l’engagement de ces rebelles et de ces citoyennes. Qu’elles défendent l’ordre religieux ou qu’elles contestent le régime, les Bretonnes marquent leur présence dans les événements de cette décennie phare, de par la diversité et pluralité des rôles qu’elles endossent de leur propre initiative. Par convictions.

Solenn Mabo, historienne, lors de la conférence aux Champs Libres dans le cadre du 8 mars sur les femmes bretonnes dans la révolution françaiseLes contre-révolutionnaires, par exemple, cachent les prêtres par loyauté et dévotion au clergé. Si les hommes sont mobilisés également, un profil spécifique se dessine tout de même : celui de la femme sans mari. Célibataires ou veuves - voire mariées mais dont l’époux est loin - constituent 90% des personnes arrêtées pour trahison. « Elles sont plus réprimées aussi car elles n’ont pas de mari pour faire écran… Et c’est souvent parce qu’elles n’ont pas d’hommes autour d’elles qu’elles se sont autant investies dans l’Église : celle-ci leur offrait une protection à une époque où il était mal vu d’être sans mari », souligne la maitresse de conférences. Leur sort judiciaire révèle d’ailleurs une véritable ambivalence : certaines obtiennent l’indulgence des juges au nom de leur supposée « nature faible » et de leur rôle maternel, tandis que d’autres sont au contraire sévèrement condamnées, parfois davantage que les hommes.

L’historienne note également que certaines vont même acquérir une forme de pouvoir sur les prêtres qu’elles abritent. Leurs maisons devenant des lieux de rendez-vous pour accéder à l’homme pieux, notamment pour qu’il continue de célébrer mariages, messes ou encore baptêmes. Elles vont jusqu’à avouer, lors de leurs jugements, le zèle religieux pratiqué pendant la période d’hébergement. Fièrement, elles scandent les avoir obligés à assurer l’office, portant à démontrer leur profonde piété. Et si l’anecdote fait sourire, force est de constater leur sincère ferveur, pour laquelle elles mouraient ainsi en martyrs. 

D’autres encore participent de près ou de loin à la chouannerie, logeant des insurgés, leur fournissant des vivres ou encore en transportant des paquets pour les réseaux. En revanche, elles se distinguent des hommes en se mêlant aux affrontements et émeutes sans armes à feu. « Cet interdit reste puissant en situation de guerre civile. Elles jettent des pierres, elles lapident parfois, elles prennent – rarement – des bâtons. Mais jamais d’armes à feu, vues comme des attributs masculins. Parce qu’elles ne sont pas armées et qu’elles ne donnent pas la mort, elles sont moins arrêtées et moins jugées », précise Solenn Mabo. Si elles ont été majoritaires, toutes les femmes n’étaient pas des contre-révolutionnaires.

DES BARRIÈRES SOCIALES ET POLITIQUES PERSISTANTES

Mais, partout, la hiérarchie des genres perdure. Et cela se constate fortement dans les espaces de réunion des révolutionnaires : dans les premières années, les clubs politiques sont uniquement masculins.

« Toutefois, on arrive quand même à voir les femmes dans les tribunes et peu à peu, elles vont vouloir prendre la parole, participer à l’effort de guerre, etc. »

Pour comprendre cette posture à la fois subversive et à la fois discrète, l’historienne revient sur le contexte local de l’époque. Si grâce à la coutume de Bretagne, la question de l’héritage est égalitaire et que, dans les classes populaires, les femmes travaillent massivement, « elles restent en puissance du mari ». En clair : « Leurs capacités d’actions autonomes sont limitées. » Les corporations de travail sont essentiellement masculines, au même titre que les affaires politiques dont elles sont écartées, marginalisées. « Même avant la Révolution, il est rare de voir des femmes signer les cahiers de doléances, sauf parfois de riches veuves… », ajoute-t-elle. 

Les révoltes, elles, apparaissent comme mixtes sans pour autant que cela présente de nouveauté : « Elles ont toujours été actives à cet endroit-là, même avant la Révolution. À Rennes, des révoltées brisent les vitrines des boulangers aux halles. » Certaines dévoilent leurs capacités à fédérer, à mener les mouvements et s’affirment figures fortes de leur quartier, à l’autorité informelle et l’influence nécessaire pour rameuter les voisines. C’est aussi grâce à leurs positions sociales qu’elles franchissent le seuil des clubs politiques et accèdent aux tribunes. « Ça s’est ouvert aux milieux plus populaires vers 1792, par étape, en fonction de la baisse du coût de l’entrée » Il y a par exemple les ouvrières de l’arsenal de Lorient qui prennent part aux mobilisations populaires et servent l’armement de la Révolution ou encore les lingères de Saint-Malo qui fabriquent des vêtements pour les soldats. « Les clubs brassent les milieux sociaux mais des frontières existent quand même, ça ne se mélange pas », observe Solenn Mabo. Cette présence progressive n’a toutefois pas signifié la disparition des inégalités.

RÉVOLUTIONNAIRES MAIS PAS FÉMINISTES…

Car même lorsqu’elles participent activement au mouvement, l’égalité des sexes ne constitue pas une priorité politique. Sur 6000 clubs en France, seulement 60 sont réservés aux femmes. En Bretagne, aucun lieu de ce type n’est identifié : « On voit des citoyennes qui demandent à être admises et les hommes leur disent de créer leur propre club… Il y a un rejet de la mixité. À Saint-Malo, elles s’organisent mais uniquement pour des actions éphémères, comme des pétitions par exemple. » Ce qui est certain, c’est que les femmes revendiquent leur adhésion à la citoyenneté, à la Révolution et à la volonté de participer au mouvement, à l’instar de l’engagement dont témoigne activement les contre-révolutionnaires. 

« Dans le camp des révolutionnaires, on pourrait s’étonner de la timidité concernant les demandes de droits à l’égalité », soulève l’historienne. Les efforts se concentrent au succès de la Révolution. En Bretagne, les femmes organisent les fêtes, font des dons, soutiennent les curés de leur côté, participent (de loin) dans les gradins aux discussions et décisions politiques « mais elles ne sont pas radicales comme ailleurs où les citoyennes demandent l’égalité des droits politiques ou réclament de se battre elles aussi. » Priorité aux affrontements, « l’urgence, c’est d’être soudé-es ». L’histoire se répète sans cesse. Les femmes servent l’intérêt politique ou religieux pour faire poids du nombre mais rapidement, sont reléguées à leurs fonctions prétendument « naturelles ». À l’époque, d’un côté ou de l’autre, la famille reste la cellule fondatrice. « La bonne citoyenne soutient son mari révolutionnaire et élève ses enfants. On dit qu’elles ‘‘allaitent les enfants du lait des valeurs de la Révolution’’. Elles s’emparent de ce rôle parce qu’elles peuvent exister politiquement dedans », établit Solenn Mabo. Dans les clubs, elles prennent rarement la parole sans y être invitées. Et quand elles peuvent s’exprimer, c’est bien souvent par le biais des hommes qui prêtent leur voix à leurs discours, rappelant qu’il s’agit là bel et bien d’une société patriarcale. « La Révolution n’est pas féministe ! », pointe-t-elle. 

RÉHABILITER LE MATRIMOINE BRETON, LONGTEMPS EFFACÉ

L’abolition des privilèges masculins sera reléguée au second plan, à une revendication minoritaire. Si ailleurs, certaines femmes incarnent le militantisme féministe, en Bretagne, Solenn Mabo ne trouvera aucune figure singulière marquant l’histoire locale de son nom, de ses actions et de son parcours.

« C’est une histoire d’anonymes et c’est pour ça qu’elle a été oubliée ! »
conclut-elle.

Une explication partielle car comme elle l’a rappelé, la société étant patriarcale à l’époque, et aujourd’hui encore, les mécanismes d’effacement et d’invisibilisation sont à l’œuvre depuis plusieurs siècles.

A travers sa thèse, puis son livre, l’historienne réhabilite ce matrimoine local et démontre l’engagement des femmes, citoyennes ou rebelles, à travers la pluralité de leurs rôles, dans une dynamique de défense de leurs valeurs, religieuses ou républicaines, et nettement moins dans un élan de revendications féministes.

 

  • Dans le cadre de la programmation 8 mars à Rennes, conférence de Solenn Mabo aux Champs Libres le 13 mars 2026.